‹ Les proxénies grequesChapitre 19 sur 69 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Les honneurs publics décernés par les Athéniens étaient fort recherchés de tous les Grecs, surtout la proxénie. Elle mettait le personnage qui l'avait obtenue en rapports suivis et oMiciels avec tous les citoyens d'Athènes : c'était une sorte de décoration perpétuelle, de récompense sans cesse renouvelée. De plus, on joignait souvent à la proxénie, ou l’on accordait à l'étranger déjà proxène, des privilèges importants fort prisés des marchands grecs; et tous les Grecs sont un peu marchands. Aussi, dans toutes les villes fréquentées des Athéniens, on trouvait, à côté des proxènes réguliers, une classe de citoyens, parfois assez nombreuse pour former un parti (1), qui rivalisaient de zèle pour mériter la reconnaissance officielle du peuple athénien. C'étaient des proxènes volonlaires qui aspiraient à être nommés proxènes (2) ; des bienfaiteurs volontaires (3), qui espéraient obtenir au moins la consécration de ce titre et être inscrits avec les rois et les grands hommes sur la liste des bienfaiteurs publics.

Quand un de ces étrangers, dévoués à Athènes, lui avait rendu un service éclatant, le sénat et le peuple le nommaient proxène sans attendre des démarches (4). Mais l'occasion ne se présentait pas toujours ; certains hôtes volontaires trouvaient que la confirmation solennelle de leur titro tardait beaucoup. Alors ils venaient

(1) Les proxènes athéniens de Mitylène (Thucydide, III, 2).

(2?) Par exemple, Pythias de Corcyre (Thucydide, 11, 186).

(3) Par exemple, Eudémos de Platée (C. I. A., IT, 176 : « xai eîvar aûrôv év toiç edepyétais toù ênuou Tüv ’ABnvaiwv). » Evenor d’Argos Amphilochion.(C. I. A. IL, 186 : « Gr” edepyeclav npétevoc éyéveto). n

(4) Exemple : Echembrotos de Cleones (C. I. À., II, 291. Héris de Byzance (äd., II, 414).

78 LES PROXÉNIES GRECQUES.

à Athènes, se présentaient devant le conseil des Cing-Cents ou devant le peuple, exposaient leurs services, formulaient leur demande (1). Plus souvent encore ils tâchaient de gagner quelque orateur influent. Ils l’achetaient au besoin, ne croyant jamais payer trop cher un si grand honneur. Alcibiade, Démosthène et bien d’autres proposèrent souvent des décrets de proxénie : on les accusa, tout comme Démade, de n'avoir pas été toujours désintéressés. Tout citoyen avait d'ailleurs le droit d'intenter à l’auteur du décret une ÿpxpn rapavéuwv. Démade avait fait nommer proxène Euthycrate, le traître qui livra Olynthe à Philippe; Hypéride attaqua le décret (2). Nous avons encore quelques fragments du discours qu’il prononca : « Dans ses considérants, » dit-il, « Démade n’a pas fait valoir les véritables titres d'Euthycrate à la » proxénie. S'il doit être votre proxène, voici les motifs que, moi, » je vous propose d'insérer dans le décret : on l’a nommé proxène, » parce qu'il n’a cessé d'agir et de parler en faveur de Philippe; » parce que, étant hipparque des Olynthiens, il a livré des cava- » liers à Philippe ; parce qu'ensuite il a causé la ruine des Chal- » cidiens; parce qu'après la chute d'Olynthe il a mis lui-même » les prisonniers aux enchères; parce qu'il a combattu Athènes » dans l'affaire du temple de Délos; parce qu'après notre défaite » à Chéronée il n’a ni enseveli nos morts ni racheté nos prison- » niers.» Voilà certes un vigoureux morceau d'une éloquence incisive, qui donne une haute idée des discussions soulevées au Pnyx par les décrets de proxénie,

Qu'on retourne chacun des termes du décret fictif proposé par Hypéride, et l’on aura une idée assez exacte des principaux titres que faisaient valoir les candidats à la proxénie athénienne. L'épigraphie, d’ailleurs, jette beaucoup de lumière sur cette question. Bien des décrets contiennent, il est vrai, des formules vagues et banales, qui recouvrent d'un voile transparent les intrigues du candidat et la corruption de l’orateur. Mais les considérants d'autres décrets renferment des faits précis que l’histoire doit précieusement recueillir.

Les premiers venus ne pouvaient obtenir la proxénie ni même songer à la demander. Il fallait, avant tout, être prodigieusement riche. Le proxène devait recevoir dans sa patrie tous les citoyens

(1) Formule fréquente : « égmplaôar tn Bou mpocuyayelv adrèv npèc Tèv 8%uov. » C. I. A., IT, 40, 186, etc.)

(2) Hypéride (édition Blass, XV, xatè Anuéôou mapavôpev) : « & pèv yap oÙroc elaxexdmixev, oÙx Eyer Tès &An0ste airiac rie mpobeviac.., » etc.

de la ville qui le nommait. Les auteurs grecs ont conservé le souvenir de ce Sicilien qui donna un jour l'hospitalité à cinq cents cavaliers d’une ville voisine (1). Platon nous parle d’un proxène de Sparte à Athènes qui devait abandonner à ses hôtes des maisons entières (2). Bien peu d'hommes dans chaque cité pouvaient affronter de telles dépenses. Il fallait, de plus, être citoyen dans la ville où l’on demeurait, citoyen jouissant de tous ses droits, considéré, influent, capable de bien remplir toutes les fonctions de la rpootucix. Quand les Athéniens nommaient un proxène, ils avaient presque toujours quelque arrière-pensée politique.

C'étaient là des titres négatifs à la proxénie ; sans eux, on ne pouvait songer seulement à la briguer. Pour avoir chance de l'obtenir, on devait avoir rendu aux Athéniens, aux individus ou à l'Etat, des services positifs.

Les services rendus aux individus étaient les moins importants. On les trouve exprimés dans les considérants des décrets par des formules banales : « parce qu'il traite bien les envoyés et les » Citoyens d'Athènes qui arrivent dans sa ville, parce qu'il leur » continue ses bienfaits passés; parce que c’est un homme bien » disposé pour le peuple athénien, et maintenant et dans le » passé... ; parce qu'il est prêt à faire aux Athéniens tout le bien » qu’il peut...; à cause de sa bienveillance et de sa générosité pour » los Athéniens... (3); » et beaucoup d’autres formules de ee genre, qui ne prouvent rien. Recevoir les Athéniens dans sa maison, leur être utile en toute circonstance, était le premier devoir de quiconque voulait devenir l'hôte public attitré d'Athènes.

On faisait valoir la durée de cette bienveillance témoignée aux Athéniens : c'était un gage pour l'avenir (4). On insistait sur les mérites de ses ancêtres; on prouvait que l'on avait hérité deleurs dispositions (5). On exploitait les idées reçues, sur la solidarité des familles. Un citoyen de Trézène, croyant avoir droit à une

(1) Diodore de Sicile, XIII, 83. Athénée, I, 5.

(2 Platon, p. 314-315 (Protagoras).

(3) C. I. À., I, 45 : « &te ed xoust AGnvalous xai lôlg nai ônuoalg Tèv äapixvoÿpevov xai vüv xal év ti xpéobev yo6vwy. » ’AOnvatov, VE, 136 : « &perc Evexe nai ebvolas %e Éxev Btatehet. » C. I. À., IE, 36 : « Bt éotiv &vñp &yabds nepi Tèv Sfuov tôv *AGnvalwv wa vov xai dv T@ xpédbev ypéve. » Id., 11, 37 : « xai rp6ôupos noteïv Gt: Güvatar &yabdv. » Id., IT, 170 : « apers Evexa ua edvolac Thic ec TÔv dñuov rdv ’Alnvalov. »

(4) "Aôfivarov, VI, 136 : « Éxewv Guxrshet. »

(5) €. I. À., II, 40 : « of rpéyovos aüroÿ... »

récompense publique, demande une audience au sénat d'Athènes ; là il rappelle que Trézène et Athènes ont une origine commune, que ses ancêtres ont de temps immémorial été les amis d'Athènes, que lui-même a tout fait pour elle, qu’il transmettra ses sentiments à ses descendants, qu'il attend son salaire (1). Parfois même le décret qui confère la proxénie mentionne uniquement les services des ancêtres (2). Souvent les Athéniens escomptent l’avenir ; ils inscrivent, dans l'acte de nomination, que le nouveau proxène s’est engagé formellement à travailler pour Athènes (3).

Mais c'étaient là des titres bien généraux; on les faisait valoir surtout quand on n’en avait pas d'autres. Les considérants des décrets sont souvent plus précis et contiennent des faits.

On accordait parfois la proxénie sur le rapport d'ambassadeurs athéniens. C’est le cas pour le Lacédémonien Coræbos, nommé en 372 (4). Un probouleuma, de 352, propose d’élire hôtes publics deux citoyens d’une ville inconnue; le même acte règle l’indemnité de route due aux ambassadeurs d'Athènes et do sos alliés : ce sont évidemment les ambassadeurs qui ont parlé dans le sénat en faveur des deux étrangers (5).

Quelquefois le décret de proxénie était motivé par une démarche collective ou une pétition de citoyens athénicens. C'est ce qui arriva à la fin du quatrième siècle pour un Phénicien de Sidon, Apollonidés, fils de Demetrios. La corporation des marchands et celle des armateurs, qu'il accueillait fort bien , prirent l'initiative et soutinrent sa candidature auprès du peuple avec un plein succès (6).

On choisissait volontiers les étrangers distingués que le hasard des guerres avait amenés à Athènes comme otages et qui avaient su conquérir les sympathies du peuple. En 408, Alcibiade s'empara de la ville de Sélymbrie et lui imposa un traité de paix et

(1) Aôfvarov, V, 522 : a éneô npédodov rommaauevos xpès Tv Boukñv "Ovadoç éppaviter Géri xai xoivÿ 6 Onuos à Tpoënvlwv olxeïos dv Toù Ofuou Toù ?’Aônvalwv &v mäat vois xœupois Tois YEYEVNLÉVOL Tepi Tv mov Thv ebvoruv énodébeixtas, xai 184 oi Tehesiou rpôyovor no}làç xai meyélac rapéoynvtar ypelas v toïc &vayxarotétos xatpotc…. xa aÜTÔ Éyyévoss GepÜdatev Bebaiav nai &AnDivhv Tv Ebüvorav.…. n

(3) C. I. A., Il, 170: « xai eiç tov Roindv ypévov émayyékhetar ournynoetv ’Afnvate xal motfoery ’ABnvalouc &yaBdv ôte &v Süvnrar xal aÜTdv xai TÔv natépa aÙroÿ. » — "AGfvarov, VI, p. 135.

(4) C. I. À., Il, 50.

d'alliance. Rentré à Athènes, il fit-approuver le traité par l'assemblée du peuple. Nous avons le décret ; à la fin, on lit un amendement d’Alcibiade lui-même ; en vertu de cet amendement, l’otage Apollodoros, fils d'Empedos, est mis en liberté, et obtient la proxénie qu'avait déjà eue son père (1).

Tout service important était considéré comme un titre sérieux (2). Au temps de l'expédition de Sicile, Epikerdès de Cyrène denna cent mines aux Athéniens prisonniers en Sicile: On a trouvé récemment deux fragments du décret rédigé en son honneur (3). Cent mines étaient un cadeau peu considérable. Mais on tint compte des circonstances; on récompensa surtout l'intention, comme le remarque Démosihène (4). Epikerdès obtint la proxénie. La confiance des Athéniens était bien placée ; à la fin de la guerre, les finances d'Athènes étant épuisées, Epikerdés, qui n'était pas riche, donna encore un talent d'argent (5). En 369, Pythodoros de Délos, un excellent comptable, mérita la proxénie par son opiuiâtreté à défendre le trésor, à faire rentrer les sommes dues au dieu (6). En 229, le peuple athénien, jugeant nécessaire de fortifier le port de Zea, fit appel à Ja générosité privée. Un étranger rivalisa de zèle avec les plus riches citoyens, fit exécuter presque tous les travaux à ses frais et reçut en échange le titre de proxène (7).

Racheter les prisonniers (8), enterrer les morts athéniens (9), faire à propos des cadeaux au Trésor, étaient de bons moyens de parvenir à cet honneur. Mais le plus sûr était encore de rendre aux Athéniens quelque service purement politique (à oumpépovra té éfuw) (10). Nous ne savons si Pythias , le chef audacieux de la démocratie à Corcyre qui affichait si hautement son affection pour Athènes, fut jamais proxène : mais il s’y prenait bien pour le de-

(D) C. I. À., I, Supplément, 61°.

(2) C. I. À., II, 208 : « &xeç xaù ol Ados &navres puotipüvrar nepl tèv ëfuov rèv ’Abnvalwv, elBôtes &ti épitacs noïnbovrar Elus tv ebepysaidiv. »

(3) C. I. À., IL, 85. ’AGfvarov, VI, p. 480.

(4) Contre Leptine, 41.

(5) Ibid,, 42.

(6) Bull. de corr. hell., III, p. 474.

(8) C. I. À., II, 193, Eurylochos de Cydon, en Crète : « xai xodobc *Aünvalev Avtpoaäuevos x Koñtine &néorae vois éautoÿ ävalouaotv xai œlrios éyévero to cubvar x Tv moeulov etc tAv lola... »

(3) Hypéride (éd. Blass., 15), parlant d'Euthycrate, candidat à la proxénie : u oÙte Édaÿe Tv Tebveutoy riväc….. »

76 LES PROXÉNIES GRECQUES.

venir (1). Ce fut la récompense d'Archebios et d'Heraclide qui, en livrant Byzance à Thrasybule, rendirent les Athéniens maîtres de l'Hellespont et du Bosphore, en 390, et leur permirent d'y rétablir l'impôt du dixième sur le transit (2). Phanocritos de Parium annonça aux stratèges athéniens l’arrivée d’une flotte ennemie ; si on eût voulu suivre son conseil, tous les vaisseaux étaient surpris et détruits (3). De même, en 355, un certain Philiscos signala aux Athéniens l'approche de l’escadre byzantine (4). Vers la même époque, Lacharès d’Apollonie envoya du secours à la ville de Methone que les Athéniens défendaient contre Philippe (5). Apelles de Byzance secondait de tous ses efforts les stratèges athéniens (6). Nymphodore d’Abdère avait beaucoup de crédit auprès de son beau-frère le roi Sitalcès (7). Un personnage inconnu défendait chaudement les intérêts d'Athènes auprès de Philippe IT, roi de Macédoine (8). Lycidas, affranchi de Chabrias, devenu chef de mercenaires en Thrace, était puissant dans la région (9). À tous ces personnages, bienfaiteurs d'Athènes, le peuple accorda la proxénie. Plus tard encore, vers 200, pendant la guerre contre Philippe V, une flotte de Byzance vint au secours d'Athènes; le peuple reconnaissant donna aux officiers divers honneurs, à l'amiral la proxénie (10).

Il est un dernier bienfait auquel les Athéniens étaient plus sensibles encore. A ceux qui veillaient sur l’approvisionnement du marché d'Athènes, on ne savait rien refuser. On combla d'honneurs et de privilèges les princes du Bosphore-Cimmérien (11), possesseurs d’un des plus riches greniers du monde, et les princes thraces, qui auraient pu, à un moment donné, arrêter les convois de blé (12). Au quatrième siècle, deux Tyriens, sans autre titre à la reconnaissance des Athéniens, obtinrent la proxé-

(1) Thucydide, III, 70.

(2) Démosthène, contre Leptine, 60 : « npoëeviav, edbepyeclav, &rélesav révrwv... »

(5) C. I. AÀ., 11, 70.

(6) C. I. AÀ., II, 119.

(7) Thucydide, II, 29.

(9) Démosthène, contre Leptine, 132.

(11) Démosthène, contre Leptine, 30 et suiv. — Cf. ’Afñvatov, VI, 152, le long décret en faveur des fils de Leucon.

(12) Cf. les textes cités plus loin (chapitre VI), sur l’usage, politique que les ‘Athéniens ont fait de la proxénie en Thrace.

nie en échange d’une promessse formelle d'envoyer régulièrement du blé à Athènes (1). De 330 à 326, pendant cinq ans, une terrible disette désola l’Attique : toute une série de décrets, malheureusement fort mutilés, récompensèrent les étrangers qui avaient soutenu le marché athénien (2).

Ainsi donc, l'hospitalité accordée généreusement à tous les citoyens d'Athènes, les bienfaits des ancêtres, la recommandation des ambassadeurs athéniens, le rachat des prisonniers, l’ensevelissement des morts, l’empressement à saisir toutes les occasions d’être utile à Athènes, surtout les services politiques, l'envoi des cargaisons de blé : tels étaient les principaux titres que faisaient valoir dans le sénat ou l'assemblée du peuple les candidats à la proxénie. Le succès n’était pas douteux quand un orateur pouvait dire de son client, comme Démade dans un décret rédigé par Jui (3) : « A l'exemple de son père, il n’a cessé de prouver ses » bonnes dispositions envers le peuple athénien, de rendre ser- » vice à tous les ambassadeurs et à tous les citoyens qui arri- » vaient là-bas... ; il a protégé ceux des Athéniens qui faisaient » la guerre en Asie; après la bataille du Granique, il en a sauvé, » racheté, renvoyé beaucoup à Athènes...; au temps dela disette, » il vous a expédié tant de médimnes de blé; il n’a cessé de cher- » cher à vous plaire. »

(2) C. I. A., 11, 195 et suivants.

Page 1