‹ Les ProvincialesChapitre 6 sur 10 · A LA PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

A LA PRÉCÉDENTE

De Paris, ce 9 février 1656

Monsieur,

Je viens de recevoir votre lettre, et en môme temps l’on m’a apporté une copie manuscrite de la censure. Je me suis trouvé aussi bien traité dans l’une que M. Arnauld l’est mai dans l’autre. Je crains qu’il n’y ait de l’excès des deux côtés, et que nous ne soyons pas assez connus de nos juges. Je m’assure que, si nous l’étions davantage, M. Arnauld mériterait l’approbation de la Sorbonne, et moi la censure de l’Académie: Ainsi nos intérêts sont tout contraires. Il doit se faire connaître pour défendre son innocence, au lieu que je dois demeurer dans l’obscurité pour ne pas perdre ma réputation. De sorte que, ne pouvant paraître, je vous remets le soin de m’acquitter envers mes célèbres approbateurs ; et je prends celui de vous informer des nouvelles de la censure.

Je vous avoue, Monsieur, qu’elle m’a extrêmement sur-

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pris. J’y pensais voir condamner les plus horribles hérésies du monde; mais vous admirerez comme moi que tant d’éclatantes préparations se soient anéanties sur le point de produire un si grand effet.

Pour l’entendre avec plaisir, ressouvenez- vous, je vous prie, des étranges impressions qu’on nous donne depuis si longtemps des Jansénistes. Rappelez dans votre mémoire les cabales, les factions, les erreurs, les schismes, les attentats qu’on leur reproche depuis si longtemps ; de quelle sorte on les a décriés et noircis dans les chaires et dans les livres; et combien ce torrent, qui a eu tant de violence et de durée, était grossi dans ces dernières années, où on les accusait ouvertement et publiquement d’être non seulement hérétiques et schismatiques, mais apostats et infidèles, de nier le mystère de la transubstantiation, et de renoncer à Jésus- Christ et à l’Évangile.

Ensuite de tant d’accusations si atroces, on a pris le dessein d’examiner leurs livres pour en faire le jugement. On a choisi la seconde lettre de M. Arnauld, qu’on disait être remplie des plus détestables erreurs. On lui donne pour examinateur ses plus déclarés ennemis. Ils emploient tout1 leur étude à rechercher ce qu’ils y pourraient reprendre ; et ils en rapportent une proposition touchant la doctrine, qu’ils exposent à la censure.

Que pouvait-on penser de tout ce procédé, sinon que cette proposition, choisie avec des circonstances si remarquables, contenait l’essence des plus noires hérésies qui se puissent imaginer? Cependant elle est telle qu’on n’y voit rien qui ne soit si clairement et si formellement exprimé dans les passages des Pères que M. Arnauld a rapportés en cet endroit que je n’ai vu personne qui en pût comprendre

1. il y a bien tout dans notre exemplaire. Étude, du latin stu r dium ('neutre), a été longtemps masculin.

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la différence. On s’imaginait néanmoins qu’il y en avait une terrible, puisque, les passages des Pères étant sans doute catholiques, il fallait que la proposition de M, Arnauld y fût horriblement contraire pour être hérétique,.

C’était de la Sorbonne qu’on attendait cet éclaircissement. Toute la chrétienté avait les yeux ouverts pour voir dans la censure de ces docteurs ce point imperceptible au commun des hommes.

Cependant M. Arnauld fait ses Apologies , où il donne en plusieurs colonnes sa proposition et les passages des Pères d’où il l’a prise, pour en faire paraître la conformité aux moins clairvoyants.

Il fait voir que Saint Augustin dit en un endroit qu’il cite c que Jésus-Christ nous montre un juste en la personne de « Saint Pierre, qui nous instruit par sa chute de fuir la pré- « somption ». Il en rapporte un autre du même Père, qui dit < i que Dieu, pour montrer que sans la grâce on ne peut rien, « a laissé Saint Pierre sans grâce ». Il en donne un autre de Saint Chrysostome, qui dit « que la chute de Saint Pierre « n’arriva pas pour avoir été froid envers Jésus-Christ, « mais parce que la grâce lui- manqua; et qu’elle n’arriva <t pas tant par sa négligence que par l’abandon de Dieu,

« pour apprendre à toute l’Église que sans Dieu l’on ne peut « rien ». Ensuite de quoi il rapporte sa proposition accusée, qui est celle-ci : « Les Pères nous montrent un juste en la « personne de Saint Pierre, à qui la grâce, sans laquelle on <r ne peut rien, a manqué ».

C’est sur cela qu’on essaye en vain de remarquer comment il se peut faire que l’expression de M. Arnauld soit autant différente de celle des Pères que la vérité l’est de l’erreur, et la foi de l’hérésie. Car où en pourrait-on trouver la différence? serait-ce en ce qu’il dit î que les Pères « nous montrent un juste en la personne de Saint Pierre » ?

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Mais Saint Augustin l’a dit en mots propres. Est-ce en ce qu’il dit « que la grâce lui a manqué » ? Mais le même Saint Augustin, qui dit « que Saint Pierre était juste » dit <r qu’il n’avait pas eu la grâce en cette rencontre ». Est-ce en ce qu’il dit « que sans la grâce on ne peut rien » ? Mais n’est-ce pas ce que Saint Augustin dit au même endroit, et ce que Saint Chrysostome même avait dit avant lui, avec cette seule différence qu’il l’exprime d’une manière bien plus forte, comme en ce qu’il dit <t que sa chute n’arriva pas par sa « froideur ni par sa négligence, mais par le défaut de la « grâce et par l’abandon de Dieu ».

Toutes ces considérations tenaient tout le monde en haleine pour apprendre en quoi consistait cette diversité, lorsque cette censure, si célèbre et si attendue, a enfin paru après tant d’assemblées. Mais, hélas! elle a bien frustré notre attente. Soit que ces bons Molinistes n’aient pas daigné s’abaisser jusqu’à nous en instruire, soit pour quelque autre raison secrète, ils n’ont fait autre chose que prononcer ces paroles : Cette proposition est téméraire , impie , blasphématoire , frappée d'anathème> et hérétique ,

Croiriez-vous, Monsieur, que la plupart des gens, se voyant trompés dans leur espérance, sont entrés en mauvaise humeur, et s’en prennent aux censeurs mêmes ? Ils tirent de leur conduite des conséquences admirables pour l’innocence de M. Arnauld. Et quoi 1 disent-ils, est^ce là tout ce qu’ont pu faire durant si longtemps tant de docteurs si acharnés sur un seul que de ne trouver dans tous ses ouvrages que trois lignes à reprendre, et qui sont tirées des propres paroles des plus grands docteurs de l’Église gre'cque et latine? Y a-t-il un auteur qu’on veuille perdre dont les écrits n’en donnent un plus spécieux prétexte ? Et quelle plus haute marque peut-on produire de la vérité de la foi de cet illustre accusé ?

TROISIÈME LETTRE

D’où vient, disent-ils, qu’on pousse tant d’imprécations qui se trouvent dans cette censure, où l’on assemble tous les plus terribles termes de poison , de peste , d'horreur , de tèmêritéy d'impiété , de blasphème , d'abomination y d'exéoration, d'anathème , d'hérésie y qui sont les plus horribles expressions qu’on pourrait former contre Arius, contre l’Antéchrist même, pour combattre une hérésie imperceptible, et encore sans la découvrir? Si c’est contre les paroles des Pères qu’on agit de la sorte, où est la foi et la tradition? Si c’est contre la proposition de M. Arnauld, qu’on nous montre en quoi elle en est différente, puisqu’il ne nous en paraît autre chose qu’une parfaite conformité. Quand nous en reconnaîtrons le mal, nous l’aurons en détestation ; mais, tant que nous ne le verrons point, et que nous n’y verrons que les sentiments des saints Pères conçus et exprimés en leurs propres termes, comment pourrions-nous l’avoir sinon en une sainte vénération?

Voilà de quelle sorte ils s’emportent; mais ce sont des gens trop pénétrants. Pour nous, qui n’approfondissons pas tant les choses, tenons-nous en repos sur le tout. Voulonsnous être plus savants que messieurs nos maîtres ? N’entreprenons pas plus qu’eux. Nous nous égarerions dans cette recherche. Il ne faudrait rien pour rendre cette censure hérétique. La vérité est si délicate que, si peu qu’on s’en retire, on tombe dans l’erreur; mais cette erreur est si déliée que, sans même s’en éloigner, on se trouve dans la vérité. Il n’y a qu’un point imperceptible entre cette proposition et la foi. La distance en est si insensible que j’ai eu peur, en ne la voyant pas, de me rendre contraire aux docteurs de l’Église pour me rendre trop conforme aux docteurs de Sorbonne, Et, dans cette crainte, j’ai jugé nécessaire de consulter un de ceux qui furent neutres dans la première question pour apprendre de lui la chose véritable-

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ment. J’en ai donc vu un fort habile, que je priai de me vouloir marquer les circonstances de cette différence, parce que je lui confessai franchement que je n’y en voyais aucune. A quoi il me répondit en criant : « Que vous êtes simple de croire qu’il y en ait! Et où pourrait-elle être? Vous imaginez-vous que, si l’on en eût trouvé quelqu’une, on ne l’eût pas marquée hautement, et qu’on n’eût pas été ravi de l’exposer à la vue de tous les peuples dans l’esprit desquels on veut décrier M. Arnauld »? Je reconnus bien à ce peu de mots que tous ceux qui étaient neutres dans la première question ne l’eussent pas été dans la seconde. Je ne laissai pas d’ouïr ses raisons, et de lui dire : « Pourquoi donc ont-ils attaqué cette proposition »? A quoi il me repartit : « Ignorez-vous que M. Arnauld a toujours évité de dire rien qui ne fût puissamment fondé sur la tradition de l’Église, et que ses ennemis ont néanmoins résolu de l’en retrancher, à quelque prix que ce soit; et qu’ainsi, les écrits de l’un ne donnant aucune prise aux desseins des autres, ils ont été contraints, pour satisfaire leur passion, de prendre une proposition telle quelle, et de la condamner sans dire en quoi ni pourquoi? Car ne savez-vous pas comment les Jansénistes les tiennent en échec, et les pressent si furieusement que la moindre parole qui leur échappe contre les principes des Pères, on les voit incontinent accablés par des volumes entiers où ils sont forcés de succomber? De sorte qu’après tant d’épreuves de leur faiblesse, ils ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu’il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons. — Mais quoi 1 lui dis-je, la chose étant ainsi, leur censure est inutile. Car quelle créance y aura-t-on en la voyant sans fondement, et ruinée par les réponses qu’on y fera? — Si vous connaissiez l’esprit du peuple, me dit mon docteur, vous parleriez d’une autre

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sorte. Leur censure, toute censurable qu’elle est, aura presque tout son effet pour un temps, et, quoiqu’à force d’en montrer l’invalidité il soit certain qu’on la fera entendre, il est aussi véritable que d’abord la plupart des esprits en 'seront aussi fortement frappés que de la plus juste du monde. Pourvu qu’on crie dans les rues : Voici la censure de M. Arnauldl Voici la condamnation des Jansénistes ! les Jésuites auront leur compte. Combien y en aura-t-il peu qui la lisent? Combien peu, de ceux qui la liront, qui l’entendent? Combien peu qui aperçoivent qu’elle ne satisfait point aux objections? Qui croyez- vous qui prenne les choses à cœur, et qui entreprenne de les examiner à fond ? Voyez donc combien il y a d’utilité en cela pour les ennemis des Jansénistes. Ils sont sûrs par là de triompher, quoique d’un vain triomphe à leur ordinaire, au moins durant quelques mois. C’est beaucoup pour eux; ils chercheront ensuite quelque nouveau moyen de subsister. Ils vivent au jour la journée. C’est de cette sorte qu’ils se sont maintenus jusqu’à présent, tantôt par un catéchisme où un enfant condamne leurs adversaires; tantôt par une procession où la grâce suffisante mène Y efficace en triomphe ; tantôt par une comédie où les diables emportent Jansénius ; une autre fois par un almanach, maintenant par cette censure.

— En vérité, lui dis-je, je trouvais tantôt à redire au procédé des Molinistes ; mais, après ce que vous m’avez dit, j’admire leur prudence et leur politique. Je vois bien qu’ils ne pouvaient rien faire de plus judicieux ni de plus sûr. — Vous l’entendez, me dit-il : leur plus sûr parti a toujours été de se taire. Et c’est ce qui a fait dire à un savant théologien que les plus habiles d’entre eux sont ceux qui intriguent beaucoup, qui parlent peu, et qui n’écrivent point.

« C’est dans cet esprit que, dès le commencement des assemblées, ils avaient prudemment ordonné que, si M. Ar-

TROISIÈME LETTRE

nauld venait en Sorbonne, ce ne fût que poui* exposer simplement ce qu’il croyait, et non pas pour y entrer en lice contre personne. Les examinateurs s’étant voulu un peu écarter de cette méthode, ils ne s’en sont pas bien trouvés. Ils se sont vus trop vertement réfutés par le second Apologétique.

<a C’est dans ce même esprit qu’ils ont trouvé cette rare et toute nouvelle invention de la demi-heure et du sable. Ils se sont délivrés par là de l’importunité de ces fâcheux docteurs qui prenaient plaisir à réfuter toutes leurs raisons, à produire les livres pour les convaincre de fausseté, à les sommer de répondre, et à les réduire à ne pouvoir répliquer.

,« Ce n’est pas qu’ils n’aient bien vu que ce manquement de liberté, qui avait porté un si grand nombre de docteurs à se retirer des assemblées, ne ferait pas de bien à leur censure, et que l’acte deM.Arnauld1 serait un mauvais préambule pour la faire recevoir favorablement. Ils croient assez que ceux qui ne sont pas dupes considèrent pour le moins autant le jugement de 70 docteurs qui n’avaient rien à gagner en défendant M. Àrnauld que celui d’une centaine d’autres qui n’avaient rien à perdre en le condamnant.

« Mais,, après tout, ils ont pensé que c’était toujours beaucoup d’avoir une censure, quoiqu’elle ne soit que d’une partie de la Sorbonne, et non pas de tout le corps ; quoiqu’elle soit faite avec peu ou point de liberté, et obtenue par beaucoup de menus moyens qui ne sont pas des plus réguliers ; quoiqu’elle n’explique rien de ce qui pouvait être en dispute; quoiqu’elle ne marque point en quoi consiste cette hérésie, et qu’on y parle peu, de crainte de sc*

1. Var. (1657 et suiv.) . a l’acte de protestation Æe nullité qu’en avait 'fait M. Arnauld dès avant qu’elle fût conclue serait »...

TROISIÈME LETTRE

méprendre. Ce silence même est un mystère pour les simples; et la censure en tirera cet avantage singulier, que les plus critiques et les plus subtils théologiens n’y pourront trouver aucune mauvaise raison.

« Mettez-vous donc l’esprit en repos, et ne craignez point d’être hérétique en vous servant de la proposition condamnée. Elle n’est mauvaise que dans la seconde lettre de M. Arnauld. Ne vous en voulez-vous pas fier à ma parole, croyez-en M. le Moine, le plus ardent des examinateurs, qui a dit encore ce matin à un docteur de mes amis, sur ce qu’il lui demandait en quoi consiste cette différence dont il s’agit, et s’il ne serait plus permis de dire ce qu’ont dit les Pères, « Cette proposition, lui a-t-il excellemment répondu, -serait catholique dans une autre bouche. Ce n’est que dans M. Arnauld que la Sorbonne l’a condamnée ». Et ainsi admirez les machines du Molinisme, qui font dans l’Église de si prodigieux renversements que ce qui est catholique dans les Pères devient hérétique dans M. Arnauld; que ce qui était hérétique dans |les Sémipélagiens devient orthodoxe dans les écrits des Jésuites; que la doctrine si ancienne de Saint Augustin est une nouveauté insupportable, et que les inventions nouvelles qu’on fabrique tous les jours à notre vue, passent pour l’ancienne foi de l’Église ». Sur cela, il me quitta.

Cette instruction m’a ouvert les yeux. J’y ai compris que c’est ici une hérésie d’une nouvelle espèce : ce ne sont pas les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n’est que sa personne. C’est une hérésie personnelle. Il n’est pas hérétique pour ce qu’il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu’il est M. Arnauld. C’est tout ce qu’on trouve à redire en lui. Quoiqu’il fasse, s’il ne cesse d’être, il ne sera jamais bon catholique. La grâce de Saint Augustin ne sera jamais la véritable tant qu’il la défendra. Elle le deviendrait s’il ve~

TROISIÈME LETTRE

nait à la combattre. Ce serait un coup sûr, et presque le seul moyen de l’établir et de détruire le Molinisme, tant il porte de malheur aux opinions qu’il embrasse J Laissons donc là leurs différents. Ce sont des disputes de théologiens, et non pas de théologie. Nous, qui ne sommes point docteurs, n’avons que faire à leurs démêlés. Apprenez des nouvelles de la censure à tous nos amis, et aimez-moi autant que je suis,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

1. On a expliqué de deux façons différentes les initiales qui servent de signature à cette lettre, et qui n’ont pas été reproduites dans toutes les éditions. L’interprétation la plus probable est celle-ci, donnée par Sainte-Beuve : Et Ancien Ami Biaise Pascal, Auvergnat, Fils De Etienne Pascal.

QUATRIEME LETTRE

ECRITE A UN PROVINCIAL

PAR UN DE SES AMIS

De Paris, ce 25 février 1656.

Monsieur.

Il n’est rien tel que les Jésuites. J’ai bien vu des Jacobins, des docteurs et de toute sorte de gens; mais une pareille visite manquait à mon instruction. Les autres ne font que les copier. Les choses valent toujours mieux dans leur source. J’cn ai donc vu un des plus habiles, et j’y étais accompagné de mon fidèle Janséniste qui fut avec moi aux Jacobins^ Et comme je souhaitais particulièrement d’être éclairci sur le sujet d’un différent qu’ils ont avec les Jansénistes touchant ce qu’ils appellent la grâce actuelle , je dis à ce bon Père que je lui serais fort obligé s’il voulait m’en instruire, que je ne savais pas seulement ce que ce terme signifiait, et je le priai de me l’expliquer». Très volontiers, me dit-il, car j’aime les gens curieux; en voici la définition : nous appelons grâce actuelle « une inspiration de Dieu par « laquelle il nous fait connaître sa volonté, et par laquelle « il nous excite à la vouloir accomplir ». — Et en quoi, lui dis-je, êtes- vous en dispute avec les Jansénistes sur ce sujet? — C’est, me répondit-il, en ce que nous voulons

QUATRIÈME LETTRE

que Dieu donne des grâces actuelles à tous les hommes à chaque tentation, parce que nous soutenons que, si Ton n’avait pas à chèque tentation la grâce actuelle pour n’y point pécher, quelque péché que l’on commît, il ne pourrait jamais être imputé. Et les Jansénistes disent, au contraire, que les péchés commis sans grâce actuelle ne laissent pas d’être imputés. Mais ce sont des rêveurs ». J’entrevoyais ce qu’il voulait dire; mais pour le lui faire encore expliquer plus clairement, je lui dis : «Mon Père, ce mot de grâce actuelle me brouille; je n’y suis pas accoutumé; si vous aviez la bonté de me dire la même chose sans vous servir de ce terme, vous m’obligeriez infiniment. — Oui, dit le. Père, c’est-à-dire que vous voulez que je substitue la définition à la place du défini ; cela ne change jamais le sens du discours, je le veux bien. Nous soutenons donc comme un principe indubitable * qu’une action ne peut être impu- « tée à péché, si Dieu ne nous donne, avant que de la com- « mettre, la connaissance du mal qui y est et une inspi- « ration qui nous excite à l’éviter ». M’entendez-vous maintenant »? y'

Etonné d’un tel discours, selon lequel tous les péchés de surprise et ceux qu’on fait dans un entier oubli de Dieu ne pourraient être imputés1, je me tournai vers mon Janséniste, et je connus bien à sa façon qu’il n’en croyait rien. Mais, comme il ne répondait mot, je dis à ce Père : <t Je voudrais, mon Père, que ce que vous dites fût bien véritable, et que vous en eussiez de bonnes preuves. — En voulez-vous? me dit-il aussitôt. Je m’en vais vous en fournir, et des meilleures; laissez-moi faire ». Sur cela, il alla chercher ses livres. Et je dis cependant à mon ami : ï Y en

i. Addition, après imputés (1659) : « puisqu’avant de les commettre on n’a ni la connaissance du mal qui y est, ni la pensée de l’éviter ».

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a-t-il quelqu’autre qui parle comme celui-ci ? — Celg. vous est-il si nouveau ? me répondit-il. Èaites état que jamais les Pères, les Papes, lès Conciles, ni l’Écriture, ni aucun livre de piété, même dans ces derniers temps, n’ont parlé de cette sorte; mais que, pour des casuistes, et des nouveaux scolastiques, il vous en apportera un beau nombre. — Mais quoi ! lui dis-je, je me moque de. ces auteurs-là, s’ils sont contraires à la tradition. — Vous avez raison, me dit-il ». Et à ces mots le bon Père arriva chargé de livres, et, m’offrant, le premier qu’il tenait : « Lisez, me dit-il, la Somme des Péchés du Père Bauny que voici, et de la cinquième édition encore, pour vous montrer que c’est un bon livre ». — « C’est dommage, me dit tout bas mon Janséniste, que ce livre-là ait 'été condamné à Rome, et par les évêques de France ». — « Voyez, me dit le Père, la page 906 ». Je lus donc, et je trouvai ces paroles : « Pour pécher et se rendre coupable devant Dieu,- il <a faut savoir que la chose qu’on veut faire ne vaut rien, ou <l au moins en douter, craindre, ou bien juger que Dieu ne « prend plaisir à Faction à laquelle on s’occupe, qu’il la < i défend, et nonobstant la faire, franchir le saut, et passer « outre ».

« Voilà qui commence bien, lui dis-je. — Voyez cependant, me dit-il, ce que c’est que l’envie 1 C’était sur cela que M. Rallier, avant qu’il fut de nos amis, se moquait du P. Bauny, et lui appliquait ces paroles : <c Ecce qui tollit peccata mundi ! Voilà celui qui ôte les péchés du monde ». — Il est vrai, lui dis-je, que voilà une rédemption toute nouvelle selon le P. Bauny.

— En voulez-vous, ajouta-t-il, une autorité plus authen- * tique? Voyez ce livre du P. Annat. C’est le dernier qu’il a fait contre M. Arnauld; lisez la page 34, où il y a une oreille, et voyez les lignes que j’ai marquées avec du crayon; elles sont toutes d’or ». Je lus donc ces termes :

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« Celui qui n’a aucune pensée de Dieu ni de ses péchés, ni o; aucune appréhension...» c’est-à-dire, à ce qu’il me fit entendre, aucune connaissance « de l’obligation d’exercer des <c actes d’amour de Dieu ou de contrition n’a aucune grâce « actuelle pour exercer ces actes, mais il est vrai aussi qu’il « ne fait aucun péché en les omettant, et que, s’il est « damné, ce ne sera pas en punition de cette omission ». Et quelques lignes plus bas : « Et on peut dire la même « chose d’une coupable commission ».

« Voyez-vous, me dit le Père, comment il parle des péchés d’omission, et jde ceux de commission. Car il n’oublie rien : qu’en dites-vous ? — O que cela me plaît ! lui répondis-je; que j’en vois de belles conséquences ! Je perce déjà dans les suites : que de mystères s’offrent à moi I Je vois sans comparaison plus de gens justifiés par cette ignorance et cet oubli de Dieu que par la grâce et les sacrements. Mais, mon Père, ne me donnez-vous point une fausse joie ? N’est-ce point ici quelque chose de semblable à cette suffisance qui ne suffît pas ? J’appréhende furieusement le distinguo ; j’ y ai été déjà attrapé; parlez-vous sincèrement ? — Comment ! dit le Père en s’échauffant; il n’en faut pas railler. Il n’y a point ici d’équivoque. — Je n’en raille pas, lui dis-je; mais c’est que je crains à force de désirer.

— Voyez donc, me dit-il, pour vous en mieux assurer, les écrits de M. le Moine, qui l’a enseigné en pleine Sorbonne. Il l’a appris de nous, à la vérité, mais il l’a bien démêlé. O ! qu’il l’a fortement établi I II enseigne que pour faire qu’une action soit péché il faut que toutes ces choses se passent dans Vâme. Lisez, et pesez chaque mot ». Je lus donc en latin ce que vous verrez ici en français. « 1. D’une part Dieu « répand dans l’âme quelque amour qui la penche vers la « chose commandée, et de l’autre part la concupiscence « rebelle la sollicite au contraire. 2. Dieu lui inspire la

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« connaissance de sa faiblesse. 3. Dieu lui inspire la con- « naissance du médecin qui la doit guérir. 4. Dieu lui ins- « pire le désir de sa guérison, b. Dieu lui inspire le désir <r de le prier et d’implorer son secours ».

a Et si toutes ces choses ne se passent dans l’âme, dit le Jésuite, l’action n’est pas proprement péché, et ne peut être imputée, comme M. le Moine le dit en ce même endroit, et dans toute la suite.

« En voulez-vous encore d’autres autorités ? En voici. — ce Mais toutes modernes », me dit doucement mon Janséniste. — Je le vois bien, dis-je; et, en m’adressant à ce Père, je lui dis : O mon Père, le grand bien que voici pour des gens de ma connaissance ! Il faut que je vous les amène. Peut-être n’en avez- vous guère vu qui aient moins de péchés, car ils ne pensent jamais à Dieu; les vices ont prévenu leur raison. « Ils n’ont jamais connu ni leur infirmité, ni le mét decin qui la peut guérir. Ils n’ont jamais pensé à désirer c la santé de leur âme, et encore moins à prier Dieu de la « leur donner » ; de sorte qu’ils sont encore dans l’innocence baptismale, selon M. le Moine. « Ils n’ont jamais « eu de pensée d’aimer Dieu, ni d’être contrits de c leurs péchés », de sorte que, selon le P. Annat, ils n’ont commis aucun péché par le défaut de charité et de pénitence : leur vie est dans une recherche continuelle de toutes sortes de plaisirs, dont jamais le moindre remords n’a interrompu le cours. Tous ces excès me faisaient croire leur perte assurée. Mais, mon Père, vous m’apprenez que ces mêmes excès rendent leur salut assuré. Béni soyez-vous, mon Père, qui justifiez ainsi les gens. Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles; mais vous montrez que celles qu’on aurait crues le plus désespérément malades se portent bien. O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l’autre I J’avais toujours pensé qu’on

QUATRIÈME LETTRE

péchait d’autant plus qu’on pensait le moins à Dieu ; mais à ce que je vois, quand on a pu gagner une fois sur soi de n’y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures pour l’avenir. Point de ces pécheurs à demi, qui ont quelque amour pour la vertu : ils seront tous damnés, ces demi-pécheurs. Mais pour ces francs pécheurs, pécheurs endurcis, pécheurs sans mélange, pleins et achevés, l’enfer ne les tient pas : ils ont trompé le diable à force de s’y abandonner ».

Le bon Père, qui voyait assez clairement la liaison de ces conséquences avec son principe, s’en échappa adroitement ; et, sans se fâcher, ou par douceur ou par prudence, il me dit seulement : « Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvénients, sachez que nous disons bien que ces impies dont vous parlez seraient sans péché, s’ils n’avaient jamais eu de pensées de se convertir, ni de désirs de se donner à Dieu ; mais nous soutenons qu’ils en ont tous, et que Dieu n’a jamais laissé pécher un homme sans lui donner auparavant la vue du mal qu’il va faire, et le désir ou d’éviter le péché, ou au moins d’implorer son assistance pour le pouvoir éviter, et il n’y a que les Jansénistes qui disent le contraire.

— Et quoi 1 mon Père, lui repartis-je, est-ce là l’hérésie des Jansénistes, de nier qu’à chaque fois qu’on fait un péché il vient un remords troubler la conscience, malgré lequel on ne laisse pas de franchir le saut et de passe r outre , comme dit le P. Bauny ? C’est une assez plaisante chose d’être hérétique pour cela. Je croyais bien qu’on fût damné pour n’avoir pas de bonnes pensées, mais qu’on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vraiment je ne le pensais pas. Mais, mon Père, je me tiens obligé en conscience de vous désabuser, et de vous dire qu’il y a mille gens qui n’ont point ces désirs ; qui pèchent

QUATRIÈME LETTRE

sans regret, qui pèchent avec joie, qui en font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous ? Il n’est pas que vous ne confessiez quelqu’un de ceux dont je parle : car c’est parmi les personnes de grande qualité qu’il s’en rencontre d’ordinaire. Mais prenez garde, mon Père, aux dangereuses suites de votre maxime. Ne remarquez-vous pas quel effet elle peut faire dans ces libertins qui ne cherchent qu’à douter de la Religion ? Quel prétexte leur en offrez-vous, quand vous leur dites comme une vérité de foi qu’ils sentent à chaque péché qu’ils commettent un avertissement et un désir intérieur de s’en abstenir. Car n’est-il pas visible qu’étant convaincus par leur propre expérience de la fausseté de votre doctrine en ce point que vous dites être de foi, ils en étendront la conséquence à tous les autres? Ils diront que, si vous n’êtes pas véritables en un article, vous êtes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez à conclure ou que la Religion est fausse, ou du moins que vous en êtes mal instruits ».

Mais mon second, soutenant mon discours, lui dit : « Vous feriez bien, mon Père, pour conserver votre doctrine, de n’expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait ce q'ue vous entendez par grâce actuelle. Car comment pourriez-vous déclarer ouvertement sans perdre toute créance dans les esprits « que personne ne pèche qu’il « n’ait auparavant la connaissance de son infirmité, celle « du médecin, le désir de la guérison et celui de la de- (( mander à Dieu » ? Croira-t-on, sur votre parole, que ceux qui sont plongés dans l’avarice, dans l’impudicité, dans les blasphèones, dans le duel, dans la vengeance, dans les vols, dans les sacrilèges, aient des véritables désirs d’embrasser la chasteté, l’humilité, et les autres vertus chrétiennes?

« Pensera-t-on que ces philosophes qui vantaient si

QUATRIÈME LETTRE

hautement la puissance de la nature en connussent l’infirmité et le médecin ? Direz-vous que ceux qui soutenaient comme une maxime assurée « que Dieu ne donne point a la vertu, et qu’il ne s’est jamais trouvé personne qui « la lui ait demandée », pensassent à la lui demander eux-mêmes ?

« Qui pourra croire que les Épicuriens, qui niaient la Providence divine, eussent des mouvements de prier Dieu, eux qui disaient « que c’était lui faire injure de l’implorer « dans nos besoins, comme s’il eût été capable de s’amu- « ser à penser à nous » ?

« Et enfin comment s’imaginer que les- idolâtres et les athées aient, dans toutes les tentations qui les portent au péché, c’est-à-dire une infinité de fois en leur vie, le désir de prier le véritable Dieu, qu’ils ignorent, de leur donner les véritables vertus, qu’ils ne connaissent pas?

— Oui, dit le bon Père, d’un ton résolu, nous le dirons ; et, plutôt que de dire qu’on pèche sans avoir la vue que l’on fait mal et le désir de la vertu contraire, nous soutiendrons que tout le monde, et les impies et les infidèles, ont ces inspirations et ces désirs à chaque tentation. Car vous ne sauriez me montrer, au moins par l’Écriture, que cela ne. soit pas ».

Je pris la parole, à ce discours, pour lui dire : « Et quoi ! mon Père, faut-il recourir à l’Écriture pour montrer une chose si claire ? Ce n’est pas ici un point de foi, ni même de raisonnement. C’est une chose de fait. Nous le voyons, nous le savons, nous le sentons ».

Mais mon Janséniste, se tenant dans les termes que le Père avait prescrits, lui dit ainsi : « Si vous voulez, mon Père, ne vous rendre qu’à l’Écriture, j’y consens : mais au moins ne lui résistez pas, et puisqu’il est écrit « que Dieu n’a pas révélé ses jugements aux gentils, et

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« qu’il les a laissés errer dans leurs voies », ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les Livres sacrés nous assurent « avoir été abandonnés dans les ténèbres et dans l’ombre « de la mort ».

« Ne vous suffit-il pas, pour entendre l’erreur de votre principe, de voir que Saint Paul se dit le premier des pécheurs pour un péché qu’il déclare avoir commis par ignorance et avec zèle ?

« Ne suffit-il pas de voir par l’Évangile que ceux qui crucifiaient J. -G. avaient besoin du pardon qu’il demandait pour eux, quoiqu’ils ne connussent point la malice de leur action, et qu’ils ne l’eussent jamais faite, selon Saint Paul, s’ils en eussent eu la connaissance ?

<a Ne suffit-il pas que Jésus-Christ nous avertisse qu’il y aura des persécuteurs de l’Église qui croiront rendre service à Dieu en s’efforçant de la ruiner, pour nous faire entendre que ce péché, qui est le plus grand de tous selon l’Apôtre, peut être commis par ceux qui sont si éloignés de savoir qu’ils pèchent qu’ils croiraient pécher en ne le faisant pas ? Et enfin ne suffit-il pas que J.-G. lui-même nous ait appris qu’il y a deux sortes de pécheurs, dont les uns pèchent avec connaissance, et les autres sans connaissance, et qu’ils seront tous châtiés, quoiqu’à la vérité différemment » ?

Le bon Père, pressé par tant de témoignages de l’Écriture, à laquelle il avait eu recours, .commença à lâcher le pied ; et, laissant pécher les impies sans inspiration, il nous dit : « Au moins vous ne nierez pas que les justes ne pèchent jamais sans que Dieu leur donne... — Vous reculez, lui dis-je en l’interrompant, vous reculez, mon Père, et vous abandonnez le principe général, et, voyant qu’il ne vaut plus rien à l’égard des pécheurs, vous voudriez entrer en composition, et le faire au moins subsister pour les

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justes. Mais* cela étant, j’en vois l’usage bien raccourci, car il ne servira plus à guère de gens. Et ce n’est quasi pas la peine de vous le disputer ».

Mais mon second, qui avait, à ce que je crois, étudié toute cette question le matin même, tant il était prêt sur tout, lui répondit : « Voilà, mon Père, le dernier retranchement où se retirent ceux de votre parti qui ont voulu entrer en dispute ; mais vous y êtes aussi peu en assurance. L’exemple des justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu’ils ne tombent souvent dans des péchés de surprise sans qu’ils s’en aperçoivent ? N’apprenons-nous pas des saints mêmes combien la concupiscence leur tend de pièges secrets, et combien il arrive ordinairement que, quelque sobres qu’ils soient, ils donnent à la volupté ce qu’ils pensent donner à la seule nécessité, comme Saint Augustin le dit de soi-même dans ses Confessions ?

d. Combien est-il ordinaire de voir les plus zélés s’emporter dans la dispute à des mouvements d’aigreur pour leur propre intérêt, sans que leur conscience leur rende sur l’heure d’autre témoignage, sinon qu’ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité, et sans qu’ils s’en aperçoivent quelquefois que longtemps après.

<t Mais que dira-t-on de ceux qui se portent avec ardeur à des choses effectivement mauvaises, parce qu’ils les croient effectivement bonnes, comme l’histoire ecclésiastique en donne des exemples : ce qui n’empêche pais, selon les Pères, qu’ils n’aient péché dans ces occasions?

« Et sans cela comment les justes auraient-ils Mes péchés ■ cachés ? comment serait-il véritable que Dieu seul en connaît et la grandeur et le nombre^ que personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine, et que les plus saints doivent toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement, quoiqu’ils ne se sentent coupables

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en. aucune chose, comme Saint Paul le dit de lui-même.

« Concevez donc, mon Père, que les exemples et des justes et des pécheurs renversent également cette nécessité, que vous supposez pour péchery de connaître le mal et d’aimer la vertu contraire, puisque la passion que les impies ont pour les vices témoigne assez qu’ils n’ont aucun désir pour la vertu, et que l’amour que les justes ont pour la vertu témoigne hautement qu’ils n’ont pas toujours la connaissance des péchés qu’ils commettent chaque jour, selon l’Écriture.

« Et il est si véritable que les justes pèchent en cette sorte qu’il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment pourrait-on concevoir que ces âmes si pures, qui fuient avec tant de soin et d’ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire à Dieu aussitôt qu’elles s’en aperçoivent, et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois, avant que de tomber « la connaissance de leur infirmité en cette occa- « sion, celle du médecin, le désir de leur santé, et celui de « prier Dieu de les secourir », et que, malgré toutes ces inspirations, ces âmes si zélées ne laissassent pas dépasser outre , et de commettre le péché ?

« Concluez donc, mon Père, que ni les pécheurs, ni même les plus justes n’ont pas toujours cès connaissances, -ces désirs, et toutes ces inspirations toutes les fois qu’ils pèchent, c’est-à-dire, pour user de vos termes, qu’ils n’ont pas toujours la grâce actuelle , dans toutes les occasions où ils pèchent. Et ne dites plus avec vos nouveaux auteurs qu’il est impossible qu’on pèche quand on ne connaît pas la justice ; mais dites plutôt avec Saint Augustin et les anciens Pères qu’il est impossible qu’on ne pèche pas quand on ne connaît pas la justice : Necesse est ut peccet a quo ignoratur justitia ».

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Le bon Père, se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu’au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage. Et, après avoir un peu rêvé : « Je m’en vais bien vous convaincre, nous dit-il ». Et, reprenant son P. Bauny à l’endroit même qu’il nous avait montré: « Voyez, voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savais bien qu’il ne manquait pas de bonnes preuves. Lisez ce qu’il cite d’Aristote, et vous verrez qu’après une autorité si expresse, il faut brûler les livres de ce prince des philosophes, ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu’établit le P. Bauny. Il dit premièrement « qu’une « action ne peut être imputée à blâme lorsqu’elle est invo- « lontaire ». — Je l’avoue, lui dit mon ami. — Voilà la première fois, leur dis-je, que je vous ai vus d’accord. Tenezvous-en là, mon Père, si vous m’en croyez. — ; Ce ne serait rien faire, me dit-il. Car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu’une action soit volontaire. — J’ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouilliez làdessus. — Ne craignez point, dit-il, ceci est sûr. Aristote est pour moi. Écoutez bien ce que dit le P. Bauny: ce Afin « qu’une action soit volontaire, il faut qu’elle procède « d’homme qui voie, qui sache, qui pénètre ce qu’il y a de « bien et de mal en elle. Voluntarium est , dit-on commu- « nément avec le Philosophe (vous savez bien que c’est « Aristote, me dit-il, en me serrant les doigts) quod fit a prin- « cipio cognoscente singula in quitus est actio : si bien que,

« quand la volonté, à la volée et sans discussion, se porte à « vouloir ou abhorrer, faire ou laisser quelque chose, avant « que l’entendement ait pu voir s’il y a du mal à la vouloir « ou à la fuir, la faire ou la laisser, telle action n’est ni « bonne ni mauvaise, d’autant qu’avant cette perquisition,

« cette vue et réflexion de l’esprit dessus les qualités bon- <t nés ou mauvaises de la chose à laquelle l’on s’occupe,

QUATRIÈME LETTRE

<t l’action avec laquelle on la fait n’est volontaire ».

« Eh bien, me dit le Père, êtes-vous content ? — Il semble, repartis-je, qu’Aristote est de l’avis du P. Bauny ; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi I mon Père, il ne suffit pas pour agir volontairement qu’on sache ce que l’on fait, et qu’on ne le fasse que parce qu’on le veut faire ? mais il faut de plus que l’on voie , que Von sache , et que Von pénètre ce qu'il y a de bien et de mal dans cette action ? Si cela est il n’y a guère d’actions volontaires dans la vie ; car on ne pense guère à tout cela. Que de jurements dans le jeu, que d’excès dans les débauches, que d’emportements dans le carnaval, qui ne sont point volontaires, et par conséquent ni bons ni mauvais, pour n’être point accompagnés de ces réflexions d'esprit sur les qualités bonnes ou mauvaises de ce que l’on fait i Mais est-il possible, mon Père, qu’Aristote ait ou cette pensée ? Car j’avais ouï dire que c’était un habile homme ». — « Je m’en vais vous en éclaircir », me dit mon Janséniste. Et, ayant demandé au Père la Morale d’Aristote, il l’ouvrit au commencement du 3e livre, d’où le P. Bauny a pris les paroles qu’il en rapporte, et dit à ce bon Père : « Je vous pardonne d’avoir cru, sur la foi du P. Bauny, qu’Aristote ait été de ce sentiment. Vous auriez changé d’avis si vous l’aviez lu vous-même. Il est bien vrai qu’il enseigne « qu’afin qu’une action soit volontaire, il faut con- « naître les particularités de cette action, singula in quibus « est actio ». Mais qu’entend-il par là, sinon les circonstances particulières de l’action, ainsi que les exemples qu’il en donne le justifient clairement, n’en rapportant point d’autres que de ceux où l’on ignore quelqu’une de ces circonstances, comme « d’une personne qui, voulant montrer c< une machine, en décoche un dard qui blesse quelqu’un ; « et de Mérope, qui tua son fils en pensant tuer son enne- « mi », et autres semblables?

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fi Vous voyez donc par là quelle est l’ignorance qui rend les actions involontaires, et que ce n’est que celle des circonstances particulières, qui est appelée parles théologiens, comme vous le savez fort bien, mon Père, l'ignorance du fait. Mais quant à celle du droit , c’est-à-dire quant à l’ignorance du bien et du mal qui est en l’action, de laquelle seule il s’agit ici, voyons si Aristote est de l’avis du P. Rauny. Voici les paroles de ce philosophe : « Tous les méchants ignorent <c ce qu’ils doivent fair^ et ce qu’ils doivent fuir. Et c’est « cela même qui les rend méchants et vicieux. C’est pour- « quoi on ne peut pas dire que, parce qu’un homme ignore fi ce qu’il est à propos qu’il fasse pour satisfaire à son défi voir, son action soit involontaire. Car cette ignorance « dans le choix du bien et du mal ne fait pas qu’une action <r soit involontaire, mais seulement qu’elle est vicieuse. L’on fi doit dire la même chose de celui qui ignore en général les « règles de son devoir, puisque cette ignorance rend les « hommes dignes de blâme, et non d’excuse. Et ainsi l’igno- « rance qui rend les actions involontaires et excusables est « seulement celle qui regarde le fait en particulier et ses « circonstances singulières. Car alors on pardonne à un « homme, et on l’excuse, et on le considère comme ayant . « agi contre son gré ».

« Après cela, mon Père, direz-vous encore qu’Aristote soit de votre opinion ? Et qui ne s’étonnera de voir qu’un philosophe païen ait été plus éclairé que vos docteurs en une matière aussi importante à toute la morale et à la conduite même des âmes qu’est la connaissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires, et qui ensuite les excusent ou ne les excusent pas de péché ? N’espérez donc plus rien, mon Père, de ce prince des philosophes, et ne résistez plus au prince des théologiens, qui décida ainsi ce point au 1. 1. de ses Retr. c. 15 : « Ceux qui

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<k pèchent par ignorance ne font leur action que parce qu’ils « la veulent faire, quoiqu’ils pèchent sans qu’ils veuillent cc pécher. Et ainsi ce péché même d’ignorance ne peut être « commis que par la volonté de celui qui le commet, mais a par une volonté qui se porte à l’action, et non au péché :

« ce qui n’empêche pas néanmoins que l’action ne soit « péché, parce qu’il suffit pour cela qu’on ait fait ce qu’on « était obligé de ne point faire ».

Le Père me parut surpris, et plus encore du passage d’Aristote que de celui de Saint Augustin. Mais, comme il^ pensait à ce qu’il devait dire, on vint l’avertir que Madame la Maréchale de... et Madame la Marquise de... le demandaient. Et ainsi, en nous quittant à la hâte : « J’en parlerai, dit-il, à nos Pères. Ils y trouveront bien quelque- réponse. Nous en avons ici de bien subtils ». Nous l’entendîmes bien; et, quand je fus seul avec mon ami, je lui témoignai d’être étonné du renversement que cette doctrine apportait dans la morale. A quoi il me répondit qu’il était bien étonné de mon étonnement. « Ne savez- vous donc pas encore que leurs excès sont beaucoup' plus grands dans la morale que dans la doctrine »? Il m’en donna d’étranges exemples, et remit le reste à une autre fois. J’espère que' ce que j’en apprendrai sera le sujet de notre premier entretien.

Je suis, etc.

CINQUIÈME LETTRE

ÉCRITE A UN PROVINCIAL

PAR UN DE SES AMIS

De Paris, le 20 mars 1656.

Monsieur,

Voici ce que je vous ai promis. Voici les premiers traits de la morale des bons Pères Jésuites, « de ces hommes émi- <a nents en doctrine et en sagesse qui sont tous conduits par « la sagesse divine, qui est plus assurée que toute la philo- « Sophie ». Vous pensez peut-être que je raille; je de dis sérieusement, du plutôt ce s, ont eux-mêmes qui le disent. Je ne fais que copier leurs paroles aussi bien que dans la suite de cet éloge. « C’est une société d’hommes ou plutôt « d’anges qui a été prédite par Isaïe en ces paroles : Allez, « auges prompts et légers ». La prophétie n’en est-elle pas claire ? « Ce sont des esprits d’aigles ; c’est une troupe de « Phénix, un auteur ayant montré depuis peu qu’il y en a « plusieurs. Ils ont changé la face de la chrétienté ». 11 le faut croire, puisqu’ils le disent. Et vous l’allez bien voir dans la suite de ce discours, qui vous apprendra leurs maximes.

J’ai voulu m’en .instruire de bonne sorte. Je ne me suis

CINQUIÈME LETTRE

pas fié à ce que notre ami m’en avait appris. J’ai voulu les voir eux-mêmes. Mais j’ai trouvé qu’il ne m’avait rien dit que de vrai. Je pense qu’il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.

Dans celle que j’eus avec lui, il me dit de si plaisantes choses que j’avais peine à le croire; mais il me les montra dans les livres de ces Pères, de sorte qu’il ne me resta à dire pour leur défense sinon que c’étaient les sentiments de quelques particuliers, qu’il n’était pas juste d’imputer au corps. Et, en effet, je l’assurai que j’en connaissais qui sont aussi sévères que ceux qu’il me citait sans relâcher. Ce fut sur cela qu’il me découvrit l’esprit de la Société, qui n’est pas connu de tout le monde, et vous serez peut-être bien aise de l’apprendre. Voici ce qu’il me dit :

« Vous pensez beaucoup faire en leur faveur de montrer qu’ils ont de leurs Pères aussi conformes aux maximes évangéliques que les autres y sont contraires, et vous concluez de là que ces opinions larges n’appartiennent pas à toute la Société. Je le sais bien, car, si cela était, ils n’en souffriraient pas qui y fussent si contraires. Mais, puisqu’ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licencieuse, concluez-en de même que l’esprit de la Société n’est pas célui de la sévérité chrétienne, car, si cela était, ils n’en souffriraient pas qui y fussent si opposés. — Eh quoi ! lui répondis-je, quel peut donc être le dessein du corps entier? C’est sans doute qu’ils n’en ont aucun d’arrêté, et que chacun a la liberté de dire à l’aventure ce qu’il pense ? — Cela ne peut pas être, me répondit-il. Un si grand corps ne subsisterait pas dans une conduite téméraire, et sans une âme qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements ; outre qu’ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l’aveu de leurs supérieurs. — Mais quoi l lui dis-je, comment les mêmes supérieurs peuvent-ils consentir à des

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maximes si différentes ? — C’est ce qu’il faut vous apprendre, me répliqua-t-il.

« Sachez donc que leur objet n’est pas de corrompre les mœurs : ce n’est pas leur dessein ; mais ils n’ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce serait une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée : ils ont assez bonne opinion d’eux-mêmes pour croire qu’il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s’étende partout et qu’ils gouvernent toutes les consciences. Et, parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s’en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais, comme ces mêmes maximes ne s’accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l’égard de ceux-là, afin d’avoir de quoi satisfaire tout le monde.

« C’est pour cette raison qu’ayant affaire à des personnes de toutes sortes de conditions, et de nations si différentes, il est nécessaire qu’ils aient des casuistes assortis à toute cette diversité.

« De ce principe vous jugez aisément que, s’ils n’avaient que dés casuistes relâchés, ils ruineraient leur principal dessein, qui est d’embrasser tout le monde, puisque ceux qui sont véritablement pieux cherchent une conduite plus sûre. Mais, comme il n’y en a pas beaucoup de cette sorte, ils n’ont pas besoin de beaucoup de directeurs sévères pour les conduire. Ils en ont peu pour peu ; au lieu que la foule des casuistes relâchés s’offre à la foule de ceux qui cherchent le relâchement.

« C’est par cette conduite obligeante et accommodante , comme l’appelle le P. Peteau, qu’ils tendent les bras à tout le monde. Car, s’il se présente à eux quelqu’un qui soit tout résolu de rendre des biens mal acquis, ne craignez pas qu’ils l’en détournent. Ils loueront au con-

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traire et confirmeront une si sainte résolution ; mais qu’iî en vienne un autre qui veuille avoir l’absolution sans restituer, la chose sera bien difficile s’ils n’en fournissent des moyens dont ils se rendront les garants.

« Par là ils conservent tous leurs amis, et se défendent contre tous leurs ennemis. Car, si on leur reproche leur extrême relâchement, ils produisent incontinent au public leurs directeurs austères, et quelques livres qu’ils ont faits de la rigueur de la loi chrétienne ; et les simples, et ceux qui n’approfondissent pas plus avant les choses, se contentent de ces preuves.

ce Ainsi ils en ont pour toutes sortes de personnes, et répondent si bien selon ce qu’on leur demande que, quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale de la croix, et ne prêchent que Jésus-Christ glorieux, et non pas Jésus-Christ souffrant, comme ils ont fait dans les Indes et dans la Chine, où ils ont permis aux chrétiens l’idolâtrie même par cette subtile invention de leur faire cacher sous leurs habits une image de Jésus-Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques - qu’ils rendent à l’idole Ghacim-choan et à leur Keum-fucum, comme Gravina, Dominicain, le leur reproche, et comme le témoigne le Mémoire en espagnol présenté au Roi d’Espagne Philippe IY par les Cordeliers des îles Philippines, rapporté par Thomas Hurtado dans son livre du Martyre de la Foi , page 427. De telle sorte que la congrégation des Cardinaux de propaganda fide fut obligée de défendre particulièrement aux Jésuites, sur peine d’excommunication, de permettre des adorations d’idoles sous aucun prétexte, et de cacher le mystère de la croix à ceux qu’ils instruisent de la religion, leur commandant expressément de n’en recevoir aucun au baptême qu’après cette connaissance, et d’exposer dans leurs

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églises Limage du crucifix, comme il est porté amplement dans le Décret de cette congrégation donné le 9 juillet 1646, signé par le cardinal Caponi.

« Voilà de quelle sorte ils se sont répandus par toute la terre à la faveur de la doctrine des opinions probables , qui est la source et la base de tout ce dérèglement. C’est ce qu’il faut que tous appreniez d’eux-mêmes. Car ils ne le cachent à personce, non plus que tout ce que vous venez d’entendre, avec cette différence qu’ils couvrent leur prudence humaine et politique du prétexte d’une prudence divine et chrétienne comme si la Foi, et la Tradition, qui la maintient, n’était pas toujours une et invariable dans tous lès temps et dans tous les lieux, comiiie si c’était à la règle à se fléchir pour convenir au sujet qui doit lui être conforme, et comme si les âmes n’avaient pour se purifier de leurs taches qu’à corrompre la loi du Seigneur ; au lieu « que la loi du Sei- « gneur, qui est sans tache et toute sainte, est celle qui « doit convertir les âmes », et les conformer à ses salutaires instructions.

« Allez donc, je vous prie, voir ces bons Pères, et je m’assure que vous remarquerez aisément dans le relâchement de leur morale la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y verrez les vertus chrétiennes si inconnues et si dépourvues de la charité, qui en est l’âme et la vie, vous y verrez tant de crimes palliés et tant de désordres soufferts, que vous ne trouverez plus étrange qu’ils soutiennent que tous les hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété de la manière qu’ils F entendent. Gomme leur morale est toute païenne, la nature suffit pour l’observer. Quand nous soutenons la nécessité de la grâce efficace, nous lui donnons d’autres vertus pour objet. Ce n’est pas simplement pour guérir les vices par d’autres vices; ce n’est pas seulement pour faire pratiquer aux hommes les devoirs

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extérieurs de la religion ; c’est pour une vertu plus haute que celle des Pharisiens et des plus sages du paganisme. La loi et la raison sont des grâces suffisantes pour ces effets. Mais, pour dégager l’âme de l’amour du monds, pour la retirer de ce qu’elle a de plus cher, pour la faire mourir à soi-même, pour la porter et l’attacher uniquemeat et invariablement à Dieu, ce n’est l’ouvrage que d’une main toute puissante. Et il est aussi peu raisonnable de prétendre que l’on a toujours un plein pouvoir qu’il le serait d? nier que ces vertus desUtuées d’amour de Dieu, lesquelles ces bons Pères confondent avec les vertus chrétiennes, ne sont pas en notre puissance ».

Voilà comment il me parla, et avec beaucoup de douleur ; car il s’afflige sérieusement de tous ces désordres. Pour moi, j’estimai ces bons Pères de l’excellence dfc leur politique ; et je fus selon son conseil, trouver un L’on casuiste de la Société. C’est une de mes anciennes connaissances que je voulus renouveler exprès. Et, comme j’étais instruit de la manière dont il les faut traiter, je n’eus pas peine à le mettre en train. Il me fit d’abord mille caresses, car il m’aime toujours; et, après quelques discours indifférents,, je pris occasion du temps où nous sommes pour apprendre de lui quelque chose sur le jeûne, afin d’entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j’avais bien de la peine à le supporter: il m’exhorta à me faire violenoe ; mais,, comme je continuai à me plaindre, il en fut touché, et se mit à chercher quelque cause de dispense. Il m’en offrit en effet plusieurs qui ne me convenaient point, lorsqu’il s’avisa enfin de me demander si je n’avais pas de peine à dormir sans souper. « Oui, lui dis-je, mon Père, et cela m’oblige souvent à faire collation à midi, et à souper le soir. — Je suis bien aise, me répliqua-t-il, d’avoir trouvé ce moyen de vous, soulager sans péché. All^z, vous n’êtes

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point obligé à jeûner. Je ne veux pas que vous m’en croyiez ; venez à la bibliothèque ». J’y fus; et là, en prenant un livre : « En voici la preuve, me dit-il, et Dieu sait quelle ! C’est Escobar. — Qui est Escobar, lui dis-je, mon Père ? — Quoi! vous ne savez pas qui est Escobar, de notre Société, qui a compilé cette théologie morale de 24 de nos Pères, sur quoi il fait dans la préface une allégorie de ce livre « à celui de l’Apocalypse, qui était scellé de sept « sceaux ». Et il dit : « Jésus l’offre ainsi scellé aux quatre « animaux Suarez,. Vasquez, Molina, Valentia, en présence « de 24 Jésuites qui représentent les 24 vieillards ». Il lut toute cette allégorie, qu’il trouvait bien juste, et par où il me donnait une grande idée de l’excellence de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage du jeûne : « Le voici, me dit-il : Celui qui ne peut dormir s’il n’a soupé est-il obligé de jeûner ? Nullement. N’êtes-vous pas content ? — Non, pas tout à fait, lui dis-je, car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et soupant, le soir. — Voyez donc la suite, me dit-il, ils ont pensé à tout : <c Et que « dira-t-on si on peut bien se passer d’une collation le <a matin en soupant le soir »? — Me voilà. — « On n’est « point encore obligé à jeûner. Car personne n’est obligé à « changer l’ordre de ses repas ». — O la bonne raison ! lui dis-je. — Mais, dites-moi, continu a- t-il, usez-vous de beaucoup de vin ? — Non, mon Père, lui dis-je, je ne le puis souffrir. — Je vous disais cela, me répondit-il pour vous avertir que vous en pourriez boire le matin, et quand il vous plairait sans rompre le jeûne, et cela soutient toujours. En voici la décision : « Peut-on, sans rompre le jeûne, boire « du vin à telle heure qu’on voudra, et même en grande « quantité ? On le peut, et même de l’hypocras ». Je ne me souvenais pas de cet hypocras, dit-il ; il faut que je le mette sur mon recueil. — Voilà un honnête homme, lui dis-

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je, qu’Escobar. — Tout le inonde Tairne, répondit le Père. Il fait .de si jolies questions. Voyez celle-ci, qui est au même endroit : « Si un homme doute qu’il ait 21 ans, est-il « obligé de jeûner ? Non. Mais, si j’ai 2i ans cette nuit à « une heure après minuit, et qu’il soit demain jeune, serai- « je obligé de jeûner demain ? Non. Car vous pourriez man- « ger autant qu’il vous plairait depuis minuit jusqu’à une ce heure, puisque vous n’auriez pas encore 21 ans ; et ainsi, « ayant droit de rompre le jeûne, vous n’y êtes pas « obligé ». — O que cela est divertissant, lui dis-je ! — On ne s’en peut tirer, me répondit-il ; je passe les jours et les nuits à le lire, je ne fais autre chose ». Le bon Père, voyant que j’y prenais plaisir, en fut ravi, et, continuant : « Voyez, dit-il, encore ce trait de Filiutius, qui est un de ces 24 Jésuites : « Celui qui s’est fatigué à quelque chose, comme à « poursuivre une fille, est-il obligé de jeûner ? Nullement. « Mais, s’il s’est fatigué exprès pour être par là dispensé du « jeûne, y sera-t-il tenu ? Encore qu’il ait eu ce dessein « formé, il n’y sera point obligé ». Eh bien, l’eussiez-vous cru ? me dit-il. — En vérité, mon Père, lui dis-je, je ne le crois pas bien encore. Eh quoi ! n’est-ce pas un péché de ne pas jeûner quand on le peut, et est-il permis de rechercher les occasions de pécher, ou plutôt n’est-on pas obligé de les fuir ? Cela serait assez commode. — Non, pas toujours, me dit-il ; c’est selon. — Selon quoi ? lui dis-je. — Ho ! ho ! repartit le Père ; et si on recevait quelque incommodité en fuyant les occasions, y serait-on obligé, à votre avis ? Ce n’est pas au moins celui du P. Bauny, que voici : « On ne « doit pas refuser l’absolution à ceux qui demeurent dans « les occasions prochaines du péché, s’ils sont en tel « état qu’ils ne puissent les quitter sans donner sujet au « monde de parler, ou sans qu’ils en reçussent eux-mêmes « de l’incommodité ». — Je m’en réjouis, mon Père; il ne

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reste plus qu’à dire qu’on peut rechercher les occasions de propos délibéré, puisqu’il est permis de ne les pas fuir. — Cela même est aussi quelquefois permis, ajouta-t-il. Le célèbre casuiste Bazile Ponce l’a (fit, et le P. Bauny le cite, et approuve son sentiment, que voici dans le Traité de la Pénitence , q. 4, p. 94 : « On peut rechercher une occasion directement et « pour elle-même, primo et per se, quand le bien spirituel « ou temporel de nous ou de notre prochain nous y porte ».

— Vraiment, lui dis-je, il me semble que je rêve quand j’entends des religieux parler de cette sorte ! Eh quoi ! mon Père, dites-moi en conscience, êtes-vous dans ce sentimentlà? — Non vraiment, me dit le Père. — Vous parlez donc, continuai-je, contre votre conscience? — Point du tout, dit-il. Je ne parlais pas en cela selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du P. Bauny. Et vous pourriez les suivre en sûreté, car ce sont d’habiles gens. — Quoi ! mon Père, parce qu’ils ont mis ces trois lignes dans leurs livres, sera-t-il devenu permis de rechercher les occasions de pécher? Je croyais ne devoir prendre pour règle que l’Écriture et la tradition de l’Église, et non pas vos casuistes. — O bon Dieu ! s’écria le Père ; vous me faites souvenir de ces Jansénistes! Est-ce que le P. Bauny et Bazile Ponce ne peuvent pas rendre leur opinion probable ? — Je ne me contente pas du probable, lui dis-je, je cherche le .sûr. — Je vois bien, me dit le bon Père, que. vous ne savez pas ce que c’est que la doctrine des opinions probables. Vous parleriez autrement si vous la saviez. Ab 1 vraiment, il faut que je vous en instruise. Vous n’aurez pas perdu votre temps d’être venu ici; sans cela vous ne pouviez rien entendre. C’est le fondement et l’a. 6. c. de toute notre morale ». Je fus ravi de le voir tomber dans ce que je souhaitais ; et, le lui ayant témoigné, je le priai de m’expliquer ce que c’était qu’une opinion probable. « Nos auteurs vous y répondront mieux

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que moi, dit-iL Voici comme ils en parlent tous généralement, et entre autres nos 24 : « Une^ opinion est appelée « probable lorsqu’elle est fondée sur des raisons de quelque « considération. D'où il arrive quelquefois qu’un seul doc- « teur fort grave peut rendre une opinion probable ». Et en voici la raison. « Car un homme adonné particulièrement « à l’étude ne s’attacherait pas à une opinion, s’il n’y était « attiré par une raison bonne et suffisante ». — Et ainsi, lui dis-je, un seul docteur peut tourner les consciences et les bouleverser à son gré, et toujours en sûreté. — Il n’en faut pas rire, me dit-il, ni penser combattre cette doctrine. Quand les Jansénistes l’ont voulu faire, ils ont perdu leur temps. Elle est trop bien établie. Écoutez Sanclxez, qui est un des plus célèbres de nos Pères : « Vous douterez peut- « être si l’autorité d’un seul docteur bon et savant rend une « opinion probable. A quoi je réponds que oui. Et c’est ce <c qu’assure Angélus, Sylv. Navarre, Emmanuel Sa, etc. Et « voici comme on le prouve : une opinion probable est celle € qui a un fondement considérable. Or l’autorité d’un « homme savant et pieux n’est pas de petite considération, « mais plutôt de grande considération. Car (écoutez bien « cette raison) si le témoignage d'un tel homme est de <r grand poids pour nous assurer qu’une chose se soit « passée par exemple à Rome, pourquoi ne le sera-t-il pas « de même, dans un doute de morale » ?

— La plaisante comparaison, lui dis-je, des choses du monde à celles de la conscience I — Ayez patience : Sanchez répond à. cela dans les lignes qui suivent immédiatement : « Et la restriction qu’y apportent certains auteurs ne « me plaît pas, que l’autorité d’un tel docteur est suffisante « dans les choses de droit humain, mais non pas dans celles « de droit divin. Car elle est de grand poids dans les unes <( et dans les autres ».

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— Mon Père, lui dis-je franchement, je ne puis faire cas de cette règle. Qui m’a assuré que, dans la liberté que vos docteurs se donnent d’examiner les choses par la raison, ce qui paraîtra sûr à l’un le paraisse à tous les autres? La diversité des jugements. est si grande!... — Vous ne l’entendez pas, dit le Père en m’interrompant ; aussi sont-ils fort souvent de différents avis ; mais cela n’y fait rien. Chacun rend le sien probable et sûr. Vraiment l’on sait bien qu'ils ne sont pas tous de même sentiment, et cela n’en est que mieux. Ils ne s’accordent au contraire presque jamais. Il y a peu de questions où vous ne trouviez que l’un dit oui l’autre dit non. Et en tous ces cas-là, l’une et l’autre des opinions contraires est probable. Et c’est pourquoi Diana dit sur un certain sujet : « Ponce et Sanchez sont de contraires « avis ; mais parce qu’ils étaient tous deux savants, chacun « rend son opinion probable ». — Mais mon Père, lui disje, on doit être bien embarrassé à choisir alors. — Point du tout, dit-il, il n’y a qu’à suivre l’avis qui agrée le plus. — Eh quoi! si l’autre est plus probable? — Il n’importe, me dit-il. — Et si l’autre est plus sûr ? — Il n’importe, me dit encore le Père ; le voici bien expliqué ; c’est Emmanuel Sa, de notre Société : « On peut faire ce qu’on pense être per- « mis selon une opinion probable, quoique le contraire « soit plus sûr. Or l’opinion d’un seul docteur grave y suf- « fit ». — Et, si une opinion est tout ensemble et moins pronablp et moins sûre, sera-t-il permis de la suivre en quittant ce que l’on croit être plus probable et plus sûr? — Oui encore une fois, me dit-il ; écoutez Filiutius, ce grand jésuite de Rome : « Il est permis de suivre l’opinion la moins pro- « bable, quoiqu’elle soit la moins sûre. C’est l’opinion « commune des nouveaux auteurs ». Gela n’est-il pas clair? — Nous voici bien au large, lui dis-je, mon Révérend Père grâces à vos opinions probables, nous avons une belle

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liberté de conscience. Et vous autres casuistes, avez-vous- la même liberté dans vos réponses ? — Oui, me dit-il ; nous répondons aussi ce qu’il nous plaît, ou plutôt ce qui plaît à ceux qui nous interrogent. Car voici nos règles prises de nos Pères Layman, Vasquez, Sanchez et de nos 24; voici les paroles de Layman, que le livre de nos 24 a suivies : « Un <c docteur, étant consulté, peut donner un conseil, non seuil leiiient probable selon son opinion, mais contraire à son « opinion, s’il est estimé probable par d’autres, lorsque cet <c avis contraire au sien se rencontre plus favorable et plus « agréable à celui qui le consulte, si forte hæc illi favorabia lior seu exoptatior sit. Mais je dis de plus qu’il ne sera « point hors de raison qu’il donne à ceux qui le consultent « un avis tenu pour probable par quelque personne savante, « quand même il s’assurerait qu’il serait absolument faux ». ^ — Tout de bon, mon Père, votre doctrine est bien commode. Quoi ! avoir à répondre oui et non à son choix ? On ne peut assez priser un tel avantage. Et je vois bien maintenant à' quoi vous servent les opinions contraires que vos docteurs ont sur chaque matière. Car l'une vous sert tou- |purs, et l’autre ne vous nuit jamais. Si vous ne trouvez votre compte d’un côté, vous vous jetez de l’autre, et toujours en sûreté. — Cel^a est vrai, dit-il, et ainsi nous pouvons toujours dire avec Diana, qui trouva le P. Bauny pour lui lorsque le P. Lugo lui était contraire : « Sæpe premente Deo , « fert Deus alter opem. Si quelque Dieu nous presse, un « autre nous délivre ».

— J’entends bien, lui dis-je. Mais il me vient une difficulté dans l’esprit : c’est qu’après avoir consulté un de vos docteurs, et pris de lui une opinion un peu large, on sera peut-être attrapé si on rencontre un confesseur qui n’en soit pas et qui refuse l’absolution si on ne change de sentiment. N’y avez-vous point donné ordre, mon Père? — En

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doutez-vous? me répondit-il. On les a obligés à. absoudre leurs pénitents qui ont des opinions probables sur peine de péché mortel, afin qu’ils n’y manquent pas. C’est ce qu’ont bien montré nos Pères, et entre autres le P. Bauny: « Quand le pénitent, dit-il, suit une opinion probable, le « confesseur le doit absoudre, quoique son opinion soit « contraire à celle du pénitent ». — Mais il ne dit pas que ce soit un péché mortel de ne le pas absoudre. — Que vous êtes prompt I me dit-il; écoutez la suite, il en fait une. conclusion expresse : « Refuser l’absolution à un pénitent qui « agit selon une opinion probable est un péché qui de sa « nature est mortel ». Et il cite pour confirmer ce sentiment trois des plus fameux de nos Pères, Suarez, Yasquez et Sanchez.

— O mon Père, lui dis-je, voilà qui est bien prudemment ordonné : il n’y a plus rien à craindre. Un confesseur n’oserait plus y manquer. Je ne savais pas que vous eussiez le pouvoir d’ordonner sur peine de damnation. Je croyais que vous ne saviez. qu’ôter les péchés; je ne. pensais pas que vous en sussiez introduire. Mais vous avez tout pouvoir, à ce que je vois. — Vous ne parlez, pas proprement me ditil. Nous n’introduisons pas les péchés, nous ne faisons que les remarquer. J’ai déjà bien reconnu deux ou trois fois que vous n’êtes pas bon scolastique. — Quoiqu’il en soit, mon Père, voilà mon doute bien, résolu, j Mais j’en ai. un autre encore à vous proposer. C’est que je ne sais comment vous pouvez faire quand les Pères sont contraires, au sentiment de quelqu’un de vos casuistes.

— Vous l’entendez bien peu, me dit-il. Les Pères étaient bons pour la morale de leur temps ; mais ils sont trop éloignés pour celle du nôtre. Ce ne sont plus eux qui la règlent, ce sont les nouveaux casuistes. Ecoutez Notre Père Cellot, qui. suit en cela notre fameux Père Reginaldus : « Dans les

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« questions de morale les nouveaux casuistes sont préfé- « râbles aux anciens Pères, quoiqu’ils fussent plus proches « des Apôtres ». Et c’est en suivant cette maxime que Diana parle de cette sorte : « Les Bénéficiers sont-ils obligés de « restituer leur revenu dont ils disposent mal ? Les anciens « disaient que oui ; mais les nouveaux disent que non : ne ce quittons donc pas cette opinion, qui décharge de l’obli- « gation de restituer ». — Voilà de belles paroles, lui dis-je, et pleines de consolations pour bien du monde. — Nous laissons les Pères, me dit-il, à ceux qui traitent la Positive; mais, pour nous qui gouvernons les consciences, nous les lisons peu, et ne citons dans nos écrits que les nouveaux casuistes. Voyez Diana qui a furieusement écrit ; il a mis à l’entrée de ses livres la liste des auteurs qu’il rapporte. 11 y en a 296, dont le plus ancien est depuis 80 ans. — Cela est donc venu au monde depuis votre Société ? lui dis-je. — Environ, me répondit-il. — C’est-à-dire, mon Père, qu’à votre arrivée on a vu disparaître Saint Augustin, Saint Chrysostome, Saint Ambroise, Saint Jérôme, et les autres pour ce qui esT de la morale. Mais au moins que je sache les noms de ceux qui leur ont succédé; qui sont-ils ces nouveaux auteurs? — Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il ; c’est Villalobos, Conink, Llamas, Achokier, Dealkozer, Dellacruz, Vera-Cruz, Ugolin, Tambourin, Fernandez, Martinez, Suarez, Henriquez, Vasquez, Lopez, Gomez, Sanchez, De Vechis, de Grassis, De Grassalis, De Pitigianis, De Graphaejs, Squilanti, Bizozeri, Barcola, De Bobadilla, Simancha, Perez de Lara, Aldretta, Lorca, De Scarcia, Quaranta, Scophra, Pedrezza, Cabrezza, Bisbe, Dias, De Clavasio, Villagut, Adam à Manden, Iribarne, Binsfeld Volfangi à Vorberg, Vosthery, Streuesdorf. — O mon Père, lui dis-je tout effrayé, tous ces gens-là étaient-ils chrétiens? — Comment, chrétiens? me répondit-il. Ne vous disais-je pas que ce sont les seuls par

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lesquels nous gouvernons aujourd’hui la chrétienté » ? Cela me fit pitié ; mais je ne lui en témoignai rien, et lui demandai seulement si tous ces auteurs-là étaient Jésuites. « Non, me dit-il ; mais il n’importe ; ils n’ont pas laissé de dire de bonnes choses. Ce n’est pas que la plupart ne les aient prises ou imitées des nôtres ; mais nous ne nous piquons pas d’honneur ; outre qu’ils citent nos Pères à toute heure, et avec éloge ; voyez Diana, qui n’est pas de notre Société : quand il parle de Vasquez, il l’appelle le Phénix des esprits. Et quelquefois il dit « que Vasquez seul lui est autant que « tout le reste des hommes ensemble, instar omnium ». Aussi tous nos Pères se servent fort souvent de ce bon Diana, car, si vohs entendez bien notre doctrine de la probabilité, vous verrez bien que cela n’y fait rien. Au contraire, nous avons bien voulu que d’autres que les Jésuites puissent rendre leurs opinions probables, afin qu’on ne puisse pas nous les imputer toutes. Et ainsi, quand quelque auteur que ce soit en a avancé une, nous avons droit de la prendre, si nous le voulons, par la doctrine des opinions probables, et nous n’en sommes pas les garants quand l’auteur n’est pas de notre corps. — J’entends tout cela, lui dis-je. Je vois bien par là que tout est bien venu chez vous hormis les anciens Pères, et que vous êtes les maîtres de la campagne : vous n’avez plus qu’à courir.

« Mais je prévois trois ou quatre grands inconvénients, et de puissantes barrières qui s’opposeront à votre course. — Eh quoi? me dit le Père, tout étonné. — C’est, lui répondisje, l’Écriture sainte, les papes et les conciles, que vous ne pouvez démentir, et qui sont tous dans la voie unique de l’Évangile. — Est-ce là tout ? me dit-il. Vous m’avez fait peur. Croyez-vous qu’une chose si visible n’ait pas été prévue, et que nous n’y ayons pas pourvu ? Vraiment je vous admire de penser que nous soyons opposés à l’Écriture,

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aux papes, ou aux conciles. Il faut que je vous éclaircisse du contraire. Je serais bien marri que vous crussiez que nous manquons à ce que nous leur devons. Vous avez sans doute pris cette pensée de quelques opinions de nos Pères, qui paraissent- choquer leurs décisions, quoique cela ne soit pas. Mais, pour en entendre l’accord, il faudrait avoir plus de loisir. Je souhaite que vous ne demeuriez pas mal édifié de noüs. Si vous voulez que nous nous revoyons demain, je vous en donnerai l’éclaircissement ».

Voilà la fin de cette conférence, qui sera celle de cet entretien ; aussi en voilà bien assez pour une lettre. Je m’assure que vous en serez satisfait en attendant la suite.

Je suis, etc.

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ÉCRITE A UN PROVINCIAL

PAR UN DE SES AMIS

De Paris, ce 10 avril 1656.

Monsieur,

Je vous ai dit à la fin de ma dernière lettre que ce bon Père Jésuite m’avait promis de m’apprendre de quelle sorte les casuistes accordent les contrariétés qui se rencontrent entre leurs opinions et les décisions des papes, des conciles et de l’Écriture. Il m’en a instruit en effet dans ma seconde visite, dont voici le récit. Je le ferai1 plus exactement que l’autre. Car j’y portai des tablettes pour marquer les citations des passages, et je fus bien fâché de n’en avoir point apporté dès la première fois. Néanmoins, si vous êtes en peine de quelqu’un de ceux que je vous ai cités dans l’autre lettre, faites-le-moi savoir ; je vous satisferai facilement.

Ce bon Père me parla donc de cette sorte : « Une des

* 1. A partir des mots je le ferai , la fin de l’alinéa a été supprimée dans l’édition de 1659 et dans celles qui font suivie. Dans ce passage retranché, Pascal regrette de n’avoir pas indiqué les sources des citations de sa cinquième lettre. Cette omission ayant été réparée dès l’édition de 1657, il n’est pas étonnant qu’on ait supprimé les lignes par lesquelles l’auteur y faisait allusion.

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manières dont nous accordons ces contradictions apparentes est par l’interprétation, de quelque terme. Par exemple, le pape Grégoire XIV a déclaré que les assassins sont indignes de jouir de l’asile des églises, et qu’on les en doit arracher. Cependant nos 24 vieillards disent en la page 660 « que tous ceux qui tuent en trahison ne doivent pas « encourir la peine de cette bulle ». Cela vous paraît être contraire ; mais on l’accorde en interprétant le mot d’assassin comme ils font par ces paroles : « Les assassins ne « sont-ils pas indignes de jouir du privilège des églises? « Oui par la bulle de Grégoire XIV. Mais nous entendons « par le mot d’assassins ceux qui ont reçu de l’argent pour « tuer quelqu’un en trahison. D’où il arrive que ceux qui « tuent sans en recevoir aucun prix, mais seulement pour < obliger leurs amis, ne sont pas appelés assassins ». De même il est dit dans l’Évangile : Donnez V aumône de votre superflu. Cependant plusieurs casuistes ont trouvé moyen de décharger les personnes les plus riches de l’obligation de donner l’aumône. Cela vous paraît encore contraire, mais on en fait voir facilement l’accord en interprétant le mot de superflu en sorte qu’il n’arrive presque jamais que personne en ait. Et c’est ce qu’a fait le docte Vasquez en cetle sorte dans son traité de Y Aumône, c. 4 : « Ce que les personnes « du monde gardent pour relever leur condition et celle de « leurs parents n’est pas appelé superflu. Et c’est pourquoi ce à peine trouvera-t-on qu’il y ait jamais de superflu dans cc les gens du monde, et non pas même dans les rois ».

« Aussi Diana, ayant rapporté ces mêmes paroles de Vasquez, car il se fonde ordinairement sur nos Pères, il en conclut fort bien « que dans la question : si les riches sont « obligés de donner l’aumône de leur superflu, encore que « l’affirmative fût véritable, il n’arrivera jamais, ou presque « -’amais qu’elle oblige dans la pratique ».

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— Je vois bien, mon Père, que cela suit de la doctrine de Vasquez. Mais que répondrait-on si on m’objectait qu’afin de faire son salut il serait donc aussi sûr1, selon Vasquez, d’avoir assez d’ambition pour n’avoir point de superflu qu’il est sûr selon l’Évangile de n’avoir point d’ambition pour donner l’aumône de son superflu ? — 11 faudrait répondre, me dit-il, que toutes ces deux voies sont sûres selon le même Évangile, l’une selon l’Évangile dans le sens le plus littéral et le plus facile à trouver; l’autre selon le même Évangile interprété par Vasquez. Vous voyez par là l’utilité des interprétations.

c Mais, quand les termes sont si clairs qu’ils n’en souffrent aucune, alors nous nous servons de la remarque des circonstances favorables, comme vous verrez par cet exemple. Les Papes ont excommunié les religieux qui quittent leur habit, et nos 24 vieillards ne laissent pas dç parler en cette sorte p. 704 : « En quelles occasions un religieux « peut-il quitter son habit sans encourir l’excommunica- « tion » ? Il en rapporte plusieurs, et entre autres celles-ci : «: S’il le quitte pour une cause honteuse, comme q>our aller « filouter, ou pour aller incognito en des lieux de débau- « ches, le devant bientôt reprendre ». Aussi il est visible que les bulles ne parlent point de ces cas-là ».

J’avais peine à croire cela, et je priai le Père de me le montrer dans l’original; et je vis que le chapitre où sont ces paroles est intitulé : Pratique selon V école de la Société de Jésus, Praxis ex societatis Jesu Scola ; et j’y vis ces mots : Si habilum dimitat ut furetur occulte , vel fornicetur. Et il me montra la même chose dans Diana, en ces termes : Ut eat incognilus ad lupanar . Et d’où vient, mon Père, qu’ils les

1. Var. (1659 et s.): « aussi sûr de ne point donner l’aumône, pourvu qu’on ait assez d’ambition pour n’avoir point de surperflu, qu’il est sûr, selon l’Évangile, de n’avoir point d’ambition, afin d’avoir du superflu pour en pouvoir donner l’aumône ».

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ont déchargés de l’excommunication en cette rencontre? — Ne le comprenez-vous pas? me dit-il. Ne voyez-vous pas quel scandale ce serait de surprendre un religieux en cet état avec son habit de religion ? Et n’avez-vous point ouï parler, continua-t-il, comment on répondit à la première bulle Contra solicitantes , et de quelle sorte nos 24, dans un chapitre aussi de la Pratique de Vècole de notre Société , expliquent la bulle de Pie V Contra Clericos , etc. — Je ne sais ce que c’est que tout cela, lui dis-je. — Vous ne lisez donc guère Escobar, me dit-il. — Je ne l’ai que d’hier, mon Père, Et même j’eus de la peine à le trouver. Je ne sais ce qui est arrivé depuis peu qui fait que tout le monde le cherche. — Ce que je vous disais, repartit le Père, est en la p. 117. Voyez-le en votre particulier. Vous y trouverez un bel exemple de la manière d’interpréter favorablement les bulles ». Je le vis, pn effet, dès le soir même; mais je n’ose vous le rapporter, car c’est une chose effroyable.

Le bon Père continua donc ainsi : « Vous entendez bien maintenant comment on se sert des circonstances favorables. Mais il y en a quelquefois de si précises qu’on ne peut accorder par là les contradictions. De sorte que ce serait bien alors que vous croiriez qu’il y en aurait. Par exemple, trois papes ont décidé que les religieux qui sont obligés par un vœu particulier à la vie quadragésimale n’en sont pas dispensés, encore qu’ils soient faits évêques. Et cependant Diana dit « que nonobstant leur décision, ils en sont dispensés ». — Et comment accorde-t-il cela? lui dis-je. — C’est, répliqua le Père, par la plus subtile de toutes les nouvelles méthodes et par le plus fin de la probabilité. Je vais vous l’expliquer. C’est que, comme vous le vîtes l’autre jour, l’affirmative et la négative de la plupart des opinions ont chacune quelque probabilité, au jugement de nos docteurs, et assez pour être suivies avec sûreté de conscience. Ce

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n’est pas que le pour et le contre soient ensemble véritables dans le même sens, cela est- impossible; mais c’est seulement qu’ils sont probables et sûrs par conséquent.

Sur ce principe Diana, notre bon ami, parle ainsi en la part. 5, tr. 13, r. 39 : « Je réponds à la décision de ces trois « papes, contraire à mon opinion, qu’ils ont parlé de la <t sorte en s’attachant à l’affirmative, laquelle en effet est « probable, à mon jugement même; mais il ne s’ensuit « pas de là que la négative n’ait aussi sa probabilité ». Et, dans le même traité, r. 65, sur un autre sujet dans lequel il est encore d’un sentiment contraire à un pape, il parle ainsi : « Que le Pape l’ait dit comme chef de l’Église, je le <t veux; mais il ne l’a fait que dans l’étendue de la sphère « de prohabilité de son sentiment ». Or vous voyez bien que ce n’est pas blesser les sentiments des papes (on ne le souffrirait pas à Rome, où Diana est en un si haut crédit), car il ne dit pas que ce que les papes ont décidé ne soit pas probable; mais, en laissant leur opinion dans toute la sphère de probabilité, il ne laisse pas de dire que le contraire est aussi probable. — Gela est très respectueux, lui dis-je. — Et cela est plus subtil, ajouta-t-il, que la réponse que fit le Père Bauny quand on eut censuré ses livres àRome.Garil lui échappa d’écrire contre Monsieur Rallier qui le persécutait alors furieusejnent: Qu'a de commun la censure deRome avec celle de France ? Vous voyez assez parla que, soit par l’interprétation des termes, soit parla remarque des circonstances favorables, soit enfin par la double probabilité du pour et du contre, on accorde toujours ces contradictions prétendues, qui vous étonnaient auparavant, sans jamais blesser les décisions del’Écriture, des conciles ou des papes, comme vous levoyez. — Mon Révérend Père, lui dis-je, que l’Église1 est heu-

l. Var. (1659 et s.) : « que le monde est heureux de vous avoir pour maîtres » 1

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de vous avoir pour défenseurs ! Que ces probabilités sont utiles ! Je ne savais pourquoi vous aviez pris tant de soin d’établir qu’un seul docteur, s'il est grave , peut rendre une opinion probable ; que le contraire peut l’être aussi, et qu’alors on peut choisir du pour et du contre celui qui agrée le plus, encore qu’on ne le croie pas véritable, et avec tant de sûreté de conscience qu’un confesseur qui refuserait de donner l’absolution, sur la foi de ces casuistes, serait en état de damnation. D’où je comprends qu’un seul casuiste peut à son gré faire de nouvelles règles de morale, et disposer selon sa fantaisie de tout ce qui regarde la conduite de l’Église. — Il faut, me dit le Père, apporter quelque tempérament à ce que vous dites. Apprenez bien ceci. Voici notre méthode, où vous verrez le progrès d’une opinion nouvelle depuis sa naissance jusqu’à sa maturité.

D’abord le docteur grave qui l’a inventée l’expose au monde, et la jette comme une semence pour prendre racine. Elle est encore faible en cet état; mais il faut que le temps la mûrisse peu à peu. Et c’est, pourquoi Diana, qui en a introduit plusieurs, dit en un endroit : « J’avance cette opi- « nion, mais, parce qu’elle est' nouvelle, je la laisse mûrir « au temps : rélinquo tempori maturandam ». Ainsi, en peu d’années, on la voit insensiblement s’affermir ; et après un temps considérable, elle se trouve autorisée par la tacite approbation de l’Église, selon cette grande maxime du Père Bauny, « qu’une opinion étant avancée par quelques (( casuistes, et l’Église ne s’y étant point opposée, c’est un c: témoignage qu’elle l’approuve ». Et c’est en effet par ce principe qu’il autorise un de ses sentiments dans son traité 6, p. 312. — Eh quoi 1 lui dis-je, mon Père, l’Église à ce compte-là, approuverait donc tous les abus qu’elle souffre, et toutes les erreurs des livres qu’elle ne censure point? — Disputez, me dit-il, contre le P. Bauny. Je vous

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fais un récit, et vous contestez contre moi. Il ne faut jamais disputer sur le fait. Je vous disais donc que, quand le temps a ainsi mûri une opinion, alors elle est probable tout à fait et sûre. Et de là vient que le docte Garamouël, dans la lettre où il adresse à Diana sa Théologie fondamentale , dit que ce grand « Diana a rendu plusieurs opinions probables qui ne « l’étaient pas auparavant, quæantea non erant; et qu’ainsi « on ne pèche plus en" les suivant, au, lieu qu’on péchait « auparavant, jam non peccant licet ante peccaverint ».

— En vérité, mon Père, lui dis-je, il y a bien à profiter auprès de vos docteurs. Quoi I de deux personnes qui font les memes choses, celui qui ne sait pas leur doctrine pèche, celui qui la sait ne pèche pas ? Elle est donc tout ensemble instructive et justifiante. La loi de Dieu faisait des prévaricateurs, selon saint Paul ; et celle-ci fait qu’il n’y a presque que des innocents. Je vous supplie, mon Père, de m’en bien informer ; je ne vous quitterai point que vous ne m’ayez dit les principales maximes que vos casuistes ont établies.

— Hélas ! me dit le Père, notre principal but aurait été de n’établir point d’autres maximes que celles de l’Évangile dans toute leur sévérité ; et l’on voit assez par le règlement de nos mœurs que, si nous> souffrons quelque relâchement dans les autres, c’est plutôt par condescendance que par dessein. Nous y sommes forcés. Les hommes sont aujourd’hui tellement corrompus que, ne pouvant les faire venir à nous* il faut bien que nous allions à eux. Autrement ils nous quitteraient ; ils feraient pis, ils s’abandonneraient entièrement. Et c’est pour les retenir que nos casuistes ont considéré les vices auxquels on est le plus porté dans toutes les conditions, afin d’établir des maximes si douces, sans toutefois blesser la vérité, qu’on serait de difficile composition si l’on n’en était content. Car le dessein capital que notre Société a pris pour le bien de la religion est de ne

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rebuter qui que ce soit pour ne pas désespérer le monde.

Nous avons donc des maximes pour toutes sortes de personnes, pour les bénéficiers, pour les prêtres, pour les religieux, pour les gentilshommes, pour les domestiques, pour les riches, pour ceux qui sont dans le commerce, pour ceux qui sont mal dans leurs affaires, pour ceux qui sont dans l’indigence, pour les femmes dévotes, pour celles qui ne le sont pas, pour les gens mariés, pour les gens déréglés. Enfin rien n’a échappé à leur prévoyance. — C’est-à-dire, lui dis-je, qu’il y en a pour le clergé, la noblesse et le tiers état. Me voici bien disposé à les entendre.

— Commençons, dit le Père, par les bénéficiers. Vous savez quel trafic on fait aujourd’hui des bénéfices, et que, s’il fallait s’en rapportera ce que saint Thomas et les anciens en ont écrit, il y aurait bien des simoniaques dans l’Église, et c’est pourquoi il a été fort nécessaire que nos Pères aient tempéré les choses par leur prudence, comme ces paroles de Valentia, qui est l’un des quatre animaux d’Escobar, vous l’apprendront. C’est la conclusion d’un long discours, où il en donne plusieurs expédients, dont voici le meilleur à mon avis. C’est en la p. 2042 du tome 3 : « Si l’on donne un bien temcc porel pour un bien spirituel (ç’est-à-dire de l’argent pour cc un bénéfice), et qu’on donne l’argent comme le prix du « bénéfice, c’est une simonie visible. Mais, si on le donne « comme le motif qui porte la volonté du bénéficier à le « résigner1, non tanquam pretium beneficii , sed tanquam « motivum ad resignandum , ce n’est point simonie, encore « que celui qui résigne considère et attende l’argent comme

1. A partir de 1659 la résignation est remplacée par la collation de bénéfice, ce qui donne la variante suivante: « qui porte la volonté du collateur à le conférer... (citation supprimée), ce n’est point simonie, encore que celui qui le confère considère et attende l’argent comme la fin principale d.

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c< sa fin principale ». Tanneras, qui est encore de notre Société, dit la même chose dans son tome 3, p. 1519, quoiqu’il avoue « que Saint Thomas y est contraire en ce qu’il « enseigne absolument que c’est toujours simonie de don- <r ner un bien spirituel pour un temporel, si le temporel en « est la fin ». Par ce moyen, nous empêchons une infinité de simonies. Car qui serait assez méchant pour refuser, en donnant de l’argent pour un bénéfice, de porter son intention à le donner comme un motif qui porte le bénéficier à le résigner, au lieu de le donner comme le prix du bénéfice ? Personne n’est assez abandonné de Dieu pour cela. — Je demeure d’accord, lui dis-je, que tout le monde a des grâces suffisantes pour faire un tel marché. — Cela est assuré, repartit le Père.

Voilà comment nous avons adouci les choses à l’égard des bénéficiers. Quant aux prêtres, nous avons plusieurs maximes qui leur sont assez favorables. Par exemple celle-ci de nos 24, p. 143 : « Un prêtre qui a reçu de l’argent pour dire « une messe peut-il recevoir de nouvel argent sur la même <( messe ? Oui, dit Filiutius, en appliquant la partie du « sacrifice qui lui appartient comme prêtre à celui qui le « paye de nouveau, pourvu qu’il n’en reçoive pas autant que « pour une messe entière, mais seulement pour une partie, « comme pour un tiers de messe ».

— Certes, mon Père, voici une de ces rencontres où le pour et le contre sont bien probables. Car ce que vous dites ne peut manquer de l’être après l’autorité de Filiutius et d’Escobar. Mais, en le laissant dans la sphère de probabilité, on pourrait bien, ce me semble, dire aussi le contraire, et l’appuyer par ces raisons. Lorsque l’Église permet aux prêtres qui sont pauvres de recevoir de l’argent pour leurs messes, parce qu’il est bien juste que ceux qui servent à l’autel vivent de l’autel, elle n’entend pas pour cela qu’ils

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échangent le sacrifice pour de l’argent, et encore moins qu’ils se privent eux-mêmes de toutes les grâces qu’ils en doivent tirer les premiers. Et je dirais encore « que les « Prêtres, selon Saint Paul, sont obligés d’offrir le sacrifice « premièrement pour eux-mêmes, et puis pour le peuple »; et qu’ainsi il leur est bien permis d’en associer d’autres au fruit du sacrifice, mais non pas de renoncer eux-mêmes volontairement à tout le fruit du sacrifice et de le donner à un autre pour un tiers de messe, c’est-à-dire pour 4 ou 5 sols. En vérité, mon Père, pour peu que je fusse grave , je i rendrais cette opinion probable. — Vous n’y auriez pas grande peine, me dit-il, celle-là Test visiblement. La difficulté était de trouver de la probabilité dans le contraire, et c’est ce qui n’appartient qu’aux grands hommes. Le P. Bauny y excelle. Il y a du plaisir de voir ce savant casuiste pénétrer dans le pour et le contre d’une même question qui regarde encore les prêtres, et trouver raison partout, tant il est ingénieux et subtil. Il dit en un endroit, c’est dans le traité 10, p. 474 : « On ne peut pas faire une loi qui obligeât « les curés à dire la messe tous les jours, parce qu’une telle « loi les exposerait indubitablement, haud dubie, au péril « delà dire quelquefois en péché mortel ». Et néanmoins, dans le même traité 10, p. 441, il dit que « les prêtres qui « ont reçu de l’argent pour dire la messe tous les jours, la « doivent dire tous les jours, et qu’ils ne peuvent pas s’excuse ser sur ce qu’ils ne sont pas toujours assez bien préparés « pour la dire, parce qu’on peut toujours faire l’acte de con- « trition ; et que, s’ils y manquent, c’est leur faute, et non « pas celle de celui qui leur fait dire la messe ». Et, pour lever les plus grandes difficultés qui pourraient les en empêcher, il résoud' ainsi cette question dans le même traité, qu. 32, p. 457 : « Un prêtre peut-il dire la messe le même jour « qu’il a commis un péché mortel, et des plus criminels, en

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« se confessant auparavant ? Non, dit Villalobos, à cause de « son impureté ; mais Sancius dit que oui, et sans aucun « péché, et je tiens son opinion sûre, et qu’elle doit « être suivie dans la pratique : et tuta et sequenda in « praxi ».

— Quoi ! mon Père, lui dis-je, on doit suivre cette opinion dans la pratique ? Un prêtre qui serait tombé dans un tel désordre oserait-il s’approcher, le même jour, de l’autel, sur la parole du P. Bauny, et ne devrait-il pas plutôt déférer aux anciennes lois de l’Église, qui excluaient pour jamais du sacrifice les prêtres qui avaient commis des péchés de cette sorte, qu’aux nouvelles opinions des casuistes qui les y admettent le jour même qu’ils y sont tombés ? — Vous n'avez point de mémoire, dit le Père. Ne vous appris-je pas l’autre fois que « l’on ne doit pas suivre dans la morale les « anciens Pères, mais les nouveaux casuistes », selon nos Pères Cellot et Reginaldus ? — Je m’en souviens bien, lui répondis-je. Mais il y a plus ici, car il y a des lois de l’Église. — Vous avez raison, me dit -il ; mais c’est que vous ne savez pas encore cette belle maxime de nos Pères, a que les lois « de l’Église perdent leur force quand on ne les observe « plus cumjam dessuetudine abierunt », comme dit Filliutius, tom. 2, tr, 25, n. 33. Nous voyons mieux que les anciens les nécessités présentes de l’Église. Si on était si sévère à exclure les prêtres de l’autel, vous comprenez bien qu’il n’y aurait pas un si grand nombre de messes. Or la pluralité des messes apporte tant de gloire à Dieu et tant d’utilité aux âmes que j’oserais dire avec notre Père Cellot, dans son livre de la Hiérarchie , p. 614, impression de Rouen, qu’il n’y aurait pas trop de prêtres « quand non d seulement tous les hommes et les femmes, si cela se « pouvait, mais que les corps insensibles et les bêtes a. brutes mêmes, bruta animalia , seraient changés en prê-

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« très pour célébrer la messe ». Je fus si surpris de la bizarrerie de cette imagination, que je ne pus rien dire, de sorte qu’il continua ainsi :

« Mais en voilà assez pour les prêtres, je serais trop long ; venons aux religieux. Comme leur plus grande difficulté est en l’obéissance qu’ils doivent à leurs supérieurs, écoutez l’adoucissement qu’y apportent nos Pères. C’est Castrus Palaüs, de notre Société, Op. Mor., p. 1, disp. 2, page 6 : « Il est hors de dispute, non est controversia , que le « religieux qui a pour soi une opinion probable n’est point « tenu d’obéir à son supérieur, quoique l’opinion du « supérieur soit la plus probable. Car alors il est permis « au religieux d’embrasser celle qui lui est la plus agréable, « quæ sibi gratior fuerit , comme le dit Sanchez. Et, encore « que le commandement du supérieur soit juste, cela ne « vous oblige pas de lui obéir, car il n’est pas juste de « tous points et en toutes manières, non undequaque juste « præcipit , mais seulement probablement, et ainsi vous « n’êtes engagé que probablement à lui obéir, et vous en « êtes probablement dégagé : probabiliter obligatus et pro- « habiliter deobligatus ». Certes, mon Père, lui dis-je, on ne saurait trop estimer un si beau fruit de la double probababilité. — Elle est de grand visage, me dit-il; mais abrégeons. Je ne vous dirai plus que ce trait de notre célèbre Molina en faveur des religieux qui sont chassés de leurs couvents pour leurs désordres. Notre Père Escobar le rapporte à la page 705 en ces termefc : <a Molina assure qu’un « religieux chassé de son monastère n’est point obligé de se c corriger pour y retourner, et qu’il n’est plus lié par son « vœu d’obéissance ».

— Voilà, mon Père, lui dis-je, les ecclésiastiques bien à leur aise. Je vois bien que vos casuistes les ont traités favorablement. Ils y ont agi comme pour eux-mêmes. J’ai bien

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peur que les gens des autres conditions ne soient pas si bien traités. Il fallait que chacun fit pour soi.’ — Ils n’auraient pas mieux fait eux-mêmes, me repartit le Père ; on a agi pour tous avec une pareille charité, depuis les plus grands jusqu’aux moindres. Et vous m’engagez, pour vous le montrer, à vous dire nos maximes touchant les valets.

Nous avons considéré à leur égard la peine qu’ils ont, quand ils sont gens de conscience, à servir des maîtres débauchés. Car, s’ils ne font tous les messages où ils les emploient, ils perdent leur fortune, et s’ils leur obéissent, ils en ont du scrupule. Et c’est pour les en soulager que nos 24 Pères, dans la p. 77, ont marqué les services qu’ils peuvent rendre en sûreté de conscience. En voici quelques-uns : « Porter des lettres et des présents, ouvrir les « portes et les fenêtres, aider leur maître à monter à la « fenêtre, tenir l’échelle pendant qu’il y monte : tout cela « est permis et indifférent. Il est vrai que, pour tenir « l’échelle, il faut qu’ils soient menacés plus qu’à l’ordinaire « s’ils y manquaient. Car c’est faire injure au maître d’une « maison d’y entrer par la fenêtre ».

Voyez- vous combien cela est judicieux? — Je n’attendais rien moins, lui dis-je, d’un livre tiré de 24 Jésuites. — Mais, ajouta le Père, notre P. Bauny a encore bien appris aux valets à rendre tous ces devoirs-là innocemment à leurs maîtres, en faisant qu’ils portent leur intention, non pas aux péchés dont ils sont les entremetteurs, mais seulement au gain qui leur en revient. C’est ce qu’il a bien expliqué dans sa Somme des péchés, en la page 710 de la première impression : « Que les Confesseurs, dit-il, remarquent bien « qu’on ne peut absoudre les valets qui font des messages « déshonnêtes, s’ils consentent aux péchés de leurs maîtres;

« mais il faut dire le contraire, s’ils le font pour leur com- « modité temporelle ». Et cela est bien facile à faire, car

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pourquoi s’obstineraiept-ils à consentir à des péchés dont ils n’ont que la peine ?

Et le même P. Bauny a encore établi cette grande maxime en faveur de ceux qui ne sont pas contents de leurs gages. C’est dans sa Somme , p. 213 et 214 de la sixième édition : « Les valets qui se plaignent de leurs gages peuvent- « ils d’eux-mêmes les croître en se garnissant les mains « d’autant de bien appartenant à leurs maîtres comme ils « s’imaginent en être nécessaire pour égaler lesdits gages « à leur peine ? Ils le peuvent en quelques rencontres, <( comme lorsqu’ils sont si pauvres en cherchant condition c qu’ils ont été obligés d’accepter l’offre qu’on leur a faite, « et que les autres valets de leur sorte gagnent davantage « ailleurs ».

— Voilà justement, mon Père, lui dis-je, le passage de Jean d’Alba.

— Quel Jean d’Alba ? dit le Père. Que voulez-vous dire ? — Quoi î mon Père, ne vous souvenez-vous plus de ce qui se passa en l’année 1647 ? Et où étiez-vous donc alors ? — J’enseignais, dit-il, les cas de conscience en un de nos collèges assez éloigné de Parisv — Je vois donc bien, mon Père, que vous ne savez pas cette histoire ; il faut que je vous la dise. C’était une personne d’honneur qui la contait l’autre jour en un lieu où j’étais. Il nous disait que ce Jean d’x\lba, servant vos Pères du Collège de Clermont de la rue Saint-Jacques, et n’étant pas satisfait de ses gages, déroba quelque chose pour se récompenser, qu’ensuite vos Pères le firent mettre en prison, l’accusant de vol domestique, et que le procès en fut rapporté au Châtelet, le 6e jour d’avril 1647, si j’ai bonne mémoire. Car il nous marqua toutes ces particularités-là, sans quoi à peine Faurait-on cru. Ce malheureux, étant interrogé, avoua qu’il avait pris quelques plats d’étain à vos Pères, mais qu’il ne les avait pas volés

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pour cela, rapportant pour sa justification cette doctrine du Père Bauny qu’il présenta aux juges avec un écrit d’un de vos Pères, sous lequel il avait étudié les cas de conscience, qui lui avait appris la même chose. Sur quoi Monsieur de Montrouge, qui est un des plus considérés de cette compagnie, opina, et dit <c qu’il n’était pas d’avis que, sur des <t écrits de ces Pères contenant une doctrine illicite, permet cieuse et contraire à toutes les lois naturelles, divines et « humaines, capables de renverser toutes les familles, et « d’autoriser tous les vols domestiques, on dût absoudre « cet accusé, mais qu’il était d’avis que ce trop fidèle dis- <a ciple fut fouetté devant la porte du collège par la main « du bourreau, lequel en même temps brûlerait les écrits « de ces Pères traitant du larcin, et défense à eux de plus « enseigner une telle doctrine, sur peine de la vie ».

On attendait la suite de cet avis, qui fut fort approuvé, lorsqu’il arriva un incident qui fit remettre le jugement de ce procès. Mais, cependant, le prisonnier disparut, on ne sait comment, sans qu’on parlât plus de cette affaire-là, de sorte que Jean d’Alba sortit, et sans rendre sa vaisselle.

Voilà ce qu’il nous dit, et il ajoutait à cela que l’avis de M. de Montrouge est aux registres du Châtelet, où chacun le peut voir. Nous prîmes plaisir à ce compde

— À quoi vous amusez-vous ? dit le Père. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Je vous parle des maximes de nos casuistes ; j’étais prêt à vous parler de celles qui regardent les gentilshommes, et vous m’interrompez par des histoires

i. Compte et conte , qui sont étymologiquement le même mot (un conte étant le compte des faits qui se sont passés), s’employaient Indifféremment au xvi° siècle. Nous avons donc conservé compte , que donnait notre exemplaire, comme vestige de l’ancienne orthographe.

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hors de propos. — Je ne vous le disais qu’en passant, lui dis-je, et aussi pour vous avertir d’une chose importante sur ce sujet, que je trouve que vous avez oubliée en établissant votre doctrine de la probabilité. — Eh quoi 1 dit le Père ; que pourrait-il y avoir de manque après tant d’habiles gens qui y ont passé? — C’est, lui répondis-je, que vous avez bien mis ceux qui suivent vos opinions probables en assurance à l’égard de Dieu et de la conscience, car, à ce que vous dites, on est en sûreté de ce côté-là en suivant un docteur grave. Vous les avez encore mis en assurance du côté des confesseurs, car vous avez obligé les prêtres à les absoudre, sur une opinion probable, à peine de péché mortel. Mais vous ne les avez point mis en assurance du côté des juges, de sorte qu’ils se trouvent exposés au fouet et à la potence en suivant vos probabilités. C’est un défaut capital que cela. — Vous avez raison, dit le Père, vous me faites plaisir. Mais c’est que nous n’avons pas autant de pouvoir sur les magistrats que sur les confesseurs, qui sont obligés de se rapporter à nous pour les cas de conscience, car c’est nous qui en jugeons souverainement. — J’entends bien, lui dis-je ; mais, si d’une part vous êtes les juges des confesseurs, n’êtes-vous pas de l’autre les confesseurs des juges? Votre pouvoir est de grande étendue : obligez-les d’absoudre les criminels qui ont une opinion probable, à peine d'être exclus des sacrements, afin qu’il n’arrive point, au grand mépris et scandale de la probabilité, que ceux que vous rendez innocents dans la théorie ne soient fouettés et pendus dans la pratique. Sans cela, comment trouveriezvous des disciples ? — Il faudra y songer, me dit-il ; cela n’est pas à négliger. Je le proposerai à notre P. Provincial. Vous pouviez néanmoins réserver cet avis à un autre temps, sans interrompre ce que j’ai à vous dire des maximes que nous avons établies en faveur des gentilshommes, et je ne

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ÉCRITE A UN PROVINCIAL

PAR UN DE SES AMIS

De Paris, ce 25 avril 1656.

Monsieur, ^

Après avoir apaisé le bon Père, dont j’avais un peu troublé le discours par l’Jiistoire de Jean d’Alba, il le reprit sur l’assurance que je lui donnai de ne lui en plus faire de semblables, et il me parla des maximes de ses casuites touchant les gentilshommes à peu près en ces termes :

« Vous savez, me dit-il, que la passion dominante des personnes de cette condition est ce point d’honneur qui les engage à toute heure à des violences qui paraissent bien contraires à la piété chrétienne, de sorte qu’il faudrait les exclure presque tous de nos confessionnaux, si nos Pères n’eussent un peu relâché de la sévérité de la religion pour s’accommoder à la faiblesse des hommes. Mais, comme ils voulaient demeurer attachés à l’Évangile par leur devoir envers Dieu, et aux gens du monde par leur charité pour le prochain, ils ont eu besoin de toute leur lumière pour trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant de justesse qu’on put maintenir et réparer son honneur p§r les moyens dont on se sert ordinairement dans le monde,

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sans blesser néanmoins sa conscience, afin de conserver tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence que la piété et l’honneur.

Mais, autant que ce dessein était utile, autant l'exécution» en était pénible. Car je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de cette entreprise. — Elle m’étonne, lui dis-je. — Elle vous étonne? me dit-il, je le crois. Elle en étonnerait bien d’autres. Ignorez-vous que d’une part la loi de l’Évangile ordonne de ne point rendre le mal pour le mal , et d'en laisser la vengeance à Dieu , et que de l’autre les lois du monde défendent de souffrir les injures sans en tirer raison soi-même, et souvent par la mort de ses ennemis? Avez-vous jamais rien vu qui paraisse plus contraire? Et cependant, quand je vous dis que nos Pères ont accordé ces choses, vous me dites simplement què cela vous étonne. — Je ne m’expliquais pas assez, mon Père. Je tiendrais la chose impossible si, après ce que j’ai vu de vos Pères, je ne savais qu’ils peuvent faire facilement ce qui est impossible aux autres hommes. C’est ce qui me fait croire qu’ils en ont bien trouvé quelque moyen, que j’admire sans le connaître, et que je vous prie de me déclarer.

— Puisque vous le prenez ainsi, me dit-il, je ne puis vous le refuser. Sachez donc que ce principe merveilleux est notre grande méthode de diriger l'intention , dont l’importance est telle dans notre morale que j’oserais quasi la comparer à la doctrine de la probabilité. Vous en avez vu quelques traits en passant dans de certaines maximes que je vous ai dites. Car, lorsque je vous ai fait entendre comment les valets peuvent faire en conscience de certains messages fâcheux, n’avez-vous pas pris garde que c’était seulement en détournant leur intention du mal dont ils sont les entremetteurs pour la porter au gain qui leur en revient? Voilà ce que c’est que de diriger l'intention. Et vous avez vu de

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même que ceux qui donnent de l’argent pour des bénéfices seraient de véritables simoniaques sans une pareille diversion. Mais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de l’homicide, qu’elle justifie en mille rencontres, afin que vous jugiez par un tel effet tout ce qu’elle est capable de produire. — Je vois déjà, lui dis-je, que par là tout sera permis ; rien n’en échappera. — Vous allez toujours d’une extrémité à l’autre, répondit le Père ; corrigez-vous de cela. Car, pour vous témoigner que nous ne permettons pas tout, sachez que, par exemple, nous ne souffrons jamais d’avoir l’intention formelle de pécher pour le seul dessein de pécher, et que quiconque s’obstine à borner son désir dans Te mal pour le mal même1, nous rompons avec lui ; cela est diabolique : voilà qui est sans exception d’âge, de sexe, de qualité. Mais, quand on n’est pas dans cette malheureuse disposition, alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de diriger Vintention , qui consiste à se proposer pour fin de ses actions un objet permis. Ce n’est pas qu’autant qu’il est en notre pouvoir nous ne détournions les hommes des choses défendues ; mais, quand nous ne pouvons pas empêcher l’action, nous purifions au moins l’intention ; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin.

Voilà par où nos Pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu’on pratique en défendant son honneur. Car il n’y a qu’à détourner son intention du désir de vengeance qui est criminel, pour la porter au désir de défendre son honneur, qui est permis selon nos Pères. Et c’est ainsi qu’ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les

1. Var. (1659 et s.): « s’obstine à n’avoir point d’autre iln dans le mal que le mal même ».

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hommes. Car ils contentent le monde en permettant les actions, et ils satisfont à l’Évangile en purifiant les intentions. Voilà ce que les anciens n’ont point connu ; voilà ce qu’on doit à nos Pères. Le comprenez-vous maintenant ? — Fort bien, lui dis-je. Vous accordez aux hommes la substance grossière des choses1, et vous donnez à Dieu ce mouvement spirituel de l’intention ; et, par cet équitable partage, vous alliez les lois humaines avec les divines. Mais, mon Père, pour vous dire la vérité, je me défie un peu de vos promesses, et je doute que vos auteurs en disent autant que vous.

— Vous me faites tort, dit le Père; je n’avance rien que je ne prouve, et par tant de passages que leur nombre, leur autorité et leurs raisons vous rempliront d’admiration.

Car, pour vous faire voir l’alliance que nos Pères ont faite des maximes de l’Évangile avec celles du monde, par cette direction d’intention, écoutez notre Père Reginaldus, in Praxi , 1. 21, n. 62, p. 260 : « Il est défendu aux particuliers « de se venger. Car Saint Paul dit aux Rom. 12 : Ne rendez à « personne le mal pour le mal; et l’Eccl. 28 : Celui qui veut « se venger attirera sur soi la vengeance de Dieu, et ses pé- « chés ne seront point oubliés. Outre tout ce qui est dit dans « l’Évangile du pardon des offenses, comme dans les chapi- « très 6 et 18 de Saint Mathieu »; — Certes, mon Père, si après cela il dit autre chose que ce qui est dans l’Écriture, ce ne sera pas manque de la savoir. Que conclut-il donc enfin?

— Le voici, dit-il : « De toutes ces choses, il paraît qu’un « homme de guerre peut sur l’heure même poursuivre celui « qui l’a blessé, non pas à la vérité avec l’intention de rente dre le mal pour le mal, mais avec celle de conserver son « honneur ; Non ut malum pro malo reddat , sed ut conser- « vet honorera ».

l. Yar. (1659 et s.): «accordez aux hommes l’effet extérieur et matériel de l’action ».

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Voyez-vous comment ils ont soin de défendre d’avoir l’intention de rendre le mal pour le mal, parce que l’Écriture le condamne ? Ils ne l’ont jamais souffert. Voyez Lessius, De Just ., 1. 2, c. 9, d. 12, n. 79 : « Celui qui a reçu un « soufflet ne peut pas avoir l’intention de s’en venger; mais « il peut bien avoir celle d’éviter l’infamie, et pour cela de « repousser à l’instant cette injure, et même à coups d’épée, <r etiam cum gladio ». Nous sommes si éloignés de souffrir qu’on ait le dessein de se venger de ses ennemis que nos pères ne veulent pas seulement qu’on leur souhaite la mort par un mouvement de haine. Voyez notre Père Escobar, tr. 5, ex. 5, n. 145: « Si votre ennemi est disposé à vous « nuire, vous ne devez pas souhaiter sa mort par un mou- « vement de haine, mais vous le pouvez bien faire pour « éviter votre dommage ». Car cela est tellement légitime avec cette intention que notre grand Hurtado de Mendoza dit <£ qu’on peut prier Dieu de faire promptement mourir « ceux qui se disposent à nous persécuter, si on ne le peut « éviter autrement ». C’est au 1. De Spe , vol. 2, di. 15, 3, sect. 4, § 48.

— Mon Révérend Père, lui dis-je, l’Église a bien oublié de mettre une oraison à cette intention dans ses prières. — On n’y a pas mis, me dit-il, tout ce qu’on peut demander à Dieu. Outre que cela ne se pouvait pas, car cette opinion-là est plus nouvelle que le Bréviaire : vous n’êtes pas bon chronologiste. Mais, sans sortir de ce sujet, écoutez encore ce passage de notre Père Gaspard Hurtado, De Sub. Pecc ., diff. 9, cité par Diana, p. 5, tr. 14, r. 99. C’est l’un des 24 Pères d’Escobar : « Un bénéficier peut sans aucun « péché mortel désirer la mort de celui qui a une pension « sur son bénéfice, et un fils celle de son père, et se réjouir « quand elle arrive, pourvu que ce ne soit que pour le bien « qui lui en revient, et non pas par une haine personnelle ».

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— 0 mon père 1 lui dis-je, voilà un beau fruit de la direction d’intention I Je vois bien qu’elle est de grande étendue. Mais néanmoins il y a de certains cas dont la résolution serait encore difficile, quoique fort nécessaire pour les. gentilshommes. — Proposez-les pour voir, dit le Père. — Montrez-moi, lui dis-je, avec toute cette , direction d’intention, qu'il soit permis de se battre en duel. — Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le Père, vous y satisfera sur l’heure dans ce passage que Diana rapporte p. 5, tr. 14, r. 99: « Si « un gentilhomme qui est appelé en duel est connu pour <c n’être pas dévot, et que les péchés qu’on lui voit commettre <c à toute heure sans scrupule fassent aisément juger que, « s’il refuse le duel, ce n’est pas par la crainte de Dieu, mais « par timidité, et qu’ainsi on dise de lui que c’est une poule et « non pas un homme, gallina et non viry il peut, pour « conserver son honneur, se trouver au lieu assigné, non pas « véritablement avec l’intention expresse de se^ battre en <l duel, mais seulement avec celle de se défendre, si celui qui « l’a appelé l’y vient attaquer injustement. Et son action « sera toute indifférente d’elle-même. Car quel mal y a-t-il c; d’aller dans un champ, de s’y promener en attendant un « homme, et de se défendre si on l’y vient attaquer? Et ainsi « il ne pèche en aucune manière, puisque ce n’est point du « tout accepter un duel, ayant l’intention dirigée à d’autres « circonstances. Car l’acceptation du duel consiste en l’inten- « lion expresse de se battre, laquelle celui-ci n’a pas ».

— Vous ne m’avez pas tenu parole, mon Père. Ce n’est pas là proprement permettre le duel. Au contraire, il évite de dire que c’en soit un pour rendre la chose permise, tant il la croit défendue ! — Ilo 1 ho ! dit le Père, vous commencez à pénétrer, j’en suis ravi. Je pourrais dire néanmoins qu’il permet en cela tout ce que demandent ceux qui se battent en duel. Mais, puisqu’il faut vous répondre juste,

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notre Père Layman le fera pour moi en permettant le duel en mots propres, pourvu qu’on dirige son intention à l’accepter seulement pour conserver son honneur ou sa fortune. C’est au 1. 3, p. 3, c. 3, n. 2 et 3 : « Si un soldat à l’armée, c ou un gentilhomme à la Cour, se trouve en état de perdre « son honneur ou sa fortune s’il n’accepte un duel, je ne <r vois pas que l’on puisse condamner celui qui le reçoit « pour se défendre ». Petrus Hurtado dit la même chose, au rapport de notre célèbre Escobar, au tr. 1, ex. 7, n. 96, et au n. 98, il ajoute ces paroles de Hurtado : « qu’on peut « se battre en duel pour défendre même son bien, s’il n’y « a que ce moyen de le conserver, parce que chacun a le « droit de défendre son bien, et même par la mort de ses « ennemis ». J’admirai sur ces passages de voir que la piété du Roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses États, et que la piété des Jésuites occupe leur subtilité à le permettre et à l’autoriser dans l’Église. Mais le bon Père était si en train qu’on lui eût fait tort de l’arrêter, de sorte qu’il poursuivit ainsi : <r Enfin, dit-il, Sanchez (voyez un peu quels gens je vous cite) fait plus, car il permet non seulement de recevoir, mais encore d’offrir le duel, en dirigeant bien son intention. Et notre Escobar le suit en cela au même lieu, n. 97. — Mon père, lui dis-je, je le quitte, si cela est ; mais je ne croirai jamais qu’il l’ait écrit, si je ne le vois. — Lisez-le donc vous-même, me dit-il; et je lus en effet ces mots dans la Théologie mor. de Sanchez, 1. 2, c. 39, n. 7: « Il est bien raisonnable de dire <t qu’un homme peut se battre en duel pour sauver sa vie, « son honneur, ou son bien en une quantité considérable, « lorsqu’il est constant qu’on les lui veut ravir injustement « par des procès et des chicaneries, et qu’il n’y a que ce « seul moyen de les conserver. Et Navarus dit fort bien « qu’en cette occasion il est permis d’accepter et d’offrir le

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« duel, licet acceptare et offerre duellum ; et aussi qu'on peut « tuer en cachette son ennemi ; et même, en ces rencon- <c tres-là, on ne doit point user de la voie du duel, si on c< peut tuer en cachette son homme, et sortir par là d’affaire : « car, par ce moyen, on évitera tout ensemble et d’exposer « sa vie dans un combat, et de participer au péché que « notre ennemi commettrait par un duel ».

— Voilà, mon Père, lui dis-je, un pieux guet-apens ; mais, quoique pieux, il demeure toujours guet-apens, puisqu’il est permis de tuer son ennemi en trahison. — Vous ai-je dit, répliqua le Père, qu’on peut tuer en trahison ? Dieu m’en garde. Je vous dis qu’on peut tuer en cachette, et de là vous concluez qu’on peut tuer en trahison, comme si c’était la même chose. Apprenez d’Escobar, tr. 6, exa. 4, n. 26, ce que c’est que tuer en trahison, et puis vous parlerez : « On appelle tuer en trahison quand on tue celui « qui ne s’en délie en aucune manière ; et c’est pourquoi « celui qui tue son ennemi n’est pas dit le tuer en trahison, « quoique ce soit par derrière, ou dans une embûche : licet € per insidias aut a tergo per cutiat ». Et au même traité, n. 56 : « Celui qui tue son ennemi, avec lequel il s’était « réconcilié sous promesse de ne plus attenter à sa vie, « n’est pas absolument dit le tuer en trahison, à moins « qu’il y eût entre eux une amitié bien étroite, arctior a: amicitia ».

Vous voyez par là que vous ne savez pas seulement ce •que les termes signifient, et cependant vous parlez comme un docteur. — J’avoue, lui dis-je, que cela m’est nouveau, et j’apprends de cette définition qu’on n’a peut-être jamais tué personne en trahison. Car on ne s’avise guère d’assassiner que ses ennemis. Mais, quoiqu’il en soit, on peut, selon Sanchez, tuer hardiment, je ne dis plus en trahison, înais seulement par derrière, ou dans une embûche, un

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calomniateur qui nous poursuit en justice ? — Oui, dit le Père, mais en dirigeant Rien l’intention ; vous oubliez toujours le principal. Et c’est ce que Molina soutient aussi, t. 4, tr. 3, disp. 12; et même, selon notre docte Reginaldus, 1. 21, c. 5, n. 57, on peut tuer aussi les faux témoins qu'il suscite contre nous ; et enfin, selon nos . grands et célèbres Pères Tannerus et Emmanuel Sa, on peut.de même tuer et les faux témoins et le juge, s’il est de leur intelligence. Voici ses mots, tr. 3, disp. 4, q. 8, n. 83 : « Sotus, « dit-il, et Lessius disent qu'il n’est pas permis de tuer les « faux témoins et le juge qui conspirent à faire mourir un « innocent ; mais Emmanuel Sa et d’autres auteurs ont « raison d’improuver ce gentiment-là, au moins pour ce « qui touche la conscience ». Et il confirme encore au même lieu qu’on peut tuer et témoins et juge.

— Mon Père, lui dis-je, j’entends maintenant assez bien votre principe de la direction d’intention ; mais j’en veux bien entendre aussi les conséquences, et fous les cas où cette méthode donne le pouvoir de tuer. Reprenons donc ceux que vous m’avez dits, de peur de méprise : car l’équivoque serait ici dangereuse. Il ne faut tuer que bien à propos, et sur bonne opinion probable. Vous m’avez donc assuré qu’en dirigeant bien son intention on peut, selon vos Pères, pour conserver son honneur, et même son bien, accepter un duel, l’offrir quelquefois, tuer en cachette un faux accusateur, et ses témoins avec lui, et encore le juge corrompu qui les favorise. Et vous m’avez dit aussi que celui qui a reçu un soufflet peut, sans se venger, le réparer à coups d’épée. Mais, mon Père, vous ne m’avez pas dit avec quelle mesure. — On ne s’y peut guère tromper dit le Père, car on peut aller jusqu’à le tuer. C’est ce que prouve fort bien notre savant Henriquez, 1. 14, c. 10, n. 3, et d’autres de nos Pères rapportés par Escobar, au tr. 1, ex. 7,

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n. 48, en ces mots : « On peut tuer celui qui a donné un cc soufflet, quoiqu’il s’enfuie, pourvu qu’on évite de le faire g par haine ou par vengeance, et que par là on ne donne « pas lieu à des meurtres excessifs et nuisibles à l’État. Et <r la raison en est qu’on peut ainsi courir après son hon- « neur comme après du bien dérobé. Car, encore que votre « honneur ne soit pas entre les mains de votre ennemi « comme seraient des hardes qu’il vous aurait volées, on « peut néanmoins le recouvrer en la même manière en « donnant des marques de grandeur et d’autorité, et « s’acquerrant par là l’estime des hommes. Et, en effet, « n’est-il pas véritable que celui qui a reçu un soufflet est « réputé sans honneur jusqu’à ce qu’il ait tué son ennemi »? Cela me parut si horrible que j’eus peine à me retenir ; mais, pour savoir le reste, je le laissai continuer ainsi : « Et même, dit-il, on peut, pour prévenir un soufflet, tuer cfelui qui le veut donner, s’il n’y a que ce moyen de l’éviter. Cela est commun dans nos Pères. Par exemple Azor, Inst, mor ., part. 3, p. 103 (c’est encore l’un des 24 V.) : « Est-il permis à un « homme d’honneur de tuer celui qui lui veut donner un g soufflet ou un coup de bâton? Les uns disent que non, et <l leur raison est que la vie du prochain est plus précieuse « que notre honneur ; outre qu’il y a de la cruauté à tuer « un homme pour éviter seulement un soufflet. Mais les « autres disent que cela est permis ; et certainement je le « trouve probable, quand on ne peut l’éviter autrement : i car sans cela l’honneur des innocents serait sans cesse « exposé à la malice des insolents ». Notre grand Filiutius de même, t. 2, tr. 29, c. 3, n. 50, et le P. Hereau dans ses écrits de VHomicide , Hurtado de Mendoza, in 2, disp. 170, sect. 16, § 137, et Becan, Somm ., t. 1, qv. 64, De Homicid ., et nos Pères Flahaut et le Court, dans leurs écrits, que l’Université dans sa 3° Requête a rapportés tout au long pour les

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décrier, mais elle n’y a pas réussi, et Escobar au même lieu, n. 48, disent tous les mêmes choses. Enfin cela est si généralement soutenu que Lessius1, 1. 2, c. 9, d. 12, n. 77, en parle comme d’une chose autorisée par le consentement universel de tous les casuistes. « Il est permis, dit-il, selon « le consentement de tous les casuistes, ex senientia ornai nium , de tuer celui qui veut donner un soufflet ou un « coup de bâton, quand on ne le peut éviter autrement ». En voulez-vous davantage » ?

Je l’en remerciai, car je n’en avais que trop entendu ; mais, pour voir jusqu’où irait une si damnable doctrine, je lui dis : « Mais, mon père, ne sera-t-il point permis de tuer pour un peu moins? Ne saurait-on diriger son intention en sorte qu’on puisse tuer pour un démenti ? — Oui, ditle Père, et, selon notre Père Baldelle, 1. 3, disp. 24, n. 24, rapporté par Escobar au même lieu, n.49, cc II est permis de tuer celui « qui vous dit : « Vous avez menti », si on ne peut le réprimer c: autrement ». Et on peut tuer de la même sorte pour des médisances, selon nos Pères. Car Lessius, que le Père Hereau entre autres suit mot à mot, dit au lieu déjà cité : « Si vous « tâchez de ruiner ma réputation par des calomnies devant a: des personnes d’honneur, et que je ne puisse l’éviter autre- <t ment qu’en vous tuant, le puis-je faire ? Oui, selon des « auteurs modernes, et même encore que le crime que « vous publiez soit véritable, si toutefois il est secret, en « sorte que vous ne puissiez le découvrir selon les voies de ai la justice. Et en voici la preuve : si vous me voulez ravir « l’honneur en me donnant un soufflet, je puis l’empêcher

1. Var. (1659 et s.): « Lessius le décide comme une chose qui n’est contestée d’aucun casuiste, lib. 2, c. 9, n. 76 : car il en apporte un grand nombre qui sont de cette opinion, et aucun qui soit contraire ; et même il allègue, n. 77, Pierre Navarre, qui, parlant généralement des affronts, dont il n’y a pas de plus sensible qu’un soufflet, selon le consentement de tous les casuistes d...

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« par la force des armes ; donc la même défense est per^- « mise quand vous me voulez faire la même injure avec la « langue. De plus, on peut empêcher les affronts : donc on <c peut empêcher les médisances. Enfin, l’honneur est plus « cher que la vie. Or on peut tuer pour défendre sa vie :

« donc on. peut tuer pour défendre son honneur ».

Voilà des arguments en forme. Ce n’est pas là discourir, c’est prouver. Et enfin ce grand Lessius montre au même endroit, n. 78, qu’on peut tuer même pour un simple geste ou un signe de mépris. « On peut, dit-il, attaquer et ôter « l’honneur en plusieurs manières dans lesquelles la « défense paraît bien juste, comme si on veut donner un: « coup de bâton ou un soufflet, ou si on veut nous faire « affront par des paroles ou par des signes, sive per signa ».

— O mon Père ! lui dis-je, voilà tout ce qu’on peut souhaiter pour mettre l’honneur à couvert ; mais la vie est bien exposée si, pour de simples médisances et des gestes désobligeants, on peut, tuer le monde en conscience. — Cela est vrai, me dit-il; mais, comme nos Pères sont forts . circonspects, ils ont trouvé à propos de défendre de mettre cette doctrine en usage en de certaines occasions, comme pour les simples médisances, car ils disent au moins « qu’à; peine doit-on la pratiquer, practice vix probari potest ». Et ce n’a pas été sans raison ; la voici... — Je la sais bien1, lui dis-je : c’est parce que la loi de Dieu défend de tuer. — Ils ne le prennent pas par là, me dit le Père; ils le trouvent permis en conscience, et en ne regardant que la vérité en ellenême. — Et pourquoi le défendent-ils donc? — Écoutez-le, lit-il ; c’est parce qu’on dépeuplerait un État en moins de rien, si on en tuait tous les médisants. Apprenez-le de notre Reginaldus, 1. 21, n. 63, p. 260 : « Encore que cette opi- « nion, qu’on peut tuer pour une médisance ne soit « pas sans probabilité dans la théorie, il faut suivre

SEPTIÈME LETTRE

« le contraire dans la pratique : car il faut toujours éviter « le dommage de l’État dans la manière de se défendre. Or « il est visible qu’en tuant le .monde de cette sorte, il se « ferait un trop grand nombre de meurtres ». Lessius en parle de même au lieu déjà cité : « Il faut prendre garde « que l’usage de cette maxime ne soit nuisible à l’État. Car « alors il ne faut pas le permettre : lune enim non est per- « mittendus ».

— Quoi ! mon Père, ce n’est donc ici qu’une défense de politique, et non pas de religion? Peu de gens s’y arrêteront, et surtout dans la colère. Car il pourrait être assez probable qu’on ne fait point de tort à l’État de le purger d’un méchant homme. — Aussi, dit-il, notre Père Filiutius joint à cette raison-là une autre bien considérable, tr. 29, c. 3, n. 51 : « C’est qu’on serait puni en justice en tuant le « monde pour ce sujet ». — Je vous le disais bien, mon Père, que vous ne feriez jamais rien qui vaille tant que vous n’auriez point les juges de votre côté. — Les juges, dit le Père, qui ne pénètrent pas dans les consciences, ne jugent que par le dehors de l’action, au lieu que nous regardons principalement à l’intention. Et de là vient que nos maximes sont quelquefois un peu différentes des leurs. — Quoi qu’il en soit, mon Père, il se conclut fort bien des vôtres qu’on peut tùer les médisants 4 en sûreté de conscience, pourvu que ce soit en sûreté de sa personne.

Mais, mon Père, après avoir si bien pourvu à l’honneur, n’avez-vous rien fait pour le bien ? Je sais qu’il est de moindre considération ; mais il n’importe. Il me semble qu’on peut bien diriger son intention à tuer pour le conserver. — Oui, dit le Père, et je vous en ai touché quelque chose qui

d. Var. (1659 et s.) : « qu’en évitant les dommages de l’État, on peut tuer les médisants en sûreté de conscience ».

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vous a pu donner cette ouverture. Tous nos casuistes s’y accordent ; et même on le permet « encore que l’on ne « craigne plus aucune violence de ceux qui nous ôtent notre a bien, comme quand ils s’enfuient ». Azor, de notre Société, le prouve, p. 3, 1. 2, c. 1, q. 20.

— Mais, mon Père, combien faut-il que la chose vaille pour nous porter à cette extrémité ? — II faut , selon Reginaldus, 1. 21, c. 5, n. 66, et Tannerus, in 2, 2, disp. 4, q. 8, d. 4, n. 69, que la chose soit de grand prix au jugement d'un homme prudent . Et Layman et Filiutius en parlent de même. — Ce n’est rien dire, mon Père : où ira-t-on chercher un homme prudent, dont la rencontre est si rare, pour faire cette estimation ? Que ne déterminent-ils exactement la somme ? — Gomment 1 dit le Père, était-il si facile, à votre avis, de comparer la vie d’un homme, et d’un chrétien, à de l’argent ? C’est ici où je veux vous faire sentir la nécessité de nos casuistes. Gherchez-moi dans tous les anciens Pères pour combien d’argent il est permis de tuer un homme. Que vous diront-ils sinon : Non occides , vous ne tuerez point ? — Et qui a donc osé déterminer cette somme ? répondis-je. — G’est, me dit-il, notre grand et incomparable Molina, la gloire de notre Société, qui, par sa prudence inimitable, l’a estimée à 6 ou 7 ducats , pour lesquels il assure qu'il est permis de tuer , encore que celui qui les emporte s'enfuie. C’est en son t. 4, tr. 3, disp. 16, d. 6. Et il dit de plus au même endroit « qu’il n’oserait condamner « d’aucun péché un homme qui tue celui qui lui veut ôter « une chose de la valeur d’un écu ou moins, unius aurei ,

« vel minoris adhuc valons ». Ce qui a porté Escobar à établir cette règle générale, n. 44, que régulièrement onpeut tuer un homme pour la valeur d'un écu , selon Molina.

— O mon Père ! d’où Molina a-t-il pu être éclairé pour déterminer une chose de cette importance sans aucun

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secours de l’Écriture, des conciles, ni des Pères ? Je vois bien qu’il a eu des lumières bien particulières, et bien éloignées de Saint Augustin, sur l’homicide, aussi bien que sur la grâce. Me voici bien savant sur ce chapitre, et je connais parfaitement qu’il n’y a plus que les gens d’Église qu’on puisse offenser et pour l’honneur et pour le bien sans craindre qu’ils tuent ceux qui les offensent. — Que voulez-vous dire ? répliqua le Père. Gela serait-il raisonnable, à votre avis, que ceux qu’on doit le plus respecter dans le monde fussent seuls exposés à l’insolence des méchants ? Nos Pères - ont ' prévenu ce désordre. Car Tannerus, t. 2, d. 4, q. 8, d. 4, n. 76, dit « qu’il est 'permis aux ecclésias- « tiques, et aux religieux- mêmes, de tuer pour défendre « non seulement leur vie, mais aussi leur bien, ou celui de « leur communauté ». Molina, qu’Escorbar rapporte, n. 43 ; Becan, in. 2, 2,. t. 2, q. 7 ,' De Hom>., concl. 2, n. 5 ; Reginaldus, 1. 21, c. 5, n. 68 ; fc&yman, 1. 3, tr. 3, p. 3, c. 3, n. 4 ; Lessius, !. 2, c. 9, d. 11, n. 72, et les autres, se servent tous des mêmes paroles.

Et même, selon notre célèbre P. L”Amy, il est permis aux prêtres et aux religieux de prévenir ceux qui les veulent noircir par des médisances,- en les: tuant pourdes en empêcher. Mais c’est toujours en dirigeant bien l’intention. Voici ses termes, t. 5, disp. 36, n. 118 : « Il est permis à un < c ecclésiastique ou à un religieux de tuer un calomniateur, « qui menace de publier des crimes scandaleux de sa com- « mnnauté ou de lui-même, quand il n’y a que ce seul « moyen de l’en empêckerj comme s’il est prêta répandre « ses médisances si- on ne le tue promptement. Car, en ce <c cas, comme il serait permis à ce religieux de tuer- celui « qui lui voudrait ôter la vie, il lui est permis aussi de tuer « celui qui lui veut ôter l’honneur, ou celui de sa commu- <r nauté, de la même sorte qu’aux gens du monde ». — Je

SEPTIÈME LETTRE

ne savais pas cela, lui dis-je, et j’avais cru simplement le contraire, sans y faire de réflexion, sur ce que j’avais ouï dire, que l’Église abhorre tellement le sang qu’elle ne permet pas seulement aux juges ecclésiastiques d’assister aux jugements criminels. — Ne vous arrêtez pas à cela, dit-il ; notre Père L’Amy prouve fort bien cette doctrine, quoique, par un trait d’humilité bien séant à ce grand homme, il la soumette aux lecteurs prudents. Et Garamoüel, notre illustre défenseur, qui la rapporte dans sa Théologie fondamentale , p. 543, la croit si certaine qu’il soutient que le contraire n'est pas probable ; et il en tire des conclusions admirables, comme celle-ci, qu’il appelle la conclusion des conclusions , conclusionum conclusion « qu’un prêtre non seulement peut « en de certaines rencontres tuer un calomniateur, mais « encore qu’il y en a où il le doit faire : etiam aliquando « debet occidere ». Il examine plusieurs questions nouvelles sur ce principe ; par exemple celle-ci : Savoir si les Jésuites peuvent tuer les Jansénistes? — Voilà, mon Père, m’écriai-je, un point de théologie bien surprenant, et je tiens les Jansénistes déjà morts par la doctrine du P. L’Amy. — Vous voilà attrapé, dit le Père. Il conclut le contraire des mêmes principes. — Et comment cela ? mon Père. — Parce, me dit-il, qu’ils ne nuisent pas à notre réputation. Voici ses mots, n. 1146 et 1147, p. 547 et 548 : « Les Janet sénistes appellent les Jésuites Pélagiens : pourra-t-on les « tuer pour cela ? Non, d’autant que les Jansénistes n’obscur- « cissent non plus l’éclat de la Société qu’un hibou celui du « soleil ; au contraire, ils l’ont relevée, quoique contre leur « intention. Occidi non possunt, quia nocere non potuerunt » .

— Hé quoi ! mon Père, la vie des Jansénistes dépend donc seulement de savoir s’ils nuisent à votre réputation ? Je les tiens peu en sûreté, si cela est. Car, s’il devient tant soit peu probable qu’ils vous fassent tort, les voilà tuables

SEPTIÈME LETTRE

sans difficulté. Vous en ferez un argument en forme, et il n’en faut pas davantage avec une direction d’intention pour expédier un homme en sûreté de conscience. O qu’heureux sont les gens qui ne veulent pas souffrir les injures d’être instruits en cette doctrine 1 Mais que malheureux sont ceux qui les offensent I En vérité, mon Père, il vaudrait autant avoir à faire à des gens qui n’ont point de religion qu’à ceux qui en sont instruits jusqu’à cette direction. Car enfin l’intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé. Il ne s’aperçoit point de cette direction secrète, et il ne sent que celle du coup qu’on lui porte. Et je ne sais même si on n’aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots.

Tout de bon, mon Père, je suis un peu surpris de tout ceci, et ces questions du P. L’Amy et de Caramoüel ne me plaisent point. — Pourquoi ? dit le Père ; êtes-vous Janséniste ? ? — J’en ai une autre raison, lui dis-je. C’est que j’écris de temps en temps à un de mes amis de la campagne ce que j’apprends des maximes de vos Pères ; et, quoique je ne fasse que rapporter simplement et citer fidèlement leurs paroles, je ne sais néanmoins s’il ne se pourrait pas rencontrer quelque esprit bizarre qui, s’imaginant que cela vous fait tort, n’en tirât de vos principes quelque méchante conclusion. — Allez, me dit le Père, il ne vous en arrivera point de mal; j’en suis garant. Sachez que ce que nos Pères ont imprimé eux-mêmes, et avec l’approbation de nos supérieurs, n’est ni mauvais ni dangereux à publier ».

Je vous écris donc sur la parole de ce bon Père ; mais le papier me manque toujours, et non pas les passages. Car il y en a tant d’autres, et de si forts, qu’il faudrait des volumes pour tout dire.

Je suis, etc.

HUITIÈME LETTRE

ÉCRITE A UN PROVINCIAL

PAR UN DE SES AMIS

De Paris, ce 28 mai 1656.

Monsieur,

Vous ne pensiez pas que personne eût la curiosité de savoir qui nous sommes ; cependant il y a des gens qui essayent de le deviner, mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent pour un dôcteur de Sorbonne; les autres attribuent mes lettres à quatre ou cinq personnes, qui comme moi ne sont ni prêtres ni ecclésiastiques. Tous cès faux soupçons me font connaître que je n’ai pas mal réussi dans le dessein que j’ai eu de n’être connu que de vous et du bon Père, qui souffre toujours mes visites, et dont je souffre toujours les discours, quoique avec bien de la peine. Mais je suis obligé à me contraindre, car il ne les continuerait pas, s’il s’apercevait que j’en fusse si choqué ; et ainsi je ne pourrais m’acquitter de la parole que je vous ai donnée de vous faire savoir leur morale'. Je vous assure que vous devez compter pour quelque chose la violence que je me fais. Il est bien pénible de voir renverser toute la morale chrétienne par des égarements si étranges sans oser y contredire ouvertement. Mais, après avoir tant enduré pour

HUITIÈME LETTRE

votre satisfaction, je pense qu’à la fin j’éclaterai pour la mienne, quand il n’aura plus rien à me dire. Cependant je me retiendrai autant qu’il me sera possible : car, plus je me tais, plus il me dit de choses. Il m’en apprit tant la dernière fois, que j’aurai bien de la peine à tout dire. Vous verrez 1 que la bourse y a été aussi malmenée que la vie le fut l’autre fois. Car, de quelque manière qu’il pallie ses maximes, celles que j’ai à vous dire ne vont en effet qu’à favoriser les juges corrompus, les usuriers, les banqueroutiers, les larrons, les femmes perdues et les sorciers, qui sont tous dispensés assez largement de restituer ce qu’ils gagnent chacun dans leur métier. C’est ce que le bon Père m’apprit par ce discours :

« Dès le commencement de nos entretiens, me dit-il, je me suis engagé à vous expliquer les maximes de nos auteurs pour toutes sortes de conditions. Vous avez déjà vu celles qui touchent les bénéficiers, les prêtres, les religieux, les valets et' les gentilshommes; parcourons maintenant les autres, et commençons par les juges.

Je vous dirai d’abord une des plus importantes et des plus avantageuses maximes que nos Pères aient enseignées en leur faveur. Elle est de notre savant Castro Palao, l’un de nos 24 Vieillards. Voici ses mots : « Un juge peut-il, dans « une question de droit, juger selon une opinion probable, « en quittant l’opinion la plus probable ? Oui, et même « contre son propre sentiment, imo contra propriam opinio- « nem )>. Et c’est ce que notre Père Escobar rapporte aussi au tr. 6, ex. 6, n. 45. — O mon Père ! lui dis-je, voilà un beau commencement ! Les juges vous sont bien obligés; et je trouve bien étrange qu’ils s’opposent à vos probabilités,

1. Var. (4659 et s.): «Vous ;verrez des principes bien commodes pour ne point restituer ».

HUITIÈME LETTRE

comme nous l’avons remarqué quelquefois, puisqu’elles leur sont si favorables. Car vous leur donnez par là le même pouvoir sur la fortune des hommes que vous vous êtes donné sur lés consciences. — Vous voyez, me dit-il, que ce n’est pas notre intérêt qui nous fait agir, nous n’avons eu égard qu’au repos de leurs consciences; et c’est à quoi notre grand Molina a si utilement travaillé sur le sujet des présents qu’on leur fait. Car, pour lever les scrupules qu’ils pourraient avoir d’en prendre en de certaines rencontres, il a pris le soin de faire le dénombrement de tous les cas où ils en peuvent recevoir en conscience, à moins qu’il y eût quelque loi particulière qui le leur défendît. C’est en son t. 1, tr. 2, disp. 88, n. 6. Les voici : « Lés « juges peuvent ^recevoir des présents des parties, quand ils « les* leur donnent ou par amitié, ou par reconnaissance de « la justice qu’ils ont rendue, ou pour les porter à la rendre « à l’avenir, ou pour les obliger à prendre un soin particu- « lier de leur affaire, ou pour les engager à les expédier ■ « promptement ». Notre savant Escobar en parle encore au tr. 6, ex. 6, n. 43, en cette sorte : « S’il y a plusieurs per- <r sonnes qui n’aient pas plus de droit d’être expédiés l’une « que l’autre, le juge qui prendra quelque chose de l’un à <l condition, ex pacto, de l’expédier le premier, péchera-t- <r. il? Non certainement, selon Layman : car il ne fait « aucune injure aux autres, selon le droit naturel, lorsqu’il « accorde à l’un par la considération de son présent ce « qu’il pouvait accorder à celui qu’il lui eût plu. Et même, « étant également obligé envers tous par l’égalité de leur' « droit, il le devient davantage envers celui qui lui fait ce « don, qui l’engage à le préférer aux autres; et cette pré- « férence semble pouvoir être estimée pour de l’argent, « quæ obligatio mdetur pretio æstimabilis ».

— Mon Révérend Père, lui dis-je, je suis surpris de cette

HUITIÈME LETTRE

permission, que les premiers magistrats du royaume ne savent pas encore. Car Monsieur le Premier Président a apporté un ordre dans le Parlement pour empêcher que certains greffiers ne prissent de l’argent pour cette sorte de préférence, ce qui témoigne qu’il est bien éloigné de croire que cela soit permis à des juges, et tout le monde a loué une réformation si utile à toutes les parties. Le bon Père, surpris de ce discours, me répondit : « Dites-vous vrai? Je ne savais rien de cela. Notre opinion n’est que probable. Le contraire est probable aussi ». — En vérité, mon Père, lui dis-je, on trouve que M. le Premier Président a plus que probablement bien fait, et qu’il a arrêté par là le cours d’une corruption publique et soufferte durant trop longtemps. — J’en juge de la même sorte, dit le Père ; mais passons cela, laissons les juges. — Vous avez raison, lui dis-je. Aussi bien ne reconnaissent-ils pas assez ce que vous faites pour eux. — Ce n’est pas cela, dit le Père ; mais c’est qu’il y a tant de choses à dire sur tous qu’il faut être court sur chacun.

Parlons maintenant des gens d’affaires. Vous savez que la plus grande peine qu’on ait avec eux est de les détourner de l’usure ; et c’est aussi à quoi nos Pères ont pris un soin particulier, car ils détestent si fort ce vice qu’Escobar dit au tr. 3, ex. 5, n. d, que de dire que Vusure n'est pas péché , ce serait une hérésie. Et notre Père Bauny, dans sa Somme des péchés , c. 14, remplit plusieurs pages des peines dues aux usuriers. Il les déclare infâmes durant leur vie et indignes de sépulture après leur mort . — O mon Père 1 je ne le croyais pas si sévère 1 — 11 l’est quand il le faut, me dit-il ; mais aussi, ce savant casuiste ayant remarqué .qu’on n’est attiré à l’usure que par le désir du gain, il dit au même lieu : « L’on obligerait donc pas peu le monde si, le garan- « tissant des mauvais effets de l’usure et tout ensemble du

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« péché qui en est la cause, Ton lui donnait le moyen de tirer « autant et plus de profit de son argent par quelque bon et « légitime emploi que Ton en tire des usures ». — Sans doute, mon Père, il n’y aurait plus d’usuriers après cela. — Et c’est pourquoi, dit-il, il en a fourni une méthode générale pour toutes sortes de personnes : gentilshommes, présidents, conseillers, etc., et si facile qu’elle ne consiste qu’en l’usage de certaines paroles qu’il faut prononcer en prêtant son argent, ensuite desquelles on peut en prendre du profit sans craindre qu’il soit usuraire, comme il est sans doute qu’il l’aurait été autrement. — Et quels sont donc ces termes mystérieux, mon Père ? — Les voici, me dit-il, et en mots propres, car vous savez qu’il a fait son livre de la Somnte des péchés en français, pour être entendu de tout le monde , comme il le dit dans la préface : « Celui à qui on « demande de l’argent répondra donc en cette sorte : Je n’ai oc point d’argent à prêter, si ai bien à mettre à profit bonos nête et licite. Si désirez la somme que demandez pour la « faire valoir par votre industrie à moitié gain, moitié « perte, peut-être m’y résoudrai-je. Bien est vrai qu’à « cause qu’il y a trop de peine à s’accommoder pour le profit, « si vous m’en voulez assurer un certain, et quand et quand « aussi mon sort principal qu’il ne coure fortune, nous « tomberions bien plus tôt d’accord, et vous ferai toucher oc argent dans cette heure ». N’est-ce pas là un moyen bien aisé de gagner de l’argent sans pécher? Et le P. Bauny n’at-il pas raison de dire ces paroles, par lesquelles il conclut cette méthode : « Voilà, à mon avis, le moyen par lequel « quantité de personnes dans le monde, qui, par leurs usu- < i res, extorsions, et contrats illicites, se provoquent la juste « indignation de Dieu, se peuvent sauver en faisant de « beaux, honnêtes et licites profits ».

— O mon Père! lui dis-je, voilà des paroles bien puis-

HZ

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santés 1 I Je vous proteste que, si je ne savais qu’elles viennent de bonne part, je les prendrais pour quelques-uns de ces mots enchantés qui ont pouvoir de rompre un charme. Sans doute elles ont quelque vertu occulte pour chasser l’usure, que je n’entends pas, car j’ai toujours pensé que ce péché consistait à retirer plus d’argent qu’on n’en a prêté. — Vous l’entendez bien peu, me dit-il ; l’usure ne consiste presque, selon nos Pères, qu’en l’intention de prendre ce proüt comme usuraire. Et c’est pourquoi notre Père Escobar fait éviter l’usure par un simple détour d’intention. C’est au tr. 3, ex. 5, n. 4, 33, 44 : « Ce serait usure, dit-il, « de prendre du profit de ceux à qui on prête, si on l’exi- « geait comme dû par justice ; mais, si on exige comme dû « par reconnaissance, ce n’est point usure ». Et au n. 3 : « Il n’est pas permis d'avoir l’intention de profiter de l’ar- « gent prêté immédiatement; mais de le prétendre par Pence tremise de la bienveillance, media benevolentia , ce n’est « point usure ».

Voilà de subtiles méthodes ; mais une des meilleures à mon sens, car nous en avons à choisir, c’est celle du contrat Mohatra. — Le contrat Mohatra, mon Père I — Je vois bien, dit-il, que vous ne savez ce que c’est. Il n’y a que le nom d’étrange. Escohar vous l’expliquera au tr. 3, ex. 3, n. 36 : « Le contrat Mohatra est celui par lequel on achète « des étoffes chèrement et à crédit pour les revendre, au <a même instant à la même personne, argent comptant et à « bon marché ». Voilà ce que c’est que le contrat Mohatra, par où vous voyez qu’on reçoit une certaine somme comptant en demeurant obligé pour davantage. — Mais, mon Père, je crois qu’il n’y a jamais eu qu’Escobar qui se soit servi de ce mot-là : y a-t-il d’autres livres qui en parlent?

l.Var. (1659 et s.): a Voilà des paroles bien puissantes... (phrase supprimée). Sans doute elles ont quelque vertu occulte »...

HUITIÈME LETTRE

— Que vous savez- peu les choses! me dit le Père. Le de-pilier livre de théologie morale, qui a été imprimé cetfce année même à Paris, parle du Mohatra, et doctement. Il est . intitulé Epilogus summarum. C’est « un abrégé de toutes les « sommes de théologie pris de nos Pères Suarez, Sanchez, « Lessius, Fagundez, Ilurtado, et d’autres casuistes célè- « bres », comme le titre le dit. Vous y verrez donc en la page 54 : « Le Mohatra est quand un homme qui a affaire « de vingt pistoles achète d’un marchand des étôffes pour <c trente pistoles payables dans un an, et les lui revend à « l’heure même pour vingt pistoles comptant ». Vous voyez bien par là que le Mohatra n’est pas un mot inouï. — Eh bien, mon Père, ce contrat-là est-il permis? — Escohar, répondit le Père, dit au même lieu qu’ïZ y a des lois qui le défendent sous des peines très rigoureuses. — Il est donc inutile, mon Père? — Point du tout, dit-il; car Escobar en ce même endroit donne des expédients de le rendre permis, « encore même, dit-il, que celui qui vend et rachète ait « pour intention principale le dessein de profiter, pourvu « seulement qu’en vendant il n’excède pas le plus haut prix <c des étoffes de cette sorte, et qu*en rachetant il n’en passe V pas le moindre, et qu’on n’en convienne pas auparavant en « termes exprès ni autrement ». Mais Lessius, De Just ., 1. 2, c. 41, d. 16, dit « qu’encore même qu’on en fût convenu, on <c n’est jamais.obligé à rendre ce profit, si ce n’est peut-être « par charité, au cas que celui de qui on l’exige fût dans ce l’indigence ; et encore pourvu qu’on le pût rendre sans « s’incommoder, si commode potest ». Voilà tout ce qui se peut dire. — En effet, mon Père, je crois qu’une plus grande indulgence serait vicieuse. — Nos Pères, dit-il, savent si bien s’arrêter où il faut 1 Vous voyez bien par là l’utilité du Mohatra.

J’aurais bien encore d’autres méthodes à vous enseigner;

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mais celles-là suffisent, et j’ai à vous entretenir de ceux qui sont mal dans leurs affaires. Nos Pères ont pensé à les soulager selon l’état où ils sont. Car, s’ils n’ont pas assez de bien pour subsister honnêtement et payer leurs dettes tout ensemble, on leur permet d’en mettre une partie à couvert en faisant banqueroute à leurs créanciers. C’est ce que notre Père Lessius a décidé et qu’Escobar confirme au tr. 3, ex. 2, n. 163 : « Celui qui fait banqueroute peut-il en sû- « reté de conscience retenir de ses biens autant qu’il est né- « cessaire pour faire subsister sa famille avec honneur, « ne indecore vivat ? Je soutiens que oui avec Lessius, et « même encore qu’il les eût gagnés, par des injustices « et des crimes connus de tout le monde, ex injustitia et «. notorio delicto , quoique en ce cas il n’en puisse pas rete- <c nir en une aussi grande quantité qu’autrement ». — Comment ! mon Père, par quelle étrange charité voulez-vous que ces biens demeurent plutôt à celui qui les a volés par ses concussions pour le faire subsister avec honneur, qu’à ses créanciers à qui ils appartiennent légitimement et que vous réduisez par là dans^ la pauvreté? — On ne peut pas, dit le Père, contenter tout le monde, et nos Pères ont pensé particulièrement à soulager ces misérables. Et c’est encore en faveur des indigents que notre grand Vasquez, cité par Castro Palao, t. 1, tr. 6, d. 6, p. 6, n. 12, dit « que quand on « voit un voleur résolu et prêt à voler une personne pau- « vre, on peut, pour l’en détourner, lui assigner quelque « personne riche en particulier pour le voler au lieu de « l’autre ». Si vous n’avez pas Vasquez ni Castro Palao, vous trouverez la même chose dans votre Escobar. Car, comme vous le savez, il n’a presque rien dit qui ne soit pris de 24 des plus célèbres de nos Pères. C’est au tr. 5, ex. 5, n. 120, dans la Pratique de notre Société pour la charité envers le prochain.

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— Cette charité est véritablement grande, mon Père, de sauver la perte de l’un par le dommage de l’autre. Mais je crois qu’il faudrait la faire entière, et qu’on serait ensuite obligé en conscience de rendre à ce riche le bien qu’on lui aurait fait perdre. — Point du tout, me dit-il, car on ne l’a pas volé soi-même: on n’a fait que le conseiller à un autre. Or écoutez cette sage résolution de notre P. Bauny sur un cas qui vous étonnera donc bien davantage, et où vous croiriez qu’on serait bien plus obligé de restituer. C’est au ch. 13 de sa Somme. Voici ses propres termes français : « Quelqu’un « prie un soldat de battre son voisin, ou de brûler la grange <c d’un homme qui l’a offensé : on demande si, au défaut « du soldat, l’autre qui l’a prié de faire tous ces outrages « doit réparer du sien le mal qui en sera issu. Mon senti- <r ment est que non, car à restitution nul n’est tenu s’il n’a « violé la justice. La viole-t-on quand on prie autrui d’une « faveur? Quelque demande qu’on lui en fasse, il demeure a toujours libre de l’octroyer ou de la nier. De quelque côté « qu’il incline, c’est sa volonté qui l’y porte : rien ne l’y « oblige que la bonté, que la douceur et la facilité de son. « esprit. Si donc ce soldat ne répare le mal qu’il aura fait, « il n’y faudra astreindre celui à la prière duquel il aura « offensé l’innocent ». Ce passage pensa rompre notre entretien, car je fus sur le point d’éclater de rire de la bonté et douceur d’un brûleur de grange, et de ces étranges raisonnements qui exemptent de restitution le premier et véritable auteur d’un incendie que les juges n’exempteraient pas de la corde ; mais, si je ne me fusse retenu, le bon Père s’en fut offensé, car il parlait sérieusement, et me dit ensuite du même air :

<a Vous devriez reconnaître par tant d’épreuves combien vos objections sont vaines ; cependant vous nous faites sortir par là de notre sujet. Revenons donc aux personnes

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incommodées pour le soulagement desquelles nos Pères, comme entre autres Lessius, 1. 2, c. 12, n. 12, assurent « qu’il est permis de dérober non seulement dans une <t extrême nécessité, mais encore dans une nécessité grave, « quoique non pas extrême ». Escobar le rapporte aussi au tr. 1, ex. 9, n. 29. — Gela est surprenant, mon Père : il n’y a guère de gens dans le monde qui ne trouvent leur nécessité grave, et à qui vous ne donniez par là le pouvoir de dérober en sûreté de conscience. Et, quand vous en réduiriez la permission aux seules personnes qui sont effectivement en cet état, c’est ouvrir la porte à une infinité de larcins que les juges puniraient nonobstant cette nécessité grave, et que vous devriez réprimer à bien plus forte raison, vous qui devez maintenir parmi les hommes non seulement la justice, mais encore la charité, qui est détruite par ce principe. Car enfin, n’est-ce pas la violer et faire tort à son prochain que de lui faire perdre son bien pour en profiter soi-même? C’est ce qu’on m’a appris jusqu’ici. — Cela n’est pas toujours véritable, dit le Père, car notre grand Molina nous a appris, t. 2, tr. 2, disp. 328, n. 8, que « l’ordre de « la charité n’exige pas qu’on se prive d’un profit pour sau- « ver par là son prochain d’une perte pareille ». C’est ce qu’il dit pour montrer ce qu’il avait entrepris de prouver en cet endroit-là, « qu’on n’est pas obligé en conscience de < i rendre les biens qu’un autre nous aurait donnés pour en « frustrer ses créanciers ». Et Lessius, qui soutient la même opinion, la confirme par ce même principe au 1. 2, c. 20, d. 19, n. 168.

Vous n’avez pas assez de compassion pour ceux qui sont mal à leur aise, nos Pères ont eu plus de charité que cela. Ils rendent justice aux pauvres aussi bien qu’aux riches. Je dis bien davantage : ils la rendent même aux pécheurs. Car, encore qu’ils soient bien opposés à ceux qui

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commettent des crimes, néanmoins ils ne laissent pas d’enseigner que les biens gagnés par des crimes peuvent être légitimement retenus. C’est ce que dit Lessius, 1. 2, c. 10, d. 6, n. 46 : « Les biens acquis par l’adultère sont vérita- « blement gagnés par une voie illégitime ; mais néanmoins « la possession en est légitime : quamvis mulier illicite ac- <a quirat , licite retinet acquisita ». Et c’est pourquoi les plus célèbres de nos Pères décident formellement que ce qu’un juge prend d’une des parties qui a mauvais droit pour rendre en sa faveur un arrêt injuste, et ce qu’un soldat reçoit pour avoir tué un homme, et ce qu’on gagne par les crimes infâmes, peut être légitimement retenu. C’est ce qu’Escobar ramasse de nos auteurs, et qu’il assemble au tr. 3, ex. 1, n. 23, où il fait cette règle générale : « Les biens <c acquis par des voies honteuses, comme par un meurtre, « une sentence injuste, une action déshonnête, etc., sont « légitimement possédés, et on n’est point obligé à les res- « tituer ». Et encore au tr. 5, ex. b, n. 53 : « On peut dispose ser de ce qu’on reçoit pour des homicides, des arrêts injus- <r tes, des péchés infâmes, etc., parce que la possession en est « juste, et qu’on acquiert le domaine et la propriété des « choses que l’on y gagne ». — O mon Père î lui dis-je, je n’avais jamais ouï parler de cette voie d’acquérir, et je doute que la justice l’autorise et qu’elle prenne pour un juste titre l’assassinat, l’injustice et l’adultère. — Je ne sais, dit le Père, ce que les livres de droit en disent ; mais je sais bien que les nôtres, qui sont les véritables règles des consciences, en parlent comme moi. Il est vrai qu’ils en exceptent un cas, auquel ils obligent à restituer. C’est <a quand on a c; reçu de l’argent de ceux qui n’ont pas le pouvoir de dis- « poser de leur bien, tels que sont les enfants de famille et « les Religieux » : car notre grand Molina les en excepte au t. 1, De Just., tr. 2, disp. 94, « nisi mulier accepisset ab eo

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« qui attendre non potest , ut a religioso et filio familias ». Car alors il faut leur rendre leur argent. Escobar cite ce passage au tr. 1, ex. 8, n. 59, et il confirme la même chose au tr. 3, ex. 1, n. 23.

— Mon Révérend Père, lui dis-je, je vois les religieux mieux traités en cela que les autres. — Point du tout, dit le Père ; n’en fait-on pas autant pour tous les mineurs généralement, au nombre desquels les religieux sont toute leur vie ? Il est juste de les excepter. Mais, à l’égard de tous les autres, on n’est point obligé de leur rendre ce qu’on reçoit d'eux pour une mauvaise action. Et Lessius le prouve amplement au 1. 2, De Just ., c. 14, d. 8, n. 52 : « Ce qu’on « reçoit, dit-il, pour une action criminelle n’est point sujet « à restitution par aucune justice naturelle, parce qu’une « méchante action peut être estimée pour de l’argent en < i considérant l’avantage qu’en reçoit celui qui la -fait faire, « et la peine qu’y prend celui qui l’exécute. Et c’est pour- « quoi on n’est point obligé à restituer ce qu’on reçoit pour « la faire, de quelque nature qu’elle soit, homicide, arrêt « injuste, action sale, si ce n’est qu’on eût reçu de ceux qui « n’ont pas le pouvoir de disposer de leur bien. Vous direz « peut-être que celui qui reçoit de l’argent pour un méc chant coup pèche, et qu’ainsi il ne peut ni le prendre ni « le retenir; mais je réponds qu’après que la chose est « exécutée il n’y a plus aucun péché ni à payer ni à en « recevoir le payement ». Notre grand Filiutius entre plus encore dans le détail de la pratique, car il marque « qu’on « est obligé en conscience de payer différemment les actions « de cette sorte, selon les différentes conditions des per- « sonnes qui les commettent, et que les unes, valent plus « que les autres ». C’est ce qu’il établit sur de solides raisons au tr. 31, c. 9, n. 231 : Occultæ fornicariæ debeiur pretium in c.o,nscientaa et multo majore ratione quam publicæ .

HUITIÈME LETTRE

Copia enim quant occulta facit mulier sui corporis multo plus valet quant ea quant publica facit meretrix ; nec ulla est lex positiva quæ reddat eam incapacem pretii. Idem dicendum de pretio promisso virgini , conjugatæ , moniali , et cuicumque alii » Est enim omnium eadem ratio .

Il me fît voir ensuite dans ses auteurs des choses de cette nature si infâmes que je n’oserais les rapporter, et dont il aurait eu horreur lui-même (car il est bon homme) sans le respect qu’il a pour ses Pères, qui lui fait recevoir avec vénération tout ce qui vient de leur part. Je me taisais cependant, moins par le dessein de l’engager à continuer cette matière que par la surprise de voir des livres de religieux pleins de décisions si horribles, si injustes et si extravagantes tout ensemble. Il poursuivit donc en liberté son discours, dont la conclusion fut ainsi : « C’est pour cela, dit-il, que notre illustre Molina (je crois qu’après cela vous serez content) décide ainsi cette question : Quand on a reçu de Vargent pour faire une méchante action , est-on Obligé à le rendre ? « Il faut distinguer, dit ce grand homme. « Si on n’a pas fait l’action pour laquelle on a été payé, il « faut rendre l’argent ; mais, si on l’a faite, on n’y est point « obligé : si non fecit hoc malum , tenetur restituerez secus si « fecit ». C’est ce qu’Escobar rapporte au tr. 3, ex. 2, n. 138.

— Voilà quelques-uns de nos principes touchant la restitution. Vous en avez bien appris aujourd’hui ; je veux voir maintenant comment vous en aurez profité. Répondez-moi donc : « Un juge qui a reçu de l’argent d’une des parties « pour faire un arrêt en sa faveur est-il obligé à le rendre » ? — Vous venez de me dire que non, moii Père. — Je m’en doutais bien, dit-il ; vous l’ai-je dit généralement? Je vous ai dit qu’il n’est pas obligé de rendre s’il a fait gagner le procès à celui qui n’a pas bon droit ; mais, quand on a bon

HUITIÈME LETTRE

droit, voulez-vous qu’on achète encore le gain de sa cause, qui est dû légitimement? Vous n’avez pas. de raison. Ne comprenez-vous pas que le juge doit la justice, et qu’ainsi il ne la peut pas vendre, mais qu’il ne doit pas l’injustice, et qu’ainsi il peut en recevoir de l’argent. Aussi . tous nos principaux auteurs (comme Molina, disp. 94 et 99 ; Reginaldus, 1. 10, n. 184, 185 et 187 ; Filiutius, tr. 31, n. 220 et 228 ; Escobar, tr. 3, ex. 1, n. 21 et 23 ; Lessius, 1. 2, c. 14, d. 8, n. 52), enseignent tous uniformément « qu’un juge est bien « obligé de rendre ce qu’il a reçu pour faire justice, si ce « n’est qu’on le lui eût donné par libéralité, mais qu’il <c n’est jamais obligé à rendre ce qu’il a reçu d’un homme « en faveur duquel il a rendu un arrêt injuste ».

Je fus tout interdit par cette fantasque décision, et, pendant que j’en considérais les pernicieuses conséquences, le Père me préparait une autré question et me dit : Répondez donc une autre fois avec plus de circonspection. Je vous demande maintenant : « Un homme qui se « mêle de deviner est-il obligé de rendre l’argent qu’il a • « gagné par cet exercice »? — Ce qu’il vous, plaira, mon Révérend Père, lui dis-je. — Comment ! ce qui me plaira ? Vraiment vous êtes admirable 1 11 semble, de la façon que vous parlez, que la vérité . dépende de notre volonté. Je vois bien que vous ne trouveriez jamais celle-ci de vousmême. Voyez donc résoudre cette difficulté-là à Sanchez ; mais aussi c’est Sanchez. Premièrement, il distingue en sa Somme, 1. 2, c. 38, n. 94, 95 et 96, « si ce devin ne s’est <( servi que de l’astrologie et des autres moyens naturels, ou « s’il a employé l’art diabolique : car il dit qu’il est obligé « de restituer en un cas, et non pas en l’autre »; Diriezvous bien maintenant auquel ? — Il n’y a pas là-de difficulté, lui dis-je. — Je vois bien, répîiqu a-t-il, ce que vous voulez dire. Vous croyez qu’il doit restituer au cas qu’il se soit

HUITIÈME LETTRE

servi de l’entremise des démons ? Mais vous n’y entendez rien. C’est tout au contraire. Voici la. résolution de Sanchez au même lieu : « Si ce devin n’a pas pris la peine. et le soip « de savoir par le moyen du diable ce qui ne se pouvait savoir c autrement, si nüllam operam apposuitiitavte diaboli id sci * « ret , il faut qu’il restitue; mais, s’il en a pris la peine, il « n’y est point obligé ». — Et d’où vient cela, ,mon Père? • — Ne l’en tendezrvous pas ? me dit-il. C’est parce qu’on peut bien deviner par l’art du diable, au lieu que l’astrologie est un. moyen faux. — Mais, mon Père, si le diable ne répond pas la. vérité, car il n’est guère plus véritable que l’astrologie, il faudra donc que le devin restitue par la. même raison? • — Non pas toujours, me dit-il. <c Distinguo , dit Sanchez sur « cela, car, si le devin est ignorant en l’art diabolique, si sit « artis diabolicæ ignarus , il est obligé à restituer; mais, « s’il, est habile sorcier et qu’il ait fait ce qui est en lui pour « savoir la vérité, il n’y est point obligé : car alors la dili- « gence d’un tel sorcier peut être estimée pour de l’argent, € diligentia a mago apposita est pretio æstimabilis ». — Cela est de bon sens, mon Père, lui dis-je, car voilà le moyen d’engager les sorciers à se rendre savants et experts en leur art par l’espérance de gagner du bien légitimement, selon vos maximes, en servant fidèlement Je public. — Je crois que vous raillez, dit le Père; cela n’est pas bien, car, si vous parliez ainsi en des lieux où vous ne fussiez pas connu, il pourrait se trouver des gens qui prendraient mal vos discours et qui vous reprocheraient de tourner les choses de la religion en raillerie. — Je me défendrais facilement de ce reproche, mon Père, car je crois que, si on prend la peine d’examiner le véritable sens de mes paroles, on n’en trouvera aucune qui ne marque parfaitement le contraire, et peut-être s’offrira-t-il un jour dans nos entretiens l’occasion de le faire amplement paraître. — Ho ! ho !

122 HUITIÈME LETTRE

dit le Père, vous ne riez plus. — Je vous avoue, lui dis-je, que ce soupçon que je me voulusse railler des choses saintes me serait aussi sensible qu’il serait injuste. — Je ne le disais pas tout de bon, repartit le Père ; mais parlons plus sérieusement. — J’y suis tout disposé, si vous le voulez, mon Père; cela dépend de vous. Mais je vous avoue que j’ai été surpris de voir que vos Pères ont tellement étendu leurs soins à toutes sortes de conditions qu’ils ont voulu mêmé régler le gain légitime des sorciers. — On ne saurait, dit le Père, écrire pour trop de monde, ni particulariser trop les cas, ni répéter trop souvent les mêmes choses en différents livres. Vous le verrez bien par ce passage d’un des plus graves de nos Pères. Vous le pouvez juger, puisqu’il est aujourd’hui notre Père Provincial. C’est le R. P. Cellot, en son 1. 8, De la Hiérarc ., c. 16, § 2. « Nous savons, dit-il, « qu’une personne qui portait une grande somme d’argent « pour la restituer par ordre de son confesseur, s’étant ar- « rêtée en chemin chez un libraire, et lui ayant demandé « s’il n’y avait rien de nouveau, num quid novi , il lui mon- « tra un nouveau livre de théologie morale, et que, le feuil- « letant avec négligence et sans penser à rien, il tomba « sur son cas et y apprit qu’il n’était point obligé à restiez tuer. De sorte que, s’étant déchargé du fardeau de son « scrupule et demeurant toujours chargé du poids de son « argent, il s’en retourna bien plus léger en sa maison : « objecta scrupuli sarcina , retento auri pondéré , levior do- <l mum repetiit ».

Eh bien, dites-moi après cela s’il est utile de savoir nos maximes ? En rirez-vous maintenant, et ne ferez-vous pas plutôt avec le P. Cellot cette pieuse réflexion sur le bonheur de cette rencontre ? « Les rencontres de cette sorte sont en a Dieu l’effet de sa providence, en l’ange gardien l’effet de « sa conduite, et en ceux à qui elles arrivent l’effet de leur

HUITIÈME LETTRE

« prédestination. Dieu de toute éternité a voulu que la « chaîne d’or de leur salut dépendît d’un tel auteur, et non « pas de cent autres qui disent la même chose, parce qu’il « n’arrive pas qu’ils les rencontrent. Si celui-là n’avait écrit, « celui-ci ne serait pas sauvé. Conjurons donc par les en- « trailles de Jésus-Christ ceux qui blâment la multitude de « nos auteurs de ne leur pas envier les livres que l’élection « éternelle de Dieu et le sang de Jésus-Christ leur a « acquis ». Voilà de belles paroles par lesquelles ce savant homme prouve si solidement cette proposition qu’il avait avancée : « Combien il est utile qu’il y ait un grand nombre « d’auteurs qui écrivent de la théologie morale. Quant utile « sit de theolo gia morali multos scribere ».

— Mon Père, lui dis-je, je remettrai à une autre fois à vous déclarer mon sentiment sur ce passage, et je ne vous dirai présentement autre chose, sinon que, puisque vos maximes sont si utiles et qu’il est si important de les publier, vous devez continuer à m’en instruire : car je vous assure que celui à qui je les envoie les fait voir à bien des gens. Ce n’est pas que nous ayons autrement l’intention de nous en servir, mais c’est qu’en effet nous pensons qu’il sera utile que le monde en soit bien informé. — Aussi, me dit-il, vous voyez que je ne les cache pas, et pour continuer, je pourrai bien vous parler la première fois des douceurs et des commodités de la vie que nos Pères permettent pour rendre le salut aisé et la dévotion facile, afin qu’après avoir vu jusqu’ici ce qui touche les conditions particulières, vous appreniez ce qui est général pour toutes, et qu’ainsi il ne vous manque rien pour une parfaite instruction4 ».

Je suis, etc.

1. A partir de 1659, les éditions ajoutent, à la ün de la huitième lettre: « Après que ce Père m’eut parlé de la sorte, il me quitta ».

îîüITl'ÈME LETTRE

J’ai toujours, oublié à vous dire qu’il' y a des Escobar de différentes ampressions. Si vo.us en achetez, prenez de ceux.de Lyon, où à rentrée il y a- :une image d’un agneau qui est sur un livre scellé. de sept sceaux, ou .de ceuxide Bruxelles de 1651. Comme, ceux-là sont les derniers, ils sont meilleurs et plus amples que ceux des éditions précédentes de Lyon\ des années 1644, et. 16:46.

NEUVIÈME LETTRE

ÉCRITE A UN PROVINCIAL

PAR UN DE SES AMIS

De Paris, ce 3 juillet 1656.

Monsieur,

Je ne vous ferai pas- plus de compliment que le bon Père ;m’en fit la dernière' fois que je le vis. Aussitôt qu’il m’apperçut, il vint à moi, et me dit en regardant dans un livre qu’il tenait à la main : « Qui vous ouvrirait le paradis ne « vous- obligerait-il pas parfaitement ? Ne donneriez-vous « pas des millions d’or pour en avoir une clef, et entrer « dedans quand bon vous semblerait ? Il ne faut point « entrer- an de si grands frais ; en voici une, voire cent, à « meilleur compte ». Je ne savais si le bon Père lisait ou s’il parlait de lui-même/ Mais il m’ôta de peine en disant : « Ge sont les premières paroles d’un beau livre du P. Barry, de notre Société, car je ne dis jamais rien de moi-même. — Quel livre, lui dis-je, mon Père ? — En voici le titre, dit-il : le Paradis ouvert à Philagie par cent dévotions à la Mère ; de Dieu , aisées à pratiquer. — Eh quoi 1 mon Père, chacune de ces dévotions aisées suffit pour ouvrir le ciel?

NEUVIEME LETTRE

— Oui, dit-il ; voyez-Ie encore dans la suite des paroles que vous avez ouïes : « Tout autant de dévotions à la mère de, « Dieu que vous trouverez en ce livre sont autant de clefs « du ciel qui vous ouvriront le paradis tout entier, pourvu « que vous les pratiquiez » ; et c’est pourquoi il dit dans la conclusion « qu’il est content si on en pratique une seule ».

— Apprenez-m’en donc quelqu’une des plus faciles, mon Père. — Elles le sont toutes, répondit-il ; par exemple : « saluer la sainte Vierge au rencontre de ses images ; dire « le petit chapelet des dix plaisirs de la Vierge ; prononcer « souvent le nom de Marie ; donner commission aux Anges « de lui faire la révérence de notre part ; souhaiter de lui « bâtir plus d’églises que n’ont fait tous les monarques < i ensemble; lui donner tous les'matins le bonjour, et sur « le tard le bonsoir; dire tous les jours Y Ave Maria en « l’honneur du cœur de Marie » . Et il dit que cette dévotionlà assure de plus d’obtenir le cœur de la Vierge. — Mais mon Père, lui dis-je, c’est pourvu qu’on lui donne aussi le sien ? — Cela n’est pas nécessaire, dit-il, quand on est trop attaché au monde ; écoutez-le : « Cœur pour cœur, ce <t serait bien ce qu’il faut; mais le vôtre est un peu trop « attaché, et tient un peu trop aux créatures. Ce qui fait « que je n’ose vous inviter à offrir aujourd’hui ce petit « esclave que vous appelez votre cœur ». Et ainsi il se contente de Y Ave Maria qu’il avait demandé. Ce sont les dévotions des pages 33, 59, 145, 156, 172, 258 et 420 de la première édition. — Cela est tout à fait commode, lui dis-je, et je crois qu’il n’y aura personne de damné après cela. — Hélas ! dit le Père, je vois bien que vous ne savez pas jusqu’où va la dureté de cœur de certaines gens ! Il y en a qui ne s’attacheraient jamais à dire tous les jours ces deux paroles : Bonjour , bonsoir , parce que cela ne se peut faire

NEUVIÈME LETTRE

sans quelque application de mémoire. Et ainsi il a fallu que le P. Barry leur ait fourni des pratiques encore plus faciles, comme « d’avoir jour et nuit un chapelet au bras en « forme de bracelet » , ou « de porter sur -soi un rosaire, ou « bien une image de la Vierge ». Ce sont là les dévotions des .pages -.14,. 326 -et 447. « Et puis dites que je ne vous « fournisipas des dévotions faciles pour acquérir les bonnes « grâces de Marie », comme dit le P. Barry, p. 106. — Voilà, mon Père, lui dis-je, l’extrême facilité. — Aussi, ditil, c’est toüt ce qu’on a pu faire ; et je^crois que cela suffira, car il faudrait être bien, misérable pour ne vouloir pas prendre un moment en toute sa vie . pour mettre un chapelet à son bras, ou un rosaire dans sa poche, et assurer par là son salut avec tant de certitude que ceux qui en font l’épreuve n’y ont jamais été trompés, de quelque manière qu’ils aient vécu,' quoiquè nous conseillions de ne laisser pas de bien vivre. Je ne vous en rapporterai que l’exemple de la p. 34, d’une femme qui, pratiquant tous les jours la dévotion de saluer les images de la Vierge, vécut toute sa vie en péché mortel, et mourut enfin en. cet état, et qui ne laissa pas d’être sauvée . par le .mérite de cette dévotion. — Et comment cela? m’écriai-je. — Cfest, dit-il, que Notre- Seigneur la fit ressusciter exprès, tant il est .sûr qu’on ne peut périr quand on pratique quelqu’une de ces dévotions.

— r- En vérité, mon Père, je sais que les dévotions à la Vierge sont un puissant moyen pour le salut, et que les moindres sont d’un grand mérite quand elles partent d’un mouvement de foi et de charité, comme dans les saints qui les ont pratiquées ; mais de faire accroire à ceux qui en usent sans changer leur mauvaise vie qu’ils se convertiront à la mort, ou que Dieu les ressuscitera, c’est ce que je trouve bien plus propre à entretenir les pécheurs dans leurs

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désordres par la fausse paix que cette confiance téméraire apporte qu’à les en retirer par une véritable conversion que la grâce seule peut produire. — « Qu’importe, dit le Père, « par où nous entrions' dans le paradis, moyennant que « nous y entrions »? comme dit sur un semblable sujet notre célèbre P. Binet, qui a été notre provincial, en son excellent livre De la Marque de prédestination, n. 31, p. 130 de la 15° édition. « Soit de bond ou de volée, que nous en chaut-il, « pourvu que nous prenions la ville de gloire » ? comme dit encore ce Père au même lieu. — J’avoue, lui dis-je, que cela n’importe ; mais la question est de savoir si on y entrera. — La Vierge, dit-il, en répond. Voyez-le dans les dernières lignes du livre du P. Barry. « S’il arrivait qu’à la « mort l’ennemi eût quelque prétention sur vous, et qu’il y « eût du trouble dans la petite république de vos pensées, « vous n’avez qu’à dire que Marie répond pour vous, et que « c’est à elle qu’il faut s’adresser ».

— Mais, mon Père, qui voudrait pousser cela vous embarrasserait : car enfin, qui nous a assuré que la Vierge en répond? — Le P. Barry, dit-il, en répond pour elle, p. 465 : « Quant au profit et bonheur qui vous en reviendra, je vous « en réponds et me rends pleige pour la bonne Mère ». — Mais, mon Père, qui répondra pour le P. Barry ? — Gomment 1 dit le Père, il est de notre Compagnie! Et ne savezvous pas encore que notre Société répond de tous les livres de nos Pères? Il faut vous apprendre cela. Il est bon que vous le sachiez : il y a un ordre dans notre Société par lequel il est défendu à toutes sortes de libraires d’imprimer aucun ouvrage de nos Pères sans l’approbation des théologiens de notre Compagnie, et sans la permission de nos supérieurs. C’est un règlement fait par Henri III le 10 mai 1583, et confirmé par Henri IV le 20 décembre 1603, et par Louis XIII le 14 février 1612. De sorte que tout notre corps est respon-

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sable des livres de chacun de nos Pères. Gela est particulier à notre Compagnie, et de là vient qu’il ne sort aucun ouvrage de chez nous qui n’ait l’esprit de la Société. Voilà ce qu’il était à propos de vous apprendre. — Mon père, lui dis-je, vous m’avez fait plaisir, et je suis fâché seulement de ne l’avoir pas su plus tôt, car cette connaissance engage à avoir bien plus d’attention pour vos auteurs. — Je l’eusse fait, dit-il, si l’occasion s’en fût offerte ; mais profitez-en à l’avenir, et continuons notre sujet.

Je crois vous avoir ouvert des moyens d’assurer son salut assez faciles, assez sûrs, et en assez grand nombre. Mais nos Pères souhaiteraient bien qu’on n’en demeurât pas à ce premier degré, où l’on ne fait que ce qui est exactement nécessaire pour le salut. Gomme ils aspirent sans cesse à la plus grande gloire de Dieu, ils voudraient élever les hommes à une vie plus pieuse. Et, parce que les gens du monde sont d’ordinaire détournés de la dévotion par l’étrange idée qu’on leur en a donnée, nos Pères ont cru qu’il était d’une extrême importance de détruire ce premier obstacle. Et c’est en quoi le P. le Moine a acquis beaucoup de réputation par le livre de la Dévotion aisée , qu’il a fait à ce dessein. G’est là qu’il fait une peinture tout à fait charmante de la dévotion. Jamais personne ne l’a connue comme lui. Apprenez-le par les premières paroles de cet ouvrage : « La vertu ne s’est encore montrée à personne; on n’en a « point fait de portrait qui lui ressemble. Il n’y a rien <l d’étrange qu’il y ait eu si peu de presse à grimper sur son « rocher. On en a fait une fâcheuse qui n’aime que la soli— « tude : on lui a associé la douleur et le travail, et enfin on « l’a faite ennemie des divertissements et des jeux, qui sont « la fleur de la joie et l’assaisonnement de la vie ». G’est ce qu’il dit p. 92.

— Mais, mon Père, je sais bien au moins qu’il y a de

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grands saints dont la vie a été extrêmement austère. — Cela est vrai, dit-il ; mais aussi « il s’est toujours vu des saints « polis et des dévots civilisés », selon ce Père, p. 191. Et vous verrez, p. 86, que la différence de leurs mœurs vient de celle de leurs humeurs. Écoutez-le : « Je ne nie pas « qu’il ne se voie des dévots qui sont pâles et mélancoliques € de leur complexion, qui aiment le silence et la retraite, « et qui n’ont que du flegme dans les’veines et de la terre « sur le visage. Mais il s’en voit assez d’autres qui sont « d’une complexion plus heureuse, et qui ont abondance de ce cette humeur douce -et chaude et de ce sang bénin etrec- « tifié qui fait la joie x>«

Vous voyez de là que l’amour de la 'retraite et du silence n’est pas commun à tous les dévots, et que, comme je vous le disais, c’est l’effet de leur complexion plutôt que de la piété; au lieu que ces mœurs austères dont vous parlez sont proprement le caractère d’un sauvage et d’un farouche. Aussi vous les verrez placées entre les mœurs ridicules et brutales d’un fou mélancolique dans la description que le P. le Moine en a faite au 7° livre de ses Peintures morales. En voici quelques traits : « Il est sans yeux pour « les beautés de l’art et de la nature. Il croirait s’être chargé « d’un fardeau incommode, s’il avait pris quelque matière (l de plaisir pour soi. Les jours de fêtes, il se retire parmi <£ les morts. Il s’aime mieux dans un tronc d’arbre ou dans « une grotte que dans un palais ou surmn trône. Quantaux « affronts et aux injures, il y est aussi insensible que s’il « avait des yeux et des oreilles de statue. L’honneur et la « gloire sont des idoles qü’il ne connaît point, et pour les- « quels il n’a point d’encens à offrir. Une belle personne « lui est un spectre ; et ces visages impérieux et sou- « verains, ces agréables tyrans qui font partout des es- « claves volontaires et sans chaînes, ont le même pou-

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« voir sur ses yeux que le soleil sur ceux des hiboux, etc. » — Mon Révérend Père, je vous assure que, si vous ne m’aviez dit que le P. le Moine est l’auteur de cette peinture, j’aurais dit que c’eût été quelque impie qui l’aurait faite à des^ sein de tourner les saints en ridicule : car, si ce n’est là l’image d’un homme tout à fait détaché des sentiments auxquels l’Évangile oblige de renoncer, je confesse que je n’y entends rien. — Voyez donc, dit-il, combien vous vous y connaissez peu. Car ce sont là « des traits d’un esprit faible et sauvage « qui n’a pas les affections honnêtes et naturelles qu’il de- « vrait avoir », comme le P. le Moine le dit dans la fin de cette description. C’est par ce moyen qu’il « enseigne la « vertu et la philosophie chrétienne », selon le dessein qu’il en avait dans cet ouvrage, comme il le déclare dans l’avertissement. Et en effet on ne peut nier que cette méthode de traiter de la dévotion n’agrée tout autrement au monde que celle dont on se servait avant nous. — Il n’y a point de comparaison, lui dis-je, et je commence à espérer que vous me tiendrez parole. — Vous le verrez bien mieux dans la suite, dit-il; je ne vous ai encore parlé de la piété qu’en général. Mais, pour vous faire voir en détail, combien nos Pères en ont ôté de peines, n’est-ce pas une chose bien pleine de consolation pour les ambitieux d’apprendre qu’ils peuvent conserver une véritable dévotion avec un amour désordonné pour les grandeurs? — Eh quoi! mon Père, avec quelque excès qu’ils les recherchent? — Oui, dit-il, car ce nese- • rait toujours que péché véniel, à moins qu’on désirât les grandeurs pour offenser Dieu ou l’État plus commodément. Or les péchés véniels n’empêohent pas d’être dévot, puisque les plus grands saints n’en sont pas exempts. Écoutez donc Escobar, tr. 2, ex. 2, m 17 : « L’ambition, qui est un « appétit désordonné des charges et des grandeurs, est de « soi-même un péché véniel ; mais, quand on désire ces

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« grandeurs pour nuire à l’État, ou pour avoir plus de cornet modité d’offenser Dieu, ces circonstances extérieures le « rendent mortel »; .

— Gela commence bien1, mon Père. — Et n’est-ce pas encore, continua-t-il, une doctrine bien douce pour les avares de dire, comme fait Escobar au tr. 5, ex. 5, n. 154 : « Je sais que les riches ne pèchent point mortellement « quand ils ne donnent point l’aumône de leur superflu c dans les grandes nécessités- des pauvres : S cio, in gravi « pauperum necessitate, divites, non dando superflua, non « peccare mortaliter ». — En vérité, lui dis-je, si cela est, je sois bien que je ne me connais guère en péchés. — ; Pour vous le montrer encore mieux, dit-il, ne pensez-vous» pas que la bonne opinion de soi-même et la complaisance qu’on a pour ses ouvrages est un péché des plus dangereux? Et ne verez-vous pas bien surpris si je vous fais voir qu’encore même que cette bonne opinion soit sans fondement, c’est si peu un péché que c’est: au contraire un don de Dieu ? — Estil possible, mon Père ? — Oui, dit-il, et c’est ce que nous a appris notre grand P. Garasse dans son livre français intitulé : Somme des vérités capitales de la Religion, p. 2, p. 419. « C’est un effet, dit-il, de justice commutative, que tout « travail honnête soit récompensé ou de louange ou de « satisfaction... Quand les bons esprits font un ouvrage « excellent, ils sont justement récompensés par les louan- « ges publiques... Mais, quand un pauvre esprit travaille « beaucoup pour ne rien faire qui vaille, et qu’il ne peut ce ainsi obtenir de louanges publiques, afin que son travail « ne demeure pas sans récompense, Dieu lui en donne a une satisfaction personnelle, qu’on ne peut lui envier c sans une injustice plus que barbare. C’est ainsi que

l. Var. (1659 et s.)-- a Cela est assez commode ».

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« Dieu, qui est juste, donne aux grenouilles de la satisfac- « tion de leur chant ».

— Voilà, lui 'dis-je, de belles décisions en faveur de la vanité, de l’ambition et de l’avarice. Et Penvie, mon Père, sera-t-elle plus difficile à excuser ? — Ceci est délicat, dit le Père. Il faut user de la distinction du P. Bauny dans sa Somme des péchés : car son sentiment, c. 7, p. 123, de la 5© et 6e édition, est « que l’envie du bien spirituel du prochain « est mortelle, mais que l’envie du bien temporel n’est que <c vénielle ». — Et par quelle raison, mon Père? — Écoutez-la, me dit-il : « Car le bien qui se trouve ès choses « temporelles est si mince, et de si peu de conséquence « pour le ciel, qu’il est de nulle considération devant Dieu « et ses saints ». — Mais mon Père, si ce bien est s i mince et de si petite considération, comment permettez-vous de tuer les hommes pour le conserver ? — Vous prenez mal les choses, dit le Père. On vous dit que le bien est de nulle considération devant Dieu, mais non pas devant les hommes. — Je ne pensais pas à cela, lui dis-je, et j’espère que par ces distinctionsdà il ne restera plus de péchés mortels au monde. ■ — Ne- pensez pas cela, dit le Père, car il y en a qui sont toujours mortels de leur nature, comme par exemple la paresse.

— O mon Père ! lui dis-je, toutes les commodités de la

vie sont donc perdues? - Attendez, dit le Père; quand

vous aurez vu la définition de ce vice qu’Escobar èn donne tr. 2, ex. .2, n. 81, peut-être en jugerez-vous autrement. Ecoutez^la : « La paresse est une tristesse de ce que les « choses spirituelles sont spirituelles, comme serait de « s’affliger de ce que les sacrements sont la source de la <r grâce. Et c’est un péché mortel ». — O mon Père, lui dis-je, je ne crois jias que personne ait jamais été assez bizarre pour s’aviser d’être paresseux en cette sorte. —

Aussi, dit le Père, Escobar dit ensuite, n. 105 : « J’avoue « qu’il est bien rare que personne tombe jamais dans le « péché de paresse ». Comprenez-vous bien par là combien il importe de bien définir les choses? — Oui, mon Père, lui dis-je, et je me souviens sur cela de vos autres définitions de l’assassinat, du guet-apens et des biens superflus. Et d’où vient, mon Père, que vous n’étendez pas cette méà toutes sortes de cas et pour donner à tous les péchés des définitions de votre façon, afin qu’on ne péchât plus en satisfaisant ses plaisirs ? — Il n’est pas toujours nécessaire, me dit-il, de changer pour cela les définitions des choses. Vous l’allez voir sur le sujet de la bonne chère qui est sans doute un des plus grands plaisirs de la vie, et qu’Escobar permet en cette sorte, n. 102, dans la Pratique selon notre Société : « Est-il permis de boire et manger tout <ü son soûl sans nécessité et pour la seule volupté ? Oui « certainement, selon notre Père Sanchez, pourvu que cela ne nuise point à la santé, parce qu’il est permis à l’appé- « tit naturel de jouir des actions qui lui sont propres : An «; comedere et bibere usque ad satietatem absque necessitate , « ob solam voluptatem , sit peccatum ? Cum Sanctio négative « respondeo , modo non obsit valetudini , quia licite potest « appetitus naturalis suis actibus frui ». — O mon Père! lui dis-je, voilà le passage le plus complet et le principe le lus achevé de toute votre morale, et dont on peut tirer d’aussi commodes conclusions. Eh quoi 1 la gourmandise n’est donc pas même un péché véniel ? — Non pas, dit-il, en la manière que je viens de dire ; mais elle serait péché véniel, selon Escobar, n. 56, « si sans aucune nécessité on « se gorgeait de boire et de manger jusqu’à vomir : Si quis c se usque ad vomitum ingwrgitet ».

Cela suffit sur ce sujet, et je veux maintenant vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les

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péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s’y trouve est d’éviter le mensonge, et surtout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C’est à quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques, par laquelle « il est « permis d’user de termes ambigus en les faisant entendre « en un autre sens qu’on ne les entend soi-même », comme dit Sanchez, Op. Mor ., p. 2, 1. 3, c. 6, n. 13. — Je sais cela, mon Père, lui dis-je. — Nous l’avons tant publié, continuat-il, qu’à la fin tout le monde en est instruit. Mais savezvous bien comment il faut faire quand on ne trouve point de mots équivoques ? — Non, lui dis-je. — Je m’en doutais bien, dit-il ; cela est nouveau : c’est la doctrine des restrictions mentales. Sanchez la donne au même lieu. « On peut « jurer, dit-il, qu’on n’a pas fait une chose, quoiqu’on l’ait « faite effectivement, en entendant en soi-même qu’on ne a l’a pas faite un certain jour, ou avant qu’on fût né, ou « en sous-entendant quelqu’autre circonstance pareille, « sans que les paroles dont on se sert aient aucun sens « qui le puisse faire connaître. Et cela est fort commode « en beaucoup de rencontres, et est toujours très juste « quand cela est nécessaire, ou utile pour la santé, l’hon- « neur ou le bien ».

— Comment ! mon Père, et n’est-ce pas là un mensonge et même un parjure ? — Non, dit le Père ; Sanchez le prouve au même lieu, et notre P. Filiutius aussi, tr. 25, c. 11, n. 331, parce, dit-il, que c’est « l’intention qui règle la qualité de l’action ». Et il y donne encore, n. 328, un autre moyen plus sûr d’éviter. le mensonge. C’est qu’après avoir dit tout haut : Je jure que je n'ai point fait cela , on ajoute tout bas : aujourd'hui; ou qu’après avoir dit tout haut: Je jure, on dise tout bas : que je dis, et que l’on continue ensuite tout haut : que je n'ai point fait cela. Vous voyez bien que c’est

dire la vérité; — Je l’avoue, lui dis-je; mais nous trouverions peut-être que c’est dire la vérité tout bas, et un mensonge tout haut ; outre que je craindrais que bien des gens n’eussent pas assez de présence d’esprit pour se servir de cers méthodes. — Nos Pères, dit-il, ont enseigné au même lieu, en faveur de ceux qui ne sauraient trouver ces restrictions, qu’il leur suffit, pour ne point mentir, de dire simplement « qu’ils n’ont point fait ce qu'ils ont fait , pourvu qu’ils aient « en général l’intention de donner à leurs discours le sens « qu'un habile homme y donnerait ».

Dites la vérité. Il vous est arrivé bien des fois d’être embarrassé, manque de cette connaissance? — Quelquefois, lui dis-je. — Et n’avouerez-vous pas de même qu’il serait souvent bien commode d’être dispensé en conscience de tenir de certaines paroles qu’on donne. — Ce serait, lui dis-je, mon Père, la plus grande commodité du monde. — Écoutez donc Escobar, au tr. 3, ex. 3, n. 48, où il donne cette règle générale : « Les promesses n’obligent point « quand on n’a point intention de s’obliger en les faisant. « Or il n’arrive guère qu’on ait cette intention, à moins que « l’on les confirme par serment ou par contrat ; de sorte « que, quand on dit simplement : Je le ferai , on entend « qu’on le fera si l’on ne change de volonté ; car on ne veut « pas se priver par là de sa liberté ». Il en donne d’autres que vous y pouvez voir vous-même, et il dit à la fin que « tout cela est pris de Molinaet de nos autres auteurs : omnia « ex Molina et aiiis » ; et ainsi on n’en peut pas douter.

— O mon Père ! lui dis-je, je ne savais pas que la direction d’intention eût la force de rendre les promesses nulles ! — Vous voyez, dit le Père, que voilà une grande facilité pour le commerce du monde. Mais ce qui nous a donné le plus de peine a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes, car nos Pères sont plus réservés sur. ce qui

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regarde la chasteté. Ce n’est pas qu’ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, et principalement pour les personnes mariées ou fiancées ».

J’appris sur cela les questions les plus extraordinaires et les plus brutales qu’on puisse s’imaginer. Il m’en donna de quoi remplir plusieurs lettres ; mais je ne veux pas seulement en marquer les citations, parce que vous faites voir mes lettres à toutes sortes de personnes, et je ne voudrais pas donner l’occasion de cette lecture à ceux qui n’y chercheraient que leur divertissement.

Là seule chose que je puisse vous marquer de ce qu’il me montra dans leurs livres, même français, est ce que vous pouvez voir dans la Somme des péchés du P. Bauny, p. 165, de certaines petites privautés qu’il y explique, pourvu qu’on dirige bien son intention, comme à passer pour galant; et vous serez surpris d’y trouver, p. 148, un principe de morale touchant le pouvoir qu’il dit que les filles ont de disposer de leur virginité sans leurs parents. Voici ses termes : {« Quand cela se fait du consentement de la fille, quoique « le père ait sujet de s’en plaindre, ce n’est pas néanmoins « que ladite fille ou celui à qui elle s’est prostituée lui aient « fait aucun tort ou violé pour son égard la justice : car la « fille est en possession de sa virginité aussi bien, que de « son corps ; elle en peut faire ce que bon lui semble, à « l’exclusion de la mort ou du retranchement de ses mem- « bres ». Jugez par là du reste. Je me souvins sur cela d’un passage d’un poète païen qui a été meilleur que ces Pères, puisqu’il a dit « lui appartient pas toute entière; qu’une partie appartient « au père et l’autre à la mère, sans lesquels elle n’en peut « disposer même pour le mariage ». Et je doute qu’il y ait aucun juge qui ne prenne pour une loi le contraire de cette maxime du P. Bauny.

casuiste que la virginité d’une fille ne

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Voilà tout ce que je puis dire de tout ce que j’entendis, et qui dura si longtemps que je fus obligé de prier enfin le Père de changer de matière. Il le fît, et m’entretint de leurs règlements pour les habits des femmes en cette sorte: « Nous ne parlerons point, dit-il, de celles qui auraient l’intention impure ; mais, pour les autres, Escobar dit au tr. 1, ex. 8, n. 5 : « Si on se pare sans mauvaise intention, « mais seulement pour satisfaire l’inclination naturelle qu’on « a à la vanité, ob naturalem fastus inclinationem , ou ce « n’est qu’un péché véniel, ou ce n’est point péché du « tout ». Et le P. Bauny en sa Somme des péchés , c. 46, p. 1094, dit que, « bien que la femme eût connaissance du « mauvais effet que sa diligence à se parer opérerait et au « corps et en l’âme de ceux qui la contempleraient ornée « de riches et précieux habits, qu’elle ne pécherait néan- « moins en s’en servant ». Et il cite entre autres notre P. Sanchez pour être du même avis.

— Mais, mon Père, que répondent donc vos auteurs aux passages de l’Écriture qui parlent avec tant de véhémence contre les moindres choses de cette sorte ? — Lessius, dit le Père, y a doctement satisfait, De Just ., 1. 4, c. 4, d. 14, n. 114, en disant que « ces passages de l’Écriture n’étaient des « préceptes qu’à l’égard des femmes de ce temps-là pour « donner par leur modestie un exemple d’édification aux « païens ». — Et d’où a-t-il pris cela, mon Père? — 11 n’importe pas d’où il l’ait pris ; il suffit que les sentiments de ces grands hommes-là sont toujours probables d’euxmêmes. Mais le P. le Moine a apporté une modération à cette permission générale, car il ne le veut point du tout souffrir aux vieilles ; c’est dans la Dévotion aisée , et entre autres, p. 127, 157, 163. « La jeunesse, dit-il, peut être « parée de droit naturel ; il peut être permis de se parer en « un âge qui est la fleur et la verdure des ans. Mais il en

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« faut demeurer là : le contre-temps serait étrange de cher- « cher des roses sur la neige. Ce n’est qu’aux étoiles qu’il « appartient d’être toujours au bal, parce qu’elles ont le don « de jeunesse perpétuelle. Le meilleur donc, en ce point, « serait de prendre conseil de la. raison et d’un bon miroir, « de se rendre: à la bienséance et à la nécessité, et de se « retirer quand. la. nuit approche ». — Cela est tout à fait judicieux, lui. dis-je. — Mais, contiau a-t-il, afin que vous voyiez combien nos Pères ont eu soin de tout, je vous dirai que1, parce qu’il serait souvent inutile aux jeunes femmes d’avoir la permission de se parer si on ne leur donnait-aussi le moyen d’en faire la dépense, on a établi une autre maxime en leur faveur, qui se voit dans Escobar, au chapitre du Larcin , tr. 1, ex. 9, n. 13. « Une femme, dit-il, peut prendre « de l’argent à son. mari en plusieurs occasions, et entre « autres pour jouer, pour avoir des habits, et pour les autres « choses qui lui sont nécessaires ».

— En vérité, mon Père, cela est bien achevé. — Il y a bien d’autres choses néanmoins, dit le Père; mais il faut les laisser pour parler des maximes plus importantes qui facilitent l’usage des choses saintes, comme par exemple la manière d’assister à la messe. Nos grands théologiens. Gaspard Hurtado, De Sacr ., t. 2, d. 5,.dist. 2; et Coninch, q. 83, a. 6, n. 197, ont enseigné sur ce sujet <c qu’il suffit d’être « présent à la messe de corps, quoiqu?on soit absent d’esprit, « pourvu qu’on demeure dans une contenance respectueuse « extérieurement ». Et Vasquez passe plus avant, car il dit « qu’on satisfait au. précepte d’ouïr la messe, encore même <c qu’on ait l’intention de n’en rien faire ». Tout cela est

4. A partir de 1659, on trouve ce passage ainsi rectifié: «je vous dirai que, donnant permission aux femmes de jouer, et voyant que cette permission leur serait souvent inutile si on ne leur donnait aussi le moyen d’avoir de quoi jouer, ils ont établi »...

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aussi dans Escobar, tr. 1, ex. il, n. 74 et 107, et encore au tr. 1, ex. 1, n. 116, où il l’explique par l’exemple de ceux qu’on mène à la messe par force, et qui ont l’intention expresse de ne la point entendre. — Vraiment, lui dis-je, je ne le croirais jamais si un autre me le disait. — En effet, dit-il, cela a quelque besoin de l’autorité de ces grands hommes, aussi bien que ce que dit Escobar au tr. 1, ex. 11, n. 31, « qu’une méchante intention, comme de regarder des <r. femmes avec un désir impur, jointe à celle d’ouïr la « messe comme il faut, n’empêche pas qu’on n’y satis- « fasse : nec obest alia prava intentio , ut aspiciendi libidinose « fœminas » .

Mais on trouve encore une chose commode dans notre savant Turrianus, Select ., p. 2, d. 16, dub. 7, « qu’on peut o : ouïr la moitié d’une messe d’un prêtre, et ensuite une « autre moitié d’un autre ; et même qu’on peut ouïr d’abord « la fin de l’une, et ensuite le commencement d’une autre ». Et je vous dirai de plus qu’on a permis encore « d’ouïr deux « moitiés de messe eh même temps de deux différents prê- « très lorsque l’un commence la messe quand l’autre en « est à l’élévation, parce qu’on peut avoir l’attention à ces « deux côtés à la fois, et que deux moitiés de messes font « une messe entière : duæ medietates unam missam consti- <a tuunt ». C’est ce qu’ont décidé nos Pères Bauny, tr. 6, q. 9, p. 312 ; Hurtado, De Sacr., t. 2 ; De Missa , d. 5, diff. 4 ; Azorius, p. 1, 1. 7, cap. 3, q. 3 ; Escobar, tr. 1, ex. 11, n. 73, dans le chapitre De la Pratique pour oiiir la messe selon notre Société. Et vous verrez les conséquences qu’il en tire dans ce même livre de l’édition de Lyon, de l’année 1644 et 1646, en ces termes : « De là je conclus que vous pouvez « ouïr la messe en très peu de temps, si par exemple vous <r. rencontrez quatre messes à la fois qui soient tellement « assorties que, quand l’une commence, l’autre soit à l’Évan-

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c gile, une autre à la consécration, et la dernière à la com- « munion ». — Certainement, mon Père, on entendra la messe dans Notre-Dame en un instant par ce moyen. — Vous voyez donc, dit-il, qu'on ne pouvait pas mieux faire pour faciliter la manière d’ouïr la messe.

Mais je veux vous faire voir maintenant comment on a adouci l’usage des sacrements, et surtout de celui de la pénitence : car c’est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos Pères, et vous admirerez que la dévotion, qui étonnait tout le monde, ait pu être traitée par nos Pères avec une telle prudence, « qu’ayant abattu cet épou- « vantail que les démons avaient mis à sa porte », ils l’aient rendue « plus facile que le vice et plus aisée que la volupté » ; en sorte « que le simple vivre est incomparablement a plus malaisé que le bien vivre », pour user des termes du P. le Moine, p. 244 et 291 de sa Dévotion aisée. N’est-ce pas là un merveilleux changement ? — En vérité, lui dis-je, mon Père, je ne puis m’empêcher de vous dire ma pensée. Je crains que vous ne preniez mal vos mesures, et que cette indulgence ne soit capable de choquer plus de monde que d’en attirer : car la messe, par exemple, est une chose si grande et si sainte qu’il suffirait, pour faire perdre à vos auteurs toute créance dans l’esprit de plusieurs personnes, de leur montrer de quelle manière ils en parlent. — Cela est bien vrai, dit le Père, à l’égard de certaines gens; mais ne savez-vous pas que nous nous accommodons à toute sorte de personnes ? Il semble que vous ayez perdu la mémoire de ce que je vous ai dit si souvent sur ce sujet. Je veux donc vous en entretenir la première fois à loisir, en différant pour cela notre entretien des adoucissements delà confession. Je vous le ferai si bién entendre que vous ne l’oublierez jamais ».

Nous nous séparâmes là-dessus ; et ainsi je m’ima-

NEUVIÈME LETTRE gine que notre première conversation sera de leur politi—

Je suis, etc.

Depuis que j’ai écrit cette lettre, j’ai vu le livre du Paradis ouvert par cent dévotions aisées à pratiquer, par le P. Barry, et celui de la Marque de Prédestination , par le P. Binet. Ce sont des pièces dignes d’être vues.

DIXIÈME LETTRE

ÉCRITE A UN PROVINCIAL

PAR UN DE SES AMIS

De Paris, ce 2 août 1656.

Monsieur,

Ce n’est pas encore ici la politique de la société, mais c’en est un des plus grands principes. Vous y verrez les adoucissements de la confession, qui sont assurément le meilleur moyen que ces Pères aient trouvé pour attirer tout le monde et ne rebuter personne. Il fallait savoir cela avant que de passer outre. Et c’est pourquoi le Père trouva à propos de m’en instruire en cette sorte :

« Vous avez vu, me dit-il, par tout ce que je vous ai dit jusques ici, avec quel succès nos Pères ont travaillé à découvrir par leur lumière qu’il y a un grand nombre de choses y permises qui passaient autrefois pour défendues; mais, parce qu’il reste encore des péchés qu’on n’a pu excuser, et que l’unique remède en est la confession, il a été bien nécessaire d’en adoucir les difficultés par les voies que j’ai maintenant à vous dire. Et ainsi, après vous avoir montré dans toutes nos conversations précédentes comment on a soulagé les scrupules qui troublaient les consciences, en faisant voir que ce qu’on croyait mauvais ne l’est pas, il reste à

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vous montrer en celle-ci la manière d’expier facilement ce qui est véritablement péché, en rendant la confession aussi aisée qu’elle était difficile autrefois. — Et par quel moyen, mon Père? — C’est, dit-il, par ces subtilités admirables qui sont propres à notre Compagnie, et que nos Pères de Flandres appellent, dans Y Image de notre premier siècle , 1. 3, or. 1, p. 401, et 1. 1, c. 2, « de pieuses et saintes finesses », et « un saint artifice de dévotion : piam et religiosam callidita- <a tem , et pietatis solertiam \», au 1. 3, c. 8. C’est par le moyen de ces inventions cc que les crimes s’expient aujour- « d’hui, alacrius , avec plus d’allégresse et d’ardeur qu’ils ne « se commettaient autrefois ; en sorte que plusieurs person- « nés effacent leurs taches aussi promptement qu’ils les « contractent : Plurimi vix citius maculas contrahunt « quam eluunt », comme il est dit au même lieu. — Àpprenez-moi donc, je vous prie, mon Père, ces finesses si salutaires. — Il y en a plusieurs, me dit-il, car, comme il se trouve beaucoup de choses pénibles dans la confession, on a apporté des adoucissements à chacunes et, parce que les principales peines qui s’y rencontrent sont la honte de confesser certains péchés, le soin d’en exprimer les circonstances, la pénitence qu’il en faut. faire, la résolution de n’y plus tomber, la fuite des occasions prochaines qui y engagent et le regret de les avoir commis, j’éspère vous montrer aujourd’hui qu’il ne reste presque rien de fâcheux en tout cela, tant on a eu soin d’ôter toute l’amertume et toute l’aigreur d’un remède si nécessaire.

(* Car, pour commencer par la peine qu’on a de confesser certains péchés, comme vous n’ignorez pas qu’il est souvent assez important de se conserver dans l’estime de son confesseur, n’est-ce pas une chose bien commode de permettre, comme font nos Pères, et entre autres Escobar, qui cite encore Suarez, tr. 7, a. 4, n. 135, « d’avoir deux confes-

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ix seurs, l’un pour les péchés mortels et l’autre pour les vé- « niels, afin de se maintenir en bonne réputation auprès de « son confesseur ordinaire, uti bonam fcimam apud ordina - « rium tueatur , pourvu qu’on ne prenne pas de là occasion « de demeurer dans le péché mortel ». Et il donne ensuite un autre subtil moyen pour se confesser d’un péché à son confesseur ordinaire même, sans qu’il s’aperçoive qu’on l’a commis depuis la dernière confession. « C’est, dit-il, de « faire une cotifesôïon générale et de confondre ce dernier « péché avec les autres dont on s’accuse en gros ». Il dit encore la même chose, Princ ., èx. 2, n. 73. Et vous avouerez, je m’assure, que cette décision du P. Bauny, 'Théol. mor.: tr. 4, q. 15, p. 137, soulage encore bien la honte qu’on a de confesser ses rechutes, que, « hors de cer- « taines occasions qui n’arrivent que rarement, le confes- « seur n’a pas droit de demander si le péché dont on s’ac- « cuse est un péché d’habitude, et qu’on n’est pas obligé de « lui répondre sur "cela, parce quhl n’a pas droit de donner « à son pénitent la honte de déclarer ses Techutes fré- « quentes ».

— Comment 1 mon Père, j’aimerais autant dire qu’un médecin n’a pas droit de demander à son malade s’il y a longtemps qu’il a la fièvre. Les péchés ne sont-ils pas tous différents selon ces différentes circonstances, et le dessein d’un véritable pénitent ne doit-il pas être d’exposer tout l’état de sa conscience à son confesseur avec la même sincérité et la même ouverture de cœur que s’il parlait à Jésus- Christ, dont le prêtre tient la place ? Et n’est-on pas bien éloigné de cette disposition quand on cache ses rechutes fréquentes pour cacher la grandeur de son péché »? Je vis le bon Père embarrassé là-dessus; de sorte qu’il pensa à éluder cette difficulté plutôt qu’à la résoudre en m’apprenant une autre de leurs règles, qui établit seulement un

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nouveau désordre sans justifier en aucune sorte cette décision du P. Bauny, qui est, à mon sens, une de leurs plus pernicieuses maximes et des plus propres à entretenir les vicieux dans leurs mauvaises habitudes. « Je demeure d’accord, me dit-il, que l’habitude augmente la malice du péché, mais elle n’en change pas la nature, et c’est pourquoi on n’est pas obligé à s’en confesser, selon la règle de nos Pères, qu’Escobar rapporte Princ ., ex. 2, n. 39, « qu’on « n’est obligé de confesser que les circonstances qui chan- « gent l’espèce du péché et non pas celles qui l’aggra- « vent ».

C’est selon cette règle que notre Père Granados dit, in 5 part., cont. 7, tr. 9, d. 9, n. 22, que « si on a mangé delà « viande en carême, il suffit de s’accuser d’avoir rompu le « jeûne, sans dire si c’est en mangeant de la viande ou en « faisant deux repas maigres ». Et selon notre Père Reginaldus, tr. 1, 1. 6, c. 4, n. 114, a un devin qui s’est servi de « l’art diabolique n’est pas obligé à déclarer cette circon- « stance, mais il suffit de dire qu’il s’est mêlé de deviner, « sans exprimer si c’est par la chiromancie ou par un * pacte avec le démon ». Et Fagundez, de notre Société, p. 2, 1. 4, c. 3, n. 17, dit aussi : oc Le rapt n’est pas une cir- « constance qu’on soit tenu de découvrir quand la fille y a « consenti ». Notre Père Escobar rapporte tout cela au même lieu, n. 41, 61, 62, avec plusieurs autres décisions assez curieuses des circonstances qu’on n’est pas obligé de confesser* Vous pouvez les y voir vous-même. — Voilà, lui dis-je, des artifices de dévotion bien accommodants.

— Tout cela néanmoins, dit-il, ne serait rien si on n’avait de plus adouci la pénitence, qui est une des choses qui éloignait davantage de la confession. Mais maintenant les plus délicats ne la sauraient plus appréhender, après ce que nous avons soutenu dans nos Thèses du Collège de

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Clermont, « que si le confesseur impose une pénitence con- « yenable, convenientem , et qu’on ne veuille pas néanmoins € l’accepter, on peut se retirer en renonçant à l’absolution « : et à la pénitence imposée ». Et Escobar dit encore, dans la Pratique de la pénitence selon notre Société , Ir. 7, ex. 4, n. 188, que, « si le pénitent déclare qu’il veut remettre à « l’autre monde à faire pénitence et souffrir en purgatoire « toutes les peines qui lui sont dues, alors le confesseur « doit lui imposer une pénitence légère pour l’intégrité du « Sacrement, et principalement s’il reconnaît qu’il n’en « accepterait pas une plus grande ». — Je crois, lui dis-je, que, si cela était, on ne devrait plus appeler la confession le sacrement de pénitence. — Vous avez tort, dit-il, car au moins on en donne toujours quelqu’une pour la forme. — Mais, mon Père, jugez-vous qu’un homme soit digne de recevoir l’absolution quand il ne veut rien faire de pénible pour expier ses offenses ? Et quand des personnes sont en cet état, ne devriez-vous pas plutôt leur retenir leurs péchés que de les leur remettre? Avez-vous l’idée véritable de votre ministère, et ne savez-vous pas que vous y exercez le pouvoir de lier et de délier ? Croyez-vous qu’il soit permis de donner l’absolution indifféremment à tous ceux qui la demandent, sans reconnaître auparavant si Jésus-Christ délie dans le ciel ceux que vous déliez sur la terre ? — Hé quoi ? dit le Père, pensez-vous que nous ignorions que « le « confesseur doit se rendre juge de la disposition de son « pénitent, tant parce qu’il est obligé de ne pas dispenser « les sacrements à ceux qui en sont indignes, Jésus-Christ « lui ayant ordonné d’être dispensateur fidèle et de ne pas « donner les choses saintes aux chiens, que parce qu’il est « juge, et que c’est le devoir d’un juge de juger justement « en déliant ceux qui en sont dignes et liant ceux qui en « sont indignes, et aussi parce qu’il ne doit pas absoudre

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<r ceux que Jésus-Christ condamne » ? — De qui sont ces paroles-là, mon Père ? — De notre Père Filiutius, répliquat-il, t. 1, tr. 7, n. 354. — Vous me surprenez, lui dis-je, j>e les prenais pour être d’un des Pères de l’Église. Mais, mon Père, ce passage doit bien étonner les confesseurs, et les rendre bien circonspects dans la dispensation de ce sacrement, pour reconnaître si le regret de leurs pénitents est suffisant et si les promesses qu’ils donnent de ne plus pécher à l’avenir sont recevables. — Gela n’est point du tout embarrassant, dit le Père ; Filiutius n’avait garde de laisser les confesseurs dans cette peine, et c’est pourquoi il leur donne, en suite de ces paroles, cette méthode facile pour en sortir : « Le confesseur peut aisément se mettre en <r repos touchant la disposition de son pénitent. Car, s’il ne <a donne pas des signes suffisants de douleur, le confesseur c n’a qu’à lui demander s’il ne déteste pas le péché dans « son âme, et, s’il répond que oui, il est obligé de l’.en « croire. Et il faut dire la même chose ' de la résolution pour « l’avenir, à moins qu’il y eût quelque obligation de resti- <£ tuer, ou de quitter quelque occasion prochaine ». — Pour ce passage, mon Père, je vois bien qu’il est de Filiutius. — Vous vous trompez, dit le Père, car .il a pris- tout cela mot à mot de Suarez, in 3 part., t. 4, disp. 32, sect. 2, n. 2. — Mais, mon Père, ce dernier passage de Filiutius détruit ce qu’il avait établi dans le premier. Car les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre juges de la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils sont obligés de les en croire sur leur parole, lors même qu’ils ne donnent aucun signe suffisant de douleur. Est-ce qu’il y a tant de certitude, dans ces paroles qu’on donne, que ce seul signe soit convainquant ? Je doute que l’expérience ait fait connaître à vos Pères que tous ceux qui leur font ces promesses les tiennent; et je suis trompé s’ils n’éprouvent souvent le con-

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traire. — Cela n’importe, dit le Père, on ne laisse pa& d’obliger toujours les confesseurs à les croire. Car le P. Bauny, qui a traité cette question à fond dans la. Somme des Péchés, c. 46, p. 1090, 1091 et 1092, conclut que <t toutes « les fois que ceux qui récidivent souvent, sans qu’on y voie « aucun amendement, se présentent au confesseur, et lui « disent qu’ils ont regret, du passé et bon dessein pour « l’avenir, il les en doit croire sur ce qu’ils le disent, quoi- « qu’il soit à présumer telles résolutions ne passer pas le « bout des lèvres. Et, quoiqu’ils se portent ensuite avec <r plus de liberté et d’excès que jamais dans les mêmes fau- « tes, on peut néanmoins leur donner l’absolution, selon ç mon opinion ». Voilà, je m’assure, tous vqs doutes bien résolus.

— Mais, mon Père, lui dis-je, je trouve que vous imposez une grande charge aux confesseurs, en les obligeant de croire le contraire de ce qu’ils voient. — Vous, n’entendez pas cela, dit-il : on veut dire par là qu’ils sont obligés d’agir et d’absoudre comme s’ils croyaient que cette résolution fut ferme et constante, encore qu’ils ne le croient pas en effet. Et c’est ce que nos PP. Suarez et Filiutius expliquent ensuite des passages de tantôt. Car, après avoir, dit que « le « prêtre est obligé de croire son pénitent sur sa parole », ils* ajoutent « qu’il n’est pas- nécessaire que le confesseur se « persuade que la résolution de son pénitent s’exécutera, « ni qu’il le juge même probablement ; mais il suffit qu’il « pense qu’il en a à l’heure même le dessein en général, « quoiqu’il doive retomber en bien peu de temps. Et c’est € ce qu’enseignent tous nos auteurs. Ita docent omnes auto- <r. res ». Douterez- vous d’une chose que tous nos auteurs enseignent? — Mais, mon Père, que deviendra donc ce que le P. Petau a été obligé de reconnaître lui-même dans la préface de la Pénit.publ., p. 4, « que les SS. Pères, les doc-

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« teurs et les conciles sont d’accord, comme d’une vérité « certaine, que la pénitençe qui prépare à l’Eucharistie doit « être véritable, constante, courageuse, et non pas lâche et « endormie, ni sujette aux rechutes et aux reprises » ? — Ne voyez-vous pas, dit-il, que le P. Petau parle de Y ancienne Église ; mais cela est maintenant si peu de saison , pour user des termes de nos Pères, que, selon le P. Bauny, le contraire est seul véritable ; c’est au tr. 4, q. 15, p. 95 : « Il y < i a des auteurs qui disent qu’on doit refuser l’absolution à « ceux qui retombent souvent dans les mêmes péchés, et <t principalement lorsqu’après les avoir plusieurs fois « absous, il n’en paraît aucun amendement; et d’autres « disent que non. Mais la seule véritable opinion est qu’il « ne faut point leur refuser l’absolution. Et, encore qu’ils « ne profitent point de tous les avis qu’on leur a souvent « donnés, qu’ils n’aient pas gardé les promesses qu’ils ont < r. faites de changer de vie, qu’ils n’aient pas travaillé à se & purifier, il n’importe, et, quoi qu’en disent les autres, la « véritable opinion, et laquelle on doit suivre, est que, même fi en tous ces cas, on les doit absoudre », Et tr. 4, q. 22, p. 100, « qu’on ne doit ni refuser, ni différer l’absolution « à ceux qui sont dans des péchés d’habitude contre la loi « de Dieu, de nature et de l’Église, quoiqu’on n’y voie au- « cune espérance d’amendement * Et si emendationis futuræ fi nulla spes appareat ». — Mais, mon Père, lui dis-je, cette assurance d’avoir toujours l’absolution pourrait bien porter les pécheurs... — Je vous entends, dit-il en m’interrompant ; mais écoutez le P. Bauny, q. 15 : « On peut absoudre fi celui qui avoue que l’espérance d’être absous l’a porté à fi pécher avec plus de facilité qu’il n’eût fait sans cette fi espérance ». Et le P. Gaussin, défendant cette proposition, dit, p. 211 de sa Rép. à la Tlièol. mor ., « que si elle c n’était véritable, l’usage de la confession Serait interdit à

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« la plupart du monde, et qu’il n’y aurait plus d’autre « remède aux pécheurs qu’une branche d’arbre et une « corde ». — O mon Père ! que ces maximes-là attireront de gens à vos confessionnaux ! — Aussi, dit-il, vous ne sauriez croire ôombien il y en vient : « nous sommes accablés « et comme opprimés sous la foule de nos pénitents : pœni - « tentium numéro obruimur », comme il est dit en V Image de notre premier ■ siècle , 1. 3, c. 8. — Je sais, lui dis-je, un moyen facile de vous décharger de cette presse. Ce serait seulement, mon Père, d’obliger les pécheurs à quitter les occasions prochaines. Vous vous soulageriez assez par cette seule invention. — - Nous ne cherchons pas ce soulagement, dit-il, au contraire : car, comme il est dit dans le même livre, 1. 3, c. 7, p. 374, « notre Société a pour but de trace vailler à établir les vertus, de faire la guerre aux vices, « et de servir un grand nombre d’âmes ». Et, comme il y a peu d’âmes qui veuillent quitter les occasions prochaines, on a été obligé de définir ce que c’est cpP occasion prochaine , comme on voit dans Escobar, en la. Pratique de notre Société, tr. 7, ex. 4, n. 226 : <t On n’appelle pas « occasion prochaine celle où l’on ne pèche que rarement, « comme de pécher par un transport soudain arec celle '« avec qui on demeure, trois ou quatre fois par an » ; ou, 'selon le P. Bauny, dans son livre français, <t une ou deux ; « fois par mois », p. 4082, et encore p. 1089, où il demande « ce qu’on doit faire entre les maîtres et servantes* cousins « et cousines, qui demeurent ensemble, et qui se portent « mutuellement à pécher par cette occasion ». — Il les faut séparer, lui dis-je. — C’est ce qu’il dit aussi, <c si les <r rechutes sont fréquentes et presque journalières mais, <c s’ils n’offensent que rarement par ensemble, comme « serait une ou deux fois le mois, et qu’ils ne puissent se « séparer sans grande incommodité et dommage, on pourra

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« les absoudre, selon ces auteurs, et entre autres Suarez, <( pourvu qu’ils promettent bien de ne plus pécher et qu’ils « aient un vrai regret du passé ». Je l’entendis bien. Car il m’avait déjà appris de quoi le confesseur se doit contenter pour juger de ce regret. « Et le P. Bauny, continuat-il, permet, p. 1083 et 1084, à ceux qui sont engagés dans les occasions prochaines, « d’y demeurer quand ils ne les « pourraient quitter sans bailler sujet au monde de parler, <a ou sans en recevoir de l’incommodité ». Et il dit de même en sa Théologie morale , tr. 4, De pœnit., q. 13, p. 93, et q. 14, p. 94, « qu’on peut et qu’on doit absoudre une « femme qui a chez elle un homme avec qui elle pèche « souvent, si elle ne peut le faire sortir honnêtement, ou « qu’elle ait quelque cause de le retenir : Si non potest ho - « neste ejicere , aut haheat aliquam causam retinendi , pourvu « qu’elle propose bien de ne plus pécher avec lui ». — O mon Père 1 lui dis-je, l’obligation de quitter les occasions est bien adoucie, si on en est dispensé aussitôt qu’on en recevrait de l’incommodité; mais je crois au moins qu’on y est obligé, selon vos Pères, quand il n’y a point de peine. — Oui, dit le Père, quoique toutefois cela ne soit pas sans exception. Car le P. Bauny dit au même lieu : « Il est perce mis à toutes sortes de personnes d’entrer dans des lieux « de débauche pour y convertir des femmes perdues, quoi- « qu’il soit bien vraisemblable qu’on y péchera, comme si « ona déjà éprouvé souvent qu’on s’est laissé aller au péché « par la vue et les cajoleries de ces femmes. Et encore « qu’il y ait des docteurs qui n’approuvent pas cette opi- « nion, et qui croient qu’il n’est pas permis de mettre « volontairement son salut en danger pour secourir son « prochain, je ne laisse pas d’embrasser très volontiers « cette opinion qu’ils combattent ». — Voilà, mon Père, une nouvelle sorte de prédicateurs. Mais sur quoi se fonde

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le Père Bauny pour leur donner cette mission ? — C'est, me dit-il, sur un de ses principes qu’il donne au même lieu après Basile Ponce. Je vous en ai pailé autrefois, et je crois que vous vous en souvenez. C’est « qu’on peut recher- « cher une occasion directement et par elle-même, primo « et per se, pour le bien temporel ou spirituel de soi ou du « prochain ». Ces passages me firent tant d’horreur que je pensai rompre là-dessus. Mais je me retins afin de le laisser aller jusqu’au bout, et me contentai de lui dire : « Quel rapport y a-t-il, mon Père, de celte doctrine à celle de l’Évangile, qui oblige « à s’arracher les yeux et à retrancher « les choses les plus nécessaires, quand elles nuisent au « salut »? Et comment pouvez-vous concevoir qu’un homme qui demeure volontairement dans les occasions des péchés les déteste sincèrement ? N’est-il pas visible, au contraire, qu’il n’en est point touché comme il faut, et qu’il n’est pas encore arrivé à cette véritable conversion de cœur qui fait autant aimer Dieu qu’on a aimé les créatures ? — Comment 1 dit-il, ce serait là une véritable contrition. Il semble que vous ne sachiez pas que, comme dit le P. Pintereau en la 2e p., p. 50, de l’abbé de Boisic, « tous nos Pères « enseignent d’un commun accord que c’est une erreur et « presque une hérésie de dire que la contrition soit néces- « saire, et que l’attrition toute seule, et même conçue par « le seul motif des peines de l’enfer qui exclue la volonté « d’offenser, ne suffit pas avec le sacrement ». — Quoi ! mon Père, c’est presque un article de foi, que l’attrition conçue par la seule crainte des peines suffit avec le sacrement ? Je crois que cela est particulier à vos Pères. Car les autres, qui croient que l’attrition suffit avec le sacrement, veulent au moins qu’elle soit mêlée de quelque amour de Dieu. Et, de plus, il me semble que vos auteurs mêmes ne tenaient point autrefois que cette doctrine fût si certaine. Car votre

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Père Suarez en parle de cette sorte, De Pœn ., q. 90, art. 4, disp. 15, sect. 4, n. 17. « Encore, dit-il, que ce soit une « opinion probable que Tattrition suffit avec le sacre- « ment, toutefois elle n’est pas certaine, et elle peut être « fausse : Non est certa , et poiest esse falsa. Et si elle est « fausse, l’attrition ne suffit pas pour sauver un homme. « Donc celui qui meurt sciemment en cet état s’expose vo- « lontairement au péril moral de la damnation éternelle. « Car cette opinion n’est ni fort ancienne, ni fort commune: « Nec valde antiqua, nec multum communis » . Sanchez ne. trouvait pas non plus qu’elle fut si assurée, puisqu’il dit en sa Somme , 1. 1, c. 9, n. 34, « que le malade et son confes- « seur qui se contenteraient, à la mort, de l’attrition avec « le sacrement, pécheraient, mortellement, à cause du grand « péril de damnation où le pénitent s’exposerait, si l’opi- « nion qui assure que Tattrition suffit avec le sacrement « ne se trouvait pas véritable ». Ni Gomitolus aussi, quand il dit, Resp . mor ., 1. 1, q. 32, n. 7, 8, <t qu’il n’est pas trop <c sûr que l’attrition suffise avec le sacrement ». Le bon Père m’arrêta là-dessus. « EL quoi ! dit-il, vous lisez donc nos auteurs ? Vous faites bien, mais vous feriez encore mieux de ne les lire qu’avec quelqu’un de nous. Ne voyezvous pas que pour les avoir lus tout seul, vous en avez conclu que ces passages font tort à ceux qui soutiennent maintenant notre doctrine de Tattrition, au lieu qu’on vous aurait montré qu’il n’y a rien qui les relève davantage. Car quelle gloire est-ce à nos Pères d’aujourd’hui d’avoir en moins de rien répandu si généralement leur opinion partout, que, hors les théologiens, il n’y a presque personne qui ne s’imagine que ce que nous tenons maintenant de Tattrition n’ait été de tout temps l’unique créance des fidèles. Et ainsi, quand vous montrez par nos Pères même qu’il y a que peu d’années que cette opinion n'était pas certaine ,

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faitps-vous autre chose sinon donner à nos derniers auteurs tout l’honneur de cet établissement ?

Aussi Diana, notre ami intime, a cru nous faire plaisir de marquer par quels degrés on y est arrivé. C’est ce qu’il fait, p. 5, tr. 13, où il dit « qu’autrefois les anciens « scolastiques soutenaient que la contrition était néces- « saire aussitôt qu’on avait fait un péché mortel, ' mais <r que depuis on a cru qu’on n’y était obligé que les jours <t de fête, et ensuite que quand quelque grande calamité « menaçait tout le peuple ; que selon d’autres on était « obligé à ne la pas différer longtemps quand on appro- « che de la mort, mais que nos Pères Hurtado et Yasquez « ont réfuté excellemment toutes ces opinions-là, et établi « qu’on n’y était obligé que quand on ne pouvait être ab- « sous par une autre voie, où à l’article de la mort ». Mais, pour continuer le merveilleux progrès de cette doctrine, j’ajouterai que nos Pères Fagundez, præc. 2, t. 2, c. 4, n. 13 ; Granados, in 3 p., contr. 7, tr. 3, d. 3, sect. 4, n. 17, et Escobar, tr. 7, ex. 4, n. 88, dans la Pratique selon notre Société, ont décidé que « la contrition n’est pas nécessaire,

« même à la mort, parce, disent-ils, que, si l’attrition avec « le sacrement ne suffisait pas à la mort, il s’ensuivrait que « l’attrition ne serait pas suffisante avec le sacrement ». Et notre savant Hurtado, De Sacr ., d. 6, cité par Diana, part. 4, tr. 4 ; Miscell, r. 193, et par Escobar, tr. 7, ex. 4, n. 91, va encore plus loin, car il dit : <t Le regret d’avoir péché <c qu’on ne conçoit qu’à cause du seul mal temporel qui en « a»rrive comme d’avoir perdu la santé ou son argent, est-il « suffisant ? Il faut distinguer. Si on ne pense pas que ce « mal soit envoyé de la main de Dieu, ce regret ne suffit « pas ; mais, si on croit que ce mal est envoyé de Dieu,

« comme en effet tout mal, dit Diana, excepté le péché,

« vient de lui, ce regret est suffisant ». C’est ce que di

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Escobar en la Pratique de notre Société. Notre P. François L’Amy soutient aussi la même chose, t. 8, disp. 3, n. 13. — Vous me surprenez, mon Père : car je ne vois rien en toute cette attrition-là que de naturel ; et ainsi un pécheur se pourrait rendre digne de l’absolution sans aucune grâce surnaturelle. Gr, il n’y a personne qui ne sache que c*est une hérésie condamnée par le Concile. — Je l’aurais pensé comme vous, dit-il, et cependant il faut bien que cela ne soit pas, car nos Pères du collège de Clermont ont soutenu dans leurs thèses du 23 mai et du 6 juin 1644, col. 4, n. 1, « qu’une attrition peut être sainte et suffisante pour « le sacrement, quoiqu’elle ne soit pas surnaturelle » ; et dans celles du mois d’août 1643, « qu’une attrition qui n’est « que naturelle suffit pour le sacrement, pourvu qu'elle « soit honnête : Ad sacramentum sufficit attritio naturadisy « modo honnesta ». Voilà tout ce qui se peut dire, si ce n’est qu’on veuille ajouter une conséquence qui se tire aisément de ces principes, qui est que la contrition est si peu nécessaire au sacrement qu’elle y serait au contraire nuisible, en ce qu’effaçant les péchés par elle-même, elle ne laisserait rien à faire au sacrement. C’est ce que dit notre Père Valentia, ce célèbre Jésuite, tom. 4, disp. 7, q. 8, p. 4 : « La contrition « n’est point du tout nécessaire pour obtenir l’effet prin- « cipal du sacrement, et au contraire elle y est plutôt « un. obstacle : Imo obstat potius quominus effectus se - « quatur ». On ne peut rien désirer de plus à l’avantage de l’attrition. — Je le crois, mon Père ; mais souffrez que je vous en dise mon sentiment, et que je vous fasse voir à quel excès cette doctrine conduit. Lorsque vous dites que V attrition conçue par la seule crainte des peines suffit avec le sacrement pour justifier les pécheurs, ne s’ensuit-il pas de là qu’on pourra toute sa vie expier ses péchés de cette sorte, et ainsi être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en sa

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vie? Or vos Pères oseraient-ils soutenir cela? — Je vois bien, répondit le Père, par ce que vous me dites, que vous avez besoin de savoir la doctrine de nos Pères touchant l’amour de Dieu. C’est le dernier trait de leur morale, et le plus important de tous. Vous deviez l’avoir compris par les passages que je vous ai cités de la contrition. Mais en voici 1 d’autres, et ne m’interrompez donc pas, car la suite même en est considérable. Écoutez Escobar, qui rapporte les opinions différentes de nos auteurs sur ce sujet dans la Pratique de V amour de Dieu selon notre Société , au tr. 1, ex. 2, n. 21, et tr. 5, ex. 4, n. 8, sur cette question : g Quand est-on obligé d’avoir affection actuellement pour « Dieu? Suarez dit que c’est assez si on l’aime avant l’arti— « cle de la mort, sans déterminer aucun temps; Vasquez, « qu’il suffit encore à l’article de la mort ; d’autres, quand g on reçoit le baptême ; d’autres, quand on est obligé g d’être contrit; d’autres, les jours de fête. Mais notre <( Père Castro Palao combat toutes ces opinions-là, et avec « raison, merito. Hurtado de Mendoza prétend qu’on y est g obligé tous les ans, et qu’on nous traite bien favorableg ment encore de ne nous y obliger pas plus souvent; g mais notre Père Coninck croit qu’on y est obligé en trois g ou quatre ans ; Henriquez, tous les cinq ans. Mais Filiug tius dit qu’il est probable qu’on n’y egjt pas obligé à la g rigueur tous les cinq ans. Et quand donc? Il le remet au g jugement des sages ».

Je laissai passer tout ce badinage, où l’esprit de l’homme se joue si insolemment de l’amour de Dieu, g Mais, poursuivit-il, notre P. Antoine Sirmond, qui triomphe sur cette matière dans son admirable livre de la Défense de la vertu ,

i. Var. (4659 et s.) : « Mais en voici d’autres plus précis sur l’amour de Dieu »...

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« où il parle français en France », comme il dit au lecteur, discourt ainsi au 2e tr., sect. 1, p. 12, 13, 14, etc. « Saint et Thomas dit qu’on est obligé à aimer Dieu aussitôt après « l’usage de la raison. C’est un peu bientôt. Scotus, chaque « dimanche. Sur quoi fondé ? D’autres, quand on est griè- « vement tenté. Oui en cas qu’il n’y eût que cette voie de « fuir la tentation. Sotus, quand on reçoit un bienfait de « Dieu. Bon pour l’en remercier. D’autres, à la mort. C'est fi bien tard. Je ne crois pas non plus que ce soit à chaque « réception de quelque sacrement. L’attrition y suffit avec fi la confession, si on en a la commodité. Suarez dit qu’on « y est obligé en un temps ? Mais en quel temps ? Il vous « en fait juge, et il n’en sait rien. Or ce que ce docteur n’a c: pas su, je ne sais qui le sait ». Et il conclut enfin qu’on n’est obligé à autre chose à la rigueur qu’à observer les autres commandements sans aucune affection pour Dieu, et sans que notre cœur soit à lui, pourvu qu’on ne le haïsse pas. C’est ce qu’il prouve en tout son second traité. Vous le verrez à chaque page, et entre autres aux 46, 19, 24, 28, où il dit ces mots : « Dieu, en nous commandant de « l’aimer, se contente que nous lui obéissions en ses autres « commandements. Si Dieu eût dit : Je vous perdrai , quel - « que obéissance que vous me rendiez , si de plus votre cœur « n'est à moi , ce motif, à votre avis, eût-il été bien propor- « tionné à la fin que Dieu a dû et a pu avoir? Il est donc « dit que nous aimerons Dieu en faisant sa volonté, comme « si nous l’aimions d’affection, comme si le motif de la « charité nous y portait. Si cela arrive réellement, encore « mieux; sinon, nous ne laisserons pas pourtant d’obéir en « rigueur au commandement d’amour en ayant les œuvres:

« de façon que (voyez la bonté de Dieu)! il ne nous est « pas tant commandé de l’aimer que de ne le point haïr ».

C’est ainsi que nos Pères ont déchargé les hommes de

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l’obligation pénible d’aimer Dieu actuellement. Et cette doctrine est si avantageuse que nos Pères Annat, Pintereau, le Moine et A. Sirmond même, l’ont défendue vigoureusement, quand on a voulu la combattre. Vous n’avez qu’à le voir dans leurs réponses à la Théologie morale ; et celle du Père Pintereau, en la 2e part, de l’abbé de Boissic, p. 53, vous fera juger de la valeur de cette dispense, par le prix qu’il dit qu’elle a coûté, qui est le sang de Jésus-Christ. C’est le couronnement de cette doctrine. Vous y verrez donc que cette dispense de l’obligation fâcheuse d’aimer Dieu est le privilège de la loi évangélique par-dessus la judaïque, a II a été raisonnable, dit-il, que dans la loi de grâce du « Nouveau Testament Dieu levât l’obligation fâcheuse et « difficile qui était en la loi de rigueur, d’exercer un acte « de parfaite contrition pour être justifié, et qu’il instituât « des sacrements pour suppléer à son défaut à l’aide d’une « disposition plus facile. Autrement certes les chrétiens, « qui sont les enfants, n’auraient pas maintenant plus de « facilité à se remettre aux bonnes grâces de leur Père que « les Juifs, qui étaient les esclaves, pour obtenir miséricorde « de leur Seigneur ».

— O mon Père, il n’y a point de patience que vou^ ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens d’entendre. — Ce n’est pas de moi-même, ditil. — Je le sais bien mon Père. Mais vous n’en avez point d’aversion, et, bien loin de détester les auteurs de ces maximes, vous avez de l’estime pour eux. Ne craigrîez-vous pas que votre consentement ne vous rende participant de leur crime? Et pouvez-vous ignorer que Saint Paul juge dignes de mort non seulement les auteurs des maux , mais aussi ceux qui y consentent.

a Ne suffisait-il pas d’avoir permis aux hommes tant de choses défendues, par les palliations que vous y avez appor-

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tées? fallait-il encore leur donner l’occasion de commettre les crimes mêmes que vous n’avez pu excuser, par la facilité et l’assurance de l’absolution que vous leur en offrez, en détruisant à ce dessein la puissance des prêtres, et les obligeant d’absoudre plutôt en esclaves qu’en juges les pécheurs les plus envieillis, sans aucun amour de Dieu, sans changement de vie, sans aucun signe de regret que des promesses cent fois violées, sans pénitence, s’ils n’en veulent point accepter , et sans quitter les occasions des vices, s’ils en reçoivent de l’incommodité. Mais on passe encore au delà, et la licence qu’on a prise d’ébranler les règles les plus saintes de la conduite chrétienne se porte jusqu’au renversement entier de la loi de Dieu. On viole le grand commandement qui comprend la loi et les prophètes. On attaque la piété dans le cœur, on en ôte l’esprit qui donne la vie ; on dit que l’amour de Dieu n’est pas nécessaire au salut, et on va même jusqu’à prétendre que cette dispense d’aimer Dieu est l’avantage que Jésus-Christ a apporté au monde. C’est le comble de l’impiété. Ce prix du sang de Jésus-Christ sera de nous obtenir la dispense de l’aimer. Avant l’Incarnation on était obligé d’aimer Dieu ; mais, depuis que Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son fils unique , le monde racheté par lui sera déchargé de l’aimer. Étrange théologie de nos jours, on ose lever « l’anathème » que Saint Paul prononce contre ceux qui n'aiment pas le Seigneur Jésus ; on ruine ce que dit Saint Jean, que qui n’ aime point demeure en la mort , et ce que dit Jésus-Christ même, que qui ne l’aime point ne garde point ses préceptes. Ainsi on rend dignes de jouir de Dieu dans l’éternité ceux qui n’ont jamais aimé Dieu en toute leur vie. Voilà le mystère d’iniquité accompli. Ouvrez enfin les yeux, mon Père, et, si vous n’avez point été iouché par les autres égarements de vos casuistes, que ces derniers vous en retirent par leurs excès. Je le souhaite de

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tout cœur pour vous et pour tous vos Pères, et prie Dieu qu’il daigne leur faire connaître combien est fausse la lumière qui les a conduits jusqu’à de tels précipices, et qu’il remplisse de son amour ceux qui en dispensent les hommes :

Après quelques discours de cette sorte, je quittai le Père, et je ne vois guère d’apparence d’y retourner; mais n’y ayez pas de regret, car, s’il était nécessaire de vous entretenir encore de leurs maximes, j’ai assez lu leurs livres pour pouvoir vous en dire à peu près autant de leur morale, et peut-être plus de leur politique, qu’il n’eût fait lui-même.

Je suis, etc.

ONZIÈME LETTRE

ÉCRITE PAR L’ AUTEUR

DES LETTRES AU PROVINCIAL

AUX RÉVÉRENDS PÈRES JÉSUITES

Du 18 août 1656.

Mes Révérends Pères,

J’ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j’ai écrites à un de mes amis sur le sujet de votre morale, où l’un des principaux points de votre défense est que je n’ai pas parlé assez sérieusement de vos maximes : c’est ce que vous répétez dans tous vos écrits, et que vous poussez jusqu’à dire que fai tourné les choses saintes en raillerie.

Ce reproche, mes Pères, est bien surprenant et bien injuste. Car en quel lieu trouvez-vous que je tourne les choses saintes en raillerie ? 'Vous marquez en particulier le contrat Mohatra et Y histoire de Jean d’Alba. Mais est-ce cela que vous appelez des choses saintes ?

Vous semble-t-il que le Mohatra soit une chose si vénérable que ce soit un blasphème de n’en pas parler avec respect, et les leçons du P. Bauny pour le larçin, qui portèrent Jean d’Alba à le pratiquer contre vous-mêmes, sont-

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elles si sacrées que vous ayez droit de traiter d’impies ceux qui s’en moquent ?

Quoi ! mes Pères, les imaginations de vos écrivains passeront pour les vérités de la foi, et on ne pourra se moquer des passages d’Escobar, et des décisions si fantasques et si peu chrétiennes de vos autres auteurs, sans qu’on soit accusé de rire de la religion ? Est-il possible que vous ayez osé redire si souvent une chose si peu raisonnable, et ne craignez-vous point, en me blâmant de m’être moqué de vos égarements, de me donner un, nouveau sujet de me moquer de ce reproche, et de le faire retomber sur vous-mêmes, en montrant que je n’ai pris sujet de rire que de ce qu'il y a de ridicule dans vos livres, et qu’ainsi, en me moquant de votre morale, j’ai été aussi éloigné de me moquer des choses saintes que la doctrine de vos casuistes est éloignée de la doctrine sainte de l’Évangile ?

En vérité, mes Pères, il y a bien de la différence entre rire de la religion et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes. Ce serait une impiété de manquer de respect pour les vérités que l’esprit de Dieu a révélées : mais ce serait une autre impiété de manquer de mépris pour les faussetés que l’esprit de l’homme leur oppose.

Car, mes Pères, puisque vous m’obligez d’entrer en ce discours, je vous prie de considérer que, comme les vérités chrétiennes sont dignes d’amour et de respect, les erreurs qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de haine, parce qu’il y a deux choses dans les vérités de notre religion : une beauté divine, qui les rend aimables, et une sainte majesté, qui les rend vénérables ; et qu’il y a aussi deux choses dans les erreurs : l’impiété, qui les rend horribles, et l’impertinence, qui les rend ridicules. Et c’est pourquoi, comme les saints ont toujours pour la vérité ces deux sentiments d’amour et de crainte, et que leur sagesse

ONZIEME LETTRE

est toute comprise entre la crainte, qui en est le principe, et l’amour, qui en est la fin, les saints ont aussi pour l’erreur ces deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle s’emploie également à repousser avec force la malice des impies, et à confondre avec risée leur égarement et leur folie.

Ne prétendez donc pas, mes Pères, de faire accroire au monde que ce soit une chose indigne d’un chrétien de traiter lès erreurs avec moquerie, puisqu’il est aisé de faire connaître à ceux qui ne le sauraient pas que cette pratique est juste, qu’elle est commune aux Pères de l’Église, et qu’elle est autorisée par l’Écriture, et par l’exemple des plus grands saints et de Dieu même.

Car ne voyons-nous pas que Dieu hait et méprise les pécheurs tout ensemble, jusque-là même qu’à l’heure de leur mort, qui est le temps où leur état est le plus déplorable et le plus triste, la sagesse divine joindra la moquerie et la risée à la vengeance et à la fureur qui les condamnera à des supplices éternels. In interitu vestro ridebo et subsanrnabo. Et les saints, agissant par le même esprit, en useront de même, puisque, selon David, quand ils verront la punition des méchants, ils en trembleront et en riront en même temps: Videbunt justi, et timebunt , et super eum ridebunt. Et Job parle de même : Innocens subsannabit eos .

Mais c’est une chose bien remarquable, sur ce sujet, que dans les premières paroles que Dieu a dit1 à l’homme depuis sa chute, on trouve un discours de moquerie, et une ironie piquante , selon les Pères. Car, après qu’Adam eut désobéi dans l’espérance que le démon lui avait donnée d’être fait semblable à Dieu, il paraît par l’Écriture que Dieu en punition le rendit sujet à la mort, et qu’après l’avoir réduit à

1. Quelques éditions donnent dites au lieu de dit . Mais on sait que l'accord du participe n’était pas encore une règle absolue.

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cette misérable condition, qui était due à son péché, il se moqua de lui en cet état par ces paroles de risée : « Voilà « 'l'homme qui est devenu comme l’un de nous : Ecce Adam « quasi unus ex nobis ». Ce qui est une ironie sanglante et sensible dont Dieu le piquait vivement , selon Saint Chrysostome et les interprètes. <l Adam, dit Rupert, méritait d’être raillé « par cette ironie, et on lui faisait sentir sa folie bien plus <£ vivement par cette expression ironique que par une expres- « sion sérieuse ». Et Hugues de Saint-Victor, ayant dit la même chose, ajoute <a que cette ironie était due à sa sotte « crédulité, et que cette espèce de raillerie est une action « de justice, lorsque celui envers qui on en use l’a méritée ».

Vous voyez donc, mes Pères, que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les hommes de leurs égarements, et qu’elle est alors une action de justice, parce que, comme dit Jérémie, « les actions de ceux qui errent « sont dignes de risée à cause de leur vanité : Vana suni et 5 risu digna ». Et c’est si peu une impiété de s'en rire que c’est l’effet d’une sagesse divine, selon cette parole de Saint Augustin: « Les sages rient des insensés parce qu’ils sont « sages, non pas de leur propre sagesse, mais de cette « sagesse divine qui rira de la mort des méchants ».

Aussi les Prophètes, remplis de l’esprit de Dieu, ont usé de ces moqueries, comme nous voyons par les exemples de Daniel et d’Élie. Enfin les discours de Jésus-Christ même n’en sont pas sans exemple, et Saint Augustin remarque que, quand il voulut humilier Nicodème, qui se croyait habile dans l’intelligence de la loi, « comme il le voyait enflé « d’orgueil par sa qualité de docteur des Juifs, il exerce et « étonne sa présomption par la hauteur de ses demandes, et « l’ayant réduit à l’impuissance de répondre : <c Quoi 1 lui « dit-il, vous êtes maître en Israël, et vous ignorez ces cho- « ses » ? Ce qui est le même que s’il eût dit : c Prince

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superbe, reconnaissez que vous ne savez rien ». Et Saint Chrysostome et Saint Cyrille disent sur cela qu'il méritait d'être joué de cette sorte.

Vous voyez donc, mes Pères, que, s’il arrivait aujourd’hui que des personnes qui feraient les maîtres envers les chrétiens, comme Nicodème et les Pharisiens envers les Juifs, ignoraient les principes de la religion et soutenaient1, par exemple, qu'on peut être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en toute sa vie , on suivrait en cela l’exemple de Jésus-Christ, en se jouant de leur vanité et de leur ignorance.

Je m’assure, mes Pères, que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre que ce n’est pas une conduite contraire à celle des saints de rire des erreurs et des égarements des hommes ; autrement il faudrait blâmer celle des plus grands docteurs de l’Église, qui l’ont pratiquée, comme Saint Jérôme dans ses lettres et dans ses écrits contre Jovinien, Vigilance et les Pélagiens ; Tertullien, dans son Apologétique contre les folies des idolâtres ; Saint Augustin, contre les religieux d’Afrique, qu’il appelle les chevelus; Saint Irénée, contre les Gnostiques ; Saint Bernard et les autres Pères de l’Église, qui, ayant été les imitateurs des apôtres, doivent être imités par les fidèles dans toute la suite des temps, puisqu’ils sont proposés, quoi qu’on en dise, comme le véritable modèle des chrétiens même d’aujourd’hui.

Je n’ai donc pas cru faillir en les suivant. Et, comme je pense l’avoir assez montré, je ne dirai plus sur ce sujet que ces excellentes paroles de Tertullien, qui rendent raison de tout mon procédé : « Ce que j’ai fait n’est qu’un jeu avant « un véritable combat. J’ai montré les blessures qu’on vous a peut faire plutôt que je ne vous en ai fait. Que s’il se

4. Ignoraient et soutenaient n’ont été remplacés par les subjonctifs ignorassent et soutinssent que dans les éditions postérieures à la mort de Pascal.

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a trouve des endroits où l’on soit excité à rire, c’est parce « que les sujets mêmes y portaient. Il y a beaucoup de cho- « ses qui méritent d’être moquées et jouées de la sorte, de « peur de leur donner du poids en les combattant sérieuse- « ment. Rien n’est plus dû à la vanité que la risée, et c’est « proprement à la vérité à qui il appartient de rire, parce « qu’elle est gaie, et de se jouer de ses ennemis, parce & qu’elle est assurée de la victoire. Il est vrai qu’il faut cc prendre garde que les railleries ne soient pas basses et « indignes de la vérité. Mais, à cela près, quand on pourra « s’en servir avec adresse, c’est un devoir que d’en user ». Ne trouvez-vous pas, mes Pères, que ce passage est bien juste à notre sujet ? « Ce que j’ai fait n’est qu’un jeu avant oc un véritable combat ». Je n’ai fait encore que me jouer a et vous montrer plutôt les blessures qu’on vous peut faire « que je ne vous' en ai fait ». J’ai exposé simplement, vos passages sans y faire presque de réflexion. « Que si on y a « été excité à rire, c’est parce que les sujets y portaient « d’eux-mêmes ». Car qu’y a-t-il de plus propre à exciter à rire que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d’imaginations aussi grotesques que les vôtres ? On conçoit une si haute attente de ces maximes, qu’on dit que Jésus-Christ a lui-même révélées à des Pères de la Société , que, quand on y trouve « qu’un prêtre qui a <r reçu de l’argent pour dire une messe peut outre cela en « prendre d’autres personnes en leur cédant toute la part « qu’il a au sacrifice ; qu’un religieux n’est pas excommu- « nié pour quitter son habit, lorsque c’est pour danser,

« pour filouter ou pour aller incognito en des lieux de « débauche, et qu’on satisfait au précepte d’ouïr la messe « en entendant quatre quarts de messe à la fois de difïé- « rents prêtres », lors, dis-je, qu’on entend ces décisions et autres semblables, il est impossible que cette surprise

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ne fasse rire, parce que rien n’y porte davantage qu’une disproportion surprenante entre ce qu’on attend et ce qu’on voit. Et comment aurait-on pu traiter autrement la plupart de ces matières, puisque ce serait les autoriser que de les traiter sérieusement , selon Tertullien ? Quoi ! faut-il employer la force de l’Écriture et de la Tradition pour montrer que c’est tuer son ennemi en trahison que de lui donner des coups d’épée par derrière et dans une embûche, et que c’est acheter un bénéfice que de donner de l’argent comme un motif pour se le faire résigner ? Il y a donc des matières qu’il faut mépriser, et qui méritent d'être jouées et moquées. Enfin ce que dit cet ancien auteur que rien n’est plus dû à la vanité que la risée , et le reste de ses paroles s’applique ici avec tant de justesse et avec une force si convaincante qu’on ne saurait plus douter qu’on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance. Et je vous dirai aussi, mes Pères, qu’on en peut rire sans blesser la charité, quoique ce soit une des choses que vous me reprochez encore dans vos écrits. Car « la charité oblige quelquefois à rire des erreurs a des hommes pour les porter eux-mêmes à en rire et à <( les fuir », selon cette parole de Saint Augustin : Hæc tu « misericorditer irride , ut eis ridenda ac fugienda commendes . Et la même charité oblige aussi quelquefois à les repousser avec colère, selon cette autre parole de Saint Grégoire de Nazianze : « L’esprit de charité et de douceur a ses émo- « tions et ses colères ». En effet, comme dit Saint Augustin,

« qui oserait dire que la vérité doit demeurer désarmée « contre le mensonge, et qu’il sera permis aux ennemis de ‘ « la foi d’effrayer les fidèles par des paroles fortes, et de les « réjouir par des rencontres d’esprit agréables, mais que « les catholiques ne doivent écrire qu’avec une froideur de a style qui endorme les lecteurs ».

Ne voit-on pas que, selon cette conduite, on laisserait

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introduire dans l’Église les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses, sans qu’il fût permis de s’en moquer avec mépris, de peur d’être accusé de blesser la bienséance, ni de les confondre avec véhémence, de peur d’être accusé de manquer de charité.

Quoi ! mes Pères, il vous sera permis de dire qu'on peut tuer pour éviter un soufflet et une injure , et il ne sera pas permis de réfuter publiquement une erreur publique d’une telle conséquence ? Vous aurez la liberté de dire qu'un jugé peut en conscience retenir ce qu'il a reçu pour faire une injustice , sans qu’on ait la liberté de vous contredire ? Vous imprimerez avec privilège et approbation de vos docteurs qu'on peut être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu , et vous fermerez la bouche à ceux qui défendront la vérité de la foi, en leur disant qu’ils blesseraient la charité de frères en vous attaquant, et la modestie de chrétiens en riant de vos maximes ? Je doute, mes Pères, qu’il y ait des personnes à qui vous ayez pu le faire accroire. Mais néanmoins, s’il s’en trouvait qui en fussent persuadés, et qui crussent que j’aurais blessé la charité que je vous dois en décriant votre morale, je voudrais bien qu’ils examinassent avec attention d? o ù naît en eux ce sentiment. Car, encore qu’ils s’imaginent qu’il part de leur zèle, qui n’a pu souffrir sans scandale de voir accuser leur prochain, je les prierais de considérer qu’il n’est pas impossible qu’il vienne d’ailleurs, et qu’il est même assez vraisemblable qu’il vient du déplaisir secret, et souvent caché à nous-mêmes, que le malheureux fond qui est en nous ne manque jamais d’exciter contre ceux qui s’opposent au relâchement des mœurs. Et, pour Jeur donner une règle qui leur en fasse reconnaître le véritable principe, je leur demanderai si, en même temps qu’ils se plaignent de ce qu’on a traité de la sorte des religieux, ils se plaignent encore davantage de ce que des

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religieux ont traité la vérité de la sorte. Que s’ils sont irrités non seulement contre les Lettres, mais encore plus contre les maximes qui y sont rapportées, j’avouerai qu’il se peut faire que leur ressentiment part 1 de quelque zèle, mais peu éclairé, et alors les passages qui sont ici suffiront pour les éclaircir. Mais, s’ils s’emportent seulement contre les répréhensions, et non pas contre les choses qu’on a reprises, en vérité, mes Pères, je ne m’empêcherai jamais de leur dire qu’ils sont grossièrement abusés et que leur zèle est bien aveugle.

Étrange zèle, qui s’irrite contre ceux qui accusent des fautes publiques, et non pas contre ceux qui les commettent! Quelle nouvelle charité, qui s’offense de voir confondre des erreurs manifestes par la seule exposition que l’on en fait, et qui ne s’offense point de voir renverser la morale par ces erreurs ! Si ces personnes étaient en danger d’être assassinées, s’offenseraient-elles de ce qu’on les avertirait de l’embûche qu’on leur dresse, et, au lieu de se détourner de leur chemin pour l’éviter, s’amuseraient-elles à se plaindre du peu de charité qu’on aurait eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins? S’irritent-ils lorsqu’on leur dit de ne manger pas d’une viande parce qu’elle est empoisonnée, ou de n’aller pas dans une ville parce qu’il y a de la peste ?

D’où vient donc qu’ils trouvent qu’on manque de charité quand on découvre des maximes nuisibles à la religion, et qu’ils croient au contraire qu’on manquerait de charité de ne pas découvrir les choses nuisibles à leur santé et à leur vie, sinon parce que l’amour qu’ils ont pour la vie leur fait recevoir favorablement tout ce qui contribue à la con-

1. Part n’est pas une faute. Le subjonctif, du temps de Pasca n’était pas encore obligatoire en cas semblable.

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server, et que l’indifférence qu’ils ont pour la vérité fait que non seulement ils ne prennent aucune part à sa défense, mais qu’ils voient même avec peine qu’on s’efforce de détruire le mensonge ?

Qu’ils considèrent donc devant Dieu combien la morale que vos casuites répandent de toutes parts est honteuse et pernicieuse à l’Église ; combien la licence qu’ils introduisent dans les mœurs est scandaleuse et démesurée; çombien la hardiesse avec laquelle vous les soutenez est opiniâtre et violente; et, s’ils ne jugent qu’il est temps de s’élever contre de tels désordres, leur aveuglement sera aussi à plaindre que le vôtre, mes Pères, puisque et vous et eux avez un pareil sujet de craindre cette parole de Saint Augustin sur celle de Jésus-Christ dans l’Évangile : « Malheur aux aveu- « gles qui conduisent, malheur aux aveugles qui sont con- « duits * Væ cæcis ducentibus I Væ cæcis sequentibus » /

Mais, afin que vous n’ayez plus lieu de donner ces impressions aux autres, ni de les prendre vous-mêmes, je vous dirai, mes Pères (et je suis honteux de ce que vous m’engagez à vous dire ce que je devrais apprendre de vous), je vous dirai donc quelles marques les Pères de l’Église nous ont données pour juger si les répréhensions partent d’un esprit de piété et de charité, ou d’un esprit d’impiété et de haine.

La première de ces règles est que l’esprit de piété porte toujours à parler avec vérité et sincérité, au lieu que l’envie et la haine emploient le mensonge et la calomnie : Splen dentia et vehementia , sed rébus veris , dit Saint Augustin. Quiconque se sert du mensonge agit par l’esprit du diable. Il n’y a point de direction d’intention qüi puisse rectifier la calomnie; et, quand il s’agirait de convertir toute la terre, il ne serait pas permis de noircir des personnes innocentes, parce qu’on ne doit pas faire le moindre mal pour en faire

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réussir le plus grand bien, et que la vérité de Dieu n'a pas besoin de notre mensonge selon l’Écriture. « Il est du devoir « des défenseurs de la yérité, dit Saint Hilaire, de n’avanoer « que des choses véritables ». Aussi, mes Pères, je puis dire devant Dieu qu’il n’y a rien que je déteste davantage que de blesser tant soit peu la vérité, et que j’ai toujours pris un soin très particulier, non seulement de ne pas falsifier, ce qui serait horrible, mais de ne pas altérer ou détourner le moins du monde le sens d’un passage. De sorte que, si f osais me servir en cette rencontre des paroles du même Saint Hilaire, je pourrais bien vous dire avec lui : « Si nous « disons des choses fausses, que nos discours soient tenus « pour infâmes; mais, si nous montrons que celles que « nous produisons sont publiques et manifestes, ce n’est « point sortir de la modestie et de la liberté apostolique de « les reprocher ».

Mais ce n’est pas assez, mes Pères, de ne dire que des choses véritables, il faut encore ne pas dire toutes celles qui sont véritables, parce qu’on ne doit rapporter que les choses qu’il est utile de découvrir, et non pas celles qui ne pourraient que blesser sans apporter aucun fruit. Et ainsi, comme la première règle est de parler avec vérité, la seconde est de parler avec discrétion. « Les méchants, dit Saint « Augustin, persécutent les bons en suivant aveuglément la « passion qui les anime1, au lieu que les bons persécutent « les méchants avec une sage discrétion, de même que les « chirurgiens considèrent ce qu’ils coupent, au lieu que les « meurtriers ne regardent point où ils frappent M Vous savez bien, mes Pères, que je n’ai pas rapporté des maximes de vos auteurs celles qui vous auraient été les plus sensibles,

4. Var. (1659 et s.) : « en suivant l'aveuglement de la passion qui. les anime »...

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quoique j’eusse pu le faire, et même sans péché contre la discrétion, non plus que de savants hommes et très catholiques, mes Pères, qui l’ont fait autrefois. Et tous ceux qui ont lu vos auteurs savent aussi bien que vous combien en cela je vous ai épargnés; outre que je n’ai parlé en aucune sorte contre ce qui vous regarde chacun en particulier, et je serais fâché d’avoir rien dit des fautes secrètes et personnelles, quelque preuve que j’en eusse. Car je sais que c’est le propre de la haine et de l’animosité, et qu’on ne doit jamais le faire, à moins qu’il y en ait 1 une nécessité bien pressante pour le bien de l’Église. Il est donc visible que je n’ai manqué en aucune sorte à la discrétion dans ce que j’ai été obligé de dire touchant les maximes de votre morale, et que vous avez plus de sujet de vous louer de ma retenue que de vous plaindre de mon indiscrétion.

La troisième règle, mes Pères, est que, quand on est obligé d’user de quelques railleries, l'esprit de piété porte à ne les employer que contre les erreurs, et non pas contre les choses saintes ; au lieu que l’esprit de bouffonnerie, d’impiété et d’hérésie se rit de ce qu’il y a de plus sacré. Je me suis déjà justifié sur ce point. Et on est bien éloigné d’être exposé à ce vice quand on n’a qu’à parler des opinions que j’ai rapportées de vos auteurs.

Enfin, mes Pères, pour abréger ces règles, je ne vous dirai plus que celle-ci, qui est le principe et la fin de toutes les autres : c’est que l’esprit de charité porte à avoir dans le cœur le désir du salut de ceux contre qui on parle, et à adresser ses prières à Dieu en même temps qu’on adresse ses reproches aux hommes. « On doit toujours, dit Saint Au- « gustin, conserver la charité dans le cœur, lors même qu’on

4. Toutes les éditions anciennes donnent « qu’il y en ait », et non « qu’il n'y en ait ».

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« eet obligé de faire au dehors des choses qui paraissent « rudes aux hommes, et de les frapper avec une âpreté dure, « mais bienfaisante, leur utilité devant être préférée à leur « satisfaction ». Je crois, mes Pères, qu’il n’y a rien dans mes Lettres qui témoigne que je n’aie pas eu ce désir pour vous, et ainsi la charité vous oblige à croire que je l’ai eu en effet, lorsque vous n’y voyez rien de contraire. Il paraît donc par là que vous ne pouvez montrer que j’aie péché contre cette règle, ni contre aucune de celles que la charité oblige de suivre; et c’est pourquoi vous n’avez aucun droit de dire que je l’aie blessée en ce que j’ai fait.

Mais, si vous voulez, mes Pères, avoir maintenant le plaisir de voir en peu de mots une conduite qui pèche contre chacune de ces règles, et qui porte véritablement le caractère de l’esprit de bouffonnerie, d’envie et de haine, je vous en donnerai des exemples. Et, afin qu’ils vous soient plus connus et plus familiers, je les prendrai de vos écrits mêmes.

Car, pour commencer par la manière indigne dont vos auteurs parlent des choses saintes, soit dans leurs railleries, soit dans leurs galanteries, soit dans leurs discours sérieux, trouvez-vous que tant de contes ridicules de votre P. Binet dans sa Consolation des malades soient fort propres au dessein qu’il avait pris de consoler chrétiennement ceux que Dieu afflige ? Direz-vous que la manière si profane et si coquette dont votre P. le Moine a parlé de la piété dans sa Dévotion aisée soit plus propre à donner du respect que du mépris pour l’idée qu’il forme de la vertu chrétienne? Tout son livre des Peintures morales respire-t-il autre chose, et dans sa prose et dans ses vers, qu’un esprit plein de la vanité et des folies du monde? Est-ce une pièce digne d’un prêtre que cette ode du 7e livre, intitulée : Éloge de la pu deur , où il est montré que toutes les belles choses sont rouges

ONZIÈME LETTRE

ou sujettes à rougir ? C’est ce qu’il fit pour consoler une dame, qu’il appelle Delphine, de ce qu’elle rougissait souvent. 11 dit donc à chaque stance que quelques-unes des choses les plus estimées sont rouges, comme les roses, les grenades, la houche, la langue; et c’est parmi ces galanteries honteuses à un religieux qu’il ose mêler insolemment ces esprits bienheureux qui assistent devant Dieu, et dont les chrétiens ne doivent parler qu’avec vénération.

Les chérubins , ces glorieux Composés de tête et de plume ,

Que Dieu de son esprit allume Et qu'il éclaire de ses yeux ;

Ces illustres faces volantes Sont toujours rouges et brûlantes ,

Soit du feu de Dieu , soit du leur , j Et, dans leurs flammes mutuelles ,

Font du mouvement de leurs ailes Un éventail à leur chaleur.

Mais la rougeur éclate en toi,

Delphine, avec plus d'avantage,

Quand l'honneur est sur ton visage Vêtu de pourpre comme un roi , etc.

Qu’en dites- vous, mes Pères? Cette préférence de la rougeur de Delphine à l’ardeur cte ces esprits, qui n’en ont point d’autre que la charité, et la comparaison d’un éventail avec ces ailes mystérieuses vous paraît-elle fort chrétienne dans une bouche qui consacre le corps adorable de Jésus- Christ? Je sais qu’il ne l’a dit que pour faire le galant et pour rire ; mais c’est cela qu’on appelle rire des choses saintes. Et n’est-il pas véritable que, si on lui faisait justice, il ne se garantirait pas d’une censure, quoique pour s’en défendre il se servît de cette raison, qui n’est pas elle-même moins censurable, qu’il rapporte au livre 1, « que la Sor-

ONZIEME LETTRE

« bonne n’a point de juridiction sur le Parnasse, et que les « erreurs de ce pays-là ne sont sujettes ni aux censures ni à « l’Inquisition », comme s’il n’était défendu d’être blasphémateur et impie qu’en prose. Mais au moins on n’en garantirait pas par là cet autre endroit de l’avant-propos du même livre, « que l’eau de la rivière au bord de laquelle il « a composé ses vers est si propre à faire des poètes que, « quand on en ferait de l’eau bénite, elle ne chasserait pas le « démon de la poésie », non plus que celui-ci de votre P. Garasse dans sa Somme des vérités capitales de la Religion, p. 649, où il joint le blasphème à l’hérésie, en parlant du mystère sacré de l’Incarnation en cette sorte : « La person- « nalité humaine a été comme hantée ou mise à cheval sur « la personnalité du Verbe ». Et cet autre endroit du même auteur, p. 510, sans en rapporter beaucoup d’autres, où il dit sur le sujet du nom de Jésus, figuré orïïfriairement ainsi1, que « quelques-uns en ont ôté la croix pour pren- « dre les seuls caractères en oette sorte : IHS, qui est un « JÉSUS dévalisé ».

C’est ainsi que vous traitez indignement les vérités de la religion, contre la règle inviolable qui oblige à n’en parler qu’avec révérence. Mais vous ne péchez pas moins contre celle qui oblige à ne parler qu’avec vérité et discrétion. Qu’y a-t-il de plus ordinaire dans vos écrits que la calomnie ? Ceux du P. Brisacier sont-ils sincères, et parle-t-il avec vérité quand il dit, 4c part, p. 24 et 25, que les religieuses de Port-Royal ne prient pas les saints, et qu’elles n’ont poin d’images dans leur église ? Ne sont-ce pas des faussetés bien hardies, puisque le contraire paraît à la vue de tout Paris ? Et parle -t-il avec discrétion, quand il déchire l’innocence de ces filles dont la vie est si pure et si austère, quand il les

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