‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 60 sur 95 · HOMICIDE PERMIS DANS LA SPÉCULATION · texte numérisé non relu

HOMICIDE PERMIS DANS LA SPÉCULATION

« n’accorde pas que celle opinion soil probable dans € la spéculalion ; » el Lessius dil expressémenl en sa conclusion, n. 80 * Celle opinion, qu’on peul luer « pour un soufflel reçu, esl probable dans la spécula- « lion. » N’esl-ce pas là mol à mol le conlraire de voire discours? El qui peul assez admirer avec quelle hardiesse vous produisez en propres lermes le conlraire d’une vérilé de fail ; de sorle qu’au lieu que vous concluiez, de voire passage supposé, que Lessius n’élait pas de ce senlimenl, il se conclut fort bien, de son véritable passage, qu’il est de ce même sentiment?

Vous vouliez encore faire dire à Lessius qu’il en a condamne la pratique; » et, comme je l’ai déjà dit, il ne se trouve pas une seule parole de condamnation en ce lieu-là; mais il parle ainsi : « Il semble qu’on € n’en doit pas facilement permettre la pratique : in a praxi non videtur facile permittenda. » Est-ce là, mes pères, le langage d’un homme qui condamne une maxime ? Diriez-vous qu'il ne faut pas permettre cilement, dans la pratique, les adultères ou les incestes? Ne doit-on pas conclure au conlraire que, puisque Lessius ne dit autre chose, sinon que la pratique n’en doit pas être facilement permise , son sentiment est que celte pratique peut être quelquefois permise, quoique rarement? Et, comme s’il eût voulu apprendre à tout le monde quand on la doit permettre, et ôter aux personnes offensées les scrupules qui les pourraient troubler mal à propos, ne sachant en quelles occasions il leur est permis de tuer dans la pratique, il a eu soin de leur marquer ce qu’ils doivent éviter pour pratiquer celle doctrine en conscience. Écoutezle, mes pères. « Il semble, dit-il, qu’on ne doit pas le

24P TREIZIÈME LEITRE.

« permettre facilement , a cause du danger qu’il y a « qu’on agisse en cela par haine ou par vengeanœ, « ou avec excès , ou que cela ne causât trop de mear- « très. » De sorte qu’il est clair que ce meurtre restera tout à fait permis dans la pratique, selon Lessius, si on évite ces inœnvénients , c’est-à-dire si l’on peut agir sans haine , sans vengeance , et dans des circonstances qui n’attirent pas beaucoup de meurtres. En voulez-vous un exemple, mes pères? en voici un assez nouveau : c’est celui du soufflet de Compiègne. Car vous avouerez que celui qui l’a reçu a témoigné, par la manière dont il s’est conduit, qu’il était assez maître de ses mouvements de haine et de vengeance, 11 ne lui restait donc qu’à éviter un trop grand nombre da meurtres : et vous savez, mes pères, qu’il est si rare que des jésuites donnent des soufflets aux officiers de la maison du roi , qu’il n’y avait pas à craindre qu’un meurtre en cette occasion en eût tiré beaucoup d’autres en conséquence. Et ainsi vous ne sauriez nier que ce jésuite ne fût tuable en sûreté de conscience , et que l’olTensé ne pût en cette rencontre pratiquer envers lui la doctrine de Lessius. Et peut-être, mes pères, qu’il l’eût fait s’il eût été instruit dans votre école , et s’il eût appris d'Escobar « qu’un homme qui a reçu un « soufflet est réputé sans honneur jusqu à ce qu’il ait « tué celui qui le lui a donné. » Mais vous avez sujet de croire que les instructions fort contraii'es qu’il a reçues d’un curé que vous n’aimez pas trop, n’ont pas peu contribué en cette occasion à sauver la vie à un jésuite.

Ne nous parlez donc plus de ces inconvénients qu’on peut éviter en tant de rencontres , et hors lesquels le meurtre est permis , Lessius . dans la pratique

PROGRÈS DES OPINIONS PROBABLES. 2i7

même. C’est ce qu’ont bien reconnu vos auteurs, cités par Escobar dans la Pratique de Vhomicide selon votre société, « Est-il permis , dit-il , de tuer celui qui « a donné un soufflet? Lessius dit que cela est permis « dans la spéculation , mais qu’on ne le doit pas contt seiller dans la pratique, non consulendum inpraoei, « à cause du danger de la haine ou des meurtres nui- « sibles à l’État qui en pourraient arriver. Mais les

« AUTRES ONT JUGÉ QU’eN ÉVITANT CES INCONVÉNIENTS , « CELA EST PERMIS ET SUR DANS LA PRATIQUE : in praXl « probabïlem et tutam judicarunt Henriquez, etc » Voilà comment les opinions s’élèvent peu à peu jusqu’au comble de la probabilité ; car vous y avez porté celle-ci , en la permettant enfin sans aucune distinction de spéculation ni de pratique, en ces termes : « U « est permis, lorsqu’on a reçu un soufflet, de donner « incontinent un coup d’épée , non pas pour se ven- « ger, mais pour conserver son honneur » C’est ce qu’ont enseigné vos pères à Caen, en 1 644, dans leurs écrits publics, que l’université produisit au parlement, lorsqu’elle y présenta sa troisième requête contre votre doctrine de l’homicide , comme il se voit en la page 339 du livre qu’elle en fit alors imprimer.

Remarquez donc , mes pères , que vos propres auteurs ruinent d’eux -mêmes cette vaine distinction de spéculation et de pratique, que l’université avait traitée de ridicule , et dont l’invention est un secret de votre politique qu’il est bon de faire entendre. Car, outre que l’intelligence en est nécessaire pour les quinze, seize, dix-sept et dix-huitième impostures, il est toujours à propos de découvrir peu à peu lei principes de cette politique mystérieuse.

Quand vous avez entrepris de décider les cas de conscience d’une manière favorable el accommodante, vous en avez trouvé où la religion seule était intéressée, comme les questions de la contrition, de la pénitence, de l’amour de Dieu, et de toutes celles qui ne touchent que l’intérieur des consciences. Mais vous en avez trouvé d’autres où l’État a intérêt aussi bien que la religion, comme sont celles de l’usure, des banqueroutes, de l’homicide, et autres semblables. Et c’est une chose bien sensible à ceux qui ont un véritable amour pour l’Église, de voir qu’en une infinité d’occasions où vous n’avez eu que la religion à combattre, vous en avez renversé les lois sans réserve , sans distinction et sans crainte , comme il se voit dans vos opinions si hardies contre la pénitence et l’amour de Dieu ; parce que vous saviez que ce n’est pas ici le lieu où Dieu exerce visiblement sa justice. Mais dans celles où l’État est intéressé aussi bien que la religion, l’appréhension que vous avez eue de la justice des hommes vous a fait partager vos décisions et former deux questions sur ces matières : l’une que vous appelez de spéculation , dans laquelle, en considérant ces crimes en eux-mêmes, sans regarder à l’intérêt de l’État, mais seulement à la loi de Dieu qui les défend, vous les avez permis sans hésisiter, en renversant ainsi la loi de Dieu qui les condamne; l’autre que vous appelez de pratique, dans laquelle, en considérant le dommage que l’État en recevrait, et la présence des magistrats qui maintiennent la sûreté publique , vous n’approuvez pas toujours dans la pratique ces meurtres et ces crimes que vous trouvez permis dans la spéculation , afin de

î>ROGRÈS DES OPINIONS PROBABLES- Î43

vans rneltre par là à couvert du côté des juges. C’est ainsi, par exemple, que, sur cette question, « s’il « est permis de tuer pour des médisances, » vos auteurs, Filiutius , tr. 29, c. 3, n. 52; Regînaldus, 1. 21 , c. 5, n, 63 , et les autres répondent : « Cela est O permis dans la spéculation, exprobabili opinione « licet; mais je n’en approuve pas la pratique, à cause a du grand nombre de meurtres qui en arriveraient « et feraient tort à l’État si on tuait tous les médi- « sants; et qu’aussi on serait puni en justice en tuant c pour ce sujet. » Voilà de quelle sorte vos opinions commencent à paraître sous cette distinction, par le moyen de laquelle vous ne ruinez que la religion sans blesser encore sensiblement l’État. Par là vous croyez être en assurance; car vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l’Église empêchera qu’on ne punisse vos attentats contre la vérité, et que les précautions que vous apportez pour ne mettre pas facilement ces permissions en pratique vous mettront à couvert de la part des magistrats qui, n’étant pas juges des cas de conscience , n’ont proprement intérêt qu’à la pratique extérieure. Ainsi une opinion qui serai! condamnée sous le nom de pratique, se produit en sûreté sous le nom de spéculation. Mais, cette base étant affermie, il n'est pas difficile d’y élever le reste de vos maximes. Il y avait une distance infinie entre la défense que Dieu a faite de tuer, et la permission spéculative que vos auteurs en ont donnée. Mais la distance est bien petite de cette permission à la pratique. Il ne reste seulement qu’à montrer que ce qui est permis dans la spéculation Test bien aussi dans la pratique. On ne manquera pas de raisons pour cela. Vous

en avez bien trouvé en des cas plus difficiles. Voulezvous voir, mes pères, par où l’on y arrive? suivez ce raisonnement d’Escobar , qui Ta décidé neltemeul dans le premier des six tomes dé sa grande Théologie morale, dont je vous ai parlé, où il est tout autrement éclairé que dans ce recueil qu’il avait fait de vos vingtquatre vieillards : car, au lieu qu’il avait pensé en ce temps-là qu’il pouvait y avoir des opinions probables dans la spéculation qui ne fussent pas sûres dans la pratique , il a connu le contraire depuis , et l’a fort bien établi dans ce dernier ouvrage : tant la doctrine de la probabilité en général reçoit d’accroissement par le temps, aussi bien que chaque opinion probable en particulier. Ecoutez-le donc in præloq., c. 3, n. 15. * Je ne vois pas, dit-il, comment il se pourrait faire « que ce qui paraît permis dans la spéculation ne le « fût pas dans la pratique ; puisque ce que l’on peut « faire dans la pratique dépend de ce qu’on trouve « permis dans la spéculation , et que ces choses ne « diffèrent l’une de l’autre que comme l’effet de la « cause : car la spéculation est ce qui détermine à « l’action. D’où il s’ensuit qu’on peut en sûreté de « conscience suivre dans la pratique les opinions « probables dans la spéculation, et même avec plus « de sûreté que celles qu’on n’a pas si bien examinées « spéculativement. »

En vérité, mes pères, votre Escobar raisonne assez bien quelquefois. Et, en effet, il y a tant de liaison entre la spéculation et la pratique, que , quand l’une a pris racine , vous ne faites plus difficulté de permettre l’autre sans déguisement. C’est ce qu’on a vu dans la permission de tuer pour un soufflet, qui, de la sim

Page 1