CHAPITRE Il
8 1. — Sparte et Laconie.
De toutes les régions du Péloponnèse, la Laconie est la seule où l’on puisse étudier avec précision l’organisation et l’histoire de la proxénie. Les textes épigraphiques ou autres prouvent que cette institution y à existé au moins durant cinq siècles.
Les documents appartiennent à trois périodes distinctes et à trois communautés ou groupes de communautés politiques :
1° À Sparte libre et indépendante, du cinquième au troisième ou deuxième siècle avant notre ère ;
20 À plusieurs villes de Laconie qui, lors de l’abaissement de Sparte, devinrent des Etats souverains et nommèrent des agents ;
3° À la confédération des Eleuthéro-Lacones, qui fut formée, à une époque encore indéterminée, par l'union des villes libres de Laconio, mais à l'exclusion de Sparte.
Les représentants de ces diverses communautés sont connus aujourd’hui et doivent être étudiés séparément.
Sparte. — Comme nous l'avons montré (1), il n’y a aucune raison de croire que Sparte ait conçu d’une manière spéciale l'hospitalité publique.
L'hypothèse de Bœckh sur les proxènes-magistrats de Sparte a pour unique fondement cette ligne d'Hérodote : « C'est aussi aux » rois qu'il appartient de désigner comme proxènes et comme x Pythiens ceux des citoyens qu'ils veulent (2). » Bœckh était loin de croire certaine son interprétation, comme on le voit dans
(1) Cf. La Prorénie liturgique, livre 1, chap. 1. (2) VI, 57.
plusieurs passages de son grand recueil (1); dans sa correspondance avec Ottfriod Müller, il soumet ses doutes à son illustre ami (2). Il est certain que, parmi les nombreux documents de proxénie trouvés en Laconie, aucun n'est venu confirmer l'hypothèse. |
Comment faut-il donc interpréter le texte d'Hérodote ?
Les rois de Sparte avaient perdu la puissance politique; or, dans tous les Etats grecs, le soin de nommer les hôtes publics est une des prérogatives du pouvoir souverain (3). Mais ces rois étaient restés les chefs religieux de la cité. Hérodote mentionne les proxènes à côté des pythiens. Les pythiens étaient des prêtres qui , à Sparte , représentaient pour ainsi dire l'oracle de Delphes. Ces proxènes, nommés par les chefs de la religion et assimilés à des prêtres, devaient être chargés de quelque mission religieuse, sans doute. de veiller sur les étrangers qu'attiraient à Sparte les grandes fêtes. Ce n'est donc pas là une organisation particulière à Sparte; en Etolie et dans beaucoup de villes grecques, même probablement à Athènes, c'était l'usage de désigner d'office, pour des cas particuliers, des citoyens chargés de donner l'hospitalité au nom de l'Etat. Ce n'était pas une magistrature, C'était une charge imposée parfois à des citoyens riches, une liturgie. C'était une institution accidentelle. On n’y avait recours sans doute qu'à défaut de la proxénie ordinaire. À moins qu'une grande affluence d'étrangers ne rendit nécessaires des mesures spéciales ou qu'on ne voulût rendre un honneur particulier aux envoyés d’un autre Etat, on ne chargeait des citoyens de remplir ces fonctions d'hôte public que si les ambassadeurs de la ville étrangère n'avaient pas eux-mêmes à Sparte de représentants attitrés.
On connaît beaucoup d'agents de cités grecques à Sparte; plusieurs sont des personnages du cinquième siècle, presque contemporains d’Hérodote : l'hospitalité donnée au nom de l'Etat n'avait donc pas chez les Lacédémoniens l'importance exclusive et le caractère permanent qu’on y voit.
L'un des plus célèbres, parmi les Lacédémoniens qui ont rempli les fonctions d'hôte public d’une ville étrangère, est Lichas, fils d’Arcésilas, proxène d’Argos à Lacédémone (4), diplomate et
(1) C. I. G., chapitres sur la Laconie et la Béotie.
(2) Briefwechsel zwischen August Bæckh und Karl Ottfried Müller. Teubner, 1883, p. 216-218.
(3) Livre I, chap. v, # 1 et 2..
(4) Thucydide, V, 76.
148 LES PROXÉNIES GRRCQUES.
homme d'Etat que mentionne souvent Thucydide. C'est une des plus fières et des plus nobles figures de Sparte, un peu raide peut-être, comme on l'était volontiers au bord de l’Eurotas. Pendant la guerre du Péloponnèse, il joua un rôle important ; il se montre toujours ferme, honnête, indépendant, intrépide champion du droit, ennemi des fausses concessions et des petits calculs. En 418, aux jeux Olympiques, il fut autour ou plutôt victime d’un scandale éclatant (1). Les Eléens, qui venaient de conclure une alliance avec Athènes, avaient interdit aux Lacédémoniens de prendre part aux concours sacrés. C'était une violation manifeste du droit religieux et de la trêve de Zeus. Lichas osa se présenter au jour fixé et l’'emporta sur tous ses concurrents. Quand on reconnut un Spartiate, les présidents des jeux le firent battre de verges par les rhabdophores, et l’on proclama vainqueur le peuple de Béotie. Plus tard une armée lacédémonienne vengea l’offense faite à l'honneur de Sparte et à l’un de ses citoyens les plus distingués (2).
Comme la plupart des hôtes publics que nous connaissons, Lichas joua un rôle dans la diplomatie du temps. Les éphores songeaient surtout à lui pour les négociations avec Argos, dont il était proxène. Il fut un des deux ambassadeurs envoyés à Argos pour renouveler la trêve. Il échoua d’abord (3), fut chargé d'une seconde mission et conclut le traité (4). Il fut plus tard un des onze Spartiates donnés pour conseil à l'amiral Astyochos, dans les eaux d'Asie Mineure (5). Il contribua alors à faire nommer harmoste de Byzance et amiral du Bosphore le célèbre Cléarque, proxène de Byzance à Sparte, celui qui commanda plus tard les mercenaires de Cyrus le Jeune. Lichas est le membre le plus influent de cette commission navale des Onze; il désapprouve hautement à Cnide et fait rejeter les traités presque conclus avec Tissapherne, par lesquels on devait céder au grand roi, moyennant des subsides , tous les territoires possédés par lui ou ses ancêtres (6). Cette mesure était peut-être impolitique, car Alcibiade profita de l'occasion pour gagner le satrape aux intérêts d'Athènes; mais elle fait honneur à Lichas, probablement le soul Spartiate de cette époque qui n'ait pas sacrifié l'indépendance
(1) Thucydide, V, 50.
(2) Xénophon, Hellén., III, 2.
(3) Thucydide, V, 22.
(4) Id., V, 76-77.
(5) Id., VIII, 39.
(6) Thucydide, VIII, 43, 52.
hellénique aux vues égoïstes de sa patrie. Lichas se présente toujours dans l’histoire comme le défenseur du droit. Milet était occupée par le même Tissapherne ; les Milésiens emportèrent de vive force le château que le satrape avait fait construire, et chassèrent la garnison. Lichas, qui n'eut jamais le respect du fait accompli, n’hésita pas à blâmer les Milésiens qui voulaient se donner à Sparte. Ceux-ci lui en gardèrent rancune; et quand, un peu plus tard, il mourut de maladie, le .peuple de Milet ne permit pas qu'on l'enterrât à l'endroit choisi par ses compagnons d’arines.
X6énophon, dans les Mémorables (1), nous montre Lichas à Sparte dans ses fonctions de proxène. Lichas avait une fortune considérable ; il s'était fait un nom dans toute la Grèce, en recevant à sa table, pendant les Gymnopédies , les étrangers venus à Lacédémone. Ces Gymnopédies étaient des fêtes instituées en l'honneur d’Apollon, d’Artémis et de Latone, en commémoration de la victoire remportée à Thyrée sur les Argiens. Or Lichas est précisément hôte public d'Argos ; il est fort probable que ses ancêtres avaient commandé les armées de Sparte en Argolide, et que les vaincus avaient choisi pour proxène le général ennemi, comme les peuples soumis par Rome nommaient patron le commandant de l'armée victorieuse.
Un autre proxène d’une ville étrangère à Sparte est plus connu encore : c'est Cléarque, le héros de Xénophon dans l'Anabase, hôte public de Byzance à Lacédémone (?). Avant d’être l’aventurier au service de Gyrus le Jeune, Cléarque avait été un amiral spartiate distingué. Par ses relations personnelles avec Byzance et peut-être d’autres villes du Bosphore, il rendit de grands services à son pays. On sait comment, au début de la guerre du Péloponnèse , les Athéniens avaient habilement employé la proxénie et les proxènes pour affermir leur empire de Thrace. Le gouvernement de Sparte chercha à combattre Athènes par les mômes armes. Il échoua une première fois, à cause du dévouement de Nymphodore d'Abdère , proxène athénien (3). Il fut plus heureux ensuite , car l'on voit Brasidas guidé à travers la Thessalie, pays ennemi, par ses hôtes de Pharsale, et par Strophacos,
(1) Xénophon, Mémorables, I. chap. tr.
(21 Id., Hellén., I, 1, 35 : u xpériotév te elvar xai Khëapyov Tôv Pauœpiou, xpétevov vra Butavtiwv, répbéc c Xaïxñôové ve xai Bulévriov. » Hellén., I, 1, 15; I, 3, 14-15. Thucydide, VILL, 8, 39, 80. Plutarque, Artaxerzés, 6, 9, 20.
(3) Voyez le récit de ces intrigues au livre précédent, section II, chap. vi.
proxène de Chalcis (1). Enfin, Sparte réalisa son vœu le plus cher, la défaite des Athéniens dans l'Hellespont et au Bosphore, grâce à Cléarque, hôte public de Byzance en Laconie. Cléarque fut mis d’abord à la tête de quinze vaisseaux et chargé d'empêcher les arrivages de blé en Attique. Il livra bataille aux Athéniens dans l'Hellespont, perdit trois vaisseaux, mais se maintint à Sestos, puis à Byzance, où il fut nommé harmoste, c'est-à-dire gouverneur au nom de Sparte. Il défendit longtemps la ville, qui succomba enfin. Il fut accusé à Sparte, invité à rendre ses comptes, et condamné. Mais les éphores ne pouvaient se passer de lui. On le renvoya comme amiral au Bosphore. Ses ennemis l’accusèrent de nouveau ; les éphores le rappelèrent. Cette fois il n'obéit pas. Il s'établit à Byzance et tyrannisa la ville sans scrupule. Sparte dut envoyer contre son ancien amiral une flotte qui le força de s'enfuir vers Sardes. C’est là qu'il connut Cyrus. Le jeune prince ambitieux résolut d'exploiter à son profit, comme autrefois Sparte, les relations d’hospitalité que Cléarque avait conservées dans divers pays grecs. Xénophon nous montre son ami occupé à recruter des mercenaires sur les bords de l'Hellespont (2). C'est de là qu’il partit pour aller mourir à Cunaxa.
Parmi les représentants des villes étrangères à Sparte, on doit citer encore Pharax (3), un autre amiral lacédémonien qui commanda sur les côtes d'Asie Mineure et à qui les Ephésiens élevèrent une statue (4). Il était proxène de Béotie. Pendant la guerre de Corinthe, les Béotiens envoyèrent des ambassadeurs pour demander la paix; Pharax, leur hôte public, les présènta à Agésilas et s’entremit à leur faveur.
Au milieu du quatrième siècle, les Athéniens avaient pour agent le Spartiate Coræbos (5); on a retrouvé le décret officiel de nomination. Délos (6) et la ville crétoise d’Aptéra (7) avaient aussi des hôtes publics en Laconie. A la fin du troisième siècle, les Acarnaniens nomment proxènes trois citoyens de Lacédémone : Gorgis, Damascippe, Lachérès (8). De tous ces faits, on est en
(1) Thucydide, IV, 78.
(2) Anabase, chap. I.
(3) Xénophon, Hellén., IE, 2: VI, 5.
(4) Pausanias, VI, 3, 16.
(6) Bull. de corr. hellén., VI, 164. (Homolle.)
(7) Ibid., LIL, 429.
(8) AGñvatov, I, p. 53. Le Bas-Fouc., 194%. — Un document qu'on vient de découvrir (Bull. de corr. hellén., 1X, p. 242 et suiv.), confère au Lacédémonien
droit de conclure qu’à Sparte comme partout les intérêts des étrangers étaient confiés aux représentants des autres cités, et que l'hospitalité donnée au nom de l'Etat y était comme ailleurs une exception.
À la même époque, Sparte avait aussi dans les diverses régions grecques de nombreux hôtes publics. Aux cinquième et quatrième siècles, comme Athènes et sans doute à l'imitation d'Athènes, elle a fait de la proxénie un moyen d'influence politique. Lysandre s’empara d’une foule de cités, grâce aux liens personnels d’hospilalité qu il y avait (1). Xénias d'Elis, chef du parti aristocratique en Elide, était à la fois hôte public de Lacédémone et hôte privé du roi Agis (2). Au moment de la guerre entre les Eléens et Sparte, il trahit sa patrie, fut chassé par le chef du parti populaire et ramené par Agis. Lors de la capitulation de Platée , c’est Lacon , proxène de Sparte à Platée, qui plaida la cause de ses concitoyens devant le conseil des alliés (3). En même temps que le Lacédémonien Lichas représentait Argos en Laconie (4), l'Argien Alciphron était agent de Sparte en Argolide (5). Quand l’armée des alliés parut sous les murs d’Argos, au moment où la bataille allait s'engager, deux hommes s'avancèrent, se rendirent auprès du roi Agis et, sans mission officielle, le décidèrent à retirer ses troupes. Ils se portaient garants que les Argiens étaient prêts à accepter un arbitrage. L'un de ces hommes était stratège d’Argos, l’autre était le proxène Alciphron.
Quand le gouvernement de Sparte voulut détacher la Grèce du Nord de l'alliance athénienne, c'est par un usage intelligent de la proxénie qu'il y réussit. Grâce à l’appui de ses hôtes privés et d’un proxène, Brasidas put traverser la Thessalie pour se rendre en Chalcidique (6). Au quatrième siècle, c’est par les mêmes moyens qu'Athènes, Thèbes et Sparte se disputent la domination de la Thessalie. Les éphores avaient eu l’habileté de choisir pour
Aratos, fils de Nicias, proxène et bienfaiteur « Täç mésoc Tüv Kotupratäv, » le droit de posséder, le droit de mariage, l’épinomie, l’asylie, etc.; Aratos est invité à la table commune; copie du décret est envoyée aux éphores de Sparte.
(1) Pausanias, VII, 10, 2-3 : « of te Auaévôpou xaloümevor Eévor ypévov oùbéva &vieoav ratplôuc éyxepltovtes Avovôpy te Éautiv. » |
(2) Pausanias, VII, 10, 2-3 ; III, 8, 4 : « Esvias 6è &vp ‘Haeïos ’Ayiôt te lôlq Eévoc xai AaxeBamoviov toù xoivod pétevos. » Cf. V, 4, 7.
(3) Thucydide, IIT, 68, 52.
(4) Id., V, 76.
(5) Id., V, 59.
(6) Id., IV, 78.
152 LES PROXÈÊNIES GRECQUES.
leurs agents plusieurs des personnages les plus considérables de la région. Le proxène lacédémonien à Pharsale était Polydamas, le premier citoyen de la ville, honnête homme qu'’estimait toute la Thessalie (1). Ses concitoyens avaient en lui tant de confiance qu'après une guerre civile ils lui remirent d'un commun accord la garde de leur magnifique acropole et l'administration de tous les revenus de l'Etat. Il se montra digne de leur confiance, rendant compte chaque année de l'emploi des fonds, ne ménageant même pas sa fortune personnelle. C'était le plus généreux des proxènes. « Ïl aimait les étrangers, » dit Xénophon , « et les trai- » tait magnifiquement, à la facon des Thessaliens. » Un jour, Jason de Phères, déjà maître de presque toute la région , somma Polydamas de s’allier à lui, c’est-à-dire de confisquer l’indépendance de sa patrie. Polydamas vint lui-même à Sparte demander du secours : « Lacédémoniens, » dit-il, « je suis votre proxène et » bienfaitaur, mes ancêtres l’étaient déjà, aussi loin que nous » pouvohs remonter. Je crois légitime, si j'ai quelque difficulté, » de m'adresser à vous; si quelque danger vous menace en Thes- » salie, de vous le dénoncer. » Grand fut l'embarras des éphores ; car Jason de Phères, chef suprême des Thessaliens, contre qui l’on demandait du secours, était, de son côté, proxène de Sparte à Phères (2). Après la bataille de Leuctres, on voit Jason, l'habile homme, louvoyer entre les Thébains vainqueurs et les Lacédémoniens vaincus. Le bon apôtre conseille à ceux-ci de demander une trêve, de réparer leurs forces : « Je vous donne ces con- » seils, » dit-il, « parce que je voux vous sauver; et je le veux, » parceque mon père avait de l'amitié pour vous et que je suis votre » proxène. » Jason était en relations suivies avec les Béotiens depuis la délivrance de Thèbes ; il était entré dans la seconde confédération athénienne; il avait donc des intérêts très divers à ménager. Il avait été averti de la victoire de Leuctres par un messager d'Epaminondas; il était accouru avec une armée sur le champ de bataille. C'est là qu'on le voit jouer ce rôle de médiateur et ce jeu double. C'était un proxène d’une fidélité douteuse.
On connaît encore bien d’autres agents de Sparte à l'étranger ; par exemple, Damion d'Ambracie, qui fut nommé vers 221 (3). Mais les plus illustres étaient les représentants de Lacédémone à
(1) Xénophon, Hellén., VI, 1.
(2) Id., Ibid., VI, 4, 22-24.
(3) Foucart, Még. et Pél., 1942.
LA GRÈCE PRÔPRE. 153
Athènes. On a vu comment ils s'acquittaient de leurs fonctions. Il est curieux d'observer quels hommes on avait su choisir. Pendant le temps que dura la lutte pour l’hégémonie, Sparte eut successivement pour représentants en Attique, les fils de Pisistrate, la famille de Miltiade et de Cimon, la famille d’Alcibiade , la famille des Callias et des Hipponicos, enfin Xénophon (1). Tous ces personnages sont célèbres par leur dévouement aux intérêts spartiates. C’est la principale cause de la défiance que leur témoi- . gna souvent le peuple athénien. Cimon fut surnommmé uo)axev; Alcibiade portait un nom laconien ; un fils de Xénophon s’appelait Lacedæmonios. Presque tous furerit chargés de quelque mission diplomatique à Sparte; mais presque tous furent exilés comme amis trop ardents des ennemis d'Athènes.
Que l'on considère les représentants des Etats étrangers à Sparte ou les représentants de Sparte à l'étranger, on est frappé de trouver, à Lacédémone , la proxénie organisée comme à Athènes. L'institution apparaît, en Laconie comme en Attique , avec un caractère nettement politique. Athènes se servait avec trop d'habileté de la proxénie pour que sa rivale ne cherchât point à l’imiter.
On ne doit donc accepter qu'avec bien des réserves toutes les déclamations des rhéteurs anciens et de nombreux critiques modernes sur la prétendue Eevnhaclx des Spartiates. L'auteur de l’opuscule sur la constitution de Lacédémone a fait justice de cette exagération (2). « Je sais, » dit-il, « qu'on chassait autrefois les étrangers et qu’on leur interdisait de séjourner ; aujourd’hui, les Spartiates ne songent qu'à se faire nommer harmostes dans les villes soumises. » Loin de donner la chasse aux étrangers, Sparte , dès le sixième siècle , avait des agents politiques et commerciaux dans les principales villes grecques, et ses premiers citoyens se chargeaient très volontiers, dans leur propre patrie, des fonctions de proxènes d’autres Etats, c'est-à-dire de la protection de divers groupes d'étrangers. Pausanias ne mentionne que dans une seule ville des monuments consacrés à Zeus Xénios et à Athêna Xénia : cette ville est Sparte (3).
Un seul marbre de proxénie spärtiate est arrivé jusqu "à nous dans un bon état de conservation. On y lit le décret rendu à Lacédémone, vers 221-220 , en faveur de Damion d'Ambracie (4).
(1) Voir livre II, section 111, chap. n, et l’appendice, (2) Resp. Lacedæm., X1V.
(3) Pausanias, III, x1, 11.
(4) Le Bas-Fouc., Még. et Pél., 1949.
Après la fuite du roi Cléomène, Sparte, vaincue par la Macédoine et les Achéens, venait de s’allier aux Etoliens. Or, la ville d’Ambracie était en ce temps agrégée à la ligue étolienne. Il était important, pour le gouvernement de Sparte, de nommer des agents dans cette région. Damion fut l’un d'eux. Le décret qui le concerne fait connaître l’organisation de la proxénie spartiate au troisième siecle.
. Le titre officiel était npé£evos täc mél où Auxedarmoviuv. C'est très probablement par erreur que Pausanias donne à Xénias d'Elis, personnage du cinquième siècle, la qualification de Axxe- Sœumovlwv vob xocvoë rpéEsvos (1). Le géographe, qui est parfois mal informé, a confondu , sans doute , les agents de l’ancienne Lacédémone avec ceux de la confédération des Laconiens, qui fut organisée, sous l'influence des Romains, pour affaiblir Sparte.
Les hôtes publics étaient nommés par l'assemblée du peuple, sur la proposition des magistrats. Telle est la procédure suivie pour l'élection de Damion d'Ambracie, qui vint lui-même en Laconie pour faire valoir ses droits.
Le titre de bienfaiteur n'était pas joint nécessairement à la proxénie.
La charge d'hôte public semble avoir été héréditaire. Elle l'était du moins dans les familles athéniennes de Miltiade , d'Alcibiade et de Callias, dans les maisons thessaliennes de Polydamas à Pharsale, de Jason à Phères (2).
Sparte avait la réputation d'être peu généreuse pour ses hôtes. Hérodote prétend que, de son temps, elle n’avait encore accordé à personne le droit de cité, excepté à un devin, sur l’ordre de l'oracle. Cette assertion exagtrée a été réfutée par Aristote, dans sa Politique (3). On sait cependant, par un fragment d’une harangue de Cimon l’Athénien , que les Lacédémoniens n’accablaient pas leurs proxènes de faveurs : « Je ne suis pas hôte public de » peuples riches , » dit-il, « d’Ioniens ou de Thessaliens, comme » d'autres Athéniens le sont pour recevoir des honneurs et des » cadeaux; je suis proxène des Lacédémoniens; j'imite et je ché- » ris Jeur simplicité et leur tempérance, qui valent mieux que
(t) Pausanias, III, 8, 4.
(2) Famille d’Alcibiade : « vd yévoc tv toù ’AlxiGtéäou rpoyévey mpéEsvov %v Aaxsôauovlev. » (Thuc., V, 43, scol.) Famille de Polydamas, à Pharsale : « Eyw, & dvêpss AcxeBarpévior, mpébevos buüv dv xal ebepyérnc x névruv dv Leuvfueba KLOYÉVEV..., » etc.
(3) Hérodote, IX, 33-35. Aristote, Politique, II, 9, 12.
» tous les trésors (1). » Au siècle suivant, Démosthène parle encore avec dédain de l’avarice spartiate (2). Au troisième siècle, on s'était sans doute un peu relâché des vieux principes. Damion d'Ambracie recoit alors l’atélie pour lui et ses descendants. On y ajoute même, — fait précieux à noter pour l’histoire de la propriété à Sparte, — le droit de posséder des terres et une maison. Il y a cependant cette restriction, peut-être unique dans les actes de ce genre : « à la condition qu'ils habitent à Lacédémone (3). »
La plupart des cités helléniques donnaient à leurs hôtes publics l'aspéhsu. On a vu Athènes protéger ses agents dans tout le monde grec, même par la force. Les petits Etats promettaient leur protection « en ce qui dépendait d'eux, » comme on lit sur de nombreux marbres de la Grèce du Nord (4). Sparte paraît n'avoir jamais accordé à ses hôtes ce privilège précieux. Aucune mention n'en est faite dans le décret de Damion d’Ambracie. Ce témoignage des inscriptions est confirmé par un passage de Thucydide. L'un des Platéens qui défendent devant le conseil des alliés la cause de leurs concitoyens est Lacon , proxène de Sparte. Or, dans le discours, aucune allusion n'est faite au caractère d’inviolabilité personnelle qu'aurait eu le proxène, et il ne fut pas épargné (5). Sparte et Syracuse sont, à notre connaissance, les deux seuls Etats qui n'aient pas garanti à leurs hôtes J'écpélus. C’est un exemple frappant de cette défiance à l'égard des étrangers, et de cette répugnance à agir hors des frontières, qu'on remarque souvent dans l’histoire des Etats doriens, surtout à Sparte. :
A l’atélie, c'est-à-dire l’exemption des taxes, et au droit conditionnel de posséder terres et maisons, le gouvernement de Lacédémone joint deux faveurs : 1° l'éloge, pour la façon dont le candidat s’est comporté à Sparte pendant la procédure ; 2° une invitation à la table commune et les dons d’hospitalité. Ce sont les hiérothytes ou sacrificateurs sacrés qui sont chargés de transmettre l'invitation officielle (6).
Pour l'érection de la stèle de proxénie , le peuple ordonne une
(1) Plutarque, Cimon, 14.
(2) Contre Leptine, 105-106.
(3) « yhe a olxias Éprrnaiv, el olxoïev v Aaxedaluovr. » (Le Bas-Fouc., Még. et Pri., 194.)
(4) Es. &px., 1874, n° 442. — Carapanos, Dodone, p. 114.
(5) Thucydide, III, 52, 68.
(6) u xakedévre 8 aürèv xai où ‘Ispobrar dni Eémia éni Tav xosväv éctlav. » (Le Bas-Fouc., Még. et Pél., 104.)
156 LES PROXÉNIES GRECQUES.
véritable adjudication, comme c'était l'usage dans quelques villes , par exemple à Syros et à Rhodes (1). L’adjudicataire 8e conformera au devis de l'architecte (2). Les fonds seront fournis par les trésoriers ordinaires. Enfin , la stèle sera placée dans le temple d’Athêna Chalciæcos, dont parlent Pausanias (3) et les historiens. |
Tels sont les faits connus sur l’histoire et l'organisation de la proxénie spartiate. En dehors de cette proxénie accidentelle, de cette liturgie des proxènes dont parle Hérodote et où les critiques modernes ont vu à tort la forme principale de l'hospitalité publique à Lacédémone , on peut citer :
1° De nombreux Spartiates, et, parmi eux, de grands personnages et des hommes d’Etat célèbres, qui ont été, dans leur patrie , chargés d'affaires d’autres villes grecques ;
20 De nombreux hôtes publics de Sparte dans les pays étrangers, et, parmi eux, quelques-uns des plus grands noms de l'histoire grecque.
Sparte a eu des proxènes au moins depuis la fin du sixième siècle jusqu’à la fin du troisième siècle avant notre ère. Elle ost, sans doute , avec Athènes , la seule ville qui ait nettement considéré la proxénie comme un instrument pour sa politique de eonquêtes. La proxénie lacédémonienne diffère de la proxénie athénienne pour l’organisation de détail, mais nullement dans les traits généraux.
Laconie. — Tant que Sparte fut forte, les villes de Laconie n'étaient que des bourgades, des cantons administrés par des fonctionnaires lacédémoniens et privés de droits politiques. Pendant toute cette période, il n'existait, en Laconie, de pouvoir souverain qu’à Sparte ; c’est donc là seulement qu'on nommait des hôtes publics.
Après la défaite de Cléomène, la domination de Sparte fut ‘ébranlée dans la vallée de l'Eurotas. Suivant Pausanias, Îles villes maritimes de Laconie n'auraient été affranchies que sous Auguste (4). C'est certainement une erreur. Avant la constitution de l'empire à Rome, l’organisation de la Laconie avait déjà
(1) Syros (Le Bas, 1885). Rhodes (Foucart, Rhodes, n° 5.)
(2) Ibid. : « ‘O 8 éyôétns éyôéte atalèv Alvav elc Av évaypapsionu à Bcôouéva rpokevia &varebhoetas elc TÔ lepèv vrac *AGévas, xatà ouvypapäv &v xa ypépsr à àp- XITÉATUV. »
(3) Pausanias, III, 16, 2.
(4) Id., III, 21, 6.
LA GRÈCH PROPRE. #57
changé deux fois. On possède , en effet, des actes officiels de la confédération des Laconiens , qui sont bien antérieurs (1). D'autre part , on voit des villes maritimes, avant le temps d'Auguste, par exemple Gythion, en 667 ou 668 de Rome, faire acte de souveraineté (2). Auguste n’a que réorganisé la confédération des Eleuthéro-Lacones et fixé à vingt-quatre le nombre de leurs villes. ‘
On connaît des proxènes :
1° De la confédération des Laconiens, qui comprenait sans doute toutes les villes de la Laconie méridionale, à l’exclusion de Sparte (3);
20 De quatre villes laconiennes, Thalamæ (4), Gythion (5), Geronthræ (6), Cythère (7). Les décrets de proxénie de ces cités ne sont pas datés d’après les magistrats de la confédération. Ils ont été rendus à une époque où n'existait pas la ligue.
Proxènes des villes laconiennes. — Les actes da proxénie des villes libres de Laconie semblent appartenir tous au deuxième siècle ou au commencement du premier siècle avant notre ère.
La plupart des agents nommés par ces petits Etats sont des citoyens de Sparte. Thalamæ, Gythion, Geronthræ, Cythère s'étaient affranchies de la domination lacédémonienne ; mais Sparte était restée, en fait , la vraie capitale de la région; c'était là que tous les Laconiens avaient leurs intérêts principaux. Gythion, le plus grand port du Péloponnèse méridional, eat frappé par une épidémie. Les magistrats appellent par lettre un médecin de Lacédémone, Damiadas. Il arrive, soigne avec le plus noble dévouement tous les malades, riches, pauvres , hommes libres, esclaves, étrangers. Il se montre, comme dit le décret, « digne de son art, de sa patrie et de Gythion, » On la nomma proxène et bienfaiteur de la ville (8). Pélops de Lacédémons reçut les mêmes honneurs à Geronthræ (9). Un de ses compatriotes, Eudamos, briguait surtout les privilèges attachés au titre d'hôte
(1) Le Bas-Fouc., Még. et Pél., p. 111 et suiv.
(2) Ibid., n° 242.
(3) Ibid., 2554, C. I. G., 1335.
(4) Ibid., 281.
(5) Zbid., 2422. C. I. G., 1336. Greek inscr. in the Brit. Mus., II, n° 143.
(6) Le Bas-Fouc.,. Még. et Pél., 228%, C. I. G., 1334.
(7) Mitth. des deutsch. Instit., V, p. 243. *A0fv acov, IV, p. 464 et suiv. Riemaan , Cérigo et Zante. Greek Inscr. in the Brit. Mus,, II, n° 153. Il faut y joindre la petite ville de Cotyrtas (Bull. de corr. heilén., IX, p. 242 et suiv.
(8) Greek inser. in the Brit. Mus., 11, n° 143.
158 LES PROXÉNIES GRECQUES.
public. Comme la nomination tardait, il vint à Geronthræ et obtint de l’assemblée ce qu'il voulait (1).
Pourtant tous les représentants de ces villes n'étaient pas des Spartiates. L'ile de Cythère avait un agent à Œtylé, petite ville de la côte (2). Geronthræ, divisée en factions , avait prié la confédération eubéenne d’être arbitre entre les partis. D'Eubée arrivèrent, comme juges, deux citoyens d’Erétrie ; comme secrétaire, un homme de Carystos. Ces étrangers rétablirent l’ordre dans la cité et soutinrent même la cause de Geronthræ dans un procès qu'une ville inconnue lui avait intenté; ils recurent la proxénie (3).
Toutes ces cités devaient leur indépendance aux Romains. Aussi n'est-il pas surprenant qu’elles soient entrées peu à peu dans la clientèle des chevaliers qui trafiquaient dans le pays. Gythion élève une statue à M. Latinius Pandousa, son hôte et son bienfaiteur , qui était en même temps citoyen de la ville voisine de Biandina (4). Au temps de Sylla, parmi les proxènes de la même cité maritime étaient deux frères, Num. et M. Cloatii, riches banquiers (5). Ils avancèrent de l'argent au gouvernement de Gythion pour couvrir les dépenses que causait la présence des armées romaines. Un premier emprunt fut remboursé sans contestation. Un second erhprunt de 3965 drachmes amena des difficultés , et enfin un procès. Le magistrat romain donna pour juge les Athéniens. Gythion fut condamnée ; mais les Cloatii firent généreusement remise d’une partie de la dette. Ces banquiers, sans doute pour recouvrer leurs avances, se firent dès lors les protecteurs de Gythion. Ils réussirent à soustraire la ville à d’onéreuses réquisitions; on la dispensa de fournir des contingents militaires, du blé, des vêtements. Mais arriva Antonius, un des généraux de Sylla. Il exigea de la ville une contribution en argent. Los proxènes-banquiers prêtèrent 4200 drachmes, mais avec un intérêt de 4 0/0 par mois. Plus tard ils remirent encore à la ville obérée 1500 drachmes et réduisirent l'intérêt à 2 0/0 par mois. Tous ces faits sont consignés dans un document curieux qui jette une vive lumière sur le rôle financier des derniers proxènes grecs.
Pour l'organisation de la proxénie, les villes libres de Laconie
s (1) Le Bas-Fouc., Még. et Pél., 2286.
(2) Greek inser. in the Brit. Mus., II, n° 153, (3) Le Bas-Fouc., Még. ét Pél., 228%. ?
(5) Le Bas:Fouc., Még. et Pél., 2428.
avaient naturellement pris modèle sur Sparte. Des magistrats municipaux du nom d’éphores sont chargés de faire graver l'acte officiel sur une stèle de pierre (1). À Geronthræ, à Gythion, le monument est placé d'ordinaire dans le temple municipal d’Apollon, à l'endroit indiqué par les prêtres ; parfois il est dressé dans l'endroit le plus apparent de l’agora (?).
Thalamæ , Gythion, Geronthræ, Cythère accordent également à leurs représentants le droit de posséder des terres et une maison sur leur territoire , mais sans y joindre, comme à Sparte, l'obligation d'y résider. Les proxènes obtiennent en général l’atélie et l’asylie, très souvent le droit de pâturage , privilège fort important dans ces plaines plantureuses de la Laconie où l’on descend par des gorges verdoyantes.
Outre l'invitation aux repas du prytanée les même cités concédaient à leurs hôtes les honneurs ordinairement joints à la proxénie, mais dont il n’est pas fait mention à Sparte. Telle est, à Cythère, la préséance dans les représentations dramatiques (3). A Gythion, les éphores municipaux réservent des places d'honneur au théâtre pour les hôtes : « Qu'il soit permis aux hôtes, » dit le décret, « de s'asseoir au milieu des éphores pour présider; » ainsi sera-t-il évident pour tous que notre ville honore parmi » les hommes ceux qui le méritent (4). »
Un décret de Thalamæ accorde à des proxènes l'isopolitie, l’assimilation aux citoyens (5). C’est un exemple unique en Laconie. Il est probable qu'à cette époque l’organisation de la proxénie fut modifiée dans la région par des influences étrangères. On voit en effet apparaître, dans des décrets laconiens du même temps, quelques formules empruntées aux Etats ioniens.
Proxènes de la confédération laconienne. — À une époque encore indécise, mais certainement par l'influence des ennemis de Sparte, des Macédoniens d’abord, puis des Romains, les villes de la Laconie méridionale se réunirent en confédération. Cette ligue des Etats maritimes, qui fut réorganisée par Auguste , sous le nom d’Eleuthéro-Lacones, avait existé beaucoup plus tôt, probablement , avec quelques interruptions, depuis la fin du troisième siecle. Les Eleuthéro-Lacones du temps de l’Empire, que
(1) Gythion (Le Bas-Fouc., 242 ; Inscr. in the Brit. Mus., II, 143). (2) Id., et Le Bas-Fouc., 228%.
(3) ’AGfvarov, IV, p. 465.
(4) Le Bas-Fouc., 242,
(5) Id, 281.
160 LES PROXÉNIES GRECQUES.
l'épigraphie nous montre élevant une statue à Nerva (i), ne purent guère nommer que des patrons à Rome. Mais la ligue laconienne, au deuxième siècle avant notre ère, avait eu des proxènes. Les actes officiels de nomination étaient déposés au siége de la confédération , au temple de Poseidon, près du cap Ténare, dans un des sites les plus grandioses de l'Orient. On a retrouvé dans les ruines plusieurs de ces documents (2).
La proxénie de la confédération laconienne était organisée comme celle des villes libres de la région. Les privilèges concédés aux hôtes sont à peu près les mêmes : exemption des taxes particulières, garantie légale contre les saisies, droit de propriété et de pâturage. Les députés des villes confédérées nomment aussi des agents dans la capitale de la Laconie septentrionale, à Sparte; l'un d'eux est Philon de Lacédémone , qui avait rendu d’importants services à la ligue et aux Laconiens du Sud domiciliés à Sparte (3).
$ 2. — Etats secondaires du Péloponnèse.
Si l’on excepte la Laconie , où l’on a trouvé d'assez nombreux documents , et l’Elide , où l'hospitalité publique apparaît avec un caractère exclusivement religieux (4), le Péloponnèse, qui a fourni tant d'informations nouvelles sur la vie antique, est une des régions les plus pauvres pour l’étude de la proxénie. Ce n’est peutêtre pas un simple hasard. Dans tout le monde hellénique, le développement de la proxénie semble avoir été en rapport avec l’activité politique et commerciale des Etats. Or, jusqu'au troisième siècle, Sparte est à peu près la seule des cités de la péninsule qui ait eu une politique active. Les autres Etats ont été les clients de Sparte ou ont été rejetés par leur hostilité systématique dans l’alliance d'Athènes et de Thèbes. Même les grandes cités maritimes, comme Egine et Corinthe , ont rarement joui d’une entière indépendance ; elles ont manqué d'initiative politique et commerciale, elles ont été surtout des entrepôts. Aussi les agents des Etats étrangers dans le Péloponnèse sont-ils, à notre connaissance, beaucoup plus nombreux que les agents des Etats péloponnésiens à l'étranger.
(1) Bulletino dell’ Instituto di corr. arch., 1893, p. 162;
(2) Le Bas-Fouc., 255, C. I. G., 1335 + « ua &vañéte elc vè lepèv toù Hoosba: voc Toù ni Taivépwy. »
(4) Sur la proxénie religieuse de l’Elide et d’Olympie, cf. livre IV, chap. vu.
Messénie. — En Messénie, dès le septième siècle avant notre ère, il y avait des proxènes de Sicyone, d’Argos et des villes arcadiennes (1). Après la défaite de leur patrie, ils trouvèrent un asile dans les pays qu'ils représentaient. La Messénie devint territoire lacédémonien ; toute vie indépendante y fut étouffée. La fondation de Messène, au quatrième siècle, fut le signal du réveil. Au commencement du troisième siècle, la ville de Messène nomme des hôtes publics. On a découvert sur le mont Ithôme les débris de plusieurs décrets (2). Les Messéniens sont alors en relations avec les principales cités helléniques : sur les faces d’un monument qu'ils élevèrent à Delphes, près du temple d’Apollon, on lit une série d’actes de proxénie rendus en faveur de Messéniens (3).
Arcadie, — En Arcadie, on connaît des représentants de Tégée (4), de Klitor (5) et de la confédération arcadienne , qui se forma sous l'influence d'Epaminondas (6).
Tégée fut longtemps la fidèle alliée de Sparte. La proxénie paraît y avoir été concue comme dans les villes de Laconie. Le droit de pâturage, le droit de posséder, la protection de la personne et des biens, quelquefois l'isopolitie et l’atélie : tels sont les privilèges que les hôtes publics recevaient à Tégée, comme à Thalamæ de Laconie. On retrouve les débris des actes officiels dans les ruines du célèbre temple d'Athéné Alea (7). Parmi les agents de Tégée, on cite un Thessalien de Scotussa (8) et Demetrios l’Etolien ; celui-ci fut nommé au temps où les Etoliens dominaient sur une grande partie du Péloponnèse et avaient converti en place d’armes la superbe acropole de Phigalie (9).
Dans l’Arcadie du nord, au milieu d’un labyrinthe de vallées sauvages, on vient de découvrir un précieux document de proxénie. C’esi la liste des hôtes publics qui représentaient au troisième siècle la ville de Klitor (10). On y voit ce qu'étaient les re-
(1) Pausanias, IV, 14.
(2) Bull. de corr. helln., V, p. 151.
(3) Bull. de corr. hellén., VI, p. 219.
(4) Le Bas-Fouc., 340%, H. Sauppe, Commentatio de titulis tegeaticis. Gôttingæ, 1876, p. 4.
(5) Mitth. des deutsch. Instit. in Athen, 1881, p. 303, et Beilage.
(6) Le Bas-Fouc., 340+. Arch. Zeitung, 1879, p. 156. Pausanias, IV, 14.
(7) Pausanias, VIII, 53, 9. Cf., dans les Müitth. des deutsch, Instit. in Athen, le compte rendu des fouilles qu'on y a faites récerament.
(8) H. Sauppe, Commentalio, p. 4.
(9) Le Bas-Fouc., 340*.
(LO) Mitth. des deutsch. Instit. in Athen, 1881, p. 303, et Beilage zu S., 303. — De-
162 LES PROXÉNIRS GRECQUES.
lations d'une pelite cité arcadienne. C’est, naturellement, dans les régions voisines que Klitor a les plus nombreux agents : à Tégée, à Mantinée, à Pellène, à Patras, en Elide, en Messénie. Mais Kilitor avait aussi des représentants à Athènes, chez les Locriens Opontiens, à Chalcis, en Crète, même aux extrémités du monde grec, à Ambracie, à Tarente, à Sinope.
Epaminondas groupa les villes et les cantons du pays en une confédération. La ligue arcadienne, appuyée par Thèbes. domina quelque temps la Péninsule. En 364-363, elle occupa toute la vallée de l’Alphée. Les députés arcadiens, en qualité de protecteurs du sanctuaire, nomment alors des proxènes du temple d'Olympie (1). Au siècle suivant, la confédération arcadienne eut pour représentant en Attique l'historien athénien Phylarque (2). Dans sa grande histoire, Phylarque rabaissait les Ach ens, ce qui explique le ressentiment de Polybe; mais il vantait Cléomène et les Arcadiens, ce qui explique le décret rendu en son honneur (3). Ce décret a été découvert à Tégée, foyer commun de tous les cantons, dans le temple d’Athênê Alea (4). La stèle est ornée d'un fronton triangulaire et d’un bas-relief ; on y voit un bouclier appuyé sur un tronc d'arbre, vers lequel un personnage drapé étend les bras. C’est sans doute pour rendre honneur au citoyen d’Athènes qu'on à sculpté cette stèle à la mode athénienne.
Achaïe. — Pressés entre un massif montagneux et la mer, Jes Achéens, pendant longtemps, n'ont pas été mêlés aux luttes et aux querelles des Etats grecs. Jusqu'au troisième siècle, leur histoire, comme leur constitution, est d’une remarquable unité (5). Plus tard, quand ils devinrent prépondérants dans le Péloponnèse, ils ne firent qu'élargir leur ligue pour y admettre des Etats nouveaux. Les cités qui formaient la confédération ne conservaient qu’une autonomie municipale. La vie politique était centralisée par les magistrats et les assemblées de la ligue, qui se réunissaient d'ordinaire à OEgium. Aussi n'est-il pas surprenant
puis que ce chapitre est composé, ont été publiés des fragments de nouveaux décrets de proxénie, trouvés près du lac Stymphale, dans les ruines du temple d’Artemis Stymphalœæa (Bull. de corr. hell, VII, 5° livraison).
(1) Archæol. Zeitung, 1879, p. 156. Inscr. d'Olympie, n° 304.
(2) Le Bas-Fouc., 340*.
(3) Polybe, II, 56. Fragments des histoires de Phylarque (Fragm. hist. Gr., tome I, Didot).
(4) Pausanias, VIII, 53, 9.
(5) La constitution de la ligue achéenne vient d’être étudiée en détail par Marcel Dubois, Les ligues étolienne et achéenne (Thorin, 1885, p. 113-185).
qu'aucune des cités achéennes n'ait nommé d'hôtes publics. Ce droit n’appartenait qu'à la puissance souveraine , aux députés de la nation. On connaît plusieurs proxènes des Achéens : Cassandre d'Alexandria Troas, Simrmias de Narthakion en Phthiotide, Cléonicos de Naupacte (1). Au troisième siècle, l'assemblée fédérale donna la proxénie à plusieurs Béotiens et Phocidiens qui avaient séjourné dans le pays comme otages : c'étaient des citoyens de Platées, Tanagre, Orope, Coronée , Thèbes, Haliarte, Orchomène , Thespie , Phanotée , Elatée (2). Les Achéens accordaient parfois le droit de cité en même temps que la proxénie (3). Un des privilèges des hôtes était l'interdiction des saisies, en guerre et en paix, sur terre et sur mer. Un récit de Polybe prouve que ce privilège, mentionné par les décrets, n'était pas lettre morte. Les Achéens avaient fait de nombreux prisonniers après une bataille; dans la foule se trouvait un proxène de la confédé:ration ;. « comme il était proxène, » dit l'historien, « on ne le » vendit pas, et, quelque temps après, on le relâcha sans ran- » con (4).»
Argolide. — En Argolide, la cité d'Argos, qui fut presque constamment maîtresse de la région , a dû seule nommer des hôtes publics. On connaît Lichas de Sparte (5), proxène d’Argos, qui négocia la paix entre les deux villes. Au temps des guerres de Messénie, Argos avait déjà des hôtes parmi les défenseurs du mont Ithôme (6). On possède, pour Argos, un seul décret de proxénie, très mutilé (7). Les Argiens administraient les deux sanctuaires de Zeus à Némée ot de Héra près de Mycènes : c’est à ce titre qu’une inscription nous montre la cité d'Argos conférant la proxénie religieuse de ces deux temples (8).
(1) Waddington, I. d’As. Min., 1730*, et Arch. Zeitung, 1855, p. 48. Bull. de corr. hellén., VI, 580 et suiv. Polybe, V, 94.
(3) Archæol. Zeitung, 1855, p. 34 : « vè xowvèv Tüv ’Axaüv rpokeviar xal rodttelar. »
(4) Polybe, V, 94 : « Eha6e 0 xal Khsévixov Tôv Nauréxtiov * 8 Già td xpékevos bnépyeiv rüv ’Axav, rapaura uèv oùx énpéôn, peti Gé viva yp6vov &pslôn Xwple AGTPUY. »
(5) Thucydide, V, 76.
(6) Pausanias, IV, 14.
(7) Le Bas-Fouc., 116. On vient de publier (’E+. &px., 1885, p. 57) un autre décret de proxénie qui provient peut-être d’Argos. La stèle avait été placée dans le temple « roù ’Anxéklwvog Toù Auxslou, »
(8) Archæol. Zeitung, 1855, p. 34 : « à r6ôAK À ’Apyeloy ypuodt otepéver xai Oewpoboxiar roU Aièc roù Nemelou xal tic "Hpac fc ’Apyslac. »
164 LES PROXÉNIES GRECQUES.
Sicyone et Corinthe. — On sait que Sicyone avait déjà très anciennement des hôtes en Messénie (1). Mais on ne peut citer jusqu'ici un soul proxène de Corinthe, la grande cité commercçante. C’est peut-être la seule ville importante de la Grèce antique sur laquelle les découvertes épigraphiques de notre temps n'aient pas révélé quelque fait nouveau. Toute cette région de l’isthme, le grand sanctuaire de Poseidon comme les ports et l’acropole, a été remuée de fond en comble par les bâtisseurs de l'époque romaine, puis dévastée par tous les conquérants, Romains, Goths, Vénitiens, Turcs. D'ailleurs , la mauvaise qualité de la pierre du pays , l'emploi presque exclusif du bronze expliquent la destruction si complète des œuvres d'art et des archives (2). C'est seulement par analogie avec les institutions des autres cités grecques qu'on peut admettre l'existence de la proxénie à Corinthe. Gette ville était le grand entrepôt de l'Orient et de l’Occident. Elle posséda , sur les côtes d’Epire et d’Illyrie, un véritable empire colonial et noua des relations, par Corcyre et Epidamne, avec les princes de la péninsule des Balkans et tous les chefs de tribus. On ne voit pas trop comment, seule de toutes les cités helléniques, elle eût pu se passer d'agents à l'étranger. Pourtant, Corinthe était surtout un entrepôt, le rendez-vous des marchands de l'Asie Mineure et de l’Adriatique. On connaît plusieurs Corinthiens qui ont rempli dans leur patrie les fonctions de proxènes d'autres Etats. Tanagre , Thespie, Delphes avaient des représentants à Corinthe (3). Au temps de la guerre du Péloponnèse , les proxènes de Corcyre y étaient assez puissants pour faire relâcher les prisonniers corcyréens en se portant garantis du paiement de la rançon (4).
8 3. — Mégaride.
La proxénie mégarienne peut être étudiée avec assez de précision, grâce aux témoignages des auteurs anciens et aux vingtcinq documents officiels qu’on a trouvés dans la région. La plupart de ces actes appartiennent à Mégare, trois à la petite ville d’'OŒgosthènes , qui, bâtie sur l’autre flanc de la montagne, aux
(1) Pausanias, IV, 14.
(2) Cf. notre mémoire intitulé : Fouilles et recherches archéologiques dans l’isthme de Corinthe (Gazette archéologique, 1884-1885).
(3) Aôfvatov, IV, p. 291. Keil, Zur Sylloge inscript. Bœoticar., p. 537. Wesch..- Fouc., Inscr. rec. à Delphes, liste des proxènes.
(4) Thucydide, ILI, 70.
bords du golfe de Corinthe et près de la frontière de Béotie , eut quelque temps une existence indépendante.
Mégare. — Tous les décrets mégariens de proxénie étaient, et la plupart sont encore , encastrés dans les murs du grand sanctuaire local, l'Olympieion. Ils sont du commencement du troisième siècle, d'une époque où la cité avait une autonomie complète (1). Mégare fut, à diverses reprises, agrégée aux ligues voisines , achéenne et béotienne (2). Les villes qui entraient dans la première de ces confédérations renoncaient à leur souveraineté et ne conservaient qu'une organisation municipale, la même pour toutes. Quand Mégare fut agrégée à la Béotie, on la réunit à la cité religieuse d'Onchestos, où délibéraient les députés des villes (3). Onchestos était une cité fédérale, propriété commune des Béotiens , sans droits politiques. Mégare, réunie à Onchestos, ne pouvait prendre aucune décision souveraine, ni, par suite, nommer d’hètes publics. C'est donc seulement au temps de l'entière indépendance et de l'isolement de la Mégaride que la proxénie a existé dans la région. Tous les actes sont rendus par
Mégare autonome.
Placée sur le grand chemin des invasions, au point de contact
des trois races helléniques, des Ioniens de l'Attique, des Eoliens de Béotie et des Doriens du Péloponnèse, Mégare fournit de curieux sujets d'étude à l'historien comme au grammairien. Les actes officiels sont rédigés en dialecte attique comme en dorien. L'organisation de -la proxénie y rappelle à la fois celle de l’Attique, celle de Sparte et celle des Béotiens.
Comme en Béotie, les décrets renferment des allusions fréquentes à une loi des proxènes, à une constitution écrite qui fixait les droits et les devoirs des hôtes publics (4). Plusicurs actes de nomination sont rédigés sur le modèle des actes athéniens du même temps (5). Comme les Spartiates, les Mégariens étaient peu généreux pour leurs agents. Ils étaient très jaloux de leur droit de cité : après OEgos-Potamos, ils le refusèrent au pilote de Lysandre (6); ils le donnèrent, comme la récompense suprême, à Alexandre vainqueur. Alexandre se moquant d'eux, ils prétendi-
(1) Le Bas-Touc., n° 26-54. °E+. &px., 1328-1338. C. I. G., 1052. Rangabé, Antig. hellén., 696-701.
(2) Polybe, XX, vi, 7.
(3) Strabon, IX, x1, 33.
(4) Le Bas-Fouc., 28, 29, 30°, 30P, etc.
(5) Id., 30, 31, 34. C. I. G., 1052.
(6) Démosthène, contre Aristocrate, p. 691. .
166 LES PROXÉNIES GRECQUES.
rent que personne ne l'avait eu depuis Hercule (1). Au commencement du troisième siècle, les proxènes mégariens n'avaient droit, outre quelques honneurs et avantages secondaires, qu'à l’asylie. Ils obtiennent assez souvent la préséance au théâtre, l’exemption des taxes spéciales et le droit de posséder une maison, très rarement le droit de posséder une terre. C'est donc avec raison que Démosthène se moquait de l’avarice des Mégariens.
Outre le décret encastré dans les murs de l'Olympieion, on inscrivait l'étranger nouvellement nommé sur une liste spéciale des hôtes publics : « Le secrétaire du peuple, » lit-on dans un document, « fera graver ce décret sur une stèle qu'il dressera dans » l'Olympieion ; il ajoutera aussi le nom sur la stèle où sont » inscrits tous les proxènes (2). »
Dans une inscription encore inédite, que nous avons copiée à Mégare, il est ordonné de « graver le décret êv rüt Eeviwr (3). » Ce &évov, dont il est fait mention ici pour la première fois, doit être une maison des hôtes, comme il en existait dans divers Etats ; la liste des proxènes y était placée naturellement.
Une forme de l’hospitalité semble avoir été particulière à Mégare : c’est la doryténie (4), Pendant une guerre, les deux partis avaient montré beaucoup de modération. Les prisonniers furent bien traités de part et d'autre ; ils se rachetaient pour une somme fixe qu'ils payaient après avoir été mis en liberté. La rançon acquittée, ils devenaient hôtes par la lance (Bépu-Gévos) de celui dont ils avaient été prisonniers.
Pendant le premier tiers du troisième siècle, Mégare avait des représentants : dans la Grèce propre, à Epidaure, à Phlionte, à Trézène, à Argos, à Mégalopolis, en Béotie, à Erétrie, en Acarnanie , dans la Thrace, à Périnthe; dans l'Asie Mineure, à Erésos de Lesbos, à Halicarnasse, à Erythrées. Ces proxènes d'Asie Mineure étaient des officiers de Demetrios Poliorcète, qui avaient sauvé la ville au temps de la campagne du roi aventurier sur les côtes de Grèce (5). Si l’on excepte cos hôtes publics choisis pour des raisons spéciales et accidentelles, les décrets ne montrent Mégare en relations suivies qu'avec les régions voisines de la Grèce propre.
(1) Plutarque, xepi povapytac, 2.
(2) Le Bas-Fouc., 31.
(3) Dans cette inscription, que nous avons trouvée à Mégare en 1882, il est fait mention de juges étrangers qui avaient rétabli la concorde dans la cité.
(4) Plutarque, Quæst. græc., 17.
(5) Le Bas-Fouc., 31, 33. ’Epñusprc àpx., 1333.
Œgosthène. — Vers la même époque, la petite ville d'OEgosthène, une bourgade de la Mégaride, située au bord du golfe de Corinthe, nomme des hôtes dans trois cités voisines : à Mégare, à Sicyone et à Chaleion (1). On a attribué ces décrets au temps de la domination achéenne ou béotienne en Mégaride (2). Cette hypothèse n'est pas justifiée. 1o En tête des décrets ne sont pas mentionnés des magistrats communs, comme dans tous les actes publics d’une ville fédérée ; 2° on ne connaît pas d'exemple d’une ville achéenne ayant des proxènes particuliers ; même les cités béotiennes n'ont pas d'agents tant qu’elles sont incorporées à la confédération. On a donc tout lieu de croire que les décrets d'Œgosthène datent d'une époque où cette petite ville avait re- ‘ couvré son autonomie.
L'organisation de la proxénie à OEgosthène paraît calquée sur celle de Mégare. Ce fait n’a rien de surprenant, si l’on songe qu'OŒÆgosthène avait été longtemps une simple bourgade de la Mégaride. De même, en Laconie, les villes affranchies du joug de Sparte copièrent ses institutions (3).
À OEgosthène comme à Mégare, la condition légale des hôtes publics était réglée en termes exprès dans un des chapitres de la constitution (4). Tous les proxènes avaient la préséance au théätro (5) ; ils obtiennent parfois, à titre de privilèges extraordinaires, le droit de posséder, l'exemption des frais de douanes sur terre et sur mer, en paix et en guerre, enfin le droit de pâturage. Les décrets sont déposés dans le temple de Mélampos, et les hôtes publics reçoivent, comme les citoyens, une part des chairs des victimes immolées aux fêtes du héros (6).
$ 4. — Béotie.
On a découvert environ cinquante documents qui se rapportent
(1) Le Bas-Fouc., 2, 7, 12. Bulletino di corr. arch., 1843, p. 170. Cf. Bull. de corr. hellén. (1885, p. 318 et suiv.), un nouveau décret d'Œgosthène, un certain Périgénès reçoit la proxénie pour sa conduite aux jeux de Mélampos : chaque année, on lui donnera, aux Mélampodeia, une part des victimes, tant qu'il sera établi en Béotie (600v xa ypovoy up Botwtiar èniüauÿt).
(2) Foucart, Még. et Pél., n° 12.
(3) Livre III, chap. 11, 8 1.
(4) « xai ta Aka névra 6ca xai toic &Xdors npoËévors à vômos xekeber. » (Le Bas- Fouc., 12).
(5) « xakéaar adtèv els nposëplav xafamep xai robs &Xhouç npokévous. » (Ibid.}
(6) « SéBoobar 88 xat peplôa at x Tov MekaunoGelev. » (Ibid.).
168 LES PROXÉNIES GRECQUES.
à l’histoire de la proxénie en Béotie. On connaît de nombreux hôtes publics de la confédération et de dix villes béotiennes : Thèbes, Tanagre, Orope, Thespie, Orchomène, Thisbé, Chorsiæ, Chéronée, Acrœæphia et Anthédon (1). Le fait le plus frappant est l'unité d'organisation dans tous les Etats de la région. Les légères différences qu'on observe s'expliquent par les changements naturels que le temps apporte dans les constitutions. Par exemple, à une certaine époque, tous les hôtes publics d'Oropos avaient l'atélie (2) ; plus tard, ce privilège ne leur fut concédé que par exception (3). La rédaction même des documents montre que, dans l'intervalle, la loi a été modifiée. On est fondé à admettre que l’organisation de la proxénie dans toutes les villes béotiennes était modelée sur celle que Thèbes avait imposée à la confédération.
Dans tous les décrets, excepté à Acræphia et à Thisbé (4), l’assemblée du peuple joue un rôle prépondérant. L'approbation du sénat n’est pas mentionnée (5).
Toutes les cités donnent à leurs hôtes le droit de posséder une maison ct des terres, la sécurité personnelle, presque toujours l'asylie. L’isotélie et l’isopolitie sont tantôt données, tantôt refusées, à Tanagre, à Orope, à Thespie, à Orchomène, suivant les changements introduits dans la constitution par les caprices du peuple (6). À Thespie, un proxène obtient la préséance dans les
(1) Kouvév (C. I. G., 1565 ; ’AOnvarov, III, p. 479; Mitth. des deutsch. Instit., III, 93). Thèbes (Xénophon, Hellén., IV, 5. 6; Eschine, Couronne, 138 ; Ambassade, 141-143). Tanagre (C. I. G., 1562; ’ABñvarov, 1874, p. 475; IV, p. 210, 211, 291, 292, 293 ; C. I. G., 1563*%°; Le Bas, II, 455, 469%; Hermes, 1876, p. 77 et suiv.: Bull. de corr. hellén., IIT, 383-384). Orope (C. I. G., 1566; Le Bas, II, 470, 475; Ep. &pyx., 1311-1316, et derniers fascicules de l'année 1884). Thespie (’A6#varov, VII, p. 286-287; Dilfotwp, p. 457, n° 3; Keil, Zur Sylloge, p. 537). Orchomène (C. I. G., 1564 ; Le Bas, Il, 630-631 ; Kcil, Sylloge, p. 21 et suiv.).Thisbé(Bull. de corr. hellén., VIII, p. 405-106). Chorsiæ (’ABfvæsov,IV,p.215; Bull. de corr. hellén., VIII, 408). Chéronée (’ABfvatov, 1881, p. 361). Acrœphia (Bull. de corr. hellén., II. p. 508). Anthédon (Evo. &py., 840).
(2) « &téderav xabénep xai Toïc &Xdoiç mpokévots. » (Ep. &py., 1314).
(3) Ey. &px., 1310, 1311, etc.
(4) Acrœphia : « Ge66yün tûç ouvéôpus x tù Géuu. » (Bull. de corr. hellén., II, p. 508). Thisbé : « xpo6e6wheunévov eluev abro norrèv Gäuov. » (Ibid., VIII, p. 405-406).
(5) « ÉBoke voï Séuor. » (C. I. G., 1565). « Sebéyôar ro dép. » (Hermes, 1876, p. 97 et suiv.).
(6) Isotélie à Tanagre (Hermes, 1876, p. 97, 98, n°: 2, 4, 6, etc.). A Orope l’Ey. &pXx., 1310, 1311, 1312, etc.). A Thespies (bi1(otwp, p. 457, n° 3). À Orchoinène (Foucart, Még. et Pél., 35). Isopolitie à Anthédon (’E?. à py., 840).
jeux et la prodiquie (1) : ces privilèges paraissent avoir appartenu à tous les hôtes des villes béotiennes, si l’on en juge par un décret d’Acrœphia (2). Dans un acte mutilé d’Anthédon, est mentionné le droit de cité : c'est une mauvaise lecture de l'éditeur ; il aurait dû restituer isoxokmele, et non rolela, qui serait une lecon unique en Béotie (3).
Dans les constitutions béotiennes, un chapitre spécial traitait des proxènes (4).
En général, on n'indique pas l'endroit où sera dressée la stèle. Oropos avait ses archives dans le temple d'Amphiaraos (5); Orchomène dresse les stèles sur l’Agora (6).
. Plusieurs villes béotiennes calquent parfois leurs décrets sur
ceux d'Athènes (7). Tanagre et Acrœæphia faisaient sculpter des marbres de proxénie semblables à ceux qu'on a trouvés près du Parthénon (8).
L’orateur qui avait proposé la nomination du proxène fait parfois dresser lui-même une stèle, sur laquelle on grave les décrets rendus en l'honneur des divers hôtes publics dont il a soutenu la candidature (9).
Malgré les variations de détail qu’expliquent les différences de temps, la proxénie paraît avoir été conçue de même dans toutes les cités de Béotie. A notre avis, les décrets des villes ont été rendus à l’époque où était dissoute la confédération ; car ils ne sont pas datés d’après le nom de l'archonte béotien , et par conséquent appartiennent à des cités entièrement autonomes (10). La seule exception à cette règle est dans un décret d’Oropos (11); maïs la si-
(1) Annali di corr. arch., 1848, p. 55.
(2) C. I. G., 1625 : « èç rpoeBpiay xaÜ4reEp xai Toùç &XAdoUS ebspyétac. »
(3) EE. àpy., 840.
(4) Bull. de corr. hellén., IV, 97, etc.
(©) On y poursuit actuellement des fouilles, commencées en juin 1884, au nom de la Société archéologique d’Athènes. On a trouvé, dans les ruines, de nouveaux décrets de proxénie, gravés sur des marbres, qui portaient antérieurement des dédicaces à Amphiaraos. (Cf. Ep. &px., 3° série, 1884, p. 100 ct suiv., p. 160 ; 1885, p. 103).
(6) Le Bas-Fouc., Még. et Pél., 35.
(7) Tanagre, Orope, Acræphia (cf. livre 111, chap. 1).
(8) C. TI. G., 1563? : en titre : « ’Ayañäpyw Npotevia. » (Tanagre). ’AB#vatov, IV, p. 291 : « ’AptotoxAi8ao &pyovroc Ipotevin. » (Ibid.). Cf. des stèles semblables de Tanagre, récemment découvertes (y. &py., 1883, p. 158 et suiv.). — Bull. de corr. hellén., II, p. 508 : en titre : « IpoËevin. » (Acrœphia).
(9) ’Aôfvarov, III, p. 292 (Tanagre). — ’E?. &px., 1310, 1311 (Orope),
(10) Cf. livre IV, chap. 1, Proxénes des confédérations.
(11) Ep. &px., 1311.
170 LES PROXÉNIES GRECQUES.
tuation particulière de cette ville qui, placée sur les confins de l’Attique et de la Béotie, fut disputée toujours entre les deux pays rivaux, explique cette illégalité; Oropos, même agrégée à la ligue béotienne, put continuer quelque temps à nommer des agents.
Telle est donc l'histoire de la proxénie béotienne :
1° Aux époques où existait la confédération, les députés des villes, réunis dans le temple commun d'Onchestos, ont seuls le droit de nommer des hôtes publics; la proxénie est alors organisée sous l'influence de Thèbes, quiest la puissance prépondérante. Les députés des villes confèrent le droit de posséder des terres et une maison en Béotie, l’atélie et l’asylie (1). Parmi ces représentants de la confédération béotienne on cite le Carthaginois Nobas, fils d'Axioub, qui, en 174, dirigeait l'ambassade de Car- - thage au roi Persée (2), et Athanodore de Ténédos qui, au temps de la guerre sacrée contre les Phocidiens, transmit les souscriptions recueillies à Ténédos parmi les partisans de Thèbes, une somme de mille drachmes (3).
2o Quand Thèbes était affaiblie et la confédération dissoute, chaque cité, redevenue indépendante, nommait ses agents spéciaux, mais conservait l’organisation commune au moins dans les traits généraux. A plusieurs reprises est visible l’imitation des modes et des formules athéniennes (4). Si l'on remarque dans la rédaction des décrets quelques variantes, il faut attribuer ces changements de détail aux différences de temps et non de lieu. Dans plusieurs villes , dont on possède de nombreux documents, on saisit encore aujourd’hui la preuve de ces petites révolutions constitutionnelles, par exemple à Orope, à Tanagre, à Thespis et à Orchomène.
Plusieurs des représentants de Thèbes sont des personnages connus dans l’histoire : l'amiral lacédémonien Pharax, qui présenta à Agésilas une ambassade thébaine (5) ; l'Athénien Thrasôn, du dême d'Erchia, un des fins diplomates du temps de Philippe, qui échoua pourtant dans sa tentative d'alliance entre Athènes et Thèbes (6); enfin Démosthène, l'illustre orateur, qui montra
(1) C. Z. G., 1565. Mütth. des deutsch. Instit., III, p. 93.
(3) ’AGfvaætov, III, p. 479.
(4) Cf. livre IIT, chap. 1 : Influence d'Athènes sur le développement des proxénies grecques.
(5) Xénophon, Hellén., IV, 5, 6.
(6) Eschine, Couronne, 138.
toujours pour Thèbes beaucoup de partialité et à qui ses ennemis. reprochent amèrement son titre d'hôte public thébain (1). Démosthène accuse quelque part Thèbes d’être avare de récompenses pour ses hôtes et bienfaiteurs (2). Il avait, sans doute, pour s’en plaindre, des raisons personnelles. Pourtant Thèbes conçut'un jour d'une facon grandiose l'hospitalité publique (3). C'était au temps des Trente ; les Athéniens fugitifs erraient sur les frontieres de l’Attique. Thèbes ordonna et fit sans doute ordonner par l'assemblée fédérale que toutes les villes et toutes les maisons de Béotie seraient ouvertes aux Athéniens, s’ils venaient y demander asile. Tout homme qui aurait vu emmener un fugitif sans lui prêter main-forte paierait un talent d'amende.
Tanagre, à l'imitation d'Athènes, adopta parfois l’usage des stèles sculptées de proxénie, ornées d’un fronton où on lit en gros caractères la date et le titre Tpoëevin (4). Plusieurs furent commandées par le citoyen même qui avait proposé le décret (5) : c'était un bon moyen de conserver le souvenir d’une séance mémorable au moins pour lui et les siens. On connaît vingt représentants de Tanagre (6). Ce sont en général des citoyens obscurs de villes voisines, d'Orope, de Chalcis, d’Erétrie, d’Elatée, de Corinthe, de Demetrias. 11 y a pourtant aussi, parmi ces hôtes, des Syriens d’Antioche, un Macédonien, un Pisidien, un Ionien, un Pamphylien, plusieurs grands personnages d’Alexandrie. C'étaient sans doute des officiers attachés aux princes macédoniens. [un d’eux est bien connu : c'est Sosibios d'Alexandrie, ministre des rois d'Egypte, qui fut aussi proxène d’Orchomène (7).
Les représentants des autres villes béotiennes ne méritent pas d'être nommés. Les décrets qui les concernent ont pour unique intérêt de nous montrer les cités béotiennes dans leurs rapports avec les villes voisines, souvent aussi avec quelques Etats étrangers comme Athènes (8) et la Thessalie, parfois avec des cités d'Asie.
(1) « Anpoofévous toù GnBalwv rpoEévou. » (Eachine, Ambassade, 141-143).
(2) Contre Leptine, 105 et suiv.
(3) Plutarque, Lysandre, 21.
(4) C. I. G., 1569. ?AGfvatov, IV, p. 291.
(5) *AG%vatov, III, p. 292.
(6) Sur ces documents du musée de Tanagre, cf. Bull. de corr. hellén., ITI, 384.
(7) Hermes, 1876, p. 97 et suiv., n° 4.
(8) C£. la liste chronologique des représentants des villes étrangères à Athènes (Appendice).
172 LES PROXÉNIES GRECQUES.
F 5. — Grèce centrale.
Dans l'histoire des proxénies grecques, les régions montagneuses de la Grèce centrale, la Phocide, les Locrides, l’Acarnanie, l'Etolie, et les peuples ordinairement tributaires de la Thessalie comme les Phthiotes, les Æniancs, les Œtéens et les Maliens, forment un groupe d’une remarquable unité. Excepté pour les boufgades de la Doride, dont l’histoire est presque entièrement inconnue, on possède aujourd'hui, sur l'organisation de l'hospitalité publique en ces régions, de très nombreux documents. On connaît des proxènes de villes dont on ignorait naguère l’emplacement, même le nom.
Si l'on excepte Delphes (1), où l'institution est exclusivement religieuse comme à Olympie et à Samothrace, on peut déterminer les principaux caractères communs de la proxénie dans les Etats compris entre la Béotie, le golfe de Corinthe , l'Epire et la Thessalie propre :
19 Partout les décrets mentionnent la nomination d'éyyuor Ta npobevlus (2). L'hospitalité publique était un véritable contrat entre une cité ou une confédération, et un citoyen d'une ville étrangère. Elle imposait des devoirs et conférait des droits. Il est naturel qu'on ait désigné, comme pour toute espèce de ‘convention, des « garants de la proxénie. » Ordinairemeut au nombre d’un ou deux, ils veillaient à ce que le traité fut observé de part et d’autre. C'étaient des citoyens, parfois des magistrats de la cité qui nommait l’hôte public; ils répondaient du proxène devant la cité, de la cité devant le proxène. Il est très vraisemblable que cette garantie légale donnait lieu, le cas échéant, à une action judiciaire.
2° Sauf de très rares exceptions qui se rapportent aux temps macédoniens ct s'expliquent par des circonstances spéciales (3), les hôtes publics nommés par les cités de la Grèce centrale sont des gens de la région. La proxénie n’a pas eu en Heilade le caractère politique que lui donnèrent Athènes et Sparte, ni même le caractère quasi-international qu'elle eut dans les îles de la mer Egée et sur les côtes d'Asie Mineure. C'est ici uno institution
(1) Sur la proxénie du temple de Delphes, v. livre IV, chap. v.
(2) Livre I, chap. vin, $ 4.
(3) Bull. de corr. hellén., V, p. 443. *AG#%vaærov, 1, 484. Bull. de corr. hellén., V, 376. Bulletino di corr. arch., 1860, p. 141.
tout à fait locale, qui suffit à ces régions peu commercantes et attardées. L’hospitalité publique est restée en Hellade ce qu’elle était au début de la période historique (1). On ne constate que des variantes insignifiantes entre les décrets d’une même ville, bien plus, entre les décrets de toutes los cités. Les révolutions ont épargné ces populations perdues dans la montagne. C'est d'après les documents de la Grèce centrale qu'on peut se figurer assez exactement ce qu'était la proxénie au septième et au sixième siècle avant notre ère.
30 Tous les Etats sont très généreux pour leurs hôtes publics (2). Ils accordent à la fois tous les privilèges que pouvait obtenir un étranger, tous ces privilèges dont les grands Etats étaient avares et qu’Athènes cédait l'un après l’autre pour entretenir le dévouement de ses agents. Ici, l’on obtient toujours et sans difficulté le droit de posséder, l’'exemption de toutes les taxes de douanes ou autres, la prodiquie, la préséance dans les jeux. Partout l'on donne le droit de pâturage, fort précieux dans ces pays de roches et de vallées ombreuses dont Ia principale ressource était, alors comme aujourd'hui, l’élevage d'un maigre bétail. On accorde aussi aux hôtes publics la sécurité personnelle, la garantie contre les saisies, la protection de l'Etat, « du moins en ce qui dépend de lui, » comme l’avouent modestement plusieurs villes (3). Rien n’est refusé aux hôtes de toutes ces petites cités pauvres dont l'intérêt évident était d'attirer à elles les étrangers. Elles n'avaient pas à craindre, comme Athènes, qu'on abusât de ce privilège et que le trésor s’appauvrit.
40 Bœckh croyait qu’en Asie Mineure seulement le droit de cité était joint à la proxénie. C’est une erreur. Dans presque tous les décrets de proxénie de la Grèce centrale, les titres d'hôte et de citoyen sont conférés ensemble (4). A défaut de la politie, le proxène obtient d'ordinaire l’isopolitie (5).
50 L’hospitalité publique conserve dans ces régions le caractère religieux qui devait dominer tous les autres à l'origine, mais qui
(1) Livre I, chap. vin, 8 1.
(2) Les privilèges résumés dans ce paragraphe sont mentionnés dans tous les documents de proxénie de la Grèce centrale. Nous ne renverrons donc aux textes que pour les faits particuliers.
(3)’Ey. &px., 1874, n° 422. Carapanos, Dodone, p. 114; C. I. G., 1793*.
(4) Livre I, chap. var, $ 6 (La prorénie et le droit de cité).
(5) A Anticyre (Le Bas, II, 1002) ; à Ambrysos (Annali di corr. arch. ,. 1861, p. 75. Bull. de corr. hellén., V, 443): chez les Locriens Ozoliens, à Chalion (C. I. G., 1567).
174 LES PROXÉNIES GRECQUES.
s'était bien affaibli aux cinquième et quatrième siècles dans d'autres parties de la Grèce, surtout chez les populations de race ionienne. Le voisinage de Delphes contribua, sans doute, à maintenir l'organisation primitive chez ces montagnards d'esprit naturellement conservateur (1).
6° Les proxènes de la Grèce centrale semblent avoir tenu une place importante dans l'administration de la justice. Les inscriptions font mention de juges spéciaux pour les étrangers (2). Les proxènes étaient condamnés à une amende double, s'ils faisaient de fausses dépositions devant ces tribunaux (3). On a même voulu voir dans une inscription de Locride la preuve qu'il existait un tribunal des proxènes (4).
Nomination de garants, caractère exclusivement local et archaïque , générosité des Etats, habitude de joindre à la proxénie le droit de cité, importance religieuse et rôle judiciaire des hôtes : tels sont les aspects de la proxénie dans les divers Etats de la Grèce centrale. Il reste à signaler quelques faits particuliers.
Phocide. — Les villes de Phocide 8e réunirent souvent en confédération. Les historiens parlent de cette ligue intermittente. On ne sait rien sur les agents qu'elle put nommer. Tous les décrets appartiennent à cinq villes indépendantes, Anticyre, Stiris, Ambrysos , Daulis et Tithronion. Ces documents sont en général des résumés de l’acte officiel , et commencent par le mot « &Gwxav. » On a cependant de Tithronion un décret développé à la mode athénienne (5). Plusieurs des villes de Phocide avaient institué des tribunaux spéciaux pour les étrangers. Au troisième siècle, Stiris forma avec la cité voisine de Médéon une seule communauté politique; dans le nouvel Etat on dispensa des charges les citoyens qui avaient exercé les magistratures; parmi eux, les xénodiques (6). Dans toute la Phocide, les garants de la proxénie sont au nombre de deux.
Locriens Oponiiens. — Oponte et les bourgades voisines s'étaient groupées en un seul Etat dont le nom officiel était : ‘Oroëvriot xal
(1) Les rapports de proxénie furent très intimes entre le temple de Delphes et les populations de l’Hellade, noyau de l’amphictyonie (Livre IV, chap. v, 8 2).
(2) EcvoBlxar à Æanthia et Chaleion en Locride (Rôbl, I. G. A., 322) ; à Stiris et Médéon en Phocide (Bull. de corr. hellén., V, 42).
(3) Rôh1, I. G. A., 322.
(4) Rangabé, Antig. hellén., 356.
(5) Bull. de corr. hellén., V, 442.
(6) Ibid., p. 42.
Aoxpot of mer Ünouvrlwv, De nombreux actes de proxénie émanent de l'assemblée fédérale (1). Ce sont, comme en Phocide, de courts résumés de décrets, où sont constatés simplement le titre et les droits de l'élu, conformément à la loi des proxènes. On nommait tantôt un seul garant, tantôt deux. Oponte avait des agents en Etolie , à Aphthonée, à Cranii dans l’île de Céphalénie. Un de ses proxènes est Pindare (2).
Locriens Ozoliens. — On a trouvé dans cette région des documents d’une importance capitale pour l'étude de la proxénie. Ils sont relatifs aux trois villes ozoliennes de Chaleion, ŒÆanthia et Naupacte. |
Bâties vers le milieu du golfe de Corinthe , en face d'Ægium, au bord de la petite baie actuelle de Galaxidhi , Œanthia et Chaleion étaient des places de commerce assez actives. Elles servaient de débouchés aux âpres vallées du Parnasse et de l'OŒEta. Naupacte commandait au nord l'entrée du golfe, comme Patras au sud ; les Athéniens le comprirent, et établirent là un de leurs grands entrepôts. Dans ces trois villes ozoliennes, les Etats grecs avaient d'assez nombreux agents. Elles étaient elles-mêmes en re. lations avec les ports du golfe de Corinthe. On voit Chaleïion nommer un proxène dans la ville achéenne d’'Ægium, située à l’autre bord du golfe. Pour faire honneur aux Achéens, l'acte est daté à la fois, d’après les noms du damiurge d’'Ægium et de l’archonte de Chaleion (3).
ŒEanthia et Chaleion avaient conclu très anciennement un traité de commerce dont on a retrouvé le texte. Dans ce document les proxènes tiennent une grande place.
D'une mauvaise lecon du texte grec on a conclu qu'il existaitun tribunal des proxènes. Le document corrigé contient seulement, pour Ce qui nous concerne, ces deux clauses : 1° Si le proxène prête indüment son appui en justice, il sera puni d’une amende double ; 2° si les juges qui forment le tribunal des xénodiques sont en désaccord , l'étranger demandeur choisira lui-même des assesseurs parmi les citoyens de la première classe, excepté son hôte ou son proxène (4). Cette double précaution, prise par les
(1) ’AGñvauov, I, p. 484-487.
(2) Pindare, Olympig., IX, 89.
(3) C. I. G., 1567. Le Bas, IT, 580. Ahrens (Dialect., I, p. 235) a démontré que ce décret émane de Chaleion en Locride, non de Chalia en Béotie.
(4) Cet intéressant document de Locride a été publié d’abord par Œconomidès (Sur une inscription inédite de Locride, avec commentaire grec), repris par Rangabé (Antig. hellén., 356*), commenté par Kirchhoff (Philologus, t. XIII, 1858) et
176 LES PROXÉNIES GRECQUES.
Etats contre l'ingérence des hôtes publics dans l'administration de la justice, prouve précisément l’importauce de leur rôle. Le document, de forme très archaïque, n’est certainement pas postérieur au milieu du cinquième siècle.
La ville de Chaleion accordait à ses proxènes, comme toutes les cités de la région, l’asylie. Un article du même traité de commerce définit nettement ce que les Locriens entendaient par ce mot. D'après la convention, les citoyens de chacune des cités devront : 1° respecter les personnes et les biens de l’autre Etat, et ne pas recéler les prises faites par un tiers; 20 ne pas inquiéter les corsaires de la ville alliée, à moins qu'ils n'aient indûment attaqué le port; 3° payer une amende, s'ils manquent à cet engagement; 40 s'ils n’ont pas rendu dans les dix jours la prise indùment faite, rembourser une fois et demie autant (1). C'est, on le voit, l’organisation légale de la piraterie, avec une exception en faveur de la cité amie; ce texte curieux n'en montre que mieux la valeur de l'asylie, généralement donnée aux proxènes.
L'inscription de Naupacte est antérieure à l'époque où les Athéniensétablirent leur station navale en Locride. Elleappartient donc à la première moitié du cinquième siècle. C'est un décret qui règle la condition des colons épicnémidiens envoyés à Nau-. pacte. On leur accorde les droits civils des hôtes , et on les admet dans le culte public au même titre que les proxènes (2).
Etoliens. — Malgré leur amour pour la piraterie, qui leur a valu si mauvaise réputation , les Etoliens ont connu l'hospitalité publique, comme le prouve un marbre récemment découvert. C'est un décret rendu par la confédération , entre les années 179 et 172. Le roi Eumène IT sollicitait des Etoliens la reconnaissance des jeux Niképhoria, qu'il venait de fonder. Les députés des villes étoliennes :
1o Reconnaissent les jeux nouveaux et promettent d'envoyer à l'avenir des théores à Pergame pour assister à ces fêtes;
2° Ordonnent que, pour la réception des théores de Pergame,
G. Curtius (Studien zur griechischen und lateinischen Grammatik, II, 1). Le meilleur texte est celui de Rôhl (Inscr. græc. antiquissim., 322).
(1) Rôbhl, 322.
(2) Rôh1, 321. Cf. le commentaire d’Egger (Journal des savants, 1872, p. 29), et de Bréal (Revue archéol., 1872, août, p. 115). Pour le passage controversé, nous proposons de lire Hérw(c) Eévov, leçon qui nous parait répondre mieux au texte épigraphique et aux institutions helléniques.
chargés d'annoncer en Grèce l'approche des jeux, chaque cité de la confédération constituera des hôtes des théores pris parmi les citoyens ;
Je Décident que les magistrats municipaux rendront compte des mesures prises pour la réception des théores au stratège de la confédération ou au proxène, pour l’époque des jeux Pythiens ;
4o Accordent aux théores de Pergame les mêmes présents qu'aux ambassadeurs sacrés d'Olympie ;
50 Chargent le stratège et les autres magistrats d'inscrire dans la constitution les articles ci-dessus mentionnés, entre autres l'obligation , pour les municipalités, de constituer des hôtes des théores ;
6° Nomment proxènes de la confédération les trois ambassadeurs du roi Eumène, Persas de Syracuse, Théolyte d’Egine, Ctésippe de Pergame ;
i° Désignent, comme garant de la proxénie, le secrétaire de l'assemblée.
Une stèle fut déposée à Thermos, capitale des Etoliens ; une copie fut consacrée à Delphes et vient d’être retrouvée près du temple d'Apollon (1).
Ce document montre la proxénie politique et la proxénie religieuse organisées en Etolie comme dans les régions voisines. L’hospitalité publique était réglée par l'assemblée commune et contrôlée par les autorités fédérales. Les villes étoliennes ne pouvaient nommer de proxènes particuliers , tant qu'elles faisaient partie de la confédération. On ne connaît pas dans le pays d’autres agents que ceux de la ligue.
Un fait à noter dans l’histoire des Etoliens, c’est qu’au temps de leurs guerres de conquêtes ils respectèrent les constitutions des pays soumis. Les Etats soumis aux Etoliens restaient autonomes sous la suzeraineté du stratège de la confédération. Delphes et Lamia continuèrent à élire des hôtes publics; rien n’est changé alors dans l’organisation de leur proxénie ni dans la rédaction de leurs documents ; seulement les actes sont datés d'après le nom du magistrat fédéral des Etoliens (2).
Acarnanie. — Les décrets de proxénie rendus par l’assemblée commune des Acarnaniens étaient déposés dans le temple
(1) Bull. de corr. hellén., V, 372 et suiv.
(2) Cf. livre I, chap. v. Les proxènes et le droit public des Etats grecs.
178 LES PROXÉNIES GRECQUES.
d’Apollon à Actium (1). La condition des hôtes publics était réglée par la loi. On leur garantissait l’asylie et la sécurité personnelle en territoire acarnanien, pour eux et leurs biens ; ce n'étaient pas de vains privilèges chez ce peuple de pillards. On joignait souvent à ces avantages le droit de posséder, le titre de bienfaiteur et parfois celui de citoyen. Dans un des actes de la confédération, l'hôte public est autorisé à choisir, parmi les villes fédérées, celle dont il désirera devenir citoyen (2). En Acarnanie comme en Etolie, l'assemblée commune avait seule des représentants à l'étranger. On voit bien la ville de Stratos nommer un agent à Carystos d’Eubée (3); mais Stratos s'est, à plusieurs reprises, séparée de la confédération ; c’est à l’une de ces époques qu'appartient le décret.
Parmi les hôtes publics de la ligue, on peut citer le médecin Diogène de Pergame, qui avait soigné des ambassadeurs acarnaniens malades en Macédoine (4), et un citoyen de Corcyre (5). On a trouvé en Laconie un décret des Acarnaniens de la fin du troisième siècle (6). Les Spartiates Gorgis, Damascide et Lachérès y sont nommés hôtes publics d'Acarnanie, comme à la même époque l’Acarnanien Damion d'Ambracie était choisi comme agent de Lacédémone (7). Polybe nous apprend, en effet, que vers le temps de la mort de Cléomène, les deux peuples, jusque-là ennemis, se réconcilièrent (8). Au temps de la guerre du Pélopounèse, les Athéniens avaient des agents dans l’Acarnanie, pays allié (9). Au deuxième siècle, la confédération a des représentants à Patras, qui devient l’ur des principaux marchés de la Grèce ; l’un de ces hôtes est un citoyen de Patras, les autres sont deux Romains, P. et L. Acilii, sans doute des marchands établis en Achaïe (10).
Ænianes. — Resserrés entre l'OŒta et l'Othrys, dans la haute vallée du Sperchios, les Ænianes ont été successivement tributaires des Thessaliens, des Etoliens et des Epirotes. Au temps de
(1) C.I. G., 17939 be, *A6fvasovy, I, p.253. Bulletino di corr. arch., 1860, p. 141. Le Bas, II, 1041-1043. Mitth. des deutsch. Instit., LV, p. 224,
(2) Mitth. des deutsch. Instit., IV, p. 224.
(3) Ibid.
(4) Bulletino di corr. arch., 1860, p. 141.
(5) Ibid.
(6) *A6%varov, I, p. 253. Le Bas-Fouc., Még. et Pél., 1941.
(7) Le Bas-Fouc., Még. et Pél., 194.
(8) Polybe, IX, 32.
(9) Ep. à&pyx., 1309.
leur indépendance, ils ont eu des agents à l'étranger, par exemple ‘à Athènes et à Corcyre (1). On voit, par un passage d’un décret, qu'ils donnaient des instructions précises à leurs représentants (2). Les proxènes étaient nommés par l'assemblée fédérale, et recevaient le droit de cité, le droit de posséder terres et maisons dans le pays, la sécurité personnelle en paix et en guerre, du moins « pour ce qui dépendait des Ænianes (3). » Les garants de la proxénie, plus nombreux que partout ailleurs, forment deux catégories, « d’après la loi du pays; » ce sont : {° les cinq æniarques ou magistrats fédéraux, ceux-là précisément dont les noms servent à dater l'acte ; 2° deux particuliers, deux frères. Il est à présumer que les æniarques se portent garants pour l'Etat, et les deux particuliers pour le proxène. C'est un fait spécial au pays des Ænianes (À).
La ville principale des Ænianes était Hypata. On possède des décrets de proxénie de cette cité (5). Comme aucun magistrat fédéral n'y est mentionné, on doit en conclure que la confédération était dissoute à cette époque. Hypata prit la place de la liguo et eut des agents, par exemple à Scarphée en Locride. L'institution ne changea pas de caractère ; à Hypata, les garants de Ia proxénie sont les magistrats et le peuple, « selon la loi (6). »
Œtéens et Maliens. — Les OŒtéens et les Maliens, qui habitaient, au sud-est des Ænianes, dans les gorges de l'OEta et près des Thermopyles, formèrent aussi à diverses reprises deux petites confédérations, tantôt indépendantes, tantôt clientes des Thessaliens. Un proxène signe, comme témoin, une convention entre les Œtéens et une femme du pays (7). On a une lettre de la ville d'Héraclée des Maliens au sénat de Rome, lettre écrite pour annoncer la nomination d’un Romain, Sex. Cornelius, comme proxène et citoyen (8). Les garants sont, non plus des magistrats comme à Hypata, mais deux particuliers (9).
Achéens Phthiotes. — Les Achéens Phthiotes, qui occupaient
(1) Le Bas, II, 1113°. *Ep. &px., 2° série, 442.
(2) Evo. &px., 2° série, 442.
(3) Tà &x” Alviévuwv (Ibid).
(4) Le Bas, II, 1113°, 1114 °Eo. &pyx., 2° série, 442. - (5) Le Bas, II, 1113 ?- 1115, 1116.
(6) Ibid.
(7) Bull. de corr. hellén., V, 139 et suiv.
(8) Stephani, Reise durch einige gegenden des nôrdlichen Griechenlands (Leipzig, 1843), n° 33.
(9) Ibid.
180 LES PROXÉNIES GRECQUES.
les deux versants de l'Othrys, sont souvent considérés comme une tribu thessalienne. Mais, par leurs institutions comme par leur dialecte, ils différent beaucoup des peuples de la Thessalie propre. La proxénie est conçue, dans les villes de la Phthiotide, non pas comme en Thessalie, mais comme chez tous les montagnards de la Grèce centrale. A Lamia, à Thaumaces, on nommait un seul garant de la proxénie ; Lamia en désigne deux dans un décret rendu sous la domination étolienne (1).
On ne sait si les Achéens Phthiotes formaient une confédération. En tout cas, cette ligue n'aurait eu qu’une existence intermittente (2). Lamia et Narthakion au sud de l'Othrys, Thaumaces au nord, avaient régulièrement organisé la proxénie. Beaucoup de leurs représentants sont connus aujourd’hui.
Lamia nomma des hôtes publics non seulement aux temps de son entière autonomie (3), mais encore sous la domination étolienne (4) et sous la domination thessalienne (5), comme le prouvent les actes datés d'après les magistrats fédéraux. C'était, en effet, la politique des Etoliens de laisser aux peuples soumis une indépendance relative; ainsi faisaient les Thessaliens pour leurs tributaires. Lamia joignait toujours à la proxénie le droit de cité et parfois l’isotélie. Un hôte est élu à perpétuité, d’où l’on conclut qu'à Lamia le titre n’était pas ordinairement héréditaire. Parmi les proxènes de la ville, citons un vétérinaire de Pélinna, un écrivain d'Hypata et une poétesse de Smyrne. Aux bords du Sperchios, on se piquait d'honorer tous les talents.
À Narthakion, petite ville perdue dans les gorges de l'Othrys, on à découvert récemment un curieux document de proxénie (6) : c'est une liste des citoyens de la ville, qui remplissaient dans leur patrie le rôle de proxènes d'Etats étrangers. Athènes, Delphes, les Achéens, même des cités asiatiques, comme Milet et Magnésie du Méandre, avaient des représentants dans cette petite cité de Phthiotide, dont l'emplacement vient à peine d'être déterminé. Narthakion était bâti sur une des routes qui, à travers la
(1) Ey. àpx., 63.
(2) On trouve, sur les monnaies de cette région, la preuve d’une union monétaire entre les villes de Phthiotide (F. Lenormant, Monn. dans l’antig., toma II, chapitre sur le droit de monnayage).
(3) Le Bas, IT, 1140, 1141, 1143, 1144, 1145. Mitth. des deutsch. Instit, 1882, p. 362-363.
(4) Le Bas, II, 1142.
(6) Bull. de corr. hellén., VI, 580 et suiv.
montagne, menaient de la vallée du Sperchios à celle du Pénée. Il avait donc pu se former là un marché d'une importance locale. Les relations avec les villes d’Ionie s'expliquent d’ailleurs ; les habitants de Magnésie du Méandre et de la région voisine étaient originaires de la Thessalie méridionale; les auteurs et les inscriptions attestent qu'ils restèrent toujours fidèles au souvenir de leur patrie primitive (1).
Bâtie sur l’autre flanc de l'Othrys, le long de la route qui de Lamia mène à Pharsale et à Larissa, au bord d’un haut plateau d'où le regard embrasse les plaines occidentales de la Thessalie et la ligne dentelée du Pinde, Thaumaces appartient encore, par le caractère de ses institutions, au groupe central de l’Hellade. La proxénie y ressemble à celle de Lamia. La plupart des décrets sont de Thaumaces indépendante (2). Un seul a été rendu sous la domination thessalienne, au commencement du deuxième siècle (3). Tite-Live nous apprend, en effet, que Flamininus, après sa victoire, abandonna les Achéens Phthiotes à la Thessalie. L'assemblée de Larissa, fidèle à sa politique traditionnelle, laissa aux villes annexées leur autonomie : Thaumaces continue à-élire des proxènes, mais inscrit en haut de l'acte le om du stratège fédéral. Le décret conservé est rendu en faveur de deux frères, Hippolochos et Alexippos, d'une grande famille de Larissa qui obtint plusieurs fois la magistrature suprême de la confédération.
Les privilèges conférés aux hôtes de Thaumaces sont les mêmes que dans toute l'Hellade. L'isopolitie n’est pas toujours accordée. Îl n’y à jamais qu'un garant de la proxénie. Les magistrats municipaux envoient à la patrie du proxène copie du décret, et font inscrire les titres et privilèges sur une liste honorifique. Deux actes sont rédigés sur le modèle athénien (4). Tous les agents de Thaumaces sont des citoyens des villes voisines, de Larissa, de Lamia, de Gyrton, d'Héraclée, de Callium. La ville n’a jamais eu un rôle important.
8 6. — Epire, Illyrie, Corcyre.
Les fouilles de Carapanos, à Dodone, ont mis au jour de curieux
(1) Cf. Métropoles et colonies. livre I, ch. var, 8 2.
(2) C. L. G., 1771, 1772, 1773. Le Bas, IT, 1181, 1182, 1183, Mitth. des deutsch. Instit., 1883, p. 128.
(3) Voyez notre commentaire sur cette inscription que nous avons trouvée à Thaumaces en juillet 1882 ct publiée Bull. de corr. hellén., VII, 45 et suiv.
(4) Le Bas, If, 1181. Mitth. des deutsch. Instit., 1883, p. 118.
182 LES PROXÉNIES GRECQUES.
documents, gravés au pointillé ou au repoussé sur des plaques de bronze, qui prouvent l'existence et permettent de reconstituer en partie l’histoire de la proxénie en Epire. Ces actes, déposés suivant l’usage dans le temple le plus célèbre de la région, le temple de Zeus à Dodone , émanent tous, non pas de villes (pendant longtemps l'organisation en cités semble avoir été inconnue de l’'Epire), mais de diverses confédérations. Voici comment nous proposons de classer ces documents de proxénie :
1° Décrets des Molosses , avant l'extension de leur puissance, c'est-à-dire avant le milieu du quatrième siècle. Parmi leurs proxènes, citons un certain Théodoros, qui recut pour lui et ses descendants l’atélie et la sécurité personnelle en Epire (1). Vers le même temps, les Molosses donnérent la proxénie à tous les Agrigentins (2). C'est un des rares exemples de cette proxénie collective qui équivalait sans doute à une alliance perpétuelle, à la fois politique, commerciale et religieuse, entre deux Etats (3).
2° Décrets d'une confédération qui devait renfermer presque toutes les tribus de l’Epire, et dont le nom officiel était Molocsot xal oüuuuyo: (4) où bien of céuuayor tév ’Anetpwrüv (5). La prépondérance appartient alors aux Molosses, qui depuis 342, sous leur roi Alexandre I“, puis sous Pyrrhus, sont en fait maîtres de tout le pays. On voit, en effet, l’assemblée fédérale accorder l’exemption d'impôt pour toute l'Epire (6). À cette époque un ex-voto fut consacré à Dodone par Agathon de Zante et ses fils, qui s’intitulent : « proxènes des Molosses et de leurs alliés depuis trente gé- » nérations, descendants de Cassandre (7). » Suivant la mode du temps, Agathon faisait remonter haut le dévouement de sa famille aux Molosses. Ceux-ci, même sous leurs rois, avaient conservé des institutions libres; sur les actes officiels, à côté du nom du roi, on lit celui d’un magistrat qui s'appelle le rpootärns (8). Si Pyrrhus avait des hôtes particuliers comme Hiéron de Syracuse (9), l'assemblée des Epirotes, réunie sous la direction des
(1) Carapanos , Dodone et ses ruines, p. 51. Cf. un traité d’isopolitie rendu par le Kotvèvy Molooaüv en faveur de Simias d’Apollonie (Archæologisch-epigraphische Mittheilungen aus Œsterreich., Wien, 1881, p. 130 et suiv.).
(2) Carapanos, p. 52.
(3) Cf. Traités de proxénie entre deur Etats (livre I, ch. vins, 8 7).
(4) Carapanos, Dodone, p. 39. Bull. de corr. hellén., 1, 255.
(5) 1bid., p. 49.
(6) « év ’Anelpy àtéherav. » (Ibid.).
(7) Carapanos, Dodone, p. 39.
(8) 1bid., tab. XX VII, n° 1: XX VIII, n° 2.
(9) Pausanias, VI, 12, 3.
Molosses, nommait ses proxènes. Après la mort de Pyrrhus, la royauté s’affaiblit de plus en plus. On substitua peu à peu le monnayage national au monnayage royal (1). Enfin, en 229, les rois furent franchement supprimés et remplacés par des stratèges ; l’Epire tomba dans la dépendance de la Macédoine. Bientôt arrivent les Romains.
30 Décrets de la confédération, appelée rè xouwvèv tüv "Arstpurüv (2), après la réorganisation du pays par les Romains, mais sans doute avant la campagne de Paul-Emile. C’est la même ligue qui est appelée dans une inscription à xowvèv "Hrepuräv rüv repli Dorvxñv (3). On peut, en effet, conclure de divers passages de Polybe (4) que l'assemblée générale des Epirotes se réunissait d'ordinaire à Phœnike. On connaît un représentant de cette confédération ; c’est un Italien, C. Dazupus Rennius, de Brindes (5). Le décret diffère entièrement des actes de l’époque précédente. IL est daté par les noms du stratège et du secrétaire. Un certain Lysanias avait recommandé par lettre le candidat. Dazupus recoit, pour lui et ses descendants, l’atélie, l'entélie (c’est-à-dire probablement la civitas optimo jure), la sécurité en paix et en guerre pour ce qui dépend des Epirotes, le droit de propriété en Epire, et les privilèges garantis aux proxènes. La rédaction seule du décret prouve qu’au commencement du deuxième siècle l’Epire s'était enfin ouverte à la civilisation hellénique. La proxénie en fut modifiée.
Corcyre. — Des côtes d’Epire on aperçoit le long et harmonieux profil de Corcyre. Cette île bénie du ciel a été de tout temps un des entrepôts les plus importants pour le commerce entre la Grèce et l'Italie. La proxénie s'y développa vite. La série des documents qui concernent l’histoire de l'institution dans cette île est des plus riches. Corcyre avait des agents, non seulement dans les villes voisines, à Dodone et à Ambracie (6), mais dans des cités éloignées comme Athènes, Corinthe, OŒEanthia de Locride, Delphes, en Arcadie, à Gnosse dans l’île de Crète, à Antandros en Eolide, à Priène en Ionie (7). Les Corcyréens avaient accordé
(1) F. Lenormant, Monn. dans l’antig., II, p. 20.
(2) Carapanos, Dodone, p. 114.
(3) Archæol. Zeitung, 1855, p. 34.
(4) Polybe, XVI, 27, 4; XXXII, 21, 2; 26, 1.
(5) Carapanos, Dodone, p. 114.
(6) A Dodone (’Ey. &py., 31704). À Ambracie (C. I. G., 1843. Greek inscr. Bril. Mus., II, 167).
(7) À Athènes (Vischer, Epigr. und archäol. Beiträge aus Griechenland, n° 22. Bâle, 1855), Corinthe (Thucydide, III, 70). Œanthion (Rangabé, Antig. hellén.,
184 LES PROXÉNIES GRECQUES.
aux Cnidiens, par décrets publics, des privilèges qui subsistaient encore au temps de Plutarque (1).
Les actes de proxénie étaient gravés sur des tables de bronze, ornées d'un fronton ; au-dessous, l’on inscrivait, en plus grands caractères, le nom et la patrie du proxène. C'était aussi la coutume à Athènes. La plus curieuse de ces tables de bronze de Corcyre est celle qui concerne l’Athénien Dionysios, fils de Phrynichos (2). Dans le champ du fronton est représentée la chouette, entre deux branches d'olivier. Au bas, la plaque s'élargit, et on lit, sur trois lignes, en grosses lettres, les noms du proxène, de son père et de sa patrie. On avait coulé de l'argent dans le creux des lettres. Quatre trous percés dans le métal prouvent que la tablotte était fixée à la muraille d’un édifice. C’est un monument du quatrième siècle.
Lés décrets sont courts, sans considérants ni préambule. « L'ékle » a décidé de nommer un tel proxène. — L'äx fait un tel » proxène (3); » telles sont les formules .usuelles. Il est à remarquer que jamais n'est mentionnée l'approbation d’un sénat; les décisions sont prises par l’&klx ou assemblée du peuple. C’est là un frappant commentaire des pages de Thucydide sur le développement de la démocratie et de la démagogie à Corcyre. On observe cette tendance dans les moindres détails; la gravure des décrets sur le bronze est confiée, non pas, comme dans la plupart des Etats, à un seul magistrat, mais à toute une commission composée des rpé6ouho, des rpôdixo et des atpatayol (4).
Jamais à la proxénie n'est joint le titre d'ebepyérns, si fréquent dans d’autres régions. Les hôtes publics obtenaient souvent l’é;xemnot, Mais Ce privilège n’était pas garanti à tous par un titre de loi (5).
Les décrets mentionnent très peu de privilèges. Pourtant Corcyre eut un jour un accès de libéralité. Elle acheta pour ses proxtnes des maisons et des vignes, dont elle leur assura l’usufruit ; ce n’est pas là un fait unique dans l’histoire de la proxénie; une inscription qu'on vient de découvrir près de l’Hellespont constate
I, 318). Delphes (C. 1. G., 1840). En Arcadie, à Gnosse, à Antandros (ibid.). A Priène (C. 1. G., 1842).
(1) Plutarque, Malignité d’Hérodote.
(2) Vischer, Ep. und archäol. Beiträge, 22, et Greek inscr. Brit. Mus., Il, 166. (3) « dôoëe r& &Alg npéEevov eluev.. xpéEevov nouet & &hla. » ’ (4) C. I. G., 1841-1844.
(5) Greek inscr. Brit. Mus., II, 166.
une libéralité du même genre à des proxènes et bienfaiteurs (1). Mais le document de Corcyre reste le plus curieux et mérite d’être traduit en entier :
« À la bonne Fortune,
» Voici les biens que la ville a achetés}pour ses proxènes, et » dont ils jouiront selon leurs besoins:
» Pour Lygdamis, fils de Phidon, de Gnosse, dix plèthres de » vignes à Molocas, et quatre plèthres de vignes dans la plaine;
» Pour Hermon, de Tylesium, quatre plèthres de vignes dans » la plaine;
» Pour Protarchos, d'Antandros, vingt plèthres de vignes, à » l'extrémité de la plaine ;
» Pour Skiptias, bienfaiteur, vingt-deux plèthres de vignes à » Minos, à partir du dernier passage;
» Pour Thamiclès et Phanoclès, de Phæstos, quatre plèthres » de vignes dans l'île, et quatre plèthres à Lipara;
» Pour Archagoras de Delphes, une maison dans le quartier » d'Hèra , six plèthres de terrain non planté près du quartier du » Comique, quatre plèthres de vignes dans la plaine ;
» Pour Misgolas l’Arcadien, quatre plèthres de vignes dans la » plaine, deux autres plèthres de vignes dans la plaine, deux au- » tres plèthres de vignes à Schinouris, une maison dans le bourg » d’Allane (2). » |
Il est à remarquer que Corcyre concède seulement à ses agents l'usufruit de ces propriétés ; ce ne sont pas des dons. La ville p'accordait l’Éxrmorx à ses proxènes que par exception.
Corcyre, comme Athènes, élevait à ses frais un tombeau à ceux de ses proxènes qui mouraient sur son territoire. On voit à Corfou une sépulture fort ancienne, ornée d’une épitaphe métrique qui n'est pas postérieure au milieu du cinquième siècle ; elle est gravée en boustrophédon, c'est-à-dire alternativement de droite à gauche, et de gauche à droite. C’est le tombeau de Ménécrates, fils de Tlasias, proxène de Corcyre dans la ville d’'OEanthion, en Locride. Il mourut en mer, et son corps fut transporté à Corcyre. Son frère Praximénès accourut de Locride pour conduire le deuil de concert avec le peuple corcyréen qui éleva le tombeau (3).
Les représentants de Corcyre étaient nombreux, surtout à Corinthe, métropole de l'île. Corinthe était le point de départ du
(1) Mitth. deutsch. Instit., 1884, p. 58-59.
(3) Rangabé, Antig. hellén., 318. Rôhl, Inscer. gr. antig., 342.
186 LES PROXÉNIES GRECQUES.
courant commercial qui, par Corcyre, gagnait l'Italie. Quand, au début de la guerre du Péloponnèse, les deux cités furent aux prises, les proxènes de Corcyre à Corinthe se porterent garants pour le paiement de 13 rançon des Corcyréens prisonniers (1).
Illyrie. — Au nord de Corcyre, plusieurs villes des côtes illyriennes étaient des comptoirs importants qui, avec Anactorion, Leucas, Ambracie et Corcyre , marquaient pour les marchands les étapes de la route d'Italie. Les Illyriens étaient des sauvages qui se tatouaient et vivaient de pillage (2). Mais les Ioniens, puis les Corinthiens avaient colonisé la côte. Les Bacchiades avaient ‘ noué des relations d'amitié et d’hospitalité avec les chefs des principales tribus de l'Illyrie, du nord de la Macédoine et de la Thrace (3). Epidamne et Apollonia étaient des villes helléniques très commerçantes. Pendant des siècles, les drachmes de Corcyre et de Dyrrachium furent la monnaie internationale de toute l'Adriatique et de l'Italie centrale ; même les marchands romains les recherchaient avidement comme marchandise, « mercis loco », dit Pline (4). On connaît un assez grand nombre de représentants des Etats grecs à Epidamne et à Apollonie. Ces villes nommaientelles aussi des proxènes ? On ne peut le décider, en l'absence de tout document. On sait seulement qu’Apollonia ne permettait pas aux étrangers de séjourner longtemps, tandis qu’Epidamne leur faisait grand accueil.
Plutarque fait allusion à unesingulière institution d'Epidamne, qui marque la transition entre le système antique de la proxénie et le systèmo moderne des consulats. La ville envoyait chaque année un de ses citoyens dans l’intérieur du pays, pour servir d’intermédiaire entre les marchands de la ville et les indigènes. « Les habitants d'Epidamne, » dit Plutarque, « s'aperçurent que » leurs citoyens, en commerçant avec les Illyriens leurs voisins, » se laissaient insensiblement corrompre; ils craignirent qu'il » n'en résultât des nouveautés dangereuses pour le gouvernement. » Afin d'éviter ce mal, ils choisirent chaque année un homme » d’une probité reconnue, qui se rendait chez ces barbares, et fai- » sait, au nom de ses concitoyens , tous les marchés nécessaires. » On l’appelait le poléte, ou le vendeur (5). » N'est-il pas étrange
(1) Thucydide, IIE, 70.
(2) Hérodote, IX, 43; V, 6L. Strabon, p. 315. Théopompe, ap. Afhenæum, p. 443. (3) Strabon, p. 326.
(4) F. Lenormant, Monn. et méd., p. 139.
(5) Plutarque, Quæst. gr., 29.
de voir apparaître , sur cette côte barbare de l'Illyrie, l’organisation internationale qui devait prévaloir dans le monde moderne ?
$ 7.— Thessalie.
La condition politique des pays thessalions fut toujours des plus complexes. La vie publique s'y est développée d’une façon moins libre que dans les autres régions grecques. C'était un enchevêtrement de confédérations et de communautés politiques, tantôt indépendantes, tantôt subordonnées les unes aux autres. On possède des décrets honorifiques :
1° De cités autonomes ;
2° De cités vassales qui conservent pourtant une autonomie relative. Lamia et Thaumaces, dans la Phthiotide, prennent des décisions souveraines dans des actes qui sont pourtant datés par le nom du stratège fédéral de Larissa (1). De même, Crannon, en Pélasgiotide, inscrit, en tête d’un de ses décrets de proxénie, le nom du stratège des Pélasgiotes (2); en tête d’un autre décret, le nom d’un roi de Macédoine (3). Ces contradictions s'expliquent par le protectorat mal défini qu’exercèrent longtemps les Thessaliens de Larissa sur les pays voisins, puis les rois de Macédoine sur tous les Thessaliens.
3° De communautés politiques , formées d'une grande cité et des bourgades voisines. C'est ainsi que l'assemblée de Crannon s'appelle xè xouwvov tac tékoc (4).
4° De confédérations restreintes, comme les Magnètes et les Perrhèbes. Ces ligues locales font tantôt acte de souveraineté, comme plusieurs fois les Magnèles assemblés à Démétrias (5), tantôt acte de vasselage; c’est ainsi que les Perrhèbes, au-dessus du nom de leur stratège particulier, inscrivent le nom du stratège fédéral des Thessaliens de Larissa (6). Ces variantes conservent le souvenir des révolutions accomplies dans le pays.
5° Enfin de la confédération des villes de la Thessalie propre, dont les députés s'assemblaient à Larissa, et qui étendit souvent sa domination sur les ligues et les peuples voisins. Ces nations tributaires , que les auteurs qualifient d'ordinaire du nom de su-
(1) Thaumaces (Bull. de corr. hellén., VII, 45). Lamia (Ep. &px., 66). (2) Cauer, Delectus (1883), n° 400.
(3) 1bid., 399.
(4) Le Bas, II, 1211.
(5) Mitth. des deutsch. Instit., 1881, p. 304; 1882, p. 338.
(6) Rhein. Mus., 1863, p. 540.
188 LES PAOXÉNIES GRECQUES.
jets (ér#xoo), sont appelées alliés (cuuayo) par Xénophon (1) et dans le texte authentique du traité conclu en 361 entre Athènes et la Thessalie (2). Leur condition semble avoir été à peu près celle des villes maritimes dans la première confédération attique. On comprend donc qu'elles aient pu conserver plusieurs des droits souverains, par exemple nommer des représentants à l'étranger.
Les Thessaliens passaient pour très hospitaliers : € Il aimait » les étrangers et les traitait avec magnificence, à la façon des » Thessaliens, » dit Xénophon dans le portrait d'un proxène de Sparte à Pharsale (3). Cimon l’Athénien vantait aussi, au Pnyx, la générosité des Thessaliens pour leurs représentants (4).
Thessalie propre. — On ne connaît pas de proxène fédéral nommé par l'assemblée de Larissa. On vient seulement de découvrir un décret d'évergésie , daté d’après le stratège Léon, fils d’Agesippos, de Larissa (5). C'est sous le même magistrat que fut gravé, en Phthiotide, le sénatus-consulte de Narthakion, au milieu du second siècle, peu de temps avant la soumission définitive de la Macédoine et de l’Achaïe (6). Nicandre, en qualité de bienfaiteur, recoit des Thessaliens le droit de posséder terres et maisons. Il est probable que le xorvèv avait aussi des proxènes et leur accordait de même l'Éyxrnors.
Plusieurs stratèges fédéraux des Thessaliens étaient eux-mê:mes représentants de cités étrangères. Ainsi, Thrasylochos d'Atrax et Pravilas de Scotoussa furent nommés hôtes publics de Delphes l’année même de leur charge, l’un en 187, l’autre en 189 (7). Nous avons découvert à Dhomoco un décret de la ville de Thaumaces, qui nomme proxène Alexippos de Larissa , alors stratège de la confédération, fils de l’ancien stratège Hippolochos (8). Cette famille de Larissa, où alternaient les noms d'Hippolochos et d’Alexippos, est mentionnée assez souvent par les auteurs et les inscriptions du temps.
. Autres confédérations thessaliennes. — Les Magnètes, c'est-àdire les populations du Pélion, de l’Ossa , de tout le massif montagneux de la Thessalie occidentale, formaient une confédéra-
(1) Xénophon, Hellén., VI, 1, 19.
(2) Aôñvatov, V, p.421. Mitth. des deutsch. Instit., 1877, p. 197.
(3) Xénophon, Hellén., VI, 1.
(4) Plutarque, Cimon, 14.
(5) Mitth. deutsch. Instit., 1882, p. 344.
(6) Bull. de corr. hellén., VI, p. 356 et suiv.
(7) Wesch.-Fouc., Inscr. de Delphes, n° 18 (Liste chronologique des proxènes). (8) Bull. de corr. hellén., VII, 45.
tion, tantôt cliente des Thessaliens de Larissa ou des Macédoriiens, tantôt indépendante. L'assemblée fédérale tenait ses séances sur l’acropole de Démétrias, dont les ruines dominent encore le bel horizon du golfe de Pagase. La ligue avait ses proxènes, dont les stèles étaient consacrées dans le temple de Sarapis. Parmi eux figurent des juges envoyés par la ville arcadienne de Klitor. On Jeur accorde l’asphalie , une couronne, l’atélie, des dons d’hospitalité aussi considérables que le permet la loi (1). Dans un autre décret, chacun des personnages honorés reçoit un cadeau de cinquante drachmes. La confédération donne encore à ses hôtes un curieux privilège: c'est le droit de préséance, non seulement dans les fêtes communes, mais encore dans chacune des villes de la Maguésie ; les magistrats communs devront veiller à l'exécution de cet arrêt ; on enverra à chacune des cités une copie du décret (2). ,
Is Perrhèbes occupaient, au nord du Pénée, les gorges du mont Olympe. Ils furent longtemps un peuple assez puissant. On a retrouvé la liste des Etats fédérés pour la guerre Lamiaque sous Ja direction d'Athènes et des Etoliens; chaque peuple avait dans l'assemblée commune un nombre de suffrages proportionnel à son importance. Les Thessaliens ont dix voix, les Achéens Phthiotes une seule, les Perrhèbes deux (3). Plus tard, la confédération des Perrhèbes dut reconnaître l’hégémonie des Thessaliens. Dans un décret, sans doute de proxénie, en l'honneur de juges corcyréens, le nom du stratège des Perrhèbes, Démétrios de Gonnos, est subordonné au nom du stratège thessalien Hippolochos de Larissa (4).
La confédération des Pélasgiotes renfermait, au quatrième siècle, des cités qui, comme Crannon, Larissa , Matropolis, sont au deuxième siècle le noyau de la ligue thessalienne. Sans doute la seconde n'est que la première élargie; les grandes familles de Larissa auront changé le nom pour faciliter l’union de toutes les populations thessaliennes en une seule ligue. En tout cas, dans un décret du quatrième siècle , Léon, fils de Pausanias, de Matropolis , stratège des Pélasgiotes, est choisi comme proxène par Crannon. Il avait déjà rendu des services à la ville antérieurement; « et maintenant, pendant sa magistrature, il ne néglige
(1) Mitth. des deutsch. Instit., 1881, p. 304. (2) Ibid., 1882, p. 358.
(4) Rhein. Mus., 1863, p. 540.
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» ni ses intérêts personnels, ni ceux de la communauté, ni ceux » des particuliers (1). »
Voilà tout ce qu'apprennent les auteurs et les marbres sur l’histoire de la proxénie dans les confédérations thessaliennes. L’institution a existé chez les Magnètes, les Perrhèbes et les Pélasgiotes, et sans doute aussi plus tard dans la ligue générale de Larissa. Nous en avons déjà étudié le développement chez les populations de l'Othrys et de l'OŒta, clientes des Thessaliens ; dans toute cette région qui avoisine la vallée du Sperchios, chez les Achéens Phthiotes, les OŒtéens, les Maliens et les Ænianes, l'hospitalité publique est constituée comme dans la Grèce centrale (2).
Proxènes des villes. — On connaît beaucoup de représentants d'Etats étrangers dans les grandes cités de Larissa et.de Pharsale. Maïs jusqu’à présent on n'a trouvé dans les ruines de ces villes aucun décret de proxénie. D'ailleurs il n'est pas certain qu’elles aient nommé des agents, car elles semblent avoir presque toujours fait partie de confédérations.
Un décret d'Oloosson confère à un Romain la proxénie (3). Sur une pierre de Phayttos, un personnage porte le titre de : 6 xorwvôc EevoSéxos (4). Il est difficile de déterminer s’il s'agit d’un magistrat ou d'un citoyen chargé accidentellement de donner l'hospitalité au nom de l'Etat. Le nom propre Æevoëôxos se rencontre plusieurs fois en Thessalie.
La seule ville de la Thessalie propre où des documents complets permettent d'étudier la proxénie est Crannon. Les décrets appartiennent pour la plupart au quatrième siècle (5). Le titre officiel des représentants de Crannon était npôkevos Toù xotvoÿ Taç nés. La ville continua à nommer des hôtes sous le protectorat de la ligue pélasgiote , puis des rois de Macédoine; on inscrivait seulement, au-dessus du décret, le nom du stratège fédéral ou du roi; c'était faire acte à la fois de souveraineté et de vasselage, compromis singulier dont on a vu déjà des exemples. Parfois l'acte est rédigé à la mode athénienne , ce qui n’a pas lieu de surprendre : les Athéniens cherchèrent pendant tout le quatrième siècle à combattre en Thessalie l'influence des agents de Sparte et de Thè-
(1) Cauer, Delectus (1883), n° 400.
(2) Livre III, chap. n, 8 5.
(3) Ussing, Inscr. gr. inéd., n° 17.
(4) Mitth. des deutsch. Instit., 1883, p. 125 et suiv., ligne 26.
(5) Le Bas, LI, 1211", 1212. Cauer, Delectus (1883), 399, 400. :
bes ; un traité, dont nous avons le texte, fut conclu en 361 (1); plus tard , Athènes et la Thessalie s’unirént encore pour la guerre Lamiaque (2).
Crannon joignait toujours à la proxénie soit le droit de cité soit l'isotimie : les deux termes sont évidemment synonymes. La stèle, payée aux frais du trésor, était déposée dans le temple d’Asclépios. On sait, par un témoignage formel, que le décret de nomination remis au proxène portait les armes de la cité (3). C'étaient deux corbeaux sur un char d’airain, emblèmes fréquents sur les monnaies de la ville (4). C'était d’ailleurs , remarque l’auteur ancien , une habitude commune à tous les Etats, d’apposer au bas des actes de proxénie la signature de la cité. On en connaît plusieurs exemples , entre autres dans les Cyclades.
$ 8. — Eubée.
L'Eubée fut presque constamment soumise à la domination étrangère. Aussi la proxénie s’y développa très peu, et seulement pendant la courte période où l’île fut relativement indépendante.
Au septième et au sixième siècle, Chalcis, Erétrie et Cymé avaient jeté sur les côtes d’ltalie et de Thrace des flots d’émigrants. Les cités eubéennes durent avoir alors des hôtes publics dans leurs colonies et dans les principales places commerciales de la Grèce. Mais on ne possède sur cette époque aucun document.
C'est depuis le milieu du cinquième siècle jusqu'au milieu du quatrième que la proxénie, institution à la fois religieuse, commerciale et politique, eut le plus de vie dans les grands Etats grecs. L'Eubée était alors pays de clérouques athéniens et de sujets. Les clérouques, qui ne formaient pas une communauté souveraine, ne nommaient pas d'hôtes publics (5). Les communautés d'Eubéens, sujets ou alliés d'Athènes, ont peut-être eu quelques
(1) ’AGfvaiov, V, p. 424.
(3) « *Ev 8è Kpavvün thc Oecoadlas d6o paoiv mévov elvar xépaxas * Bd wa éni Tüv rpokev(s) dv rüv &vaypapouévov Td rapéonuoy thç rédenc (xaBérép éativ Éôiuov räor rpoonapariBévar) Ünoypépovrar Go xépaxec dép’ Œuatlou yalxoë. » (Antig. Caryst., XV, De Mirab.). .
(4) Mionnet, Méd. grecq., II, p. 10, n° 76 : « Tête de Jupiter laurée. R. Kpavvou : ’Eque. Un vase posé sur un petit char ; sur chacune des roues, un oiseau. » Cf. Eckhel, II, p. 136.
(5) Cf. Les Proxènes et le droit public des états grecs, livre I, ch. v.
192 LES PROXÊNIES GRECQUES.
agents. On connaît du moins un proxène de Chalcis: c'est ce Strophacos de Pharsale, ennemi d'Athènes, qui guida Brasidas à travers la Thessalie (1). Il est vrai que Strophacos a pu être nommé, avant la conquête de l’Eubée, par Chalcis indépendante, et conserver son titre. C'est le seul agent eubéen que les historiens mentionnent alors.
Quand Philippe de Macédoine commenca à attaquer et à démembrer l'empire athénien, il chassa d’Eubée les garnisons athéniennes et affranchit les villes en ayant soin d'y donner le pouvoir à ses partisans. Depuis cette époque, la proxénie apparaît constituée dans plusieurs villes d'Eubée.
On possède plusieurs décrets d'Erétrie, qui choisit pour hôtes publics Sosicrate d’'Abdère et l’Athénien Phanoclès, du dème de Ptelea (2). On a publié aussi une série d’actes de proxénie de Carystos (3). Cette ville, bâtie à l'extrémité méridionale de l'Eubée, au bord du canal d'Oro, commande la route maritime qui, d'Athènes et de Corinthe, mène aux Cyclades, en Asie et en Thrace. Elle nomme des agents à Athènes, à Syros, à Naxos, à Milet, à Odessos. Tous les décrets publiés sont calqués sur ceux d'Athènes. C'est aussi le cas pour Erétrie. Le voisinage et la longue domination d'Athènes expliquent ce fait.
Pendant la seconde moitié du quatrième siecle, ces villes d'Eubée furent tantôt indépendantes, tantôt gouvernées par des tyrans vendus à Philippe. Ces tyrans conservèrent les formes républicaines et continuèrent à nommer ou faire nommer des hôtes publics, surtout à Athènes. Les discours de Démosthène et d'Eschine mentionnent souvent ces proxènes des villes eubéennes, agents des tyrans d’Eubée à Athènes : c'est un thème inépuisable d’invectives. C'est ainsi que Midias avait été choisi par le tyran Plutarque comme proxène d’Erétrie (4) ; Eschine, par Clitarque d'Erétrie, par Philistide d'Orée (5). Sous le nom respecté d’hôtes publics, ces orateurs n'étaient, au fond, que des agents d’intrigues au service de la Macédoine.
Les villes eubéennes formèrent plus tard une confédération, constituée dès le commencement du second siècle. L'assemblée
(1) Thucydide, IV, 78.
(2) Bull. de corr. hellén., II, 277. C. I. G., 2144, add., Le Bas, IL, 1601. *Ev. &px:, nouv. sér., 418.
(3) Rhein. Mus., 1866, p. 528 et suiv., n° 386-393.
(4) Démosthène, Midienne, 200.
(5) Id., Couronne, 82. Eschine, Ambassade, 89.
fédérale fut convoquée par Flamininus à Chalcis (1). Les juges envoyés par cette confédération pour apaiser les discordes des villes de Laconie furent nommés proxènes à Geronthræ (2). Mais on ne connaît pas d'agent du xorwvèv eubéen.
8 9. — Cyclades.
À l'exception des grands Etats, comme Athènes et Sparte, où l'institution prit un sens nettement politique, et de quelques pays doriens ou éoliens un peu attardés, où prédomina toujours le caractère religieux, la proxénie fut surtout une institution commerciale. C'était l'instrument nécessaire des échanges internationaux. Aussi l'hospitalité publique se développa largement sur toutes les côtes de la mer Egée, en particulier dans les Cyclades. On a découvert de nombreux décrets dans presque toutes les îles. Les exceptions mêmes sont significatives. Il est à noter qu’on ne connait de proxènes ni de Naxos, ni de Skyros, ni d'Imbros, ni de Lemnos. On ne peut affirmer que ces îles n’aient pas, durant de courtes périodes d'indépendance, élu des représentants. Toujours est-il qu’elles furent, pendant des siècles, occupées par des clérouques athéniens. Durant toute cette période, elles n'avaient . pas la puissance souveraine et, par suite, pas de proxènes (3).
Les Cyclades, qui vivaient presque uniquement de commerce et où se croisaient les routes maritimes de Grèce en Asie et de Thrace en Afrique, ont fourni une des séries épigraphiques les plus riches pour l'étude de la proxénie. Sans compter Délos, où l'institution eut une couleur religieuse à cause du temple d’Apollon (4), on connaît des proxènes de Carthæa et Poieessa (les deux villes de Céos), de Ténos, de Syros, de Paros, d’Ios, de Sicinos, de Pholégandros, de Mélos, de Théra, d’'Anaphé, des deux villes d’'Amorgos, enfin de la confédération des Cyclades qui se forma, au troisième siècle, sous le patronage des Ptolémées (5).
(1) Tite-Live, XX XIV, 51.
(2) Le Bas-Fouc., Még. et Pél., 228!.
(3) Cf. Les Proxènes et le droit public des Etats grecs, livre I, ch. v.
(4) Prorènes du temple et de la communauté de Délos, livre IV, chap. vi.
(5) Carthæa (C. I. G., 2353, 2354, 2356, 2358; Le Bas, II, 1766). Poicessa (’Eo. &px-, 2° série, 304). Ténos (C. 1. G., 2329-2334 ; Le Bas, II, 1855, 1857, 1858; Greek inscr. Brit. Mus., IL, 373, 376; ’Eo. &oy., 2642). Syros (C. I. G., 2347°). Paros (C. I. G., 2374, add. ; Le Bas, 11, 2091, 2095). los (Ross, Inscr. gr. inéd., 94, 95, 96, 317; Rhein. Mus., 1867, p. 294 et suiv. ; Annali, 1842, p. 161). Sicinos (C. I. G., 2447*). Pholégandros (Ross, Inscr. gr. inéd., III, 318). Mélos (Ross, 193).
La proxénie était constituée de même dans toutes les Cyclades, excepté peut-être dans les îles doriennes. Cette ressemblance frappante s'explique par le voisinage, les rapports incessants, surtout par l’imitation commune d'Athènes qui domina Jongtemps la mer Egée. Les documents de Céos, de Ténos, d'Amorgos sont calqués sur. ceux de l’Attique ; formules, considérants, procédure, honnours et privilèges, Athènes a laissé partout sa marque.
Pourtant, dans les Cyclades, on joignait souvent à Ja proxénie le droit de cité, ce qui a pu avoir lieu en Attique, mais n'est exprimé dans aucun décret athénien. C'était, au contraire, la règle dans les Etats d'Ionie. Un document d'Amorgos, avec la xpofsvia et la rokrsia, mentionne l’éxxknolx, c'est-à-dire probablement le droit d'entrer dans l'assemblée et d'y voter (1).
Les Cyclades honoraient leurs hôtes publics avec une grande solennité. Les couronnes d'or qu'on leur accordait étaient proclamées en grande pompe : à Ténos, par l'archonte pendant le concours tragique des fêtes de Poseidon et d'Amphitrite (2); à Minoa d'Amorgos, par les chorèges : « Les chorèges, chaque » année, au moment des chœurs d'enfants, proclameront au théä- » tre, par la voix du héraut sacré, que le peuple des Amorgiotes » de Minoa loue et couronne de la couronne d'or sacrée, d’après » la loi, Nicolas, fils d'Aristarque, Rhodien, proxène et bienfai- » tour du peuple (3). »
C'était l'usage, dans les Cyclades, d'envoyer à la patrie du nouvel hôte une copie officielle du décret, cachetée avec le sceau de l'Etat. C’est ainsi que Minoa d’'Amorgos avisa les Rhodiens (4), Ténos les Athéniens et les Hiérapytniotes (5).
Le texte même du décret, gravé sur une stèle de marbre, était déposé parfois dans la salle des séances du sénat (6), d'ordinaire dans le temple principal de la cité. Dans beaucoup de Cyclades, à Ios, à Sicinos, à Pholégandros, à Minoa d'Amorgos, c'était un
Théra (C. 1. G., 2450, 2477 ; Ross, 216). Anaphé (C. I. G., 2477°, add. : 2477, add. ; Ross, Archæol. Aufsätze, Il, p, 586). Amorgos (C. I. G., 2264, 2264°, add. : Ross, Enscr. gr. inéd., 313, 314; Mitth. des deutsch. Instit., I, 337). Kowvèv des Cyclades (C. I. G., 2334-2272; Le Bas, II, 1854; Bull. de corr. hellén., IV, 322; VII, 8). Kbhler vient de publier (Mitth. deutsch. Instit., 1884, heft 3) une liste des proxènes de Carthæa, ville de Céos, au quatrième siècle.
(1) Annali di corr. arch., 1842, p. 158.
(3) Annali, 1842, p. 158.
(4) Ibtd.
(6) Minoa d'Amorgos (Annali, 1842, p. 158).
vs 7
6° va -