‹ Les provinciales ou Lettres écritsChapitre 58 sur 83 · LE P. BRISACIER CONVAINCU DE CALOMNIE · texte numérisé non relu

LE P. BRISACIER CONVAINCU DE CALOMNIE

non sur les fantaisies de vos pères Dicastillus, Gans et Pennalossa, qui les excusent, mais sur les règles de sa vérité éternelle et sur les saintes ordonnances de son Ëglise, qui, bien loin d'excuser ce crime, Tabhorre tellement , qu'elle Ta puni de même qu'un homicide volontaire? Car elle a différé aux calomniateurs, aussi bien qu'aux meurtriers, la communion jusqu'à la mort , par le premier et le second concile d'Arles.. Le concile de Latran a jugé indignes de Tétat ecclésiastique ceux qui en ont été convaincus , quoiqu'ils s'en fussent corrigés. Les papes ont même menacé ceux qui auraient calomnié des évêques, des prêtres , ou des diacres , de ne leur point donner la communion à la mort. Et les auteurs d'un écrit diffamatoire, qui ne peuvent prouver ce qu'ils ont avancé, sont condamnés par le pape Adrien à être fomttés, mes révérends pères, flagellentur : tant l'Église a toujours été éloignée des erreurs de votre société , si corrompue qu'elle excuse d'aussi grands crimes que la calomnie , pour les commettre elle-même avec plus de liberté.

Certainement, mes pères, vous seriez capables de produire par là beaucoup de maux , si Dieu n'avait permis que vous ayez fourni vous-mêmes les moyens de les empêcher, et de rendre toutes vos impostures sans effet. Car il ne faut que publier cette étrange maxime qui les exempte de crimes , pour vous ôter toute créance. La calomnie est inutile, si elle n'est jointe à une grande réputation de sincérité. Un médisant ne peut réussir*, s'il n'est en estime d'abhorrer la médisance, comme un crime dont il est incapable. ït ainsi , mes pères , votre propre principe vous trahit.

Vous Pavez établi pour assurer votre conscience. Car vous vouliez médire sans être damnés , et être de ces saints et pieux calomniateurs dont parle saint Athanase. Vous avez donc embrassé , pour vous sauver de Fenfer, cette maxime qui vous en sauve sur la foi de vos docteurs : mais cette maxime même , qui vous garantit, selon eux, des maux que vous craignez en l'autre vie, vous ôte en celle-ci l'utilité que vous en espériez : de sorte qu'en pensant éviter le vice de la médisance . vous en avez perdu le fruit : tant le mal est contraire à soi-même , et tant il s'embarrasse et se détruit par sa propre malice.

Vous calomnieriez donc plus utilement pour vous , en faisant profession dje dire avec saint Paul que les simples médisants , maledici , sont indignes de voir Dieu , puisqu au moins vos médisances en seraient plutôt crues ; quoiqu'à la vérité vous vous condamneriez vous-mêmes. Mais en disant , comme vous faites, que la calomnie contre vos ennemis n'est pas un crime, vos médisances ne seront point crues , et vous ne laisserez pas de vous damner. Car il est certain , mes pères , et que vos auteurs graves n'anéantiront pas la justice de Dieu, et que vous ne pisuviez donner une preuve plus certaine que vous n'êtes pas dans la vérité , qu'en recourant au mensonge. Si la vérité était pour vous , elle combattrait pour vous , elle vaincrait pour vous; et, quelques ennemis que vous eussiez, la vérité vqus en délivrerait , selon sa promesse. Vous n'avez recours au mensonge que pour soutenir les erreurs dont vous flattez les pécheurs du monde , et pour appuyer les calomnies dont vous opprimez les per^ sonnes de piété qui s'y opposent. La vérité étant con-

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traire à VOS fins, il a fallu mettre votre confiance au mensonge, comme dit un prophète. Vous avez dit : «Les « malheurs qui affligent les hommes ne viendront pas € jusqu'à nous ; car nous avons espéré au mensonge * et le mensonge nous protégera. > Mais que leur ré pond le prophète? * D'autant, dit-il , que vous avet € mis votre espérance en la calomnie et au tumulte , € sperastisin calumnia et in tumultu, cette iniquité € vous sera imputée , et votre ruine sera semblable > à celle d'une haute muraille qui tombe d'une chute € imprévue , et à celle d'un vaisseau de terre qu'on € brise et qu'on écrase en toutes ses parties , par un € effort si puissant et si universel , qu'il n'en restera € pas un têt avec lequel on puisse puiser un peu d'eau, f ou porter un peu de feu ; parce que (comme dit un € autre prophète) vous avez affligé le cœur du juste, € que je n'ai point affligé moi-même, et vous avez € flatté et fortifié la malice des impies. Je retirerai c donc mon peuple de vos mains , et je ferai connaître € que je suis leur Seigneur et le vôtre. »

Oui , mes pères , il faut espérer que, si vous ne changez d'esprit , Dieu retirera de vos mains ceux que vous trompez depuis si longtemps , soit en les laissant dans leurs désordres par votre mauvaise conduite, soit en les empoisonnant par vos médisances. Il fera concevoir aux uns que les fausses règles de vos casuistes ne les mettront point à couvert de sa colère ; et il imprimera dans l'esprit des autres la juste crainte de se perdre en vous écoutant, et en ajoutant foi à vos impostures ; comme vous vous perdez vous-mêmes en les inventant et en les semant dans le monde. Car il ne s'y faut pas tromper : on ne se moque point de Dieu ,

et on ne viole point impunément le commandement qu'il nous a fait dans l'Évangile , de ne point condamner notre prochain sans être bien assuré qu'il est coupable. Et ainsi , quelque profession de piété que fassent ceux qui se rendent faciles à recevoir vos mensonges , et sous quelque prétexte de dévotion qu ils le fassent, ils doivent appréhender d'être exclus du royaume de Dieu pour ce seul crime , d'avoir imputé d'aussi grands crimes que l'hérésie et le schisme à des prêtres catholiques et à de saintes religieuses , sans autres preuves que des impostures aussi grossières que les vôtres*. « Le démon, dit M. de Genève (4), « est sur la langue de celui qui médit, et dans Toreille a de celui qui Técoute. £t la médisance , dit saint « Bernard , Serm, 24 in cant. , est un poison qui éteint « la charité en Tun et en l'autre. De sorte qu'une seule a calomnie peut être mortelle à une infinité d'âmes , « puisqu'elle tue non-seulement ceux qui la publient , a mais encore tous ceux qui ne la rejettent pas. »

Mes révérends pères , mes lettres n'avaient pas accoutumé de se suivre de si près , ni d'être si étendues. Le peu de temps que j'ai eu a été cause de l'un et de l'autre. Je n'ai fait celle-ci plus longue que parce que je n'ai pas eu le loisir de la faire plus courte. La raisoa qui m'a obligé de me hâter vous est mieux connue qu'à moi. Vos réponses vous réussissaient mal. Vous avez bien fait de changer de méthode ; mais je ne sais si vous avez bien choisi , et si le monde ne dira pas que vous avez eu peur des bénédictins.

(4) Saint François de Sales.

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