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CHAPITRE II

LA PROXÉNIE HONORIFIQUE OU DÉCORATION DES GENS DE LETTRES, DES ARTISTES ET DES MÉDECINS ÉTRANGERS.

Le titre de représentant d’une cité étrangère était fort recherché dans le monde hellénique ; de plus, il donnait droit à des avantages considérables. Aussi nommait-on certains personnages proxènes pour leur faire honneur, et sans que l'on attendît d'eux un service effectif. Ge n'est pas là un fait isolé dans le monde ancien ; les Romains n'obtenaient-ils pas rang de préteur ou de consul sans avoir été élus à ces charges et sans en avoir rempli les fonctions ? De même, en Grèce, certains personnages n'étaient proxènes que de nom. Ils n'étaient souvent même pas en mesure de s'acquitter de leurs devoirs d'hôte public, surtout quand ils n'habitaient pas leur patrie. Ils n’en jouissaient pas moins des honneurs et des privilèges attachés à leur titre. La proxénie ainsi entendue était une sorte de décoration à laquelle étaient joints certains droits.

Parmi les personnages qui recevaient cette proxénie nominale, trois classes méritent d'être étudiées à part : ce sont les gens de lettres, les artistes et les médecins.

Un moyen sûr, pour un auteur, d'obtenir cette distinction, était de déterrer les vieilles légendes locales. Un poète d'Hypata avait vanté Lamia dans un ouvrage (1). Démotélès d'Andros avait mis en vers les mythes particuliers de Délos, c'est-à-dire sans doute les mythes consignés dans l’'Hymne à Apollon (2). Tous deux furent élus proxènes, l’un à Lamia, l'autre à Délos. Les Crétois, plus qu'aucun autre peuple, aimaiïent ces recueils versifiés de traditions. Le grammairien Dioscoride de Tarse de-

(1) *E. &py., n° 64. ù

(2) « énexën Anuotéine Aloyhou "Avôproc, moufene dv, menpayuéteutas mepl ve td lepôv xai tHv môkiv tv AnAuwv, xa Toûs pÜbouc Toûc Émiywplouc yéyoapey (Bull. de corr. hellén., IV, p. 345 et suiv.).

LA PROXÉNIE HONORIFIQUE. 303

manda et obtint le titre d'hôte public, à Gnosse, pour un éyxémtov en l’honneur de la ville (1). Quand les ambassadeurs de Téos, chargés de négocier la reconnaissance du droit d'asile pour le temple de Dionysos, parcoururent la Crète, ils firent des conférences sur l’histoire locale, publièrent, sur les villes crétoises, des recueils de morceaux choisis, et furent nommés proxènes en divers endroits (2). Cette distinction était accordée même à des femmes ; c’est ainsi qu'à Mélos fut décorée Scribonia Philotera (3), et à Lamia, la poétesse smyrniote Lrana, fille d'Amyntas, pour un ouvrage en vers « sur la race des Etoliens et les ancêtres du peuple (4). »

Cette habitude de conférer la proxénie à des poètes n’est pas une innovation des derniers temps. Pindare, pour ses odes triomphales et ses chants patriotiques, avait été élu hôte public à Athènes, à Oponte et par les amphictyons (5). Cet exemple fut suivi ; au deuxième siècle, Delphes donne la proxénie à un autre poète célèbre, Nicandre de Colophon, pour son ouvrage sur les oracles (6).

Plusieurs historiens connus obtinrent le même honneur. X6nophon était proxène de Sparte, ce qui explique sa partialité et son exil (7). La confédération arcadienne nomma, au siècle suivant, l’Athénien Phylarque, l'historien de la ligue achéenne, dont parle si souvent Polybe (8). Vers le même temps, on voit décorer à Delphes Polémon d’Ilium le périégète (9), le géographe Skymnos de Chios (10) et le grammairien-poète Hégésianax d'Alexandria Troas (11). Quant aux deux grands orateurs attiques du quatrième siècle, ils furent nommés, sans doute à cause de leur situation politique plutôt qu’en raison de leur talent oratoire, Démosthène à Thèbes (12), Eschine dans plusieurs villes d'Eubée (13).

(1) Bull. de corr. hell., IV, 360.

(2) Waddington, Inscr. d’As. Min., 81 et suiv.

(3) Ross, Inscer. gr. ined., 193.

(4) Ey. &py., 62.

(5) Isocrate, Antidosis, 166; Pindar., Olymp., IX, 89. (6) Haussoullier, Inscr. de Delphes, 50; — Schol. in Nicandr. (Didot), p. 173. (7) Diogène Laërce, II, 51.

(8) Foucart, Még. et Pélop., 340%.

(9) Liste chronologique des proxènes de Delphes, ligne 260. (10) Ibid., ligne 194.

(11) Ibid., ligne 44.

(12) Eschine, Ambassade, 141-143.

(13) Démosthène, Couronne, 82. Eschine, Ambassade, 89.

304 LES PROXÉNIES GRECQUES.

Quand des artistes avaient exécuté pour une cité quelque chefd'œuvre, il était d'usage, comme aujourd'hui, de joindre au prix convenu la décoration. Les amphictyons donnèrent la proxénie au célèbre Athénien Polygnote, qui avait orné de superbes peintures le portique des pèlerins à Delphes (1). Au commencement du second siècle, le même honneur fut accordé par l'administration du temple à deux sculpteurs célèbres dont nous possédons de nombreuses signatures ; ce sont les deux Athéniens Eubulide, fils d'Eucheir (2), et Eucheir, fils d'Eubulide (3).

La proxénie servait aussi à récompenser le dévouement et le désintéressement des médecins. Evenor, médecin d'Argos Amphilochium , soignait gratuitement les Athéniens (4). Une épidémie s'étant déclarée à Gythion, le grand port de Laconie, on manda par lettre Damiadas, médecin de Lacédémone : il accourut et se signala par son zèle (5). Archippos de Céos prêtait les secours de son art aux citoyens de Délos (6). Diogène de Pergame avait soigné des soldats acarnaniens en Macédoine (7). Tous recurent le titre de proxène, l’un à Athènes, le second à Gythion, le troisième à Délos, le quatrième en Acarnanie. Par une ingénieuse flatterie, la ville de Novum Ilium décora le médecin Métrodore, d'Amphipolis, qui avait guéri le roi Antiochus, blessé au cou (8). Ce n'est pas seulement en Grèce qu’on honorait ainsi les médecins. L'usage passa en Cypre; un décret d’Idalion est rendu en faveur du médecin Onasilos, qui s'était distingué pendant un siège (9).

Enfin, l’on voit parfois bénéficier de cette coutume les médecins des bêtes. Les villes thessaliennes vivaient de l'élevage des chevaux. Un document qu'on vient de déterrer montre Lamia décorant un vétérinaire de Pélinna (10).

(1) Pline, H. N., XXXV, 9, 35.

(2) Liste chronologique des proxénes de Delphes, ligne 71.

(3) Haussoullier, Inscr. de Delphes, 71-72

(5) Greek Inscr. in the Brit. Mus., II, 143.

(6) Bull. de corr. hellén., IV, p. 349 : « xaté te tv téyvnv Thv latprxv moddoïs BeGoñônxev. »

(7) Le Bas, II, 1041.

(9) Schmidt, Sammlung Cypr. Inschr., Taf. I.

(10) Mitth. des deusch. Instit., 1882, p. 363 et suiv.

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