CHAPITRE PREMIER
. Pendant des siècles, Athènes fut une vraie capitale pour tout le monde grec. Les marchands, les savants, les écrivains, les artistes, les oisifs de toute sorte accouraient de toute part, comme aujourd’hui à Paris. Les étrangers y occupaient une place bien plus importante que dans les autres cités. Le port du Pirée était le plus beau de toute la Grèce ; on y était payé argent comptant, et la monnaie d'Athènes avait cours partout, primait toutes les autres (1). Le tribunal de commerce était bien un peu long à rendre ses arrêts; mais on ne se plaignait pas trop d’être retenu quelques semaines en Attique (2). Nulle part on ne célébrait plus
(1) Xénophon, Vectig., 3.
(2) Id, ibid.
de fêtes ; aucune partie de la Grèce n'offrait autant de plaisirs délicats ; c'était le rendez-vous de tous les hommes éminents (1). Dicéarque de Messène a bien résumé l'impression générale (2) : « Tu es une bûche, si tu n’as pas vu Athènes; un âne, si tu l’as » vue sans jurer d'y vivre ; mais un âne bâté, si tu l’as quittée » Sans regret. »
Plusieurs historiens nous peignent la condition des étrangers comme très dure , presque servile. La dureté des Athéniens était même passée en proverbe (3). Xénophon demandait que l’on créât des magistrats spéciaux, ayant pour mission unique de protéger les métèques (4). D'autre part, beaucoup d'auteurs célèbrent à l’envi la douceur des Athéniens à l'égard des étrangers. Aristophane, dans le chœur des Grenouilles (5), Sophocle, dans le chœur d’'Œdipe à Colone, vantent l'hospitalité de leur pays. Dans Diodore , le Syracusain Hermocrate, défendant les Athéniens captifs, fait valoir surtout le généreux accueil que tous rencontrent en Attique (6). 11 y a une contradiction évidente. Dicéarque de Messène croit l’expliquer par une ingénieuse distinction entre les gens d'Athènes et ceux de l’Attique (7). Ceux-ci sont bavards, menteurs, sycophantes, toujours occupés à scruter la vie des étrangers ; ceux-là ont l’esprit bien plus large, sont simples dans leurs manières, amis fidèles. C’est l’éternelle querelle des campagnards et des citadins ; mais elle ne prouve rien dans le cas présent. Il est une explication beaucoup plus simple : les lois d’Athènes étaient dures aux étrangers, mais la douceur des mœurs tempérait la sévérité des lois.
Les étrangers accourant en foule à Athènes, la législation du pays les traitant fort mal, il était nécessaire que chaque Etat protégeât lui-même ses nationaux. Aussi toutes les villes eurent-elles, en Attique, des proxènes. Les Etats commercants continuèrent à nommer beaucoup de représentants à Athènes, même à l’époque où Athènes en avait fort peu dans les autres villes. Ce phéno- ‘mène historique est frappant surtout au troisième siècle. Les rois étrangers, les Phéniciens, les Carthaginoiïis, tous les peuples chez
(1) Rép. des Athén., IIT, 2.
(2) Dicéarque de Messène, fragm., 59 (Didot). Cf. Xénophon, Vectigal., V, 3. (3) Id., fragm., 59. Duris de Samos, fragm., 67.
(4) Xénophoan, Vectig., 2.
(5) Vers 458 et suiv.
(6) Diodore, XIII, ?7.
(7) Dicéarque de Messène, fragm., 59.
28 LES PROXÉNIES GRECQUES.
qui la proxénie n’était pas nettement constituée, y suppléaient par l'hospitalité privée (1).
C'étaient d'importants personnages , à Athènes, que les proxènes des villes étrangères. Ils aimaient à faire sonner haut leur titre. Nous avons, pour comprendre leur rôle, une bonne fortune qui manque souvent dans l'étude des institutions anciennes. Un plaidoyer civil attribué à Démosthène, mais qui est probablement d'Apollodoros, nous montre un proxène à l’œuvre. Nous voyons non seulement le mécanisme abstrait, mais le jeu régulier et quotidien de l'institution (2). C'est une figure curieuse que celle de ce Callippe, honnête homme, comme il y en a tant, jusqu’au jour où se présente une bonne occasion; ils connaissent trop bien le prix et les avantages de l'honnêteté pour y renoncer à la légère. Callippe , hôte publie d'Héraclée, était un personnage influent, ayant de la réputation, de l'éloquence, se mêlant beaucoup des affaires publiques, et parfois des affaires de banque les plus équivoques. Il voulut un jour s'enrichir aux dépens de ses clients. Lycon, marchand d’Héraclée, avait déposé des fonds à la banque de Pasion ,-à Athènes. Partant pour un voyage, il donna ordre de remettre cet argent à son associé, Céphisiade de Skyros. Puis il s'embarque, est attaqué, dépouillé, blessé par des corsaires. Conduit mourant à Argos, il lègue ce qui lui reste à Stammenos d’Argos, proxène d’Héraclée. Bientôt la nouvelle arrive à Athènes. Aussitôt Callippe se rend à la banque et demande si l’on y connaît Lycon. Phormion, principal commis de Pasion, répond qu'il le connaît en effet. — « Ne faisait-ii pas des : » affaires avec vous? — Mais (dit Phormion) pourquoi cette ques- » tion? — Pourquoi? (répond Callippe) ; le voici : Lycon est mort, » et moi je suis le proxène des Héracléotes. Je demande à voir » vos registres, pour m'assurer s’il à laissé de l'argent ici. Ma » charge m'oblige de veiller aux intérêts de tous les Héracléotes. » Il paraît que ce titre de proxène ouvrait toutes les portes et écartait tous les scrupules. Phormion montre son registre à Callippe, à lui tout seul. Callippe lit avec attention le dossier de Lycon, puis 8e retire sans souffler mot. Pendant des mois, Pasion n'entendit plus parler de lui. Céphisiade se présente , fait constater son identité et touche l'argent. À quelque temps de là, Callippe, rencontrant Pasion en ville , lui demande, avec un air d’indiffé-
(1) Lysias, De bonis Aristophanis, 25, (2) Nous renvoyons à ce plaidoyer, qu'il faudrait citer en entier (p. 648 et suiv. des Œuvres de Démosthène. Didot).
rence , si Céphisiade est venu réclamer les fonds déposés par Lycon d’Héraclée. Pasion répond qu'il le croit sans en être bien certain, et propose à Callippe de descendre avec lui au Pirée pour s'en informer. Chemin faisant, on cause de l'affaire. Enfin Callippe se démasque : « Sais-tu , Pasion , ce que je te de- » mande? Tu peux me rendre service, sans te compromettre eu rien. Je suis le proxène des Héracléotes. A coup sûr, tu aimerais mieux voir cet argent passer en mes mains qu'en celles d'un métèque, un habitant de Skyros, un homme de rien. Il paraît que Lycon n’a laissé ni enfants ni héritier dans son pays. À Argos, où il avait été conduit mourant, il a laissé à l’Argien Stammenos, proxène des Héracléotes , tout ce qu'il avait sur lui. C’est donc à moi de recueillir les biens laissés ici. Je me crois, du moins, fondé à le prétendre. »
Puis il donne à Pasion ses instructions : « Si Céphisiade n'a n’a pas encore reçu l'argent, dis-lui, quand il se présentera, que j'y forme opposition; s’il l’a recu , dis-lui que je suis venu avec des témoins, que je t'ai sommé de me présenter ou les fonds déposés ou la personne qui les a touchés. Si l’on veut me dépouiller de ce qui m’appartient, c’est à un proxène qu’on » aura affaire. » Céphisiade et ses amis se moquèrent naturellement des prétentions de Callippe. Celui-ci soutint que Lycon lui avait cédé, en cas de mort, les fonds déposés chez Pasion ; qu’en tout cas, on n'aurait pas dû remettre l'argent sans prendre l'avis du proxène; que Lycon d'Héraclée n'ayant pas d’héritier, là portion de sa fortune confiée aux banquiers d'Athènes appartenait . de droit au proxène des Héracléotes. Il intenta donc à Pasion un procès en réparation de dommages. De là une série d’actions en justice qui durèrent des années.
Tout ce plaidoyer prouve l'importance des fonctions de Callippe. Il décline sans cesse son titre. Il n’était pas un simple particulier, même devant les lois d'Athènes. C’est comme proxène qu'il se fait montrer les registres du banquier, qu'il se mêle des affaires de Lycon, et qu'il prétend hériter d'un Héracléote mort sans enfant. Pour réussir, il compte, surtout, sur le prestige de son titre : « Si l’on réclame cet argent, qu'on vienne l'enlever à » un proxène ! » Enfin son adversaire même parle de lui avec de singuliers ménagements ; il cherche simplement à prouver que Callippe « a outrepassé ses droits. » C’est que le proxène avait le privilège et le devoir d'intervenir dans tous les actes de la vic civile des Héracléotes qui demeuraient ou passaient à Athènes. Un
SEE SV U v
v 5 US y
130 LES PROXÉNIES GRECQUES.
étranger devait faire son testament d’après la loi de sa patrie (1); on devait le notifier au proxène. On voit ailleurs des hôtes publics signer comme témoins un testament (2).
Le rôle politique de ces proxènes étrangers n’était pas moins important que leurs fonctions civiles. Ils recevaient les ambassadeurs, les présentaient au peuple, servaient de patrons aux villes devant les tribunaux d'Athènes. Le peuple leur confia souvent des missions diplomatiques. Pour n’en rappeler qu’un exemple, Thrason, du dême d'Erchia, proxène de Thèbes, un des hommes d'Etat les plus distingués du temps, fut envoyé comme ambassadeur à Thèbes vers 340 (3). Il s'agissait de conclure l'alliance. Thrason ne réussit qu’à moitié; les Thébains ne cédèreut qu’à l'éloquence entraînante de Démosthène, lui aussi leur proxène (4).
Les hôtes publics étrangers étaient souvent des orateurs très influents ; ils rendaient alors à la ville qui les avait choisis les services les plus signalés. On se méfiait d'eux : Démosthène, parlant pour les Rhodiens, fait remarquer avec insistance qu'il n°y a aucun intérêt, qu'il n’est pas leur représentant (5). Mais les
roxènes n’en agissaient pas moins dans les conseils. Nicias parla P P
longtemps contre le projet d'expédition en Sicile (6). Cimon , Callias, Alcibiade, Xénophon, hôtes publics de Sparte, osaient, à la tribune du Pnyx, défendre les intérêts et vanter les institutions des Lacédémoniens.
Les proxènes des villes étrangères à Athènes jouissaient en général de privilèges bien plus étendus et bien plus nombreux que les proxènes athéniens. Le fait s'explique aisément. Athènes était le grand centre du commerce ; les étrangers y venaient en foule, les privilèges qu'on leur accordait étaient des privilèges effectifs. Au contraire, les avantages que les petites villes, perdues dans la montagne, énuméraient pompeusement dans leurs décrets de proxénie, restaient le plus souvent sans effet. Athènes était très avare de l'étéksta ; les villes étrangères l'accordaient bien plus facilement aux Athéniens ; dans quelques-unes, à Oropos par exemple (7), l'atékeux appartenait de droit à tous les proxènes. Cette exemption d'impôts, la dispense des frais de douane, deve-
(1) Isocrate, AlyivnTexéc, 12.
(3) Eschine, Couronne, 136. Dinarque, contre Démosthène, 38. (4) Eschine, Ambassade, 141-143.
(5) Disc. pour les Rhod., 15.
(6) Diodore, XIII, 21.
(7) ÆEpñueor &px., 1310, 1313, 1314.
naient fort précieux pour les marchands athéniens, quand ils l'obtenaient de villes maritimes. Par exemple , les commerçants de l’Attique ne payaient pas aux princes du Bosphore les droits ordinaires sur l'exportation du blé : Démosthène explique très nettement l’immense profit qu’Athènes en retirait (1). Quelques citoyens étaient proxènes d'une confédération entière (2); en ce cas, ils jouissaient des avantages de la proxénie dans toutes les villes de l'alliance. Quelques Etats choisissaient même pour leurs hôtes des Athéniens établis en pays étranger (3); l’un d’eux, Calliclès, domicilié en Etolie, était héraut des amphictyons et des hiéromnémons (4). Tous ces titres et ces privilèges obtenus par les citoyens contribuaient à la grandeur et à la puissance d’Athènes. À leurs hôtes athéniens qui les avaient bien servies les villes étrangères prodiguaient les récompenses honorifiques. Delphes donnait à tous la spoudévreu , le droit de consulter l’oracle avant les autres fidèles. Les envoyés officiels d'Athènes jouirent longtemps de ce privilège ; il fut supprimé par Philippe. La récompense ordinaire était une couronne d’or. Longtemps les proxènes firent proclamer en plein théâtre, les jours de grandes fêtes, les honneurs dont les comblaient les villes étrangères. L'abus devint si criant, au milieu du quatrième siècle, qu'il fallut promulguer des lois spéciales (5) : « Des parvenus au titre de proxènes de » villes étrangères venaient à bout de faire proclamer que le peu- » ple, par exemple de Rhodes ou de Chio ou de tout autre , les » couronnait pour leur vertu et leur loyauté... Ils prenaient les » devants, se passaient de votre approbation. » Une loi fut votée au temps de Démosthène. Dès lors, toute ville étrangère qui voulut couronner un Athénien dut demander l’agrément du peuple et être autorisée par un décret. Cette loi était encore en vigueur deux siècles plus tard (6). Les couronnes accordées par les villes étrangères étaient consacrées d'office à Athéna. Le personnage récompensé n'avait que le droit d’y inscrire son nom (7).
(1) Contre Leptine, 31.
(2) Foucart, Péloponn., 340%. Archæol. Zeitung, 1878, p. 140.
(4) E. Curtius, Delphica, n° 60.
(3) Eschine, Couronne, 42 et suiv.
(7) Eschine, Couronne, 46.