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DIPLOMATES , ARBITRES ET OTAGES : RÔLE INTERNATIONAL DES PROXÈNES

Les proxènes tiennent une grande place dans les relations internationales des anciens Grecs. Appartenant pour ainsi dire à deux cités, ils servaient d’'intermédiaires entre elles. Ils étaient les patrons de la ville étrangère devant les tribunaux et les assemblées (1), accueillaient, présentaient les ambassadeurs (2), les aidaient dans leurs négociations , leur prpcuraient des places aux représentalions dramatiques (3). Ils étaient les protecteurs naturels de tous les citoyens de l'Etat qu'ils représentaient, recevaient leur argent en dépôt (4), leur servaient de patrons en justice (5), de témoins dans certains actes de la vie civile et dans les testaments (6), recueillaient l'héritage de l'étranger mort pour le transmettre à qui de droit (7), se portaient caution pour les emprunts, jouaient même entre les marchands des deux pays le rôle de courtiers (8), si bien que la ville d'Epidamne finit par envoyer chez les Illyriens un agent par l'entremise duquel se traitaient toutes les affaires (9).

Tel était le rôle ordinaire des proxènes dans les rapports de la

(1) Suidas (au mot #pétevoc); Schol. ad Demosth., 86, 6; Ad Herod., VI, 57. Eustathe, Ad Iliad., III, 204 ; LV, 377.

(2) Pollux, VIII, 59.

(3) Ibid.

(4) Plaidoyer contre Callippe, 10-25.

(5) Suidas, Hesychius (au mot rnpéEevoc).

(6) C, I. G., 4. Un proxène témoin dans une convention entre une ville et une femme étrangère (Bull. de corr. hellén., V, 139).

(7) Contre Callippe, passim.

(8) Pollux, VII, 4. Henri Estienne, Thesaurus (npotevéw, rpokevntñc).

(9) Plutarque, Quæst. græc., 29.

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vie internationale. Leur caractère et leurs fonctions les désignaient naturellement à rendre des services analogues dans les circonstances imprévues. Au temps de la guerre du Péloponnèse, un grand nombre de Corcyréens ayant été faits prisonniers , les proxènes de Corcyre à Corinthe se portèrent garants du paiement de la rançon et les Corinthiens relâchèrent les prisonniers (1). Au temps de la guerre sacrée contre les Phocidiens, les alliés ouvrirent une souscription dans tout le monde grec pour payer les frais ; le proxène des Béotiens à Ténédos se chargea de recueillir dans l’île les cotisations (2). Un hôte public de Delphes est témoin dans une convention entre les Achéens et une femme du nom de Drymœæa (3). Quand le Lacédémonien Cléarque, le chef de l’expédition des Dix-Mille , leva pour le compte de Cyrus une armée de mercenaires , le recrutement lui fut rendu très facile par les relations personnelles d’hospitalité qu’il avait en divers pays: il est curieux de lire à ce sujet la fin du premier chapitre de l’Anabase.

Presque tous les Etats grecs garantissaient à leurs hôtes l’inviolabilité personnelle et la sécurité pour leurs biens, même en cas de guerre entre les deux cités. Cleonicos de Naupacte, proxène des Achéens, fut un jour fait prisonnier : « Comme il était hôte » public, » dit Polybe, « on ne le vendit pas, et bientôt on le re- » lâcha (4). » Les proxènes étaient inviolables; ils semblaient audessus des querelles des partis et des cités. Dans un traité conclu très anciennement entre deux peuplades de l’Elide, les proxènes, de concert avec les devins, sont invités à prononcer des imprécations, du haut d’un autel, contre qui manquera au traité ; sinon, ils seront eux-mêmes traduits devant le tribunal religieux d'Olympie (5). Une émeute ayant éclaté au Pirée à la fin du cinquième siècle, un proxène athénien qui se trouvait là, Thucydide de Pharsale, cherche à calmer et à concilier les partis (6).

Les hôtes publics, qui étaient chargés en temps ordinaire de tous les détails de la vie internationale, étaient mieux préparés que personne à bien remplir les missions extraordinaires, c'est-àdire les ambassades. Il y a d’intimes rapports entre l’histoire de la proxénie et l’histoire diplomatique des Grecs.

D'abord, les ambassadeurs envoyés dans une ville y étaient

(1) Thucydide, II, 70.

(2) ’Aôfvarov, III, 479.

(3) Bull. de corr. hellén., V, 139.

(4) Polybe, V, 94.

(5) Archæol. Zeitung, 1880, p. 118 (Inscr. d’Olympie), (6) Thucydide, VIII, 92.

souvent uomimés proxènes. Les exemples abondent dans l’histoire de l'hospitalité publique. Le plus caractéristique est la mission des ambassadeurs de Téos, chargés de négocier la reconnaissance du droit d'asile pour le temple de Dionysos. Il allèrent de ville en ville, bien accueillis, fètés partout, donnant des conférences et des concerts ; en beaucoup d’endroits, ils furent élus proxènes (1). On trouve dans les grands temples une tradition analogue en faveur des ambassadeurs sacrés. Les théores qui représentaient les cités aux fêtes des Cabires, à Samothrace, y recevaient le titre d'hôte public (2). Delphes traite de même les ambassadeurs d'un roi de Pergame, le diplomate Matrophanes de Sardes , et les envoyés de Chersonnesos, ville du Pont (3).

Presque tous les proxènes cités par Thucydide, Xénophon et les ‘orateurs , beaucoup d’autres qu'ont fait connaître les inscriptions, ont rempli des missions diplomatiques. C'était l'usage d'envoyer comme ambassadeur dans une ville le citoyen qui représentait cette ville dans sa patrie. Quand Athènes voulait traiter avec Sparte, à la fin du cinquième siècle ou au commencement du quatrième , elle lui envoyait d'ordinaire un membre de la famille des Hipponicos et des Callias, les dadouques d’Eleusis; Callias, le héros des dialogues de Platon, fut envoyé à Sparte trois fois au moins; c'est qu'il était proxène de Lacédémone (4). Quand, au moment de la lutte suprême contre Philippe, Athènes voulut gagner l'alliance de Thèbes, elle nomma ambassadeur d'abord Thrason d'Erchia, puis Démosthène : tous deux étaient proxènes de Thèbes (5). Au temps de la guerre du Péloponnèse, Sparte eut souvent des difficultés avec Argos; le personnage qu'on désigna à plusieurs reprises pour ces négociations est Lichas, proxène d'Argos à Sparte (6). Cet usage était si bien établi, qu'il pouvait paraître constituer un droit. Alcibiade, dont la famille avait été longtemps en relations d’hospitalité avec les Lacédémoniens, se brouilla avec eux parce que, en raison de sa jeunesse et de sa mauvaise réputation, on conclut sans lui la paix dite de Nicias (7).

Les proxènes, se considéraient si bien comme Îles négociateurs

(1) Waddington, I. d’As. min., Téos.

(2) Cf. Proxènes de Samothrace, livre IV, ch. vin.

(3) Bull. de corr. hellén., V, 388, 400-402; VI, 215.

(4) Xénophon, Hell, VI, 3, 3-5.

(3) Eschine, Couronne, 138 ; Ambassade, 141-143.

(6) Thucydide, V, 76.

(7) Thucydide, V, 43; VI, 89. Plutarque, Alcibtade, 14.

naturels des traités, que souvent on les voit s’interposer de leur propre autorité, sans mandat officiel, entre les deux cités. Quand les alliés péloponnésiens assiégèrent Argos, deux des plus consi- : dérables parmi les assiégés , un stratège et le proxène de Sparte à Argos, ouvrirent des négociations sans l'aveu du peuple d'Argos et conclurent un armistice. Les Argiens, furieux, tuèrent le stratège, mais épargnèrent le proxène, qui parut n'être pas sorti de son rôle (1). Quand les envoyés de Téos se rendirent à la ville crétoise de Biennos, les hôtes de Biennos à Téos les accompagaërent pour leur prêter appui (2). Parfois même des proxènes interviennent dans des négociations où ils semblent n'avoir que faire. Erythrée d'Ionie envoie une ambassade dans la Grèce centrale pour faire lever une amende à laquelle l'avaient condamnée les amphictyons. Le proxène des Erythréens en Etolie prend les ambassadeurs sous sa protection, plaide leur cause dans l’assemblée fédérale des Etoliens, qui sont alors les patrons de Delphes; et, comme il est aussi hiéromnémon, il agit même dans le conseil amphictyonique. Ce n'est pas tout; un autre proxène d’Erythrée d’Ionie, citoyen d’Erythrée des Thermopyles, s’est fait lui-même élire ambassadeur par sa ville natale; à ce titre, il accompagne et seconde les Ioniens en Etolie (3).

Tant qu'a duré l'indépendance hellénique, les proxènes ont continué à jouer un rôle important dans l'histoire diplomatique. Parmi les ambassadeurs envoyés par les cités grecques aux commissaires, aux généraux ou au sénat de Rome, beaucoup sont connus comme hôtes publics. Gitons comme exemples, en Italie Lycos de Tarente (4), en Grèce Micythion de Chalcis (5), en Asie Philophron de Rhodes (6).

De même qu'ils étaient les intermédiaires et les négociateurs naturels, les proxènes furent souvent arbitres entre les cités et les partis. Tantôt deux Etats convenaient desoumettre leurs différends à un de leurs proxènes, homme d’une intégrité reconnue ; c'est ainsi que Cimon d'Athènes, hôte public de Sparte , fut accepté comme arbitre par les deux cités (7). Pour terminer les querelles entre les partis d'une même ville, c'était un usage général chez

(t) Thucydide, V, 59.

(2) Waddington, I. d'As. Min., 77.

(3) E. Curtius, Anecdota Delphica, n° 68-69.

(4} Liste chronologique des proxènes de Délphes, ligne 122. Tite-Live, XXV, 7, 11, (5) Liste chronol., ligne 230. Tite-Live, XX XV, 38, 1 ; 46, 9, etc.

(6) Haussouilier, Inscr de Delph., 11. Polybe, XXIII, 3; XXX., 4.

(7) Plutarque, Cimon, 14. :

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les Grecs, surtout dans les Cyclades et sur la côte d'Asio Mineure, de preudre pour arbitres des juges étrangers qu'on priait un Etat ami de désigner. Ces personnages terminaient les procès par la conciliation ; ou bien ils rendaient un arrêt, fondé sur la loi naturelle et sur les coutumes locales. On désignait d'ordinaire pour ce rôle un proxène; sinon, le juge qui avait rétabli la bonne harmonie de l'Etat recevait le titre d'hôte public. C’est ce qu'on voit sur les documents de nombreuses villes, à Geronthræ de Laconie (1), à Orchomène de Béotie (2), chez les Magnètes de Thessalie (3), à Delphes (4), à Amorgos (5), Calymnos (6), Tenedos (7), Lesbos (8), Bargylia de Carie (9), Novum Ilium (10). Sous les successeurs d'Alexandre, les villes d'Asie demandaient un juge au roi suzerain. Celui-ci, par une ordonnance analogue à l'edicitum des gouverneurs romains, et appelée Gtaypaupe, fixait la question de droit ; il faisait désigner le juge par une cité étrangère. Le juge décidait conformément à l'ordonnance royale et aux lois locales. Rien n’est changé alors dans les rapports de cette institution avec la proxénie. Ainsi, Tyron de Téos, juge désigné par sa patrie, à la demande du roi Antiochos Soter, rétablit la concorde à Bargylia et y reçoit le titre d'hôte public (11). Enfin, les cités grecques nommaient volontiers proxènes les citoyens de villes étrangères qui avaient séjourné dans le pays comme otages et s’y étaient fait aimer. Les Achéens choisirent ainsi pour leurs hôtes les otages de divers Etats de Béotie et de Phocide (12). Dans le grand décret athénien qui approuva le traité conclu avec Sélymbrie, un amendement d'Alcibiade fait donner la proxénie à Apollodoros de Sélymbrie, qui avait été emmené à Athènes comme otage et qu’on venait de délivrer (13). Le roi Philippe de Macédoine, dans sa jeunesse, avait passé quelque temps à

(1) Le Bas-Fouc., Még. et Pé., 228%.

(2) Ibid., 35. Ce décret a été trouvé à Mégare; nous y avons copié des inscriptions semblables, encore inédites.

(3) Mitth. des deutsch. Instit., 1881, p. 304.

(4) Bull. de corr. hellén,, VI, 139.

(5) C. I. @., 2264, addenda.

(7) Académie de Bavière, 1866, p. 248.

(8) Sitzungsberichte. Ak. in Wien, 1872, p. 335 et suiv.

(9) Waddington, I. d’As. Min., 81.

(10) Frôhner, Insc. gr. du Louvre, p. 200.

(11) Waddington, I. d'As. Min., 81.

(13) C. I. AÀ., I. Supplém., 61*.

Thèbes au même titre. Il est vraisemblable que, suivant l'usage des cités grecques, il conclut alors, dans le pays, des traités d'hospitalité publique et privée. En effet, on lit dans Plutarque que le jeune Alexandre, lors du sac de Thèbes, « excepta de la proscription générale ceux des Thébains qui étaient unis.avec les Macédoniens par les nœuds de l'hospitalité (1). »

Comme intermédiaires entre deux cités, comme patrons d’une ville devant les tribunaux et les assemblées de leur patrie, comme diptomates et négociateurs des traités, comme arbitres entre les villes et les partis, comme otages, les proxènes ont joué un rôle considérable dans la vie internationale de la Grèce ancienne.

(1) Plutarque, Alexandre, 15.

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