L*ÉGLISE FAILLIBLE DANS LES FAITS
Et , pour expliquer cela par un exemple , je prendrai la diversité de sentiments qui fut entre saint Basile et saint Athanase , touchant les écrits de saint Denis d'Alexandrie y dans lesquels saint Basile croyant trouver le sens d'Arius contre Tégalilé du père et du fils , il les condamna comme hérétiques; mais saint Athanase , au contraire , y croyant trouver le véritable sens de rÉglise , il les soutint comme catholiques. Pensezvous donc , mon père , que saint Basile , qui tenait ces écrits pour ariens , eût droit de traiter saint Athanase d'hérétique, parce qu'il les défendait? Et quel sujet en eût-il eu , puisque ce n'était pas l'arianisme qu'Athanase défendait , mais la vérité de la foi qu'il pensait y être? Si ces deux saints fussent convenus du véritable sens de ces écrits , et qu'ils y eussent tous deux reconnu cette hérésie, sans doute saint Athanase n'eût pu les approuver sans hérésie; mais, comme ils étaient en différend touchant ce sens , saint Athanase était catholique en les soutenant, quand même il les eût mal entendus ; puisque ce n'eût été qu'une erreur de fait, et qu'il ne défendait, dans cette doctrine , que la foi catholique qu'il y supposait.
Je vous en dis de même , mon père. Si vous conveniez du sens de Jansénius , et que vos adversaires fussent d'accord avec vous, qu'il tient, par exemple, qu'on ne peut résister à la grâce ^ ceux qui refuseraient de le condamner seraient hérétiques. Mais lorsque vous disputez de son sens , et qu'ils croient que , selon sa doctrine , on peut résister à la grâce , vous n'avez aucun sujet de les traiter d'hérétiques , quelque hérésie que vous lui attribuiez vous-même , puisqu'ils condamnent le sens que vous y supposez , et qjie vous n'ose-
riez condamner le sens qu'ils y supposent. Si vous voulez donc les convaincre, montrez que le sens qu'ils attribuent à Jansénius est hérétique ; car alors ils le seront eux-mêmes. Mais comment le pourriez-vous faire , puisqu'il est constant , selon votre propre aveu , que celui qu'ils lui donnent n'est point condamné?
Pour vous le montrer clairement , je prendrai pour principe ce que vous reconnaissez vous-mêmes , que « la doctrine de la grâce efficace n'a point étécondam- « née , et que le pape n'y a point touché par sa cons- « titution. » Et, en effet, quand il voulut juger des cinq propositions , le point de la grâce efficace fut mis à couvert de toute censure. C'est ce qui paraît parfaitement par les avis des consulteurs auxquels le pape les donna à examiner. J'ai ces avis entre mes mains , aussi bien que plusieurs personnes dans Paris, et entre autres M. l'évêque de Montpellier, qui les apporta de Rome. On y voit que leurs opinions furent partagées, et que les principaux d'entre eux, comme le maître du sacré palais , le commissaire du saint office, le général des augustins, et d'autres, croyant que ces propositions pouvaient être prises au sens de la grâce efficace , furent d'avis qu'elles ne devaient point être censurées : au lieu que les autres , demeurant d'accord qu'elles n'eussent pas dû être condamnées si elles eussent eu ce sens , estimèrent qu'elles le devaient être; parce que, selon ce qu'ils déclarent, leur sens propre et naturel en était très-éloigné. Et c'est pourquoi le pape les condamna , et tout le monde s'est rendu k son jugement.
Il est donc sûr, mon père , que la grâce efficace n'a point été condamnée. Aussi est-elle si puissamment
soutenue par saint Augustin , par saint Thomas et toute son école , par tant de papes et de conciles , et par toute la tradition , que ce serait une impiété de la taxer d'hérésie. Or tous ceux que vous traitez d'hérétiques déclarent qu ils ne trouvent autre chose dans Jansénius que cette doctrine de la grâce efflcace. Et c'est la seule chose qu'ils ont soutenue dansKomcVous-même l'avez reconnu, Cavilli, pag. 35, où vous avez déclaré qu'en parlant devant le pape, « ils ne dirent « aucun inot des propositions , ne verbum quidem , et « qu'ils employèrent tout le temps à parler de la grâce « efficace. » Et ainsi , soit qu'ils se trompent ou non dans cette supposition , il est au moins sans doute que le sens qu'ils supposent n'est point hérétique , et que par conséquent ils ne le sont point. Car, pour dire la chose en deux mots , ou Jansénius n'a enseigné que la grâce efficace , et en ce cas il n'a point d'erreur ; ou il a enseigné autre chose , et eu ce cas il n'a point de défenseurs. Toute la question est donc de savoir si Jansénius a enseigné en effet autre chose que là grâce efficace ; et , si l'on trouve que oui , vous aurez la gloire de l'avoir mieux entendu ; mais ils n'auront point le malheur d'avoir erré dans la foi.
Il faut donc louer Dieu , mon père , de ce qu'il n'y a point en effet d'hérésie dans l'Église , puisqu'il ne s'agit en cela que d'un point de fait qui n'en peut former. Car l'Église décide les points de foi avec une autorité divine, et elle retranche de son corps tous ceux qui refusent de les recevoir. Mais elle n'en use pas de même pour les choses de fait. Et la raison en est que notre salut est attaché à la foi qui nous a été révélée , et qui se conserve dans l'Église par la tradition ,
mais qu'il ne dépend point des antres faits particuliers qui n'ont point été révélée de Dieu. Ainsi on est obligé de croire que les commandements de Dieu ne sont pas impossibles; mais ou n est pas obligé de savoir ce que Jansénius a enseigné sur ce sujet. C'est pourquoi Dieu conduit l'Église dans la détermination des points de la foi , par l'assistance de son esprit , qui ne peut errer; au lieu que, dans les choses de fait, il h laisse agir par les sens et par la raison , qui en sont naturellement les juges. Car il n'y a que Dieu qui ait pu instruire l'Église de la foi : mais il n'y a qu'à lire Jansénius pour savoir si des propositions sont dans son livre ; et de là vient que c'est une hérésie de résister aux décisions de la foi , parce que c'est opposer son esprit propre à l'esprit de Dieu. Mais ce n'est pas une hérésie, quoique ce puisse être une témérité, que de ne pas croire certains faits particuliers, parce que ce n'est qu'opposer la raison, qui peut être claire, à une autorité qui est grande, mais qui en cela n'est pas infaillible. C'est ce que tous les théologiens reconnaissent , comme il paratt par cette maxime du cardinal Bellarmin , de votre société : «c Les conciles généraux et lé- « gitimes ne peuvent errer en définissant les dogmes « de foi; mais ils peuvent errer en des questions de <K fait. » Et ailleurs : « Le pape, comme pape, et même a à la tête d'un concile universel , peut errer dans les « controverses particulières de fait, qui dépendent a principalement de l'information et du témoignage « des hommes. » Et le cardinal Baronius de même : <K II faut se soumettre entièrement aux décisions des « conciles dans les points de foi ; mais pour ce qui con- « cerne les personnes et leurs écrits , les censures qui
« en ont été faites ne se trouvent pas avoir été gardées « avec tant de rigueur, parce qu'il p'y a personne à « qui il ne puisse arriver d'y être trompé. » C'est aussi pour cette raison que M. l'archevêque de Toulouse a tiré celte règle des lettres de deux grands papes, saint Léon et Pelage II : « Que le propre objet des conciles « est la foi , et que tout ce qui s'y résout hors de la foi a peut être revu et examiné de nouveau ; au lieu qu'on a ne doit plus examiner ce qui a été décidé en matière a de foi ; parce que , comme dit Tertulien , la règle de a la foi est seule immobile et irrétractable. »
De là vient qu'au lieu qu'on n'a jamais vu les conciles généraux et légitimes contraires les uns aux autres dans les points de foi, « parce que, comme a dit M. de Toulouse, il n'est pas seulement permis a d'examiner de nouveau ce qui a été déjà décidé en <c matière de foi ; » on a vu quelquefois ces mêmes conciles opposés sur des points de fait, où il s*a« gissait de l'intelligence du sens d'un auteur, « parce a que, a comme dit encore M. de Toulouse, après les papes qu'il cite, « tout ce qui se résout dans les con« a ciles hors de la foi peut être revu et examiné de a nouveau. )> C'est ainsi que le quatrième et le cinquième concile paraissent contraires l'un à l'autre 9 en l'interprétation des mêmes auteurs ; et la même chose arriva entre deux papes, sur une proposition de certains moines de Scythie. Car, après que le pape Hormisdas l'eut condamnée en l'entendant en un mau* vais sens , le pape Jean II , son successeur, l'exami-* ùant de nouveau, et l'entendant en un bon sens, l'ap* prouva , et la déclara catholique. DirieSs-vous ^ pouf cela, qu'un de ces papes fut hérétique? Et ne faut*il
donc pas avouer que , pourvu que Ion coudamne le sens hérétique qu'un pape aurait supposé dans un écrit , on n'est pas hérétique pour ne pas condamner cet écrit , en le prenant en un sens qu'il est certain que le pape n'a pas condamné , puisque autrement Tun de ces deux papes serait tombé dans Terreur?
J*ai voulu , mon père , vous accoutumer à ces contrariétés qui arrivent entre les catholiques sur des questions de fait touchant Tintelligence du sens d'un auteur, en vous montrant sur cela un Père de TÉglise contre un autre, un pape contre un pape, et un concile contre un concile, pour vous mener de là à d'autres exemples d'une pareille opposition, mais plus disproportionnée. Car vous y verrez des conciles et des papes d'un côté , et des jésuites de l'autre , qui s'opposeront à leurs décisions touchant le sens d'un auteur, sans que vous accusiez vos confrères , je ne dis pas d'hérésie, mais non pas même de témérité.
Vous savez bien, mon père, que les écrits d'Origène furent condamnés par plusieurs conciles et par plusieurs papes , et même par le cinquième concile général, comme contenant des hérésies, et entre autres celle « de la réconciliation des démons au jour du ju- « gement. » Croyez-vous sur cela qu'il soit d'une nécessité absolue, pour être catholique, de confesser quOrigène a tenu en effet ces erreurs, et qu'il ne sufhse pas de les condamner sans les lui attribuer? Si cela était , que deviendrait votre père Halloix , qui a soutenu la pureté de la foi d'Origène , aussi bien que plusieurs autres catholiques qui ont entrepris la même chose, comme Pic de la Mirande, et Genebrard, docteur de Sorbonne? Et n'ost-il pas certain encore
que ce même cinquième coûcile général condamna les écrits de Théodoret contre saint Cyrille, « comme imtt pies, contraires à la vraie foi , et contenant Thérésie a nestorienne? » Et cependant le père Sirmond , jésuite; n'a pas laissé de le défendre, et de dire dans la vie de ce Père « que ces mêmes écrits sont exempts a de cette hérésie nestorienne. »
Vous voyez donc , mon père , que quand l'Église condamne des écrits, elle y suppose une erreur qu elle y condamne, et alors il est de foi que cette erreur est condamnée; mais qu'il n'est pas de foi que ces écrits contiennent en effet l'erreur que l'Église y suppose. Je crois que cela est assez prouvé ; et ainsi je finirai ces exemples par celui du pape Honorius , dont l'histoire est si connue.^ On sait qu'au commencement du septième siècle l'Église étant troublée par l'hérésie des monolhélites , ce pape, pour terminer ce différend, fit un décret qui semblait favoriser ces hérétiques, de sorte que plusieurs en furent scandalisés. Cela se passa néanmoins avec peu de bruit sous son pontificat : mais, cinquante ans après , l'Église étant assemblée dans le sixième concile général, où le pape Âgathon présidait par ses légats, ce décret y fut déféré; et, après avoir été lu et examiné, il fut condamné comme contenant l'hérésie des monothélites, et brûlé en cette qualité en pleine assemblée, avec les autres écrits de ces hérétiques. Et cette décision fut reçue avec tant de respect et d'uniformité dans toute TÉglise, qu'elle fut confirmée ensuite par deux autres conciles généraux , et même par les papes Léon II , et Adrien II qui vivait deux œnts ans après , sans que personne ait troublé ce consentement si universel et si paisible durclntscpt ou
huit siècles. Cependant quelques auteurs de ces derniers temps , et entre autres le cardinal Bellarmin , n'ont pas cru se rendre hérétiques pour avoir soutenu contre tant de papes et de conciles que les écrits d'Honorius sont exempts de Terreur qu'ils avaient déclaré y être, « parce, dit-il, que des conciles généraux pou- « vaut errer dans les questions de fait, on peut dire ea tt toute assurance que le sixième concile s'est trompé «c en ce fait-là ; et que , n'ayant pas bien entendu le « sens des lettres d'Honorius , il a mis à tort ce pape a au nombre des hérétiques. »
Remarquez donc bien, mon père, que ce n'est pas être hérétique de dire que le pape Honorius ne l'était pas, encore que plusieurs papes et plusieurs conciles l'eussent déclaré, et même après l'avoir examiné. Je viens donc maintenant à notre question , et je vous permets de faire votre cause aussi bonne que vous le pourrez. Que direz-vous , mon père, pour rendre vos adversaires hérétiques? Que le pape Innocent X a déclaré que « l'erreur des cinq propositions est dans « Jansénius? » Je vous laisse dire tout cela. Qu'eu concluez-vous ? Que « c'est être hérétique de ne pas « reconnattre que l'erreur des cinq propositions est a dans Jansénius? » Que vous en semble-t-il , mon père? N'est-ce donc pas ici une question de fait, de même nature que les précédentes? Le pape a déclaré que Terretir des cinq propositions est dans Jansénius, de même que ses prédécesseurs avaient déclaré que Terreur des nestofieus et des monothélites était dans les écrits de Théodoret et d'Honorius. Sur quoi vos pères ont écrit qu'ils condamnent bien ces hérésies, mais qu'ils ne demeurent pas d'accord que ces au*
leurs les aient tenues : de même que vos adversaires disent aujourd'hui qu'ils condamnent bien ces cinq propositions , mais qu'ils ne sont pas d'accord que Jansénius les ait enseignées. En vérité , mon père , ces cas-là sont bien semblables ; et , s'il s'y trouve quelque différence, il est aisé de voir combien elle est à l'avantage de la question présente, par la comparaison de plusieurs circonstances particulières qui sont visibles d'elles-mêmes , et que je ne m'arrête pas à rapporter. D'où vient donc, mon père, que, dans une même cause, vos pères sont catholiques et vos adversaires hérétiques? Et par quelle étrange exception les privez-vous d'une liberté que vous donnez à tout le reste des fidèles?
Que direz-vous sur cela , mon père? Que « le pape « a confirmé sa constitution par un bref? » Je vous répondrai que deux conciles généraux et deux papes ont confirmé la condamnation des lettres d'Honorius. Mais quel fond prétendez-vous faire sur les paroles de ce bref, par lesquelles le pape déclare qu'il a « con- <c damné la doctrine de Jansénius dans ces cinq pro- « positions? » Qu'est-ce que cela ajoute àt la constitution , et que s'ensuit-il de là sinon que , comme le sixième concile condamna la doctrine d'Honorius, parce qu'il croyait qu'elle était la même que celle des monothélites > de même le pape a dit qu'il a condamné la doctrine de Jansénius dans ces cinq propositions , parce qu'il a supposé qu'elle était la même que ces cinq propositions? Et comment ne Teût-il pas, cru? Votre société ne publie autre chose; et vous-même, mon père, qui avez dit qu'elles y sont mot à mot, vous étiez à Rome au temps de la censure; car je vous
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rencontre partout. Se fût-il défié de la sincérité ou de la suffisance de tant de religieux graves? Et comment n*eût-il pas cru que la doctrine de Jansénius était la même que celle des cinq propositions , dans l'assurance que vous lui aviez donnée qu'elles étaient mot à mot de cet auteur? Il est donc visible, mon père, que, s*il se trouve que Jansénius ne les ait pas tenues, il ne faudra pas dire , comme vos pères ont fait dans leurs exemples, que le papes*est trompé en ce point de fait, ce qu'il est toujours fâcheux depublier: maisil ne faudra que dire que vous avez trompé le pape; ce qui n'apporteplusdescandale,tantonvousconnatt maintenant. Ainsi, nionpère, toute cette matière est bien éloignée de pouvoir former une hérésie. Mais comme vous voulez en faire une à quelque prix que ce soit, vous avez essayé de détourner la question du point de fait pour la mettre en un point de foi ; et c'est ce que vous faites en cette sorte. « Le pape , dites-vous , déclare qu'il a (f condamné la doctrine de Jansénius dans ces cinq c propositions : donc il est de foi que la doctrine de « Jansénius touchant ces ci nq propositions est hérétique « telle qu'elle soit. » Voilà , mon père, un point de foi bien étrange , qu'une doctrine est hérétique, telle qu'ellepuisseêtre.Ehquoi! si, selon Jansénius, onpeut résister àla grâce intérieure, et s'il est faux, selon lui, qy^e Jésus-Christ ne soit mort que pour les seuls prédestinés , cela sera-t-il aussi condamné , parce que c'est sa doctrine? Sera-t-il vrai dans la constitution du pape que Von a la liberté de faire le bien et le mal? et cela sera-t-il faux dans Jansénius? Et par quelle fatalité sera-t-il si malheureux, que la vérité devienne hérésie dans son livre? Ne faut-il donc pas confesser
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qu'il n'est hérétique qu'au cas qu'il soit conforme à ces erreurs condamnées , puisque la^ constitution du pape est la règle à laquelle on doit appliquer Jansénius pour juger de ce qu'il est , selon le rapport qu'il y aura : et qu'ainsi on résoudra cette question, savoir si sa doctrine est hérétique , par cette autre question de fait, savoir si elle est conforme au sens naturel de ces propositions; étant impossible qu'elle ne soit hérétique , si elle y est conforme, et qu'elle ne soit catholique , si elle y est contraire. Car enfin , puisque , selon le pape et les évoques , les propositions sont condamnées en leur sens propre et naturel ^ il est impossible qu'elles soient condamnées au sens de Jansénius, sinon au cas que le sens de Jansénius soit le même que le sens propre et naturel de ces propositions , ce qui est un point de fait. <»
La question demeure donc toujours dans ce point de fait , sans qu'on puisse en aucune sorte l'en tirer pour la mettre dans le droit. Et ainsi on n'en peut faire une matière d'hérésie; mais vous en pourriez bien faire un prétexte de persécution , s'il n'y avait sujet d'espérer qu'il ne se trouvera point de personnes qui entrent assez dans vos intérêts pour suivre un procédé si injuste , et qui veuillent contraindre de signer, comme vous le souhaitez, que Von condamne ces propositions au sens deJanséniuSy sans expliquer ce que c'est que ce sens de Jansénius. Peu de gens sont disposés à signer une confession de foi en blanc. Or ce serait en signer une en blanc, que vous rempliriez ensuite de tout ce qu'il vous plairait ; puisqu'il vous serait libre d'interpréter à votre gré ce que c'est que ce sens de Jansénius qu'on n'aurait pas expliqué. Qu'on
l'explique donc auparavant; autrement vous nous feriez encore ici un pouvoir prochain , abstrahendo ah omni sensu. Vous savez que cela ne réussit pas dans le monde. On y hait Tambiguité, et surtout en matière de foi, où il est bien juste d'entendre pour le moins ce que c'est que l'on condamne. £t comment se pourraitil faire que des docteurs , qui sont persuadés que Jansénius n'a point d'autre sens que celui delà grâce efficace , consentissent à déclarer qu'ils condamnent sa doctrine .sans l'expliquer; puisque dans la créance qu'ils en ont, et dont on ne les retire point, ce ne serait autre dhose que condamner la grâce efficace , qu'oL ne*^peut condamner sans crime? Ne serait-ce donc pasuue étrange tyrannie de les mettre dans cette malheurçpse nécessité , ou de se rendre coupables devant Dieu, s'ils signaient cette condamnation contre leur conscience , ou d'être traités d'hérétiques, s'ils refusaient de le faire?
Mais tout cela se conduit avec myslère. Toutes vos démarches sont politiques. Il faut que j'explique pourquoi vous n'expliquez pas ce sens de Jansénius. Je n'écris que pour découvrir vos desseins^ et pour les rendre inutiles en les découvrant. Je dois donc apprendre à ceux qui l'ignorent que votre principal intérêt dans cette dispute étant de relever la grâce suffisante de votre Molina , vous ne le pouvez faire sans ruiner la grâce efficace , qui y est tout opposée. Mais comme vous voyez celle-ci aujourd'hui autorisât à Rome , et parmi tous les savants de l'Eglise , ne la pouvant combattre en elle-même, vous vous êtes avisés de l'attaquer sans quon s'en aperçoive, sous le nom de la doctrine de Jansénius. Ainsi il a fallu
que vous ayez recherché de faire condamner Jansénius sans l'expliquer, et que, pour y réussir, vous - ayez fait entendre que sa doctrine n*est point celle de la grâce efficace, afin qu'on croie pouvoir condamner l'une sans l'autre. De là vient que vous essayez aujourd'hui de le persuader à ceux qui n'ont aucune connaissance de cet auteur. Et c'est ce que vous faites encore vous-même, mon père, dans vos Cavilli, p. 2!3 , par ce fin raisonnement : « Le pape a con- « damné la doctrine de Jansénius; or le pape n'a pas « condamné la doctrine de la grâce efficace : donc la « doctrine de la grâce efficace est différente de celle « de Jansénius. » Si cette preuve était concluante , on montrerait de même qu'Honorius et tous ceux qui le soutiennent sont hérétiques en cette sorte. Le sixième concile a condamné la doctrine d'Honorius : or le concile n'a pas condamné la doctrine de l'Ëglise : donc la doctrine d'Honorius est différente de celle de l'Église; donc tous ceux qui le défendent sont hérétiques. Il est visible que cela ne conclut rien , puisque le pape n'a condamné que la doctrine des cinq propositions, qu'on lui a fait entendre être celle de Jansénius.
Mais il n'importe ; car vous ne voulez pas vous servir longtemps de ce raisonnement. Il durera assez , tout faible qu'il est, pour le besoin que vous en avez. Il ne vous est nécessaire que pour faire que ceux qui ne veulent pas condamner la grâce efficace condamneÉ Jansénius sans scrupule. Quand cela sera fait, on oubliera bientôt votre argument, et , les signatures demeurant en témoignage éternel de la condamnation de Jansénius , vous prendrez l'occasion d'attaquer- directement la grâce efficace par cet autre raisonnement
bien plus solide, que vou£ formerez en son temps. « La « doctrine de Jansénius , direz- vous, a été condam- « née par les souscriptions universelles de toute TÉ- « glise; or cette doctrine est manifestement celle de a la grâce efficace » ; et vous prouverez cela bien facilement : « donc la doctrine de la grâce efficace est a condamnée par Taveu'même de ses défenseurs. »
Voilà pourquoi vous proposez de signer cette condamnation d'une doctrine sans l'expliquer. Voilà l'avantage que vous prétendez tirer de ces souscriptions. Mais si vos adversaires y. résistent , vous tendez un autre piège à leur refus. Car, ayant joint adroitement la question de foi à celle de fait, sans vouloir permettre qu'ils l'en séparent , ni qu'ils signent l'une sans l'autre , comme ils ne pourront souscrire les deux ensemble, vous irez publier partout qu'ils ont refusé les deux ensemble. Et ainsi , quoiqu'ils ne refusent en effet que de reconnaître que Jansénius ait tenu ces propositions qu'ils condamnent , ce qui ne peut faire d'hérésie , vous direz hardiment qu'ils ont refusé de condamner les propositions en elles-mêmes , et que c'est là leur hérésie.
Voilà le fruit que vous tirerez de leur refus , qui ne vous sera pas moins utile que celui que vous tireriez de leur consentement. De sorte que si on exige ces signatures , ils tomberont toujours dans ^vos embûches, soit qu'ils signent ou qu'ils ne signent pas , et vous aurez votre compte de part ou d'autre : tant vous i^ez eu d'adresse à mettre les choses en état de vous être toujours avantageuses , quelque pente qu'elles puissent prendre !
Que je vous connais bien, mon pèrel et que j'ai de
douletjr de voir que Dieu vous abandouDe, jusqu'à vous faire réussir si heureusement dans une conduite si malheureuse ! Votre bonheur est digne de compassion , et ne peut être envié que par ceux qui ignorent quel est le véritable bonheur. C'est être charitable que de traverser celui que vous recherchez en toute cette conduite , puisque vous ne l'appuyez que sur le mensonge , et que vous ne tendez qu'à faire croire Tune de ces deux faussetés : ou que TËglise a condamné la grâce efficace , ou que ceux qui la défendent soutiennent les cinq erreurs condamnées.
Il faut donc apprendre à* tout le monde, et que la grâce efficace n'est pas condamnée par votre propre aveu , et que personne ne soutient ces erreurs ; afin qu'on sache que ceux qui refuseraient de signer ce que vous voudriez qu'on exigeât d'eux , ne le refusent qu'à cause de la question de fait ; et qu'étant prêts à signer celle de foi, ils ne sauraient être hérétiques par ce refus, puisqu'enfin il est bien de foi que ces propositions sont hérétiques, mais qu'il ne sera jamais de foi qu'elles soient de Jansénius. Ils sont sans erreur , cela suffit. Peut-être interprètent-ils Jansénius trop favorablement; mais peut-être ne Tinterprétezvous pas assez favorablement. Je n'entre pas là dedans. Je sais au moins que , selon vos maximes , vous croyez pouvoir sans crime publier qu'il est hérétique contre votre propre connaissance , au lieu que , selon lestfeurs, ils ne pourraient sans crime dire qu'il est catholique , s'ils n'en étaient persuadés. Ils sont donc plus sincères que vous, mon père; ils ont plus examiné Jansénius que vous;, ils ne sont pas moins intelligents que vous; ils ne sont donc pas moins
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croyables que vous. Mais, quoi qu'il en soit de ce poiiit défait, ils sont certainement catholiques, puisqu'il n'est pas nécessaire pour l'être, de dire qu'un autre ne Test pas; et que, sans charger personne d'erreur ^ c'est assez de s'en décharger soi-même.