‹ Les proxénies grequesChapitre 22 sur 69 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE LA PROXÉNIE ATHÉNIENNE CONSIDÉRÉE COMME UN HONNEUR ET UNE RÉCOMPENSE.

Les proxènes étaient à la fois étrangers, hôtes et représentants d'Athènes. Comme étrangers, ils n'avaient aucun droit; la loi athénienne les traitait en ennemis. Comme hôtes, ils étaient honorés par l'Etat. Comme représentants de la ville, ils avaient envers elle des devoirs précis et jouissaient, en retour, de certains avantages. Un chapitre fort intéressant de la législation athénienne est la série des décrets rendus pour soustraire une partie des étrangers à la condition fâcheuse où les réduisait la loi.

Pour bien connaître la proxénie athénienne, il faut l’étudier sous deux aspects différents : montrer, d'une part, les honneurs, les privilèges des hôtes publics, leur condition légale dans l'Etat ; d'autre part, leurs devoirs envers Athènes, leurs fonctions régulières, leurs services extraordinaires, et la façon dont on les payait de leur zèle.

Il importe de distinguer nettement les honneurs et privilèges inhérents à la proxénie de ceux qu'on accordait souvent en sus de la proxénie.

On à admis jusqu'ici que les divers hôtes publics d'un Etat obtenaient, à peu près, les mêmes avantages. Cela n’est vrai pour Athènes qu'en un sens. Tous les proxènes athéniens avaient droit, de par leur titre même , à certaines faveurs fixées par les législateurs. D'ordinaire on ne mentionnait même pas les faveurs de cette catégorie. Le décret ordonnait simplement d'appliquer la loi. C'est le sens de ces formules si fréquentes : « xal elver œüroïç xa@érep vole koi xpobévors (1)... elvar S'abrèv mpéfevor xuôdrep dXouç npoEévous (2). »

(1) C. I. À., IT, 423, etc.

(2) Id., II, 380, etc.

92 LES PROXÉNIES GRECQUES.

Mais c'était là un minimum. Et quoique Athènes n'ait jamais prodigué les privilèges importants , le peuple joignait souvent quelque honneur, quelque avantage aux honneurs et avantages prévus par la loi. Ici il n’y avait plus de règle. Certains proxènes étaient beaucoup plus favorisés que d’autres. Le peuple n’écoutait que son caprice ou 8es intérêts.

$ 1. — Honnneurs et privilèges inhérents à la proxénie.

Cette question semble d’abord insoluble. Les avantages accordés à tous les proxènes sont précisément ceux qui ne sont énumérés nulle part. Les décrets ne désignent que par des termes généraux ces avantages communs à tous les hôtes publics, inscrits dans le code et connus de tous. Pourtant quelques détails, échappés par hasard aux écrivains et aux rédacteurs de décrets, peuvent jeter quelque lumière sur la condition des proxènes athéniens.

Les termes mêmes employés constamment dans les inscriptions (rulx, ouévépurax) (1), prouvent qu'il s’agit moins d'avantages matériels que d’honneurs et de protection. C'était souvent tout ce qu'obtenait le proxène (2). Mais en quoi consistaient ces honneurs, Cette protection ?

Après l’énumération des privilèges particuliers, la plupart des décrets ajoutent que le nouvel hôte public jouira en outre des avantages accordés à tous les proxènes et bienfaiteurs publics. Dans quelques inscriptions, la formule est abrégée; on rappelle simplement que le nouveau proxène a droit à tous les avantages des bienfaiteurs attitrés (3). On en doit conclure que la loi traitait de même proxènes et bienfaiteurs.

Or les considérants d’un décret, trouvé récemment à l’Asclépieion, font connaitre trois clauses de cette loi (4) : |

1° Le sénat et le peuple recevront au Prytanée les bienfaiteurs publics (par conséquent les proxènes) ;

(1) C. I. A., II, 423, etc.

(2) Id., II, 29, 47, etc.

(3) « elvar ë adrèv npéEevoy nai ebspyérnv toù Bfuou toù ’Aünvalwv xal adrèv xai éxyévouc, xai elvar at xaférep tote SXdoux ebepyétaus. » (C. I. A., IT, 186, etc.)

(4) "AGfvarov, VI, 272 : « éneô xal ol vômor rpostétrouaoiv Baouç à ëuoc 6 *Aônvalwv(…….] à xatà yñv À xarà Oélatray [....] &voplwoavrac À Tv lôluv oùclav el Ty xoivhv cwTnplav évras À ebepyétas xai ouuBobdouc &yafobs yevoévouc étéunse [.....] moutavelp émimeletobar adrüiv xai [éyyévev] Tv Bouñv rat tôv Gfov, GB6var ôè xai Ovyatépuv ele Éyéoniy tèv Gfuov npoïxa Bonv &v Bobtntar, ral ele Émavépôwaiv tTOv I6Uov xat’ àElav Exéotou Tüv ebepyernpétuv..… »

20 Le peuple donnera, pour le mariage de leurs filles, une aussi grande dot qu'il le voudra ;

30 En cas de malheur, il viendra à leur aide en proportion de leurs bienfaits.

Aucun texte ne nous permet de vérifier si le second article de cette loi fut toujours bien exécuté. Mais les autres s'accordent à merveille avec les faits connus.

A moins de circonstances pawiculières, tout acte du peuple athénien ayant pour objet de conférer la proxénie ou quelque récompense à un proxène était suivi d’une invitation officielle à un repas du Prytanée. Il était naturel que les hôtes publics fussent conviés, une fois au moins, à la table commune des prytanes (1). Les exceptions sont fort rares et s'expliquent par un fait très simple : le personnage n'était pas à Athènes. Ce fut le cas pour le médecin Evénor (2), pour les frères du Thasien Eurypylos, qui était seul venu à Athènes pour demander une nouvelle stèle de famille (3). Quand, en 407, Alcibiade fit nommer proxènes deux citoyens de Sélymbrie, un seul fut convié au Prytanée par le décret; l’autre l'était déjà comme ambassadeur (4). Presque toujours, l'invitation est pour le lendemain ; une fois cependant pour le troisième jour : on célébrait sans doute quelque fête ou l’on voulait laisser à l'invité le temps d'arriver de Délos (5). Quand le roi de Sidon obtint le titre d'hôte public, il était en Phénicie : c'est son envoyé qui le représenta près du foyer de la cité (6).

Le troisième article de la loi mettait la vie et les biens du proxène sous la protection des Athéniens. Il lui assurait leur appui en toute circonstance, même des secours en argent. Un certain Pisithidès, de Délos, partisan résolu des Athéniens, menacé par sou propre fils et poursuivi par des assassins, s'enfuit à Athènes. Le peuple déclara ennemis publics l'homme qui attenterait à la vie de l’exilé et la ville qui donnerait asile au meur- trier. Pisithidès reçut le droit de cité. Pour lui donner les moyens de vivre jusqu’à son retour à Délos, on lui vota un traitement

(1) Cicéron, De orat., 1, 54, 232 : « Victus quotidianus in Prytaneo, qui honos apud Græcos maximus babebatur. »

(3) Jd., IL, 3.

(4) Id., L, Supplément, 61°.

(5) Bull. de corr. hellén., III, 474.

94 LES PROXÉNIES GRECQUES.

d’une drachme par jour, payable à chaque prytanie (1). On prévoyait le cas où Pisithidès resterait à Athènes des années. Il 8e souciait peu de quitter Athènes, où on l’accueillait si bien, pour Délos où on voulait le tuer.

Le peuple promettait à tous ses proxènes l’acpéhsx. Il s'engageait à les épargner en cas de guerre avec leur patrie. Bien plus, il les défendait envers et contre tous. Démosthène nous a conservé la formule qu’on lisait dans beaucoup de décrets honorifiques : « Vous le voyez, Athéniens, tous sont rédigés dans les » mêmes termes : Le meurtre commis sur sa personno sera puni » de la même manière que le meurtre commis sur un Athé- » nion (2). » Dans plusieurs décrets, le peuple menace de sa vengeance quiconque aura porté la main sur le proxène (3). Des faits nombreux nous apprennent comment les Athénicns entendaient cette protection : « Quiconque tuera Charidème, » disait Aristocrate dans un acte semblable, « pourra être arrêté dans tout le terri- » toire de la confédération athénienne; et quiconque, ville ou » particulier , soustraira le coupable aux poursuites, sera retran- » ché de la confédération (4). » Démosthène, tout en combattant ce décret, avoue que le peuple en a voté beaucoup de semblables. Il était aussi dangereux de faire tort à un proxène qu'à un citoyen. Ergoclès, général athénien qui commandait dans l'Hellespont , fut condamné à mort pour injures graves envers des hôtes publics et des citoyens (5). Le Cypriote Héraclide, proxène athénien , faisant voile vers l’Attique où il portait une cargaison de blé, avait été poursuivi par des gens d’'Héraclée du Pont, qui lui prirent ses voiles : les Athéniens envoyèrent aussitôt une ambassade à Héraclée demander satisfaction (6). Un proxène d'Athènes à Carystos étant tombé entre les mains de Philippe, on envoya trois ambassadeurs pour le réclamer (7). Les fouilles de l’Asclépieion ont révélé un fait plus caractéristique encore. En 364, les habitants de Iulis, dans l’île de Céos, s'étant révoltés contre Athènes, massacrèrent plusieurs de ses partisans, parmi eux le proxène. Le conseil des Cinq-Cents ne prit pas le temps d'in-

(1) AOAvaæsov, V, 179.

(2) Démosthène, contre Aristocrate, 89.

(3) C. I. À., I, Supplément, 116°.

(4) Argument de Libanius, en tête du plaidoyer contre Aristocrate.

(5) Lysias, contre Ergoclés, 1; contre Philocrate, 2.

(6) Mitth. des deutsch. Instit., 1883, p. 211 et suiv.

(T) Halonnése, 38 : a Tôv uèv KapÜatiov, Tèv npéEevoy thç buerépas mékemx, Ürèp où dpuetc Tpeîc npéoBbeic énéphate àratouvrec »

struire le procès ; il prononça aussitôt contre l'assassin la peine de mort; une escadre fut chargée de faire exécuter la sentence (1).

La protection des Athéniens s’étendait à tous les biens du proxène. En 399, Pythophanès, hôte public d'Athènes à Carystos, se plaignit d’être inquiété. Il craignait surtout pour son vaisseau. Les Athéniens le rassurèrent par un décret solennel. Ils se chargèrent de défendre son vaisseau, ses marchandises et tous les biens qu'il possédait dans leur empire (2).

Pour que la protection accordée aux proxènes fût plus efficace, la vigilance plus active et la décision plus prompte, le peuple remettait souvent ses pouvoirs au conseil des Cinq-Cents (3). Plus souvent, il chargeait à la fois le sénat et les stratèges (4), ou le sénat et les prytanes (5), c'est-à-dire la commission permanente du sénat, ou lo sénat, les stratèges et les prytanes (6), de veiller sur les hôtes publics. Parfois même l'appui des magistrats et des assemblées d'Athènes ne semblait pas assez efficace. Des instructions semblables étaient données aux amphictyons de Délos (7), à l'amiral et aux officiers de l’Hellespont (8). Le nom, les magistrats, les lois et les armes d'Athènes assuraient partout à ses proxènes une puissante protection.

Quand ils venaient à Athènes, les proxènes athéniens avaient aussi, comparés à tous les autres étrangers, une situation privilégiée. Suivant le témoignage unanime des auteurs, ils étaient mieux traités que les isotèles. Comme tous les étrangers, ils étaient soumis à la juridiction du polémarque ; mais nous pouvons affirmer qu'ils avaient tous le npécoëoc mpèç rèv nokéuapyov (9). Cette clause était fort importante ; c'était le droit de se présenter seul devant le polémarque. Les proxènes n'étaient pas tenus d’avoir un patron (mpoorérnç), par suite ne payaient ni la taxe des méteques (uerolxov), ni tous ces menus impôts que devaient payer tous les étrangers pour exercer un métier quelconque ou vendre au

(1) AGfvasov. V, 516. Mitth. des deutsch. Instit., II, p. 143 : « &re à Bouln À ’Aünvalwy xatéyvw adtroù Bévatov &roxtelvavros Tôv npéEevov Tèv ’Aünvalwv..….. »

(2) C. I. AÀ., II, addenda, 1°.

(3) Id., II, 39, etc.

(4) Td., II, 44, 124, 209, etc.

(5) Id., II, 186, etc.

(6) Id., II, 40, 119; I, Supplément, 94 et 116".

(T) Bull. de corr. hellén., III, 474.

(S) Id., II, 42, 131 : « xai spécoëov elvar adr mpèc Tèv roképapyoy xaféxep rois &hdots mpokévos. »

96 LES PROXÉNIES GRECQUES.

marché (£ewxa). À une certaine époque, les proxènes avaient le droit de possséder (éyxrnox) ; mais sur ce point la législation athénienne a varié.

A Corcyre et dans d’autres villes, les proxènes recevaient des dons réguliers, une sorte d'indemnité générale ou de traitement. L'exemple le plus curieux est la grande liste des terrains achetés par la cité de Corcyre pour ses proxènes (1). Les Thessaliens et les Ioniens rétribuaient aussi très richement leurs hôtes publics (2). Existait-il quelque chose de semblable à Athènes? Cela est fort possible. Les Athéniens voyageaient beaucoup; les dépenses de leurs proxènes devaient être énormes; rien n'eut été plus naturel que de leur allouer une sorte d’indemnité. Une chose ferait d’ailleurs supposer qu'au titre de proxène athénien était attaché quelque avantage financier. Aux siècles de décadence , à l'époque où les Athéniens se rendirent célèbres par l'intrépidité de leurs flatteries, ils prodiguèrent les louanges, les couronnes , les titres de bienfaiteur et de sauveur, les statues et le droit de cité. Au contraire, ils paraissent avoir nommé alors beaucoup moins de proxènes qu'au temps de ‘leur grandeur. Les décrets de proxénie sont très rares à Athènes pendant le troisième siècle, tandis qu'ils sont nombreux alors à Rhodes, à Délos, à Delphes. Dans l'hypothèse d’indemnités financières données aux hôtes publics d'Athènes, on s'explique bien que le nombre des hôtes ait varié avec le degré de sa puissance, de son commerce et de sa richesse. Mais nous en sommes, sur ce point, réduits aux conjectures. L'épigraphie athénienne n'a révélé encore que des dons irréguliers faits par le peuple à ses proxènes.

$ 2. — Honneurs et privilèges indépendänts de la proxénie.

Outre les avantages garantis par la loi à tous les proxènes, le peuple athénien conférait à ses hôtes publics, souvent des honneurs, parfois même, depuis la fin du cinquième siècle, des privilèges. Mais il importe de remarquer que ces faveurs sont aussi . mentionnées dans de simples décrets honorifiques, et que bien ‘ des hôtes publics ne les obtenaiont pas. Elles servaient à récompenser le dévouement des étrangers, proxènes ou non.

Voici d'abord la liste des honneurs fréquemment accordés aux hôtes :

10 L'évergésie. Un très grand nombre de décrets athéniens don-

(2) Plutarque, Cimon, 14,

nent au proxène le titre de bienfaiteur public. Dans beaucoup d'inscriptions, les deux termes sont même joints si iutimement qu'ils semblent former une expression consacrée. Pourtant l'hôte public n'était pas nécessairement inscrit sur la liste des bienfaiteurs. L'eèspyeolx était un titre distinct, fort souvent conféré à part (1), surtout après l'époque macédonienne. C'était un honneur recherché; Lysias nous apprend que bien des gens donnaient de l’argent pour l'obtenir (2). On peut se demander pourquoi les deux mots modtevos et süspyérns, si souvent unis dans les inscriptions, le sont si rarement dans les auteurs. C’est que l'euepysoia était un simple titre honorifique, une décoration, tandis que la rpoËevix était une véritable fonction. Les historiens, les orateurs parlent simplement de proxènes ; les inscriptions , qui reproduisaient des documents officiels, joignaient à ce nom l'énumération de tous les titres.

2o L’éloge, mentionné dans la plupart des décrets honorifiques (3); c'en était le préambule naturel.

30 La couronne, accordée moins souvent; car c'était une dépense pour le trésor. On répète volontiers que les Athéniens prodiguaient les récompenses de cette sorte; on les trouve, en effet, souvent mentionnées dans les inscriptions. Maïs on semble oublier que ces décrets appartiennent à sept ou huit siècles difré- *rents. Un grand nombre se rapportent au quatrième siècle, à une époque où les Athéniens votaient souvent des honneurs publics pour des raisons toutes politiques. Or il est certain que, même alors, on estimait fort ces distinctions. Les plaidoyers d'Eschine et de Démosthène, le procès de Ctésiphon suffisent à le démontrer. Les couronnes décernées par le peuple étaient proclamées, en général, pendant les grandes fêtes nationales, aux Dionysiaques, aux Panathénées. Parfois, c'était une couronne de feuillage (4) ; plus souvent, une couronne d'or (5), coûtant mille drachmes (6). Plusieurs décrets nomment une commission chargée d’en surveiller l’exécution (7). Quand on voulait couronner un proxène

(1) C. 1. À., (I, 176 : Eudémos de Platées est nommé bienfaiteur. 1bid., 38, 55. Phanocritos de Parium n’était proposé que pour l’évergésie dans le probouleund. Le peuple le choisit pour proxène par un amendement.

(2) Lysias, contre Agoratos, 72.

(3) €. I. À., 1, 4, et la plupart des inscriptions de proxénie.

(4) Id., 11, 380, etc.

(5) 1d., EI, 170, 171, 208.

(6) Id. : « and yuiv Gpayudv. »

(7) Il y avait tout un règlement sur la confection, la distribution, la procla-

98 LES PROXÉNIES GRECQUES.

dans sa ville natale, on en demandait l'autorisation par ambassadeurs (!). Les couronnes proclamées à Athènes étaient consacrées d'office sur l’Acropole , mais au nom du personnage honoré. Les inventaires du Parthénon en mentionnent beaucoup. Dans les circonstances graves, on pouvait les fondre et battre monnaie.

À partir du quatrième siècle, les Athéniens concédèrent aussi à quelques-uns de leurs proxènes des avantages durables, tous fort importants. Ce sont :

10 Le npécodos mpèç nv Bouanv xal rdv duo (2), c’est-à-dire le droit de se présenter seul au conseil des Ginq-Gents ou à l'assemblée du peuple , sans avoir à solliciter une audience, et de parler le premier après les sacrifices (3) pour formuler sa demande (4). Ce privilège était fort recherché à Athènes, où se traitaient tant d'affaires et où la procédure était longue.

2° L'éyurnars oixtas (5), c'est-à-dire le droit de posséder une maison à Athènes. Les loyers coûtaient fort cher. Les métèques ne pouvaient être propriétaires qu'en vertu d’un décret du peuple; c'était une récompense appréciée des étrangers. À une certaine époque, tous les proxènes n'avaient pas l’Éyxrnoux (6); non seulement ce privilège n’est pas mentionné dans plusieurs décrets, mais encore il est parfois accordé par un amendement (7). La législation athénienne à varié sur ce point.

30 L'éyernotc yüce xal oixlaç, le droit de posséder une maison et des” terres. Souvent les proxènes l’obtehaient (8).

&o Des dons en argent ou en terres (ôwpeat). Quand Pindare

mation des couronnes. Il est fait de fréquentes allusions à la loi : « otepéve xatd tôv vémov. » (C. I. A., Il, 282, etc.) Le décret en l’honneur des fils de Leucon (’A6Avarov, VI, 152), fait connaître beaucoup de détails intéressants et complète heureusement les développements de Démosthène et d'Eschine. Egger vient de communiquer, à l'Académie des inscriptions, des fragments d'un mémoire sur Les couronnes chez les Grecs. ‘

(2) Id., I, 91, etc.

(3) « rpotw per va lepà. » (C. I. AÀ., II, 209, etc.)

(4) « npécodov rpècs Tv Boulv xal Tèv Euov éév tou Géwvra. » (C. I. A., Il! A1, etc.)

(5) C. I. À., 42, 70, 209, 380, 433. ’ABfivarov, VI, 136, etc.

(6) Il y a certainement eu, sur ce point, des changements dans la législation athénienne. À une époque, tous les proxènes avaient de droit l'Éyxrnow; on lit, dans un décret (C. 1. A., II, 208) : « xat y#ç xai olxlas Éyxrnoiv aûtoïs xatà vèv véuov. » Mais il n’en fut pas toujours ainsi; les textes cités plus bas ne laissent à cet égard aucun doute.

(6) Id., Il, 44, 68, 91, 131, 170, 171, 208, 282, 414.

fut nommé proxène, on lui fit, en outre, un cadeau de dix mille drachmes (1). En 411, Apollodoros de Mégare, un des meurtriers de Phrynicos, reçut un champ (2); Phanocritos de Parium, pour un service rendu à une flotte athénienne, une somme d'argent (3); un riche étranger qui, vers 229, répara les fortifications de Zéa, un domaine de deux talents (4). Au dire de Lysias, les Athéniens accordaient facilement aux étrangers les dons de cette sorte (5).

5° L'atéhsta, le plus important de tous ces privilèges, celui dont les Athéniens furent toujours le plus avares. Une seule fois (6) est mentionnée dans les inscriptions attiques de proxénie l'atékerx érxévruv, l'exemption des liturgies et de l'siopopt. L'àtéleux ordinaire, concédée moins rarement, paraît avoir compris seulement la dispense des liturgies (7). Il y avait, en effet, des liturgies qui pesaient exclusivement sur les métèques, et ce n'étaient pas les moins lourdes (8). Les Athéniens n’en accordaient pas volontiers l’exemption, car on ne pouvait soulager les métèques qu’au détriment des citoyens. Pour les triérarchies et les contributions de guerre, la loi n’admettait même aucune exception. Bien peu d'hôtes publics obtenaient l’immunité. Le fait avait même donné lieu à une sorte de proverbe : « Autre chose est d'être proxène, » autre chose d'obtenir l'atélie (9). » Démosthène développe souvent la même idée dans le discours contre Leptine : « Ni Lycidas » ni aucun autre proxène ne jouit de l’immunité si elle ne lui a » été expressément donnée par le peuple (10). » Et l'assemblée ne l'accordait pas souvent : « Combien y a-t-il d'étrangers jouissant » de l’atélie? mettons-en dix ; et, par tous les dieux, comme je le » disais tout à l'heure, je ne crois pas qu'il y en ait cinq (11). » Il est probable que Démosthène exagère pour les besoins de sa

(1) Isocrate, Antidosis, 87.

. (2) Lysias, Aréopagitique, 4.

(4) Id., Il, 380. °

(5) Lysias, pour Polystrate, 20.

(6) C. I. A., LI, 144. Les deux proxènes d'Athènes à Byzance qui, en 390, avaient livré leur patrie aux Athéniens , jouissaient aussi, en Attique, de l'àré- Actu névruwv. (Démosthène, contre Leptine, 59.)

(7) Démosthène, contre Leptine, 7, 17.

(8) Ibid., 18.

(9) « SAN’ Étepoy mpôkevoy éat” eivat xai àréherav eupñoôar. » (Dém., contre Lepline, 131.)

(10) Ibid, 133. Ce

(11) Tbid., 21 et suiv. 55%:

100 LES PROXÉNIES GRECQUES.

cause. On peut en conclure du moins que fort peu de métèques et de proxènes avaient alors l'immunité. Nous connaissons quatre personnages qui jouissalent de l’atélie au milieu du quatrième siècle : le prince du Bosphore Leucon (1), Epikerdès de Cyrène (2), et ces deux Byzantins (3) qui avaient livré leur ville à Thrasybule ; ces trois derniers étaient des proxènes. En 355, ils furent menacés de perdre ce privilège. Leptine en demanda la suppression et fit voter sa loi. Les hommes clairvoyants comprirent bien ce qu'avait d'impolitique une telle mesure ; on allait mécontenter des personnages influents, refroidir le zèle des partisans d'Athènes, sans profit sérieux pour le trésor et les citoyens. Ctésippos et Apséphion intentèrent à Leptine une ypxph rapavéuuwv. Démosthène composa le discours. La loi fut condamnée; les accusateurs avaient seulement promis de faire voter une autre loi qui supprimerait les abus. Les trois proxènes conservèrent donc l’atélie. Ce privilège était fort précieux pour les métèques, qu'ils fussent ou non à Athènes : dans le traité de paix imposé à Ghalcis au milieu du cinquième siècle (4), les Athéniens disponsent du tribut les métèques de Chalcis auxquels le peuple athénien avait voté l'atélie. Ce privilège pouvait enfin se transmettre d'un souverain à ses sujets : quand le roi Straton fut nommé proxène, on dispensa du perolxwov, de la chorégie et de l'eicpopa tous les Phéniciens de Sidon qui viendraient commercer à Athènes (5).

60 Le droit de se faire inscrire sur le rôle des citoyens, pour les campagnes et le paiement de l’eiopopd (6).

70 Le droit de cité. Dans beaucoup de villes on joignait à la proxénie le titre de citoyen. Bœckh a soutenu que les Athéniens n'ont jamais accordé les deux titres au même étranger par un même décret. Jusqu'ici l’épigraphie confirme cette thèse. Pourtant deux passages des orateurs sont formels. Hypéride dit, dans son discours contre Démade : « Nous avons fait Alcimaque et » Antipater citoyens et proxènes (7). » Les clauses mêmes du dé-

(1) Démosth., contre Leptine, 29. Cf. ’AGfvarov, VI, 153.

(2) Contre Leptine, 45 et suiv. Cf. C. I. A., II, 85, et ’A6fivarov, VI, 480.

(3) Contre Lertine, 59. . k

(4) C. T. À., I, Supplément, 27° : « xaù el rw Gébotar dr trou Sfuou Toù ’Aënvalov àtéleia. »

(6) Mitth. des deutsch. Instit., 1883, p. 211 et suiv. Stèle du Cypriote Héraclide, proxène athénien, 330-324. « xal atpateüsoôar aûtobs Ta otputelas xal elopépstv tag elopopac ueta ’Aünvalwv. » Cf. C. I. A., If, 176.

(7) « ‘Adxipayov xai ’Avtiratpov ’Aëmvaious na potévouc énomoäueba. » (Hypé-

ride dit. Blass, p. 86.)

cret proposé par Démade confirment le texte d'Hypéride. En effet Démade voulait faire rapporter le décret qui frappait d’atimie Euthycrate d'Olynthe, et le faire nommer hôte public. Or l'atimie était la perte des dfoits civiques ; elle ne pouvait atteindre qu'un citoyen. Donc Euthycrate avait ubtenu auparavant le droit de cité, Démade veut le lui rendre et y joindre la proxénie (1). D’après ce texte, Athènes aurait non seulement, comme bien des Etats, nommé le même étranger proxène et citoyen ; mais elle aurait parfois conféré la proxénie à un étranger qui avait déjà le droit de cité. De nouvelles découvertes épigraphiques pourraient seules trancher la question.

Enfin la protection d'Athènes suivait les proxènes jusque dans : la mort. On a trouvé, au Céramique, le tombeau d'un hôte public athénien. Le peuple l'enterra à ses frais « à cause de sa proxénie et de sa vertu (2). » Une des inscriptions célèbres de Gorcyre est une épitaphe du même genre (3). L'Etat enterrait ses proxènes comme un particulier enterrait ses hôtes morts chez lui (4).

Souvent l'Éyxrna, très rarement l'atésa , le mpécofos npèç tv fou- Av xal tv Suov, des dons en argent, l'inscription sur le rôle des citoyens pour certains impôts , quelquefois peut-être le droit de cité : voilà tous les privilèges particuliers que mentionnent les décrets athéniens de proxénie. On s'étonne de la réserve des Athéniens quand on compare cette liste si courte à l’interminable catalogue des privilèges accordés par d’autres Etats. C'est que les Athéniens, ces maîtres flatteurs, entendaient fort bien leurs intérêts. Ils prodiguèrent parfois les honneurs, mais non les privilèges ruineux pour leur trésor. Aucun de leurs décrets de proxénie ne mentionne en termes formels l’'exemption des droits de douane, d'importation ct d'exportation. Une petite ville de Locride ou d’Arcadie pouvait'sans conséquence se montrer généreuse; la plupart des privilèges qu'elle accordait restaient sans effet: ses hôtes publics usaient rarement de leurs droits. Athènes, le rendez-vous de tous les marchands grecs, n’eût pu sans danger prodiguer les exeinptions d'impôts. Elle avait d’autres intérêts : de là sa réserve relative. Elle donnait moins de privilèges à ses proxènes ; ils n'étaient que plus empressés d'en profiter.

(1) Suidas, au mot Anpéëônc.

(?} « npobeviac &perñ; te yépiv. » (Koumanoudis, Atrix fs Éntypapai Êrt- TouBrot, p. 12.)

(3) Kaibel, Epigrammata græca, n° 179.

(4) Ibid. n° 36, 214. On enterrait de même, aux frais du public, les ambassadeurs morts durant leur mission. (Kaibel, n° 37.)

104 LES PROXÉNIES GRECQUES.

conféré l’isotélie à un proxène. C'eût été donner le moins à qui avait le plus. On ne doit donc pas accepter, jusqu'à plus ample informé, la restitution de Kôühler.

Les proxènes athéniens étaient donc,.de par leur titre même, isotèles. Mais qu'avaient-ils de plus que les isotèles ?

Beaucoup d’entre eux avaient recu l'éyxrnaiç par le décret luimême ; d’autres, par un amendement ou un décret postérieur. Il est probable que les proxènes obtenaient très facilement ce privilège; il leur suffisait de le vouloir. Quelques-uns s'en souciaient peu, ne désirant pas acquérir d'immeubles en Attique. À une 6poque, la loi donnait le droit de posséder à tous les hôtes publics.

Ce qui donnait une valeur inappréciable au titre de proxène athéuien, c'était cette protection qui couvrait partout l’hôte public. Sur lui veillaient le peuple, le sénat, les prytanes, les stratèges, les amiraux, tous les magistrats. Tandis que l’isotèle restait un étranger, un ennemi pour la loi, le proxène était défendu, choyé par elle. Les Athéniens vengeaient la mort d'un hôte public comme celle d'un citoyen, lui faisaient rendre ses biens, ses vaisseaux confisqués par des ennemis ou des pirates, l’aidaient à doter sa fille, lui votaient des secours en argent, lui cédaient des terres en toute propriété.

La proxénie était un titre à d'autres honneurs, aux plus grands privilèges. La condition d’un proxène auquel on avait conféré l’atélie ou le droit de cité, devait être enviée de la plupart des citoyens. Il avait tous les avantages du titre sans la plupart des charges, puisqu'il n’était pas domicilié à Athènes. Quand certains proxènes venaient en Attique, ils fixaient tous les regards. Ils dinaient au Prytanée, étaient loués officiellement , souvent couronnés dans une fête solennelle ; ils étaient dispensés des liturgies, de l'eicpopa ; s'ils se présentaient à l'assemblée du peuple ou au conseil des Cinq-Cents, ils avaient le droit de parler aussitôt après les sacrifices, avant tous les citoyens; ils pouvaient prétendre à tous les égards, à tous les honneurs, à tous les privilèges. Peu d’Athéniens rivalisaient avec eux pour l'éclat du rang.

Tous ces avantages passaient-ils à leurs descendants ? On l’affirme d'ordinaire. Mais des inscriptions nouvelles prouvent aujourd'hui le contraire. La proxénie n'était héréditaire à Athènes que si lo décret l'avait ordonné en termes exprès. Tantôt un étrangor n'ohtenait le titre d'hôte public que pour lui seul (1), tantôt

(1 OC LA, 5, Supplément, 6l”".

pour lui et ses frères (1), le plus souvent pour lui et ses descendants (2). Mais il importe de remarquer que les fils n’héritaient pas nécessairement du titre et des privilèges. On voit un père nommé seul proxène, quoique ses fils soient cités et loués dans le même décret (3). Une autre fois on excepte formellement un des enfants (4). Plusieurs décrets confèrent à des étrangers la proxénie qu'avait déjà eue leur père (xafdnep r@ matpl œ«üroü) (5). Il est certain qu’un fils de proxène obtenait plus aisément le même titre; mais l'amendement d'Alcibiade au décret approuvant le traité avec Sélymbrie n'aurait aucun sens, si la proxénie avait été de droit héréditaire. Dans le cas où la proxénie se serait toujours transmise régulièrement de père en fils, les hôtes publics auraient bientôt formé dans l'Etat une classe privilégiée, de plus en plus nombreuse, au grand détrimont du trésor. La proxénie était un titre personnel ; les Athéniens pouvaient le donner plus souvent. La proxénie héréditaire servait à récompenser le long dévouement d'une famille.

(2) Parfois pour lui et ses enfants, sans qu'il soit fait mention des descendants. (Bull. de corr. hellén., I, 303.)

(4) ’Aëüfvarov, V, 179.

(5) C. I. A.. I, Supplément, 61°.

108 LES PROXÉNIES GRRCQUES.

transmettait à qui de droit (1). IT se portait caution pour l'étranger qui empruntait de l'argent. Quand cet étranger était un marchand, le proxène , qui connaissait mieux le marché et les acheteurs, paraît avoir joué le rôle de commissionnaire (2). Tantôt il vendait la cargaison en son nom (rporpétup), tantôt il se faisait simplement intermédiaire entre l’acheteur etle vendeur (rpoëemrcs). Les voleurs à la campagne, les chevaliers d'industrie à la ville, cherchaient souvent à exploiter la naïveté de l'étranger (3). Un bon conseil du proxène, un coup de main donné à propos réparait le mal. Le proxène ou les proxènes (car Athènes en avait souvent plusieurs dans la même ville) protégeaient et soutenaient partout leurs hôtes , leur rendaient mille services que les décrets ou les auteurs énumèrent parfois, mais que résument d'ordinaire des formules générales.

Un proxène athénien ne devait tous ces soins qu'aux citoyens, tout au plus aux habitants de l’Attique. Il est naturel de se demander comment un hôte public demeurant en Sicile, au Bos- phore ou en Afrique, pouvait reconnaître un Athénien et n'être pas à la merci de toutes les entreprises et de toutes les mystifications. L'usage des cûubolx ou signes de reconnaissance paraît avoir été général pour l'hospitalité privée. Avait-on adopté le même usage pour l'hospitalité publique ? Il est question de œùy- 6okx dans deux décrets athéniens de proxénie; ceux d'Evagoras de Cypre (4) et de Straton, roi de Sidon (5). Le premier est très mutilé, le second intact. Le peuple ordonne au conseil des Cinq- Cents de faire fabriquer des oûu6olx, afin que les Athéniens puissent reconnaître les envoyés de Straton et Straton ceux d'Athènes. Mais, à notre avis, il ne s'agit pas là de jetons d'hospitalité publique; le décret ne parle, en effet, que des agents officiels des deux Etats. Peut-être même faut-il voir là une mesure particulière ; d'ordinaire les ambassadeurs des cités étrangères étaient présentés au peuple par leur proxène; or il est probable que ni le Cypriote Evagoras ni le Phénicien Straton n'avaient à Athènes de représentant attitré ; les décrets qui les concernent ont donc été rédigés dans des circonstances exceptionnelles. En tout cas, l’in-

(1) Contre Callippe ; c'est l'objet même du procès; voir tout le plaidoyer.

(2) Pollux, VII, 4. Cf. Henri Estienne, Thesaurus, aux mots xpotcevéw et RpOEEVNTAS.

(3) Xénophon, Mémorables, II, 1, 14.

(5) Id., II, 86.

scription spécifie qu'on remettra les cûubokx de Straton , non pas à tous les marchands athéniens partant pour la Phénicie, mais seulement aux ambassadeurs : il ne peut être ici question de jetons d’hospitalité. On a trouvé quelques disques de bronze mentionnant le nom et la patrie de proxènes. Mañs ce sont simplement des exemplaires sur bronze de l'acte remis au proxène lors de sa nomination ; il est bien certain que les voyageurs n’en pouvaient emporter de semblables pour se faire reconnaître. Plusieurs monpaies (1) portent la légende xpé£evos, suivie d’un nom de ville ou de peuple au génitif; si on compare ces médailles à celles des séries voisines, on s'aperçoit vite que ce nom est celui d’un magistrat éponyme ; Ilpé£svos, [lpobesviôns, etc., étaient des noms très communs en Grèce (?). Nous ne possédons, par conséquent, aucun oüu6olov de proxénie. Il n’est même pas certain qu'il en ait existé. Un Athénien qui partait en voyage trouvait sur l’Acropole tous les décrets d’hospitalité publiquo , sans doute aussi une liste complète des hôtes. D'autre part, tout étranger en voyage était muni d'une sorte de passe-port, de carte d'identité qu'on appelait aussi oüu6oov (3). Un hôte public athénien, domicilié dans les régions les plus lointaines, pouvait reconnaître aisément un citoyen d'Athènes.

En même temps que protecteurs des individus, les proxènes étaient représentants et prostates de l'Etat. C'est d'ordinaire chez eux que demeuraient les ambassadeurs (4). C’est là qu'on était sûr de les trouver. Un jour, les Thébaïins, voulant exciter les Athéniens contre Sparte, soudoyèrent un aventurier de Thespie qui tenta une attaque nocturne contre les Longs-Murs (5). Les soupçons se portèrent aussitôt sur les ambassadeurs lacédémoniens alors à Athènes; ils habitaient chez Callias. Ils se défendirent vivement : « Croyez-vous donc, » disaient-ils, « que si nous » avions médité quelque coup de main, nous serions venus nous » loger chez notre proxène, aux yeux de tous et à la merci du » peuple ? »

C'était le proxène qui présentait les ambassadeurs à l'assemblée

(l) Eckhel, Doctrine nummorum, Î1, 435 : u Kootwv HpéEevos. » Cat. Mus. Cæs. Vindob., 1, 178 : « [asi proxenos. »

(2) Pape, Lezic. nominum propriorum græcor., p. 2.

(3) Egger, Des Formalités de l’état civil chez les Athéniens (Mémoires d'histoire ancienne et de philologie, p. 105 et suiv.).

(4) Eustathe, Ad 11, LV, 207.

(5) Xénophon, Hellén., V, 4, 22.

110 LES PROXÉNIES GRECQUES.

du peuple et leur procurait des places au théâtre (1). Eschine reproche à Démosthène d’avoir fait le proxène en plaçant des coussins sur les’sièges des envoyés de Philippe (2). Quand une ville avait quelque intérêt à débattre devant les tribunaux d'un autre état, elle avait pour patron son proxène (3). Le cas était très fréquent aux cinquièéme et quatrième siècles, aux temps de l'empire athénien.

L'hôte public était, dans sa ville, le chargé d’affaires d'un autre Etat (4). On a dit qu'il restait, pour ses concitoyens, un simple particulier. C'est exagérer. Plusieurs de ses fonctions, la présentation des ambassadeurs, son rôle de prostate d’un Etat, les missions diplomatiques dont on le chargeait fort souvent, lui assuraieut dans sa patrie, sinon en droit, du moins en fait, une position demi-officielle. L'auteur du plaidoyer contre Callippe nous dit même qu'un proxène étranger , à Athènes, n'était pas considéré comme un simple particulier (oùx iôtrou dvros) (5).

Un passage curioux d’un décret prouve que le peuple athénien donnait des instructions à ses proxènes. On loue un hôte public d’avoir exécuté « tout ce que lui a ordonné le peuple athénien (6). »

Une scène d'Aristophane pourrait même faire supposer que les Athéniens exerçaient une surveillance au moins indirecte sur leurs proxènes. Au temps de la confédération délienne, on envoyait dans les villes alliées des magistrats chargés probablement de contrôler les finances et qu'on nommait énloxomo. Un de ces inspecteurs arrive dans la ville des Oiseaux. Sa première question est : « Où sont les proxènes (7)? » Il demande l'adresse des proxènes surtout pour loger chez eux; mais il verra en même temps ce qui s'y passe.

& 2. — Services extraordinaires et récompenses.

L'hôte public devait saisir toutes les occasions de témoigner à Athènes son zèle. Il pouvait lui rendre de très grands services. Il avait sur nos ambassadeurs et nos consuls, dont on se méfie tou-

(1) Eustathe, Ad Il, LV, 201.

(2) Eschine, Couronne, 76.

(3) Suidas (au mot rpé&evoc). Schol. ad Demosthen., 86, 6. Ad Herodot. : « xpôksvor ol rpogtétar nékewov xal ppovtiotTou. »

(4) Suidas, au mot rp6&evoc-

(5) Contre Callippe, 28.

(6) C. I. A., Il, 186.

(7) Aristophane, Aves, 1021.

jours comme d'étrangers et d’ennemis, l'avantage d'être un homme du pays, un citoyen riche, influent, souvent chef de parti, qui pouvait chaque jour prendre la parole dans les conseils et les assemblées pour défendre les intérêts d'Athènes. En 415, Nicias combattit de toutes ses forces le projet d'expédition en Sicile; ce n’est pas seulement qu'il aimât la paix; il était aussi proxène de Syracuse (1). Pausanias cite comme une chose extraordinaire le fait que Xénias , hôte public de Sparte et ami d'Agis, ait formé un complot contre les Spartiates (2). Cimon avait toujours à la bouche le nom de Sparte et l'éloge de la constitution de Lycurgue ; son dévouement lui valut le sobriquet de grokéxmv et l’antipathie des Athéniens, qui l’exilèrent. Xénophon fut aussi hôte public de Lacédémone ; c’est la cause principale de son exil (3).

Les proxènes d'Athènes lui vinrent souvent en aide dans les circonstances difficiles. Epikerdès de Cyrène (4) et Evenor d’Argos Amphilochium (5), donnèrent chacun un talent à une époque où le trésor était vide. C'est auprès d’'Evagoras de Gypre que se réfugie Conon après la défaite d'Œgos Potamos(6). Les proxènes de certaines régions avaient pour mission spécialo de veiller sur les approvisionnements de blé. C'est à cette condition, expressément formulée, que des Tyriens obtinrent le titre d'hôte public (7). Evenor, médecin de son métier, soignait gratuitement les citoyens et les métèques athéniens (8).

Les proxènes, appartenant à la fois à deux villes, jouissant dans l’une des droits de citoyen, dans l’autre de la plus grande somme de privilèges que püt obtenir un étranger, étaient les négociateurs naturels des traités de paix. C’est par oux que se réglaient d'ordinaire les questions internationales. Athènes envoie plusieurs fois Callias à Sparte (9), Thrason d’Erchia (10) et Démoshène (11) à Thèbes ; ceux-ci étaient proxènes de Thèbes, celui-là

(1) Diodore, XIII, 27.

(2) Pausanias, III, 7, 4.

(3) Plutarque, Cimon, 16, 5.

(4) Contre Leptine, 42. C. I. À., II, 85.

(6) Id., I, 64.

(7) Id., Il, 170.

(8) Id., Il, 187.

(9) Xénophon, Hellén., V, 4, 22; VI, 3, 3-5.

(10) Eschine, Couronne, 138.

(11) Id., Ambassade, 141-143.

112 LES PROXÉNIES GRECQUES.

de Sparte. Après la conclusion de la trêve de Nicias, Alcibiade déclara renoncer définitivement à son titre de proxène : c'est que les Lacédémoniens lui avaient fait injure en négociant la paix par l’eutremise de Nicias sans se servir de leur hôte public (1). Toujours les proxènes nous apparaissent comme des conciliateurs entre les cités et les partis. Pendant la domination des Quatre- Cents, une émeute éclata dans Athènes ; on nous montre Thucydide de Pharsale, proxène athénien, parcourant les rues de la ville pour calmer les esprits et parer les coups (2).

Bien des proxènes jouèrent en leur temps un rôle important dans l'histoire. Pendant les troubles de Corcyre, une flotte de vingt vaisseaux allait faire voile vers le Nord : un avis de Nicias de Gortyne, hôte public d'Athènes, décida les Athéniens à se détourner vers la Crète (3). Doxandre , représentant de l’Attique à Mytilène, furieux de n'avoir pu obtenir pour ses deux fils les filles d'un riche citoyen , excita les Athéniens contre Lesbos (4) : Pachès prit la ville. Les hôtes publics eurent souvent une action sérieuse sur les décisions du peuple. Tous servaient bien les intérêts d'Athènes ; on voit aussi qu'ils n’oubliaient pas les leurs.

Ils étaient célèbres par leur dévouement. Platon a peint sur le vif leur affection enthousiaste pour la grande cité (5). Enfants, ils en parlent avec orgueil ; quand on prononce son nom, leurs yeux brillent; quand on en médit, ils souffrent; quand on l'insulte, ils jouent du poing. Cette Athènes, ils la chérissent comme une seconde patrie, pour laquelle ils trahissent souvent la première (6). Les Athéniens étaient un de ces peuples qu'on ne saurait aimer ni haïr médiocrement. Athènes avait l'heureux don d’inspirer beaucoup d'amour aux uns, de jalousie aux autres, de dépit aux voisins, de colère aux sots.

Le peuple athénien récompensait ses proxènes selorr leurs mérites. Au temps des guerres médiques, Arthmios de Zelia vint, de la part du grand roi, offrir de l'or et demander la paix. Quoiqu'il füt leur hôte public, les Athéniens faillirent le tuer ; ils le bannirent du moins de tout leur territoire (7). La leçon servit à tous. Les proxènes que nous connaissons ont rivalisé de zèle et

(1) Thucydide, V. 43, et Seoliastes.

(2) Id., VILLI, 92.

(3) Id., IF, 85.

(4) Aristote, Politique, VIII (V\, 3, 13.

(5) Platon, Lois, p. 642.

(6) Thucydide, IL, 2.

(7) Eschine, Couronne, 258.

de dévouement. Aussi Athènes leur accordait souvent de nouveaux honneurs et de nouveaux privilèges (1). C'étaient d'ordinaire l'éloge, le dîner au Prytanée, parfois une couronne, souvent l'Épernow (2) ; ou bien l'on conférait à l'hôte public quelque avantage possédé autrefois par ses ancêtres. Phormion et Carphinas, d’une famille de proxènes, avaient amené des troupes au secours d'Athènes ; ils obtinrent les mêmes dons que leur grand-père (3). Enfin, quand un proxène avait rendu quelque service éclatant, quand il avait recu l’un après l’autre tous les privilèges réservés par le peuple à ses proxènes, on lui donnait le droit de cité. Nous avons deux décrets relatifs à Evenor : par le premier , il devint proxène ; par le second, citoyen (4). |

En certains cas, lorsque les charges étaient trop lourdes ou qu’on voulait honorer particulièrement un hôte public, les Athéniens votaient une indemnité pécuniaire. Dans un décret mutilé du cinquième siècle (5), il était question de présents, faits à des proxènes en voyage. Le décret en l'honneur de Lapyris de Cléones renfermait aussi quelques clauses très particulières (6). Sur le rapport de l’archithéore envoyé aux jeux Néméens et sur la demande de Lapyris, proxène à Cléones, à quelques stades des jeux Néméens, le peuple décide que les apodectes remettront à chaque archithéore une somme d'argent destinée à être partagée entre les proxènes. Il s'agit certainement des hôtes publics de Cléones ou de la même région. D'autre part, il est évident que l'emploi de cette somme a un rapport étroit avec les jeux Néméens; la somme sera remise à chaque nouvel archithéore, c'est-à-dire toutes les fois qu’il y aura des jeux. Ce doit être une indemnité aux proxènes pour recevoir les nombreux Athéniens qu'attiraient les jeux. Cléones est située tout près du sanctuaire, beaucoup plus près que Corinthe des jeux Isthmiques. Le texte est trop mutilé pour que l'interprétation soit certaine ; mais l'hypothèse est du moins vraisemblable.

(t) C. I. A., II, 181, etc.

(2) Id., II, 186, 187.

(3) Epñuspie àpx., 1309.

(5) Id., 1, 81.

(6) Id., IL, 181.

Page 1