‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 62 sur 95 · PROGRÈS DES OPINIONS PROBABLES · texte numérisé non relu

PROGRÈS DES OPINIONS PROBABLES

VOUS faites voir en même temps que vous avez détruit la religion, en disant, comme vous faites , p. 28, 1. 3, que < le sens de Reginaldus sur la question de tuer € pour des médisances, est qu’un particulier a droit f d’user de cette sorte de défense , la considérant simf plement en elle-même? » Je n’en veux pas davantage que cet aveu pour vous confondre, t Un particu- € lier, dites-vous, a droit d’user de cette défense, • c’est-a-dire de tuer pour des médisances , c en consic dérant la chose en elle-même ; » et par conséquent, mes pères , la loi de Dieu qui défend de tuer est ruinée par cette décision.

Et il ne sert de rien de dire ensuite , comme vous faites , c que cela est illégitime et criminel , même se- € Ion la loi de Dieu , à raison des meurtres et des dé- € sordres qui en arriveraient dans l’État, parce qu’on € est obligé, selon Dieu , d’avoir égard au bien de l’Éc tat. » C’est sortir de la question. Car, mes pères , il y a deux lois à observer : l’une qui défend de tuer, l’autre qui défend de nuire à l’État. Reginaldus n’a peut-être pas violé la loi qui défend de nuire à l’État, mais il a violé certainement celle qui défend de tuer. Or il ne s’agit ici que de celle-là seule. Outre que vos autres pères, qui ont permis ces meurtres dans la pratique , ont ruiné l’une aussi bien qu J l’autre. Mais allons plus avant, mes pères. Nous voyons bien que vous défendez quelquefois de nuire à l’État, et vous dites que votre dessein en cela est d’observer la loi de Dieu qui oblige à le maintenir. Cela peut être véritable, quoiqu'il ne soit pas certain ; puisque vous pourriez faire la même chose par la seule crainte des juges. Examinons donc, je vous prie , de quel principe part ce mouvement.

N’est-îl pas vrai, mes pères, que , si vous regardiez véritablement Dieu, et que l’observation de sa loi fûv le premier et principal objet de votre pensée , ce respect régnerait uniformément dans toutes vos décisions importantes , et 'vous engagerait à prendre dans toutes ces occasions l’intérêt de la religion? Mais si l’on voit au contraire que vous violez en tant de rencontres les ordres les plus saints que Dieu ait imposés aux hommes , quand il n’y a que sa loi à combattre ; et que , dans les occasions mêmes dont il s’agit, vous anéantissez la loi de Dieu , qui défend ces actions comme criminelles en elles-mêmes , et ne témoignez craindre de les approuver dans la pratique que par la crainte des juges , ne nous donnez-vous pas sujet de juger que ce n’est point Dieu que vous considérez dans celte crainte; et que, si en apparence vous maintenez sa loi en ce qui regarde l’obligation de ne pas nuire à l’État, ce n’est pas pour sa loi même , mais pour arriver à vos fins , comme ont toujours fait les moins religieux politiques?

Quoi ! mes pères ; vous nous direz qu’en ne regardant que la loi de Dieu , qui défend l’homicide, on a droit de tuer pour des médisances , et après avoir ainsi violé la loi éternelle de Dieu , vous croirez lever le scandale que vous avez causé, et nous persuader de votre respect envers lui , en ajoutant que vous en défendez la pratique pour des considérations d’État, et par la crainte des juges 1 N’est-ce pas au contraire exciter un scandale nouveau? non pas par le respect que vous témoignez en cela pour les juges : car ce n’est pas cela que je vous reproche; et vous vous jouez ridiculement là-dessus , pag. 29. Je ne vous re-

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proche pas de craindre les juges, mais de ne craindre que les juges. C’est cela que je blâme, parce qu. c’est faire Dieu moins ennemi des crimes que les hommes. Si vous disiez qu’on peut tuer un médisant selon les hommes, mais non pas selon Dieu, cela serait moins insupportable : mais quand vous prétendez que ce qui est trop criminel pour être souffert par les hommes soit innocent et juste aux yeux de Dieu qui est la justice même , que faites-vous autre chose , sinon montrer à tout le monde que, par cet .horrible renversement si contraire à l’esprit des saints , vous êtes hardis contre Dieu et timides envers les hommes? Si vous aviez voulu condamner sincèrement ces homicides , vous auriez laissé subsister l’ordre de Dieu qui les défend ; et si vous aviez osé permettre d’abord ces homicides, vous les auriez permis ouvertement, malgré les lois de Dieu et des hommes. Mais comme vous avez voulu les permettre insensiblement, et surprendre les magistrats qui veillent à la sûreté publique, vous avez agi finement en séparant vos maximes , et proposant d’un côté qu’il est « permis « dans la spéculative de tuer pour des médisances » ( car on vous laisse examiner les chos^es dans la spéculation), et produisant d’un autre côté cette maxime détachée , que « ce qui est permis dans la « s'péculation l’est bien aussi dans la pratique. » Car quel intérêt l’État semble-t-il avoir dans cette proposition générale et métaphysique? Et ainsi, ces deux principes peu suspects étant reçus séparément , la vigilance des magistrats est trompée; puisqu’il ne faut plus que rassembler ces maximes pour en tirer cette conclusion où vous tendez , qu’on peut donc

luer dans la pratique pour de simples médisances.

Car c’est encore ici , mes pères , une ies plus subtiles adresses de votre politique, de séparer dans vos écrits ies maximes que vous assemblez dans vos avis. C’est ainsi que vous avez établi à part votre doctrine de la probabilité, que j’ai souvent expliquée. Et, ce principe général étant affermi, vous avancez séparément des choses qui, pouvant être innocentes d’ellesmêmes , deviennent horribles étant jointes à ce pernicieux principe. J’en donnerai pour exemple ce que vous avez dit p. H , dans vos impostures , et à quoi il faut que je réponde : « Que plusieurs théologiens cé- « lèbres sont d’avis qu’on peut tuer pour un soufflet « reçu. » Il est certain , mes pères, que si une personne qui ne tient point à la probabilité avait dit cela, il n’y aurait rien à reprendre, puisqu’on ne ferait alors qu’un simple récit qui n’aurait aucune conséquence. Mais vous, mes pères, et tous ceux qui tiennent celle dangereuse doctrine , que « tout ce qu’approuvent « des auteurs célèbres est probable et sûr en con- « science; » quand vous ajoutez à cela que « plu- « sieurs auteurs célèbres sont d’avis qu’on peut tuer « pour un soufflet » , qu’est-ce faire autre chose , sinon de mettre à tous les chrétiens le poignard à la main pbur tuer ceux qui les auront offensés , en leur déclarant qu’ils le peuvent faire en sûreté de conscience , parce qu’ils suivront en cela l’avis de tant d’auteurs graves?

Quel horrible langage qui , en disant que des auteurs tiennent une opinion damnable , est en môme temps une décision en faveur de cette opinion damnable, et qui autorise en conscience tout ce qu’il ne fait

que rapporter ! On l’entend . mes pères, ce langage de votre école. Et c'est une chose étonnante que vous ayez le front de le parler si haut , puisqu’il marque votre sentiment si à découvert , et vous convainc de tenir pour sure en conscience cette opinion , qu’on peut « tuer pour un soufflet » , aussitôt que vous nous avez dit que plusieurs auteurs célèbres la soutiennent.

Vous ne pouvez vous en défendre, mes pères , non plus que vous prévaloir des passages de Vasquez et de Suarez que vous m’opposez, oii ils condamnent ces meurtres que leurs confrères approuvent. Ces témoignages, séparés du reste de votre doctrine, pourraient éblouir ceux qui ne l’entendent pas assez. Mais il faut joindre ensemble vos principes et vos maximes. Vous dites donc ici que Vasquez ne souffre point les meurtres. Mais que dites-vous d’un autre côté, mes pères? « que la probabilité d’un sentiment n’empêche pas la « probabilité du sentiment contraire. » Et , en un autre lieu , qu’il est « permis de suivre l’opinion la moins « probable et la moins sûre en quittant l’opinion la « plus probable et la plus sûre? » Que s’ensuit-il de tout cela ensemble, sinon que nous avons une entière liberté de conscience pour suivre celui qui nous plaira de tous ces avis opposés? Que devient donc , mes pères , le fruit que vous espériez de toutes ces citations? Il disparaît , puisqu’il ne faut pour votre condamnation que rassembler ces maximes que vous séparez pour votrejustification. Pourquoi produisez-vous donc ces passages de vos auteurs que je n’ai point cités, pour excuser ceux que j’ai cités , puisqu’ils n’ont rien de commun? Quel droit cela vous donne-t-il de m’ap-

peler Ai-je dit que tous vos pères sont

dans un meme dérèglement? Et n’ai-je pas fait voir au contraire que votre principal intérêt est d’en avoir de tous avis pour servir à tous vos besoins? A ceux qui voudront tuer on présentera Lessius, à ceux qui ne voudront pas tuer on produira Vasquez, afin que personne ne sorte malcontent , et sans avoir pour soi un auteur grave. Lessius parlera en païen de l’homicide , et peut-être en chrétien de l’aumône. Vasquez parlera en païen de l’aumône, et en chrétien de l’homicide. Mais par le moyen de la probabilité que Vasquez et Lessius tiennent , et qui rend toutes vos opinions communes, ils se prêteront leurs sentiments les uns aux autres , et seront obligés d’absoudre ceux qui auront agi selon les opinions que chacun d’eux condamne. C’est donc cette variété qui vous confond davantage. L’uniformité serait plus supportable: et il n’y a rien de plus contraire aux ordres exprès de saint Ignace et de vos premiers généraux, que ce mélange confus de toutes sortes d’opinions. Je vous en parlerai peut-être quelque jour , mes pères ; et on sera surpris de voir combien vous êtes déchus du premier esprit de votre institut (1 ) , et que vos propres généraux ont prévu

(1) Ce membre de phrase t On sera surpris de voir combien vous êtes déchus du f premier esprit de votre institut », semble indiquer, comme le remarque IVl. Sainte- Beuve, que Pascal croyait k une décadence assez; récente du véritable esprit chrétien dans l’ordre des jésuites. C’est une occasion, pour M. Sainte-Beuve, de chercher si réellement il y a eu décadence, ^la question posée, l’auteur àe Port-Royal l’examine sous toutes ses faces , lui fait rendre tout ce qu’elle peut donner , et établit : 1° que la société de Jésus s’est montrée dès son début fidèle aux trois principes qui sont comme les bases mêmes de sa constitution : obéissance absolue , ambition absolue, foi à l’aveugle; 2° que .si l’esprit vraiment chrétien a, individuellement et a toutes les époques animé un grand nombre de sos membres, ce qu’on appelle l’esprit jésuitique a toujours animé l’ordre tout entier. Voir pour cette piquante et très-curieuse appréciation : Port-Royal, t. III, p. 69 et suiv.

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que le déréglement de voire doctrine dans la morale pourrait être funeste non-seulement à votre société . mais encore à l’Église universelle.

Je vous dirai cependant que vous ne pouvez tirer aucun avantage de Topinion de Vasquez. Ce serait une chose étrange, si, entre tant de jésuites qui ont écrit , il n’y en avait pas un ou deux qui eussent dit ce que tous les chrétiens confessent. Il n’y a point de gloire à soutenir qu’on ne peut pas tuer pour un soufflet, selon l’Évangile ; mais il y a une horrible honte à le nier. De sorte que cela vous justifie si peu qu’il n y a rien qui vous accable davantage ; puisque, ayant eu parmi vous des docteurs qui vous ont dit la vérité, vous n’êtes pas demeurés dans la vérité , et que vous avez mieux aimé les ténèbres que la lumière. Car vous avez appris de Vasquez, « que c’est une opinion païenne, et « non pas chrétienne, de d^ire qu’on puisse donner un « coup de bâton à celui qui a donné un soufflet » ; que « c’est ruiner le Décalogue et l’Évangile, de dire qu ou « puisse tuer pour ce sujet » , et que « les plus scélé- « rats d’entre les hommes le reconnaissent. » Et cependant vous avez souffert que, contre ces vérités connues, Lessius, Escobar et les autres, aient décidé que toutes les défenses que Dieu a faites de l’homicide n’empêchent point qu’on ne puisse tuer pour un soufflet. A q^uoi sert-il donc maintenant de produire ce passage de Vasquez contre le sentiment de Lessius, sinon pour montrer que Lessius est un païen étun scélérat, selon Vasquez? et c’est ce que je n’osais dire. Qu’en peut-on conclure , si ce n’est que Lessius ruine le Décalogue et V Evangile; qu’au dernier jour Vasquez condamnera Lessius sur ce point, com-

îDC Lessius condamnera Vasquez sur un autre , et que tous vos auteurs s’élèveront en jugement les uns contre les autres pour sc condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus-Christ?

Concluons donc, mes pères, que puisque votre probabilité rend les bons sentiments de quelques-uns de vos auteurs inutiles à l’Église, et utiles seulement à voire politique , ils ne servent qu’à nous montrer, par leur contrariété, la duplicité de votre cœur, que vous nous avez parfaitement découverte, en nous déclarant, d’une part, que Vasquez et Suarez sont contraires à l’homicide, et de l’autre que plusieurs auteurs célèbres sont pour l’homicide : afin d’offrir deux chemins aux hommes en détruisant la simplicité de Tesprit de Dieu, qui maudit ceux qui sont doubles de cœur, et qui se préparent deux voies : Vœ dupUci corde , et ingredknti duabiis viisl

On réfute par les saints Pères les maximes des jésuites sur riiomicide. — On répond en passant à quelques-unes de leurs calomnies , et on compare leur doctrine avec la forme qui s’observe dans les jugements criminels.

Su 23 octobre 1G36.

Mes kévérends pères,

Si je n’avais qu’à répondre aux trois impostures qui restent sur l’homicide, je n’aurais pas besoin d’un long discours, et vous les verriez ici réfutées en peu de mots; mais comme je trouve bien plus important de donner au monde de l’horreur de vos opinions sur ce

sujet , que de justifier la fidélité de mes citations , je serai obligé d’employer la plus grande partie de celle lettre à la réfulation de vos maximes , pour vous représenter combien vous êtes éloignés des sentiments de l’Église , et même de la nature. Les permissions de tuer , que vous accordez en tant de rencontres , font paraître qu’en cette matière vous avez tellement oublié la loi de Dieu , et tellement éteint les lumières naturelles , que vous avez besoin qu’on vous remette dans les principes les plus simples de la religion et du sens commun; car qu’y a-t-il de plus naturel que ce sentiment : qu’un particulier n’a pas droit sur la vie d’un autre? « Nous en sommes tellement instruits « de nous-mêmes , dit saint Chrysostôme , que quand « Dieu a établi le précepte de ne point tuer , il n’a pas « ajouté que c’est à cause que l’homicide est un mal ; « parce que , dit ce Père , que la loi suppose qu’on a « déjà appris cette vérité de la nature. »

Aussi ce commandement a été imposé aux hommes dans tous les temps. L’Évangile a confirmé celui de la loi , et le Décalogue n’a fait que renouveler celui que les hommes avaient reçu de Dieu, avant la loi , en la personne de Noé , dont tous les hommes devaient naître; car, dans ce renouvellement du monde, Dieu dit à ce patriarche : « Je demanderai compte aux hom- « mes de la vie des hommes , et au frère de la vie de t son frère. Quiconque versera le sang humain , son t sang sera répandu ; parce que l’homme est créé à « l’image de Dieu. »

Cette défense générale ôte aux hommes tout pouvoir sur la vie des hommes; et Dieu se l’est tellement réservé à lui seul, que , selon la vérité chrétienne , op-

posée en cela aux fausses maximes du paganisme, l’homme n’a pas même pouvoir sur sa propre vie. Mais parce qu’il a plu à sa providence de conserver les sociétés des hommes, et de punir les méchants qui les troublent, il a établi lui-même des lois pour êter la vie aux criminels ; et ainsi ces meurtres , qui seraient des attentats punissables sans son ordre , deviennent des punitions louables par son ordre, hors duquel il n’y a rien que d’injuste. C’est ce que saint Augustin a re~ présenté admirablement au liv. 1 de Za Cité de Dieu y c. 21 : « Dieu , dit-il , a fait lui-même quelques excepte tions à cette défense générale de tuer , soit par les « lois qu’il a établies pour faire mourir les criminels , « soit par les ordres particuliers qu’il a donnés quel- « quefois pour faire mourir quelques personnes. Et « quand on tue en ces cas-la , ce n’est pas l’homme qui « tue , mais Dieu , dont l’homme n’est que l’instru- « ment , comme une épée entre les mains de celui qui « s’en sert. Mais si on excepte ces cas, quiconque tue « se rend coupable d’homicide. »

II est donc certain, mes pères, que Dieu seul a le droit d’ôter la vie, et que, néanmoins, ayant établi des lois pour faire mourir les criminels, il a rendu les rois ou les républiques dépositaires de ce pouvoir. Et c’est ce que saint Paul nous apprend , lorsque , parlant du droit que les souverains ont de faire mourir les hommes, il le fait descendre du ciel, en disant que a ce ü’est pas en vain qu’ils portent l’épée, parce a qu’ilg sont ministres de Dieu pour exécuter ses ven- « geances contre les coupables. »

Mais comme c’est Dieu qui leur a donné ce droit, il les oblige à l’exercer ainsi qu’il le ferait lui-même ,

c’est-à-dire avec justice , selon celte parole de saint Paul au même lieu : « Les princes ne sont pas éta • « blis pour se rendre terribles aux bons , mais aux « méchants. Qui veut n’avoir point sujet de redouter « leur puissance n’a qu’à bien faire; car ils sont mi- « nistres de Dieu pour le bien. » Et cette restriction rabaisse si peu leur puissance, qu’elle la relève au contraire beaucoup davantage; parce que c’est la rendre semblable à celle de Dieu, qui est impuissant pour faire le mal , et tout-puissant pour faire le bien; et que c’est la distinguer de celle des démons, qui sont impuissants pour le bien, et n’ont de puissance que pour le mal. Il y a seulement cette diiïérence entre Dieu elles souverains, que , Dieu étant la justice et la sagesse même , il peut faire mourir surle-champ qui il lui plaît, quand il lui plaît, et en la manière qu’il lui plaît; car, outre qu’il est le maître souverain de la vie des hommes, il est sans doute qu’il ne la leur ôte jamais ni sans cause, ni sans connaissance , puisqu’il est aussi incapable d’injustice que d’erreur. Mais les princes ne peuvent pas agir de la sorte; parce qu’ils sont tellement ministres de Dieu qu’ils sont hommes néanmoins , et non pas dieux. Les mauvaises impressions les pourraient surprendre, les faux soupçons les pourraient aigrir, la passion les pourrait emporter; et c’est ce qui les a engagés eux-mêmes à descendre dans les moyens humains, et à établir dans leurs États des juges auxquels ils ont communiqué ce pouvoir, afin que cette autorité que Dieu leur a donnée ne soit employée que pour la fin pour laquelle ils l’ont reçue.

Concevez donc , mes pères , que pour être exempt

d’homicide , il faut agir tout ensemble et par l’autorité de Dieu, et selon la justice de Dieu; et que, si ces deux conditions ne sont jointes, on pèche, soit en tuant avec son autorité, mais sans justice ; soit en tuant avec justice , mais sans son autorité. De la nécessité de cette union , il arrive , selon saint Augustin , que « celui « qui sans autorité tue un criminel se rend criminel « lui-même , par cette raison principale qu’il usurpe « une autorité que Dieu ne lui a pas donnée ; » et les juges au contraire, qui ont cette autorité , sont néanmoins homicides , s’ils font mourir un innocent contre les lois qu’ils doivent suivre.

Voilà , mes pères , les principes du repos et de la sûreté publique qui ont été reçus dans tous les temps et dans tous les lieux , et sur lesquels tous les législateurs du monde, sacrés et profanes, ont établi leurs lois , sans que jamais les païens niêmes aient apporté d’exception à cette règle, sinon lorsqu’on ne peut autrement éviter la perte de la pudicité ou de la vie ; parce qu’ils ont pensé qu’alors , comme dit Cicéron , « les lois mêmes semblent offrir leurs armes à ceux « qui sont dans une telle nécessité. »

Mais que , hors cette occasion, dont je ne parle point ici , il y ait jamais eu de loi qui ait permis aux particuliers de tuer, et qui l’ait souffert, comme vous faites, pour se garantir d’un affront , et pour éviter la perte de l’honneur ou du bien , quand on n’est point en même temps en péril de la vie , c’est, mes pères , ce que je soutiens que jamais les infidèles mêmes n’ont fait. Ils l’ont, au contraire , défendu expressément; car la loi des Douze Tables de Rome portait qu’il n’est « pas permis de tuer un voleur de jour qui ne se dé-

€ fend point avec des armes. » Ce qui avait déjà été défendu dans l’Exode , c. 22. Et la loi Furem , ad legem Corneliatn , qui est prise d’Ulpien , « défend de « tuer même les voleurs de nuit qui ne nous mettent « pas en péril de mort. » Voyez-le dans Cujas , in tit. Dig. De justit. et jure, ad leg. 3.

Dites-nous donc, mes pères, par quelle autorité vous permettez ce que les lois divines et humaines défendent ; et par quel droit Lessius a pu dire ,1.2, c. 9, n. 66 et 72 : « L’Exode défend de tuer les voleurs € de jour qui ne se défendent pas avec des armes , et t on punit en justice ceux qui tueraient de cette sorte. « Mais néanmoins on n’en serait pas coupable en con- € science , lorsqu’on n’est pas certain de pouvoir re- € couvrer ce qu’on nous dérobe , et qu’on est en doute, « comme dit Scotus , parce qu’on n’est pas obligé de « s’exposer au péril de perdre quelque chose pour sau- « ver un voleur. Et tout cela est encore permis aux € ecclésiastiques mêmes. > Quelle étrange hardiesse! La loi de Moïse punit ceux qui tuent les voleurs, lorsqu’ils n’attaquent pas notre vie, et la loi de l’Évangile, selon vous , les absoudra ! Quoi ! mes pères , Jésds- Christ est-il venu pour détruire la loi , et non pas pour l’accomplir? < Les juges puniraient, dit Lessius, c ceux qui tueraient en cette occasion ; mais on n’en < serait pas coupable eu conscience. > Est-ce donc que la morale de Jésus-Christ est plus cruelle et moins ennemie du meurtre que celle des païens , dont les juges ont pris ces lois civiles qui le condamnent? Les chrétiens font-ils plus d’état des biens de la terre, ou font-ils moins d’état de la vie des hommes', que n’en ont fait les idolâtres et les infidèles? Sur quoi vous

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fondez-vous , mes pères? Ce n’est sur aucune loi expresse ni de Dieu , ni des hommes , mais seulement sur ce raisonnement étrange : « Les lois , dites-vous ,

* permettent de se défendre contre iles voleurs , et de « repousser la forse par la force. Or, la défense étant « permise, le meurtre est aussi réputé permis ; sans

* quoi la défense serait souvent impossible, t

Cela est faux , mes pères , que la défense étant permise, le meurtre soit aussi permis. C’est cette cruelle manière de se défendre qui est la source de toutes vos erreurs , et qui est appelée , par la faculté de Louvain, UNE DÉFENSE MEURTRIÈRE , defensio occtsiva , dans leur censure de la doctrine de votre père Lamy sur l’homicide. Je vous soutiens donc qu’il y a tant de différence , selon les lois , entre tuer et se défendre, que, dans les mêmes occasions où la défense est permise , le meurtre est défendu quand on n’est point en péril de mort. Écoutez-le, mes pères, dans Cujas, au même lieu : t II est permis de repousser celui qui vient pour « s’emparer de notre possession , mais il n’est pas

* PERMIS DE LE TUER. » Et encore : * Si quelqu’un vient « pour nous frapper, et non pas pour nous tuer, il est < bien permis de le repousser, mais il n’est pas permis

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