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Yar. : a qu’il n’y a en cela aucun péché

DOUZIÈME LETTRE

ce que vous prétendez. Mais vous avez tort, et en plusieurs manières. Car, quand ce que vous dites serait véritable, il ne s’agissait pas, au lieu . où j’en parlais, de savoir s’il y avait en cela du péché, mais seulement s’il y avait de la simonie. Or ce sont deux questions fort séparées : les péchés n’obligent qu’à se confesser, selon vos maximes ; la simonie oblige a restituer,, et il y a des personnes à qui cela paraîtrait assez différent. Car vous avez bien trouvé des expédients pour rendre la confession douce, au lieu que vous n’en avez point trouvé pour rendre la restitution agréable. J’ai à vous- dire de plus que le cas que Tannerus accuse de péché n’est pas simplement celui où l’on donne un bien spirituel pour un temporel qui eh est le motif même principal, mais il ajoute encore que Von prise le temporel plus que le spirituel , ce qui est ce cas imaginaire dont nous-avons parlé. Et il ne fait pas mal de charger celui-là de péehé, puisqu’il faudrait être bien méchant, ou. bien stupidey pour ne vouloir pas éviter un péché par un moyen aussi facile qu’est celui de s’abstenir de comparer les prix de ces deux choses, lorsqu’il est permis de donner l’une pour l’autre. Outre que Yalentia, examinant, au lieu déjà cité, s’il y a du péché à donner un bien spirituel pour un temporel qui en est le motif, rapporte les raisons de ceux qui disent que oui, en ajoutant : Sed hoc non videtur mihi satis certum , « Gela ne me paraît pas assez certain »..

Mais, depuis, votre P. Érade Bille, professeur des cas de conscience à Caen, a décidé qu’il n’y a aucun péché, car les opinions probables vont toujours en mûrissant. C’est ce qu’il déclare dans ses écrits de 1644, contre lesquels M. du Pré, docteur et professeur à Gaen, fit cette belle harangue imprimée, qui est assez connue. Car, quoique ce P. Érade Bille reconnaisse que la doctrine de Valentia, suivie par le P. Milliard, et condamnée en Sorbonne, soit contraire au senti -

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ment çommun , suspecte de simonie en plusieurs choses , et punie en justice , quand la pratique en est découverte , il ne laisse pas de dire que c’est une opinion probable, et par conséquent sûre en conscience, et qu’il n’y a en cela ni simonie ni pécbé. « C’est, dit-il, une opinion probable, et en- « seignée par beaucoup de docteurs catholiques, qu’il n’y a « aucune simonie, ni aucun péché , à donner de l’argent ou « une autre chose temporelle pour un bénéfice, soit par « forme de reconnaissance, soit comme un motif sans lequel « on ne le donnerait pas, pourvu qu’on ne le donne pas a comme un prix égal au bénéfice ». C’est là tout ce qu’on peut désirer. Et, selon toutes ces. maximes, vous voyez, mes Pères que la simonie sera si rare qu’on en aura exempté Simon même le magicien, qui voulait acheter le Saint Esprit, en quoi il est l’image des simoniaques qui achètent, et Giezi, qui reçut de l’argent pour un miracle, en quoi il est la ligure des simoniaques qui vendent. Car il est sans doute que, quand Simon, dans les Actes, offrit de V argent aux Apôtres pour avoir leur puissance , il ne se servit ni des termes d’acheter ni de vendre, ni de prix, et qu’il ne fit autre chose que d’offrir de l’argent comme un motif pour se faire donner ce bien spirituel. Ce qui étant exempt de simonie, selon vos auteurs, il se fût bien garanti de l’anathème de saint Pierre s’il eût su leurs maximes. Et cette ignorance fit aussi grand tort à Giezi quand il fut frappé de la lèpre par Élisée : car n’ayant reçu l’argent de ce prince guéri miraculeusement que comme une reconnaissance, et non pas comme un prix égal à la vertu divine qui avait opéré ce miracle, il eût obligé Elisée à le guérir sur peine de péché mortel, puisqu’il aurait agi selon tant de docteurs graves, et que vos confesseurs sont obligés d’absoudre leurs pénitents en pareil cas, et de les laver de la lèpre spirituelle, dont la corporelle n’est que la figure.

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Tout de bon, mes Pères, il serait aisé de vous tourner làdessus en ridicule ; je ne sais pourquoi vous vous y exposez. Car je n’aurais qu’à rapporter vos autres maximes, comme celle-ci d’Escobar dans la Pratique de la simonie selon la Société de Jésus : « Est-ce simonie lorsque deux religieux s’en- « gagent l’un à l’autre en cette sorte : « Donnez-moi votre « voix pour me faire élire provincial, et je vous donnerai la <c mienne pour vous faire prieur »? Nullement ». Et cette autre : «Ce n’est pas simonie de se faire donner un bénéfice « en promettant de l’argent, quand on n’a pas dessein de « payer en effet, parce que ce n’est qu’une simonie feinte, « qui n’est non plus véritable que du faux or n’est pas du <( véritable or ». C’est par cette subtilité de conscience qu’il a trouvé le moyen, en ajoutant la fourbe à la simonie, de faire avoir des bénéfices sans argent et sans simonie. Mais je n’ai pas le loisir d’en dire davantage, car il faut que je pense à me défendre contre votre troisième calomnie sur le sujet des banqueroutiers.

Pour celle-ci, mes Pères, il n’y a rien de plus grossier. Vous me traitez d’imposteur sur le sujet d’un sentiment de Lessius, que je n’ai point cité de moi-même, mais qui se trouve allégué par Escobar dans un passage que j’en rapporte : et ainsi, quand il serait véritable que Lessius ne serait pas de l’avis qu’Escobar lui attribue, qu’y a-t-il de plus injuste que de s’en prendre à moi ? Quand je cite Lessius' et vos autres auteurs de moi-même, je consens d’en répondre. Mais, comme Escobar a ramassé les opinions de 24 de vos Pères, je vous demande si je dois être garant d’autre chose que de ce que je cite de lui, et s’il faut outre cela que je réponde des citations qu’il fait lui-même dans les passages que j’en ai pris. Gela ne serait pas raisonnable. Or c’est de quoi il s’agit en cet endroit. J’ai rapporté dans ma Lettre ce passage d’Escobar traduit fort fidèlement, et sur lequel aussi

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vous ne dites rien : « Celui qui fait banqueroute peut-il en a sûreté de conscience retenir de ses biens autant qu’il est « nécessaire pour vivre avec honneur, ne indecore vivat? Je « réponds que oui avec Lessius, Gum Lessio assero posse , « etc. ». Sur cela vous me dites que Lessius n’est pas de ce sentiment. Mais pensez un peu où vous vous engagez. Car, s’il est vrai qu’il en est, on vous appellera imposteurs d’avoir assuré le contraire; et s’il n’en est pas, Escobar sera l’imposteur : de sorte qu’il faut maintenant par nécessité que quelqu’un de la Société soit convaincu d’imposture. Voyez un peu quel scandale ! Aussi vous ne savez pas prévoir la suite des choses. Il vous semble qu’il n’y a qu’à dire des injures au monde, sans penser sur qui elles retombent. Que ne faisiez-vous savoir votre difficulté à Escobar avant que de la publier? Il vous eût satisfait. Il n’est pas si malaisé d’avoir des nouvelles de Valladolid, où il est en parfaite santé, et où il achève sa grande Théologie morale en six volumes, sur les premiers desquels je pourrai dire un jour quelque chose. On lui a envoyé les dix premières Lettres r vous pouviez aussi lui envoyer votre objection, et je m’assure qu’il y eût bien répondu, car il a vu sans doute dans Lessius ce passage, d’où il a pris le ne indecore vivat. Lisezle bien, mes Pères, et vous l’y trouverez comme moi, lib. 2, c. 6, n. 45 : Idem colligitur aperte ex juribus citatis, maxime qiioad ea bona quæ post ces6ionem acquirit , de quibus is qui debitor est , etiam ex delicto , potest retinere quantum necessarium est ut pro sua conditione non indecore vivat. Petes an leges id permittant de bonis quæ tempore instantis cessionis habebat? lia videtur colligi ex DD ., etc.

Je ne m’arrêterai pas à vous montrer que Lessius, pour autoriser cette maxime, abuse de la loi, qui n’accorde que le simple vivre aux banqueroutiers, et non de quoi subsister

avec honneur : il suffit d’avoir justifié Escobar contre une

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telle accusation. C’est plus que je ne devais faire. Mais vous, mes Pères, vous ne faites pas ce que vous devez : car il est question de répondre au passage d’Escobar, dont les décisions sont commodes en ce qu’étant indépendantes du devant et de la suite., et toutes renfermées en de petits articles, elles ne sont pas sujettes à vos distinctions.. Je vous ai cité son passage entier, qui permet « à ceux qui font cession de « retenir de leurs biens, quoiqu’acquis injustement, pour « faire subsister leur famille avec honneur ». Sur quoi je ipe suis écrié dans mes Lettres : « Comment, mes Pères, par « quelle étrange charité voulez-vous que les biens appar- « tiennent plutôt à ceux<qui les .ont mal acquis qu’aux créance ciers légitimes » ? C’est à quoi il faut répondre ; mais c’est ce qui vous met dans un fâcheux embarras, que vous essayez en. vain d’éluder en détournant la question, et citant d’autres passages de Lessius desquels il ne s’agit point. Je vous demande donc si cette maxime d’Escoba-r peut être suivie en conscience par ceux qui font banqueroute, et prenez garde à ce que vous direz. Car, si vous répondez que non, que deviendra votre docteur et votre doctrine de la probabilité ? Et si vous dites que oui, je vous renvoie au Parlement.

Je vous laisse dans cette peine, mes Pères, car je n’ai plus ici de place pour entreprendre l’imposture suivante, sur le passage de Lessius touchant l’homicide ; ce sera pour la première fois, et le reste ensuite.

Je ne vous dirai rien cependant sur les avertissements pleins de faussetés scandaleuses par où vous finissez chaque imposture : je repartirai à tout cela dans la Lettre où j’espère montrer la source de vos calomnies. Je vous plains, mes Pères, i’avoir recours à de tels remèdes. Les injures que vous me difes n’éclairciront pas nos différents, et les menaces que vous me faites en tant de façons ne m’empêcheront pas de ne défendre. Vous croyez avoir la force et l’impu-

nité; mais je crois avoir la vérité'et l'innocence. C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davan- . tage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Qu’on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque ; au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même1.

4. Plusieurs exemplaires in-4° donnent ici une Réfutation de la réponse à la Douzième Lettre. Mais, comme elle n’est pas de Pascal, nous n’avons pas cru devoir la reproduire.

TREIZIÈME LETTRE

ÉCRITE PAR L’AUTEUR

DES LETTRES AU PROVINCIAL

AUX RÉVÉRENDS PÈRES jésUITE S

Du 30 septembre 1GS6.

Mes Révérends Pères,

Je viens de voir votre dernier écrit, où vous continuez vos impostures jusqu’à la vingtième, en déclarant que vous finissez par Là cette sorte d’accusation, qui faisait votre première partie, .pour en venir à la seconde, où vous devez prendre une nouvelle manière de vous défendre en montrant qu’il y a bien d’autres casuistes que les vôtres qui sont dans le relâchement aussi bien que vous. Je vois donc maintenant, mes Pères, à combien d’impostures j’ai à répondre, et, puisque la quatrième, où nous en sommes demeurés, est sur le sujet de l’homicide, iL sera à propos, en y répondant, de satisfaire en même temps aux 11, 13, 14, 15, 1-6, 17 et 1>8, qui sont sur le même sujet.

Je justifierai donc dans cette lettre La vérité de mes citations contre les faussetés que vous m’imposez. Mais, parce que vous avez osé avancer dans vos écrits que les sentiments de vos auteurs sur le meurtre sont conformes aux décisions des

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papes et des lois ecclésiastiques , vous m’obligerez à renverser dans ma lettre suivante une proposition si téméraire et si injurieuse à l’Église. Il importe de faire voir qu’elle est pure de vos corruptions, afin que les hérétiques ne puissent pas se prévaloir de vos égarements pour en tirer des conséquences qui la déshonorent. Et ainsi, en voyant d’une part vos pernicieuses maximes, et de l’autre les canons de l’Église, qui les ont toujours condamnées, on trouvera tout ensemble ce qu’on doit éviter et ce qu’on doit suivre.

Votre quatrième imposture est sur une maxime touchant le meurtre, que vous prétendez que j’ai faussement attribuée à Lessius. C’est celle-ci : « Celui qui a reçu un souf- « flet peut poursuivre à l’heure même son ennemi, et même « à coups d’épée, non pas pour se venger, mais pour réparer « son honneur». Sur quoi vous dites que cette opinion-là est du casuiste Victoria. Et ce n’est pas encore le sujet de la dispute. Car il n’y a point de répugnance à dire qu’elle soit tout ensemble de Victoria et de Lessius, puisque Lessius dit lui-même qu’elle est aussi de Navarre et de votre P. Ilenriquez, qui enseignent que « celui qui a reçu un soufflet « peut à l’heure même poursuivre son homme, et lui « donner autant de coups qu’il jugera nécessaire pour ré- « parer son honneur ». Il est donc seulement question de savoir si Lessius est aussi 1 du sentiment de ces auteurs, aussi bien que son confrère. Et c’est pourquoi vous ajoutez que « Lessius ne rapporte cette opinion que pour la réfuter « et qu’ainsi je lui attribue un sentiment qu’il n’allègue que « pour le combattre, qui est l’action du monde la plus lâche « et la plus honteuse à un écrivain ». Et je soutiens, mes Pères, qu’il ne la rapporte que pour la suivre. C’est une

4. L’édition de 4659 et les suivantes ont corrigé la répétition du mot aussi en le retranchant la première fois.

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question de fait qu’il sera bien facile de décider. Voyons donc comment vous prouvez ce que vous dites, et vous verrez ensuite comment je prouve ce que je dis.

Pour montrer que Lessius n’est pas de ce sentiment, vous dites qu’il en condamne la pratique. Et, pour prouver cela, vous rapportez un de ses passages, liv. 2, c. 9, n. 82, où il dit ces mots: « J’en condamne la pratique ». Je demeure d’accord que, si on cherche ces paroles dans Lessius au nombre 82, où vous les citez, on les y trouvera. Mais que dirat-on, mes Pères, quand on verra au même temps qu’il traite en cet endroit d’une question toute différente de celle dont nous parlons, et que l’opinion dont il dit en ce lieu-là qu’il en condamne la pratique n’est en aucune sorte celle dont il s’agit ici, mais une autre toute séparée? Cependant il ne faut, pour en être éclairci, qu’ouvrir le livre au lieu même où vous renvoyez. Car on y trouvera toute la suite de son discours.

Il traite la question, « savoir si on peut tuer pour un « soufflet », au n. 79, et il la finit au n. 80, sans qu’il y ait en tout cela un seul mot de condamnation. Cette question étant terminée, il en commence une nouvelle en l’art. 81 c( savoir si on peut tuer pour des médisances ». Et c’est sur celle-là qu’il dit, au n. 82, ces paroles que vous avez citées: « J’en condamne la pratique ».

N’est-ce donc pas une chose honteuse, mes Pères, que vous osiez produire ces paroles pour faire croire que Lessius condamne l’opinion qu’on peut tuer pour un soufflet, et que, n’en ayant rapporté en tout que cette seule preuve, vous triomphiez là-dessus en disant comme vous faites :

« Plusieurs personnes d’honneur dans Paris ont déjà re- << connu cette insigne fausseté par la lecture de Lessius, et « ont appris par là quelle créance on doit avoir à ce calom- « niateur ». Quoi I mes Pères, est-ce ainsi que vous abusez

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de la créance que ces personnes d’honneur ont en vous?' Pour leur faire entendre que Lessius n’est pas d’un sentiment, vous leur ouvrez son livre en un endroit où il en condamne un autre. Et, comme ces personnes n’entrent pas en défiance de votre bonne foi, et ne pensent pas à examiner s’il s’agit en ce lieu-là de la question contestée, vous trompez ainsi leur crédulité. Je m’assure, mes Pères, que, pour vous garantir d’un si honteux mensonge, vous avez eu recours à votre doctrine des équivoques, et que, lisant ce passage tout haut , vous disiez tout bas qu’il s’y agissait d’une autre matière. Mais je ne sais si cette raison, qui suffît bien pour satisfaire votre conscience, suffira pour satisfaire la juste plainte que vous feront ces gens d’honneur, quand ils verront que vous les avez joués de cette sorte. Empêchez- les donc bien mes Pères, de voir mes lettres, puisque c’est le seul moyen qui vous reste pour conserver encore quelque temps votre crédit. Je n’en use pas ainsi des vôtres. J’en envoie à tous mes amis, je souhaite que tout le monde les voie. Et je crois que nous avons tous raison. Car enfin, après avoir publié cette quatrième imposture avec tant d’éclat,, vous voilà décriés si on vient à savoir que vous y avez supposé un passage pour un autre. On jugera facilement que, si vous eussiez trouvé ce que vous demandiez au lieu même où Lessius traitait cette matière, vous ne l’eussiez pas été chercher ailleurs, et que vous n’y avez eu recours que parce que vous n’y voyiez rien qui fût favorahle à votre dessein. Vous vouliez faire troùver dans Lessius ce que vous dites dans votre imposture, p. 10, ligne 12, « qu’il « n’accorde pas que cette opinion soit probable dans la spé- « culation ». Et Lessius dit expressément en sa conclusion n. 80 : « Cette opinion, qu’on peut tuer pour un souf- « flet reçu, est probable dans la spéculation ». N’est-ce pas là mot à mot le contraire de votre discours? Et qui peut

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assez admirer avec quelle hardiesse vous produisez en propres termes le contraire d’une vérité de fait ? De sorte qu’au lieu que vous concluiez de votre passage supposé que Lessius n’était pas de ce sentiment, il se conclut fort bien de son véritable passage qu’il est de ce même sentiment.

Vous vouliez encore faire dire à Lessius « qu’il en con- « damne la pratique ». Et, comme je l’ai déjà dit, il ne se trouve pas une seule parole de condamnation en ce lieu-là ; mais il parle ainsi : « Il semble qu’on n’en doit pas facile- « ment permettre la pratique : In praxi non videtur facile « permittenda ». Est-ce là le langage d’un homme qui condamne une maxime ? Diriez-vous, mes Pères, qu’il ne faut pas permettre facilement dans la pratique les adultères et les incestes ? Ne doit-on pas conclure au contraire, puisque Lessius ne dit autre chose, sinon que la pratique n’en doit pas être facilement permise, que la pratique même en peut être quelquefois permise, quoique rarement? Et comme s’il eût voulu apprendre à tout le monde quand on la doit permettre, et ôter aux personnes offensées les scrupules qui les pourraient troubler mal à propos, ne sachant en quelles occasions il leur est permis de tuer dans la pratique, il a eu soin de leur marquer ce qu’ils doivent éviter pour pratiquer cette doctrine en conscience. Écoutez-le, mes Pères : « Il « semble, dit-il, qu’on ne doit pas le permettre facilement,

« a cause du danger qu’il y a qu’on agisse en cela par haine « ou par vengeance, ou avec excès, ou que cela ne causât « trop de meurtres ». De sorte qu’il est clair que ce meurtre restera tout 1 permis dans la pratique, selon Lessius, si on évite ces inconvénients, c’est-à-dire si l’on peut agir sans haine, sans vengeance, et dans des circonstances qui n’atti-

1. Des exemplaires de l’in-40 donnent, au lieu de tout, tout à pa-it. qui a été adopté par les éditions suivantes.

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rent pas beaucoup de meurtres. En voulez-vous un exemple* mes Pères ? En voici un assez nouveau. C’est celui du soufflet de Compiègne. Car vous avouerez que celui qui l’a reçu a témoigné par la manière dont il s’est conduit qu’il était assez maître des mouvements de haine et de vengeance. Il ne lui restait donc qu’à éviter un trop grand nombre de meurtres, et vous savez, mes Pères, qu’il est si rare que des Jésuites donnent des soufflets aux officiers de la maison du Roi qu’il n’y avait pas à craindre qu’un meurtre en cette oocasion en eût tiré beaucoup d’autres en conséquence. Et ainsi vous ne sauriez nier que ce Jésuite ne fût tuable en sûreté de conscience, et que l’offensé ne pût en cette rencontre pratiquer en son endroit la doctrine de Lessius. Et peut-être, mes Pères, qu’il l’eût fait, s’il eût été instruit dans votre école, et ‘s’il eût appris d’Escobar « qu’un homme qui a reçu « un soufflet est réputé sans honneur jusqu’à ce qu’il ait tué « celui qui le lui a donné ». Mais vous avez sujet de croire que les instructions fort contraires qu’il a reçues d'un curé que vous n’aimez pas trop n’ont pas peu contribué en cette occasion à sauver la vie à un Jésuite.

Ne nous parlez donc plus de ces inconvénients qu’on peut éviter en tant de rencontres, et hors lesquels le meurtre est permis, selon Lessius, dans la pratique même. C’est ce qu’ont bien reconnu vos auteurs cités par Escobar dans la Pratique de Vhomicide selon votre Société. « Est-il permis, « dit-il, de tuer celui qui a donné un soufflet? Lessius dit « que cela est permis dans la spéculation, mais qu’on ne le « doit pas conseiller dans la pratique, non consulendum in « praxis à cause du danger de la haine ou des meurtres « nuisibles à l’État qui en pourraient arriver. Mais les autres

« ONT JUGÉ qu’en ÉVITANT CES INCONVÉNIENTS, CELA EST PERMIS

« et sur dans la pratique : ln praxi probabilem et tutam juc dicarunt Henriquez , etc. ». Voilà comment les opinions

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s’élèvent peu à peu jusqu’au comble de la probabilité. Car vous y avez porté celle-ci en la permettant enfin, sans aucune distinction de spéculation ni de pratique, en ces termes : « Il est permis, lorsqu’on a reçu un soufflet, de donner in- « continent un coup d’épée, non pas pour se venger, mais « pour conserver son honneur ». C’est ce qu’ont enseigné vos Pères à Caen, en 1644, dans leurs écrits publics, que l’Université produisit au Parlement dans sa troisième requête contre votre doctrine de l’homicide, p. 339.

Remarquez donc, mes Pères, que vos propres auteurs ruinent d’eux-mêmes cette vaine distinction de spéculation et de pratique que l’Université avait traité de ridicule, et dont l’invention est un secret de votre politique qu’il est bon de faire entendre. Car, outre que l’intelligence en est nécessaire pour les 15° 16° 17° 18e impostures, il est toujours à propos de découvrir peu à peu les principes de cette politique mystérieuse.

Quand vous avez entrepris de décider les cas de conscience d’une manière favorable et accommodante, vous en avez trouvé où la religion seule était intéressée, comme les questions de la contrition, de la pénitence, de l’amour de Dieu, et toutes celles qui ne touchent que l’intérieur des consciences. Mais vous en avez rencontré d’autres où l’État a intérêt aussi bien que la religion, comme sont celles de l’usure, des banqueroutes, de l’homicide, et autres semblables. Et c’est une chose bien sensible à ceux qui ont un véritable amour pour l’Église, de voir qu’en une infinité d’occasions où vous n’avez eu que la religion à combattre, comme ce n’est pas ici le lieu où Dieu exerce visiblement sa justice, vous en avez renversé les lois sans aucune crainte, sans réserve et sans distinction, domine il se voit dans vos opinions si hardies contre la pénitence et l’amour de Dieu.

Mais, dans celles où la religion et l’État ont part, yous

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avez partagé vos décisions, et formé deux questions sur ces matières : l’une1, que vous appelez de spéculation , dans laquelle, en considérant ces crimes en eux-mêmes, sans regarder à l’intérêt de l’État, mais seulement à la loi de Dieu qui les défend, vous les avez permis sans hésiter, en renversant ainsi la loi de Dieu, qui les condamne; l’autre que vous appelez de pratique, dans laquelle, en considérant le dommage, que l’État en recevrait, et la présence des magistrats qui maintiennent la sûreté publique, vous n’approuvez pas toujours dans la pratique ces meurtres et ces crimes que vous trouvez permis dans la spécûlation, pour vous mettre 'par là à couvert du côté des juges. C’est ainsi par exemple que sur cette question, s’il est permis de tuer pour des médisances, vos auteurs Filiutius, tr. 29, c. 3, n. 52; Reginaldus, 1. 21, c. 5, n. 33, et les autres, répondent: « Cela est permis dans a la spéculation : Ex probabili opinione licet ; mais je n’en « approuve pas la pratique, à cause du grand nombre de a meurtres qui en arriveraient, et qui feraient tort à l’État, « si on tuait tous les médisants; et qu’aussi on serait puni « en justice en tuant pour ce sujet ». Voilà de quelle sorte vos opinions commencent à paraître sous cette distinction, par le moyen de laquelle vous ne ruinez que la religion, sans blesser encore sensiblement l’État. Par là vous croyez être en assurance. Car vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l’Église empêchera qu’on ne punisse vos attentats contre la vérité, et que les précautions que vous apportez pour ne mettre pas facilement ces permissions en

1. L’édition de 1659 et les suivantes modifient ainsi ce passage, en supprimant l’alinéa : « l’amour de Dieu, parce que vous saviez que ce n'est pas ici le lieu où Dieu exerce visiblement sa justice. Mais, dans celles où l’Etat est intéressé aussi bien que la religion, l'appréhension que vous avez eue de la justice des hommes vous a fait partager vos décisions et former deux questions sur ces matières : l’une »... Les mots que nous avons soulignés n’existent pas alors plus haut.

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pratique vous mettront à couvert de la part des magistrats, qui, n’étant pas juges des cas de conscience, n’ont proprement intérêt qu’à la pratique extérieure. Ainsi une opinion ' qui serait condamnée sous le nom de pratique se produit en sûreté sous le nom de spéculation. Mais, cette base étant affermie, il n’est pas difficile d’y élever le reste de vos maximes. Il y avait une distance infinie entre la défense que Dieu a faite de tuer et la permission spéculative que vos auteurs en ont donnée. Mais la distance est bien petite de la permission à la pratique. Il ne reste seulement qu’à montrer que ce qui est permis dans la spéculative l’est bien aussi dans la pratique. On ne manquera pas de raisons pour cela. Vous en avez bien trouvé en des cas plus difficiles. Voulezvous voir, mes Pères, par où l’on y arrive ? Suivez ce raisonnement d’Escobar, qui l’a décidé nettement dans le premier des six tomes de sa Grande Théologie morale , dont je vous ai parlé, où il est tout autrement éclairé que dans ce recueil qu’il avait fait de vos 24 vieillards : car, au lieu qu’il avait pensé en ce temps-là qu’il pouvait y avoir des opinions probables dans la spéculation qui ne fussent pas sûres dans la pratique, il a connu le contraire depuis, et l’a fort bien établi dans ce dernier ouvrage, tant la doctrine de la probabilité en général reçoit d’accroissement par le temps, aussi bien que chaque opinion probable, en particulier. Écoutez-le donc in Præloq ., n. 15 : « Je ne vois pas, dit-il, « comment il se pourrait faire que ce qui paraît permis « danà la spéculation ne le fût pas dans la pratique, puisque « ce qu’on peut faire dans la pratique dépend de ce qu’on « trouve permis dans la spéculation, et que ces choses ne « diffèrent l’une de l’autre que comme l’effet de la cause. « Car la spéculation est ce qui détermine à l’action. D’ou il « s’ensuit qu’on peut en sûreté dé conscience suivre dans la <( pratique les opinions probables dans la spéculation, et

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« même avec plus de sûreté que celles qu’on n’a pas si bien « examinées spéculativement ».

En vérité, mes Pères, votre Escobar raisonne assez bien quelquefois. Et, en effet, il y a tant de liaison entre la spéculation et la pratique que, quand l’une a pris racine, vous ne faites plus de difficulté de permettre l’autre sans déguisement. C’est ce qu’on a vu dans la permission de tuer pour un soufflet, qui de la simple spéculation a été portée hardiment par Lessius à une pratique qu’on ne doit pas facilement accorder , et de là par Escobar à une pratique facile , d’où vos Pères de Caen l’ont conduite à une permission pleine, sans distinction de théorie et de pratique, comme vous l’avez déjà vu.

C’est ainsi que vous faites croître peu à peu vos opinions. Si elles paraissaient tout d’un coup dans leur dernier excès, elles causeraient de l’horreur; mais ce progrès lent et insensible y accoutume doucement les hommes, et en ôte le scandale. Et par ce moyen la permission de tuer, si odieuse à l’État et à l’Église, s’introduit premièrement dans l’Église, et ensuite de l’Église dans l’État.

On a vu un semblable succès de l’opinion de tuer pour des médisances. Car elle est aujourd’hui arrivée à une permission pareille sans aucune distinction. Je ne m’arrêterai pas à vous en rapporter les passages de vos Pères, si cela n’était nécessaire pour confondre l’assurance que vous avez eu de dire deux fois dans votre 15° imposture, p. 26 et 30, « qu’il n’y a pas un Jésuite qui permette de tuer pour des « médisances ». Quand vous dites cela, mes Pères, vous devriez aussi empêcher que je ne le visse, puisqu’il m’est si facile d’y répondre. Car, outre que vos Pères Reginaldus, Filiutius, etc., l’ont permis dans la spéculation, comme je l’ai déjà dit, et que de là le principe d’Escobar nous mène sûrement à la pratique, j’ai à vous dire de plus que vous

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avez plusieurs auteurs qui l’ont permis en mots propres, et entre autres le P. Hereau dans ses Leçons publiques , ensuite desquelles le Roi le fit mettre en arrêt en votre maison, pour avoir enseigné, outre plusieurs erreurs, que, « quand « celui qui nous décrie devant des gens d’honneur continue « après l’avoir averti de cesser, il nous est permis de le « tuer, non pas en public, de peur de scandale, mais en « cachette, sed clam ».

Je vous ai déjà parlé du P. L’Amy, et vous n’ignorez pas que sa doctrine sur ce sujet a été censurée en 1649 par l’Université de Louvain. Et néanmoins il n’y a pas encore deux mois que votre P. des Bois a soutenu à Rouen cette doctrine censurée du P. L’Amy, et a enseigné « qu’il est permis « à un religieux de défendre l’honneur qu’il a acquis par sa « vertu, même en tuant celui qui attaque sa réputation, « etiam cum morte invasoris ». Ce qui a causé un tel scandale en cette ville-là que tous les curés se sont unis pour lui faire imposer silence, et l’obliger à rétracter sa doctrine par les voies canoniques. L’affaire en est à l’Officialité.

Que voulez-vous donc dire, mes Pères? Comment entreprenez-vous de soutenir après cela qu 'aucun Jésuite n'est d'avis qu'on puisse tuer pour des médisances ? Et fallait-il autre chose pour vous en convaincre que les opinions mêmes de vos Pères, que vous rapportez, puisqu’ils ne défendent pas spéculativement de tuer, mais seulement dans la pratique, à cause du mal qui en arriverait à l'État. Car je vous demande sur cela, mes Pères, s’il s’agit dans nos disputes d’autre chose, sinon d’examiner si vous avez renversé la loi de Dieu qui défend l’homicide. Il n’est pas question de savoir si vous avez blessé l’État, mais la religion. A quoi sert-il donc, dans ce genre de dispute, de montrer que vous avez épargné l’État, quand vous faites voir en même temps que vous avez détruit la religion en disant, comme vous

TREIZIÈME LETTRE

faites, p. 28, 1. 3, que « lé sens de Reginaldus sur la ques- « tion de tuer pour des médisances est qu’un particulier a cl droit d’user de cette sorte de défense, la considérant sim- « plement en elle-même » ? Je n’en veux pas davantage que cet aveu pour vous confondre. Un particulier , dites-vous, a droit d'user de cette défense , c’est-à-dire de tuer pour des médisances, en considérant la chose en elle-même. Et par conséquent, mes Pères, la loi de Dieu qui défend de tuer est ruinée par cette décision.

Et il ne sert de rien de dire ensuite, comme vous faites, que « cela est illégitime et criminel, même selon la loi de Dieu, « à raison des meurtres et des désordres qui en arriveraient « dans l’État, et qu’on est obligé selon Dieu d’avoir égard au « bien de l’État ». C’est sortir de la question. Car, mes Pères, il y a deux lois à observer : l’une qui défend de tuer ; l’autre qui défend de nuire à l’État. Reginaldus n’a pas peut-être violé la loi qui défend de nuire à l’État; mais il a violé certainement celle qui défend de tuer. Or il ne s’agit ici que de celle-là seule, outre que vos autres Pères, qui ont permis ces meurtres dans la pratique, ont ruiné l’une aussi bien que l’autre. Mais allons plus avant, mes Pères. Nous voyons bien que vous défendez quelquefois de nuire à l’État, et vous dites que votre dessein en cela est d’observer la loi de Dieu, qui oblige à le maintenir. Cela peut être véritable, quoiqu’il ne soit pas certain, puisque vous pourriez faire la même chose par la seule crainte des juges. Examinons donc, je vous prie, de quel principe part ce mouvement.

N’est-il pas vrai, mes Pères, que, si vous regardiez véritablement Dieu, et que l’observation de sa loi fût le premier et principal objet de votre pensée, ce respect régnerait uniformément dans toutes vos décisions importantes, et vous engagerait à prendre dans toutes ces occasions l’intérêt de la religion? Mais, si l’on voit au contraire

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que vous violez en tant de rencontres les ordres les plus saints que Dieu ait imposés aux hommes, quand il n’y a que sa loi à combattre, et que, dans les occasions mêmes dont il s’agit, vous anéantissez la loi de Dieu, qui défend ces actions comme criminelles en elles-mêmes, et ne témoignez craindre de les approuver dans la pratique que par la crainte des juges, ne nous donnez-vous pas sujet de juger que ce n’est point Dieu que vous considérez dans cette crainte, et que, si en apparence vous maintenez sa loi en ce qui regarde l’obligation de ne pas nuire à l’État, ce n’est pas pour sa loi même, mais pour arriver à vos fins, comme ont toujours fait les moins religieux politiques ?

Quoi ! Mes Pères, vous nous direz qu’on a droit de tuer pour des médisances en ne regardant que la loi de Dieu, qui défend l’homicide, et, après avoir ainsi violé la loi éternelle de Dieu, vous croirez lever le scandale que vous avez causé, et nous persuader de votre respect envers lui, en ajoutant que vous en défendez la pratique pour des considérations d’État et par la crainte des juges ? N’est-ce pas au contraire exciter un scandale nouveau, non pas par le respect que vous témoignez en cela pour les juges, car ce n’est pas cela que je vous reproche, et vous vous jouez ridiculement là-dessus, page 29 ; je ne vous reproche pas de. craindre les juges, mais de ne craindre que les juges, et non pas le Juge des juges. C’est cela que je blâme, parce que c’est faire Dieu moins ennemi des crimes que les hommes. Si vous disiez qu’on peut tuer un médisant selon les hommes, mais non pas selon Dieu, cela serait moins insupportable ; mais que ce qui est trop criminel pour être souffert par les hommes soit innocent et juste aux yeux de Dieu, qui est la justice même, qu’est-ce faire autre chose, sinon montrer à tout le monde que, par cet horrible renversement si contraire à l’esprit des saints, vous êtes hardis contre Dieu et

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timides envers les hommes ? Si vous aviez voulu condamner sincèrement ces homicides, vous auriez laissé subsister l’ordre de Dieu, qui les défend ; et si vous aviez osé permettre d’abord ces homicides, vous les auriez permis ouvertement malgré les lois de Dieu et des hommes. Mais, comme vous avez voulu les permettre insensiblement, et surprendre les magistrats qui veillent à la sûreté publique, vous avez agi finement en séparant vos maximes, et proposant d’un côté « qu’il est permis dans la spéculative de tuer pour des mé- « disances (car on vous laisse examiner les choses dans la a spéculation) », et produisant d’un autre côté cette maxime détachée, « que ce qui est permis dans la spéculation l’est « bien aussi dans la pratique ». Car quel intérêt l’État semble-t-il avoir dans cette proposition générale et métaphysique ? Et ainsi, ces deux principes peu suspects étant reçus séparément, la vigilance des magistrats est trompée puisqu’il ne faut plus que rassembler ces maximes, pour en tirer cette conclusion, où vous tendez, qu’on peut donc tuer dans la pratique pour de simples médisances.

Car c’est encore ici, mes Pères, une des plus subtiles adresses de votre politique, de séparer dans vos écrits les maximes que vous assemblez dans vos avis. C’est ainsi que vous avez établi à part votre doctrine de la probabilité, que j’ai souvent expliquée. Et, ce principe général étant affermi, vous avancez séparément des choses qui, pouvant être innocentes d’elles-mêmes, deviennent horribles étant jointes à ce pernicieux principe. J’en donnerai pour exemple ce que vous avez dit, page 11, dans vos impostures, et à quoi il faut que je réponde, « que plusieurs théologiens célèbres « sont d’avis qu’on peut tuer pour un soufflet reçu ». Il est certain, mes Pères, que, si une personne qui ne tient point à la probabilité avait dit cela, il n’y aurait rien à reprendre, puisqu’on ne ferait alors qu’un simple récit qui n’aurait

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aucune conséquence. Mais vous, mes Pères, et tous ceux qui tiennent cette dangereuse doctrine, « que tout ce qu’ap- « prouvent des auteurs célèbres est probable et sûr en « conscience », quand vous ajoutez « que plusieurs auteurs « célèbres sont d’avis qu’on peut tuer pour un soufflet »„, qu’est-ce faire autre chose sinon de mettre à tous les chrétiens le poignard à la main pour tuer ceux qui les auront offensés, en leur déclarant qu’ils le peuvent faire en sûreté de conscience, parce qu’ils suivront en cela l’avis de tant d’auteurs graves?

Quel horrible langage, qui, en disant que des auteurs tiennent une opinion damnable, est en même temps une décision en faveur de cette opinion damnable, et qui autorise en conscience tout ce qu’il ne fait que rapporter ! On l’entend, mes Pères, ce langage de votre école. Et c’est une chose étonnante que vous ayez le front de le parler si haut, puisqu’il marque votre sentiment si à découvert, et vous convainc de tenir pour sûre en conscience cette opinion qu'on peut tuer pour un soufflet , aussitôt que vous nous avez dit que plu« sieurs auteurs célèbres la soutiennent.

Vous ne pouvez vous en défendre, mes Pères, non plus que vous prévaloir des passages de Vasquez et de Suarez que vous m’opposez, où ils condamnent ces meurtres que leurs confrères approuvent. Ces témoignages, séparés du reste de votre doctrine, pourraient éblouir ceux qui ne l’entendent pas assez. Mais il faut joindre ensemble vos principes et vos maximes. Vous dites donc ici que Vasquez ne souffre point les meurtres ; mais que dites-vous d’un autre côté, mes Pères? « Que la probabilité d’un sentiment n’em- « pêche par la probabilité du sentiment contraire ». Et, en un autre lieu, « qu’il est permis de suivre l’opinion la « moins probable et la moins sûre, en quittant l’opinion la plus probable et la plus sûre ». Que s’ensuit-il de tout

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cela ensemble, sinon que nous avons une entière liberté de conscience pour suivre celui qui nous plaira de tous ces avis opposés ? Que devient donc, mes- Pères, le fruit que vous espériez de toutes ces citations? Il disparaît, puisqu’il ne faut, pour votre condamnation, que rassembler ces maximes que vous séparez pour votre justification.! Pourquoi produisez-vous donc ces passages de vos auteurs que je n’ai point cités, pour excuser ceux que j’ai cités, puisqu’ils n’ont rien de commun ? Quel droit cela vous donne-t-il de m’appeler imposteur ? Ai-je dit que tous vos Pères sont dans un même dérèglement, et n’ai-je pas fait voir au contraire que votre principal intérêt est d’en avoir de tous avis, pour servir à tous vos besoins ? A ceux qui voudront tuer on présentera Lessius, à ceux qui ne le voudront pas on produira Vasquez, afin que personne ne sorte mal content, et sans avoir pour soi un auteur grave. Lessius parlera en païen de ÎTiomicide, et peut-être en chrétien de l’aumône ; Vasquez parlera en païen de l’aumône, et en chrétien de l’homicide. Mais, par le moyen de la probabilité, que Vasquez et Lessius tiennent, et qui rend toutes vos opinions communes, ils se prêteront leurs sentiments les uns aux autres, et seront obligés d’absoudre ceux qui auront agi selon les opinions que chacun d’eux condamne. C’est donc cette variété qui vous confond davantage. L’uniformité serait plus supportable, et il n’y a rien de plus contraire aux ordres exprès de Saint Ignace et de vos premiers généraux que ce. mélange confus de toutes sortes d’opinions. Je vous en parlerai peutêtre quelque jour, mes Pères ; et on sera surpris de voir combien vous êtes déchus du premier esprit de votre institut, et que vos propres généraux ont prévu que le dérèglement de votre doctrine dans la morale pourrait être funeste non seulement à votre Société, mais encore à l’Église universelle.

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Je vous dirai, cependant que vous ne pouvez pas tirer aucun avantage de l’opinion de Vasquez. Ce serait une chose étrange si, entre tant de Jésuites qui ont écrit, il n’y en avait pas un ou deux qui eussent dit ce que tous les chrétiens confessent. Il n’y a point de gloire à soutenir qu’on ne peut pas tuer pour un soufflet, selon l’évangile ; mais il y a une horrible honte à le nier. De sorte que cela yous justifie si peu qu’il n’y a rien qui vous accable davantage, puisqu’ayant. eu parmi vous des docteurs qui vous ont dit la vérité vous n’êtes pas demeurés dans la vérité, et que vous avez mieux aimé les ténèbres que la lumièrej Car vous avez appris de Vasquez « que c’est une opinion païenne, et « non pas chrétienne, de dire qu’on puisse donner un coup « de bâton à celui qui a donné un soufflet. Que c’est ruiner « le Décalogue et l’Évangile de dire qu’on puisse tuer pour « ce sujet, et que les plus scélérats d’entre les hommes le « reconnaissent ». Et cependant vous avez souffert que, contre ces vérités connues, Lessius, Escobar et les autres aient décidé que toutes les défenses que Dieu a faites de l’homicide n’empêchent point qu’on ne puisse tuer pour un soufflet. À quoi sert-il donc maintenant de produire.ee passage de Vasquez contre le sentiment de Lessius, sinon pour montrer que Lessius est un païen et un scélérat , selon Vasquez, et c’est ce que je n’osais dire. Qu’en peut-on conclure si ce n’est que Lessius ruine le Décalogue et V Évangile ? qu’au dernier jour Vasquez condamnera Lessius sur ce point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un autre, et que tous vos auteurs s’élèveront en jugement les uns contre les autres, pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la Loi de Jésus-Christ?

Concluons donc, mes Pères, que, puisque votre probabilité rend les bons sentiments de quelques-uns de vos auteurs iautiles à l’Église et utiles seulement à votre politique, ils

TREIZIÈME LETTRE

ne servent qu’à nous montrer par leur contrariété la duplicité de votre cœur, que vous nous avez parfaitement découverte en nous déclarant d’une part que Vasquez et Suarez sont contraires à l’homicide, et de l’autre que plusieurs auteurs célèbres sont pour l’homicide, afin d’offrir deux chemins aux hommes en détruisant la simplicité de l’esprit de Dieu, qui maudit ceux qui sont doubles de cœur et qui se préparent deux voies. Væ duplici corde , et ingredieïiti dua bm viis.

QUATORZIÈME LETTRE

ÉCRITE PAR L’AUTEUR

DES LETTRES AU PROVINCIAL

AUX RÉVÉRENDS PERES JÉSUITES

Du 23 octobre 1656.

Mes Révérends Pères,

Si je n’avais qu’à répondre aux trois impostures qui restent sur l’homicide, je n’aurais pas besoin d’un long discours, et vous les verriez ici réfutées en peu de mots; mais, comme je trouve bien plus important de donner au monde de l’horreur de vos opinions sur ce sujet que de justifier la fidélité de mes citations, je serai obligé d’employer la plus grande partie de cette Lettre à la réfutation de vos maximes, pour vous représenter combien vous êtes éloignés des sentiments de l’Église, et même de la nature. Les permissions de tuer que vous accordez en tant de rencontres font paraître qu’en cette matière vous avez tellement oublié la loi de Dieu, et tellement éteint les lumières naturelles, que vous avez besoin qu’on vous remette dans les principes les plus simples de la religion et du sens commun. Car qu’y a-t-il de plus naturel que ce sentiment, « qu’un particulier

QUATORZIÈME LETTRE

« n’a pas droit sur la vie d’un autre? Nous en sommes telle— « ment instruits de nous-mêmes (dit Saint Chrysostome), que, « quand Dieu a établi le précepte de ne point tuer, il n’a « pas ajouté que c’est à cause que l’homicide est un mal, « parce (dit ce Père) que la loi suppose qu’on a déjà appris « cette vérité de la nature ».

Aussi ce commandement a été imposé aux hommes dans tous les temps : l’Évangile a confirmé celui de la loi, et le Décalogue n’a fait que renouveler celui que les hommes avaient reçu de Dieu avant la loi en la personne de Noé, dont les hommes devaient naître. Car, dans ce renouvellement du monde, Dieu dit à ce Patriarche : « Je demanderai « compte aux hommes de la vie des hommes, et au frère « de la vie de son frère. Quiconque versera le sang humain, « son sang sera répandu, parce que l’homme est créé à « l’image de Dieu ».

Cette défense générale ôte aux hommes tout pouvoir sur la vie des hommes. Et Dieu se l’est tellement réservé à lui seul que, selon la vérité chrétienne, opposée en cela aux fausses maximes du paganisme, l’homme n’a pas même pouvoir sur sa propre vie. Mais, parce qu’il a plu à sa Providence de conserver les sociétés des hommes et de punir les méchants qui les troublent, il a établi lui-même des lois pour ôter la vie aux criminels, et ainsi ces meurtres, qui seraient des attentats punissables sans son ordre, deviennent des punitions louables par son ordre, hors duquel il n’y arien que d’injuste. C’est ce que Saint Augustin a représenté admirablement au 1er 1. de la Cité de Dieu , ch. 21.

« Dieu, dit-il, a fait lui-même quelques exceptions à cette « défense générale de tuer, soit par les lois qu’il a établies <c pour faire mourir les criminels, soit par les ordres parti- « culiers qu’il a donnés quelques fois pour faire mourir « quelques personnes. Et quand on tue en ces cas-là,, ce

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« n’est pas l’homme qui tue^ mais Dieu, dont l’homme n’est « que l’instrument, comme une épée entre les mains de « celui qui s’en sert. Mais, si on excepte ces cas, quiconque « tue se rend coupable d’homicide ».

Il est donc certain, mes Pères, que Dieu seul a le droit d’ôter la vie, et que néanmoins, ayant établi des lois pour faire mourir les criminels, il a rendu les rois ou les républiques dépositaires de ce pouvoir. Et c’est ce que Saint Paul nous apprend, lorsque, parlant du droit que les souverains ont de faire mourir les hommes, il le fait descendre du ciel, en disant que « ce n’est pas en vain qu’ils portent l’épée, « parce qu’ils sont ministres de Dieu pour exécuter ses ven- « geances contre les coupables ».

Mais, comme c’est Dieu qui leur a donné ce droit, il les oblige à l’exercer ainsi qu’il le ferait lui-même, c’est-à-dire avec justice, selon cette parole de Saint Paul au même lieu : « Les princes ne sont pas établis pour se rendre terribles « aux bons, mais aux méchants. Qui veut n’avoir point su- « jet de redouter leur puissance n’a qu’à bien faire, car ils « sont ministres de Dieu pour le bien ». Et cette restriction rabaisse si peu leur puissance qu’elle la relève, au contraire, beaucoup davantage, parce que c’est la rendre semblable à celle de Dieu, qui est impuissant pour faire le mal et tout puissant pour faire le bien; et que c’est la distinguer de celle des démons, qui sont impuissants pour le bien et n’ont de puissance que pour le mal. Il y a seulement cette différence entre Dieu et les souverains, que Dieu étant la justice et la sagesse même, il peut faire mourir sur-le-champ qui il lui plaît, quand il lui plaît et en la manière qu’il lui plaît. Car, outre qu’il est le maître souverain de la vie des hommes, il ne peut la leur ôter ou sans cause, ou sans connaissance, puisqu’il est aussi incapable d’injustice que d’erreur. Mais les princes ne peuvent pas agir de la sorte,

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parce qu’ils sont tellement ministres de Dieu qu’ils sont hommes néanmoins, et non pas dieux. Les mauvaises impressions les pourraient surprendre ; les faux soupçons les pourraient aigrir; la passion les pourrait- emporter; et c’est ce qui les a engagés eux-mêmes à descendre dans les moyens humains, et à établir dans leurs États des juges auxquels ils ont communiqué ce pouvoir, afin que cette autorité que Dieu leur a donnée ne soit employée que pour la fin pour laquelle ils l’ont reçue.

Concevez dont, mes Pèreé, que., pour être exempt d’homicide, il faut agir tout ensemble et par l’autorité de Dieu et selon la justice de Difeu ; et que, si ces deux conditions ne sont jointes, on pèche, soit en tuant avec son autorité, mais sans justice, soit en tuant avec justice, mais sans son autorité. De la nécessité de cette union il arrive, selon Saint Augustin, que « celui qui sans autorité tue un criminel se « rend criminel lui-même, par cette raison principale qu’il « usurpe une autorité que Dieu ne lui a pas donnée », et les juges, au contraire, qui ont cette autorité, sont néanmoins homicides s’ils font mourir un innocent contre les lois qu’ils doivent suivre.

Voilà, mes Pères, les principes du repos et de la sûreté publique qui ont été reçus dans tous les temps et dans tous les lieux, et sur lesquels tous les législateurs du monde, saints et profanes1, ont établi leurs lois, sans que jamais les païens mêmes aient apporté d’exception à cette règle, sinon lorsqu’on ne peut autrement éviter la perte de la pudicité ou de la vie, parce qu’ils ont pensé <c qu’alors, comme « dit Cicéron, les lois mêmes semblent offrir leurs armes à « ceux qui sont dans une telle nécessité ».

Mais que, hors cette occasion dont je ne parle point ici^

i. Var. : < sacrés et profanes >.

il y ait jamais eu de loi qui ait permis aux particuliers de tuer, et qui l’ait souffert, comme vous faites, pour se garantir d’un affront et pour éviter la perte de l’honneur ou du bien, quand on n’est point en même temps en péril de la vie, c’est, mes Pères, ce que je soutiens que jamais les infidèles mêmes n’ont fait. Ils l’ont, au contraire, défendu expressément. Car la lpi des 12 Tables de Rome portait <r qu’il « n’est pas permis de tuer un voleur de jour qui ne se défi: fend point avec des armes ». Ce qui avait déjà été défendu dans l’Exode, c. 22. Et la loi Furem , ad legem Corneliamy qui est prise d’Ulpien, « défend de tuer même les voleurs « de nuit qui ne nous mettent pas en péril de mort ». Voyez-le dans Cujas, in lit. dig. De Justït. et Jure , ad 1. 3.

Dites-nous donc, mes Pères, par quelle autorité vous permettez ce que les lois divines et humaines défendent, et par quel droit Lessius a pu dire, 1. 2, c. 9, n. 66 et 72 : « L’Exode « défend de tuer les voleurs de jour qui ne se défendent pas « avec des armes; et on punit en justice ceux qui tueraient « de cette sorte. Mais néanmoins on n’en serait pas coupa- « ble en conscience, lorsqu’on n’est pas certain de pouvoir « recouvrer ce qu’on nous dérobe, et qu’on en est en doute, « comme dit Sotus, parce qu’on n’est pas obligé de s’expo- « ser au péril de perdre quelque chose pour sauver un voce leur. Et tout cela est encore permis aux ecclésiastiques « mêmes ». Quelle étrange hardiesse! La loi de Moïse punit ceux qui tuent les voleurs, lorsqu’ils n’attaquent pas notre vie, et la loi de l’Évangile, selon vous, les absoudra ? Quoi J mes Pères, Jésus-Christ est-il venu pour détruire la loi, et non pas poar l’accomplir? « Les juges puniraient, dit Les- « sius, ceux qui tueraient en cette occasion, mais on n’en « serait pas coupable en conscience ». Est-ce donc que la morale de Jésus-Christ est plus cruelle et moins ennemie du meurtre que celle des païens, dont les juges ont pris ces lois

civiles qui le condamnent. Les chrétiens font-ils plus d’état des biens de la terre, ou font-ils moins d’état de la vie des hommes, que n’en ont fait les idolâtres et les infidèles? Sur quoi vous fondez-vous, mes Pères? Ce n’est sur aucune loi expresse ni de Dieu, ni des hommes, mais seulement sur ce raisonnement étrange : « Les lois, dites-vous, permettent « de se défendre contre les voleurs, et de repousser la force <c par la force. Or, la défense étant permise, le meurtre est « aussi réputé permis, sans quoi la défense serait souvent « impossible ».

Il est faux, mes Pères, que, la défense étant permise, le meurtre soit aussi permis. C’est cette cruelle manière de se défendre qui est la source de toutes vos erreurs, et qui est appelée par la Faculté de Louvain une défense meurtrière, Defensio occisiva, dans la Censure de la doctrine de votre P. L’Àmy sur l’homicide. Je vous soutiens donc qu’il y a tant de différence, selon les lois, entre tuer et se défendre que, dans les mêmes occasions où la défense est permise, le meurtre est défendu quand on n’est point en péril de mort. Écoutez-le, mes Pères, dans Cujas, au même lieu : « Il est permis de repousser celui qui vient pour « s’emparer de notre possession ; mais il n’est pas permis de « le tuer ». Et encore : « Si quelqu’un vient pour nous « frapper, et non pas pour nous tuer, il est bien permis de « le repousser, mais il n’est pas permis de le tuer >.

Qui vous a donc donné le pouvoir de dire, comme font Molina, Reginaldus, Filiutius, Escobar, Lessius, et les autres : « Il est permis de tuer celui qui vient pour nous « frapper »? et ailleurs : « Il est permis de tuer celui qui « veut nous faire un affront, selon l’avis de tou? les casuis- « tes, ex Sententia omnium », comme dit Lessius, n. 74? Par quelle autorité, vous qui n’êtes que des particuliers, donnez-vous ce pouvoir de tuer aux particuliers, et aux reli-

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gieux même ? Et comment osez-vous usurper ce droit de vie et de mort, qui n’appartient essentiellement qu’à Dieu, et qui est la plus glorieuse marque de la puissance souveraine? C’est sur cela qu’il fallait répondre, et vous pensez y avoir satisfait en disant Simplement, dans votre 13e imposture, « que la valeur pour laquelle Molina permet de tuer « un voleur qui s’enfuit sans nous faire aucune violence « n’est pas aussi petite que j’ai dit, et qu’il faut qu’elle soit « plus grande que six ducats ». Que cela est faible, mes Pères ! Où voulez-vous la déterminer? A 13 ou 16 ducats? Je ne vous en ferai pas moins de reproches. Au moins vous ne sauriez dire qu’elle passe la valeur d’un cheval, car Lessius, 1. 2, c..â, n. 74, décide nettement « qu’il est permis « de tuer un voleur qui s’enfuit avec notre cheval ». Mais je vous' dis de plus que, selon Molina, cette valeur est déterminée -à 6 ducats, comme je l’ai rapporté; et, si vous n’en voulez pas demeurer d’accord, prenons un arbitre que vous ne puissiez refuser. Je choisis donc pour cela votre Père Reginaldus, qui, expliquant ce même lieu de Molina, 1. 21y n. 68, déclare a que Molina y détermine la valeur pour « laquelle il n’est pas permis de tuer à 3 ou 4 ou 5 ducats ». Et ainsi, mes Pères, je n’aurai pas seulement Molina, mais encore Reginaldus.

Il né me sera pas moins facile de réfuter votre 14e imposture, touchant ia permission « de tuer un voleur qui « nous veut ôter un écu », selon Molina. Cela est si constant qu’Escohar vous le témoignera, tr. 1, ex. 7, n. 44, où ‘il dit que « Molina détermine régulièrement la valeur pour « laquelle on peut tuer à un écu ». Aussi vous me reprochez seulement, dans la 14e imposture, que j’ai supprimé les dernières paroles de ce passage, « que l’on doit garder « en cela la modération d’une juste défense ». Que ne vous plaignez-vous donc aussi de ce qu’Escohar ne les a

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point exprimées ? Mais que vous êtes peu fins ! Vous croyez qu’on n’entend pas ce que c’est, selon vous, que se défendre. Ne savons-nous pas que c’est user d’une défense meurtrière? Vous voulez faire entendre que Molina a voulu dire par là que, quand on se trouve en péril de la vie en gardant son écu, alors on peut tuer, puisque c’est pour défendre sa vie. Si cela était vrai, mes Pères, pourquoi Molina .dirait-il au même lieu « qu’il est contraire en cela à Gar- « rerus et Bald », qui permettent de tuer pour sauver sa vie ? Je vous déclare donc qu’il entend simplement que, si l’on peut garder son écu sans tuer le voleur, on ne doit pas le tuer, mais que, si l’on ne peut le garder qu’en tuant, encore même qu’on ne coure nulle risque de la vie, comme si le voleur n’a point d’arme, qu’il 1 est permis d’en prendre et de le tuer pour garder son écu, et qu’en cela on ne sort point, selon lui, de la modération d’une juste défense. Et, pour vous le montrer, laissez-le s’expliquer lui-même, tom. 4, tr. 3, d. 11, n. 5. « On ne laisse « pas de demeurer dans la modération d’une juste défense, « quoiqu’on prenne des armes contre ceux qui n’en ont « point, ou qu’on en prenne de plus avantageuses qu’eux. «• Je sais qu’il y en a qui sont d’un sentiment contraire ;

« mais je n’approuve point leur opinion, même dans le tri- « bunal extérieur ».

Aussi, mes Pères, il est constant que vos auteurs permettent de tuer pour la défense de son bien et de son honneur, sans qu’on soit en aucun péril de sa vie. Et c’est par ce même principe qu’ils autorisent les duels, comme je l’ai fait voir par tant de passages, sur lesquels vous n’avez rien répondu. Vous n’attaquez dans vos écrits qu’un seul

•i. Quoique la proposition commence par que, il est bien répété ici devant il. Cette formule, fréquente auxvP siècle, surtout quand la phrase était longue, n’avait pas encore tout à fait disparu.

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passage de votre Père Layman, qui le permet « lors- « qu’autrement on serait en péril de perdre sa fortune ou « son honneur », et vous dites que j’ai supprimé ce qu’il ajoute, que « ce cas-là est fort rare ». Je vous admire, mes Pères; voilà de plaisantes impostures que vous me reprochez ! Il est bien question de savoir si ce cas-là est rare ! Il s’agit de savoir si le duel y est permis. Ce sont deux questions séparées. Layman, en qualité de casuiste, doit juger si le duel y est permis, et il déclare que oui. Nous jugerons bien sans lui si ce cas-là est rare, et nous lui déclarerons qu’il est fort ordinaire. Et si vous aimez mieux en croire votre bon ami Diana, il vous dira qu'il est fort commun , part. 5, tr. 14, mise. 2, resol. 99. Mais, qu’il soit rare ou non, et que Layman suive en cela Navarre, comme vous le faites tant valoir, n’est-ce pas une chose abominable qu’il consente à cette opinion, que, pour conserver un faux honneur, il soit permis en conscience d’accepter un duel, contre les édits de tous les États chrétiens, et contre tous les canons de l’Église, sans que vous ayez encore ici, pour autoriser toutes ces maximes diaboliques, ni lois, ni canons, ni autorités de l’Écriture ou des Pères, ni exemple d’aucun saint, mais seulement ce raisonnement impie : « L’honneur « est plus cher que la vie. Or il est permis de tuer pour « défendre sa vie. Donc il est permis de tuer pour défendre « son honneur » ? Quoi 1 mes Pères, parce que le dérèglement des hommes leur a fait aimer ce faux honneur plus que la vie, que Dieu leur a donnée pour le servir, il leur sera permis de tuer pour le conserver? C’est cela même qui est un mal horrible, d’aimer cet honneur-là plus que la vie. Et cependant cette attache vicieuse, qui serait capable de souiller les actions les plus saintes, si on les rapportait à cette fin, sera capable de justifier les plus criminelles, parce qu’on les rapporte à cette fin ? Quel renversement,

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mes Pères ! et qui ne voit à quels excès il peut conduire ?

Car enfin il est visible qu’il portera jusqu’à tuer pour les moindres choses* quand on mettra son honneur à les conserver ; je dis même jusqu’à tuer pour une ponïme. Vous vous plaindriez de moi* mes Pères, et vans diriez que je tire de votre doctrine des conséquences malicieuses, si je n’étâis appuyé sur l’autorité du . grave Lessius., qui parle ainsi, n. 68 : « Il n’est pas permis de tuer pour conserver une « chose de petite valeur, comme pour un écu, ou pour une « pomme, aut pro promo , si ce n’est qu’il nous fût honteux « de la perdre. Car alors on peut la reprendre, et même « tuer, s’il est nécessaire, pour la ravoir, et si opus est « oociderè , parce que ce n’est pas tant défendre son bien « que son honneur ». Cela est net, mes Pères. Et, pour finir votre doctrine par une maxime qui comprend toutes les autres, écoutez celle-ci de votre P. Hereau qui l’avait prise de Lessius : « Le droit de se défendre s’étend à (( tout ce qui est nécessaire pour nous garder de toute inet jure ».

Que d’étranges suites enfermées dans ce principe inhumain ! et combien tout le monde est-il obligé fie s’y opposer, et surtout les personnes publiques ! Ce n’est pas seulement l’intérêt général qui les y engage, mais encore le leur propre, puisque vos casuistes cités dans mes Lettres étendent leurs permissions de tuer jusques à eux. Et ainsi les factieux qui craindront la punition de leurs attentats, lesquels ne leur paraissent jamais injustes, se persuadant aisément qu’on les opprime par violence, croiront en même temps « que le droit de se défendre s’étend à tout ce qui « leur est nécessaire pour se garder de toute injure ». Ils n’auront plus à vaincre les remords de la conscience, qui arrêtent la plupart des crimes dans leur naissance, et ne penseront plus qu’à surmonter les obstacles du dehors.

QUATORZIÈME LETTRE

Je n’en parlerai point ici1, mes Pères, non plus que des meurtres que vous avez permis, qui sont encore plus abominables et plus importants aux États que tous ceux-ci, dont Lessius traite si ouvertement dans les doutes 4 et 10, aussi bien que tant d’autres de vos auteurs. Il serait à désirer que ces horribles maximes ne fussent jamais sorties de l'enfer, et que le diable, qui en est le premier auteur, n’eût jamais trouvé des hommes assez dévoués à ses ordres pour les publier parmi les chrétiens.

Il est aisé de juger par tout ce que j’ai dit jusqu’ici combien le relâchement de vos opinions est contraire à la sévérité des lois civiles et même païennes. Que sera-ce donc si on les compare avec les lois ecclésiastiques, qui doivent être incomparablement plus saintes, puisqu’il n’y a que l’Église qui connaisse et qui possède la véritable sainteté ? Aussi cette chaste Épouse du Fils de Dieu, qui, à l’imitation de son Époux, sait bien répandre son sang pour les autres, mais non pas répandre pour elle celui des autres, a une horreur toute particulière pour le meurtre, et proportionnée* aux lumières particulières que Dieu lui a communiquées. Elle considère les hommes non seulement comme hommes, mais comme images du Dieu qu’elle adore. Elle a pour chacun d’eux un saint respect qui les lui rend tous vénérables, comme rachetés d'un prix infini, pour être faits les temples du Dieu vivant. Et ainsi elle croit que la mort d’un homme que l’on tue sans l’ordre de son Dieu n’est pas seulement un homicide, mais un sacrilège, qui la prive d’un de ses membres, puisque, soit qu’il soit fidèle, soit qu’il ne le soit pas, elle le considère toujours ou comme étant l’un de ses enfants, ou comme étant capable de l’être.

l. Var.* (1657 et s ) : « Je n’en parlerai point ici, mes Pères, non plus que des autres meurtres »...

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Ce sont, mes Pères, ces raisons toutes saintes qui, depuis que Dieu s’est fait homme pour le salut des .hommes, ont rendu leur condition si considérable à l’Église qu’elle a toujours puni l’homicide, qui les détruit, comme un des plus grands attentats qu’on puisse commettre contre Dieu. Je vous en rapporterai quelques exemples, non pas dans la pensée que toutes ces sévérités doivent être gardées : je sais que l’Église peut disposer diversement de cette discipline extérieure, mais pour faire entendre quel est son esprit immuable sur ce sujet. Car les pénitences qu’elle ordonne pour le meurtre peuvent être différentes selon la diversité des temps ; mais l’horreur qu’elle a pour le meurtre ne peut jamais changer par le changement des temps.

L’Église a été longtemps à ne réconcilier qu’à la mort ceux qui étaient coupables d’un homicide volontaire, tels que sont ceux que vous permettez. Le célèbre concile d’Àncyre les 6oumet à la pénitence durant toute leur vie, et rÉgJise a cru depuis être assez indulgente envers eux en réduisant ce temps à un très grand nombre d’années. Mais, pour détourner encore davantage les chrétiens des homicides volontaires, elle a puni très sévèrement ceux mêmes qui étaient arrivés par imprudence, comme on peut voir dans Saint Basile, dans Saint Grégoire de Nysse, dans les décrets du pape Zacharie et d’Alexandre II. Les canons rapportés par Isaac, évêque de Langres, t. 2, c. 13, « ordonnent 7 ans de pénitence pour avoir tué en se défendant». Et on voit que Saint Hildebert, évêque du Mans, répondit à Yves de Chartres « qu’il a eu raison d’interdire un prêtre pour toute sa vie, qui avait tué un voleur d’un coup de pierre pour se défendre ».

N’ayez donc plus la hardiesse de dire que vos décisions sont conformes à l’esprit et aux canons de l’Église. On vous défie d’en montrer aucun qui permette de tuer pour défendre son bien seulement, car je ne parle pas des occasions

QUATORZIÈME LETTRE

où on aurait à défendre aussi sa vie, se suaque , liberanuo. Vos propres auteurs confessent qu’il n’y en a point, comme entre autres votre Père L’Amy, tom. 5, disput. 36, num. 136. « Il n’y a, dit-il, aucun droit divin ni humain qui permette « expressément de tuer un voleur qui ne se défend pas ». Et c’est néanmoins ce que vous permettez expressément. On vous défie d’en montrer aucun qui permette de tuer pour l’honneur, pour un soufflet, pour une injure, et une médisance. On vous défie d’en montrer aucun qui permette de tuer les témoins, les juges et les magistrats, quelque injustice qu'on en appréhende. Son1 esprit est entièrement éloigné de ces maximes séditieuses, qui ouvrent la porte aux soulèvements, auxquels les peuples sont sl naturellement portés. Elle a toujours enseigné à ses enfants qu’on ne doit point rendre le mal pour le mal, qu’il faut céder à la colère, ne point résister à la violence, rendre à chacun ce qu’on lui doit, honneur, tribut, soumission ; obéir aux magistrats et aux supérieurs même injustes, parce qu’on doit toujours respecter en eux la puissance de Dieu, qui les a établis sur nous. Elle leur défend encore plus fortement que les lois civiles de se faire justice à eux-mêmes, et c’est par son esprit que les rois chrétiens ne se la font pas dans les crimes mêmes de lèse-majesté au premier chef, et qu’ils remettent les criminels entre les mains des juges pour les faire punir selon les lois et dans les formes de la justice, qui sont si contraires à votre conduite que l’opposition qui s’y trouve vous fera rougir. Car, puisque ce discours m’y porte, je vous prie de suivre cette comparaison entre la manière dont on peut tuer ses ennemis, selon vous, et celle dont, les juges font mourir les criminels.

1. On ne voit pas suffisamment à quoi se rapporte le pronom son ; aussi les éditions suivantes ont-elles mis avec raison a l’esprit de l’Eglise ®.

QUATORZIÈME LETTRE

Tout le monde sait, mes Pères, qu’il n’est jamais permis aux particuliers de demander la mort de personne, et que, quand un homme nous aurait ruinés, estropiés, brûlé nos maisons, tué notre père, et qu’il sé disposerait encore à nous assassiner et à nous perdre d’honneur, on n’écouterait point en justice la demande que nous ferions de sa mort. De sorte qu’il a fallu établir des personnes publiques qui la demandent de la part du Roi, ou plutôt de la part de Dieu. À votre avis, mes Pères, est-ce par grimace et par feinte que les juges chrétiens ont établi ce règlement? Et ne Tont-ils pas fait pour proportionner les lois civiles à celles de l’Évangile, de peur que la pratique extérieure de la justice ne fût contraire aux sentiments intérieurs que des chrétiens doivent avoir? On voit assez combien ce commencement des voies de la justice vous confond, mais le reste vous accablera.

Supposez donc, me* Pères, que ces personnes publiques demandent la mort de celui qui a commis tous ces crimes, que fera-t-on là-dessus ? Lui portera-t-on incontinent le poignard dans le sein? Non, mes Pères : la vie des hommes est trop importante ; on y agit avec plus de respect ; les lois ne l’ont pas soumise à toutes sortes de personnes, mais seulement aux juges dont on a examiné la probité et la suffisance. Et croyez-vous qu’un seul suffise pour condamner un homme à mort ? Il en faut sept pour le moins, mes Pères. Il faut que de ces sept, il n’y en ait aucun qui ait été offensé par le criminel, de peur que la passion n’altère ou ne corrompe son jugement. Et vous savez, mes Pères, qu’afin que leur esprit soit aussi plus pur, on observe encore de donner les heures du matin à ces fonctions. Tant on apporte de soin pour les préparer à une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu, dont ils sont les ministres, pour 21e condamner que ceux qu’il condamne lui-même 1

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Et c’est pourquoi, afin d’y agir comme fidèles dispensasateurs de cette puissance divine d’ôter la vie aux hommes, ils n’ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins, et selon toutes les autres formes qui leur sont prescrites ; ensuite desquelles ils ne peuvent en conscience prononcer que selon les lois, ni juger dignes de mort que ceux que les lois y condamnent. Et alors, mes Pères, si l’ordre de Dieu les oblige d’abandonner au supplice les corps de ces misérables, le même ordre de Dieu les oblige de prendre soin de leurs âmes criminelles ; et c’est même parce qu’elles sont criminelles qu’ils sont plus obligés à en prendre sqin : de sorte qu’on ne les envoie à la mort qu’après leur avoir donné moyen de pourvoir à leur conscience. Tout cela est bien pur et bien innocent, et néanmoins l’Église abhorre tellement le sang qu’elle juge encore incapables du ministère de ses autels ceux qui auraient assisté à un arrêt de mort, quoique accompagné de toutes ces circonstances si religieuses : par où il est aisé de concevoir quelle idée l’Église a de l’homicide.

Voilà, mes Pères, de quelle sorte on dispose en justice de la vie des hommes, voyons maintenant comment vous en disposez. Dans vos nouvelles lois il n’y a qu’un juge, et ce juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le juge, la partie, et le bourreau. Il se demande à lui-même la mort de son ennemi ; il l’ordonne, il l’exécute sur-lechamp, et, sans respect ni du corps ni de l’âme de son frère, il tue et damne celui pour qui Jésus-Christ est mort, et tout cela pour éviter un soufflet, ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d’autres offenses semblables, pour lesquelles un juge qui a l’autorité légitime serait criminel d’avoir condamné à la mort ceux qui les auraient commises, parce que les lois sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne con-

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tracte ni péché ni irrégularité en tuant de cette sorte sans autorité et contre les lois, qu’on soit religieux et même prêtre. Où en sommes-nous, mes Pères? Sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte ? Sont-ce des chrétiens? sont-ce des Turcs ? Sont-ce des hommes, sont-ce des démons? Et sont-ce là des mystères révélés par V Agneau à ceux de sa Société , ou. des abominations suggérées par le Dragon à ceux qui suivent son parti.

Car enfin, mes Pères, pour qui voulez-vous qu’on vous prenne? pour des enfants de l’Évangile, ou pour des ennemis de l’Évangile ? On ne peut être que d’un parti ou de l’autre; il n’y a point de milieu. Qui n'est point avec Jésus- Christ est contre lui. Ces deux genres d’hommes partagent tous les hommes. R y a deux peuples et deux mondes répandus sur toute la terre, selon Saint Augustin : le monde des enfants de Dieu, qui forme un corps dont Jésus-Christ est le chef ètle roi ; et le monde ennemi de Dieu, dont le diable est le chef et le roi. Et c’est pourquoi Jésus-Christ est appelé le roi et le Dieu du monde, parce qu’il a partout des sujets et des adorateurs, et le diable est aussi appelé dans l’Écriture le prince du monde et le Dieu de ce siècle, parce qu’il a partout des suppôts et des esclaves. Jésus-Christ a mis dans l’Église, qui est son empire, les lois qu’il lui a plu selon sa sagesse éternelle ; et le diable a mis dans le monde, qui est son royaume, les lois qu’il a voulu y établir. Jésus-Christ a mis Fhonneùr à souffrir; le diable, à ne point souffrir. Jésus- Christ a dit à ceux qui reçoivent un soufflet de tendre l’autre joue; et le diable a dit à ceux à qui on veut donner un soufflet de tuer ceux qui voudront leur faire cette injure. Jésus- Christ déclare heureux ceux qui participent à son igno-. minie ; et le diable déclare malheureux ceux qui sont dans l’ignominie. Jésus-Christ dit : « Malheur à vous quand les « hommes diront du bien de vous » ; et le diable dit:

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« Malheur à ceux dont le monde ne parle pas avec es- « time ».

Voyez donc maintenant, mes Pères, duquel de ces deux royaumes tous êtes. Vous avez ouï le langage de la ville de paix, qui s’appelle la Jérusalem mystique , et vous avez ouï le langage de la ville de trouble, que l’Écriture appelle la spirituelle Sodome : lequel de ces deux langages entendez- Vous ? lequel parlez-vous ? Ceux qui sont à Jésus-Christ ont les mêmes sentiments que Jésus-Christ, selon Saint Paul; èt ceux qui sont enfants du diable, .ex pâtre diabolo, qui a été homicide dès le commencement du monde, suivent les maximes du diable, selon la parole de Jésus-Christ. Écoutons donc le langage de votre école, et demandons à vos auteurs : « Quand on nous donne un soufflet, doit-on l’endu- « rer plutôt que de tuer celui qui le veut donner ? ou bien « est-il permis de tuer pour éviter cet affront? Il est permis, « disent Lessius, Molina, Escobar, Reginaldus, Filiutius, « Baldellus, et autres Jésuites, de tuer celui qui nous veut « donner un soufflet ». Est-ce là le langage de Jésus-Christ? Répondez-nous encore : « < Serait-on sans honneur en souf- « frant un soufflet sans tuer celui qui l’a donné ? N’est-il « pas véritable, dit Escobar, que, tandis qu’un homme <l laisse vivre celui qui lui a donné un soufflet, il de- <l meure sans honneur » ? Oui, mes Pères, sans cet honneur que le diable a transmis de son esprit superbe en celui de ses superbes enfants. C’est cet honneur qui a toujours été l’idole des hommes possédés par l’esprit du monde. C’est pour se conserver cette gloire, dont le démon est le véritable distributeur, qu’ils lui sacrifient leur vie par la fureur des duels à laquelle ils s’abandonnent ; leur honneur, par l’ignominie des supplices auxquels ils s’exposent, et leur salut, par le péril de la damnation auquel ils s’engagent, et qui tes a fait priver de la sépulture même par les canons ecclé-

fi

siastiques. Mais on doit louer Dieu de ce qu’il a éclairé l’esprit du Roi par des lumières plus pures que celles de Yotre théologie. Ses édits si sévères sur ce sujet n’ont pas fait que le duel fût un crime, ils n’ont fait que punir le crime qui est inséparable du duel. Il a arrêté par la crainte de la rigueur de sa justice ceux qui n’étaient pas arrêtés par la crainte de la justice de Dieu ; et sa piété lui a fait connaître que l'honneur des chrétiens consiste dans l’observation des ordres de Dieu et des règles du Christianisme, et non pas dans ce fantôme d’honneur que vous prétendez, tout vain qu’il soit, être une excuse légitime pour les meurtres. Ainsi vos décisions meurtrières sont maintenant en aversion à tout le monde, et vous seriez mieux conseillés de changer de sentiments, si ce n’est par principe de religion, au moins par maxime de politique. Prévenez, mes Pères, par une condamnation volontaire de ces opinions inhumaines, les mauvais effets qui en pourraient naître, et dont vous seriez responsables. Et, pour concevoir plus d’horreur de l’homicide, souvenez-vous que le premier crime des hommes corrompus a été un homicide en la personne du premier juste; que leur plus grand crime a été un homicide en la personne du chef de tous les justes ; et que l’homicide est le seul crime qui détruit tout ensemble l’État, l’Église, la nature et la piété.

Je viens de voir la réponse de votre apologiste à la treizième Lettre. Mais, s’il ne répond pas mieux à celle-ci, qui satisfait à la plupart de ses difficultés, il ne méritera pas de réplique. Je le plains de le voir sortir à toute heure hors du sujet, pour s’étendre en des calomnies et des injures contre les vivants et contre les morts. Mais, pour donner créance aux mémoires que vous lui fournissez, vous ne deviez pajs lui fàire désavouer pu-

bliquement une chose aussi publique qu’est le soufflet de Compiègne. Il est constant, mes Pères, par l’ayeu de l’offensé, qu’il a reçu sur sa joue un coup de la main d’un Jésuite; et tout ce qu’ont pu faire vos amis a été de mettre en doute s’il l’a reçu de l’avant-main ou de l’arrière-main, et d’agiter la question, si un coup du revers de la main sur la joue doit être appelé soufflet, ou non. Je ne sais à qui il appartient d’en décider; mais je crois cependant que c’est au moins un soufflet probable. Gela me met en sûreté de conscience.

QUINZIÈME LETTRE

ÉCRITE PAR L’AUTEUR

DES LETTRES AU PROVINCIAL

AUX RÉVÉRENDS PERES JÉSUITES

Du 25 novembre 1656.

Mes Révérends Pères,

Puisque vos impostures croissent tous les jours, et que vous vous en servez pour outrager si cruellement toutes les personnes de piété qui sont contraires à vos erreurs, je me sens obligé, pour leur intérêt et pour celui de l’Église, de découvrir un mystère de votre conduite que j’ai promis il y a longtemps, afin qu’on puisse reconnaître par vos propres maximes quelle foi l’on doit ajouter à vos accusations et à vos injures.

Je sais que ceux qui ne vous connaissent pas assez ont peine à se déterminer sur ce sujet, parce qu’ils se trouvent dans la nécessité ou de croire les crimes incroyables dont vous accusez vos ennemis, ou de vous tenir pour des imposteurs, ce qui leur paraît aussi incroyable. Quoi! disentils, si ces choses-là n’étaient, des religieux les publieraient-ils, et voudraient-ils renoncer à leur conscience, et se damner

QUINZIÈME' LETTRE

par ces calomnies? Voilà la manière dont ils raisonnent; et ainsi, les preuves visibles par lesquelles on ruine vos faussetés rencontrant l’opinion qu’ils ont de votre sincérité, leur esprit demeure en suspens entre l’évidence de la vérité, qu’ils ne peuvent démentir, et le devoir de la charité, qu’ils appréhendent de blesser. De sorte que, comme la seule chose qui les empêche de rejeter vos médisances est l’estime qu’ils ont de vous, si on leur fait entendre que vous n’avez pas de la calomnie l’idée qu’ils s’imaginent, et que vous croyez faire votre salut en calomniant vos ennemis, il est sans doute que le poids dé la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire vos impostures. Ce sera donc, mes Pères, le sujet de cette Lettre. Je ne ferai pas voir seulement que vos écrits sont remplis de calomnies, je veux passer plus avant. On peut bien dire des choses fausses en les croyant véritables; mais la qualité de menteur enferme l’intention de mentir. Je ferai donc voir, mes Pères, que votre intention est de mentir et de calomnier, et que c’est avec connaissance et avec dessein que vous imposez à vos ennemis des crimes dont vous savez qu’ils sont innocents, parce que vous croyez le pouvoir faire sans déchoir de l’état de grâce. Et, quoique vous sachiez aussi bien que moi ce point de votre morale, je ne laisserai pas de vous le dire, mes Pères, afin que personne n’en puisse douter, en voyant que je m’adresse à vous pour vous le soutenir à vousmêmes, sans que vous puissiez avoir l’assurance de le nier qu’en confirmant par ce désaveu même le reproche que je vous en fais. Car c’est une doctrine si commune dans vos écoles que vous l’avez soutenue non seulement dans vos livres, mais encore dans vos thèses publiques, ce qui est la dernière hardiesse; comme entre autres dans vos thèses de Louvain de l’année 1645, en ces termes : « Ce n’est qu’un ^ péché véniel de calomnier et d’imposer de faux cri-

QUINZIÈME LETTRE

<( mes pour ruiner de créance ceux qui parlent mal de nous : « Quidni non nisi veniale sit , detrahentis auctoritatem ma - « gnam , ft'ôi noxiam , /a/so crimine elidere » ? Et cette doctrine est si constante parmi vous que quiconque Pose attaquer vous le traitez d’ignorant et de téméraire.

C’est ce qu’a éprouvé depuis peu le P. Quiroga, capucin allemand, lorsqu’il voulut s’y opposer. Car votre Père Dicastillus l’entreprit incontinent; et il parle de cette dispute en ces termes, DeJust 1. 2, tr. 2, disp. 12, n. 404: Un cer- « tain religieux grave, pieds nus et encapuchonné, cucullatus « gymnopoda, que je ne nomme point, eut la témérité de dé- <( crier cette opinion parmi des femmes et des ignorants, et « de dire qu’elle était pernicieuse et scandaleuse, contre les « bonnes mœurs, contre la paix des États et des sociétés, « et enfin contraire non seulement à/ tous les docteurs ca- « tholiques, mais à tous ceux qui peuvent être catholiques, a Mais je lui ai soutenu, comme je soutiens encore, que la « calomnie, lorsqu’on en use contre un calomniateur, quoi- « qu’elle soit un mensonge, n’est point néanmoins un péché « mortel ni contre la justice ni contre la charité; et, pour le « prouver, je lui ai fourni en foule nos Pères et les univer- « sités entières qui en sont composées, que j’ai tous con- « sultés, et entre autres le R. Père Jean Gans, confesseur <( de l’empereur, et le R. Père Daniel Bastèle, confesseur « de l’archiduc Léopold; le P. Henry, qui a été précepteur <( de ces deux princes ; tous les professeurs publics et ordi- « naires de l’Université de Vienne (toute composée de « Jésuites), tous les professeurs de l’Université, de Gratz « (toute de Jésuites), tous les professeurs de l’Université « de Prague (dont les Jésuites sont les maîtres) ; de tous « lesquels j’ai en main les approbations de mon opinion,

« écrites et signées de leur main; outre que j’ai encore « pour moi le P. de Pennalossa, jésuite, prédicateur de \

« l’empereur et du roi d’Espagne ; le P. Pilliceroli, jésuite, « et bien d’autres qui avaient tous jugé cette opinion pro- « bable avant notre dispute ». Vous voyez bien, mes Pères, qu’il y a peu d’opinions que vous ayez pris si à tâche d’établir, comme il y en avait peu dont vous eussiez tant de besoin. Et c’est pourquoi vous l’avez tellement autorisée que les casuistes s’en servent comme d’un principe indubitable. « II est constant, dit Caramouël, n. 1151, que c’est « une opinion probable qu’il n’y a point de péché mortel à « calomnier faussement pour conserver son honneur. Car « elle est soutenue par plus de vingt docteurs graves, par « Gaspard Hurtado et Dicastillus, Jésuites, etc. ; de sorte « que, si cett^ doctrine n’était probable, à peine y en aurait- « il aucune qui le fût en toute la théologie ».

O théologie abominable et si corrompue en tous ses chefs que, s’il n’était probable et sûr en conscience qu’on peut calomnier sans crime pour conserver son honneur, à peine y aurait-il aucune de ses décisions qui le fût 1 ! Qu’il est vraisemblable, mes Pères, que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en pratique 1 L’inclination corrompue des hommes s’y porte d’elle-même avec tant d’impétuosité qu’il est incroyable qu’en levant l’obstacle de la, conscience, elle ne se répande avec toute sa véhémence naturelle. En voulez-vous un exemple? Caramouël vous le donnera au même lieu : « Cette maxime, dit-il, du P. Dicas- « tillus, jésuite, touchant la calomnie, ayant été enseignée « par une comtesse d’Allemagne aux filles de l’impératrice, « la créance qu’elles eurent de ne pécher au plus que « véniellement par des calomnies en fit tant naître en peu « de jours, et tant de médisances, et tant de faux rapports,

4. Qui le fût n’était pas clair : aussi les éditions suivantes elles corrigé par a qui fût sûre ».

l’ont-

<« que cela mit toute la Cour en combustion et en alarme ;

* car il est aisé de s'imaginer l’usage qu'elles en surent «faire : de sorte que, pour apaiser ce tumulte, on fut « obligé d’appeler un bon Père Capucin d’une via exem- « plaire, nommé le P. Quiroga (et ce fut sur quoi le P. Di- « castillus le querella tant), qui vint leur déclarer que cette « maxime était très pernicieuse, principalement parmi des cc femmes, et il eut un soin particulier de faire que l’impé- « ratrice en abolit tout à fait l’usage ». On ne doit pas être Surpris des mauvais effets que causa cette doctrine. Il faudrait admirer au contraire qu’elle ne produisît pas cette licence. L’amour-propre nous persuade toujours assez que c’est avec injusticfe qu’on nous attaque ; et à vous principalement, mes Pères, que la vanité aveugle de telle sorte que vous voulez faire croire en tous vos écrits que- c’est blesser l’honneur de l’Église que de blesser celui de votre Société. Et ainsi, mes Pères, il y aurait lieu de trouver étrange que vous ne missiez cette maxime en, pratique. Car il ne faut plus dire de vous, comme font ceux qui ne vous connaissent pas : Comment voudraient-ils 1 calomnier leurs ennemis, puisqu’ils ne le pourraient faire que par la perte 1 de leur salut? Mais il faut dire au contraire : Comment voudraient-ils perdre l’avantage de décrier leurs ennemis, puisqu’ils le peuvent faire sans hasarder leur salut? Qu’on ne s’étonne donc plus de voir les Jésuites calomniateurs : ils le sont en sûreté de conscience, et rien ne les en peut empêcher puisque, par le crédit qu’ils ont dans le monde, ils peuvent calomnier sans craindre la justice des hommes, et que, par celui qu’ils se sont donné sur les cas de con-

1. Au lieu de voudraient-ils , l’édition de 1659 et les suivantes ont mis a ces bons Pères voudraient-ils », qui ajoute à la phrase une .nuance ironique.

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science, ils ont établi des maximes pour le pouvoir faire sans craindre la justice de Dieu.

Voilà, mes Pères, la source d’où naissent tant de noires impostures. Voilà ce qui en a fait répandre à votre P. Brisacier jusqu’à s’attirer la censure de feu M. l’archevêque de Paris. Voilà ce qui a porté votre P. d’Anjou à décrier en pleine chaire dans l’église de Saint-Benoît, le 8 mars 1655, les personnes de qualité qui recevaient les aumônes pour les pauvres de Picardie et de Champagne, auxquelles ils contribuaient tant eux-mêmes ; et à dire, par un mensonge horrible et capable de faire tarir ces charités, si on eût eu quelque créance en vos impostures, « qu’il savait de science « certaine que ces personnes avaient détourné cet argent « pour l’employer contre l’Église et contre l’État ». Ce qui obligea le curé de cette paroisse, qui est un docteur de Sorbonne, de monter le lendemain en chaire pour démentir ces calomnies. C’est par ce même principe que votre P. Crasset a tant prêché d’impostures dans Orléans qu’il a fallu que M T l’évêque d’Orléans l’ait interdit comme un imposteur public par son mandement du 9 sept, où il déclare « qu’il défend à frère Jean Crasset, prêtre de la « Compagnie de Jésus, de prêcher dans son diocèse, et à « tout son peuple de l’ouïr sous peine de se rendre cou- « pable d’une désobéissance mortelle, sur ce qu’il a appris « que ledit Grasset avait fait ,un discours en chaire rempli « de fausseté et de calomnie contre les ecclésiastiques de « cette ville, leur imposant faussement et malicieusement « qu’ils soutenaient ces propositions hérétiques et impies, « que les commandements de Dieu sont impossibles, que « jamais on ne résiste à la grâce intérieure, et que Jésus- « Christ n’est pas mort pour tous les hommes, et autres « semblables, condamnées par Innocent X ». Car c’est là, mes Pères, votre imposture ordinaire, et la première que

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tous reprochez à tous ceux qu’il vous est important de décrier. Et, quoiqu’il vous soit aussi impossible de le prouver de qui que ce soit qu’à votre P. Grasset de ces ecclésiastiques d’Orléans, votre conscience néanmoins demeure en repos, parce que vous croyez que cette manière de calomnier ceux qui vous attaquent est si certainement permise quë vous ne craignez point de le déclarer publiquement et à la vue de toute une ville.

En voici un insigne témoignage dans le démêlé que vous eûtes avez M. Puys, curé de Saint-Nizier à Lyon ; et, comme cette histoire marque parfaitement votre esprit, j’en rapporterai les principales circonstances. Vous savez, mes Pères, qu’en 1649 M. Puys traduisit en français un excellent livre d’un autre Capucin touchant le devoir des chrétiens à leur paroisse contre ceux qui les en détournent , sans user d’aucune invective, et sans désigner aucun religieux, ni aucun ordre en particulier. Vos Pères, néanmoins prirent cela pour eux, et, sans avoir aucun respect pour un ancien pasteur, juge en la primatie de France, et honoré de toute la ville, votre P. Alby fit un livre sanglant contre lui, que vous vendîtes vous-mêmes dans votre propre église le jour de l’Assomption, où il l’accusait de plusieurs choses, et entre autres de s'être rendu scandaleux par ses galanteries , et d'être suspect d'impiété , d'être hérétique, excommunié, et' enfin digne du feu. A cela M. Puys répondit; et le P. Alby soutint par un second livre ses premières accusations. N’est-il donc pas vrai, mes Pères, ou que vous étiez des calomniateurs, ou que vous croyiez tout cela de ce bon prêtre, et qu’ainsi il fallait que vous le vissiez hors de ses erreurs pour le juger digne de votre amitié? Écoutez donc ce qui se passa dans l’accommodement qui fut fait en présence d’un grand nombre des premières personnes de la ville, dont les noms sont au bas de cette page, comme ils sont marqués dans

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Pacte qui en fut dressé le 25 sept. 1650 L Ce fut en présence ce tout ce monde que M. Puys ne fit autre chose que décla- •er « que ce qu’il avait écrit ne s’adressait point aux « PP. Jésuites, qu’il avait parlé en général contre ceux qui « éloignent les fidèles des paroisses, sans avoir pensé « d’attaquer en cela la Société, et qu’au contraire il l’hono- « rait avec amour ». Par ces seules paroles il revint de son apostasie, de ses scandales et de son excommunication, sans rétractation, et sans absolution; et le P. Àlby lui dit ensuite ces propres paroles : « Monsieur, la créance que « j’ai eue que vous attaquiez la Compagnie, dont j’ai l’hon- « neur d’être, m’a fait prendre la plume pour y répondre ; « et j’ai cru que la manière dont j’ai usé. m’était permise. « Mais, connaissant mieux votre intention, je viens vous « déclarer qu’il n’y a plus rien qui me puisse empêcher de « vous tenir pour un homme d’esprit très éclairé, de doc- « trine profonde et orthodoxe, de mœurs irrépréhensibles, « et en un mot pour digne pasteur de votre église. C’est « une déclaration que je fais avec joie, et je prie ces Mes- « sieurs de s’en souvenir ».

Ils s’en sont souvenus, mes Pères, et on fut plus scandalisé de la réconciliation que de la querelle. Car qui n’admi-

1. M. de Ville, vicaire général de M. le cardinal de Lyon ; M. Scarron, chanoine, et curé de Saint-Paul ; M. Margat, chantre ; MM. Bouvaud, Sève, Aubert etDervieu, chanoines de Saint-Nizier ; M. du Gué, président des trésoriers de France ; M. Groslier, prévôt des marchands; M. de Fléchère, président et lieutenant général; MM. de Boissat, de Saint-Romain et de Bartoly, gentilshommes ; M. Bourgeois, premier avocat du roi au bureau des trésoriers de France ; MM. de Cotton père et fils, M. Boniel, qui ont tous signé à l’original de là déclaration, avec M. Puys et le P. Alby.

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rerait ce discours du P. Alby ? Il ne dit pas qu’il vient se rétracter, parce qu’il a appris le changement des mœurs et de la doctrine de M. Puys ; mais seulement parce que, connaissant que son intention n'a pas été d'attaquer votre Compagnie , il n'y a plus rien qui V empêche de le tenir pour catholique. Il ne croyait donc pas qu’il fût hérétique en effet? Ét néanmoins, après l’en avoir accusé contre sa connaissance, il ne déclare pas qu’il a failli ; et il ose dire, au contraire, qu'il croit que la manière dont il en a usé lui était permise. ;

A quoi songez-vous, mes Pères, de témoigner ainsi publiquement que vous ne mesurez la foi et la vertu des hommes que par l'intention 1 qu’on a pour votre Société ? Comment n’avez-vous point appréhendé de vous faire 'passer vousmêmes, et par votre propre aveu, pour des imposteurs et des calomniateurs ? Quoi ! mes Pères, un même homme, sans qu’il se passe aucun changement en lui, selon que vous croyez qu’il honore ou qu’il attaque votre Compagnie, sera pieux ou impie , irrépréhensible ou excommunié, digne pasteur de l’Église ou digne d'être mis au feu , et enfin catholique ou hérétique ? C’est donc une même chose, dans votre langage, d’attaquer votre Société et d’être hérétique ? Voilà une plaisante hérésie, mes Pères ! Et ainsi, quand on voit dans vos écrits que tant de personnes catholiques' y sont appelées hérétiques, cela ne veut dire autre chose, sinon que vous croyez qu'ils vous attaquent. Il est bon, mes Pères, qu’on entende cet étrange langage, selon lequel il est sans doute que je suis un grand hérétique. Aussi c’est en ce sens que vous me donnez si souvent ce nom. Vous ne me retranchez de l’Église que parce que vous croyez que mes Lettres

1. Var. (1069 et s.) ; « que par les sentiments qu’ils ont pour votre société ».

vous font tort ; et ainsi il ne me reste, pour devenir catholique, ou que d’approuver les excès de votre morale, ce que je ne pourrais faire sans renoncer à tout sentiment de piété, ou de vous persuader que je ne recherche en cela que votre véritable bien, et il faudrait que vous fussiez bien revenus de vos égarements pour le reconnaître. De sorte que je me trouve étrangement engagé dans l’hérésie, puisque, la pureté de ma foi étant inutile pour me retirer de cette sorte d’erreur, je n’en puis sortir ou qu’en trahissant ma conscience, ou qu’en réformant la vôtre. Jusque-là je serai toujours un méchant et un imposteur, et quelque fidèle que j’aie été à rapporter vos passages, vous irez crier partout qu 'il faut être organe du démon pour vous imputer des choses dont il n'y a ni marque ni vestige dans vos livres ; et vous ne ferez rien en cela que de conforme à votre maxime et à votre pratique ordinaire, tant le privilège que vous avez de mentir a d’étendue ! Souffrez que je vous en donne un exemple, que je choisis à dessein, parce que je répondrai en même temps à la 9e de vos impostures; aussi bien elles ne méritent d’être refutées qu’en passant.

Il y a dix ou douze ans qu’on vous reprocha cette maxime du P. Bauny, « qu’il est permis de rechercher directement, « primo et per se , une occasion prochaine de pécher pour « le bien spirituel ou temporel de nous ou de notre pro- « chain », tr. 4, q. 14, dont il apporte pour exemple, « qu’il « est permis à chacun d’aller en des lieux publics pour con- « vertir des femmes perdues, encore qu’il soit vraisemblable « qu’on y péchera, pour avoir déjà expérimenté souvent « qu’on est accoutumé de se laisser aller au péché par les « caresses de ces femmes ». Que répondit à cela votre P. Gaussin, en 1644, dans son Apologie pour la Compagnie de Jésus , p. 128 ? « Qu’on voie l’endroit du P. Bauny, qu’on « lise la page, les marges, les avant-propos, les suites, tout

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« le reste et même tout le livre, on n’y trouvera pas un seul « vestige de cette sentence, qui ne pourrait tomber que « clans Tâme d’un homme extrêmement perdu de cons- « cience, et qui semble ne pouvoir être supposée que par « l’organe du démon ». Et votre P. Pintereau, en même style, Ire part., p. 24 : a 11 faut être bien perdu de cons- « cience pour enseigner une si détestable doctrine, mais il « faut être pire qu’un démon pour l’attribuer au P. Bauny. « Lecteur, il n’y en a ni marque ni vestige dans tout son « livre ». Qui ne croirait que des gens qui parlent de ce tonlà eussent sujet de se plaindre, et qu’on aurait en effet imposé au P. Bauny ? Avez-vous rien assuré contre moi en de plus foVts termes? Et comment oserait-on s’imaginer qu’un passage fût en mots propres, au lieu même où l’on le cite quand on dit qu'il n'y en a ni marque ni vestige dans tout le livre ?

En vérité, mes Pères, voilà le moyen de vous faire croire jusqu’à ce qu’on vous réponde; mais c’est aussi le moyen de faire qu’on ne vous croie jamais plus, après qu’on vous aura répondu. Car il est si vrai que vous mentiez alors que vous ne faites aujourd’hui aucune difficulté de reconnaître dans vos Réponses que cette maxime est dans le P. Bauny au lieu même qu’on avait cité ; et ce qui est admirable, c’est qu’au lieu qu’elle était détestable , il y a douze ans, elle est maintenant si innocente que dans votre 9eimpost., p. 10, vous m’accusez d'ignorance et de malice ; de quereller le P. Bauny sur une opinion qui n'est point rejetée dans l'École. Qu’il est avantageux, mes Pères, d’avoir affaire à ces gens qui disent le pour et le contre 1 Je n’ai besoin que de vous-mêmes pour vous confondre. Car je n’ai à montrer que deux choses : l’une, que cette maxime ne vaut rien ; l’autre, qu’elle est du P. Bauny; et je prouverai l’un et l’autre par votre propre confession. En 1644 vous avez reconnu qu’elle

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est détestable , et en 1656 vous avouez qu’elle est du P. Bauny. Cette double reconnaissance me justifie assez, mes Pères. Mais elle fait plus : elle découvre l’esprit de votre politique. Car, dites-moi, je vous prie, quel est le but que vous vous proposez dans vos écrits ? Est-ce de parler avec sincérité ? Non, mes Pères, puisque vos réponses s’entre-détruisent. Est-ce de suivre la vérité de la Foi? Aussi peu, puisque vous autorisez une maxime qui est détestable selon vousmêmes. Mais considérons que, quand vous avez dit que cette maxime est détestable , vous avez nié en même temps qu’elle fût du P. Bauny, et ainsi il était innocent; et quand vousavouez qu’elle est de lui, vous soutenez en même temps qu’elle est bonne, et ainsi il est innocent encore. De sorte que l’innocence de ce Père étant ta seule chose commune à vos deux réponses, il est visible que c’est aussi la seule chose que vous y recherchez, et que vous n’avez pour objet que la défense de vos Pères en disant d’une même maxime qu’elle est dans vos livres, et qu’elle n’y est pas ; qu’elle est bonne, et qu’elle est mauvaise ; non pas selon la vérité, qui ne change jamais, mais selon votre intérêt, qui change à toute heure. Que ne pourrais-je vous dire là-dessus, car vous voyez bien que cela est convaincant ? Cependant cela vous est tout ordinaire. Et, pour en omettre une infinité d’exemples, je crois que vous vous contenterez que je vous en rapporte encore un.

On vous a reproché en divers temps une autre proposition du même P. Bauny, tr. 4, q. 22, p. 100 : « On ne doit « ni dénier ni refuser l’absolution à ceux qui sont dans les « habitudes de crimes contre la loi de Dieu, de la nature et « de l’Église, encore qu’on n’y voie aucune espérance a d’amendement, etsi emendationis futuræ spes nulla appa- « récit ». Je vous prie sur cela, mes Pères, de me dire lequel y a le mieux répondu selon votre goût, ou de votre

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P. Pintereau ou de votre P. Brisacier, qui défendent le P. Bauny en vos deux manières : Pun en condamnant cette proposition, mais en désavouant aussi qu’elle soit du P. Bauny ; l’autre en avouant qu’elle est du P. Bauny, mais en la justifiant en même temps ? Écoutez-les donc discourir. Voici le P. Pintereau, page 18 : « Qu’appelle-t-on franchir « les bornes de toute pudeur, et passer au delà de toute « impudence, sinon d’imposer au P. Bauny comme une « chose avérée une si damnable doctrine ? Jugez, lecteur, de « l’indignité de cette calomnie, et voyez à qui les Jésuites « ont affaire et si l’auteur d’une si noire supposition ne doit « pas passer désormais pour le truchement du père des « mensonges ». Et voici maintenant votre P. Brisacier, 4° p., page 21. « En effet, le P. Bauny dit ce que vous rap- « portez. (C’est démentir le P. Pintereau bien nettement). «Mais (ajoute-t-il pour justifier le P. Bauny), vous qui « reprenez cela, attendez, quand un pénitent sera à vos « pieds, que son ange gardien hypothèque tous les droits « qu’il a au ciel pour être sa caution. Attendez que Dieu le « Père jure par son chef que Daniel a menti quand il a dit, « par le Saint-Esprit, que tout homme est menteur, trom- « peur, et fragile ; et que ce pénitent ne soit plus menteur, « fragile, changeant, ni pécheur comme les autres, et vous « n’appliquerez le sang de Jésus-Christ sur personne. »

Que vous semble-t-il, mes Pères, de. ces expressions extravagantes et impies, que, s’il fallait attendre qu'il y eût quelque espérance d'amendement dans les pécheurs pour les absoudre, il faudrait attendre que Dieu le Père jurât par son chef qu’ils ne tomberaient jamais plus ? Quoi ! mes Pères, n’y a-t-il point de différence entre l'espérance et la certitude? Quelle injure est-ce faire à la grâce de Jésus-Christ, de dire qu’il est si peu possible que les chrétiens sortent jamais des crimes contre la loi de Dieu, de la nature et de l’Église,

QUINZIÈME LETTRE

qu’on ne pourrait l’espérer sans que le Saint-Esprit eût menti : de sorte que, selon vous, si on ne donnait l’absolution à ceux dont on n'espère aucun amendement , le sang de Jésus-Christ demeurerait inutile, et on ne rappliquerait jamais sur personne? A quél état, mes Pères, vous réduit le désir immodéré de conserver la gloire de vos auteurs, puisque vous ne trouvez que deux voies pour les justifier, l’imposture ou l’impiété, et qu’ainsi la plus innocente manière de vous défendre est de désavouer hardiment les choses les plus évidentes ?

De là vient que vous en usez si souvent. Mais ce n’est pas encore là tout ce que vous savez faire. Vous forgez des écrits pour rendre vos ennemis odieux, comme la Lettre d'un ministre à M. Arnauld , que vous débitâtes dans tout Paris, pour faire croire que le livre de la Fréquente Comrmunion , approuvé par tant de docteurs et tant d’évêques, mais qui à la vérité vous était un peu contraire, avait été fait par une intelligence secrète avec les ministres de Gharenton. Vous attribuez d’autres fois à vos adversaires des écrits pleins d’impiété, comme la Lettre circulaire des Janséniste ?s, dont le style impertinent, rend cette fourbe trop grossière, et découvre trop clairement la malice ridicule de votre P. Meynier, qui ose s’en servir, p. 28, pour appuyer ses plus noires impostures. Vous citez quelquefois des livres qui ne furent jamais au monde, comme les Constitutions du Saint Sacrement , d’où vous rapportez des passages que vous fabriquez à plaisir, et qui font dresser les cheveux à la tête des simples, qui ne savent pas quelle est votre hardiesse à inventer et publier des mensonges. Car il n’y a sorte de calomnie que vous n’ayez mise en usage. Jamais la maxime qui l’excuse ne pouvait être en meilleures mains.

Mais celles-là sont trop aisées à détruire ; et c’est pour-

QUINZIÈME LETTRE

quoi vous en avez de plus subtiles, où vous ne particularisez rien, afin d’ôter toute prise et tout moyen d’y répondre, comme quand le P. Brisacier dit que « ses enne- « mis commettent des crimes abominables, mais qu’il ne les veut pas rapporter». Ne semble-t-il pas qu’on ne peut convaincre d’imposture un reproche si indéterminé ? Mais néanmoins un habile "homme en a trouvé le secret ; et c’est encore un Capucin, mes Pères : vous êtes aujourd’hui malheureux en Capucins, et je prévois qu’une autre fois vous le pourriez bien être en Bénédictins. Ce Capucin s’appelle le P. Valérien, de la maison des comtes de Magnis. Vous apprendrez par cette petite histoire comment

il répondit à vos calomnies. Il avait heureusement réussi à

la conversion du landgrave1 de Darmstadt. Mais vos Pères, comme s’ils eussent, eu quelque peine de voir convertir un prince souverain sans les y appeler, firent incontinent un livre contre lui (car vous persécutez les gens de bien partout), où, falsifiant un de ses passages, ils lui imputent une doctrine hérétique : et certes vous aviez grand tort, car il n’avait pas attaqué votre Compagnie. Us firent aussi courir une lettre contre lui, où ils lui disaient : « O <l que nous avons de choses à découvrir (sans dire quoi), <l dont vous serez bien affligé l Car, si vous n’y donnez « ordre, nous serons obligés d’en avertir le pape et les car- « dinaux ». Cela n’est pas maladroit, et je ne doute point, mes Pères, que vous ne leur parliez ainsi de moi ; mais prenez garde de quelle sorte il y répond dans son livre imprimé à Prague l’année dernière, page 112 et suiv. : c Que « ferai-je, dit-il, contre ces injures vagues et indétermi-

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<t n’explique point ? En voici néanmoins le moyen. C’est que <t je déclare hautement et publiquement à ceux qui me « menacent que ce sont des imposteurs insignes et de très <t habiles et de très impudents menteurs, s’ils ne décou- « vrent ces crimes à toute la terre. Paraissez donc, mes « accusateurs, et publiez ces choses sur les toits,, au lieu « que vous les avez dites à l’oreille, et que vous avez menti « en assurance en les disant à l’oreille. Il y en a qui s’ima- « ginent que ces disputes sont scandaleuses. Il est vrai que <r c’est exciter un scandale horrible que de m’imputer un cc crime tel que l’hérésie, et de me rendre suspect de « plusieurs autres. Mais je ne fais que remédier à ce scan- « dale en soutenant mon innocence ».

En vérité, mes Pères, vous voilà malmenés, et jamais' homme n’a été mieux justifié. Car il a fallu que les moindres apparences de crime vous aient manqué contre lui puisque vous n’avez point répondu à un tel défi. Vous avez quelquefois de fâcheuses rencontres à essuyer, mais cela ne vous, rend pas plus sages. Car, quelque temps après, vous l’attaquâtes encore de la même sorte sur un autre sujet; et il se défendit aussi de même, p. 151, en ces termes : « Ce genre d’hommes, qui se rend insupportable « à toute la chrétienté, aspire, sous le prétexte des bonnes « œuvres, aux grandeurs et à la domination, en détournant « à leurs fins presque toutes les lois divines, humaines,

« positives et naturelles. Ils attirent ou par leur doctrine,

« ou par crainte, ou par espérance, tous les grands de la « terre, de l’autorité desquels ils abusent pour faire réussir « leurs détestables intrigues. Mais leurs attentats, quoique « si criminels, ne sont ni punis ni arrêtés ; ils sont récom- « pensés au contraire ; et ils les commettent avec la même « liardiqsse que s’ils rendaient un service à Dieu. Tout le « monde le reconnaît, tout le monde en parle avec exécra

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« tion ; mais il y en a peu qui soient capables de s’oppo- « ser à une si puissante tyrannie, c’est ce que j’ai fait « néanmoins. J’ai arrêté leur impudence, et je l’arrêterai « encore par le même moyen. Je déclare donc qu’ils ont « menti très impudemment, Mentir is impudçntissime. Si les « choses qu’ils m’ont reprochées sont véritables, qu’ils les « prouvent donc, ou qu’ils passent pour convaincus d’un « mensonge plein d’impudence. Leur procédé sur cela <l découvrira qui a raison. Je prie tout le monde de l’obserc( ver, et de remarquer cependant que ce genre d’hommes, « qui ne souffrent pas, la moindre des injures qu’ils peuvent « repousser, font semblant de souffrir très patiemment « celles dont ils ne se peuvent défendre, et couvrent d’une « fausse vertu leur véritable impuissance. C’est pourquoi « j’ai voulu irriter plus vivement leur pudeur, afin que les a plus grossiers reconnaissent que, s’ils se taisent, leur « patience ne sera pas un effet de leur douceur, mais du « trouble de leur conscience ».

Voilà ce qu’il dit, mes Pères. Et il finit ainsi : « Ces « gens-là, dont on sait les histoires par tout le monde, sont « si évidemment injustes et si insolents dans leur impunité, « qu’il faudrait que j’eusse renoncé à Jésus-Christ et à son c Église si je ne détestais leur conduite, et même publique- « ment, autant pour me justifier que pour empêcher les « simples d’en être séduits ».

Mes Révérends Pères, il n’y a plus moyen de reculer. Il faut passer pour des calomniateurs convaincus, et recourir à votre maxime, que cette sorte de calomnie n’est pas un crime. Ce Père a trouvé le secret de vous fermer la bouche : c’est ainsi qu’il faut faire toutes lés fois que vous accusez les gens sans preuves. On n’a qu’à répondre à chacun de vous, comme le Père 1 Capucin : Mentiris impudentissime . Car que répondrait-on autre chose quand votre Père Brisacier

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dit, par exemple, que ceux contre qui il écrit « sont des « portes d’enfer, des pontifes du diable, des gens déchus de ce la foi, de l’espérance et de la charité, qui bâtissent le tré- « sor de l’Antéchrist ? Ce que je ne dis pas (ajoute-t-il) « par forme d’injure, mais par la force de la vérité ». S’amuserait-on à prouver qu’on n’est pas porte d'enfer et qu'on ne bâtit pas le trésor de l'Antéchrist ?

Que doit-on répondre de même à tous les discours vagues de cette sorte qui sont dans vos livres et dans vos avertissements sur mes Lettres : par exemple, « qu’on s’ap- <x plique les restitutions en réduisant les créanciers dans la « pauvreté ; qu’on a offert des sacs d’argent à de savants « religieux qui les ont refusés ; qu’on donne des bénéfices <r pour faire semer des hérésies contre la foi ; qu’on a des « pensionnaires parmi les plus illustres ecclésiastiques et « dans les cours souveraines ; que je suis aussi pensionc naire de Port-Royal, et que je faisais des romans avant « mes Lettres », moi qui n’en ai jamais lu aucun et qui ne sait pas seulement le nom de ceux qu’a faits votre apologiste1? Qu’y a-t-il à dire à tout cela, mes Pères, sinon: Mentiris impudentissime , si vous ne marquez toutes ces personnes, leurs paroles, le temps, le lieu ? Car il faut se taire, ou rapporter et prouver toutes les circonstances, comme je fais quand je vous conte les histoires de Jean d’Àlba et du P. Alby. Autrement vous ne ferez que vous nuire à vousmêmes. Toutes ces fables pouvaient peut-être vous servir avant qu’on sût vos principes, mais à présent que tout est découvert, quand vous penserez dire à l’oreille qu’zm homme d'honneur qui désire cacher son nom vous a appris de

1. Cet apologiste est Desmarest de Saint-Sorlin, que Pascal, sur la rumeur publique, regardait comme l’auteur de l’Apologie des Jésuites. On verra qu’il a réparé son erreur dans le second postscriptum ajouté à sa seizième lettre.

QUINZIÈME LETTRE

terribles choses de ces gens-là , on vous fera souvenir incontinent du Mentiris impudentissime du bon Père Capucin. Il n’y a que trop longtemps que vous trompez le monde, et que vous abusez de la créance qu’oa avait en vos impostures. Il est temps de rendre la réputation à tant de personnes calomniées. Car quelle innocence peut être si généralement reconnue qu’elle ne souffre quelque atteinte par les impostures si hardies d’une Compagnie répandue par toute la terre, et qui sous des habits religieux couvre des âmes si irréligieuses qu’ils commettent des crimes tels que la calomnie, non pas contre leurs maximes, mais selon leurs propres maximes 1 Ainsi l’on ne me blâmera point d’avoir détruit la créance qu’on pouvait avoir en vous, puisqu’il est bien plus juste de conserver à tant de personnes que vous avez décriées la réputation de piété, qu’ils ne méritent pas de perdre, que de vous laisser la réputation de sincérité, que vous ne méritez pas d’avoir. Et, comme l’un ne se pouvait faire sans l’autre, combien étaitil important de faire entendre qui vous êtes ? C’est ce que j’ai commencé de faire ici ; mais il faut bien du temps pour achever. On le verra, mes Pères, et toute votre politique ne vous en peut garantir, puisque les efforts que vous pourriez faire pour l’empêcher ne serviraient qu’à faire connaître aux moins clairvoyants que vous avez eu peur, et que, votre conscience vous reprochant ce que j’avais à vous dire, vous avez tout mis en usage pour le prévenir.

SEIZIEME LETTRE

ECRITE PAR L AUTEUR

DES LETTRES AU PROVINCIAL

AUX RÉVÉRENDS PERES JÉSUITES

Du 4 décembre 1656.

Mes Révérends Pères,

Voici la suite de vos calomnies, où je répondrai d’abord à -celles qui restent de vos Avertissements. Mais, comme tous vos autres livres en sont également remplis, ils me fourniront assez de matière pour vous entretenir sur ce sujet autant que je le jugerai nécessaire. Je vous dirai donc, en un mot, sur cette fable que vous avez semée dans tous vos écrits contre Mgr d’Ypre, que vous abusez malicieusement de quelques paroles ambiguës d’une de ses lettres, qui, étant capables d’un bon sens, doivent être prises en bonne part selon l’esprit charitable de l’Église, et ne peuvent être prises autrement que selon l’esprit malin de votre Société. Car pourquoi voulez-vous qu’en disant à son ami . « Ne vous met- « tez point taiït en peine de votre neveu, je lui fournirai ce « qui est nécessaire de l’argent qui est entre mes mains », il ait voulu dire par là qu’il prenait cet argent pour ne le

SEIZIÈME LETTRE

point rendre, et non pas qu’il l’avançait seulement pour le remplacer? Mais ne faut-il pas. que vous soyez bien imprudents, puisque vous avez fourni vous-mêmes la conviction de votre mensonge par les autres lettres de Mgr d’Ypre que vous avez imprimées, qui marquent parfaitement que ce n’était en effet que des avances qu’il devait remplacer ? C’est ce qui paraît dans celle que vous rapportez du 30 juillet 1619, en ces termes, qui vous confondent : « Ne vous souciez pas des « avances, il ne lui manquera rien tant qu’il sera ici ». Et par celle du 6 janvier 1620, où il dit : « Vous avez trop de « hâte ; et, quand il serait question de rendre compte, « le peu de crédit que j’ai ici me ferait trouver de l’argent « au besoin ».

Vous êtes donc des imposteurs, mes Pères, aussi bien sur ce sujet que sur votre conte ridicule du tronc de Saint-Merri. Car quel avantage pouvez-vous tirer de l’accusation qu’un de vos bons amis suscita à cet ecclésiastique que vous voulez déchirer ? Doit-on conclure qu’un homme est coupable, parce qu’il est accusé? Non, mes Pères. Des gens de piété comme lui pourront toujours être accusés tant qu’il y aura au monde des calomniateurs comme vous. Ce n’est donc pas par l’accusation, mais par l’arrêt, qu’il en faut juger. Or l'arrêt qui en fut rendu le 23 février 1656 le justifie pleinement : outre que celui qui s’était engagé témérairement dans cette injuste procédure fut désavoué par ses collègues, et forcé lui-même à la rétracter. Et quant à ce que vous dites au même lieu de ce fameux directeur qui se fit riche en un moment de neuf cent mille livres , il suffit de vous renvoyer à Messieurs les curés de Saint-Roch et de Saint-Paul, qui rendront témoignage à tout Paris de son parfait désintéressement dans cette affaire, et de votre malice inexcusable dans cette' imposture. C’en est assez pour des faussetés si vaines. Ce ne sont là que les coups d’essai de vos novices, et non pas les

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coups d’importance de vos grands profès, J’y viens donc, mes Pères; je viens à cette calomnie, l’une des plus noires qui soient sorties de votre esprit. Je parle de cette audace insupportable avec laquelle vous avez osé imputer à de saintes religieuses et à leurs directeurs <c de ne pas croire « le mystère de la transsubstantiation, ni la présence réelle « de J. -G. dans l’eucharistie ». Voilà, mes Pères, une imposture digne de vous. Voilà un crime que Dieu seul est capable de punir, comme vous seuls êtes capables de le commettre. Il faut être aussi humble que' ces humbles calomniées pour le souffrir avec patience; et il faut être aussi méchant que de si méchants calomniateurs pour le croire. Je n’entreprends donc pas de les en justifier, elles n’en sont point suspectes; Si elles avaient besoin de défenseurs, elles en auraient de meilleurs que moi. Ce que j’en dirai ici ne sera pas pour montrer leur innocence, mais pour montrer votre malice. Je veux seulement vous en faire horreur à vous-mêmes, et faire entendre à tout le monde qu’après cela il n’y a rien dont vous ne soyez capables.

Vous ne manquerez pas néanmoins de dire que je suis de Port-Royal, car c’est la première chose que vous dites à quiconque combat vos exéès ; comm>e si on ne trouvait qu’à Port-Royal des gens qui eussent assez de zèle pour défendre * contre vous la püreté de la morale' chrétienne. Je sais, mes Pères, le mérite de ces pieux solitaires qui s’y étaient retirés, et combien l’Église est redevable à leurs ouvrages, si édifiants et si solides. Je sais combien ils ont de piété et de lumière. Car, encore que je n’aie jamais eu d’établissement avec eux, comme vous lè voulez faire croire sans que vous sachiez qui je suis, je ne laisse pas d’en connaître quelquesuns, et d’honorer la vertu de tous. Mais Dieu n’a pas renfermé dans ce nombre seul tous ceux qu’il veut opposer à vos désordres. J’espère avec son secours, mes Pères, de

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vous le faire sentir ; et, s’il me fait la grâce de me soutenir dans le dessein qu’il me donne d'employer pour lui tout ce que j’ai reçu de lui, je vous parlerai de telle sorte que je vous ferai peut-être regretter de n’avoir pas affaire à un homme de Port-Royal. Et, pour vous le témoigner, mes Pères, c’est qu’au lieu que ceux que vous outragez par cette insigne calomnie se contentent d’offrir à Dieu leufs gémissements pour vous en obtenir le pardon, je me sens obligé, moi qui n’ai point de part à cette injure, de vous en faire rougir à la face de toute l’Église, pour vous procurer cette confusion salutaire dont parle l’Écriture, qui est presque l’unique remède d’un endurcissement tel que le vôtre : Impie faciès eorum ignominia , et qnærent nomen tuum , Domine. ,

Il faut arrêter cette insolence, qui n’épargne point les lieux les plus saints. Car qui pourra être en sûreté après une calomnie de cette nature ? Quoi ! mes Pères, afficher vous-mêmes dans Paris un livre si scandaleux avec le nom de votre Père Meynier à la tête, et sous cet infâme titre : Le Port-Royal et Genève d'intelligence contre le très saint Sacrement de V Autel , où vous accusez de cette apostasie non seulement M. de Saint-Cyran et M. Àrnauld, mais aussi la Mère Agnès sa sœur, et toutes les religieuses de ce monastère, dont vous dites, page 96, que « leur foi est aussi suspecte 4 « touchant l’eucharistie que celle de M. Arnauld », lequel vous soutenez, page 4, être effectivement calviniste . Je demande là-dessus à tout le monde s’il y a dans l’Église des personnes sur qui vous puissiez faire tomber un si abominable reproche avec moins de vraisemblance ? Car ditesmoi, mes Pères, si ces religieuses et leùrs directeurs étaient d'intelligence avec Genève contre le très saint Sacrement de l'Autel , ce qui est horrible à penser, pourquoi auraient-elles pris pour le principal objet de leur piété ce Sacrement qu’el-

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les auraient en abomination ? Pourquoi auraient-elles joint à leur règle l’institution du Saimt-Sacrement ? Pourquoi auraient-elles pris l’habit du Saint-Sacrement, pris le nom de filles du Saint-Sacrement, appelé leur église l’église du Saint- Sacrement ? Pourquoi auraient-elles demandé et obtenu de Rome la confirmation de cette institution et le pouvoir de dire tous les jeudis l’office du Saint-Sacrement, où la foi de l’Église est si parfaitement exprimée, si elles avaient conjuré avec Genève d’abolir cette foi de l’Église ? Pourquoi se seraientelles obligées, par une dévotion particulière, approuvée aussi par le pape, d’avoir sans cesse, nuit et jour, des religieuses en présence de cette sainte hostie, pour réparer par leurs adorations perpétuelles envers ce sacrifice perpétuel l’impiété de l’hérésie qui l’a voulu anéantir ? Dites-moi donc, mes Pères, si vous le pouvez, pourquoi, de tous les mystères de notre religion, elles auraient laissé ceux qu’elles croient pour choisir celui qu’allés ne croiraient pas, et pourquoi elles se seraient dévouées d’une manière si pleine et si entière à ce mystère de notre foi, si elles le prenaient, comme les hérétiques/ pour le mystère d’iniquité? Que répondez-vous, mes Pères, à des témoignages si évidents, non pas seulement de paroles, mais d’actions, et non pas de quelques actions particulières, mais de toute la suite d’une vie entièrement consacrée à l’adoration de Jésus-Christ résidant sur nos autels ? Que répondez-vous de même aux livres que vous appelez de Port-Royal, qui sont tous remplis des termes les plus précis dont les Pères et les conciles se soient servis pour marquer l’essence de ce mystère ? C’est une chose ridicule, mais horrible, de vous y voir répondre dans tout votre libelle en cette sorte : M. Arnauld, ditesvous, parle bien de transsubstantiation , mais il entend peut- 'être une transsubstantiation significative. Il témoigne bien croire la présence réelle ; mais qui nous a dit qu’il ne l’entend

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pas d’une figure vraie et réelle ? Où en sommes-nous, mes Pères, et qui ne ferez-vous point passer pour Calviniste quand il vous plaira, si on vous laisse la licence de corrompre les expressions les plus canoniques et les plus saintes parles malicieuses subtilités de vos nouvelles équivoques? Car qui s’est jamais servi d’autres termes que de ceux-là, et surtout dans de simples discours de piété, où il ne s’agit point de controverses ? Et cependant l’amour et le respect qu’ils ont pour ce saint mystère leur en a tellement fait remplir tous leurs écrits, que je vous défie, mes Pères, quelque artificieux que vous soyez, d’y trouVer la moindre ombre d’ambiguïté et de convenance avec les sentiments de Genève.

Tout le monde sait, mes Pères, que l’hérésie de Genève consiste essentiellement, comme vous le rapportez vousmêmes, à croire que Jésus-Christ n’est point enfermé dans ce sacrement; qu’il est impossible qu’il soit en plusieurs lieux ; qu’il n’est vraiment que dans le ciel, et que ce n’est que là où on le doit adorer, et non pas sur l’autel ; que la substance du pain demeure ; que le corps de Jésus-Christ n’entre point dans la bouche, ni dans la poitrine; qu'il n’est mangé que par la foi, et qu’ainsi les méchants ne le mangent point, et que la messe n’est point un sacrifice, mais une abomination. Écoutez donc, mes Pères, de quelle manière Port-Royal est d'intelligence avec Genève dans leurs livres. On y lit, à votre confusion, que « la chair et le sang '« de Jésus-Christ sont contenus sous les espèces du pain et <r du vin », 2e Lettre de Mr Arnauld , p. 259 ; « que le Saint <c des Saints est présent dans le sanctuaire, et qu’on l’y doit « adorer », ibid. p. 243 ; que « Jésus-Christ habite dans les « pécheurs qbi communient par la présence réelle et véri- « table de son corps dans leur poitrine, quoique non par la « présence de son esprit dans leur cœur », Freq. Comm ,, 3e part., ch. 16 ; que « les cendres mortes des corps des saints

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« tirent leur principale dignité de cette semence de vie qui « leur reste de l’attouchement de la chair immortelle et « vivifiante de Jésus-Christ», lre part., ch. 40; que « ce « n’est par aucune puissance naturelle, mais par la toute « puissance de Dieu, à laquelle rien n’est impossible, que le <x côrps de Jésus-Christ est enfermé sous l’hostie et sous la « moindre partie de chaque hostie », Théolog. fam ., leç. 15 ; que « la vertu divine est présente pour produire l’effet que « les paroles de la consécration signifient », ibid. ; que « Jésus-Christ, qui est rabaissé et couché sur l’autel, est en « même temps élevé dans sa gloire ; qu’il est par lui- « même et par sa puissance ordinaire en divers lieux en « même temps, au milieu de l’Église triomphante et au <t milieu de l’Église militante et voyagère », Le la Suspension , rais. 21 ; que « les espèces sacramentales demeu- « rent suspendues, et subsistent extraordinairement sans « être appuyées d’aucun sujet, et que le corps de Jésus- « Christ est aussi suspendu sous les espèces ; qu’il ne « dépend point d’elles comme les substances dépendent des « accidents », ib ., 23 ; que « la substance du pain se change « en laissant les accidents immuables », Heures dans la prose du Saint-Sacrement ; que « Jésus-Christ repose dans (( l’eucharistie avec la même gloire qu;il a dans le ciel », Lettres de M. de Saint-Cyran) tom. 1, let. 93 ; que « son huma- « nité glorieuse réside dans les tabernacles de l’Église sous « les espèces du pain, qui le couvrent visiblement, et que, « sachant que nous sommes grossiers, il nous conduit ainsi « à l’adoration de sa divinité, présente en tous lieux, par « celle de son humanité, présente en un lieu particulier », ibid.; que « nous recevons le corps de Jésus-Christ sur la « langue, et qu’il la sanctifie par son divin attouchement », let. 32; « qu’il entre dans- la bouche du prêtre », let. 72; que, « quoique Jésus-Christ se soit rendu accessible dans

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« le Saint-Sacrement par un effet de son amour et de sa <l clémence, il ne laisse pas d’y conserver son inaccessibilité « comme une condition inséparable de sa nature divine, « parce qu’encore que le seul corps et le seul sang y soient « par la vertu des paroles, vi verborum , comme parle l’École, « cela n’empêche pas que toute sa divinité, aussi bien que « toute son humanité, n’y soit par une suite et une conjonction « nécessaire », Défense du Chapelet du Saint-Sacrement , p. 217 ; et enfin que « l’eucharistie est tout ensemble sacre- « ment et sacrifice », Théol. fam ., leç. 15, et « qu’encore « que ce sacrifice soit une commémoration de celui de la « croix, toutefois il y a cette différence que celui de la <k messe n’est offert que pour l’Église seule et pour les fidè- « les qui sont dans sa communion, au lieu que celui de la « croix a été offert pour tout le monde, comme l’Écriture « paxle ». Jè., p. 153. Gela suffit, mes Pères, pour faire voir clairement qu’il n’y eut peut-être jamais une plus grande impudence que la vôtre. Mais je veux encore vous faire prononcer cet arrêt à vous-mêmes contre vous-mêmes. Car que demandez-vous afin d’ôter toute apparence qu’un homme soit d’intelligence avec Genève? « Si M. Arnauld, dit votre « Père Meynier, p. 83, eût dit qu’en cet adorable mys- « tère il n’y a aucune substance du pain sous les espèces, « mais seulement la chair et le sang de Jésus-Christ, « j’eusse avoué qu’il se serait déclaré entièrement contre a Genève ». Àvouez-le donc, imposteurs, et faites-lui une réparation publique de cette injure publique. Combien de fois l’avez-vous vu dans les passages que je viens de citer ? Mais de plus la Théologie familière de M. de Saint-Cyran étant approuvée par M. Arnauld, elle contient les sentiments de l’un et de l’autre. Lisez donc toute la leçon 15, et surtout l’article second, et vous y trouverez les paroles que vous demandez encore plus formellement que vous-mêmes ne les

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exprimez. « Y a-t-il du pain dans l’hostie et du vin dans le « calice ? Non, car toute la substance du pain et celle du vin « sont ôtées pour faire place à celle du corps et du sang de « Jésus-Christ, laquelle y demeure seule couverte des qua- « lités et des espèces du pain et du vin ».

Eh bien, mes Pères, direz-vous encore que le Port-Royal n’enseigne rien que Genève ne reçoive , et que M. Arnauld n’a rien dit dans sa seconde lettre qui ne pût être dit par un ministre de Charenton? Faites-donc parler Mestrezat comme parle M. Arnauld dans cette lettre, page 237 et suiv. Faiteslui dire que ce c’est un mensonge infâme de l’accuser de nier « la transsubstantiation ; qu’il prend pour fondement de ses « livres la vérité de la présence réelle du Fils de Dieu, « opposée à l’hérésie des Calvinistes ; qu’il se tient heureux « d’être en un lieu où l’on adore continuellement le Saint « des Saints présent dans le sanctuaire » ; ce qui est beaucoup plus contraire à la créance des Calvinistes que la présence réelle même, puisque, comme dit le cardinal de Richelieu dans ses Controverses, p. 536, les nouveaux ministres de France s'étant unis avec les Luthériens qui la croient, ils ont déclaré qu'ils ne demeurent séparés de l'Église touchant ce mystère qu'à cause de l'adoration que les catholiques rendent à l'eucharistie. Faites signer à Genève tous les passages que je vous ai rapportés des livres du Port-Royal, et non pas seulement les passages, mais les traités entiers touchant ce mystère, comme le livre de la Fréquente Communion, V Explication des cérémonies de la Messe, l'Exercice durant la Messe, les Raisons de la suspension du Saint-Sacrement , la traduction des hymnes dans les Heures du Port- Royal, etc. Et enfin faites établir à Charenton cette institution sainte d’adorer sans cesse Jésus-Christ enfermé dans l’eucharistie, comme on fait à Port-Royal, et ce sera le plus signalé service que vous puissiez rendre à l’Église, puis-

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qu’alors le Port-Royal ne sera pas d'intelligence avec Genève , mais Genève d’intelligence avec le Port-Royal et toute TÉglise.

En vérité, mes Pères, vous ne pouviez plus mal choisir que d’accuser le Port-Royal de ne pas croire l’eucharistie ; mais je veux faire voir ce qui vous y a engagés. Vous savez que j’entends un peu votre politique. Vous l’avez bien suivie en cette rencontre. Si M. de Saint-Gyran et M. Arnauld n’avaient fait que dire ce qu’on doit croire touchant ce mystère, et non pas ce qu’on doit faire pour s’y préparer, ils auraient été les meilleurs catholiques du monde, et il ne se serait point trouvé d’équivoques dans leurs termes de présence réelle et de transsubstantiation. Mais, parce qu’il faut que tous ceux qui combattent vos relâchements soient hérétiques, et dans le point même où ils les combattent, comment M. Arnauld ne le serait-il pas sur l’eucharistie, après avoir fait un livre exprès contre les profanations que vous faites de ce Sacrement? Quoi! mes Pères, il aurait dit impunément a qu’on ne doit point donner le corps de Jésus- « Christ à ceux qui retombent toujours dans les mêmes « crimes, et auxquels on ne voit aucune espérance d’amener dement ; et qu’on doit les séparer quelque temps de l’au- « tel, pour se purifier par une pénitence sincère, afin de « s’en approcher ensuite avec fruit» ? Ne souffrez pas qu’on parle ainsi, mes Pères ; vous n’auriez pas tant de gens dans vos confessionnaux. Car votre P. Brisacier dit que « si vous « suiviez cette méthode, vous n’appliqueriez le sang de « Jésus-Christ sur personne ». Il vaut bien mieux pour vous qu’on suive la pratique de votre Société, que votre P. Ma9carenhas rapporte dans un livre approuvé par vos docteurs, et même par votre R. P. Général, qui est que « toute sorte « de personnes, et même les prêtres, peuvent recevoir le corps de Jésus-Christ le jour même qu’ils se sont souillés

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a par des péchés abominables ; que, bien loin qu’il y ait de « l’irrévérence en ces communions, on est louable au con- « traire d’en user de la sorte ; que les confesseurs ne les en « doivent point détourner, et qu’ils doivent au contraire « conseiller à ceux qui viennent de commettre ces crimes « de communi&r .à l’heure même, parce qu’encore que « l’Église l’ait défendu, cette défense est abolie par la pra- « tique universelle de toute la terre ».

Voilà ce que c’est, mes Pères, d’avoir des Jésuites par toute la terre. Voilà la pratique universelle que yous y avez introduite, et que vous y voulez maintenir. Il n’importe que les tables de Jésus-Christ soient remplies d’abomination, pourvu que vos églises soient pleines de monde. Rendez donc ceux qui s’y opposent hérétiques sur le Saint-Sacrement, ïl le faut, à quelque prix que ce soit. Mais comment le pourrez-vous faire après tant de témoignages invincibles qu’ils ont donnés de leur foi? N’avez-vous point de peur que je rapporte les quatre grandes preuves que vous donnez de leur hérésie ? Vous le devriez, mes Pères, et je ne dois point vous en épargner la honte. Examinons donc la première.

« M. de Saint-Cyran, dit le P. Meynier, en consolant un de a ses amis sur la mort de sa mère, tom. I, lettre 14, dit que le « plus agréable sacrifice qu’on puisse offrir à Diéu dans ces « rencontres est celui de la patience : donc il est calviniste ». Gela est bien subtil, mes Pères, et je ne sais si personne en voit la raison. Apprenons-la donc de lui. « Parce, dit ce <c grand controversiste, qu’il ne croit donc pas le sacrifice de « la messe. Car c’est celui-là qui est le plus agréable à Dieu « de tous ». Que l’on dise maintenant que les Jésuites ne savent pas raisonner ! Ils le savent de telle sorte qu’ils rendront hérétiques tels discours qu’ils voudront, et même l’Écriture sainte. Car n’est-ce pas une hérésie de dire, corame fait l’Ecclésiastique : « Il n’y a rien de pire que

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« d’aimer l’argent, nihü est iniquius quam amare pecuniam », comme si les adultères, les homicides, et l’idolâtrie n’étaient pas de plus grands crimes? Et à qui n’ arrive-t-il point de dire à toute heure des choses semblables, et que, par exemple, le sacrifice d’un cœur contrit et humilié est le plus agréable aux yeux de Dieu, parce qu’en ses discours on ne pense qu’à comparer quelques vertus intérieures les unes aux autres, et non pas au sacrifice de la messe, qui est d’un ordre tout différent, et infiniment plus relevé. N’êtes-vous donc pas ridicules, mes Pères, et faut-il, pour achever de vous confondre, que 3e vous représente les termes de cette même lettre, où M. de Saint-Cyran parle du sacrifice de la messe comme du plus excellent de tous, en disant a qu’on <t offre à Dieu tous les jours et en tous lieux le sacrifice du « corps de son fils, qui n’a point trouvé de plus excellent « moyen que celui-là pour honorer son Père »? Et ensuite « que Jésus-Christ nous a obligés de prendre en mourant «. son corps sacrifié, pour rendre plus agréable à Dieu le «. sacrifice du nôtre, et pour se joindre à nous lorsque nous « mourons, afin de nous fortifier en sanctifiant par sa pré- « sence le dernier sacrifice que nous faisons à Dieu de notre « vie et de notre corps ». 'Dissimulez tout cela, mes Pères, et ne laissez pas de dire qu’il détournait de communier à la mort, comme vous faites, p. 33, et qu’il ne croyait pas le sacrifice de la messe. Car rien n’est trop hardi pour des calomniateurs de profession. ,

Votre seconde preuve en est un grand témoignage. Pour rendre Calviniste feu M. de Gyran, à qui vous attribuez le livre de Petrus Aurelius , vous vous sérvez d’un passage où Àurelius explique, page 89, de quelle manière l’Église se conduit à l’égard des prêtres, et même des évêques qu’elle veut déposer ou dégrader. « L’Église, dit-il, ne pouvant pas «l leur ôter la puissance de l’ordre, parce que le caractère

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a est ineffaçable, elle fait ce qui est en elle : elle ôte de sa « mémoire ce caractère qu’elle ne peut ôter de Taine de « ceux qui l’ont reçu. Elle les considère comme s’ils n’étaient « plus prêtres ou évêques. De sorte que, selon le langage or- « dinaire de l’Église, on peut dire qu’ils ne le sont plus, « quoiqu’ils le soient toujours quant au caractère : ob inde- « lebilüatem caracteris ». Vous voyez, mes Pères, que cet auteur, approuvé par trois assemblées générales du clergé de France, dit clairement que le caractère de la prêtrise est ineffaçable, et cependant vous lui faites dire tout au contraire en ce lieu même « que le caractère de la prêtrise n’est pas « ineffaçable ». Voilà une insigne calomnie, c’est-à-dire, selon vous, un petit péché véniel. Car ce livre vous avait fait tort, ayant réfuté les hérésies de vôs confrères d’Angleterre touchant l’autorité épiscopale. Mais voici une insigne extravagance et un gros péché mortel contre la raison. C’est qu’ayant faussement supposé que M. de Saint-Cyran tient que ce caractère est effaçable, vous en concluez qu’il ne croit donc pas la présence réelle de Jésus-Christ dans TEucaaristie !

N’attendez pas que je vous réponde, là-dessus, mes Pères. Si vous ri’avez pas de sens commun, je ne puis pas vous en donner. Tous ceux qui en ont se moqueront assez de vous, aussi bien que de votre troisième preuve, qui est fondée sur ces paroles de la Freq. Com ., 3° p., ch. 11, que « Dieu 4 nous donne dans l’eucharistie la même viande qu’aux saints { dans le ciel, sans qu’il y ait d’autre différence, sinon qü’ici ( il nous en ôte la vue et le goût sensible, réservant l’un et ( l’autre pour le ciel » . En vérité, mes Pères, ces paroles expriment si naïvement le sens de l’Église que j’oublie à. ;oute heure par où vous vous y prenez pour en abuser. Car je n’y vois autre chose, sinon ce que le concile de Trente enseigne, sess. 13, c. 8, qu’il n’y a point d’autre différence

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entre Jésus-Christ dans l’eucharistie et Jésus-Christ dans le ciel, sinon qu’il est ici voilé, et non pas là. M. Arnauld ne dit pas qu’il n’y a point d’autre différence en la manière de recevoir J.-C., mais seulement qu’il n’y en a point d’autre en Jésus-Christ que l’on reçoit. Et cependant vous voulez, contre toute raison, lui faire dire par ce passage qu’on ne mange non plus ici Jésus-Christ débouché que dans le ciel : d’où vous concluez son hérésie.

Vous me faites pitié, mes Pères. Faut-il vous expliquer cela davantage? Pourquoi confondez- vous cette nourriture divine avec la manière de la recevoir? Il n’y a qu’une seule différence, comme je le viens de dire, dans cette nourriture sur la terre et dans le ciel, qui est qu’elle est ici cachée sous des voiles qui nous en ôtent la vue et le goût sensible. Mais il y a plusieurs différences dans la manière de la recevoir ici et là, dont la principale est que, comme dit M. Arnauld, 3e part., ch.t6,« il entre ici dans la bouche et dans la poitrine « et des bons et des méchants », ce qui n’est pas dans le ciel.

Et si vous ignorez la. raison de cette diversité, je vous dirai, mes Pères, que la cause pour laquelle Dieu a établi ces différentes manières de recevoir une même viande est la différence qui se trouve entre l’état des chrétiens en cette vie et celui des bienheureux dans le ciel. L’état des chrétiens, comme dit le cardinal du Perron après les Pères, tient le milieu entre l’état des bienheureux et l’état des Juifs. Les bienheureux possèdent Jésus-Christ réellement, sans ligures et sans voiles. Les Juifs n’ont possédé de Jésus- Christ que les figures et les voiles, comme étaient la manne et l’agneau pascal. Et les chrétiens possèdent Jésus-Chrisl dans l’eucharistie véritablement et réellement, mais encore couvert de voiles. « Dieu, dit Saint Eucher, s’est fait trois ta- « bernacles : la synagogue, qui n’a eu que les ombres sans « vérité; l’église, qui a la vérité et les ombres; et le ciel, où

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« il n’y a point d’ombres, mais la seule vérité ». Nous sortirions de l’état où nous sommes, qui est l’état de foi, que Saint Paul oppose tant à la loi qu’à la claire vision, si nous ne possédions que les ligures sans Jésus-Christ, parce que c’est le propre de la loi de n’avoir que l’ombre, et non la substance des. choses; et nous en sortirions encore, si nous le possédions visiblement, parce que la foi, comme dit le même apôtre, n’est point des choses qui se voient. Et ainsi l’eucharistie est parfaitement proportionnée à notre état de foi, parce qu’elle enferme véritablement Jésus-Christ, mais voilé. De sorte que cet état serait détruit, si Jésus-Christ n’était pas réellement sous les espèces du pain et du vin, comme le prétendent les hérétiques ; et il serait détruit encore, si nous le recevions à- découvert, comme dans le ciel, puisque ce serait confondre notre état avec l’état du Judaïsme, ou avec celui de la gloire. Voilà, mes Pères, la raison mystérieuse et divine de ce mystère tout divin. Voilà ce qui nous fait abhorrer les Calvinistes, comme nous réduisant à la condition des Juifs ; et ce qui nous fait aspirer à la gloire des bienheureux, qui 'nous donnera la pleine et éternelle jouissance de Jésus-Christ. Par où vous voyez qu’il y a plusieurs différences entre la manière dont il se communique aux chrétiens et aux bienheureux, et qu’entre autres on le reçoit ici de bouche, et non dans le ciel ; mais qu'elles dépendent toutes de la seule différence qui est entre l’état de la foi, où nous sommes, et l’état de la claire vision, où ils sont. Et c’est, mes Pères, ce que M. Arnauld a dit si clairement en ces termes : « Qu’il faut qu’il n’y ait point d’autre « différence entre la pureté de ceux qui reçoivent Jésus- « Christ dans l’eucharistie et celle des bienheureux qu’au- « tant qu’il y en a entre la foi et la claire vision de Dieu, de « laquelle seule dépend la différente manière dont on le « mange dans la terre et dans le ciel ». Vous devriez,, mes

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Pères, avoir révéré dans ces paroles ces saintes vérités, au lieu de les corrompre pour y trouver une hérésie qui n’y fut jamais, et qui n’y saurait être, qui est qu’on ne mange Jésus-Christ que par la foi, et non par la bouche, comme le disent malicieusement vos Pères Annat et Meynier, qui en font le capital de leur accusation.

Vous voilà donc bien mal en preuves, mes Pères ; et c’est pourquoi vous avez eu recours à un nouvel artifice, qui a été de falsifier le concile de Trente, afin de faire que M. Arnauld n’y fût pas conforme, tant vous avez de moyens de rendre le monde hérétique 1 C’est ce que fait le P. Meynier en cinquante endroits de son livre, et huit ou dix fois en la seule page 54, où il prétend que, pour s’exprimer en catholique, ce n’est pas assez de dire : « Je crois que Jésus-Christ est pré- « sent réellement dans l’Eucharistie » ; mais qu’il faut dire : « Je crois avec le concile qu’il y est présent d’une vraie « présence locale, ou localement », Et sur cela, il cite le concile, sess. 13, can. 3, can. 4, can. 6. Qui ne croirait, en voyant le mot de présence locale cité de trois canons d’un concile universel, qu’il y serait effectivement ? Cela vous a pu servir avant ma quinzième lettre ; mais à présent, mes Pères, on ne s’y prend plus. On va voir le concile, et on trouve que vous êtes des imposteurs. Car ces termes de présence locale , localement , localité , n’y furent jamais. Et jé vous déclare de plus, mes Pères, qu’ils ne sont dans aucun autre lieu de ce concile, ni dans aucun autre concile précédent, ni dans aucun Père de l’Église. Je vous prie donc sur cela, mes Pères, de dire si vous prétendez rendre suspects de Calvinisme tous ceux qui n’ont point usé de ce terpie. Si cela est, le concile de Trente en est suspect, et .tous les Pères sans exception1. Vous êtes trop équitables pour

1. Var. (1G59 et s.) : a tous les saints Pères ». — La phrase suivante est supprimée par ces memes éditions.

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faire un si grand fracas dans l’Église pour une querelle particulière. N’avez-vous point d’autre voie pour rendre M. Arnauld hérétique, sans offenser tant de gens qui ne vous' ont point fait de mal, entre autres Saint Thomas, qui est un des plus grands défenseurs de l’eucharistie, et qui s’est si peu servi de ce terme qu’il l’a rejeté, au contraire, 3e p., q. 76, a. 5, où il dit : Nullo modo corpus Christi est in hoc sacra mento localiter ? Qui êtes-vous donc, mes Pères, pour imposer de votre autorité de nouveaux termes, dont vous ordonnez de se servir pour bien exprimer sa foi, comme si la profession de foi dressée par les papes selon l’ordre du concile, où ce terme ne se trouve point, était défectueuse, et laissait une ambiguïté dans la croyance des fidèles que vous seuls eussiez découverte ? Quelle témérité de prescrire ces termes aux docteurs mêmes ! quelle fausseté de les imposer à des conciles généraux 1 et quelle ignorance de ne savoir pas les difficultés que les saints les plus éclairés ont fait de les recevoir ! Rougissez , mes Pères, de vos impostures ignorantes, comme dit l’Écriture aux imposteurs ignorants comme vous : De mendacio ineruditionis tuæ confundere.

N’entreprenez donc plus de faire les maîtres. Vous n’avez ni le caractère ni la suflisance pour cela. Mais si vous voulez faire vos propositions plus modestement, on pourra les écouter. Car, encore que ce mot de présence locale ait été rejeté par Saint Thomas comme vous avez vu, à cause que le corps de Jésus-Christ n’est pas en l’eucharistie dans l’étendue ordinaire des corps en leur lieu, néanmoins ce terme a été reçu par quelques nouveaux auteurs de controverses, parce qu’ils entendent seulement par là que le corps de Jésus-Christ est vraiment sous les espèces, lesquelles étant en un lieu particulier, le corps de Jésus-Christ y est aussi. Et en ce sens M. Arnauld ne fera point de difficulté de l’admettre, puisque M. de Saint-Cyran et lui ont déclaré tant de

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fois que Jésus-Christ dans l’eucharistie est véritablement en un lieu particulier, et miraculeusement en plusieurs lieux à la fois. Ainsi tous vos raffinements tombent par terre, et vous n’avez pu donner la moindre apparence à une accusation qu’il n’eut été permis d’avancer qu’avec des preuves invincibles.

Mais à quoi sert, mes Pères, d’opposer leur innocence à vos calomnies? Vous ne leur attribuez pas ces erreurs dans la créance qu’ils les soutiennent, mais dans la créance qu’ils vous font tort. C’en est assez, selon votre théologie, pour les calomnier sans crime, et vous pouvez sans confession ni pénitence dire la messe en même temps que vous imputez à des prêtres, qui la disent tous les jours, de croire que c’est une pure idolâtrie, ce qui serait un si horrible sacrilège que vous-mêmes avez fait pendre en effigie votre propre Père Jarrige, sur ce qu’il avait dit la messe, étant d'intelligence avec Genève .

Je m’étonne donc non pas de ce que vous leur imposez avec si peu de scrupule des crimes si grands et si faux, mais de ce que vous leur imposez avec si peu de prudence des crimes si peu vraisemblables. Car vous disposez bien des péchés à votre gré, mais pensez-vous disposer de même de la créance des hommes? En vérité, mes Pères, s’il fallait que le soupçon de Calvinisme tombât sur eux ou sur vous, je vous trouverais eri mauvais termes. Leurs discours sont aussi catholiques que les vôtres, mais leur conduite confirme leur foi, et la vôtre la dément. Car, si vous croyez aussi bien qu’eux que ce pain est réellement changé au corps de Jésus-Christ, pourquoi ne demandez-vous pas, comme eux, que le cœur de pierre et de glace de ceu£ à qui vous conseillez d’en approcher soit sincèrement changé en un cœur de chair et d’amour? Si vous croyez que Jésus-Christ y est dans un état de mort pour apprendre à ceux qui s’en "approchât

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à mourir au monde, aux péchés et à eux-mêmes, pourquoi portez-vous a en approcher ceux en qui les vices et les passions criminelles sont encore toutes vivantes? Et comment jugez-vous dignes de manger le pain du ciel ceux qui ne le seraient pas de manger celui de la terre ?

O grands vénérateurs de ce saint mystère, dont le zèle s’emploie à persécuter ceux qui l’honorent par tant de communions saintes, et à flatter ceux qui le déshonorent par tant de communions sacrilèges ! Qu’il est digne de ces défenseurs d’un si pur et si adorable sacrifice d’environner la table de Jésus-Christ de pécheurs envieillis tout sortants de leurs infamies, et de placer au milieu d’eux un^rêtre que son confesseur même envoie de ses impudicités à l’autel, pôur y offrir en la place de Jésus-Christ cette victime toute sainte au Dieu de sainteté, et la porter de ses mains souillées en ces bouches toutes souillées ! Ne sied-il pas bien à ceux qui pratiquent cette conduite par toute la terre , selon des maximes approuvées de leur propre général, d’imputer à l’auteur de la Fréquente Communion et aux Filles du Saint- Sacrement de ne pas croire le Saint Sacrement?

Cependant cela ne leur suffit pas encore. Il faut, pour sa-, tisfaire leurs passions, qu’ils les accusent afin d’avoir renoncé à Jésus-Christ et à leur baptême. Ce ne sont pas là, mes Pères, des contes en l’air comme les vôtres. Ce sont les funestes emportements par où vous avez comblé la mesure de vos calomnies. Une si insigne fausseté n’eût pas été en des mains dignes de la soutenir, en demeurant en celles de votre bon ami Filleau, par qui vous l’avez fait naître : votre Société se l’est attribuée ouvertement, et votre P. Meynier vient de soutenir comme une vérité certaine que Port-Royal forme une cabale secrète depuis 35 ans, dont M. de Saint- Cyran et M. d’Ypre ont été les chefs, « pour ruiner le mystère « de l’Incarnation, faire passer l’Évangile pour une bis-

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« toire apocryphe, exterminer la, religion chrétienne,, et éle— « ver le déisme sur les ruines du Christianisme ». Est-ce là tout, mes Pères ? Serez-vous satisfaits si l’on croit tout cela de ceux que vous haïssez ? Votre animosité serait-elle enfin assouvie, si vous les aviez mis en horreur non seulement à tous ceux qui sont dans l’Église, par V intelligence avec Genève , dont vous les accusez, mais encore à tous ceux qui croient en, Jésus-Christ, quoique hors l’Église, par le déisme que vous leur imputez?

Mais q.ui ne sera surpris de l’aveuglement de votre conduite ? Car à qui prétendez-vous persuader, sur votre seufe parole, sans la moindre apparence de preuve, et avec toutes les contradictions imaginables, que des évêques et des prêtres1 qui n’ont fait autre chose que prêcher la grâce de Jésus-Christ, la pureté de l’Évangile, et les obligations du baptême, avaient renoncé à leur baptême, à l’Évangile et à Jésus-Christ ? qu’ils n’ont travaillé que pour établir cette apostasie, et que le Port-Royal y travaille encore? Qui le croira, mes Pères? Le croyez-vous vous-mêmes, misérables que vous êtes ? Et à quelle extrémité êtes-vous réduits, puisqu'il faut nécessairement ou que vous prouviez cette accusation, ou que vous passiez pour les plus abandonnés calomniateurs qui furent jamais? Prouvez-le donc, mes Pères \ nommez cet ecclésiastique de mérite que vous dites avoir assisté à cette assemblée de Bourg-Fontaine en 1621, et avoir découvert à votre Filleau le dessein qui y fut pris de détruire la religion chrétienne. Nommez ces six personnes que vous dites y avoir formé cette conspiration. Nommez celui qui est désigné par ces lettres A. A., que vous dites,

4. A partir de 1G59, on trouve la modification suivante : « que des prêtres qui ne prêchent que la grâce de Jésus-Christ, la pureté del'Evangile et les obligations du baptême, ont renoncé à leur baptême, à l’Evangile et à Jésus-Christ. Qui le croira »...

SEIZIÈME LETTRE

p. 15, ri* être pas Antoine Arnauld , parce qu’il vous a convaincus qu’il n’avait alofs que neuf ans, « mais un autre qui « est encore en vie, et qui est trop bon ami de M. Arnauld pour lui être inconnu ». Vous le connaissez donc, mes Pères, et par conséquent, si vous n’êtes vous-mêmes sans religion, vous êtes obligés de déférer cet impie au Roi et au Parlement, pour le faire punir comme il le mériterait. Il faut parler, mes Pères : il faut le nommer, ou souffrir la confusion de n’être plus regardés que comme des menteurs indignes d’être jamais crus. C’est en cette manière que le bon P. Valérien nous a appris qu’il fallait mettre à la gêne , et pousser à bout de tels imposteurs. Votre silence là-dessus sera une pleine et entière conviction de cette calomnie diabolique. Les plus aveugles de vos amis seront contraints d’avouer que « ce ne sera point un effet de votre vertu, « mais de votre impuissance » ; et d’admirer que vous ayez été si méchants que de l'étendre jusques aux religieuses de Port-Royal, et de dire, comme vous faites, p. 14, que le Chapelet secret du Saint-Sacrement , composé par l’une d’elles, a été le premier fruit de cette conspiration contre Jésus- Christ ; et, dans la p. 95, qu’on leur a inspiré toutes les détestables maximes de cet écrit , qui est selon vous une instruction de déisme. On a déjà ruiné invinciblement vos impostures sur cet écrit dans la défense de la censure de feu M. l’Archevêque de Paris contre votre P. Brisacier. Vous n’avez rien à y repartir, et vous ne laissez pas d’en abuser encore d’une Vnanière plus honteuse que jamais, pour attribuer à des filles d’une piété connue de tout le monde le comble de l’impiété. Cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies? Pendant que ces saintes vierges adorent nuit et jour J.-C. au Saint Sacrement, selon leur institution, vous ne cessez nuit et jour de publier qu’elles ne

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croient pas qu’il soitnidans l’eucharistie, ni même à la droite de son Père, et vous les retranchez publiquement de l’Église, pendant qu’elles prient dans le secret pour vous et pour toute l’Église. Vous calomniez celles qui n’ont point d’oreilles pour vous ouïr, ni de bouche pour vous répondre. Mais Jésus-Christ, en qui elles sont cachées pour ne paraître qu’un jour avec lui, vous écoute et répond pour elles. On l’entend aujourd’hui, cette voix sainte et terrible, qui étonne la nature et qui console l’Église. Et je crains, mes Pères, que ceux qui endurcissent leurs cœurs, et qui refusent avec opiniâtreté de l’ouïr quand il parle en Dieu, ne soient forcés de l’oùïr avec effroi quand il leur parlera en juge.

Car enfin, mes Pères, quel compte lui pourrez-vous rendre de tant de calomnies, lorsqu’il les examinera non sur les fantaisies de vos PP. Dicastillus, Gans et Pennalossa1, mais sur les règles de sa vérité éternelle et sur les saintes ordonnances de son Église, qui, bien loin d’excuser ce crime, l’abhorre tellement qu’elle l’a puni de même qu’un homicide volontaire. Car elle a différé aux calomniateurs, aussi bien qu’aux meurtriers, la communion jusques à la mort par le premier et deuxième concile d’Arles. Le concile de Latran a jugé indignes de l’état ecclésiastique ceux qui en ont été convaincus, quoiqu’ils s’en fussent corrigés. Les papes ont même menacé ceux qui auraient calomnié des évêques, des prêtres ou des diacres, de ne leur point donner la communion à la mort. Et les auteurs d’un écrit diffamatoire qui ne peuvent prouver ce qu’ils ont avancé sont condamnés par le pape Adrien à être fouettés , mes Révérends Pères, flagellentur : tant l’Église a toujours été éloignée des erreurs de votre Société, si corrompue qu’elle

1. Après Pennalossa , l’édition de 1659 et les suivantes ajoutent « qui les excusent ».

SEIZIÈME LETTRE

excuse d’aussi grands crimes que la calomnie, pour les commettre elle-même avec plus de liberté.

Certainement, mes Pères, vous seriez capables de produire par là beaucoup de maux, si Dieu n’avait permis que vous ayez fourni vous-mêmes les moyens de les empêcher, et de rendre toutes vos impostures sans effet. Car il ne faut que publier cette étrange maxime, qui les exempte de crime, pour vous ôter toute créance. La calomnie est inutile si elle n’est jointe à une grande réputation de sincérité. Un médisant ne peut réussir s’il n’est en estime d’abhorrer la médisance, comme un crime dont il est incapable. Et ainsi, mes Pères, votre propre principe vous trahit. Vous l’avez établi pour assurer votre conscience': car vous vouliez médire sans être damnés, et être de ces saints et pieux calomniateurs dont parle Saint Athanase. Vous avez donc embrassé, pour vous sauver de l’enfer, cette maxime qui vous en sauve sur la foi de vos docteurs; mais cette maxime même, qui vous garantit selon eux des maux cjuevous craignez en l’autre vie, vous ôte en celle-ci l’utilité que vous en espériez : de sorte qu’en pensant éviter le vice de la médisance, vous en avez perdu le fruit, tant le mal est contraire à soi-même, et tant il s’embarrasse et se détruit par sa propre malice.

Vous calomnierez donc plus utilement pour vous en faisant profession de dire, avec Saint Paul, que les simples médisants, maledici , sont indignes de voir Dieu, puisqu’au moins vos médisances en seraient plutôt crues, quoique à la vérité vous vous condamneriez vous-mêmes ; mais en disant, nomme vous faites, que la calomnie contre vos ennemis n’est pas un crime, vos médisances ne seront point crues, et vous ne laisserez pas de vous damner. Car il est certain, mes Pères, et que vos auteurs graves n’anéantiront pas la justice de Dieu, et que vous ne pouviez donner une preuve

SEIZIÈME LETTRE

plus certaine que vous n’êtes pas dans la vérité qu’en recourant au mensonge. Si la vérité était pour vous, elle combattrait pour vous, elle vaincrait pour vous, et, quelques ennemis que vous eussiez, la vérité vous en délivrerait , selon sa promesse. Vous n’avez recours au mensonge que pour soutenir les erreurs dont vous flattez les pécheurs du monde et pour appuyer les calomnies dont vous opprimez les personnes de piété qui s’y opposent. La vérité étant contraire à vos fins, il a fallu mettre votre confiance au mensonge, comme dit un prophète. Vous avez dit : <c Les mal- « heurs qui affligent les hommes ne viendront pas jusque^ « à nous; car nous avons espéré au mensonge, et le men- « songe nous protégera ». Mais que leur répond le prophète? « D’autant, dit-il, que vous avez mis -votre espérance « en la calomnie et au tumulte, sperastis in calumnia et in a tumultu , cette iniquité voufe sera imputée, et votre ruine « sera semblable à celle d’une haute muraille qui tombe « d’une chute imprévue, et à celle d’un vaisseau de terre, « qu’on brise et qu’on écrase en toutes ses parties par un « effort si puissant et si universel qu’il n’en restera pas un « test1 où l’on puisse puiser un peu d’eau ou porter un peu « de feu, .parce que '(comme dit un autre prophète) vous « avez affligé , le cœur du juste, que je n’ai point affligé « moi-même, et vous avez flatté et fortifié la malice des im- « pies. Je retirerai donc mon peuple de vos mains, et je « ferai connaître que je suis leur seigneur et le vôtre ï>.

Oui, mes Pères, il faut espérer que, si vous ne changez d’esprit, il retirera de vos mains ceux que vous trompez depuis si longtemps, soit en les laissant dans leurs désordres par votre mauvaise conduite, soit en les empoisonnant par vos médisances. Il fera concevoir aux uns que les fausses

1. Test , aujourd’hui têt ou tesson , du latin testa, vase de terre.

SEIZIÈME LETTRE

règles de vos casuistes ne les mettront point à couvert de sa colère, et il imprimera dans l’esprit des autres la juste crainte de se perdre en vous écoutant et en donnant créance à vos impostures, comme vous vous perdez vousmêmes en les inventant et en les semant dans le monde. Car, il ne s’y faut pas tromper, on ne se moque point de Dieu, et on ne viole point impunément le commandement qu’il nous a fait dans l'Évangile de ne point condamner notre prochain sans être bien assuré qu’il est coupable. Et ainsi, quelque profession de piété que fassent ceux qui se rendent faciles à recevoir vos mensonges, et sous quelque prétexte de dévotion qu’ils le fassent, ils doivent appréhender d’être exclus du royaume de Dieu pour ce seul crime, d’avoir imputé d’aussi grands crimes que l’hérésie et le schisme à des prêtres catholiques et à des religieuses, sans autres preuves que des impostures aussi grossières que les vôtres. « Le démon, dit M. de Genève, est sur la langue de celui « qui médit, et dans l’oreille de celui qui l’écoute ». « Et la « médisance, dit Saint Bernard, Cant. 24, est un poison qui « éteint la charité en l’un et en l’autre. De sorte qu’une « seule calomnie peut être mortelle à une infinité d’âmes, « puisqu’elle tue non seulement ceux qui la publient, mais « encore tous ceux qui ne la rejettent pas ».

Mes Révérends Pères, mes Lettres n’avaient pas accoutumé de se suivre de si près, n’y d’être si étendues. Le peu de temps que j’ai eu a été cause de l’un et de ï’autre. Je n’ai fait celle-ci plus longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte. La raison qui m’a obligé de me hâter vous est mieüx connue qu’à moi. Vos réponses vous réussissaient mal. Vous avez bien fait de changer de méthode, mais je ne sais si vous avez bien choisi, et si le monde ne dira pas que vous avez eu peur des Bénédictins.

SEIZIEME LETTRE

Je viens d'apprendre que celui que tout le monde faisait auteur de vos Apologies les désavoue , et se fâche qu'on les lui attribue. Il a raison , et fai eu tort de l'en avoir soupçonné . Car, quelque assurance qu'on m'en eût donnée, je devais penser qu'il avait trop de jugement pour croire vos impostures , et trop d'honneur pour les publier sans les croire. Il y a peu de gens du monde capables de ces excès qui vous sont propres, et qui marquent trop votre caractère pour me rendre excusable de ne vous y avoir pas reconnus . Le bruit commun m'avait emporté. Mais cette excuse, qui serait trop bonne pour vous, n'est pas suffisante pour moi, qui fais profession de ne rien dire sans preuve certaine , et qui n'en ait dit aucune que celle-là. Je m'en repens, je la désavoue, et je souhaite que vous profitiez de mon exemple.

DIX-SEPTIEME LETTRE

ÉCRITE PAR L’AUTEUR

DES LETTRES AU PROVINCIAL

AU RÉVÉREND PÈRE ANNAT, JÉSUITE

Ce 23 janvier 1657.

Mon Révérend Père,

Votre procédé m’avait fait croire que vous désiriez que nous demeurassions en repos 'de part et d’autre, et je m’y étais disposé. Mais vous avez depuis produit tant d’écrits en peu de temps qu’il paraît bien qu’une paix n’est guère assurée quand elle dépend du silence des Jésuites. Je ne sais si cette rupture vous sera fort avantageuse ; mais, pour moi, je ne suis pas fâché qu’elle me donne le moyen de détruire ce reproche ordinaire d’hérésie dont vous remplissez tous vos livres.

Il est temps que j’arrête une fois pour toutes cette hardiesse que vous prenez de me traiter d’hérétique, qui s’augmente tous les jours. Vous le faites, dans ce livre que vous venez de publier, d’une manière qui ne se peut plus souffrir, et qui me rendrait enfin suspect, si je ne vous y répondais comme le mérite un reproche de cette nature.

Smi ÜP***

284 DIX-SEPTIÈME LETTRE

J'avais méprisé cette injure dans les écrits de vos confrères, aussi bien qu’une infinité d’autres qu’ils y mêlent indifféremment. Ma 15° Lettre y avait assez répondu ; mais vous en parlez maintenant d’un autre air ; vous en faites sérieusement le capital de votre défense : c’est presque la seule chose que vous . y employez. Car vous dites « que, « pour toute réponse à mes 15 lettres, il suffit de dire 15 « fois que je suis hérétique, et qu’étant déclaré tel, je ne « mérite aucune créance ». Enfin vous ne mettez pas mon apostasie en question, et vous la supposez comme un principe ferme, sur lequel vous bâtissez hardiment. C’est donc tout de bon, mon Père, que vous me traitez d’hérétique, et c’est aussi tout de bon que je vous y vais répondre.

Vous savez bien, mon Père, que cette accusation est si importante que c’est une témérité insupportable de l’avancer, si on n’a pas de quoi la prouver. Je vous demande quelles preuves vous en avez ? Quand m’a-t-on vu à Gharenton ? Quand ai-je manqué à la messe et aux devoirs des chrétiens à leurs paroisses? Quand ai-je fait quelque action d’union avec les hérétiques, ou de schisme avec l’Église ? Quel concile ai-je contredit ? Quelle constitution de pape ai-je violée? Il faut'répondre, mon Père, ou... vous m’entendez bien. Et que répondez-vous ? Je prie tout le monde de l’observer. Vous supposez premièrement « que celui qui « écrit les Lettres est de Port-Royal ». Vous dites ensuite « que le Port-Royal est déclaré hérétique » : d’où vous concluez « que celui qui écrit les Lettres est déclaré héré- « tique ». Ce n’est donc pas sur moi, mon Père, que tombe le fort de cette accusation, mais sur le Port-Royal, et vous ne m’en chargez que parce que "vous supposez que j’en suis. Ainsi je n’aurai pas grand peine à m’en défendre, puisque je n’ai qu’à vous dire que je n’en suis pas, et à vous renvoyer à mes Lettres, où j’ai dit que je suis seul , et,

DIX-SEPTIÈME LETTRE

en propres termes, que je ne suis point de Port-Royal } comme j’ai fait dans la 16° qui a précédé votre livre.

Prouvez donc d’une autre manière que je suis hérétique, ou tout le monde reconnaîtra votre impuissance. Prouvez1 que je ne reçois pas la constitution par mes écrits. Ils ne sont pas en si grand nombre. Il n’y a que 16 Lettres à examiner, où je vous défie, et vous et toute la terre, d’en produire la moindre marque. Mais je vous y ferai bien voir le contraire. Car quand j’ai dit par exemple dans la 14e « qu’en tuant selon vos maximes, ses frères en péché <t mortel, on damne ceux pour qui Jésus-Christ est mort », n’ai-je pas visiblement reconnu que Jésus-Christ est mort pour ces damnés, et qu’ainsi il est faux « qu’il ne. soit mort « que pour les seuls prédestinés », ce qui est condamné dans la cinquième proposition? Il est donc sûr, mon Père, que je n’ai rien dit pour soutenir ces propositions impies, que je déteste de tout mon cœur. Et, quand le Port-Royal les tiendrait, je vous déclare que vous n’en pouvez rien conclure contre moi, parce que, 'grâces à Dieu, je n’ai d’attache sur la terre qu’à la seule Église Catholique, Apostolique et Romaine, dans laquelle je veux vivre et mourir, et dans la communion avec le pape, son souverain chef, hors de laquelle je suis très persuadé qu’il n’y a point de salut.

Que ferez-vous à une personne qui parle de cette sorte, et par où m’attaquerez-vous, puisque ni mes discours ni mes écrits ne donnent aucun prétexte à vos accusations d’hérésie, et que je trouve ma sûreté contre vos menaces dans l’obscurité qui me couvre ? Vous vous sentez frappés par une main invisible qui rend vos égarements visibles à toute la terre, et vous essayez en vain de m’attaquer en la per-

1. Les éditions postérieures à Tm-4 donnent cette variante, très heureuse au point de vue du style ; « Prouvez par mes écrits q*e je ne reçois pas la Constitution ».

DIX-SEPTIEME LETTRE

sonne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je vous crains ni pour, moi, ni pour aucun autre, n’étant attaché ni à quelque communauté ni à quelque particulier que ce soit. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n’espère rien du monde : je n’en appréhende rien, je n’en veux rien; je n’ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien ni de l’autorité de personne. Ainsi, mon Père, j’échappe à toutes vos prises. Vous ne pouvez me saisir, de quelque côté que vous le tentiez. Vous pouvez bien toucher le Port-Royal, mais non pas moi. On a bien délogé des gens de Sorbonne, mais cela ne me déloge pas de chez moi. Vous pouvez bien préparer des violences contre des prêtres et des docteurs, mais non pas contre moi, qui n’ai point ces qualités. Et ainsi peut-être n’eûtesvous jamais affaire à une personne qui fût si hors de vos atteintes et si propre à combattre vos erreurs, étant libre, sans engagement, sans attachement, sans liaison, sans relation, sans affaires ; assez instruit de vos maximes, et bien résolu de les pousser autant que je croirai que Dieu m’y engagera, sans qu’aucune considération humaine puisse arrêter ni ralentir mes poursuites.

A quoi vous sert-il do,nc, mon Père, lorsque vous ne pouvez rien contre moi, de publier tant de calomnies contre des personnes qui ne sont point mêlées dans nos différends, comme font tous vos Pères ? Vous n’échapperez pas par ces fuites. Vous sentirez la force de la vérité que je vous oppose. Je vous dis que vous anéantissez la morale chrétienne en la séparant de l’amour de Dieu, dont vous dispensez les hommes ; et vous me parlez de la mort du P. Mester , que je n’ai vu de ma vie. Je vous dis que vos auteurs permettent de tuer pour une pomme, quand il est honteux de la laisser perdre ; et vous me dites qu'on a ouvert un tronc à Saint-Merri. Que voulez-vous dire, de même,

DIX-SEPTIEME LETTRE

de me prendre tous les jours à partie sur le livre de la sainte Virginité , fait par un père de l’Oratoire que je ne vis jamais, non plus que son livre ? Je vous admire, mon Père, de considérer ainsi tous ceux qui vous sont contraires comme une seule personne. Votre haine les embrasse tous ensemble, et en forme comme un corps de réprouvés, dont vous voulez que chacun réponde pour tous les autres.

Il y a bien de la différence entre les Jésuites et ceux qui les combattent. Vous composez véritablement un corps uni sous un seul chef; et vos règles, comme je Fai fait voir, vous défendent de rien imprimer sans l’aveu de vos supérieurs, qui sont rendus responsables des erreurs de tous les particuliers, « sans qu’ils puissent s’excuser en disant qu’ils « n’ont pas remarqué les erreurs qui y sont enseignées, « parce qu’ils les doivent remarquer », selon vos ordonnances et selon le-s lettres de vos généraux Aquaviva, Vitteleschi, etc. C’est donc avec raison qu’on vous reproche les égarements de vos confrères, qui se trouvent dans leurs ouvrages approuvés par vos supérieurs et par les théologiens de votre compagnie. Mais, quant à moi, mon Père, il en faut juger autrement. Je n’ai pas souscrit le livre de la sainte Virginité. On ouvrirait tous les troncs de Paris sans que j’en fusse moins catholique. Et enfin je vous déclare hautement et nettement que personne ne répond de mes Lettres que moi, et que je ne réponds de rien que de mes Lettres.

Je pourrais en demeurer là, mon Père, sans parler de ces autres personnes que vous traitez d’hérétiques, pour me comprendre dans cette accusation. Mais, comme j’en suis l’occasion, je me trouve engagé, en quelque sorte, à me servir de cette même occasion pour en tirer trois avantages. Car c’en est un bien considérable de faire paraître l’innocence de tant de personnes calomniées. C’en est un autre,

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et bien propre à mon sujet, de montrer toujours les artifices de votre politique dans cette accusation. Mais celui que j’estime le plus est que j’apprendrai par là à tout le monde, la fausseté de ce bruit scandaleux que vous semez de tous côtés : que V Église est divisée par une nouvelle hérésie. Et, comme vous abusez une infinité de personnes en leur faisant accroire que les points sur lesquels vous essayez d’exciter un si grand orage sont essentiels à la foi, je trouve d’une extrême importance de détruire ces fausses impressions, et d’expliquer ici nettement en quoi ils consistent, pour montrer qu’en effet il n’y a point d’hérétiques dans l’Église.

Car n’est-il pas véritable que, si l’on demande en quoi consiste l’hérésie de ceux que vous appelez Jansénistes, on répondra incontinent que c’est en ce que ces gens-là disent <r que les commandements de Dieu sont impossibles ; qu’on « ne peut résister à la grâce, et qu’on n’a pas la liberté de <t faire le Jûen et le mal; que Jésus-Christ n’est pas mort <( pour tous les hommes, mais seulement pour les prédesti- « nés, et enfin qu’ils soutiennent les cinq propositions conc damnées par le pape » ? Ne faites-vous pas entendre que c’est pour ce sujet que vous persécutez vos adversaires? N’est-ce pas ce que vous dites dans vos livres, dans vos entretiens, dans vos catéchismes, comme vous fîtes encore aux fêtes de Noël, à Saint-Louis, en demandant à une de vos petites bergères : « Pour qui est venu Jésus-Christ, ma « fille ? — Pour tous les hommes, mon Père. — Eh quoi ! ma < i fille, vous n’êtes donc pas de ces nouveaux hérétiques qui « disent qu’il n’est venu que pour les prédestinés » ? Les enfants vous croient là-dessus, et plusieurs autres aussi, car vous les entretenez de ces mêmes fables dans vos sermons, comme votre P. Crasset à Orléans, qui en a été interdit. Et je vous avoue que je vous ai cru aussi autrefois. Vous m’aviez donné cette même idée de toutes ces person-

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nes-là. De sorte que, quand vous commençâtes à les accuser de tenir ces propositions1, j’observais avec attention quelle serait leur réponse, et j’étais fort disposé à ne les voir jamais, s’ils n’eussent déclaré qu’ils y renonçaient comme à des impiétés visibles ; mais ils le firent bien hautement. €ar M. de Sainte-Beuve, professeur du Roi en Sorbonne, censura dans ses écrits publics ces cinq propositions longtemps avant le pape, et ces docteurs firent paraître plusieurs écrits, et entre autres celui de la Grâce victorieuse, qu’ils produisirent en même temps, où ils rejettent ces propositions et comme hérétiques et comme étrangères. Car ils disent dans la préface « que ce sont des propositions hérétiques et luthériennes, fabriquées et forgées à plaisir, « qui ne se trouvent ni dans Jansénius ni dans ses défen- « seurs » : ce son leurs termes. Ils se plaignent de ce qu’on les leur attribue, et vous adressent pour cela ces paroles de Saint Prosper, le premier disciple de Saint Augustin, leur maître, à qui les semi-pélagiens de France en imputèrent de pareilles pour le rendre odieux. « Il y a, dit ce saint, des « personnes qui ont une passion si aveugle de nous décrier « qu’ils en ont pris un moyen qui ruine leur propre réputa- « tion. Car ils ont fabriqué à dessein de certaines proposi- « tions, pleines d’impiétés et de blasphèmes, qu’ils envoient « de tous côtés, pour faire croire que nous les soutenons au « même sens qu’ils ont exprimé par leur écrit. Mais on verra, « par cette réponse, et notre innocence et la malice de ceux « qui nous ont imputé ces impiétés, dont ils sont les uniques <( inventeurs ».

En vérité, mon Père, lorsque je les ouïs parler de la sorte avant la constitution, quand je vis qu’ils la reçurent ensuite avec tout ce qui se peut de respect, qu’ils offrirent de la

i. Var. (1659 ets.): lorsque vous les pressiez sur ces propositions »...

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souscrire, et que M. Arnauld eut déclaré tout cela, plus fortement que je ne le puis rapporter, dans toute sa seconde lettre, j’eusse cru pécher de douter de leur foi. Et, en effet, ceux qui avaient voulu refuser l’absolution à leurs amis avant la lettre de M. Arnauld ont déclaré depuis qu’après qu’il avait si nettement condamné ces erreurs qu’on lui imputait, il n’y avait aucune raison de le retrancher ni lui ni ses amis de l’Église. Mais vous n’en avez pas usé de même, et c’est sur quoi je commençai à me défier que vous agissiez avec passion.

Car, au lieu que vous les aviez menacés de leur faire signer cette constitution quand vous pensiez qu’ils y résisteraient, lorsque vous vîtes qu’ils s’y portaient d’eux-mêmes, vous n’en parlâtes plus. Et quoiqu’il sembla que vous dussiez après cela être satisfait de leur conduite, vous ne laissâtes pas de les traiter encore d’hérétiques, « parce, disiez- (( vous, que leur cœur démentait leur main, et qu’ils étaient « catholiques extérieurement, et hérétiques intérieurement », comme vous-même l’avez dit dans votre Rép. à quelques demandes , p. 27 et 47.

Que ce procédé me parut étrange, mon Père ! Car de qui n’en peut-on pas dire autant ? et quel trouble n’exciterait-on point par ce prétexte? « Si l’on refuse, dit Saint Grégoire pape, « de croire la confession de foi de ceux qui la donnent con- « forme aux sentiments de l’Église, on remet en doute la « foi de toutes les personnes catholiques ». Je craignis donc, mon Père, a que votre dessein ne fût de rendre ces person- « nés hérétiques sans qu’ils le fussent », comme parle le même pape sur une dispute pareille de son temps : « parce, « dit-il, que ce n’est pas s’opposer aux hérésies, mais c’est « faire une hérésie que de refuser de croire ceux qui, par « leur confession, témoignent d’être dans la véritable foi : « Hoc non est hæresim purgare , sed f acere ». Mais je connus,

DIX-SEPTIÈME LETTRE

en vérité, qu’il n’y avait point en effet d’hérétiques dans l’Église, quand je vis qu’ils s’étaient si bien justifiés de toutes ces hérésies, que vous ne pûtes plus les accuser d’aucune erreur contre la foi, et que vous fûtes réduits à les entreprendre seulement sur des questions de fait touchant Jansénius, qui ne pouvaient être matière d’hérésie. Car vous les voulûtes obliger à reconnaître « que ces propositions « étaient dans Jansénius, mot à mot, toutes, et en propres « termes », comme vous l’écrivîtes encore vous-mêmes : Singulares , individuæ , totidem verbis apud Jansenium con tentæ , dans vos Cavilli , p. 39.

Dès lors votre dispute commença à me devenir indifférente. Quand je croyais que vous disputiez de la vérité ou de la fausseté des propositions, je vous écoutais avec attention, car cela touchait la foi; mais quand je vis que vous ne disputiez plus que pour savoir si elles étaient mot à mot dans Jansénius, ou non, comme la religion n’y était plus intéressée, je ne m’y intéressai plus aussi. Ce n’est pas qu’il n’y eût bien de l’apparence que vous disiez vrai : car de dire que des paroles sont mot à mot dans un auteur, c’est à quoi l’on ne peut se méprendre. Aussi je ne m’étonne pas que tant de personnes, et en France et à Rome, aient cru, sur une expression si peu suspecte, que Jansénius les avait enseignées en effet. Et c’est pourquoi je ne fus pas peu surpris d’apprendre que ce point de fait même, que vous aviez proposé comme si certain et si important, était faux, et qu’on vous défia de citer les pages de Jansénius où vous aviez trouvé ces propositions mot à mot , sans que vous l’ayez jamais pu faire.

Je rapporte toute cette suite, parce qu’il me semble que cela découvre assez l’esprit de votre Société en toute cette affaire, et qu’on admirera de voir que, malgré tout ce que je viens de dire, vous n’ayez pas cessé de publier qu’ils

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étaient toujours hérétiques; mais vous avez seulement changé leur hérésie selon le temps. Car, à mesure qu’ils se justifiaient de l’une, vos Pères en substituaient une autre, afin qu’ils n’en fussent jamais exempts. Ainsi, en 1653, leur hérésie était sur la qualité des propositions; ensuite elle fut sur le mot à mot. Depuis vous la mîtes dans le cœur. Mais aujourd’hui on ne parle plus de tout cela, et l’on veut qu’ils soient hérétiques s’ils ne signent « que le sens de la doô- « trine de Jansénius se trouve dans le sens de ces cinq pro- <c positions ».

Voilà le sujet de votre dispute présente. Il ne vous suffit pas qu’ils condamnent les cinq propositions, et encore tout ce qu’il y aurait dans Jansénius qui pourrait y être conforme et contraire à Saint Augustin. Car ils font tout cela. De sorte qu’il n’est pas question de savoir, par exemple, si Jésus-Christ n'est mort que pour les prédestinés : ils condamnent cela aussi bien que vous; mais si Jansénius est de ce sentiment-là, ou non. Et c’est sur quoi je vous déclare plus que jamais que votre dispute me touche peu, comme elle touche peu l’Église. Car, encore que je ne sois pas docteur, non plus que vous, mon Père, je vois bien néanmoins qu’il n’y va point de la foi, puisqu’il n’est question que de savoir quel est le sens de Jansénius. S’ils croyaient que sa doctrine fût conforme au sens propre et littéral de ces propositions, ils la condamneraient, et ils ne refusent de le faire que parce qu’ils sont persuadés qu’elle en est bien différente : ainsi, quand ils l’entendraient mal, ils ne seraient pas hérétiques, puisqu’ils ne l’entendent qu’en un sens catholique.

Et, pour expliquer cela par un exemple, je prendrai la diversité de sentiments qui fut entre saint Basile et saint Athanase touchant les écrits de saint Denis d’Alexandrie, dans lesquels saint Basile croyant trouver le sens d’Arius contre

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l’égalité du Père et du Fils, il les condamna cortime hérétiques ; mais Saint Athanase, au contraire, y croyant trouver le véritable sens de l’Église, il les soutint comme catholiques.. Pensez-vous donc, mon Père, que Saint Basile, qui tenait ces écrits pour ariens, eût droit de traiter Saint Athanase d’hérétique parce qu’il les défendait ? Et quel sujet en eût-il eu, puisque ce n’était pas l’arianisme qu’il y défendait, mais la vérité de la foi qu’il pensait y être? Si ces deux saints fussent convenus du véritable sens de ces écrits, et qu’ils y eussent tous deux reconnu cette hérésie, sans doute . Saint Athanase n’eût pu les approuver sans hérésie ; mais, comme ils étaient en différend touchant ce sens, Saint Athanase était catholique en les soutenant, quand même il les eût mal entendus, puisque ce n’eût été qu’une erreur de fait, et qu’il ne défendait dans cette doctrine que la Toi catholique qu’il y supposait.

Je vous en dis de même, mon Père. Si vous conveniez du sens de Jansënius, et qu’ils fussent d’accord avec vous1, qu’il tient, par exemple, qu'on ne peut résister à la grâce , ceux qui refuseraient de le condamner seraient hérétiques. Mais, lorsque vous disputez de son sens, et qu’ils croient que selon sa doctrine on peut résister à la grâce , vous n’avez aucun sujet de les traiter d’hérétiques, quelque hérésie que vous lui attribuiez vous-même, puisqu’ils condamnent le sens que vous y supposez, et que vous n’oseriez condamner le sens qu’ils y supposent. Si vous voulez donc les convaincre, montrez que le sens qu’ils attribuent à Jansénius est hérétique : car alors ils le seront eux-mêmes. Mais comment le pourriez-vous faire, puisqu’il est constant, selon votre propre aveu, que celui qu’ils lui donnent n’est point condamné ?

d. Les éditions postérieures à l’in-40 donnent cette variante, que réclamait la clarté de la phrase : « et que vos adversaires fussent d’accord avec vous ».

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Pour vous le montrer clairement, je prendrai pour principe ce que yous reconnaissez vous-mêmes, « que la doc- « trine de la grâce efficace n’a point été condamnée, et quç «r le pape n’y a point touché par sa constitution ». Et en effet, quand il voulut juger des cinq propositions, le point de la grâce efficace fut mis à couvert de toute censure. C’est ce qui paraît parfaitement par les Avis des Consulteurs auxquels le pape les donna à examiner. J’ai ces Avis entre mes mains, aussi bien que plusieurs personnes dans Paris, et entre autres M. l’Évêque de Montpellier, qui les apporta de Rome. On y voit que leurs opinions furent partagées, et que les principaux d’entre eux, comme le maître du sacré Palais, le commissaire du saint Office, le général des Augustins et d’autres, croyant que ces propositions pouvaient être prises au sens de la grâce efficace, furent d’avis qu’elles ne devaient point être censurées ; au lieu que les autres, demeurant d’accord qu’elles n’eussent pas dû être condamnées si elles eussent eu ce sens, estimèrent qu’elles le devaient être, parce que, selon ce qu’ils déclarent, leur sens propre et naturel en était très éloigné. Et c’est pourquoi le pape les condamna, et tout le monde s’est rendu à son jugement.

Il est donc sûr, mon Père, que la grâce efficace n’a point été condamnée. Aussi est-elle si puissamment soutenue par Saint Augustin, par Saint Thomas et toute son école, par tant de papes et de conciles, et par toute la tradition, que ce serait une impiété de la taxer d’hérésie. Or tous ceux que vous traitez d’hérétiques déclarent qu’ils ne trouvent autre chose dans Jansénius que cette doctrine de la grâce efficace. Et c’est la seule chose qu’ils ont soutenue dans Rome. Vousmême l’avez reconnu, Cavilli , p. 35, où vous avez déclaré « qu’en parlant devant le pape ils ne dirent aucun mot des propositions, ne verbum guidera, et qu’ils employèrent

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tout le temps à parler de la grâce efficace ». Et ainsi, soit qu’ils se trompent ou non dans cette supposition, il est au moins sans doute que le sens qu’ils supposent n’est point hérétique, et que par conséquent ils ne le sont point. Car, pour dire la chose en deux mots, ou Jansénius n’a enseigné que la grâce efficace, et emce cas il n’a point d’erreurs ; ou il a enseigné autre chose, et en ce cas il n’a point de défenseurs. Toute la question est donc de savoir si Jansénius a enseigné en effet autre chose que la grâce efficace ; et si l’on trouve que oui, vous aurez la gloire de l’avoir mieux entendu, mais ils n’auront point le malheur d’avoir erré dans la foi.

11 faut donc louer Dieu, mon Père, de ce qu’il n’y a point en effet d’hérésie dans l’Église, puisqu’il ne s’agit en cela que d’un point de fait, qui n’en peut former. Car l’Église décide les points de foi avec une autorité divine, et elle retranche de son corps tous ceux qui refusent de les recevoir; mais elle n’en use pas de même pour les choses de fait. Et la raison en est que notre salut est attaché à la foi, qui nous a été révélée et qui se conserve dans l’Église par la tradition, mais qu’il ne dépend point des autres, faits particuliers, qui n’ont point été révélés de Dieu. Ainsi on est obligé de croire que les commandements de Dieu ne sont pas impossibles, mais on n’est pas obligé de savoir ce que Jansénius a enseigné sur ce sujet. C’est pourquoi Dieu conduit 1: Église, dans la détermination des points de la foi, par l’assistance de son esprit, qui ne peut errer; au lieu que, dans les choses de fait, il la laisse agir par les sens et parla raison, qui en sont naturellement les juges. Car il n’y a que Dieu qui ait pu instruire, l’Église de la foi ; mais il n’y a qu’à lire Jansénius pour savoir si des propositions sont dans son livre. Et de là vient que c’est une hérésie de résister aux décisions de foi, parce que c’est opposer son esprit propre à

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l’esprit de Dieu. Mais ce n’est pas une hérésie, quoique ce puisse être une témérité, que de ne pas croire certains faits particuliers, parce que ce n’est qu’opposer la raison, qui peut être claire, à une autorité qui est grande, mais qui en cela n’est pas infaillible.

C’est ce que tous les théologiens reconnaissent, comme il paraît par cette maxime du cardinal Bellarmin, de votre Société : « Les conciles généraux et légitimes ne peuvent « errer en définissant les dogmes de foi ; mais ils peuvent « errer en des questions de fait ». Et ailleurs : « Le pape « comme pape, et même à la tête d’un concile universel, « peut errer dans les controverses particulières de fait, « qui dépendent principalement de l’information et du té- « moignage des hommes ». Et le cardinal Baronius de même : « II faut se soumettre entièrement aux décisions des « conciles dans les points de foi; mais, pour ce qui con- « cerne les personnes et leurs écrits, les censures qui en « ont été faites ne se trouvent pas avoir été gardées avec « tant de rigueur, parce qu’il n’y a personne à qui il ne « puisse arriver d’y être trompé ». C’est aussi pour cette raison que M. l’Archevêque de Toulouse a tiré cette règle des lettres de deux grands papes, Saint Léon et Pélage II, « que « le propre objet des conciles est la foi, et que tout ce qui « s’y résout hors la foi peut être revu et examiné de « nouveau ; au lieu qu’on ne doit plus examiner ce qui a « été décidé en matière de foi, parce que, comme dit Ter- « tullien, la règle de la foi est seule immobile et irrétracta- « ble ».

De là vient qu’au lieu qu’on n’a jamais vu les conciles généraux et légitimes contraires les uns, aux autres dans les points de foi, « parce que, comme dit M. de Toulouse, il « n’est pas seulement permis d’examiner de nouveau ce « qui a été déjà décidé en matière de foi », on a vu quelque-

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fois ces même conciles opposés sur des points de fait où il s’agissait de l’intelligence du sens d’un auteur « parce que, « comme dit encore M. de Toulouse, après les papes qu’il « cite, tout ce qui se résout dans les conciles hors « la foi peut être revu et examiné de nouveau ». C’est ainsi que le IV0 et le V° concile paraissent contraires l’un à l’autre en l’interprétation des mêmes auteurs : et la même chose arriva entre deux papes sur une proposition de certains moines de Scythie. Car, après que le pape Hormisdas l’eut condamnée en l’entendant en un mauvais sens, le pape Jean II, son successeur, l’examinant de nouveau et l’entendant en un bon sens, l’approuva et la déclara catholique. Diriez-vous pour cela qu’un de ces papes fut hérétique? Et ne faut-il donc pas avouer que, pourvu que l’on condamne le sens hérétique qu’un pape aurait supposé dans un écrit, on n’est pas hérétique pour ne pas condamner cet écrit en le prenant en un sens qu’il est certain que le pape n’a pas condamné, puisque autrement l’un de ces deux papes serait tombé dans l’erreur ?

J’ai voulu, mon Père, vous accoutumera ces contrariétés, qui arrivent entre les catholiques sur des questions de fait touchant l’intelligence du sens d’un auteur, en vous montrant sur cela un Père de l’Église contre un autre, un pape contre un pape, et un concile contre un concile, pour vous mener de là à d’autres exemples d’une pareille opposition, mais plus disproportionnée. Car vous y verrez des conciles et des papes d’un côté, et des Jésuites de l’autre, qui s’opposeront à leurs décisions touchant le sens d’un auteur, sans que vous accusiez vos confrères, je ne dis pas d’hérésie, mais non pas même de témérité.

Yous savez bien, mon Père, que les écrits d’Origène furent .condamnés par plusieurs conciles et par plusieurs papes, et même par le Ve concile général, comme contenant des

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hérésies, et entre autres celle de la réconciliation des démons au jour du jugement. Croyez-vous sur cela qu’il soit d’une nécessité absolue, pour être catholique, de confesser qu’Origène a tenu en effet ces erreurs, et qu’il ne suffise pas de les condamner sans les lui attribuer ? Si cela était, que deviendrait votre P. Halloix, qui a soutenu la pureté de la foi d’Origène, aussi bien que plusieurs autres catholiques qui ont entrepris la même chose, comme Pic de la Mirande et Genebrard, docteur de Sorbonne ? Et n’est-il pas certain encore que ce même Ve concile général condamna les écrits de Théodoret contre Saint Cyrille, comme impies , contraires à la vraie foi , et contenant V hérésie nestorienne? Et cependant le P. Sirmond, Jésuite, n’a pas laissé de le défendre, et de dire, dans la vie de ce Père, « que ces mêmes écrits sont exempts de cette hérésie nestorienne ».

Vous voyez donc, mon Père, que, quand l’Église condamne des écrits, elle y suppose une erreur qu’elle y condamne, et alors il est de foi que cette erreur est condamnée ; mais qu’il n’est pas de foi que ces écrits contiennent en effet l’erreur que l’Église y suppose. Je crois que cela est assez prouvé ^ et ainsi je finirai ces exemples par Gelui du pape Honorius, dont l’histoire est si connue. On sait qu’au commencement du vue siècle, l’Église étant troublée par l’hérésie des Monothélites, ce pape, pour terminer ce différend, fit un décret qui semblait favoriser ces hérétiques : de sorte que plusieurs en furent scandalisés. Gela se passa néanmoins avec peu de bruit sous sdn pontificat; mais, cinquante ans après, l’Église étant assemblée dans le VIe concile général, où le pape Agathon présidait par ses légats, ce décret y fut déféré ; et, après avoir été lu et examiné, il fut condamné comme contenant l’hérésie des Monothélites, et brûlé en cette qualité en pleine assemblée avec les autres écrits de ces hérétiques. Et cette décision fut reçue avec

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tant de respect et d’uniformité dans toute l’Église qu’elle fut confirmée ensuite par deux autres conciles généraux, et même par les papes Léon II et par Adrien II, qui vivait deux cents ans après, sans que personne ait troublé ce consentement si universel et si paisible durant sept ou huit siècles. Cependant quelques auteurs de ces derniers temps, et entre autres le cardinal Bellarmin, n’ont pas cru se rendre hérétiques pour avoir soutenu, contre tant de papes et de conciles, que les écrits d’Honorius sont exempts de l’erreur qu’ils avaient déclaré y être, ce parce, dit-il, que, les conciles « généraux pouvant errer dans les questions de fait, on « peut dire en toute assurance que le VIe concile s’est « trompé en ce fait-là, èt que, n’ayant pas bien entendu le « sens des lettres d’Honorius, il a mis à tort ce pape au <t nombre des hérétiques ».

Remarquez donc bien, mon Père, que ce n’est pas être hérétique de dire que le pape Honorius ne l’était pas, encore que plusieurs papes et plusieurs conciles l’eussent déclaré, et même après l’avoir examiné. Je viens donc maintenant à notre question, et je vous permets de faire votre cause aussi bonne que vous le pourrez. Que direz-vous, mon Père, pour rendre vos adversaires hérétiques ? Que le pape Innocent X a déclaré que V erreur des cinq propositions est dans Jansénius ? Je vous laisse dire tout cela. Qu’en conclurez-vous ? Que c'est être hérétique de ne pas reconnaître que l'erreur des cinq propositions est dans Jansénius ? Que vous en semble-t-il, mon Père ? N’est-ce donc pas ici une question de fait de rhême nature que les précédentes ? Le pape a déclaré que l’erreur des cinq propositions est dans Jansénius, de même que ses prédécesseurs avaient déclaré que l’erreur des Nestoriens et des Monothélites était dans les écrits de Théodoret et d’Honorius. Sur quoi vos Pères ont écrit qu’ils condamnent bien ces hérésies, mais qu’ils ne

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demeurent pas d’accord que ces auteurs les aient tenues : de même que vos adversaires disent aujourd’hui qu’ils condamnent bien ces cinq propositions, mais qu’ils ne sont pas d’accord que Jansénius les ait enseignées. En vérité, mon Père, ces cas-là sont bien semblables ; et, s’il s’y trouve quelque différence, il est aisé de voir combien elle est à l’avantage de la question présente, par la comparaison de plusieurs circonstances particulières qui sont visibles d’ellesmêmes, et que je ne m’arrête pas à rapporter. D’où vient donc, mon Père, que, dans une même cause, vos Pères sont catholiques et vos: adversaires hérétiques ?. Et par quelle étrange exception les privez-vous d’une liberté que vous donnez à tout le reste des fidèles ?

Que direz-vous sur cela, mon Père ? Que le pape a confirmé sa constitution par un bref ? Je vous répondrai que deux conciles généraux et deux papes ont confirmé la condamnation des lettres d’Honorius. Mais quelle force 1 prétendez-vous faire sur les paroles de ce bref, par lesquelles le pape déclare « qu’il a condamné la doctrine de Jansénius « dans ces cinq propositions » ? Qu’est-ce que cela ajoute à la constitution, et que s’ensuit-il de là," sinon que, comme le VI0 concile condamna la doctrine d’Honorius par ce qu’il croyait qu’elle était la même que celle des Monothélites, de même le pape a dit qu’il a condamné la doctrine de Jansénius dans ces cinq propositions parce qu’il a supposé qu’elle était la même que ces cinq propositions. Et comment ne l’eût-il pas cru ? Votre Société ne publie autre chose ; et vous-même, mon Père, qui avez dit qu’elles y sont mot à mot , vous étiez à Rome au temps de la Censure, car je vous rencontre partout. Se fût— il défié de la sincérité ou de la

1. Au lieu de quelle force , des éditions modernes ont donné quel fond, qui paraîtrait préférable. Mais nous croyons qu’on doit conserver la version des éditions originales.

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suffisance de tant de religieux graves ? Et comment n’eût-il pas cru que la doctrine de Jansénius était la même que celle des cinq propositions, dans l’assurance que vous lui aviez donnée qu’elles étaient mot à mot de cet auteur ? Il est donc visible, mon Père, que, s’il se trouve que Jansénius ne les ait pas tenues, il ne faudra pas dire, comme vos Pères ont fait dans leurs exemples, que le pape s’est trompé en ce point de fait, ce qu’il est toujours fâcheux de publier; mais il ne faudra que dire que vous avez trompé le pape, ce qui n’apporte plus de scandale, tant on vous connaît maintenant.

Ainsi, mon Père, toute cette matière est bien éloignée de pouvoir former une hérésie. Mais, comme vous voulez en faire une à quelque pris que ce soit, 'vous avez essayé de détourner la question du point de fait pour la mettre en un point de foi ; et c’est ce que vous faites en cette sorte : a Le « pape, dites-vous, déclare qu’il a condamné la doctrine de « Jansénius dans ces cinq propositions : donc il est de foi « que la doctrine de Jansénius touchant ces cinq proposi- « tions est hérétique telle qu’elle soit ». Voilà, mon Père, un point de foi bien étrange, qu’une doctrine est hérétique telle qu’elle puisse être. Eh quoi i si selon Jansénius on peut résister à la grâce intérieure , et s’il est faux, selon lui, que Jésus-Christ ne soit mort que pour les seuls prédestinés , cela sera-t-il aussi condamné, parce que c’est sa doctrine ? Serat-il vrai dans la constitution du pape que Von a la liberté de faire le bien et le mal , et cela sera-t-il faux dans Jansénius ? Et par quelle fatalité sera-t-il si malheureux que la vérité devienne hérésie dans son livre ? Ne faut-il donc pas com fesser qu’il n’est hérétique qu’au cas qu’il soit conforme à ces erreurs condamnées, puisque la constitution du pape est la règle à laquelle on doit appliquer Jansénius pour juger de ce qu’il est selon le rapport qu’il y aura, et qu’ainsi on résoudra cette question, savoir si sa doctrine est hérétique ,

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par cette autre question de fait, savoir si elle est conforme au sens naturel de ces propositions : étant impossible qu’elle ne soit hérétique si elle y est conforme, et qu’elle ne soit catholique si elle y est contraire. Car enfin, puisque selon le pape et les évêques les propositions sont condamnées en leur sens propre et naturel , il est impossible qu’elles soient condamnées au sens de Jansénius, sinon au cas que le sens de Jansénius soit le même que le sens propre et naturel de ces propositions, ce qui est un point de fait.

La question demeure donc toujours dans ce point de fait, sans qu’on puisse en aucune sorte l’en tirer pour la mettre dans le droit. Et ainsi on n’en peut faire une matière d’hérésie ; mais vous en pourriez bien faire un prétexte de persécution, s’il n’y avait sujet d’espérer qu’il ne se trouvera point de personnes qui entrent assez dans vos intérêts pour suivre un procédé si injuste, et qui veuillent contraindre de signer, comme vous le souhaitez, que Von condamne ces propositions au sens de Jansénius, sans expliquer ce que c’est que ce sens de Jansénius. Peu de gens sont disposés à signer une confession de foi en blanc. Or ce serait en signer une, que vous rempliriez ensuite de tout ce qu’il vous plairait, puisqu’il vous serait libre d’interpréter à votre gré ce que c’est que( ce sens de Jansénius qu’on n’aurait pas expliqué. Qu’on l’explique donc auparavant : autrement vous nous feriez encore ici un pouvoir prochain abstrahendo ab omni sensu. Vous savez que cela ne réussit pas dans le monde. On y hait l’ambiguïté, et surtout en matière de foi, où il est bien juste d’entendre pour le moins ce que c’est que l’on condamne. Et comment se pourrait-il faire que des docteurs qui sont persuadés que Jansénius n’a point d’autre sens que celui de la grâce efficace consentissent à déclarer qu’ils condamnent sa doctrine sans l’expliquer, puisque dans la créance qu’ils en ont, et dont on ne les retire point, ce ne

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serait autre chose que condamner la grâce efficace, qu’on ne peut condamner sans crime ? Ne serait-ce donc pas une étrange tyrannie de les mettre dans cette malheureuse nécessité, ou de se rendre coupables devant Dieu s’ils signaient cette condamnation contre leur conscience, ou d’être traités d’hérétiques s’ils refusaient de le faire ?

Mais tout cela se conduit avec mystère. Toutes vos démarches sont politiques. Il faut que j’explique pourquoi vous n’expliquez pas ce sens de Jansénius. Je n’écris que pour découvrir vos desseins, et pour les rendre inutiles en les découvrant. Je dois donc apprendre à ceux qui Pignorent que, votre principal intérêt dans cette dispute étant de relever la grâce suffisante de votre Molina, vous ne le pouvez faire sans ruiner la grâce efficace, qui est tout opposée. Mais, comme vous la voyez aujourd’hui autorisée à Rome et parmi tous les savants de l’Église, ne la pouvant combattre en elle-même, vous vous êtes avisés de l’attaquer, sans qu’on s’en aperçoive, sous le nom de la doctrine de Jansénius. Ainsi, il a fallu que vous ayez recherché de faire condamner Jansénius sans l’expliquer, et que, pour y réussir, vous ayez fait entendre que sa doctrine n’est point celle de la grâce efficace, afin qu’on croie pouvoir condamner Tune sans l’autre. De là vient que vous essayez aujourd’hui de le persuader à ceux qui n’ont aucune connaissance de cet auteur ; et c’est ce que vous faites encore vous-même, mon Père, dans vos Cavilli , p. 23, par ce fin raisonnement : « Le « pape a condamné la doctrine de Jansénius. Or le • pape « n’a pas condamné la doctrine de la grâce efficace : donc « la doctrine de la grâce efficace est différente de celle de « Jansénius ». Si cette preuve était concluante, on montrerait de même qu’Honorius et tous ceux qui le soutiennent sont hérétiques en cette sorte. Le Vie concile a condamné la doctrine d’Honorius. Or le concile n’a pas condamné la doctrine

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de l’Église : donc la doctrine d’Honorius est différente de celle de l’Église ; donc tous ceux qui la défendent sont hérétiques. Il est visible que cela ne conclut rien, puisque le pape n’a condamné que la doctrine des cinq propositions, qu’on lui a fait entendre être celle de Jansénius.

Mais il n’importe, car vous ne voulez pas vous servir longtemps de ce raisonnement. Il durera assez, tout faible qu’il est, pour le besoin que vous en avez. Il ne vous est nécessaire que pour faire que ceux qui ne veulent pas 'condamner la grâce efficace condamnent Jansénius sans scrupule. Quand cela sera fait, on oubliera bientôt votre argument, et, les signatures demeurant en témoignage éternel de la condamnation de Jansénius, vous prendrez l’occasion pour attaquer directement la grâce efficace par cet autre raisonnement bien plus solide, que vous en formerez en son temps : « La doctrine de Jansénius, direz-vous, a été condamnée par <t les souscriptions universelles de toute l’Église. Or cette « doctrine est manifestement celle de la grâce efficace (et yous «, prouverez cela bien facilement) : donc la doctrine de la grâce « efficace est condamnée par l’aveu même de ses défenseurs ».

Voilà pourquoi vous proposez de signer cette condamnation d’une doctrine sans l’expliquer. Voilà l’avantage que vous prétendez tirer de ces souscriptions. Mais, si vos adversaires y résistent, vous tendez un autre piège à leur refus. Car, ayant joint adroitement la question de foi à celle de fait, sans vouloir permettre qu’ils l’en séparent, ni qu’ils signent l’une sans l’autre, comme ils ne pourront souscrire les deux ensemble, vous irez publier partout qu’ils ont refusé les deux ensemble. Et ainsi, quoiqu’ils ne refusent en effet que de reconnaître que Jansénius ait tenu ces propositions qu’ils condamnent, ,ce qui ne peut faire d’hérésie, vous direz hardiment qu’ils ont refusé de condamner les propositions en elles-mêmes, et que c’est là leur hérésie.

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Voilà le fruit que vous tirerez de leur refus, qui ne vous sera pas moins utile que celui que vous tirerez de leur consentement. De sorte que si on exige ces signatures, ils tomberont toujours dans vos embûches, soit qu’ils signent ou qu’ils ne signent pas ; et vous aurez votre compte de part ou d’autre : tant vous avez eu d’adresse à mettre les choses en état de vous être toujours avantageuses, quelque pente qu’elles puissent prendre.

Que je vous connais bien, mon Père, et que j’ai de regret de voir que Dieu vous abandonne jusqu’à vous faire réussir si heureusement dans une conduite si malheureuse ! Votre bonheur est digne de compassion, et ne peut être envié que par ceux qui ignorent quel est le véritable bonheur. C’est être charitable que de traverser celui qüe vous recherchez en toute cette conduite, puisque vous ne l’appuyez que sur le mensonge, et que vous ne tendez qu’à faire croire l’une de ces deux faussetés : ou que l’Église a condamné la grâce efficace, ou que ceux qui la défendent soutiennent les cinq erreurs condamnées.

Il faut donc apprendre à tout le monde et que la grâce efficace n’est pas condamnée par votre propre aveu, et que personne ne soutient ces erreurs, afin qu’on sache que ceux qui refuseraient de signer ce que vous voudriez qu’on exigeât d’eux ne le refusent qu’à cause de la question de fait; et qu’étant prêts à signer celle de foi, ils ne sauraient être hérétiques par ce refus, puisqu’enfin il est bien de foi que ces propositions sont hérétiques, mais qu’il ne sera jamais de foi qu’elles soient de Jansénius. Ils sont sans erreur; cela suffit. Peut-être interprètent-ils Jansénius trop favorablement, mais peut-être ne l’interprétez-vous pas assez favorablement. Je n’entre pas là dedans. Je sais au moins que selon vos maximes vous croyez pouvoir sans crime publier qu’il est hérétique contre votre propre connaissance,

DIX-SEPTIEME LETTRE

au lieu que selon les leurs ils ne pourraient sans crime dire qu’il est catholique, s’ils n’en étaient persuadés, fls sont donc plus sincères que vous, mon Père : ils ont plus examiné Jansénius que vous ; ils ne sont pas moins intelligents que vous ; ils ne sont donc pas moins croyables que vous. Mais, quoi qu’il en soit de ce point de fait, ils sont certainement catholiques, puisqu’il n’est pas nécessaire pour l’être de dire qu’un autre ne l’est pas, et que sans charger personne d’erreur, c’est assez de s’en décharger soi-même1.

1. Plusieurs éditions donnent, après la .il0 Provinciale, une lettre adressée, comme celle-ci, au Père Annat au sujet de son écrit de la Bonne Foi des Jansénistes. Mais, comme il est reconnu qu’elle n’est pas de Pascal, elle n’a pas lieu de figurer dans notre édition.

DIX-HUITIEME LETTRE

ECRITE PAR L AUTEUR

DES LETTRES AU PROVINCIAL

AU RÉVÉREND PÈRE ANNAT, JÉSUITE

Mon Révérbnd Père.

Du 24 mars 1657.

Il y a longtemps que vous travaillez à' trouver quelque erreur dans vos adversaires; mais je m’assure que vous avouerez à la fin qu’il n’y a peut-être rien de si difficile que de rendre hérétiques ceux qui ne le sont pas, et qui ne fuient rien tant que de l’être. J’ai fait voir dans ma dernière lettre combien vous leur aviez imputé d’hérésies' l’une après l’autre, manque d’en trouver une que vous ayez pu longtemps maintenir, de sorte qu’il ne vous était plus resté que de les en accuser sur ce qu’ils refusaient de condamner le sens de Jansénius, que vous vouliez qu’ils condamnassent sans qu’on l’expliquât. C’était bien manquer d’hérésies à leur reprocher que d’en être réduits là. Car qui a jamais ouï parler d’une hérésie que l’on ne puisse exprimer? Aussi on vous a facilement répondu en vous représentant que, si Jansénius n’a point d’erreurs, il n’est

DIX-HUITIÉME LETTRE

pas juste de le condamner, et que, s’il en a, vous deviez les déclarer, afin que l’on sût au moins ce que c’est que l’on condamne. Vous ne l’aviez néanmoins jamais voulu faire, mais vous aviez essayé de fortifier votre prétention par des décrets qui ne faisaient rien pour vous, car on n’y explique en aucune sorte le sens de Jansénius qu’on dit avoir été condamné dans ces cinq propositions. Or ce n’était pas là le moyen de terminer vos disputes. Si vous conveniez de part et d’autre du véritable sens de Jansénius, et que vous ne fussiez plus en différend que de savoir si ce sens est hérétique ou non, alors les jugements qui déclareraient que ce sens est hérétique toucheraient ce qui est véritablement en question1. Mais la grande dispute étant de savoir quel est ce sens de Jansénius, les uns disant qu’ils n’y voient que le sens de Saint Augustin et de Saint Thomas, et les autres qu’ils y en voient un qui est hérétique et qu’ils n’expriment point, il est clair qu’une constitution qui ne dit pas un mo^ touchant ce différend, et qui ne fait que condamner en général le sens de Jansénius sans l’expliquer, ne décide rien de ce qui est en dispute.

C’est pourquoi l’on vous a dit cent fois que, votre différend n’étant que sur ce fait, vous ne le finiriez jamais qu’en déclarant ce que vous entendez par le sens de Jansénius. Mais, comme vous vous étiez toujours opiniâtré à le refuser, je vous ai enfin poussé dans ma dernière Lettre, où j’ai fait entendre que ce n’est pas sans mystère que vous aurez entrepris défaire condamner ce sens sans l’expliquer, et que votre dessein était de faire retomber un jour cette condamnation indéterminée sur la doctrine de la grâce efficace, en montrant que ce n’est autre chose que celle de Jansénius, ce qui ne vous serait pas difficile. Cela vous a

i. Var. (1659 et s.) : « qui serait véritablement en question ».

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mis dans la nécessité de répondre. Car, si vous vous fussiez encore obstiné après cela à ne point expliquer ce sens, il eût paru aux moins éclairés qüe vous n’en vouliez en effet qu’à la grâce efficace, ce qui eût été la dernière confusion pour vous dans la vénération qu’a l’Église pour une doctrine si sainte.

Vous avez donc été obligé de vous déclarer, et c’est ce que vous venez de faire en répondant à ma Lettre, où je fous avais représenté « que si Jansénius avait sur ces cinq a propositions quelque autre sens que celui de la grâce effi- « cace, il n’avait point de défenseurs ; mais que, s’il n’avait « point d’autre sens, que celui de la grâce efficace, il n’avait « point d’erreurs ». Vous n’avez pu désavouer cela, mon Père ; mais vous y faites une distinction en cette sorte, p. 21 : « Il ne suffit pas, dites-vous, pour justifier Jansé- « nius, de dire qu’il ne tient que la grâce efficace, parce « qu’on la peut tenir en deux manières : l’une hérétique, oc selon Calvin, qui consiste à dire que la volonté mue par « la grâce n’a pas le pouvoir d’y résister; l’autre orthodoxe, « selon les Thomistes et les Sorbonnistes, qui est fondée sur des « principes établis par les conciles, qui est que la grâce « efficace par elle-même gouverne la volonté de telle sorte « qu’on a toujours le pouvoir d’y résister ».

On vous accorde tout cela, mon Père ; et vous finissez en disant <t que Jansénius serait catholique s’il défendait la « grâce efficace selon les Thomistes, mais qu’il est héré- « tique parce qu’il est contraire aux Thomistes et conforme « à Calvin, qui nie le pouvoir de résister à la grâce ». Je n’examine pas ici, mon Père, ce point de fait, savoir si Jansénius est en effet conforme à Calvin. Il me suffit que vous le prétendiez, et que vous nous fassiez savoir aujourd’hui que, par le sens de Jansénius, vous n’avez entendu autre chose que celui de Calvin. N’était-ce . donc que

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cela, mon Père, que vous vouliez dire? N’était-ce que l’erreur de Calvin que vous vouliez faire condamner sous le nom du sens de Jansénius ? Que ne le déclariez-vous plutôt ? Vous vous fussiez épargné bien de la peine. Car, sans bulles ni brefs, tout le monde eût condamné cette erreur avec vous. Que cet éclaircissement était nécessaire, et qu’il lève de difficultés? Nous ne savions, mon Père, quelle erreur les papes et les évêques avaient voulu condamner sous le nom du sens de Jansénius. Toute l’Église en était dans une peine extrême, et personne ne nous le voulait expliquer. Vous le faites maintenant, mon Père, vous que tout votre parti considère comme le chef et le premier moteur de tous ses conseils, et qui savez le secret de toute cette conduite. Vous nous l’avez donc dit, que ce sens de Jansénius n’est autre chose que le sens de Calvin condamné par le concile. Voilà bien des doutes résolus. Nous savons maintenant que l’erreur qu’ils ont eu dessein de condamner sous ces termes du sens de Jansénius n’est autre chose que le sens de Calvin, et qu’ainsi nous demeurons dans l’obéissance à leurs décrets en condamnant avec eux ce sens de Calvin qu’ils ont voulu condamner. Nous ne sommes plus éionnés de voir que les papes et quelques évêques aient été si zélés contre le sens de Jansénius. Comment ne l’auraientils pas été, mon Père, ayant créance en ceux qui disent publiquement que ce sens est le même que «elui de Calvin ?

Je vous déclare donc, mon Père, que vous n’avez plus rien à reprendre en vos adversaires, parce qu’ils détestent assurément ce que vous détestez. Je suis seulement étonné de voir que vous l’ignoriez et que vous ayez si peu de connaissance de leurs sentiments sur ce sujet, qu’ils ont tant de fois déclarés dans leurs ouvrages. Je m’assure que, si vous en étiez mieux informé, vous auriez du regret de ne

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vous être pas instruit avec un esprit de paix d’une doctrine si pure et si chrétienne, que la passion vous fait combattre sans la connaître. Vous verriez, mon Père, que non seulement ils tiennent qu’on résiste effectivement à ces grâces faibles, qu’on appelle excitantes ou inefficaces, en n’exécutant pas le bien qu’elles nous inspirent, mais qu’ils sont encore aussi fermes à soutenir contre Calvin le pouvoir que la volonté a de résister même à la grâce efficace et victorieuse qu’à défendre contre Molina le pouvoir de cette grâce sur la volonté, aussi jaloux de l’une de ces vérités que de l’autre. Ils ne savent que trop que l’homme, par sa propre nature, a toujours le pouvoir de pécher et de résister à la grâce, et que, depuis sa corruption, il porte un fond malheureux de concupiscence qui lui augmente infiniment oe pouvoir; mais que néanmoins, quand il plaît à Dieu de le toucher par sa miséricorde, il lui fait faire ce qu’il veut, et en la manière qu’il le veut, sans que cette infaillibilité de l’opération de Dieu détruise en aucune sorte la liberté naturelle de l’homme, par les secrètes et admirables manières dont Dieu opère ce changement, que Saint Augustin a si excellemment expliquées, et qui dissipent toutes les contradictions imaginaires que les ennemis de la grâce efficace se figurent entre le pouvoir souverain de la grâce sur le libre arbitre et la puissance qu’a le libre arbitre de résister à la grâce. Car, selon ce grand saint, que les papes et l’Église ont donné pour règle en cette matière, Dieu change le cœur de l’homme par une douceur céleste qu’il y répand, qui, surmontant la délectation de la chair, fait que l’homme, sentant d’un côté sa mortalité et son néant, et découvrant de l’autre la grandeur et l’éternité de Dieu, conçoit du dégoût pour les délices du péché qui le séparent du bien incorruptible ; et, trouvant la plus grande joie dans le Dieu qui le charme, il s’y porte infailliblement de lui-même,

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par un mouvement tout libre, tout volontaire, tout amoureux : de sorte que ce lui serait une peine et un supplice de s’en séparer. Ce n’est pas qu’il ne puisse toujours s’en éloigner, et qu’il ne s’en éloignât effectivement s’il le voulait; mais comment le voudrait-il, puisque la volonté ne se porte jamais qu’à ce qui lui plaît le plus, et que rien ne lui plaît tant alors que ce bien unique, qui comprend en soi tous les autres biens ? Quod enim amplius nos delectat , secundwni id operemur necesse est , comme dit Saint Augustin.

C’est ainsi que Dieu dispose de la volonté libre de l’homme sans lui imposer de nécessité, et que le libre arbitre, qui peut toujours résister à la grâce, mais qui ne le veut pas toujours, se porte aussi librement q.u’ infailliblement à Dieu, lorsqu’il veut l’attirer par la douceur de ses inspirations efficaces.

Ce sont là, mon Père, les divins principes de Saint Augustin et de Saint Thomas, selon lesquels il est véritable que nous pouvons résister à la grâce , contre l’opinion de Calvin, et que néanmoins, comme dit le pape Clément VIII dans son éwit adressé à la Congrégation de Auxiliis : « Dieu forme en « nous le mouvement de notre volonté, et dispose efficace- « ment de notre cœur, par l’empire que sa majesté suprême « a sur les volontés des hommes, aussi bien que sur le reste « des créatures qui sont sous le ciel, selon Saint Augustin ».

C’est encore selon ces principes que nous agissons de nous-mêmes, ce qui fait que nous avons des mérites qui sont véritablement nôtres contre l’erreur de Calvin, et que néanmoins, Dieu étant le premier principe de nos actions, et « faisant en nous ce qui lui est agréable », comme dit Saint Paul, « nos mérites sont des dons de Dieu », comme dit le concile de Trente.

C’est par là qu’est détruite cette impiété de Luther, condamnée par le même concile, c que nous ne coopérons en

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« aucune sorte à notre salut non plus que des choses ina- « nimées », et c’est par là qu’est encore détruite l'impiété de l’école de Molina, qui ne veut pas reconnaître que c’est 1a force de la grâce même qui fait que nous coopérons avec elle dans l’œuvre de notre salut ; par où il ruine ce principe de foi établi par Saint Paul « que c’est Dieu qui forme <r en nous et la volonté et l’action ».

Et c’est enfin par ce moyen que s’accordent tous ces passages de l’Écriture qui semblent le plus opposés : « Converti tissez-vous à Dieu : Seigneur, convertissez-nous à vous. <i Rejetez vos iniquités hors de vous : C’est Dieu qui ôte les « iniquités de son peuple. Faites des œuvres dignes de <c pénitence : Seigneur, vous avez fait en nous toutes nos <r œuvres. Faites-vous un cœur nouveau et un esprit nou- « veau : Je vous donnerai un esprit nouveau, et je créerai « en vous un cœur nouveau, etc. ».

L’unique moyen d’accorder ces contrariétés apparentes, qui attribuent nos bonnes actions tantôt à Dieu et tantôt à nous, est de reconnaître que, comme dit Saint Augustin, « nos actions sont nôtres à cause du libre arbitre, qui « les produit, et qu’elles sont aussi de Dieu, à cause de sa <l grâce, qui fait que notre libre arbitre les produit » ; et que, comme il dit ailleurs, Dieu nous fait faire ce qu’il lui plaît en nous faisant vouloir ce que nous pourrions ne vouloir pas : A Deo factum est ut vellent , quod et nolle potuissent .

Ainsi, mon Père, vos adversaires sont parfaitement d’accord avec les nouveaux Thomistes mêmes, puisque les Thomistes tiennent comme eux et le pouvoir de résister à la grâce et l’infaillibilité de l’effet de la grâce qu’ils font profession de soutenir si hautement, selon cette maxime capitale de leur doctrine, qu’Alvarez, l’un des plus considérables d’entre eux, répète si souvent dans son livre, et qu’il exprime, disp. 72, n. 4, en ces termes : « Quand la grâce

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« efficace meut le libre arbitre, il consent infailliblement, « parce que l’effet de la grâce est de faire qu’encore qu’il « puisse ne pas consentir, il consente néanmoins en effet » : dont il donne pour raison celle-ci de Saint Thomas, son maître, <i que la volonté de Dieu ne peut manquer d’être ac- « complie, et qu’ainsi, quand il veut qu’un homme consente « à la grâce, il consent infailliblement, et même nécessaic rement, non pas d’une nécessité absolue, mais d’une « nécessité d’infaillibilité ». En quoi la grâce ne blesse pas le pouvoir qu'on a de résister si on le veut , puisqu’elle fait seulement qu’on ne veut pas y résister, comme votre P. Petau le reconnaît en ces termes, t. i, p. 602 : « La grâce <t de Jésus-Christ fait qu’on persévère infailliblement dans « la piété, quoique non par nécessité. Car on peut n’y pas « consentir si on le veut, comme dit le concile ; mais cette « même grâce fait que l’on ne le veut pas ».

C’est là, mon Père, la doctrine constante de Saint Augustin, de Saint Prosper, des Pères qui les ont suivis, des conciles, de Saint Thomas, de tous les Thomistes en général ; c’est aussi celle de vos adversaires, quoique vous ne l’ayez pas pensé; et c’est enfin celle que vous venez d’approuver vous-même en ces termes : « La doctrine de la grâce efficace, qui « reconnaît qu’on a le pouvoir d'y résister, est orthodoxe,

« appuyée sur les conciles, et soutenue par les Thomistes « et les Sorbonnistes ». Dites la vérité, mon Père, si vous eussiez su que vos adversaires tiennent effectivement cette doctrine, peut-être que l’intérêt de votre Compagnie vous eût empêché d’y donner cette approbation publique ; mais, vous étant imaginé qu’ils y étaient opposés, ce même intérêt de votre Compagnie vous a porté à autoriser des sentiments que vous croyiez contraires aux leurs, et, par cette méprise, voulant ruiner leurs principes, vous les avez vousmême parfaitement établis. De sorte qu’on voit aujourd’hui,

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par une espèce de prodige, les défenseurs de la grâce efficace justifiés par les défenseurs de Molina, tant la conduite de Dieu est admirable, pour faire concourir toutes choses à la gloire de sa vérité.

Que tout le monde apprenne donc par votre propre déclaration que cette vérité de la grâce efficace, nécessaire à toutes les actions de piété, qui est si chère à l’Église, et qui est le prix du sang de son Sauveur, est si constamment catholique qu’il n’y a pas un catholique, jusques aux Jésuites mêmes, qui ne la reconnaisse pour orthodoxe. Et l’on saura en même temps par votre propre confession qu’il n’y a pas le moindre soupçon d’erreur dans ceux que vous en avez tant accusés : car, quand vous leur en imputiez de cachées sans les vouloir découvrir, il leur était aussi difficile de s’en défendre qu’il vous était facile de les en accuser de cette sorte ; mais, maintenant que vous venez de déclarer que cette erreur qui vous oblige à les combattre est celle de Calvin que vous pensiez qu’ils soutinssent, il n’y a personne qui ne voie clairement qu’ils sont exempts de toute erreur, puisqu’ils sont si contraires à la seule que vous leur imposez, et qu’ils protestent par leurs discours, par leurs livres, et par tout ce qu’ils peuvent produire pour témoigner leurs sentiments, qu’ils condamnent cette hérésie de tout leur cœur, et de la même manière que font les Thomistes, que vous reconnaissez sans difficulté pour catholiques, et qui n’ont jamais été suspects de ne le pas être.

Que direz- vous donc maintenant contre eux, mon Père ? Qu’encore qu’ils ne suivent pas le sens de Calvin, ils sont néanmoins hérétiques, parce qu’ils ne veulent pas reconnaître que le sens de Jansénius est le même que celui de Calvin ? Oseriez-vous dire que ce soit là une matière d’hérésie ? Et n’est-ce pas une pure question de fait, qui n’en peut former ? C’en serait bien une de dire qu’on n’a pas le

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pouvoir de résister à la grâce efficace ; mais en est-ce une de douter si- Janséniusle soutient ? Est-ce une vérité révélée ? Est-ce un article de foi qu’il faille croire sur peine de damnation ? Et n’est-ce pas malgré vous un point de fait, pour lequel il serait ridicule de prétendre qu’il y eût des hérétiques dans l’Église ?

Ne leur donnez donc plus ce nom, mon Père, mais quelque autre qui soit proportionné à la nature de votre différend. Dites que ce sont des ignorants et des stupides, et qu’ils entendent mal Jansénius : ce seront des reproches assortis à votre dispute ; mais de les appeler hérétiques, cela n’y a nul rapport. Et comme c’est la seule injure dont ie les veux défendre, je ne me mettrai pas beaucoup en peine de montrer qu’ils entendent bien Jansénius. Tout ce que je vous en dirai est qu’il me semble, mon Père, qu’en le jugeant par vos propres règles, il est difficile qu’il ne passe pour catholique : car voici ce que vous établissez pour l’examiner.

'« Pour savoir, dites-vous, si Jansénius est à couvert, il c faut savoir s’il défend la grâce efficace à la manière de « Calvin, qui nie qu’on ait le pouvoir d’y résister, car alors « il serait hérétique, ou à la manière des Thomistes, qui <r l’admettent, car alors il serait catholique ». Voyez donc, mon Père, s’il tie'nt qu’on a le pouvoir de résister, quand il dit dans des traités entiers, et entre autres au t. 3, 1. 8,. c* 20, <t qu’on a toujours le pouvoir de résister à la grâce* « selon le concile ; Que le libre arbitre peut toujours agir a et n’agir pas, vouloir et ne vouloir pas, consentir et ne « consentir pas, faire le bien et le mal, et que l’homme <i en cette vie a toujours ces deux libertés, que vous appe- « lez de contrariété et de contradiction ». Voyez de même s’il n’est pas contraire à l’erreur de Calvin, telle que vousmême la représentez, lui qui montre dans tout le chap. 21 « que l’Église a condamné cet hérétique, qui soutient que

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« la grâce efficace n’agit pas sur le libre arbitre en la c: manière qu’on l’a cru si longtemps dans l’Église, en sorte « qu’il soit ensuite au pouvoir du libre arbitre de consentir ou « de ne consentir pas ; au lieu que, selon Saint Augustin et le « concile, on a toujours le pouvoir de ne consentir pas si on , « le veut, et que, selon Saint Prqsper, Dieu donne à ses élus (.< mêmes la volonté de persévérer, en sorte qu’il ne leur ôte « pas la puissance de vouloir le contraire ». Et enfin jugez, s’il n’est pas d’accord avec les Thomistes lorsqu’il déclare, c. 4, < que tout ce que les Thomistes ont écrit pour accor- « der l’efficacité de la grâce avec le pouvoir d’y résister est « si conforme à son sens qu’on n’a qu’à voir leurs livres ‘ « pour y apprendre ses sentiments. Qicod ipsi dixerunt , die - « tum puta ».

Voilà comme il parle sur tous ces chefs, et c’est sur quoi je m’imagine qu’il'croit le pouvoir de résister à la grâce; qu’il est contraire à Calvin et conforme aux Thomistes, paree qu’il le dit, et qu’ainsi il est catholique selon vous. Que si vous avez quelque voie pour connaître le sens d’un auteur autrement que par ses expressions, et que, sans rapporter aucun de ses passages, vous vouliez soutenir contre toutes ses paroles qu’il nie le pouvoir de résister, et qu’il est pour Calvin contre les Thomistes, n’ayez pas peur, mon. Père, que je vous accuse d’hérésie pour cela ; je dirai seulement qu’il semble que vous entendez mal Jansénius, mais nous n’en serons pas moins enfants de la même Église.

D’où vient donc,, mon Père, que yous agissez dans ce différend d’une manière si passionnée, et que vous traitez comme vos plus cruels ennemis, et comme les plus dangereux hérétiques, ceux que vous ne pouvez accuser d’aucune erreur ni d’autre chose, sinon qu’ils n’entendent pas Jansénius comme vous ? Car de quoi disputez-vous, sinon du sens de cet auteur ? Vous voulez qu’ils le condamnent ; mais

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ils vous demandent ce que vous entendez par là. Vous dites que vous entendez l’erreur de Calvin, ils répondent qu’ils la condamnent; et ainsi, si vous n’en voulez pas aux syllabes, mais à la chose qu’elles signifient, vous devez être satisfait. S’ils refusent de dire qu’ils condamnent le sens de Jansénius, c’est parce qu’ils croient que c’est celui de Saint Thomas. Et ainsi ce mot est bien équivoque entre vous : dans votre bouche, il signifie le sens de Calvin ; dans la leur c’est le sens de Saint Thomas : de sorte que, ces différentes idées que vous avez d’un même terme causant toutes vos divisions, si j’étais maître de vos disputes, je vous interdirais le mot de Jansénius de part et d’autre. Et ainsi, en n’exprimant que ce que vous entendez par là, on verrait que vous ne demandez autre chose que la condamnation du sens de Calvin, à quoi ils consentent ; et qu’ils ne demandent autre chose que la défense du sens de Saint Augustin et de Saint Thomas, en quoi vous êtes tous d’accord.

Je vous déclare donc, mon Père, que pour moi je les tiendrai toujours pour catholiques, soit qu’ils condamnent Jansénius s’ils y trouvent des erreurs, soit qu’ils ne le condamnent point quand ils n’y trouvent que ce que vousmême déclarez être catholique, et que je leur parlerai comme Saint Jérôme à Jean, évêque de Jérusalem, accusé de tenir huit propositions d’Origène. « Ou condamnez Origène, disait « ce saint, si vous reconnaissez qu’il a tenu ces erreurs, ou « bien niez qu’il les ait tenues : Aut nega hoc dixisse eum <l qui arguitur , aut , si locutus est talia , eum damna qui <t dixerit ».

Voilà, mon Père, comment agissent ceux qui n’en veulent qu’aux erreurs, et non pas aux personnes ; au lieu que vous, qui en voulez aux personnes plus qu’aux erreurs, vous trouvez que ce n’est rien de condamner les erreurs si on ne condamne les personnes à qui vous les voulez imputer.

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Que votre procédé est violent, mon Père, mais qu’il est peu capable de réussir ! Je vous l’ai dit ailleurs, et je vous le redis, encore, la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Jamais vos accusations ne furent plus outrageuses, et jamais l’innocence de vos adversaires ne fut plus connue ; jamais la grâce efficace ne fut plus artificieusement attaquée, et jamais nous ne l’avons vue si affermie. Vous employez les derniers efforts pour faire croire que vos disputes sont sur des points de foi, et jamais on ne connut mieux que toute votre dispute n’est que sur un point de fait. Enfin vous remuez toutes choses pour faire croire que ce point de fait est véritable, et jamais on ne fut plus disposé à en douter. Et la raison en est facile : c’est, mon Père, que vous ne prenez pas les voies naturelles pour faire croire un point de fait, qui sont de convaincre les sens et de montrer dans un livre les mots que l’on dit y être. Mais vous allez chercher des moyens si éloignés de cette simplicité que cela frappe nécessairement les plus stupides. Que ne preniezvous la même voie que j’ai tenue dans mes lettres pour découvrir tant de mauvaises maximes de vos auteurs, qui est de citer fidèlement les lieux d’où elles sont tirées? C’est ainsi qu’ont fait les curés de Paris, et cela ne manque jamais de -persuader le monde. Mais qu’auriez-vous dit et qu’aurait-on pensé, lorsqu’ils vous reprochèrent, par exemple, cette proposition du P. L’Arny, « qu’un religieux peut « tuer celui qui menace de publier des calomnies contre lui « ou contre sa communauté, quand fi ne s’en peut défendre « autrement », s’ils n’avaient point cité le lieu où elle est en propres termes ; que, quelque demande qu’on leuren eût faite, ils se fussent toujours obstinés à le refuser, et qu’au * lieu de cela ils eussent été à Rome obtenir une bulle qui ordonnât à tout le monde de le reconnaître ? N’aurait-on pas jugé sans doute qu’ils auraient surpris le pape, et qu’ils

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n’auraient eu recours à ce moyen extraordinaire que manque des moyens naturels que les vérités de fait mettent en main à tous ceux qui les soutiennent ? Aussi ils n’ont fait que marquer que le P. L’Amy enseigne cette doctrine au t. 5, disp. 36, n. 118, page 544.de l’édition de Douai; et ainsi tous ceux qui l’ont voulu voir l’ont trouvée, et personne n’en a pu douter. Voilà une manière bien facile et bien prompte de vider les questions de fait où l’on a raison.

D’où vient donc, mon Père, que vous n’en usez pas de la sorte ? Vous avez dit dans vos Cavilli « que les 5 proposiez tions sont dans Jansénius mot à mot, toutes, en propres <t termes, totidem verbis ». On vous a dit que non. Qu’y avait-il à faire là-dessus, sinon ou de citer la page, si vous les aviez vues en effet, ou de confesser que vous vous étiez trompé ? Mais vous ne faites ni l’un ni l’autre, et, au lieu de cela, voyant bien que tous les endroits de Jansénius que vous alléguez quelquefois pour éblouir le monde ne sont point les propositions condamnées , individuelles et singulières , que vous vous étiez engagé de faire voir dans son livre, vous nous présentez des constitutions qui déclarent qu’elles en sont extraites, sans marquer le lieu.

Je sais, mon Père, le respect que les chrétiens doivent au Saint-Siège, et vos adversaires témoignent assez d’être très résolus à ne s’en départir jamais ; mais ne vous imaginez pas que ce fût en manquer que de représenter au pape, avec toute la soumission que des enfants doivent à leur père, et les membres à leur chef, qu’on peut l’avoir surpris en ce point de fait; qu’il ne l’a point fait examiner depuis son pontificat, et que son prédécesseur Innocent X avait fait seulement examiner si les propositions étaient hérétiques, mais non pas si elles étaient de Jansénius. Ce qui a fait dire au commissaire du Saint-Office, l’un des principaux examinateurs, « qu’elles ne pouvaient être censurées au sens d’aucun

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« auteur : non sunt qualificabiles in sensu proferentis , parce « qu’elles leur avaient été présentées pour être examinées « en elles-mêmes et sans considérer de quel auteur elles <t pouvaient être : in abstracto et ut præscindunt ab omni « proferente » ; comme il s.e voit dans leurs suffrages nouvellement imprimés : que plus de soixante docteurs et un £rand nombre d’autre^ personnes habiles et pieuses ont lu ce livre exactement sans les y avoir jamais vues, et qu’ils y en ont trouvé de contraires ; que ceux qui ont donné cette impression au pape pourraient bien avoir abusé de la créance qu’il a en eux, étant intéressés, comme ils le sont, à décrier cet auteur, qui a convaincu Molina de plus de cinquante erreurs : que ce qui rend la chose plus croyable est qu’ils ont cette maxime, l’une des plus autorisées de leur théologie « qu’ils peuvent calomnier sans crime ceux dont ils a se croient injustement attaqués » ; et qu’ainsi, leur témoignage étant si suspect, et le témoignage des autres étant sj considérable, on a quelque sujet de supplier Sa Sainteté, avec toute l’humilité possible, de faire examiner ce fait en présence des docteurs de l’un et de l’autre parti, afin d’en pouvoir former une décision solennelle et régulière. « Qu’on « assemble des juges habiles, disait Saint Basile sur un sem- « blable sujet, ép. 75 ; que chacun y soit libre ; qu’on exa- « mine mes écrits ; qu’on voie s’il y a des erreurs contre la « foi ; qu’on lise les objections et les réponses, afin que ce « soit un jugement rendu avec connaissance de cause et « dans les formes, et non pas une diffamation sans examen ».

Ne prétendez pas, mon Père, de faire passer pour peu soumis au Saint-Siège ceux qui en useraient de la sorte. Les papes sont bien éloignés de traiter les chrétiens avec cet empire que l’on voudrait exercer sous leur nom. « L’Église, « dit le pape Saint Grégoire, in Job , lib. 8, c. 1, qui a été for- « mée dans l’école d’humilité, ne condamne pas avec auto-

<t rité, mais persuade par raison ce qu’elle enseigne à ses « enfants qu’elle croit engagés dans quelque erreur : Recta « quæ err antibus dicit , non quasi ex auctoritate præcipit , sed <a ex ratione persuadet ». Et, bien loin de tenir à déshonneur de réformer un jugement où l’on les aurait surpris, ils en font gloire au contraire, comme le témoigne Saint Bernard, ép. 180. « Le Siège apostolique, dit-il, a cela de recommanda- <a ble qu’il ne se pique pas d’honneur, et se porte volontiers « à révoquer ce qu’on en a tiré par surprise : aussi est-il « bien juste que personne ne profite de l’injustice, et prince cipalement devant le Saint Siège ».

Voilà, mon Père, les vrais sentiments qu’il faut inspirer aux papes, puisque tous les théologiens demeurent d’accord qu’ils peuvent être surpris, et que cette qualité suprême est si éloignée de les en garantir qu’elle les y expose au contraire davantage, à cause du grand nombre des soins qui les partagent. C’est ce que dit le même Saint Grégoire à des personnes qui s’étonnaient de ce qu’un autre pape s’était laissé tromper. « Pourquoi admirez-vous, dit-il, 1. 1, Dial., que « nous soyons trompés, nous qui sommes des hommes ? « N’avez-vous pas vu que David, ce roi qui avait l’esprit de « prophétie, ayant donné créance aux impostures de Siba, <c rendit un jugement injuste contre le fils de Jonathas ? Qui « trouvera donc étrange que des imposteurs nous surpren- « nent quelquefois, nous qui ne sommes point prophètes ? <( La foule des affaires nous accable, et notre esprit, qui, « étant partagé en tant de choses, s’applique moins à cha- « cune en particulier, en est plus aisément trompé en une». En vérité, mon Père, je crois que les papes savent mieux que vous s’ils peuvent être surpris ou non. Ils nous déclarent eux-mêmes que les papes' et les plus grands rois sont plus exposés à être trompés que les personnes qui ont moins d’occupations importantes. Il les en faut croire, et il

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est bien aisé de s’imaginer par quelle voie on arrive à les surprendre. Saint Bernard en fait la description dans la lettre qu’il écrivit à Innocent II, en cette sorte : « Ce n’est pas une « chose étonnante ni nouvelle que l’esprit de l’homme puisse « tromper et être trompé. Des religieux sont venus à vous « dans un esprit de mensonge et d’illusion ; ils vous ont « parlé contre un évêque qu’ils haïssent, et dont la vie a été « exemplaire. Ces personnes mordent comme des chiens, et « veulent faire passer le bien pour le mal. Cependant, très « saint-Père, vous vous mettez en colère contre votre fils. « Pourquoi avez-vous donné un sujet de joie à ses adver- « saires ? Ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez si les « esprits sont de Dieu. J’espère que, quand vous aurez « connu la vérité, tout ce qui a été fondé sur un faux rapport « sera dissipé. Je prie l’esprit de vérité de vous donner la « grâce de séparer la lumière des ténèbres, et de réprouver « le mal pour favoriser le bien ». Vous voyez donc, mon Père, que le degré éminent où sont les papes ne les exempte pas de surprise, et qu’il ne fait autre chose que rendre leurs surprises plus dangereuses et plus importantes. C’est ce que Saint Bernard représente au pape Eugène, De Consicl. , lib. 2, c. ult. : « Il y a un autre défaut si général que je n’ai vu « personne des grands du monde qui l’évite. C’est, saint- « Père, la trop grande crédulité, d’où naissent tant de « désordres. Car c’est de là que viennent les persécutions « violentes contre les innocents, les préjugés injustes contre « les absents, et les colères terribles pour des choses de « néant, pro nihilo. Voilà, saint-Père, un mal universel, « duquel, si vous êtes exempt, je dirai que vous êtes le seul « qui ayez cet avantage entre tous vos confrères ».

Je m’imagine, mon Père, que cela commence à vous persuader que les papes sont exposés à être surpris ; mais, pour vous le montrer parfaitement, je vous ferai seulement

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ressouvenir des exemples; que vous-même rapportez dans votre livre, de papes et d’empereurs que des hérétiques ont surpris effectivement. Car vous dites qu’Apollinaire surprit le pape Damase, de même que Célestius surprit Zozime. Vous dites encore qu’un nommé Athanase trompa l’empereur Héraclius, et le porta à persécuter les catholiques, et qu’enfin Sergius obtint d’Honorius ce décret qui fut brûlé au 6° concile, en faisant , dites-vous, le bon valet auprès de ce pape .

Il est donc constant par vous-même que ceux, mon Père, qui en usent ainsi auprès des rois et des papes, les engagent quelquefois artificieusement à persécuter ceux qui défendent la vérité de la foi en pensant persécuter des hérésies. Et de là vient que les papes, qui n’ont rien tant en horreur que ces surprises, ont fait d’une lettre d’Alexandre III une loi ecclésiastique, insérée dans le droit canonique, pour permettre de suspendre l’exécution de leurs bulles et de leurs décrets, quand on croit qu’ils ont été trompés. « Si quelquefois, dit ce pape à l’archevêque de Raven- « nés, nous envoyons à votre fraternité des décrets qui a choquent vos sentiments, ne vous en inquiétez pas. Car (c ou vous les exécuterez avec révérence, ou vous nous man- « derez la raison que vous croyez avoir de ne le pas faire, « parce que nous trouverons bon que vous n’exécutiez pas « un décret qu’on aurait tiré de nous par surprise et par « artifice ». C’est ainsi qu’agissent les papes qui ne cherchent qu’à éclaircir les différends des chrétiens, et non pas à suivre, la passion de ceux qui veulent y jeter le trouble. Ils n’usent pas de domination, comme disent Saint Pierre et Saint Paul après Jésus-Christ ; mais l’esprit qui paraît en toute leur conduite est celui de paix et de vérité, ce qui fait qu’ils mettent ordinairement dans leurs lettres cette clause, qui est sous-entendue en toutes : Si ita est , si preces veritate

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nitantur ( si la chose est comme on nous la fait entendre, si les faits sont véritables). D’où il se voit que, puisque les papes ne donnent de force à leurs bulles qu’à mesure qu’elles sont appuyées sur des faits véritables, ce ne sont pas les bulles seules qui prouvent la vérité des faits ; mais qu’au contraire, selon les canonistes mêmes, c’est la vérité des faits qui rend les bulles recevables. '

D’où apprendrons-nous donc la vérité des faits? Ce sera des yeux, mon Père, qui en sont les légitimes juges, comme la raison l’est des choses naturelles et intelligibles, et la foi, des choses surnaturelles et révélées. Car, puisque vous m’y obligez, mon Père, je vous dirai que, selon les sentiments de deux des plus grands docteurs de l’Église, saint Augustin et saint Thomas, ces trois principes de nos connaissances1 ont chacun leurs objets séparés et leur certitude dans cette étendue. Et, comme Dieu a voulu se servir de l’entremise des sens pour donner entrée à la foi, fides ex auditu, tant s’en faut que la foi détruise la certitude des sens ; que ce serait, au contraire, détruire la foi que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens. C’est pourquoi Saint Thomas remarque expressément que Dieu a voulu que les accidents sensibles subsistassent dans l’Eucharistie, afin que les sens, qui ne jugent que de ces accidents, ne fussent pas trompés : Ut sensus a deceptione reddantur immunes .

Concluons donc de là que, quelque proposition qu’on nous présente à examiner, il en faut d’abord reconnaître la nature, pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S’il s’agit d’une chose surnaturelle, nous n’en jugerons ni par les sens, ni par la raison, mais par l’Écriture et par les décisions de l’Église. S’il s’agit d’une

1. Les éditions postérieures à l’in-40 ajoutent, après connaissances : « les sens, la raison et la foi d.

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proposition non révélée et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le propre juge ; et, s’il s’agit enfin d’un point de fait, nous en croirons les sens, auxquels il appartient naturellement d’en connaître.

Cette règle est si générale que, selon Saint Augustin et Saint Thomas, quand l’Écriture même nous présente quelque passage dont le premier 'sens littéral se trouve contraire à ce que les sens ou la raison reconnaissent avec certitude, il ne faut pas entreprendre de les désavouer en cette rencontre pour les soumettre à l’autorité de ce sens apparent de l’Écriture, mais il faut interpréter l’Écriture, et y chercher un autre sens qui s’accorde avec cette vérité sensible, parce que, la parole de Dieu étant infaillible dans les faits mêmes, et le rapport des sens et de la raison agissant dans leur étendue étant certains aussi, il faut que ces deux vérités s’accordent ; et comme l’Écriture se peut interpréter en différentes manières, au lieu que le rapport des sens est unique, on doit en ces matières prendre pour la véritable interprétation de l’Écriture celle qui convient au rapport fidèle des sens. « Il faut, dit Saint Thomas, lrep., q. 68, a. 1, « observer deux choses selon Saint Augustin : Tune, que « l’Écriture a toujours un sens véritable ; l’autre, que, « comme elle peut recevoir plusieurs sens, quand on en « trouve un que la raison convainc certainement de faus- « seté, il ne faut pas s’obstiner à dire que c’en soit le sens « naturel, mais en chercher un autre qui s’y accorde ».

C’est ce qu’il explique par l’exemple du passage de la genèse où il est écrit que Dieu créa deux grands luminaires , le soleil et la lune , et aussi les étoiles : par où l’Écriture semble dire que la lune est plus grande que toutes les étoiles ; mais, parce qu’il est constant par des démonstrations indubitables que cela est faux, on ne doit pas, dit ce saint, s’opiniâtrer à défendre ce sens littéral, mais il faut en

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chercher un autre conforme à cette vérité de fait, comme en disant que « le mot de grand luminaire ne marque que <t la grandeur de la lumière de la lune à notre égard, et non « pas la grandeur de son corps en lui-même ».

Que si Ton voulait en user autrement, ce ne serait pas rendre l’Écriture vénérable, mais ce serait au contraire l’exposer au mépris des infidèles, « parce, oomme dit « Saint Augu&tîn, que, quand ils auraient connu que nous « croyons dans l’Écriture des choses qu’ils savent parfaite- « ment être fausses, ils se riraient de notre crédulité dans « les autres choses qui sont plus cachées, comme la résur- « rection des morts et la vie éternelle ». Et ainsi, ajoute Saint Thomas, « ce serait leur rendre notre religion méprisa- « ble, et même leur en fermer l’entrée ».

Et ce serait aussi, mon Père, le moyen d’en former l’entrée aux hérétiques, et de leur rendre l’autorité du pape méprisable, que de refuser de tenir pour catholiques ceux qui ne croiraient pas que des paroles sont dans un livre où elles ne s q trouvent point, parce qu’un pape l’aurait déclaré par surprise : car ce n’est que l’examen d’un livre qui peut faire savoir que des paroles y sont. Les choses de fait ne se prouvent que par les sens. Si ce que yous soute nez est véritable, montrez-le, sinon ne sollicitez personne pour le faire croire : ce serait inutilement. Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de fait, non plus que le changer : car il n’y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas.

C’est en vain, par exemple, que des religieux de Ratisbonne obtinrent du pape Saint Léon IX un décret solennel par lequel il déclara que le corps de Saint Denis, premier évêque de Paris, qu’on tient communément être l’Aréopagite, avait été enlevé de France et porté dans l’église de leur monastère. Cela n’empêche pas que le corps de ce saint n’ait tou-

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jours été et ne soit encore dans la célèbre abbaye qui porte son nom, dans laquelle vous auriez peine à faire recevoir cette bulle, quoique ce Pape y témoigne avoir examiné la chose « avec toute la diligence possible, diligentissime, et avec le contt seil de plusieurs évêques et prélats: de sorte qu’il oblige étroi- « tement tous les Français, districte præcipientes , de reoon- « naître et de confesser qu’ils n’ont plus ces saintes reli- « ques ». Et néanmoins les Français, qui savaient la fausseté de ce fait par leurs propres yeux, et qui, ayant ouvert la châsse, y trouvèrent toutes ces reliques entières, comme le témoignent les historiens de ce temps-là, crureht alors, comme on l’a toujours cru depuis, le contraire de ce que ce saint Pape leur avait enjoint de croire, sachant bien que même les saints et les prophètes sont sujets à être surpris.

Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée ce décret de Rome qui condamnait son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne . sera pas cela qui prouvera ' qu’elle demeure en repos, et, si l’on avait des observations constantes qui prouvassent que c’est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l’empêcheraient pas de tourner, et ne s’empêcheraient pas de tourner aussi avec elle. Ne vous imaginez pas, de même, que les lettres du pape Zacharie pour l’excommunication de Saint Virgile, sur ce qu’il tenait qu’il y avait des antipodes, aient anéanti ce nouveau monde, et qu’encore qu’il eût déclaré que cette opinion était une erreur bien dangereuse, le roi d’Espagne ne se soit pas bien trouvé d’en avoir plutôt cru Christophe Colomb, qui en venait, que le jugement de ce pape qui n’y avait pas été, et que l’Église n’en ait pas reçu un grand avantage, puisque cela a procuré la connaissance de l’Évangile à tant de peuples qui fissent péris dans leur infidélité.

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Vous voyez donc, mon Père, quelle est la nature des choses de fait, et par quels principes on en doit juger : d’où il est aisé de conclure sur notre sujet que, si les cinq propositions ne sont point de Jansénius, il est impossible qu’elles en aient été extraites, et que le seul moyen d’en bien juger et d’en persuader le monde est d’examiner ce livre en une conférence réglée, comme on vous le demande depuis si longtemps. Jusque-là vous n’avez aucun droit d’appeler vos adversaires opiniâtres, car ils seront sans blâme sur ce point de fait, comme ils sont sans erreurs sur les points de foi, catholiques sur le droit, raisonnables sur le fait, et innocents en l’un et en l’autre.

Qui ne s’étonnera donc, mon Père, en voyant d’un côté une justification si pleine, de voir de l’autre des accusations si violentes ? Qui penserait qu’il n’est question entre vous que d’un fait de nulle importance, qu’on veut faire croire sans le montrer? Et qui oserait s’imaginer qu’on fit par toute l’Église tant de bruit pour rien, pro nihüo) mon Père, comme le dit Saint Bernard ? Mais c’est cela même qui est le principal artifice de votre conduite, de faire croire qu’il y va de tout en une affaire qui n’est de rien, et de donner à entendre aux personnes puissantes qui vous écoutent qu’il s’agit dans vos disputes des erreurs les plus pernicieuses de Calvin et des .principes les plus importants de la foi, afin que, dans cette persuasion^ ils emploient tout leur zèle et toute leur autorité contre ceux que vous combattez, comme si le salut de la religion catholique en dépendait ; au lieu que, s’ils venaient à connaître qu’il n’est question que de oe petit point de fait, ils n’en seraient nullement touchés, et ils auraient au contraire bien du regret d’avoir fait tant d’efforts pour suivre vos passions particulières en une affaire qui n’est d’aucune conséquence pour l’Église.

Car enfin, pour prendre les choses au pis, quand mena**

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il serait véritable que Jansénius aurait tenu ces propositions, quel malheur arriverait-il de ce que quelques personnes en douteraient pourvu qu’ils les détestent, comme ils le font publiquement ?N’est-ce-pas assez qu’elles soient condamnées par tout le monde sans exception, au sens même où vous avez expliqué que vous voulez qu’on les condamne ? En seraient-elles plus censurées quand on dirait que Jansénius les a tenues? A quoi servirait donc d’exiger cette reconnaissance, sinon à décrier un docteur et un évêque qui est mort dans la communion de l’Église ? Je ne vois pas que ce soit là un si grand bien, qu’il faille l’acheter par tant de troubles. Quel intérêt y a l’État, le Pape, les évêques, les docteurs et toute l’Église ? Cela ne les touche en aucune sorte, mon Père, et il n’y a que. votre seule Société qui recevrait véritablement quelque plaisir de cette diffamation d’un auteur qui vous a fait quelque tort. Cependant tout se remue, parce que vous faites entendre que tout est menacé. C’est la cause secrète qui donne le branle à tous ces grands mouvements, qui cesseraient aussitôt qu’on aurait su le véritable état de vos disputes; et c’est pourquoi, comme le repos de l’Église dépend de cet éclaircissement, il était d’une extrême importance de le donner, afin que, tous vos déguisements étant découverts, il paraisse à tout le monde que vos accusations sont sans fondement, vos adversaires sans erreur, et l’Église sans hérésie.

Voilà, mon Père, le bien que j’ai eu pour objet de procurer, qui me semble si considérable pour toute la religion que j’ai de la peine à comprendre comment ceux à qui vous donnez tant de sujet de parler peuvent demeurer dans le silence. Quand les injures que vous leur faites ne les toucheraient pas, celles que l’Église souffre devraient, ce me semble, les porter à s’en plaindre, outre que je doute que les ecclésiastiques puissent abandonner leur réputation à la

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calomnie, surtout en matière de foi. Cependant ils vous laissent dire tout ce qu’il vous plaît, de sorte que, sans l'occasion que vous m’en avez donnée par hasard, peutêtre que rien ne se serait opposé aux impressions scandaleuses que vous semez de tous côtés. Ainsi leur patience m’étonne, et d’autant plus qu’elle ne peut m’être suspecte ni de timidité ni d’impuissance, sachant bien qu’ils ne manquent ni de raisons pour leur justification ni de zèle pour la vérité. Je les vois néanmoins si religieux à se taire que je crains qu’il n’y ait en cela de l’excès. Pour moi, mon Père, je ne crois pas le pouvoir faire. Laissez l’Église en paix, et je vous y laisserai de bon cœur ; mais pendant que vous ne travaillerez qu’à y entretenir le trouble, ne doutez pas qu’il ne se trouve des enfants de la paix qui se croiront obligés d’employer tous leurs efforts pour y conserver la tranquillité.

Nous n’avons pas à donner ici, comme étant une dix-neuvième Provinciale, la Lettre d'un Avocat au Parlement à un de ses amis touchant l’inquisition qu’on veut établir en France à l’occasion de la nouvelle bulle du pape Alexandre VII, cette lettre n’étant certainement pas de Pascal.

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