DE LA RÉP3NSE DES JESUITES A LA DOUZIÈME LETTRE
Monsieur ,
Qui que vous soyez, qui avez entrepris de défendre les jésuites contre les Lettres qui découvrent si clairement le déréglement de leur morale , il paraît, par le soin que vous prenez de les secourir, que vous avez bien connu leur faiblesse , et en cela on ne peut blâmer votre jugement. Mais si vous aviez pensé de pouvoir les justifier en effet , vous ne seriez pas excusable. Aussi , j’ai meilleure opinion de vous, et je m’assure que votre dessein est seulement de détourner l’auteur des Lettres par celte diversion artificieuse. Vous n’y avez pourtant pas réussi ; et j’ai bien de la joie de ce que la treizième vient de paraître sans qu’il ait reparti à ce que vous avez fait sur la onzième et sur la douzième , et sans avoir seulement pensé à vous. Cela me fait espérer qu’il négligera de même les autres. Vous ne devez pas douter, monsieur, qu’il ne lui eût été bien facile de vous pousser. Vous voyez comment il mène la société entière ; qu’eût-ce donc été s’il vous eût entrepris en particulier? Jugez-en par la manière dont je vais vous répondre sur ce que vous avez écrit contre sa douzième Lettre.
Je vous laisserai, monsieur, toutes vos injures. L’auteur des Lettres a promis d’y satisfaire ; et je crois qu’il le fera de telle sorte, qu’il ne vous restera que la honte et le repentir. Il ne lui sera pas difficile de couvrir de
confusion de simples particuliers comme vous et vos jésuites , qui , par un attentat criminel , usurpent l’autorité de l’Église pour traiter d’hérétiques ceux qu’il leur plaît, lorsqu’ils se voient dans l’impuissance de se défendre contre les justes reproches qu’on leur fait de leurs méchantes maximes. Mais , pour moi , je me resserrerai dans la réfutation des nouvelles impostures que vous employez pour la justification de ces casuistes. Commençons par le grand Vasquez.
Vous se répondez rien à tout ce que l’auteur des Lettres a rapporté pour faire voir sa mauvaise doctrine louchant l’aumône ; et vous l’accusez seulement en l’air de quatre faussetés, dont la première est qu’il a supprimé du passage de Vasquez, cité dans la sixième Lettre, ces paroles : slatum quem licite possunt acquirere, et qu’il a dissimulé le reproche qu’on lui en fait.
Je vois bien , monsieur, que vous avez cru sur la foi des jésuites , vos chers amis , que ces paroles-là sont dans le passage qu’a cité l’auteur des Lettres ; car, si vous eussiez su qu’elles n’y sont pas , vous eussiez blâmé ces pères de lui avoir fait ce reproche, plutôt que de vous étonner de ce qu’il n’avait pas daigné répondre à une objection si vaine. Mais ne vous fiez pas tant à eux, vous y seriez souvent attrapé. Considérez vous-même, dans Vasquez, le passage que l’auteur en a rapporté. Vous le trouverez De eleem , c. iv, n. 1 4 , mais vous n’y verrez aucune de ces paroles qu’on dit qu’il en a supprimées , et vous serez bien étonné de ne les trouver que quinze pages auparavant. Je ne doute point qu’après cela vous ne vous plaigniez de ces bons pères, et que vous ne jugiez bien que, pour accuser
DE VASQÜEZ SUR L’AUMONE, cet auteur d’avoir supprimé ces paroles de ce passage, il faudrait l’obliger derapporter des passages de quinze pages in-folio dans une lettre de huit pages m-i», oü il a accoutumé d’en rapporter trente ou quarante , ce qui ne serait pas raisonnable.
' Ces paroles ne peuvent donc servir qu’à vous convaincre vous-même d’imposture , et elles ne servent pas aussi davantage pour justifier Vasquez. On a accusé ce jésuite d’avoir ruiné ce précepte de Jésus- Christ, qui oblige les riches de faire l’aumône de leur superflu , en soutenant que « ce que les riches gardent « pour relever leur condition ou celle de leurs parents, « n’est pas superflu ; » et , qu 'ainsi, « à peine en trou- « véra-t-on dans les gens du monde, et non pas même « dans les rois. » C’est cette conséquence , qu’il n’y a presque « jamais de superflu dans les gens du monde,» qui ruine l’obligation de donner l’aumône , puisqu’on en conclut , par nécessité , que , n’ayant point de superflu , ils ne sont pas obligés de le donner. Si c’était l’auteur des Lettres qui l’eût tirée , vous auriez quelque sujet de prétendre qu’elle n’est pas enfermée dans ce principe ; que « ce que les riches gardent pour re- « lever leur condition , ou celle de leurs parents , n’est « pas appelé superflu. » Mais il l’a trouvée toute tirée dans Vasquez. Il y a lu ces paroles, si éloignées de l’esprit de l’Évangile et de la modération chrétienne : « qu’à peine trouvera-t-on du superflu dans les gens « du monde , et non pas même dans les rois. » Il y a lu encore cette dernière conclusion rapportée dans la douzième Lettre • « A peine est-on obligé de donner « l’aumône quand on n’est obligé à la donner que de son « superflu ; » et ce qui est remarauable , c’est qu’elle
KKFUTATIOIN , ETC.
se voit au même lieu que ces paroles , statum quem Ucitepossuni acquirere, par lesquelles vous prétendez l’éluder. Vous chicanez donc inutilement sur le principe lorsque vous êtes obligé de vous taire sur les conséquences qui sont formellement dans Vasquez, et qui suffisent pour anéantir le précepte de Jésus-Christ comme on l’a accusé de l’avoir fait. Si Vasquez les avait mal tirées de son principe , il aurait joint une ïàute de jugement avec une erreur dans la morale; et il n’en serait pas plus innocent , ni le précepte de Jésus-Christ moins anéanti. Mais il paraîtra , par la réfutation de la seconde fausseté que vous reprochez à l’auteur des Lettres , que ces mauvaises conséquences sont bien tirées du mauvais principe que Vasquez établit au même lieu ; et que ce jésuite n’a pas péché contre les règles du raisonnement , mais contre celles de l’Évangile.
Cette seconde fausseté , que vous dites qu’il a dissimulée après en avoir été convaincu, est qu’il a omis ces paroles par un dessein outrageux , pour corrompre la pensée de ce père , et en tirer cette conclusion scandaleuse : qu’il ne « faut , selon Vasquez , qu’avoir « beaucoup d’ambition pour n’avoir point de super- « flu. » Sur cela , monsieur, je vous pourrais dire, en un mot , qu'il n’y eut jamais d’accusation moins raisonnable que celle-là. Les jésuites ne se sont jamais plaints de cette conséqnence. Et cependant vous reprochez à l’auteur des Lettres de n’avoir pas répondu à une objection qu’on ne lui avait pas encore faite. Mais , si vous croyez avoir été en cela plus clairvoyant que toute cette compagnie , il sera aisé de vous guérir de cette vanité, qui serait injurieuse à ce grand corps.
DE VASQUEZ SUR l^AÜMüNE.
Car comment pouvez-vous nier que de ce principe de Vasquez, « Ce que l’on garde pour relever sa contt dition, ou celle des parents, n’est pas appelé su- « perflu, » on ne conclue nécessairement qu’il ne faut qu’avoir beaucoup d’ambition pour n’avoir point de superflu? Je vous promets de bon cœur d’y ajouter encore la condition qu’il exprime en un autre endroit, qui est que l’on ne veuille relever son état que par des voies légitimes : statum quem licite possunt acquirere; cela n’empêchera pas la vérité de la conséquence que vous accusez de fausseté.
Il est vrai , monsieur, qu’il y a quelques riches qui peuvent relever leur condition par des voies légitimes. L’utilité publique en peut quelquefois justifier le désir , pourvu qu’ils ne considèrent pas tant leur j^ropre honneur et leur propre intérêt que l’honneur de Dieu et l’intérêt du public ; mais il est très-rare que l’esprit de Jésus-Christ , sans lequel il n’y a point d’intentions pures, inspire ces sortes de désirs aux riches du monde ; il les porte bien plutôt à diminuer ce poids inutile qui les empêche de s’élever vers le ciel , et à craindre ces paroles de son Évangile que : celui qui s'élève sera abaissé. Ainsi ces désirs que l’on voit dans la plupart des hommes du siècle , de monter toujours à une condition plus haute, et d’y faire monter leurs parents, quoique par des voies légitimes, ne sont pour l’ordinaire que des effets d’une cupidité terrestre et d’une véritable ambition. Car c’est, monsieur, une erreur grossière de croire qu’il n’y ait point d’ambition à désirer de relever sa condition , que lorsqu’on se veut servir de moyens injustes; et cxst cette erreur que saint Augustin condamne dans le
livre de la Patience, ch. iii, lorsqu’il dit; « L’amour « de l’argent et le désir de la gloire sont des folies « que le monde croit permises ; et on s’imagine que « l’avarice, l’ambition, le luxe-, les divertissements « des spectacles sont innocents, lorsqu’ils ne nous « font point tomber dans quelque crime ou quelque « désorore que les lois défendent. » L’ambition consiste à désirer l’élèvement pour l’élèvement, et l’honneur pour l’honneur, comme l’avarice à aimer les richesses pour les richesses. Si vous y joignez les moyens injustes, vous la rendez plus crimineHe; mais, en substituant des moyens légitimes , vous ne la rendez pas innocente. Or Vasquez ne parle pas de ces occasions dans lesquelles quelques gens de bien désirent de changer de condition , et sont dans l’attente •probable de le faire, comme dit le cardinal Cajetan. S’il en parlait, il aurait été ridicule d’en conclure, comme il a fait , que l’on ne trouve presque jamais de superflu dans les gens du monde , puisque des occasions très-rares , qui ne peuvent arriver qu’une ou deux fois dans la vie , et qui ne se rencontrent que dans un très-petit nombre de riches à qui Dieu fait connaître qu’ils ne se nuiront pas à eux-mêmes en s’élevant pour servir les autres , ne peuvent pas empêcher que la plupart des riches n’aient beaucoup de superflu. Mais il parle d’un désir vague et indéterminé de s’agrandir ; il parle d’un désir de s’élever sans aucunes bornes, puisque, s’il était borné, les riches commenceraient d’avoir du superflu , lorsqu’ils y seraient arrivés. Et , enfin , il croit que ce désir est si généralement permis , qu’il empêche tous les riches d’avoir presque jamais du superflu.