VASQUEZ TOUCHANT L’AUMONE
sorte que, pour faire voir l’esprit de Vasquez tou< chant Taumône , il faut montrer comment il a réglé, ^ tant celle qu’on doit faire du superflu , que celle qu’og doit faire du nécessaire.
Celle du superflu , qui est le plus ordinaire secours des pauvres, est entièrement abolie par cette seule maxime, De el,, u. 4, n. 14, que j’ai rapportée dans mes lettres . Ce que les gens du monde gardent « pour relever leur condition et celle de leurs pa- « rents n’est pas appelé le superflu; et ainsi à peine « trouvera-t-on qu’il y ait jamais de superflu dans les « gens du monde , et non pas même dans les rois. » Vous voyez bien, mes pères, que, par cette définition, tous ceux qui auront de l’ambition n’auront point de superflu ; et qu’ainsi l’aumône en est anéantie à l’égard de la plupart du monde. Mais quand il arriverait même qu’on en aurait , on serait encore dispensé d’en donner dans les nécessités communes, selon Vasquez, qui s’oppose à ceux qui veulent y obliger les riches. Voici ses termes , ch. 1 , d. 4, n. 32 : « Corduba, dit- « il , enseigne que , lorsqu’on a du superflu , on est « obligé d’en donner à ceux qui sont dans une nécessité « ordinaire, au moins une partie, afin d’accomplir le « précepte en quelque chose ; mais cela ne me plaît « PAS, sed hoc non f lacet : car nous avons montré le « CONTRAIRE conlrc Cajetan et Navarre. » Ainsi , mes pères, l’obligation de cette aumône est absolument ruinée, selon ce qu’il plaît à Vasquez.
Pour celle du nécessaire , qu’on est obligé de faiu dans les nécessités extrêmes et pressantes , vous verrez , par tes conditions qu’il apporte pour former cette obligation , que tes plus riches de Paris peuvent n’y
être pas engagés une seule fois en leur vie. Je n’cn rapporterai que deux. L’une , « que l'on sache que le
* pauvre ne sera secouru d’aucun autre : Hœc intel-
* ligo et caetera omnia , quandd scio nullum alium
* opem laturum, » cap. 1, n. 28. Qu’en dites-vous, mes pères ? Arrivera-t-il souvent que dans Paris , où il y a tant de gens charitables , on puisse savoir qu’il ne se trouvera personne pour secourir un pauvre qui s’offre à. nous? Et cependant , si on n’a pas cette connaissance, on pourra le renvoyer sans secours, selon Vasquez. L’autre condition est que la nécessité de ce pauvre soit telle, « qu’il soit menacé de quelque « accident mortel, ou de perdre sa réputation , » n. 24 et 26, ce qui est bien peu commun. Mais ce qui en marque encore la rareté, c’est qu’il dit, n. 45, que le pauvre qui est en cet état où il dit qu’on est obligé à lui donner l’aumône , « peut voler le riche en con- « science. » Et ainsi il faut que cela soit bien extraordinaire, si ce n’est qu’il veuille qu’il soit ordinairement permis de voler. De sorte qu’après avoir détruit l’obligation de donner l’aumône du superflu , qui est la plus grande source des charités , il n’oblige les riches d’assister les pauvres de leur nécessaire que lorsqu’il permet aux pauvres de voler les riches.Voilà la doctrine de Vasquez, où vous renvoyez les lecteurs pour leur édification.
• Je viens maintenant à vos impostures. Vous vous étendez d’abord sur l’obligation que Vasquez impose aux ecclésiastiques de faire l’aumône ; mais je n’en ai point parlé, et j’en parlerai quand il vous plaira. Il n’en est donc pas question ici. Pour les laïques , desquels seuls il s’agit , il semble que vous vouliez
VASQUEZ TOUCHANT L’AUMONS. 225
faire entendre que Vasquez ne parle, en l’endroit que j’ai cité , que selon le sens de Cajetan , et non pas selon le sien propre. Mais comme il n’y a rien de plus faux , et que vous ne l’avez pas dit nettement, je veux croire pour votre honneur que vous ne l’avez pas voulu dire.
Vous vous plaignez ensuite hautement de ce qu’après avoir rapporté cette maxime de Vasquez : f A € peine se trouvera-t-il que les gens du monde , et € même les rois, aient jamais de superflu, fen ai € conclu que les riches sont donc à peine obligés de € donner l’aumône de leur superflu. > Mais que voulez-vous dire, mes pères? S’il est vrai que les riches n’ont presque jamais de superflu , n’est-il pas certain qu’ils ne seront presque jamais obligés de donner l’aumône de leur superflu? Je vous en ferais un argument en forme, si Diana, qui estime tant Vasquez, qu’il l’appelle le phénix des esprits y n’avait tiré la même conséquence du même principe; car, après avoir rapporté cette maxime de Vasquez, il en conclut que ï dans la question, savoir si les riches sont € obligés de donner l’aumône de leur superflu, quoic que l’opinion qui les y oblige fût véritable, il n’arf riverait jamais, ou presque jamais , qu’elle obligeât dans la pratique. > Je n’ai fait que suivre mot à tiot tout ce discours. Que veut donc dire ceci, mes ftères? Quand Diana rapporte avec éloge les sentilienls de Vasquez, quand il les trouve probables, très-commodes pour les riches , comme il le dit au Même lieu, il n’est ni calomniateur, ni faussaire, et vous ne vous plaignez point qu’il lui impose : au lieu que, quand je représente ces mêmes sentiments de
Vasquez, mais sans le traiter de phénix, je suis un imposteur, un faussaire, et un corrupteur de ses maximes. Certainement, mes pères, vous avez sujet de craindre que la différence de vos traitements envers ceux qui ne diffèrent pas dans le rapport , mais seulement dans l’estime qu’ils font de votre doctrine , ne découvre le fond de votre cœur , et ne fasse juger que vous avez pour principal objet de maintenir le crédit et la gloire de votre compagnie ; puisque , tandis que votre théologie accommodante passe pour une sage condescendance , vous ne désavouez point ceux qui la publient , et au contraire vous les louez comme contribuant à votre dessein Mais quand on la fait passer pour un relâchement pernicieux, alors le même intérêt de votre société vous engage â désavouer des maximes qui vous font tort dans le monde ; et ainsi vous les reconnaissez ou les renoncez , non pas selon la vérité qui ne change jamais , mais selon les divers changements des temps , suivant cette parole d’un ancien . Omnia pro tempore, nihil pro veritate. Prenez-y garde, mes pères ; et, afin que vous ne puissiez plus m’accuser d’avoir tiré du principe de Vasquez une conséquence qu’il eût désavouée, sachez qu’il l’a tirée lui-même, c. 4 , n. 27. t A peine est-on t obligé de donner l’aumône, quand on n’est obligé à « la donner que de son superflu, selon l’opinion de € Cajetan et selon la mienne, elsecundum nostram. » Confessez donc , mes pèrœ, par le propre témoignage de Vasquez, que j’ai suivi exactement sa pensée; et considérez avec quelle conscience vous avez osé dire que , * si l’on allait à la source , on verrait avec éton- « nement qu’il y enseigne tout le contraire. »