FOI DE PORT-ROYAL SUR L*EUCHARÏST1E
• heureux d'être en un lieu où l'on adore continuellef ment le saint des saints présent dans le sanctuaire.: » ce qui est beaucoup plus contfaire à la créance des calvinistes que la présence réelle même, puisque, comme dit le cardinal de Richelieu dans ses Controverses, p. 365 : t Les nouveaux ministres de France f s* étant unis avec les luthériens , qui croient la préc sence réelle de Jésus-Christ dans Feucharistie, ils € ont déclaré qu'ils ne demeurent séparés de TÉglise, c touchant ce mystère , qu'à cause de l'adoration que t les catholiques rendent à l'eucharistie. » Faites signer à Genève tous les passages que je vous ai rapportés des livres de Port-Royal , et non pas seulement les passages, mais les traités entiers touchant ce mystère , comme le livre de la Fréquente commumunion, l'Explication des cérémonies de la messe, rExercke durant la messe , les Raisons de la suspension du saint sacrement , la Traduction des hymnes dans les Heures de Port-Royal , etc. Et enfin faites établir h Charenton cette institution sainte d'adorer sans cesse Jésus-Christ enfermé dans l'eucharistie , comme on fait à Port- Royal , et ce sera le plus signalé service que vous puissiez rendre à l'Église, puisqu'alors le Port-Poyal ne sera pas d'intelligence avec Genève, mais Ge^nève d'intelligence avec le Port- Royal et toute l'Église.
En vérité, mes pères, vous ne pouviez plus mal choisir que d'accuser le Port-Royal de ne pas croire l'eucharistie; mais je veux faire voir ce qui vous y a engagés. Vous savez que j'entends un peu votre politique. Vous l'avez bien suivie en cette rencontre. Si M. l'abbé de Saint-Cyran et M. Arnauld n'avaien'. fait
que dire ce qu'on doit croire touchant ce mystère , et non pas ce qu'on doit faire pour s'y préparer , ils auraient été les meilleurs catholiques du monde*, et il ne se serait point trouvé d'équivoques dans leurs termes de présence réelle et de transsubstantiation. Mais, parce qu'il faut que tous ceux qui combattent vos relâchements soient hérétiques , et dans le point même où ils les combattent, comment M. Arnauîd ne le serait-il pas sur l'eucharistie, après avoir fait un livre 'exprès contre les profanations que vous faites de ce sacrement? Quoi! mes pères, il aurait dit impunément f qu'on ne doit point donner le corps de Jésdst Christ à ceux qui retombent toujours dans les mê- < mes crimes , et auxquels on ne voit aucune espé- « rance d'amendement ; et qu'on doit les séparer quelf que temps de l'autel, pour se purifier par une péni- « tence sincère , afin de s'en approcher ensuite avec c fruit? » Ne souffrez pas qu'on parle ainsi, mes pères ; vous n'auriez pas tant de gens dans vos confessionnaux. Car votre père Brisacier dit que , c si vous sui- € viez cette méthode , vous n'appliqueriez le sang de • Jésus-Christ sur personne. » Il vaut bien mieux pour vous qu'on suive la pratique de votre société , que votre père Mascarenhas rapporte dans un livre approuvé par vos docteurs , et même par votre révérend père général , qui est : c que toute sorte de per- € sonnes , et même les prêtres , peuvent recevoir le
j € corps de Jésus-Christ le jour même qu'ils se sont
( souillés par des péchés abominables; que bien loin
i t qu'il y ait de l'irrévérence en ces communions , on
14 est louable au contraire d'en user de la sorte; que c les confesseurs ne les en doivent point détourner, el
CALOMN. DES JÉS. C. M. DE SAÏNT-CYRAN. 313
€ qu*ils doivent au contraire conseiller à ceux qui c viennent de commettre ces crimes , de communier à € l'heure même ; parce que , encore que l'Église Tait € défendu, cette défense est abolie parla pratique uni- € verselle de toute la terre. > Mascar., tr. 4, disp. 5, n. 284.
Voilà ce que c'est , mes pères , d'avoir des jésuites par toute la terre ; voilà la pratique universelle que vous y avez introduite et que vous y voulez maintenir. Il n'importe que les tables de Jésos-Christ soient remplies d'abominations, pourvu que vos églises soient pleines de monde. Rendez donc ceux qui s*y opposent hérétiques sur le saint sacrement : il le faut , à quelque prix que ce soit. Mais comment le pourrez-vous faire, après tant de témoignages invincibles qu'ils ont donnés de leur foi? N'avez-vous point de peur que je rapporte les quatre grandes preuves que vous donnez de leur hérésie? Vous le devriez , mes pères , et je ne dois point vous en épargner la honte. Examinons donc la première.
€ M. de Saint-Cyran , dit le père Meynier , en con- < solant un de ses amis sur la mort de sa mère , 1. 1 , « lett. i 4 , dit que le plus agréable sacrifice qu'on « puisse offrir à Dieu dans ces rencontres est celui de € la patience : donc il est calviniste. » Cela est bien € subtil , mes pères, et je ne sais si personne en voit la raison. Apprenons-la donc de lui : t Parce , dit ce t grand controversiste , qu'il ne croit donc pas le € sacrifice de la messe; car c'est celui-là qui est le € plus agréable à Dieu , de tous. > Que l'on dise maintenant que les jésuites ne savent pas raisonner. Ils le savent de telle sorte, qu'ils rendront hérétique tout ce
qu'ils voudront , et même l'Écriture sainte (1) ; car ne serait-ce pas une hérésie de dire , comme fait l'Ecclésiastique : c II n'y a rien de pire que d'aimer l'argent, c nihil est iniquius quam amare pecuniam ; 9 comme si les adultères , les homicides et l'idolâtrie n'étaient pas de plus grands crimes ? Et k qui n'arrive-t-il point de dire à toute heure des choses semblables ; et que, par exemple , le sacriflce d'un cœur contrit et humilié est le plus agréable aux yeux de Dieu ; parce qu'en ces discours on ne pense qu'à comparer quelques vertus intérieures les unes aux autres, et non pas au sacrifice de la messe , qui est d'un ordre tout différent et infiniment plus relevé? N'êtes-vous donc pas ridicules, mes pères? et faut-il, pour achever de vous confondre que je vous représente les termes de cette même lettr où M. de Saint-Cyran parle du sacrifice de la messe comme in plm excellent de tous, en disant f qu'on € offre à Dieu tous les jours et en tous lieux le sacri
(1) Pascal avait en vue, sans doute^ le père Théophile Raynaaid, jésuite savoyard» qui s'avisa de fiaire une censure du symbole des apôtres, par laquelle il prétend prouver que cette première confession de foi du christianisme est hérétique dans tous les chefs. Elle parut pour la première fois dans le livi'e latin de ce jésuite, intitulé Erothemata de bonis ac malis iibris; in-40, Lugdwii, 4053, et réimprimé depuis comme une impiété en plusieurs ouvrages. Je sais bien que c'est une raillerie du père Théophile Raynauld pour se moquer des censures de la Sorfoonne. Mais pouvaiMl se permettre la raillerie sur un des actes les plus essentiels du christianisme t Voici le premier article de cette singulière censure : Erothemata^ p. 2d4, in-4° : < Credo in Deum Patrem omnipotentem creatorem cœli et terrae. Pri-
< mus iste articulus, si intelligatur, quasi solus pater sit Deus, et omnipotens et
< cfeator ; Filius autem et Spiritus Sanctus solnm creatursB sint. Ideoque nec FiKus c vere ac substantialiter dici possit Deus, et omnipotens et creator : similiterque « Spiritus Sanctus, propositio et blasphéma, individus Trinitatis destructiva, et pri
< dem in sacro et œcumenico Nicœno concilio trecentorum decera et octo episcopo ■ rum, adversus Arii impietatem, damnata. Quatenus autem soli Patri creationeni « attribuit, nova est, temeraria,erronea, contra communem Ecclesiœ Patmm ac
< theologorum onmium sensum, contra communem Ecclesiœ Patrum ac theologo-
< rum omnium sensum probata ; cum hactenus receptum sit tanquam' inviolabUe « decretum, omnes Trinitatis actiones a dextra esse indivisibilitcr toti Trinitati com> I mune*. > Le reste de la pièce est sur le nênie ton. ( Note de inédit, de i81S.) .
CALOMN. DES JÉS. C. M. DE SAINT-GYRAN. 315
f fice du corps de son Fils , qui n'a point trouvé de f PLUS EXCELLENT MOYEN quc cclui-lk pouF honorcF son f père? > Et ensuite : c que Jésds-Christ nous a oblif gés de prendre en mourant son corps sacrifié , pour c rendre pliis agréable à Dieu le sacrifice du nôtre, et • pour se joindre à nous lorsque nous mourons , afin c de nous fortifier , en sanctifiant par sa présence le c dernier sacrifice que nous faisons k Dieu de notre c vie et de notre corps. > Dissimulez tout cela , mes pères, et ne laissez pas de dire qu'il détournait de communier à la mort , comme vous faites , page 33, et qu'il ne croyait pas le sacrifice de la messe ; car rien n*est trop hardi pour dés calomniateurs de profession. Votre seconde preuve en est un grand témoignage. Pour rendre calviniste feu M. de Saint-Cyran, k qui vous attribuez le livre de Petrus Àurekus, vous vous servez d'un passage où Aurelius explique, pag. 89, de quelle manière TÉglise se conduit à Fégard des prêtres , et même des évêques qu'elle veut déposer ou dé-^ grader : c L'Église, dit-il , ne pouvant pas leur ôter la € puissance de l'ordre, parce que le caractère est c ineffaçable , elle fait ce qui est en elle ; elle ôte de « sa mémoire ce caractère qu'elle ne peut ôter de l'âme € de ceux qui l'ont reçu : elle les considère comme € s'ils n'étaient plus prêtres ou évêques; de sorte que, f selon le langage ordinaire de l'Ëglise, on peut dire c qu'ils ne le sont plus , quoiqu'ils le soient toujours c quant au caractère : Ob indelebilitatem charactef ris. » Vous voyez , mes pères , que cet auteur , approuvé par trois assemblées générales du clergé de France , dit clairement que le caractère de la prêtrise est ineffaçable, et cependant vous lui faites dire tout
au contraire , en ce lien même , que c le caractère de c la prêtrise n'est pas ineffaçable. » Voilà une insigne calomnie, c'est-k-dire , selon vous, un petit péché véniel. Car ce livre vous avait fait tort, ayant réfuté les hérésies de vos confrères d'Angleterre touchant l'autorité épiscopale. Mais voici une insigne extravagance : c'est qu'ayant faussement supposé que M. de Saint- Cyran tient que ce caractère est effaçable , vous en concluez qu'il ne croit donc pas la présence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie.
N'attendez pas que je vous réponde là-dessus, mes pères. Si vous n'avez point de sens commun, je ne puis pas vous en donner. Tous ceux qui en ont se moqueront assez de vous , aussi bien que de votre troisième preuve , qui est fondée sur ces paroles de la Friq. comm,, 3« part., ch. 1 1 : t Que Dieu nous donne dans c l'eucharistie la même viande qu'aux saints dans le € ciel , sans qu'il y ait d'autre différence, sinon qu'ici c il nous en ôte la vue et le goût sensible, réservant € Tun dt l'autre pour le ciel. » En vérité , mes pères , ces paroles expriment si naïvement le sens de l'Église, que j'oublie à toute heure par où vous vous y prenez pour en abuser. Car je n'y vois autre chose, sinon que le concile de Trente enseigne , sess. 4 3 , c. 8, qu'il n'y a point d'autre différence entre Jésus-Christ dans l'eucharistie et Jbsus-Christ dans le ciel, sinon qu'il est ici voilé , et non pas là. M. Ârnauld ne dit pas qu'il n'y a point d'autre différence en la manière de recevoir Jéstjs-Christ, mais seulement qu'il n'y en apoint d'autre en Jésos-Christ que l'on reçoit. Et cependant vous voulez , contre toute raison , lui faire dire par ce passage qu'on ne mange non plus ici Jésus-Christ de bouche que dans le ciel : d'où vous concluez son hérésie.
Vous me faites pitié, mes pères. Faut-il vous expliquer cela davantage? Pourquoi confondez-vous cette nourriture divine avec la manière de la recevoir ? Il n'y a qu'une seule différence , comme je le viens de dire, dans cette nourriture sur la terre et dans le ciel , qui est qu'elle est ici cachée sous des voiles qui nous en ôtent la vue et le goût sensible : mais il y a plusieurs différences dans la manière de la recevoir ici et là, dont la principale est que, comme dit M. Arnauld, S** part. , c. 1 6 , c il entre ici dans la bouche et dans la € poitrine et des bons et des méchants ; » ce qui n'est pas dans le ciel.
Et si vous ignorez la raison de celle diversité , je vous dirai, mes pères, que la cause pour laquelle Dieu a établi ces différentes manières de recevoir une même viande , est la différence qui se trouve entre Tétai des chrétiens en cette vie , et celui des bienheureux dans le ciel. L'état des chrétiens, comme dit le cardinal Du Perron après les Pères , tient le milieu entre Tétat des bienheureux et Fétat des juifs. Les bienheureux possèdent Jésus-Christ réellement, sans figure et sans voile : les juifs n'ont possédé de Jésus- Christ que les figures et les voiles , comme était la manne et Tagneau pascal. Et les chrétiens possèdent Jésus-Christ dans Feucharistie véritablement et réellement, mais encore couvert de voiles. tDieu, dit c saint Eucher, s'est fait trois tabernacles : la syna- € gogue, qui n'a eu que les ombres sans vérité; l'É- » glise, qui a la vérité et les ombres ; et le ciel , où il c n'y a point d'ombres, mais la seule vérité. » Nous sortirions de Tétat où nous sommes , qui est l'état de la foi , que saint Paul oppose tant à la loi qu'à la claire
vision , si nous ne possédions que les figures sans Jésus-Christ , parce que c'est le propre de la loi de n'avoir que l'ombre , et non la substance des choses. Et nous en sortirions encore , si nous le possédions visiblement , parce que la foi , comme dit le même apôtre, n'est point des choses qui se voient. Et ainsi l'eucharistie est parfaitement proportionnée à notre état de foi , parce qu'elle enferme véritablement Jésus-Christ, mais voilé. De sorte que cet état serait détruit, si Jésus-^Ihrist n'était pas réellement sous les espèces du pain et du vin , comme le prétendent les hérétiques ; et il serait détruit encore , si nous le recevions à découvert comme dans le ciel , puisque ce serait confondre notre état, ou avec l'état du judaïsme, ou avec celui de la gloire.
Voilà, mes pères, la raison mystérieuse et divine de ce mystère tout divin ; voilà ce qui nous fait abhorrer les calvinistes, comme nous réduisant à la condition des juifs ; et ce qui nous fait aspirer à la gloire des bienheureux, qui nous donnera la pleine et éternelle jouissance de Jésus-Christ. Par où vous voyez qu'il y a plusieurs différences entre la manière dont il se communique aux chrétiens et aux bienheureux, et qu'entre autres on le reçoit ici de bouche , et non dans le ciel ; mais qu elles dépendent toutes de la seule différence qui est entre l'état de la foi où nous sommes , et l'étal de la claire vision où ils sont. Et c'est, mes pères, ce que M. Arnauld a dit si clairement en ces termes : t Qu'il faut qu'il n'y ait point « d'autre différence entre la pureté de ceux qui re- « çoivent Jésus-Christ dans l'eucharistie et celle des « bienheureux , qu'autant qu'il y en a entre la foi et
« la claire visioa de Dieu , de laquelle seule dépend a la différente manière dont on le mange sur la terre « et dans le ciel. » Vous devriez, mes pères, avoir révéré dans ces paroles ces saintes vérités, au lieu de les corrompre pour y trouver une hérésie qui n'y fut jamais, et qui n*y saurait être : qui est qu'on ne mange Jésus-Christ que par la foi, et non par la bouche , comme le disent malicieusement vos pères Annat et Meynier, qui en font le capital de leur accusation. Vous voilà donc bien mal en preuves, mes pères; et c'est pourquoi vous avez eu recours à un nouvel artifice, qui a été de falsifier le concile de Trente, afin de faire que M. Arnauid n'y fût pas conforme, tant vous avez de moyens de rendre le monde hérétique. C'est ce que fait le père Meynier en cinquante endroits de son livre, et huit ou dix fois en la seule pag. 54 , où il prétend que , pour s'exprimer en catholique, ce n'est pas assez de dire : Je crois que Jésus-^Ihrist est présent réellement dans l'eucharistie ; mais qu'il faut dire ; a Je crois , avec le concile , qu'il y est présent « d'une vraie présence locale , ou localement. » Et sur cela il cite le concile, sess. 13, can. 3, can. 4, can. 6. Qui ne croirait, en voyant le mot de présence locale cité de trois canons d'un concile universel, qu'il y serait effectivement? Cela vous a pu servir avant ma quinzième Lettre ; mais à présent , mes pères, on ne s'y prend plus. On va voir le concile, et on trouve que vous êtes des imposteurs ; car ces termes de présence locale, localement, localité, n'y furent jamais. Et je vous déclare de plus , mes pères , qu'ils ne sont dans aucun autre lieu dé ce concile , ni dans aucun autre concile précédent, ni dans aucun
Père de l'Église. Je vous prie donc sur cela , mes pères, de dire si vous prétendez rendre suspects de calvinisme tous ceux qui n'ont point usé de ce terme. Si cela est, le concile de Trente en est suspect, et tous les saints Pères gans exception. N'avez-vous point d'autre voie pour rendre M. Arnauld hérétique, sans offenser tant de gens qui ne vous ont point fait de mal, et entre autres saint Thomas , qui est un des plus grands défenseurs de Teucharistie , et qui s'est si peu servi de ce terme, qu'il Ta rejeté au contraire, 3p. quœst, 76, a. 5, où il dit : Nullo modo corpm Christi est in hoc sacramento localiter? Qui êtes-vous donc, mes pères, pour imposer, de votre autorité, de nouveaux termes , dont vous ordonnez de se servir pour bien exprimer sa foi , comme si la profession de foi dressée par les papes, selon l'ordre du concile, où ce terme ne se trouve point, était défectueuse, et laissait une ambiguïté dans la créance des fidèles , que vous seuls eussiez découverte? Quelle témérité de prescrire ces termes aux docteurs mêmes I quelle fausseté de les imposer à des conciles généraux I et quelle ignorance de ne savoir pas les difficultés que les saints les plus éclairés ont faites de les recevoir I Rougissez, mes pères, de vos impostures ignorantes, comme dit l'Écriture aux imposteurs ignorants comme vous : De mendacio ineruditionis tuœ confundere.
N'entreprenez donc plus de faire les maîtres ; vous n'avez ni le caractère ni la suffisance pour cela. Mais si vous voulez faire vos propositions plus modestement, on pourra les écouter. Car encore que ce mot de présence locale ait été rejeté par saint Thomas, comme vous avez vu, à cause que le corps de Jésus-
Christ n'est pas en reucharistie dans retendue ordinaire des corps en leur lieu , néanmoins ce terme a été reçu par quelques nouveaux auteurs de controverse, parce qu'ils entendent seulement par là. que le corps de Jésus-Christ est vraiment sous leç espèces, lesquelles étant en un lieu particulier, lé corps de Jésus- Christ y est aussi. Et en ce sens M. Arnauld ne fera point de difficulté de l'admettre, puisque M. deSaint- Cyran et lui ont déclaré tant de fois que Jésus-Christ, dans l'eucharistie , est véritablement en un lieu particulier, et miraculeusement en plusieurs lieux à la fois. Ainsi tous vos raffinements tombent par terre, et vous n'avez pu donner la moindre apparence à une accusation qu'il n'eût été permis d'avancer qu'avec des preuves invincibles.
Mais à quoi sert, mes pères, d'opposer leur innor cence à vos calomnies? Vous ne leur attribuez pas ces erreurs dans la créance qu'ils les soutiennent ^ mais dans la créance qu'ils vous nuisent. C'en est assez , selon votre théologie , pour les calomnier sans crime , et vous pouvez , sans confession ni pénitence, dire la messe en même temps que vous imputez à des prêtres qui la disent tous les jours de croire que c'est une pure idolâtrie : ce qui serait un si horrible sacrilège, que vous-mêmes avez fait pendre en effigie votre propre père Jarrige (1), sur ce qu'il avait dit la messe au temps où il était d'intelligence avec Genève.
(1) Jésuite fameux qui se fit huguenot, et qui publia dans &:n apostasie un livre intitulé Le Jésuite sur l'échafaud, où il reproche aux jésuites les faits les plus odieux.
Je m'étonne donc , non pas de ce que voos leur imposez avec si peu de scrupule des crimes si grands et si faux , mais de ce que vous leur imposez avec si peu de prudence des crimes si peu vraisemblables. Car vous disposez bien des péchés à votre gré ; mais pensez-vous disposer de même de la créance des hommes? En vérité, mes pères, s'il fallait que le soupçon de calvinisme tombât sur eux ou vous , je vous trouverais en mauvais termes. Leurs discours sont aussi catholiques que les vôtres ; mais leur conduite confirme leur foi , et la vôtre la dément. Car si vous croyez aussi bien qu'eux que ce pain est réellement changé au corps de JésustChrist , pourquoi ne demandez-vous pas comme eux que le cœur de pierre et de glace de ceux à qui vous conseillez de s'en approcher soit sincèrement changé en un cœur de chair et d'amour? Si vous croyez que JÉsu&^HRisiy est dans un état de mort, pour apprendre à ceux qui s'en approchent à mourir au monde , au péché et à euxmêmes , pourquoi portez-vous à en approcher ceux en qui les vices et les passions criminelles sont encore toutes vivantes? Et comment jugez-vous dignes de manger le pain du ciel ceux qui ne le seraient pas de manger celui de la terre?
0 grands vénérateurs de ce saint mystère , dont le zèle s'emploie à persécuter ceux qui l'honorent par tant de communions saintes , et k flatter ceux qui le déshonorent par tant de communions sacrilèges I Qu'il est digne de ces défenseurs d'un si pur et si adorable sacrifice de faire environner la table de Jésus-Christ de pécheurs envieillis tout sortant de leurs infamies , et de placer au milieu d'eux un prêtre que son confes-
seur même envoie de ses impudicités à l'autel , pour t y offrir , en la place de Jésus-Christ , cette victime
) toute sainte au Dieu de sainteté , et la porter de ses
i mains souillées en. ces bouches toutes souillées 1 Ne
E sied-il pas bien à ceux qui pratiquent cette conduite
! par toute la terre ^ selon des maximes approuvées de
: leur propre général , d'imputer à l'auteur de la Fré^
I quente communion et aux filles du Saint-Sacrement
i de ne pas croire le saint sacrement?
1 Cependant cela ne leur suffit pas encore. Il faut ,
I pour satisfaire leur passion , qu'ils les accusent enfin
[ d'avoir renoncé à Jésus-Christ et à leur baptême. Ce
ne sont pas là, mes pères , des contes en l'air comme les vôtres ; ce sont les funestes emportements par où vous avez comblé la mesure de vos calomnies. Une si insigne fausseté n'eût pas été en des mains dignes de la soutenir, en demeurant en celles de votre bon ami Filleau , par qui vous l'avez fait naître : votre société se l'est attribuée ouvertement ; et votre père Meynier vient de soutenir comme une vérité certaine, que Port- Royal forme une cabale secrète depuis trente-cinq ans, dont M. de Saint^Cyran et M. d'Ypres ont été les chefs f pour ruiner le mystère de Tlncarnation, faire f passer TÉvangile pour une histoire apocryphe , ex- € terminer la religion chrétienne , et élever le déisme € sur les ruines du christianisme. > Est-ce là tout ^ mes pères? Serez-vous satisfaits si l'on croit tout cela de ceux que vous haïssez ? Votre animosité serait-elle enfin assouvie, si vous les aviez mis en horreur, non^ seulement à tous ceux qui sont dans l'Église , par Vintelligence avec Genève, dont vous les accusez, mais encore à tous ceux qui croient en Jésus-Chrtst, quoi-
que hors l'Église par le déisme que vous leur imputez? Mais à qui prélendez-vous persuader, sur votre seule parole, sans la moindre apparence de preuve, et avec toutes les contradictions imaginables , que des prêtres qui ne prêchent que la grâce de Jésus-Christ , la pureté de TÉvangile et les obligations du baptême ont renoncé à leur baptême , à FËvangile et à Jésus- Christ? Qui le croira, mes pères? Le croyez-vous vous-mêmes , misérables que vous êtes? Et à quelle extrémité êtes-vous réduits, puisqu'il faut nécessairement ou que vous prouviez qu'ils ne croient pas en Jésus-Christ, ou que vous passiez pour les plus abandonnés calomniateurs qui furent jamais 1 Prouvez-le donc, mes pères. Nommez cet ecclésiastique de mérite, que vous dites javoir assisté à cette assemblée de Bourg- Fontaine en \ 621 , et avoir découvert à votre Filleau le dessein qui y fut pris de détruire la religion chrétienne. Nommez ces six personnes que vous dites y avoir formé cette conspiration. Nommez celui qui est désigné par ces lettres À, À,^ que vous dites, pag. 45, n'être pas Antoine Arnauld , parce qu'il vous a convaincus qu'il n'avait alors que neuf ans , c mais un f autre que vous dites être encore en vie, et trop bon € ami de M. Arnauld pour lui être inconnu. > Vous le connaissez donc, mes pères; et par conséquent, si vous n'êtes vous-mêmes sans religion , vous êtes obligés de déférer cet impie au roi et au parlement , pour le faire punir comme il le mériterait. Il faut parler, mes pères : il faut le nommer, ou souffrir la confusion de n'être plus regardés que comme des menteurs indignes d'être jamais crus. C'est en cette manière que le bon père Yalérien nous a appris qu'il fallait mettre à
la gêne et pousser à bout de tels imposteurs. Votre silence là-dessus sera une pleine et entière conviction de cette calomnie diabolique. Les plus aveugles de vos amis seront contraints d'avouer que • ce ne sera point € un effet de votre vertu, mais de votre impuissance >; et d'admirer que vous ayez été si méchants que de rétendre jusqu'aux religieuses de Port-Royal; et de dire, comme vous faites , pag. 1 4 , que le Chapelet secret du saint sact^ement , composé par Tune d'elles , a été le.premier fruit de cette conspiration contre Jésus-Christ; et dans la page 95, qu'on « leur a inspiré c toutes les détestables maximes de cet écrit, > qui est, selon vous, une instruction de déisme. On a déjà ruiné invinciblement vos impostures sur cet écrit, dans la défense delà censure de feu M. l'archevêque de Paris contre voire père Brisacîer. Vous n'avez rien à y repartir, et vous ne laissez pas d'en abuser encore d'une manière plus honteuse que jamais , pour attribuer à des filles d'une piété connue de tout le monde le comble de l'impiété. Cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies! Pendant que ces saintes vierges adorent nuit et jour Jésus-Christ au saint sacrement, selon leur institution , vous ne cessez nuit et jour de publier qu'elles ne croient pas qu'il soit ni dans l'eucharistie , ni même à la droite de son Père, et vous les retranchez publiquement de rÉglisc, pendant qu'elles prient dans le secret pour vous et pour toute l'Église. Vous calomniez celles qui n'oni point d'oreilles pour vous ouïr, ni de bouche pour vous répondre. Mais Jésus-Christ , en qui elles sont cachées pour ne paraître qu'un jour avec lui , vous
écoute et répond pour elles. On l'entend aujourd'hui cette voix sainte et terrible , qui étonne la nature ei qui console l'Église (1 ). Et je crains , mes pères , que ceux qui endurcissent leurs cœurs, et qui refusent avec opiniâtreté de Fouir quand il parle en Dieu, ne soient forcés de Touïr avec effroi quand il leur parlera en juge.
Car enfin, naes pères, quel compte lui pourrez-vous rendre de tant de calomnies , lorsqu'il les examinera ,
(4) Celte 'Voix sainte et terrible, qui en ce moment étonne la nature et console l'Église, qu'est-ce autire chose qoe le miracle dont Port-Royal était alors témoin et sujet, le miracle de la sainte épine auquel Pascal croyait, auquel une très-grande partie du public croyait autour de lui, et qu'il nous faut admettre absolument en idée, sous peine de manquer l'à-propos et . l'énergie foudroyante du trait. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 84. — La sainte épine, qui provenait, dit-on« de la couronne que le Gbrist portait sur le Calvaire, avait été donnée à Port-Royal par M. Leroi de la Poterie, prêtre. Le miracle dont il s'agit eut lieu le vendredi de la Samaritaiiie de l'année 16S6, le jour où l'on chante h la messe ces paroles du psaume 86, Fac mecum signum in bonunt, faites un miracle en ma foveur.Toici corn* ment la mère Angélique raconte le fait. Lettre, t. m, p. S98-28t : c Nos soeurs de Paris la reçurent (la sainte épine) avec grande révérence, et, rayant mise au milieu du chœur, l'adorèrent l'une après l'autre? Gomme ce vint aux pensionnaires, leur mal' tresse, qui les conduisait, prit le reliquaire, de peur qu'elles ne le fissent tomber ; et comme une petite de dix ans s'approcha, qui avoit un ulcère lacrymal si grand quil lui avoit pourri l'os du nez..., il vint à cette religieuse (la maîtresse) une pensée de dire h cette enfant : c Ha fille, priez pour votre œil i; et faisant toucher la relique au mëmtf moment, elle fut guérie. A quoi on ne pensa point pour tout à l'heure^ chacune n'étant attentive qu'h la dévotion de la relique. Après (la cérémonie), cette enfant dit h une de ses petites sœurs : c Je pense que Je suis guérie >, ce qui se trouva si vrai, qu'on ne pouvait reconnaître auquel de ses yeux avait été le mal. > Ce miracle, attesté par on grand nombre de personnes considérables, authentiqué par l'autorité ecclésiastiqne, accepté par la cour, txX le grand événement de l'année 16S6. Les jésuites eux-mêmes, dit M. Sainte-Beuve, pensèrent à l'interpréter plutôt qu'à le nier, et il&.en furent quittes, en définitive, pour dire que c'était le démon qui l'avait fidt. En 1728, le pape Benoit XIII le laissa citer sous ses yeux, dans ses propres Œuvres (dans la continuation de ses homélies sur l'Exode), pour prouver que les miracles n'ont point cessé dans l'Église. (}uant à Pascal, tout nous atteste l'impression profonde et vraiment souveraine que produisit sur lui l'événement à la fois solennel et domestique. On a dit spirituellement qu'il ne put s'empêcher de le considérer comme une attention de Dieu pour lui. Ce fut seulement alors, et non pas auparavant comme je l'avais cru, qu'il changea son cachet, et y mit pour arpies non pas un ciel (on s'y est trompé), mais, ce qui est un peu moins beau, un œil au milieu d'une couronne d'épines. Voir sur toute cette iififaire, Sainte-Beuve, Port-Hoyal, t. III, p. 406 k 419.