Les Prussiens à Tonnerre, (1870-1871)
Il était vraiment de souche bourguignonne et lonnerroise. On peut suivre, sur les vieux registres de la ville, la trace de son ascendance directe jusqu'en 1610.
Depuis près de deux siècles, ses ancêtres vivaient à Tonnerre de la culture des vignes, du négoce des vins.
Le premier, Jules Hardy faillit rompre avec la longue tradition en quittant Tonnerre pour se fixer à Paris. Après de brillantes études au collège de Tonnerre, pu:s au lycée Saint-Louis, à Paris, il poursuivit, avec succès, ses études de droit.
Ayant conquis le titre de docteur, il fut sur le point d'acheter une charge d'avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation ; c'était quitter la province pour la capitale; mais tout le rappelait à Tonnerre.
Son père, Alphonse Hardy, veuf depuis de longues années, approchait d'une triste vieillesse, si l'affection filiale ne venait l'entourer; traditions, souvenirs, intérêts tendaient à ramener dans sa ville natale le jeun? docteur en droit. Après quelques hésitations, il écoula la voix du sang, les appels des ancêtres, et, le 28 février
/Soi), il était nommé, sur sa demande, juge-suppléant an tribunal civil de Tonnerre.
Il revenait dans sa ville natale pour y exercer, avec intelligence, dévouement et impartialité les hautes et nobles fonctions de la magistrature. Telle paraissait être sa destinée. Mais qui peut jamais connaître les secrets de l'avenir?
Il revenait, à la veille des épreuves si cruelles de la guerre de 1870, et il devait trouver, dans la défense des intérêts de ses concitoyens, en des heures tragiques, le plus admirable emploi de ses hautes facultés.
Il est mort à la peine, peut-être; mais il est mort glorieusement, donnant sa vie sans compter, à la France qu'il aimait passionnémeut, et à sa cité tonnerroise qu'il chérissait d'un égal amour.
L'invasion et l'occupation prussiennes jurent lourdes à Tonnerre et dans le département de l'Yonne.
Après la capitulation de Metz, la seconde armée allemande, commandée par le prince Frédéric-Charles, fut dirigée sur Orléans et le Mans, pour s'opposer à la marche sur Paris de l'armée française de la Loire. Pour gagner le Loiret, Varmée du prince Frédéric-Charles traversa le département de l'Yonne.
Malgré tout le poids de ses occupations, malgré l'infinie tristesse causée par les désastres de nos armées, Jules Hardy, mon père, eut l'énergie et la persévérance d'écrire, au jour le jour, les événements de l'occupation prussienne.
Ce journal, que de fois je l'ai lu avec admiration et émotion, cherchant à y puiser, pour moi-même, de pré-
deux exemples et à trouuer, dans a lie lecture, les conseils paternels <jni m'en! fait défaut, puisque f avais deux uns seulement à la mort de mon père.
Je n'avais jamais cru qu'un jour viendrait de publier ce journal, toujours considéré, uniquement, comme un pn deux et intime souvenir familial.
Mais voici revenus, pour la France, des jours d'il oasion. Tonnerre ne cannai l pas les tristesses et les angoisses de l'envahissement, mais beaucoup d'autres villes françaises ont été occupées par l'ennemi comme Tonnerre en iS70.
Les événements de 19! ï rappellent te souvenir des événements de 1870.
Le journal de Jules Hardy apparaît comme une page historique. Les faits qui g sont consignés doivent appartenir à l'histoire de Tonnerre. L'heure est venue de ne plus considérer ce journal comme un legs conserve pieusement dans la famille, mais comme le patrimoine de tous les Tonnerrois.
Parmi eux, plusieurs vivent encore, gui, témoins de l'invasion de 1S70, ont le désir de ranimer et de rafraîchir les souvenirs de l'année terrible. Les autres, venus au monde après l'épreuve, doivent savoir comment, aux époques difficiles, leur cité fut servie et défendue.
Pour eux tous, afin qu'ils s'unissent dans le respect du passé et que, par les leçons de l'histoire, ils apprennent à servir, dans l'avenir, avec dévouement, les intérêts de la France et de Tonnerre, je livre donc à la publicité le journal dejiwn père.'
C'est, aussi, un devoir filial que je remplis ; en per-
peinant le souvenir des services rendus par Jules Hardy à Tonnerre, c'est un pieux hommage (pic je rends à sa mémoire.
Enfin, si notre cité n'a pas porté, en 1914, le poids de l'invasion ennemie, c'est ci l'héroïsme de son armée quelle le doit. En lisant le récit de l'occupation prussienne à Tonnerre, en 1870, que chacun laisse donc son eœur se remplir d'une admiration et d'une reconnaissance sans bornes pour les chefs et les soldats qui, ayant arrêté les envahisseurs sur les rives de la Marne, ont évité à notre cité les horreurs d'une nouvelle invasion.
Puisse donc cette publication apparaître aussi comme un hommage à l'armée française! C'est mon vœu le plus cher.