CHAPITRE PREMIER
On a comparé les proxènes grecs à nos consuls, à nos agents consulaires. Il y a évidemment quelque analogie dans les fonctions; le nom ancien est môme resté avec ce sens dans la langue grecque moderne. Mais le principe des deux institutions diffère essentiellement. Elles appartiennent à des civilisations tout à fait étrangères l'une à l'autre. Elles ne sont pas nées des mêmes idées et ne répondent pas aux mêmes besoins. On peut dire qu'elles s'excluent. Si les cités grecques ont eu dans les autres villes des proxènes , c'est qu'elles n'y pouvaient avoir ni ambassades régulières , ni représentants officiels.
La vie moderne est tellement complexe, les nations sont si bien solidaires qu'aucun Etat ne saurait aujourd'hui vivre en lui-même et se passer du concours des voisins. Partout la loi protège et souvent favorise l'étranger. Dans chaqueEtat, les autres Etats ont des représentants plus ou moins officiels qui veillent au respect des conventions et de la loi."
Au contraire, les cités grecques étaient jalouses, exclusives comme leurs dieux. Tout citoyen devait considérer un étranger
comme suspect et le traiter en ennemi. Chaque état vivait d'une vie propre, indépendante. Il ne reconnaissait à l'étranger aucun droit. Longtemps la piraterie, le pi îétier ho o-
rable. On massacrait les prisonniers, on détruisait la ville vaincue , on dépouillait, on tuait les naufragés. C'était une guerre de tous les jours et contre tous. Il n'y avait pas, à proprement parler, de droit international, partant pas de représentation régulière de chaque Etat dans les Etats voisins. L'étranger était sans défense, à la merci de tous les caprices et de toutes les cupidités.
Cette guerre de tous avec tous était contre nature. Aussi se développa vite, dans la société grecque , un sentiment de pitié pour les étrangers, d'autant plus fort que l'autre était plus violent. Ainsi naquit l'hospitalité privée, qui tient une si grande place dans les oèmes homériques. L'étranger restait un ennemi ; mais l'hôte devenait un ami , un protégé que l'on comblait de bienfaits-, à charge de revanche. Tous purent jouir, dans une certaine mesure, de la protection de l'Etat en choisissant parmi les citoyens un protecteur , en entrant pour ainsi dire dans sa clientèle.
D'autre part, il arriva que des villes voisines avaient une origine commune, un culte commun. Celle où se célébrait la fête recevait les délégués des autres (1). Ce fut l'origine de l'hospitalité publique accordée à une cité , c'est-à-dire à quelques citoyens qui la représentaient.
Mais l'amour de la race grecque pour la mer et les longs voyages , les relations commerciales, plus actives de jour en jour, amenèrent dans certaines villes un flot d'étrangers. L'hospitalité privée ne suffit plus , l'hospitalité publique était trop restreinte. Les Etats imaginèrent alors de conclure, comme les individus, des traités d'hospitalité réciproque. Ils accordèrent aux citoyens les plus riches des régions les plus fréquentées, des honneurs et des privilèges pour reconnaître leurs bienfaits , les payer de leurs dépenses et s'assurer leur dévouement. On conciliait ainsi les vieilles institutions, toujours respectées, avec les besoins d'une société nouvelle. L'Etat restait fermé , exclusif à l'égard des autres Etats. Le rapprochement nécessaire entre les villes se fit par quelques individus. Ces personnages étaient toujours riches, puissants, considérés, forts de l'amitié d'une ville étran- , gère. La cité et son hôte gagnaient également à cet échange de
(1) C'est surtout à Delphes qu'on peut étudier cette forme primitive de l'hospitalité publique; voy. liv. IV, ch. v, g I .
bienfaits. Ainsi naquit la proxénie, une des institutions les plus originales de la Grèce ancienne.
Elle reposait sur deux principes :
1° La cité entrait , pour ses relations avec l'autre ville, dans la clientèle de son hôte , qui devenait son patron, son irpo<rraTr(ç (1), comme on disait en Grèce, devant les assemblées politiques , les tribunaux , les dieux, toutes les autorités. Par l'intermédiaire de ses hôtes, qui avaient naturellement, dans leur patrie respective, tous les privilèges du citoyen , chaque Etat pouvait protéger partout ses intérêts diplomatiques, financiers, judiciaires et religieux.
2° En reconnaissance, la cité admettait ses hôtes publics au foyer commun, comme les hôtes privés étaient admis au foyer privé (2). Le proxène recevait divers droits qui variaient d'un pays à l'autre, mais en vertu desquels il était partout plus ou moins assimilé aux citoyens eux-mêmes.
Cette ingénieuse combinaison rendit possible la vie internationale . sans altérer le caractère fondamental de la cité antique. La ville rivale disparaissait derrière le proxène-prostate , comme, dans les relations privées, l'esclave ou le client derrière le patron. Et l'admission des hôtes publics à plusieurs des privilèges des citoyens , n'ébranlait pas plus la cité que la présence d'un hôte privé au repas du soir n'ébranlait la constitution de la famille.
La conception même de la proxénie était d'une merveilleuse souplesse. Cette institution si simple put se prêter aux exigences et aux fantaisies des races et des époques les plus diverses sans que les principes fondamentaux en fussent modifiés. Suivant les temps et les pays, prédomine tel ou tel caractère, diplomatique, commercial, politique, religieux, financier, judiciaire ou simplement honorifique. Mais , sous la variété des apparences, se reconnaissent partout les traits essentiels.
D'après les traditions recueillies par les scoliastes , et qu'on retrouve même dans Tite-Live (3) , la proxénie aurait été consti-
(1) Suidas (au mot 7rp6Çsvo;); Schol. ad Demosthen., 86, 6; Schol. ad Eerod., VI, 57 : « TtfôUvoi • o;. icpotrr&rai ttô/îwv -/.ai ppovx «rcai. » Eustatke, p. 485, 15 : « 6 ûîtô néXec&ç Tivo; -/.atacTa'ui: npot<rcaco6ai tivcô? Sjévcov. » Euslathe, Ad Iliad., IV, 377 : « itpô£evoç ixiv 6 £nro -o'/.ew; f,;'.io[j.Évo; i\ -rj ersî-épa -poîsTaaÔai Çévtov. »
(2) Platon, Legg., p. 642 : «■ "Q \i-it 'A6r,vaïc, oûx olc8' lawç 5tc tuyx<*vei f||tûv v, £<m'a Tîjç tto/ew; oSffoc û|u5v TtpôÇevoç. » Il est inutile de citer les documents de proxénie qui contiennent quelque allusion au foyer commun, à la table commune, aux sacrifices publics; on les compte par centaines; les textes les plus caractéristiques seront indiqués dans les chapitres suivants.
(3) Eustathe, Ad lliad., III, 204; IV, 377. Tite-Live, I, 1.
tuée dès les temps de la guerre de Troie. Tel était le sens de cette peinture de Polygnote, qu'on voyait à Delphes, sous le portique des Pèlerins et qui figurait le Troyen Antenor, le plus ancien proxène légendaire (1). Les poèmes homériques peignent, en effet, une société déjà singulièrement remuante et amie des voyages. Mais on ne doit mentionner que pour mémoire ces fantaisies d'artistes et ces récits de scoliastes un peu trop crédules. L'histoire de la proxénie grecque peut être reconstituée aujourd'hui d'après une très riche série de documents irrécusables. Cette histoire ne commence réellement, pour le critique, qu'à l'époque où apparaissent les documents sur pierre , marbre et bronze, ou les témoignages authentiques des écrivains sérieux , historiens ou orateurs.
Le plus ancien monument athénien de proxénie appartient au milieu du cinquième siècle (2) ; mais on connaît , par Hérodote et les orateurs , des représentants d'Athènes du temps des guerres médiques , par exemple le poète Pindare (3) et le roi de Macédoine, Alexandre le Philhellène (4).
En d'autres régions , les documents nous reportent à une époque bien plus reculée. Tels sont des monuments d'Olympie (5) , de Locride (6), de Pétilia dans la Grande-Grèce (7), de Gorcyre (8) , la dernière de ces inscriptions étant gravée en boustrophédon. Les plus archaïques parmi ces documents ne sont pas postérieurs à la fin du septième siècle. Pausanias affirme , de plus, que dès le temps des guerres de Messénie, Sicyone et les petites villes arcadiennes avaient déjà de nombreux proxènes (9).
L'organisation de l'hospitalité publique , dont le germe existait dès le temps des poèmes homériques, se précise donc durant le cours de ce septième siècle , qui a été si fécond pour l'art et les lettres , et durant lequel le génie des Hellènes a secoué les traditions orientales. La proxénie fut définitivement constituée à cette époque, où les relations internationales s'étendirent par l'inven-
(1) Eustathe, l. c, Pline, H. N. XXXV, 9.
(2) Bull, de corr. hellén., I, 303.
(3) Isocrate, Antidosis, 166 : « wtts xoù 7tp6ijevov 7rouJTa<78ai. »
(4) Hérodote. VIII, 136.
(5) Archxol. Zeitung, XXXV, p. 196.
(6) Rôhl, I. G. antiquissimx, 322.
(8) Rangabé, Anliq. hellén., I, 318.
(9) Pausanias, IV, 14 : « Msauriviwv ôè ôctoiç (xàv ëtu/ov èv Xixuwvi oucrai xoù èv "Apyei 7rpo£eviat xoù rcapà xwv 'Apxàôwv -uaiv. »
tion de la monnaie et de l'écriture. Elle ne pouvait , en effet, se développer librement que dans une société complexe, formée de républiques autonomes , complètement indépendantes l'une de l'autre. Elle prit des formes très variées selon les pays , les races et les temps. Elle suivit les oscillations de l'histoire hellénique, survécut à l'indépendance réelle des cités grecques sous les successeurs d'Alexandre, puis s'effaça peu à peu pour disparaître complètement devant le triomphe des armes romaines.