‹ Les provinciales ou Lettres écritsChapitre 7 sur 83 · DES PÉCHÉS D*1GN0RANCE · texte numérisé non relu

DES PÉCHÉS D*1GN0RANCE

Et , sans cela , comment les justes auraient-ils des péchés cachés? Comment serait-il véritable que Dieu seul en connaît et la grandeur et le nombre ; que personne ne sait s'il est digne d'amour ou de haine , et que les plus saints doivent toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement , quoiqu'ils ne se sentent coupables en aucune chose, comme saint Paul le dit de lui-même?

Concevez donc, mon père, que les exemples et des justes et des pécheurs renversent également cette nécessité que vous supposez pour pécher, de connaître le mal et d'aimer la vertu contraire , puisque la passion que les impies ont pour les vices témoigne assez qu'ils n'ont aucun désir pour la vertu ; et que l'amour que les justes ont pour la vertu témoigne hautement qu'ils n'ont pas toujours la connaissance des péchés qu'ils commettent chaque jour, selon l'Écriture.

Et il est si vrai que les justes pèchent en cette sorte, qu'il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment pourpait-on concevoir que ces âmes si pures, qui fuient avec tant de soin et d'ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire à Dieu aussitôt qu'elles s'en aperçoivent , et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois , avant que de tomber « la connaissance de leur « infirmité en cette occasion , celle du médecin , le dé- « sir de leur santé , et celui de prier Dieu de les se- « courir, » et que , malgré toutes ces inspirations , ces âmes si zélées ne laissassent pas dépasser outre et de commettre le péché ?

Concluez donc , mon père , que ni les pécheurs , ni 'même les plus justes , n'ont pas toujours ces connais-

sances, ces désirs, et toutes ces inspirations, toutes îes fois qu'ils pèchent; c'est-^-dire , pour user de vos termes, qu'ils n'ont pas toujours la grâce actuelle dans toutes les occasions où ils pèchent. Et ne dites plus, avec vos nouveaux auteurs, qu'il est impossible qu'on pèche quand on ne connaît pas la justice ; mais dites plutôt, avec saint Augustin et les anciens Pères , qu'il est impossible qu'on ne pèche pas quand on ne connaît pas la justice : Necess^ est ntpeccet, a quo ignoratur justiiia.

Le bon père , se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu'au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage ; et après avoir un peu rêvé : Je m'en vais bien vous convaincre, nous dit-il. Et reprenant son père Bauny à l'endroit même qu'il nous avait montré : Voyez , voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savais bien qu'il ne manquait pas de bonnes preuves. Lisez ce qu'il cite d'Aristote ; et vous verrez qu'après une autorité si expresse , il faut brûler Igs livres de ce prince des philosophes, ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu'établit le père Bauny : il dit premièrement € qu'une action ne peut être imputée à blâme a lorsqu'elle est involontaire. » Je l'avoue, lui dit mon ami. Voilà, la première fois, leur dis-je, que je vous ai vus d'accord. Tenez-vous-en là, mon père, si vous m'en croyez. Ce ne serait rien faire , me dit-il ; car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu'une action soit volontaire. J'ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouillez là-dessus. Ne craignez point , dit-il , ceci est sûr ; Aristole est pour moi. Écoutez bien ce que dit le père Bauny : « Afin

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« qu'une action soit volontaire, il faut qu'elle procède « d'homme qui voie , qui sache , qui pénètre ce qu'il « y a de bien et de mal en elle. Voluntarium est, dil- « on communément avec le philosophe (vous savez « bien que c'est Aristote , me dit-il en me serrant les a doigts ) , quod fit a principio cognoscente singula « in quibus est actio : si bien que quand la volonté, c à la volée et sans discussion , se porte à vouloir ou « abhorrer, faire ou laisser quelque chose avant que a l'entendement ait pu voir s'il y a du mal à. la vou- « loir ou à la fuir, la faire ou la laisser, telle action « n'est ni bonne ni mauvaise ; d'autant qu'avant cette « perquisition, cette vue et réflexion de l'esprit dessus « les qualités bonnes ou mauvaises de la chose à laa quelle on s'occupe , l'action avec laquelle on la fait € n'est volontaire. »

Eh bien! me idil le père, êtes-vous content? Il semble, repartis-je, qu'Âristote est de Tavis du père Bauny; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi I mon père , il ne suffit pas , pour agir volontairement , qu'on sache ce que Ton fait , et qu'on ne le fasse que parce qu'on le veut faire ; mais il faut de plus « que Ton voie , que l'on sache et que- Ton pé- » nètre ce qu'il y a de bien et de mal dans cette ac- « tion? » Si cela est, il n'y a guère d'actions volontaires dans la vie ; car on ne pense guère à tout cela. Que de jurements dans le jeu , que d'excès dans les débauches , que d'emportements dans le carnaval, qui ne sont point volontaires , et par conséquent ni bons ni mauvais, pour n'être point accompagnés de ces réflexions d'esprit sur les qualités bonnes ou mauvaises de ce que Ton fait! Mais est-il possible , mon

père, qu'Arislole ait eu cette pensée, car j'avais ouï dire que c'était un habile homme? Je m'en vais vous en éclaircir, me dit mon janséniste. Et ayant demandé au père la Morale d'Aristote , il l'ouvrit au commencement du troisième livre , d^où le père Bauny a pris les paroles qu'il en rapporte, et dit à ce bon père : Je vous pardonne d'avoir cru , sur la foi du père Bauny, qu Aristote ait été de ce sentiment. Vous auriez changé d'avis , si vous Taviez lu vous-même. Il est bien vrai qu'il enseigne qu'afin qu'une action soit volontaire , « il faut connaître les particularités de cette action , « sîNGULA in quitus est actio. » Mais qu'entend -il par là , sinon les circonstances particulières de Taclion , ainsi que les exemples qu'il en donne le justifient clairement ; n'en rapportant point d'autre que de ceux où l'on ignore quelqu'une de ces circonstances, comme « d'une personne qui, voulant monter « une machine , en décoche un dard qui blesse quel- « qu'un ; et de Mérope , qui tua son fils en pensant < tuer son ennemi , » et autres semblables ?

Vous voyez donc par là quelle est l'ignorance qui rend les actions involontaires ; et que ce n'est que celle des circonstances particulières qui est appelée par les théologiens , comme vous le savez fort bien , mon père , Yignorance du fait. Mais quant à celle du droit , c est-k-dire quant à l'ignorance du bien et du mal qui est en l'action, de laquelle seule il s'agit ici , voyons si Aristote est de l'avis du père Bauny. Voici les paroles de ce philosophe : « Tous les mé- « chants ignorent ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils a doivent fuir ; et c'est cela même qui les rend mé- « chants et vicieux. C'est pourquoi ou ne peut pas dire

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« que, parce qu'un homme ignore ce qu'il est à proa pos qu'il fasse pour satisfaire à son devoir, son ac- « tion soit involontaire. Car cette ignorance dans le « choix du bien et du mal ne fait pas qu'une action a soit involontaire; mais seulement qu'elle est via cieuse. On doit dire la même chose de celui qui a ignore en général les règles de son devoir, puisque ce cette ignorance rend les hommes dignes de blâme, et a non d'excuse.Et ainsiFignoi'ancequirendles actions a involontaires et excusables est seulement celle qui a regarde le fait en particulier, et ses circonstances « singulières. Car alors on pardonne k un homme, et ce on l'excuse, et on le considère comme ayant agi € contre son gré. »

Après cela , mon père , direz-vous encore qu' Arislote soit de votre opinion? Et qui ne s'étonnera de voir qu'un philosophe païen ait été plus éclairé que vos docteurs en une matière aussi importante à toute la morale , et à la conduite même des âiâes , qu'est la connaissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires , et qui ensuite les excusent ou ne les excusent pas de péché? N*espérez donc plus rien, mon père, de ce prince des philosophes ; et ne résistez plus au prince des théologiens , qui décide ainsi ce point , au liv. I de ses Rétr. , ch. xv : « Ceux qui pèchent par ignorance ne font leur action ce que parce qu'ils la veulent faire , quoiqu'ils pèchent a sans qu'ils veuillent pécher. Et ainsi ce péché même « d'ignorance ne peut être commis que par la volonté « de celui qui le commet ; mais par une volonté qui se « porte à l'action , et non au péché : ce qui n'empêche « pas néanmoins que l'action ne soit péché , parce

« qu'il suffit pour cela qu'on ait fait ce qu'on était « obligé de ne point faire. »

Le père me parut surpris, et plus encore du passage d*Aristote que de celui de saint Augustin. Mais , comme il pensait à ce qu'il devait dire , on vint l'avertir que M"« la maréchale de... et M°»« la marquise de... le demandaient. Et ainsi, en nous quittant à la hâte : J'en parlerai , dit-il , à nos pères. Us y trouveront bien quelque réponse : nous en avons ici de bien subtils. Nous l'entendîmes bien; et, quand je fus seul avec mon ami, je lui témoignai d'être étonné du renversement que cette doctrine apportait dans la morale. A quoi il me répondit qu'il était bien étonné de mon étonnement. Ne savez-vous donc pas encore que leurs excès sont beaucoup plus grands dans la morale que dans les autres matières ? Il m'en donna d'étranges exemples, et remit le reste à une autre fois. J'espère que ce que j'en apprendrai sera le sujet de notre premier entretien. Je suis, etc. (1).

Dessein des jésuites en établissant une nouvelle morale.— Deux sortes de casuistes parmi eux : beaucoup de relâchés et quelques-uns de sévères ; raison de cette différence. — Explication de la doctrine de la probabilité. — Foule d'auteurs modernes et inconnus rais à la place des saints Pères.

De Paris , ce SO mars 16S6.

Monsieur,

Voici ce que je vous ai promis : voici les premiers traits de la morale de ces bons pères jésuites , « de

(i) A partir de la quatrième Lettre, dit M. Salate-Beuve, Pascal , qui semblait tout

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c ces hommes éminents en doctrine et en sagesse, qui « sont tous conduits par la sagesse divine, qui est plus c assurée que toute la philosophie. » Vous pensez peutêtre que je raille. Je le dis sérieusement, ou plutôt ce sont eux-mêmes qiii le (lisent dans leur livre intitulé : Imago primi sœculi. Je ne fais que copier leurs paro-

occupé d'expliquer au public les matières de la grâce « changea de route, en prit une plus large , et entra tout droit et brusquement dans la morale des jésuites. Ceux-ci y ont vu un profond calcul et une tactique profonde. Le père Daniel, dans ses Entretiens de Qéandre et d'Eudoxe, après un exposé de la situation critique à laquelle était réduit en ce moment le parti Janséniste , continue en ces termes :

< En un mot, jamais parti n*aToit été pins malmené et pins accablé par les puissances ecclésiastiques et par les puissances séculières , lorsque ces habiles gens firent changer tout k coup la scène ; et , au moment que les uns les plaignoient , que les autres les blftmoient, et que quelques-uns leur insultoient, ils se firent les acteurs d'une comédie qui fit oublier aux spectateurs tout ce qui venoit de se passer. Ils donnèvAst le change an public presque sans qu'il s'en aperçût, et le firent prendre «ux îésuites , sur lesquels ils rabattirent tout c«urt après avoir d'abord fait semblant d'en vouloir à la Sorbonne. Ils les mirent sur la défensive et les poussèrent si vivement qu'ils s'attirèrent les applaudissements d'une grande partie de ceux qui n'avoient pour eux, un peu auparavant , que des sentiments d'indignation... »

Le fait est que les Provinciales se peuvent exactement considérer comme la contre-partie et les représailles de raffaire de Rome , de cette alTaire de la bulle dans laquelle les députés avaient été joués sous main...

On se tromperait fort pourtant en supposant que le calcul soit entré pour beaucoup dans ce choix de la bonne veine, et qu'un hasard heureux, un de ces hasards qui n'arrivent qu'à ceux qui en savent profiter, n*y ait pas aidé avant tout :

■ Quoi qu'il en soit, dit toujours le père Daniel, on prétend que, quelque grand qu'eût été le succès de la quatrième Lettre , le chevalier de Méré conseilla à Pascal de laisser absolument la matière de la grâce dont elle traitoit encore, quoique par rapport b la morale , et de s'ouvrir une plus grande carrière. ■

Nicole raconte la chose sans donner le nom des personnes , mais avec plus de développement.

H. Sainte-Beuve, continuant d'exposer la situation après cette quatrième Lettre, la résume tout entière dans ces lignes d'une si heureuse justesse :

• De ce jour-lh , la question fui nettement dessinée ; tout devint un pur duel à mort entre Pascal et la société, ou, pour parler plus justement, entre le jansénisme d'une part et le jésuitisme de l'autre. Le rôle du jansénisme , sa destinée, sa vocation historique , à dater de ce moment , parut être uniquement de tuer l'autre et de mourir après , vainqueur, mais transpercé en une même blessure. Toute cette grande entreprise de réforme intérieure et doctrinale , selon Jansénius et Saint- Cyran , aboutit et fit place à un simple rôle pratique , courageux , obstiné , impitoyable , et k un combat mortel corps à corps. Le monde, qui aime les combats bien vifs et les résultats bien nets , n'a guère connu et loué le jansénisme que par là , et ce qui a été la déviation k bien des égards , le rétrécissement et l'idée fixe de la secte , est devenu son seul titre de gloire.

c Les jansénistes , depuis Pascal, ont été, par rapport aux jésuites , les exécur ' teurs des hautes œuvres de la morale publi^we. •

les , aussi "bien que dans la suite de cet éloge : « C'est « une société d'hommes , ou plutôt d'anges , qui a été « prédite par Isaïe en ces paroles : « Allez , anges « prompts et légers. » La prophétie n'en est-elle pas claire? « Ce sont des esprits d'aigles; c'est une troupe « de phénix , y^ un auteur ayant montré depuis peu qu'il y en a plusieurs. « Ils ont changé la face de la a chrétienté. » Il le faut croire , puisqu'ils le disent. Et vous l'aliez bien voir dans la suite de ce discours > qui vous apprendra leurs maximes.

J'ai voulu m'en instruire de bonne sorte. Je ne me suis pas lié à ce que notre ami m'en avait appris. J'ai .voulu les voir eux-mêmes ; mais j'ai trouvé qu'il ne m'avait rien dit que de vrai. Je pense qu'il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.

Dans celle que j'eus avec lui, il me dit de si étranges choses que j'avais peine à le croire ; mais il me les montra dans les livres de ces pères (1) : de sorte qu'il ne me resta à dire pour leur défense, sinon que c'étaient les sentiments de quelques particuliers qu'il n'était pas juste d'imputer au corps. Et, en effet, je l'assurai que j'en connaissais qui sont aussi sévères que ceux qu'il me citait sont relâchés. Ce fut sur cela qu'il

(1) Ce n'est point en effet Pascal qui le premier eut ridée de vérifier, dans leurs livres mêmes, les doctrines des jésuites, ou qui en signala Timmoralité : voici ce que dit , h cette occasion , M. Sainte-Beuve : c L*abbé de SaintrCyran , en relevant, dès 1636 , les erreurs de la Somme du père Garasse , y avait dénoncé plusieurs propositions d'une morale toutà fait drolatique et déshonorante dans un chrétien. Ar» nauld surtout, en 4643, lançant la première escarmouche contre la société en corps, avait publié sous ce litre : Thé&logie morale 4es jésuites, extraite fidèlement de leurs livres, un recueil de plusieurs maximes et règles de conduite , de leur façon, plus ou moins révoltantes ou récréatives. La faculté de théologie de Paris avait censuré quelques propositions de morale du père Bauny , en 16-il ; l'université avait condamné , en 1641 , la Morale du Père Hëreau. M. Hallier, avait soutenu vers le même temps une polémique sur ces matières contre le père Pinthereau. Vais tout cela restait enfermé dans l'école , et Pascal seul afficha publiquement et livra le coupalUe au monde. > Sainte-Beuve, Port-Royal, tom. lU, pag. U-iS.

me découvrit TesprUdela société , qui n'est pas connu de tout le monde; et vous serez peut-être bien aise de rapprendre. Voici ce qu'il me dit :

Vous pensez beaucoup faire en leur faveur, de montrer qu'ils ont de leurs pères aussi conformes aux maximes évangéliques que les autres y sont contraires ; et vous concluez de là que ces opinions larges n'appartiennent pas à toute la société. Je lésais bien; car si cela était , ils n'en souffiraient pas qui y fussent si contraires. Mais puisqu'ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licencieuse, concluez-en de même que l'esprit de la société n'est pas celui de la sévérité chrétienne: car, si cela était, ils n'en souffriraient pas qui y fussent si opposés. Eh quoi! lui répondis-je, quel peut donc être le dessein du corps entier? C'est sans doute qu'ils n'en ont aucun d'arrêté, et que chacun a la liberté de dire à l'aventure ce qu'il pense. Cela ne peut pas être , me répondit-il ; un si grand corps ne subsisterait pas dans une conduite téméraire, et sans une âme qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements : outre qu'ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l'aveu de leurs supérieurs. Mais quoi! lui dis-je, commentles mêmes supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes si différentes? C'est ce qu'il faut vous apprendre, merépliqua-t-il.

Sachez donc que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs : ce n'est pas leur dessein. Mais ils n'ont À / pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce U / serait une mauvaise politique. Voici quelle est leur[» pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s'étende partout, et qu'ils

gouvernent toutes les consciences. Et, parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s'en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes maximes ne s accordent pas

Jau dessein de la plupart des gens , ils les laissent à l'égard de ceux-là , afin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. C'est pour cette raison qu'ayant affaire à ^ des personnes de toutes sortes de conditions et de nations si différentes, il est nécessaire qu'ils aient des casuistes assortis à toute cette diversité.

De ce principe vous jugez aisément que s'ils n'avaient que des casuistes relâchés, ils ruineraient leur principal dessein , qui est d'embrasser tout le monde , puisque ceux qui sont véritablement pieux cherchent une conduite plus sévère. Mais comme il n'y en a pas beaucoup de cette sorte, ils n'ont pas besoin de directeurs sévères pour les conduire. Ils en ont peu pour peu ; au lieu que la foule des casuistes relâchés s'offre à la foule de ceux qui cherchent le relâchement.

C'est par cette conduite obligeante et accommodante y comme l'appelle le P. Petau, qu'ils tendent les bras atout le monde. Car s'il se présente à eux quelqu'un ui soit tout résolu de rendre des biens mal acquis, ne jcraignezpas qu'ils l'en détournent; ils loueront au contraire et confirmeront une si sainte résolution. Mais qu'il en vienne un autre qui veuille avoir l'absolution »sans restituer, la chose sera bien difficile, s'ils n'en four- Jnissent des moyens dont ils se rendront les garants. y Par là ils conservent tous leurs amis , et se défen- Ipent contre tous leurs ennemis. Car si on leur repro- 'che leur extrême relâchement, ils produisent incon-

)qu

tinent au public leurs directeurs austères, avec quelques livres qu'ils ont fait de la rigueur de la loi chrétienne; et les simples, et ceux qui n'approfondissent pas plus avantles choses, se contentent de ces preuves. Ainsi ils en ont pour toutes sortes de personnes, et répondent si bien selon ce qu'on leur demande , que, quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale de la croix, et ne prêchent que Jésus-Christ glorieux , et non pas Jésus-Christ souffrant : comme ils ont fait dans les Indes et dans la Chine , où ils ont permis aux chrétiens l'idolâtrie même, par cette subtile invention de leur faire cacher sous leurs habits une image de Jésus- Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques qu'ils rendent à l'idole Cachimchoan et à leur Keum-fucum, comme Gravina, dominicain le leur reproche; et comme le témoigne le mémoire , en espagnol , présenté au roi d'Espagne Philippe ly par les cordeliers des lies Philippines , rapporté par Thomas Hurtado dans son livre du Martyre de la foi^ p. 427. De telle sorte que la congrégation des cardinaux de propagandâ fide fut obligée de défendre particulièrement aux jésuites, sur peine d'excoimnunication , de permettre des adorations d*idoles sous aucun prétexte , et de cacher le mystère de la croix à ceux qu'ils instruisent de la religion , leur commandant expressément de n'en recevoir aucun au baptême qu'après cette connaissance , et leur ordonnant d'exposer dans leurs églises l'image du crucifix , comme il est porté amplement dans le décret de cette congrégation, donné le 9« juillet 4646, signé par le cardinal Capponi.

Voilà de quelle manière ils se sont répandus par toute la terre à la faveur de la doctrine des opinions probables y qui est la source et la base de tout ce déréglement. C'est ce qu'il faut que vous appreniez d'euxmêmes; car ils ne le cachent à personne, non plus que tout ce que vous venez "d'entendre, avec cette seule différence , qu'ils couvrent leur prudence humaine et politique du prétexte d'une prudence divine et chrétienne : comme si la foi , et la tradition qui la maintient, n'était pas toujours une et invariable dans tous les temps et dans tous les lieux ; comme si c'était à la règle à se fléchir pour convenir au sujet qui doit lui être conforme, et comme si les âmes n'avaient, pour se purifier de leurs taches, qu'à corrompre la loi du Seigneur, au lieu « que la loi du Seigneur, qui est « sans tache et toute sainte , est celle qui doit couver- « tir les âmes , » et les conformer à ses salutaires instructions.

Allez donc, je vous prie, voir ces bons pères , et je m'assure que vous remarquerez aisément , dans le relâchement de leur morale, la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y verrez les vertus chrétiennes si inconnues et si dépourvues de la charité, qui en est l'âme et la vie ; vous y verrez4anl de cririïes palliés, et tant de désordres soufferts , que vous ne trouverez plus étrange qu'ils soutiennent que tous les hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété, de la manière qu'ils l'entendent. Comme leur /aorale est toute païenne, la nature suffit pour l'observer. Quand nous soutenons la nécessité de la grâce efficace , nous lui donnons d'autres vertus pour objet. Ce n'est pas simplement pour guérir les vices p«^"4'au-

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très vices , ce n'est pas seulement pour faire pratiquer aux hommes les devoirs extérieurs de la religion, c'est pour une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme. La loi et la raison sont des grâces suffisantes pour ces effets. Mais pour dégager rame de Famour du monde , pour la retirer de ce qu'elle a de plus cher, pour la faire mourir à soimême , pour la porter et l'attacher uniquement et invariablement à Dieu , ce n'est l'ouvrage que d'une main toute-puissante. Et il est aussi peu raisonnable de prétendre que ronaJ;oujours un plein pouvoir, qu'il le serait de nier que ces vertus destituées d'amour de Dieu , lesquelles ces bons pères confondent avec les vertus chrétiennes, ne sont pas en notre puissance.

Voilà comment il me parla, et avec beaucoup de douleur ; car il s'afflige sérieusement de tous ces désordres. Pour moi, j'estimai ces bons pères de l'excellence de leur politique; et jefiis, selon son conseil, trouver un bon casuiste de la société. C'est une de mes anciennes connaissances , que je voulus renouveler exprès. Et comme j'étais instruit de la manière dont il les fallait traiter , je n'eus pas de peine à le mettre en train. Il me fit d'abord mille caresses , car il m'aime toujours : et , après quelques discours indifférents , je pris occasion du temps où nous sommes pour apprendre de lui quelque chose sur le jeûne , afin d'entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j'avais de la peine à le supporter. Il m'exhorta à me | faire violence : mais , comme je continuai à me plaindre , il en fut touché , et se mit à chercher quelque cause de dispense. Il m'en offrit en effet plusieurs qui ne me convenaient point, lorsqu'il s'avisa enfin de me

demander si je n'avais pas de peine à dormir sans sou per. Oui , lui dis-jé, mon père , el cela m'oblige sou vent à faire collation k midi et à souper le soir. Je suis bien aise, me répliqua-t-il , d'avoir trouvé ce moyen de vous soulager sans péché : allez , vous n'êtes point obligé à jeûner. Je ne veux pas que vous m'en croyiez, venez à la bibliothèque. J'y fus, et là, en prenant un livre : En voici la preuve, me dit-il , et Dieu sait quelle ! c'est Escobar. Qui est Escobar , lui dis-je, mon père? Quoi! vousnesavezpasquiestEscobar, denotresociété, qui a compilé cette Théologie morale de vingt-quatre de nos pères , sur quoi il fait , dans la préface , une a allégorie de ce livre à celui de l'Apocalypse qui était a scellé de sept sceaux? » et il dit que a Jescs Toflre « ainsi scellé aux quatre animaux , Suarez , Yasquez , « Molina, Valentia, en présence de vingt-quatre jé- « suites qui représentent les vingt-quatre vieillards? » Il lut toute cette allégorie , qu'il trouvait bien juste , el par où il me donnait une grande idée de l'excellence de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage du jeûne: Le voici, me dit-il, au tr. 1, ex. 13, n. 68. « Celui qui ne peut dormir s'il n'a soupe, est-il obligé « de jeûner? Nullement. » N'êtes-vous pas content? Non , pas tout k fait , lui dis-je ; car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin el soupant le soir. Voyez donc la suite , me dit-il ; ils ont pensé k tout. « Et que dira-t-on, si on peut bien se pasci serd'unecollatiou le matin en soupant le soir? a Me « vot7à.» On n'est point encore obligéàjeûner; car per- « sonne n'est obligea changer Tordre de ses repas. »0 la bonne raison I lui dis-je. Mais, dites-moi, continuat-il , usez-vous de beaucoup de vin? Non , mon père ,

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