CHAPITRE II
LRS PRINCIPAUX PROXÈNES ÉTRANGERS À ATHÈNÉS.
La plupart des Athéniens nommés proxènes par des villes étrangères étaient des personnages distingués par leur mérite ou leur position dans l'Etat. Andocide se vantait d’être l'hôte de plusieurs cités et de plusieurs souverains (1). On a trouvé à Rhodes un ex-voto consacré à Apollon Pythien par le proxène Glaucon, d'une grande famille athénienne, célèbre lui-même par sa victoire aux courses de char à Olympie (2). Un des représentants de Delphes au deuxième siècle était Eubulide, qui appartenait à la glorieuse famille d'artistes athéniens où alternent les noms d’Eubulide et d'Eucheir (3). On a découvert, près du Parthénon, la base d'une statue du devin Lampon, consacrée par Dionysios, hôte public de Cydon (4). Un marbre athénien du second siècle nous a conservé les débris d'une lettre des Delphiens aux Athéniens, suivie d’un décret (5). On avait envoyé à Delphes la prêtresse d'Athôna, Chrysis, fille du proxène Nicétas. Elle s'acquitta magnifiquement de sa mission. Les Delphiens lui votèrent l'éloge, la couronne , la proxénie pour elle et ses enfants, et une foule de privilèges. C'est le seul exemple de la proxénie conférée à une Athénienne. Il n’en faut pas conclure que toutes les femmes pussent obtenir ce titre ; il s'agit d’une prêtresse , et la condition des prêtresses était toute spéciale, même devant la loi athénienne.
Plusieurs proxènes de villes étrangères comptent parmi les hommes d'Etat les plus célèbres d'Athènes ; de ce nombre étaient
(1) Mystéres, 19.
(2) Foucart, Inscr. de Rhodes, p. 40. Pausanias, VI, 16, 9.
(3) Wesch.-Fouc., Inscr. de Delphes (liste des proxènes, 18). Archæol. Zeitung, 1873, p. 25.
(4) Archæol. Zeitung, 1865, p. 167.
Conon , Démosthène, Eschine, Midias (1). A la fin du cinquième siècle, Syracuse était représentée en Attique par Nicias, fils de Niceratos, le grand adversaire d’Alcibiade, l’un des plus riches et des plus fastueux citoyens. Il avait mille esclaves dans les mines du Laurium. On racontait qu'il avait payé un talent l’esclave chargé de diriger les travaux. Il étonnait de son luxe ses hôtes siciliens. Nicias , proxène des Syracusains, voulait la paix, surtout avec la Sicile; Alcibiade, proxène de Lacédémone, désirait la guerre, mais non contre Sparte : Nicias combattit de tous ses efforts le plan d’Alcibiade. Nommé, malgré lui, un des chefs de l'expédition qu'il désapprouvait, il la fit échouer par ses lenteurs. L fut pris lui-même. On essaya de le sauver en rappelant ses titres à la reconnaissance de Syracuse : « Parlerai-je de Nicias, » qui, dès le début de sa carrière politique, a défendu vos iaté- » rêts; qui seul a combattu le projet de guerre en Sicile; qui tou- » jours a protégé les voyageurs syracusains ; qui s'est toujours » conduit en bon proxène (2)? » Mais la haïne et la colère n'entendent pas raison. Nicias eut le sort de ses compagnons. On peut en conclure que Syracuse ne garantissait pas à ses proxènes ‘acpélux en temps de guerre; autrement le défenseur de Nicias eût certainement fait quelque allusion à cet engagement solennel de l'Etat. Ce n'est pas d’ailleurs un fait unique : parmi les Platéens que les Spartiates mirent à mort était un des proxènes de Lacédémone ; aucun détail du récit de Thucydide ne laisse supposer que l’hôte public de Sparte eùût dû être épargné.
Les plus célèbres et les plus puissants des proxènes étrangers à Athènes étaient les représentants de Sparte. C'étaient tous de grands orateurs, qui dirigeaient l'Etat. L'éclat de leur luxe, leur train de maison, la magnificence de leur hospitalité laissèrent dans l'esprit des Grecs des souvenirs ineffaçables. Bien des siècles après , Plutarque en était encore émerveillé. Les Lacédémoniens ne furent pas médiocrement habiles en choisissant pour leurs hôtes publics , pendant un siècle et demi, des hommes comme les Pisistratides , Cimon , Alcibiade , Xénophon et Callias.
Hérodote nous apprend que les fils de Pisistrate étaient hôtes publics de Sparte (3). Honorer et flatter les fils était un bon moyen
(1) Waddington, I. d'As. Min., n° 39. Eschine, Ambassade, 141-143. Démosthène, Couronne, 82 ; Midienne, 200.
(2) Diodore, XIII, 27. Xénophon, Mémorables, 11, V, 3. Vectigal., IV, 14,
(3) Hérodote, V, 91.
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d’agir sur l'esprit du père ; c'était aussi s'assurer l'amitié des futurs chefs de l’Etat. Pourtant, les Lacédémoniens, poussés malgré eux par l’oracle de Delphes et les Alcméonides, contribuëèrent à renverser Hippias. Ils s’en repentirent bientôt. Athènes, dotée d'institutions libres, grandit et se développa vite. Sparte comprit son erreur politique. Elle convoqua les divers peuples du Péloponnèse , renoua ses liens avec le fils de Pisistrate , s’accusa d’ingratitude, et entraîna ses alliés en Attique pour rétablir son hôte. L'expédition échoua.
Après Salamine, Thémistocle se mit résolument à la tête du parti national , joua les Lacédémoniens et aspira ouvertement, pour sa patrie, à l’'hégémonie de la Grèce. Sparte s'inquiéta , et, pour faire pièce à Thémistocle, elle soutint en toute circonstance le jeune Cimon, qu'elle nomma son proxène (1). Les Athéniens, qui ne pouvaient songer encore à rompre avec Sparte, virent d'abord d’un bon œil ces relations d'amitié. Cimon, ayant la confiance des deux principales cités grecques, pouvait mener à bonne fin les négociations difficiles. Il était dévoué à son pays, mais très conciliant avec les alliés et prêt à rendre aux Lacédémoniens tous les services possibles. Cependant, la puissance d’Athènes grandissait, peu à peu la susceptibilité nationale s'éveilla. On commença à trouver que Cimon aimait trop une ville rivale. En toute occasion , il exaltait Sparte. Quand il adressait quelque re- ‘proche au peuple , il ne manquait pas d'ajouter : « Ah! les Lacédémoniens ne sont pas comme vous (2)! » On le surnomma duo- Aaxwv. Il appela un de ses fils Auxedumémos , l'autre "Histo. Lors du tremblement de terre qui détruisit Sparte et amena une révolte des Hilotes, Cimon décida les Athéniens à secourir leurs rivaux. Sparte accepta les secours, mais avec hauteur et dépit. Le peuple athénien en voulut beaucoup à Cimon de son conseil fâcheux. On le bannit. On voit que Sparte pouvait compter sur le dévouement de ses proxènes. Pourtant, elle n'était pas généreuse envers eux. C'est Cimon lui-même qui nous l’apprend. Il venait de soumettre la Chersonèse et Thasos. Il aurait pu pousser plus loin. On l'accusa de s'être laissé acheter par le roi de Macédoine. Il répondit fièrement aux juges : « Je ne suis pas proxène de peuples riches, » d’'Ioniens ou de Thessaliens, comme d'autres Athéniens le sont » pour recevoir des honneurs et des cadeaux; je suis proxène des » Lacédémoniens ; j'imite et je chéris leur simplicité et leur tem-
(1) Plutarque, Cimon, 16, 3 et suiv.
(2) Id., ibid., 16, 5 et suiv.
» pérance, qui valent mieux que tous les trésors ; c’est l'Etat que » j'enrichis et que j’honore, et cela aux dépens de l'ennemi (1). » La maison de Cimon n'en passait pas moins pour la plus riche d'Athènes.
La famille d’Alcibiade nous offre le curieux spectacle de proxènes qui ont renoncé à leur titre, puis le reprennent solennellement. Ses ancêtres avaient été autrefois hôtes publics de Sparte. Son grand-père s'était démis de cette charge, on ne sait pourquoi. Alcibiade eut de très bonne heure l’idée de revendiquer cet ancien titre de sa famille (?). Maïs il fallait le consentement de Sparte. Il ne laissa échapper aucune occasion de lui témoigner son dévouement. Quand les prisonniers de Pylos arrivèrent à Athènes, il les reçut et les traita fort bien (3). En les flattant , en se faisant recommander par eux, il espérait arriver à ses fins. Il échoua cette fois. Sparte le trouva trop jeune et trop dissipé. C’est Nicias et Lachès qui furent chargés de négocier la trêve. Il était d'usage de confier ces missions diplomatiques aux proxènes. Alcibiade, furieux de se voir méprisé, jura de se venger. Il soutint de tous , ses efforts le projet d'alliance avec Argos, Mantinée et les Eléens (4). Il ne renonçait pourtant pas à son premier plan. Quand, cinq ans plus tard ; il fut accusé de sacrilège et obligé de quitter la flotte athénienne , il se réfugia droit à Sparte et revendiqua dans le sénat son titre et ses privilèges de proxène (5). Comme Nicias et Cimon, Alcibiade avait une immense fortune. Un jour, ilremporta un triomphe éclatant aux jeux Olympiques ; ses chevaux obtinrent le premier, le second et le quatrième rang. Athénée raconte que le vainqueur offrit un riche festin à toute la foule venue aux jeux (6). On imagine, d’après cette anecdote, le luxe de sa maison et l’accueil qu'il faisait à ses hôtes.
* Xénophon fut aussi proxène de Sparte et hôte privé du roi Agésilas (7). Comme Gimon, il indisposa contre lui les Athéniens en exprimant sans cesse son admiration pour Lacédémone. Ce fut aussi la cause de ses malheurs. On sait qu'il fut exilé comme coupable de laconisme. C'est sans doute en qualité d’hôte public
(1) Piutarque, Cimon, 14.
(2) Thucydide, V, 43.
(3) Id.
(4) 1d., V, 47. On a retrouvé un fragment important du texte de ce traité. (C. I. À., 1, supplén., 16°.)
(5) Thucydide, VI, 89.
(6) Athénée, I, 5.
(7) Diogène-Laerce, II, 51.
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qu'il put, à Coronée, servir dans les rangs des citoyens de Sparte.
__ Vers le même temps, Sparte avait encore pour proxène à Athènes Callias, fils d'Hipponicos. Il appartenait à cette grande famille des Callias et des Hipponicos dont on peut suivre l’histoire pendant tout le sixième et tout le cinquième siècle : famille de riches ambitieux , joyeux épicuriens avant Epicure , qui faisaient bon marché de la morale. Il y était d'usage de passer sa jeunesse à dissiper la moitié de son patrimoine, son âge mûr à le tripler par tous les moyens, sa vieillesse à éblouir tout le monde grec par de vaniteuses prodigalités. L’imagination populaire attribuait à cette famille une série d’exploits. Hipponicos I avait abusé de la confiance de Solon (1). Callias I fit chasser deux fois les Pisistratides pour acheter leurs biens à bon compte (2). Hipponicos II avait volé les trésors d'un général perse (3). Callias IT avait, à Marathon, pris sous sa protection un pauvre Perse, lui avait fait révéler l'endroit où était caché son argent, puis l'avait tué. Il . avait négocié la paix dite de Cimon, mais n’avait pu résister aux avances du grand roi, ce qui lui valut une amende de cinquante talents (4). Hipponicos III se fit tuer bravement à Delium; c’est le seul dont on n'ait pas médit. Il était le père de Callias III, notre proxène.
Ce Callias était beau-frère d'Alcibiade (5), beau-fils de Périclès (6), frère d'Hermogène (7), oncle d'Isocrate (8). Dadouque d’Eleusis par droit de naissance, accusateur d'Andocide en 400 (9), stratège pendant la guerre de Corinthe (10), il tenait un des premiers rangs dans l'Etat. Vaniteux blasé, débauché sans vergogne, il s'entourait de sophistes, de flatteurs et de courtisanes. On l’appelait le mauvais génie de sa famille (11). Il avait six cents esclaves occupés dans les mines d'argent (12), et une immense fortune qu'il trouva moyen de dissiper. Il finit par tomber dans la mi-
(1) Pluterque, Solon, 15.
(2) Hérodote, VI, 121.
(3) Plutarque, Aristide, 5.
(4) Hérodote, VII, 151. Démosthène, Ambassade, 273. (5) Andocide, contre Alcibiade, 13. Plutarque, Alcibiade, 8. (6) Plutarque, Périclés, 24.
(7) Platon, Cratyle, p. 384, 391.
(8) Isocrate, De bigis, 31.
(9) Andocide, Mystéres, 110.
(10) Xénophon, Hellén., IV, 5, 13.
(11) Andocide, Mystéres, 130.
(12) Xénophon, Vectig., V, 15.
sère (1). C’est chez lui que se passe la scène du Protagoras de Platon et du Banquet de Xénophon. Il recoit ses hôtes en grand seigneur aimable et orgueilleux, raille parfois les sophistes en homme qui les paie , assiste aux discussions avec un sourire dédaigneux, se range résolument au parti du plus fort, s'amuse beaucoup des assauts de Protagoras et de Socrate. Il se mêle parfois de philosopher, et se vante orgueilleusement de savoir corriger les hommes (2).
Les auteurs nous le montrent dans ses fonctions de proxène. Il y apporte le même tempérament, vaniteux et fou. Il prodigue les mots comme son argent. Les Athéniens le chargèrent de trois missions successives à Sparte. « [1 avait, » dit l’historien (3), « au- .» tant de plaisir à se louer qu'à s'entendre louer. » Et on nous le montre à l'œuvre dans le sénat de Sparte : « O Lacédémoniens! » dit-il, « je suis votre proxène, mais non le seul de ma famille ; le père de mon père avait déjà reçu ce titre de vos ancêtres et l’a transmis à ses descendants. Je veux vous montrer comment notre ville se comporte envers nous. En temps de guerre, elle nous nomme ses stratèges. Quand elle désire la paix , elle nous envoie pour la négocier. Je suis déjà venu autrefois pour faire cesser la guerre. Dans mes deux ambassades, » j'ai réussi à vous réconcilier avec nous. C'est la troisième fois » que Je viens ici, et je pense bien que nous pourrons nous en- » tendre. » Il s’agit du traité d'alliance qui précéda la bataille de Mantinée.
La vanité sensuelle de Callias était utile aux étrangers, surtout à ses hôtes de Sparte, Il lui fallait un cortège de flatteurs et de convives qui fissent honneur à sa maison, à sa table et à ses bons mots. Un matin (4), au lever de l’aurore, Socrate vient au palais de Callias pour rendre visite à Protagoras. Un eunuque, furieux de voir la maison envahie par tant d'étrangers, lui ferme la porte au nez. Socrate se blottit dans un coin et attend. Bientôt apparaît le cortège des sophistes et des auditeurs recueillis, tous logés chez Callias. A leur tête s'avancent Protagoras et le maître de la maison, tous deux souriants, drapés dans leur orgueil content. Le maître s'amuse des maximes du sophiste ; le sophiste évoque en lui les souvenirs de la veille, la foule attentive sur son pas-
(1) Aristote, Rhétor., III, 2, 10.
(2) Xénophon, Banquet, III, 4; IV, 1.
(3) Id., Hellén., VI, 3, 2-5.
(4) Platon, Protagoras, p. 314, 315.
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sage, les disciples muets, les bons vins fumant dans les coupes. Et tous, en extase, interrogent du regard les deux pontifes, qui marchent à de nouveaux triomphes. Maîtres, disciples, curieux , tous ont été reçus chez Callias. La maison d’'Hipponicos ne pouvant plus contenir le flot toujours croissant des étrangers , on leur avait abandonné une autre maison qui servait auparavant de magasin.