EXERÇANT LES FONCTIONS DE MAIRE
7 août iSyo. — Les élections municipales se sont faites, aujourd'hui, au milieu de l'émotion la plus vive (1). Des dépèches télégraphiques apportaient, d'instant en instant, les tristes nouvelles de la défaite des Français à la frontière. Le maréchal de Mac-Mahon, le général Frossard, le général de Failly se retiraient sur Metz et Nancy. De mauvaises nouvelles arrivaient de Paris où le mécontentement est extrême.
On répète que, pour la seconde fois, les Napoléons amènent l'étranger en France. On signale l'incurie ou l'incapacité des généraux en chef, qui ont laissé six corps
(1) Ces élections ont eu une portée décisive pour mon père. Élu le premier de la liste par 771 voix sur 932 votants, il devait accepter de remplir, pendant l'invasion allemande, les fonctions de maire.
d'armée à des distances telles qu'ils n'ont pu se prêter assistance.
Pauvre pays ! Combien tu vas payer cher l'abandon de toi-même aux mains d'un Napoléon ! Dans tous les ordres civils et militaires, la faveur impériale a conféré toutes les fonctions, et la moindre observation a été regardée comme un acte d'opposition. Il n'y a dans tout le pays que des serviteurs sans initiative. La régénération, si elle est possible., doit être prompte. Dans la mesure de mes forces, qu'il me soit donné d'y contribuer.
io août. — Les nouvelles de Paris sont mauvaises ; au Corps législatif convoqué d'urgence, hier, les mots de déchéance et de gouvernement provisoire ont été prononcés.
Si l'empereur est vainqueur, dans la lutte qui se prépare devant Metz, il faudra qu'il fasse toujours de grands pas dans la voie libérale, sinon la révolution est certaine. S'il est vaincu, la révolution est faite.
J'ai l'espoir, et de plus la conviction, qu'il sera vainqueur, mais pourra-t-il reprendre avec efficacité l'œuvre laborieuse de la transformation libérale. J'en doute, pour ma part.
18 septembre. — Les événements se sont précipités avec une rapidité qui ne m'a pas permis de tenir ces notes au courant.
Après les désastres de Forbach est venue la capitulation de Sedan. La France, sans armée, envahie par les Prussiens, l'empereur captif. Le gouvernement provi-
soire de défense nationale est inauguré le 4 septembre. L'effet a été de provoquer, à Tonnerre, la démission de M. Montreuil et de ses adjoints (1). En qualité de premier conseiller municipal, je me suis vu chargé de remplir les fonctions de maire.
Le 9 septembre, j'ai écrit à M. Ribière, avocat à Auxerre, nommé préfet de l'Yonne, la lettre suivante :
« Monsieur le Préfet,
» Vous avez reçu hier matin, 8 septembre, la démission de M. le maire de Tonnerre et de ses adjoints.
» Ce matin, vous avez dû recevoir une copie du procès-verbal de la séance du conseil municipal du 7 courant, qui s'était réuni sur la convocation faite par M. le maire.
» Depuis cette séance, et en l'absence persistante de la précédente administration, je me suis vu forcé, pour obéir à la loi des 5 et 9 mai 1S55, art. 4, de remplir des fonctions qui étaient abandonnées.
» Ce n'est qu'à défaut de désignation par le préfet que le premier conseiller municipal remplit les fonctions de maire.
» Je n'entends pas me soustraire, surtout aujourd'hui, au devoir que la loi m'impose provisoirement ; mais je viens vous prier de vouloir bien constituer
(1) Sous l'empire de la loi municipale de 1855, le maire était nommé par le gouvernement. M. Montreuil avait jugé, avec raison, que la chute de l'empereur entraînait l'expiration de ses pouvoirs
Je maire.
promptcment l'administration municipale de notre ville.
» Veuillez agréer, etc. »
Le 12 septembre, je recevais un arrêté de M. Ribière, qui me nommait maire de Tonnerre et MM. Diard et Colin, adjoints (i ).
Cet arrêté ne pouvait me convenir, puisque j'attribue tous les maux de la France à l'excès de centralisation qui pèse sur elle. J'attends, depuis dix ans, l'émancipation et je ne veux pas recevoir d'un autre pouvoir que de mes concitoyens le titre de maire.
je pars pour Auxerre, avec l'agrément de mes deux collègues et je lais réformer par le préfet son arrêté.
Il me désigne pour exercer les fonctions de maire et, à mon défaut, M. Diard et M. Colin.
Depuis ce moment, je réunis chaque matin le conseil municipal; je le tiens au courant des événements de la veille; je lui communique les nouvelles et circulaires du préfet. Dans la journée, je m'applique à veiller aux intérêts qui me sont confiés. Je veux répondre avec politesse et courtoisie a toute démarche faite près de moi. Je me considère comme le serviteur de mes concitoyens et je veux, pendant les quelques jours que je passerai à la mairie, ne laisser aucun souvenir d'arbitraire ou de faiblesse.
79 septembre. — Combien tout ce que je vois m'at-
(1) Le préfet avait suivi, pour ces nominations, l'ordre du tableau.
r ristc et m'effraye. Ce passage incessant, à travers la ville, de voyageurs, d'engagés, de francs-tireurs, de prisonniers échappés de Sedan, appelle naturellement mes réflexions sur l'avenir.
Quand nous serons en paix avec la Prusse, que deviendrons-nous? La vie morale n'existe plus en France. Sous le nom de république, il faut bien l'avouer, il en est trop qui ne voient que la satisfaction des besoins physiques, la richesse, la domination, l'orgueil. Efforçons-nous de pratiquer le devoir, de l'enseigner, par no:re exemple, à toute heure, en toutes choses. C'est aujourd'hui le premier devoir; à la paix, ce sera le seul. Si la France ne reprend pas l'autorité sur elle-même, si elle ne brise pas avec les traditions des dernières années, le goût du luxe et le goût du plaisir la perdront sans retour; elle descendra au dernier rang des nations, au niveau de l'Espagne, au niveau de l'Italie.
^ octobre. — Dans ces jours de préoccupations et cupations accumulées, je ne saurais noter toutes mes impressions; mais je veux cependant marquer cette journée, où j'ai vu comme une expression nouvelle des progrès de l'esprit révolutionnaire.
Le général de Kersalaun, commandant le département, auquel on reproche de ne point s'occuper de la défense, de n'être pas venu, à Tonnerre, inspecter ses mobiles, de ne pas quitter Auxerre et de ne rien faire, a été l'objet d'une note de protestation, au chef-lieu. Comme le département est en état de siège et qu'il en est le commandant, il a adressé aux habitants de
l'Yonne une proclamation qui paraîtra, dans six mois, sage et modérée.
Comme cette proclamation parle de l'état de siège, des droits qu'il confère et de l'intention de les exercer, tandis qu'elle ne dit pas un mot de la guerre contre la Prusse, les ardents et même les vifs de Tonnerre s'en sont émus. Ils ont rédigé une protestation, que je n'ai pas signée, car, en somme, le général est dans l'exercice de son droit et je ne comprends pas qu'on se permette d'insulter un homme qui fait son devoir ou ce qu'il considère comme son devoir. La suspicion m'épouvante.
Le conseil municipal a cru devoir exprimer, avec un considérant, le vœu que l'autorité militaire du département fût confiée à un homme énergique et capable de comprendre la gravité de la situation, caries populations ne demandent pas seulement l'ordre et la tranquillité, mais la délivrance de la patrie.
C'est une grave responsabilité que le conseil a assumée en enseignant, pour ainsi dire, à méconnaître une autorité réelle. Que penserait-il si l'on en venait à méconnaître la sienne? L'avenir est troublé pour moi par la conscience que j'acquiers du peu de respect des Français pour la légalité. C'est cette vertu, pourtant, qui nous sauverait. Si nous observions tous la loi, le règne de l'arbitraire serait clos, l'unité essentielle existerait en réalité. Une loi, même mauvaise, vaut mieux souvent qu'une volonté irréfléchie ; elle a été, du moins en général, préparée dans des temps de calme, discutée, votée avec réflexion. La fantaisie naît des inspirations
du moment, elle crée des systèmes sans profondeur, .ans base, sans avenir ; malheureux ceux qui s'y livrent. Cherchons à sauver la France du règne de la fantaisie.
Ce soir, à cinq heures, j'ai installé le conseil de discipline de la garde nationale ; on m'annonçait des protestations fondées sur le choix qui a été fait de certains membres. L'esprit est assez agité pour que j'aie pu •.n'attendre à quelques observations. Je les ai prévenues en exposant les dispositions de la loi et en montrant que nous les avions observées scrupuleusement.
Si le respect des autorités disparaît, conservons, du moins, religieusement, le respect de la loi.
7 octobre. — J'ai peu d'espoir que la Prusse consente prompte ment une paix honorable pour nous. La cession de quelques pouces de terre, c'est la guerre à outrance dans un délai prochain. Le maintien de nos frontières n'enlèvera rien de nos tristes défaites et la volonté de les réparer s'emparera des âmes. La Prusse donc cherchera à nous affaiblir et à nous ruiner; mais, par une volonté ferme, la France peut se relever de son abaissement et reprendre son rang dans le monde. Je me prépare à ce grand effort ; je veux y préparer mes enfants, en développant, s'il est posible, chez eux, outre l'amour de la famille, l'amour éprouvé de la patrie et la volonté de se dévouer pour elle.
18 octobre. - Je lis ce matin une lettre de mon beau-père nous racontant que les Prussiens sont venus exercer des représailles à Jouy-le-Châtel, à l'occasion de coups de feu tirés sur une de leurs voitures au Cor-
bier (i). Ils ont exigé de fortes réquisitions et, sur des délations, violé les sépultures sous prétexte de trouver des armes cachées.
Si les Prussiens agissent ainsi, c'est qu'ils veulent anéantir la France. On leur a proposé la paix : ils l'ont refusée.
12 novembre. — Avant-hier, 10 novembre, à quatre heures du matin, Perruchon, nommé la veille commandant de la garde nationale, a reçu directement de M. Bordenave l'ordre d'envoyer à Auxerre les fusils de la garde nationale sédentaire, je ne saurais exprimer la tristesse que j'ai éprouvée en voyant l'empressement des gardes nationaux à apporter leurs fusils. Je suis resté étranger à tout ceci, mais j'en suis navré.
La nouvelle de l'entrée des Prussiens à Troyes est parvenue.
Le soir, on parlait encore de l'approche des Prussiens ; eu les disait à Chaource; j'ai prié le conseil municipal, qui était réuni, de vouloir bien, sans convocation, se rendre à la mairie si la présence des Prussiens était signalée à Tonnerre. X., X. ont dit : « Mais nous aurons besoin chez nous ». La nature parlait en eux.
C'est encore la même ardeur pour leur intérêt privé qui dicte toutes leurs démarches et toutes leurs paroles. C'est ce souci honteux des intérêts privés qui ne permettra que bien difficilement à la France de se relever.
(i) Hameau de la commune de Jouy-le-Chàtel, arrondissement de Provins (S.-et-M.).
Que chacun, en ce qui le touche, s'efforce de se soustraire à ces basses passions.
Le public entend, avec faveur, répéter que les officiers de la garde nationale ont sollicité le désarmement. J'ai dit plus haut mes relations avec eux. Je ne sais ce qu'ils ont fait ; mais ils doivent garder le silence aujourd'hui, car des chefs ne doivent pas cédera toutes les questions qui leur sont faites. Il ne faut pas que des élus con^ sentent à rendre compte de chacune de leurs démarches.
Il faut que le suffrage universel s'habitue à ne pas donner trop facilement sa confiance, mais il iaut, qu'après l'avoir donnée avec réflexion, il la conserve avec un peu de persévérance, autrement le désordre serait à son comble. Il en faut toujours revenir à ce principe : la moralité des citoyens est la seule garantie de la société.
J'ai eu le bonheur de reprendre à la Société patriotique (i), avec son adhésion, les cinq mille francs qui lui avaient été attribués. J'en ai employé une petite part pour les mobilisés que j'ai munis d'une couverture, d'une ceinture de flanelle et d'un gilet de tricot.
Le préfet ne nous envoie pas son approbation pour les crédits relatifs anx travaux (2) et aux six mille francs destinés, aujourd'hui, à l'habillement des mobilisés. Quelle incurie dans cette administration, et qu'il
( 1 ) Cette Société avait pour objet l'achat de munitions : elle avait lancé une souscription et obtenu un crédit de cinq mille francs du conseil municipal. Le désarmement de la garde nationale entraîna la dissolution de la Société, peu de jours après sa naissance.
(2) Travaux destinés aux ouvriers sans occupations et sans ressources.
est urgent, après la guerre, d'opérer une décentralisation effective avec la création d'une responsabilité chez les administrateurs.
20 novembre. — Aujourd'hui seulement, le cœur délivré des préoccupations que m'a données l'invasion, je puis en consigner les incidents.
C'est le mardi 15 novembre, à cinq heures du soir, qu'un grand tumulte dans la ville m'a appris l'arrivée des Prussiens.
J'ai couru à l'hôtel de ville.
La place était encombrée et au milieu se trouvaient vingt-trois dragons (9e régiment). Un officier s'adressait à mes collègues. J'arrive et il me dit :
« Monsieur le maire, je vous annonce six mille hommes pour demain matin. Je vous prie de me faire servir un bon diner pour vingt-trois personnes, dix bouteilles de Champagne et deux cents cigares. J'emmène avec moi M. Jules Denis (1) comme prisonnier; sa vie me répond des troubles ou des hostilités qui seraient commises. » Et il part avec Denis.
Un grand tumulte s'élève ; les cris de : « Aux armes! » éclatent de toutes parts. Je brise ma voix en criant :
« Au nom de ce que vous avez de plus cher, n'ayez pas l'imprudence de vous livrer à un acte d'hostilité. »
J'exprime cette pensée sur tous les tons et je parviens à me faire comprendre. Je pars avec M. Roze
(1) Conseiller municipal ; avoué prés le tribunal.
pour aller auprès de l'escadron prussien campe «ur la route de Lyon, faubourg Rougemont, à la grange de Mme Decourtive. Je demande à l'officier la liberté de Denis, il me la refuse; je lui demande de prendre sa place, il me refuse encore. Voyant que je ne pourrais rien obtenir, je me décide à rentrer en ville.
Les cris de : « Aux armes! » retentissent encore à mes oreilles ; mon parti est bientôt pris. Accompagné du garde Lang'n, je parcours les divers quartiers de la ville et au milieu de gens plus ou moins disposés à aller, comme ils le disaient, délivrer Denis, je prends, de temps en temps, la parole à peu près en ces termes : « Mes chers concitoyens, vous connaissez déjà la douloureuse nouvelle : l'ennemi a fait prisonnier notre concitoyen Jules Denis. Il nous a déclaré que sa vie répondait des actes d'hostilité qui seraient commis. Vainement, nous avons demandé sa liberté, elle ne lui sera rendue qu'après que l'ennemi aura confiance qu'il ne lui sera fait aucune résistance. Je viens vous prier de vous abstenir de tout acte de violence. Si vous voulez éviter un grand malheur, ne tirez aucun coup de feu ; veillez à ce qu'il n'en soit tiré aucun ; emplovez pour cela votre influence. Je compte sur vous. »
Mes paroles étaient favorablement écoutées par la grande majorité des habitants et, cependant, j'ai entendu dire que je m'étais entendu avec les Prussiens ; que, si les Prussiens avaient arrêté un ouvrier, je ne me donnerais pas tant de mal, etc., etc.
J'ai obtenu ce qu'il était urgent d'obtenir. Aucun acte dhostilité n'a été commis.
A sept heures du soir, je me suis rendu, de nouveau, près de l'officier, lui demander de me permettre de prendre la place de Denis. Avec quelque insistance, j'ai obtenu ce que je souhaitais. Denis a pu se rendre près de sa femme.
Pendant une heure, environ, je suis resté avec l'officier prussien. Notre tête-à-tête n'était troublé que par les allées et venues de M'"e Euvrard, de l'hôtel des Courriers (i), qui montrait un empressement honteux et cupide. Cet officier, qui m'a lui-même écrit son nom (de Schlegeel, lieutenant en premier au 9e dragons), parlait français avec une grande pureté. Je l'ai jugé comme étant distingué, instruit, brave, et la nouvelle de sa mort m'a peiné.
Comment l'humanité ne peut-elle pas s'élever audessus de cette région basse où les plus belles destinées sont fauchées par les guerres les plus insensées !
J'ai causé avec l'officier, de la guerre, de l'Allemagne, de l'armée prussienne, jusqu'au moment où le commandant de la garde nationale, 'Perruchon, est venu me voir, puis Denis est rentré. Nous sommes restés ensemble jusqu'à dix heures trois quarts. A ce moment, l'officier est parti pour Chablis où il a trouvé la mort; il l'avait sans doute provoquée par quelques violences ; il avait bu plus de deux bouteilles, dont une de Champagne.
Après le départ de l'escadron, je me suis occupé de
(1) Cet hôtel se trouvait installé dans l'immeuble qui est, aujourd'hui, l'hôtel des Postes et Télégraphes,
commander du pain et de la viande pour le lendemain.
Pendant trois jours, nous avons vu passer des forces considérables; trois généraux, au moins, dont un commandant en chef (von Rhetz, Xe corps).
Leurs exigences, leur mauvaise toi, leur avidité, leur voracité resteront dans tous les souvenirs. J'indiquerai plus tard, et quand je le saurai, ce que leur passage a coûté à la ville.
Le mercredi 16, j'ai fait publier, à la première heure, Lavis suivant :
« La ville, sans défense, a dû subir, hier soir, le passive d'un détachement de dragons prussiens.
» Une colonne ennemie, forte, dit-on, de cinq à six mille hommes, doit arriver, aujourd'hui, à Tonnerre.
» La garde nationale, désarmée par l'ordre du commandant d'Auxerre, ne peut tenter de s'opposer à la marche de L'envahisseur.
» Dans cette situation douloureuse, que nous n'avons pas faite, il convient que chaque citoyen reste à son foyer et impose respect à l'ennemi par la dignité de son attitude.
» La municipalité s'efforcera de garantir tous les droits et elle se chargera de porter aux chefs ennemis les réclamations légitimes qui leur seront adressées. »
Dans la journée, le conseil municipal était au complet; pour la première fois, MM. Montreuil, Marquis et Legris (i) y paraissaient depuis la révolution. Ils
(i) Maire et adjoints nommés par le gouvernement impérial et ayant démissionné le 4 septembre.
nous ont assistés avec une persévérance égale à la nôtre. Les officiers prussiens sont accessible à la raison ; j'ai obtenu d'eux l'exemption de logement pour la salle d'asile et pour les Ursulines, qui me l'avaient demandé. Je n'entrerai pas dans les détails de leur séjour. Ils me laissent la plus triste impression de leur caractère. }e signalerai seulement que j'ai été retenu deux heures au poste de la mairie, parce que le supplément de viande demandé par les soldats n'arrivait pas assez vite. J'ai été menacé par le colonel de gendarmerie prussienne qui me demandait de lui dire où était un agent prussien fait prisonnier, il y a quelques semaines, par la police française ; je lui ai déclaré que je l'ignorais et je lui en ai donné ma parole d'honneur en toute conscience.
J'aurais pu dire : « Adressez-vous au procureur de la Républiqne », qui, du reste, avait le dossier. Je n'ai rien dit. Aujourd'hui, M. Bernard, procureur, est venu me remercier de l'avoir sauvé en ne le nommant pas. Le jeudi 17, à huit heures du matin, un officier prussien est venu me dire d'avoir à déposer vingt mille francs, à midi, à la mairie, pour garantie de l'avoine qui devait être livrée aux troupes de passage.
A l'instant, nous nous sommes rendus, Roze, Constant, Vasseur, Régnier et moi à l'hôtel des Courriers ; le chef d'état-major nous a reçus et nous a dit, après nous avoir entendus, qu'il nous donnait jusqu'à six heures du soir pour livrer l'avoine demandée. Gillot, Deresse et Vasseur se sont mis en campagne et nous avons pu réunir la quantité demandée (plus de dix mille
kilog.). Les campagnes s'y sont prêtées avec bonne grâce et empressement. Nous avons délivré tout ce qui était demandé. Cependant, le lendemain matin, les intendants, qui avaient assisté à la distribution, sont venus nous demander vingt mille francs ou un otage, puis ils ont demandé quatre otages ; Régnier, Vasseur, Gillot se sont offerts. Charles Roze a été désigné par Le commandant prussien.
Je m'étais offert; mes collègues m'ont invité à rester.
Nos otages sont partis vendredi à onze heures et demie. Ils vont rappeler au chef de l'état-major la parole qu'il nous a donnée. S'ils ne peuvent rien obtenir, ils verseront les vingt mille francs. Dans tous les cas, leur démarche, sans danger pour eux, mais fatigante, doit leur mériter la reconnaissance de la ville.
Assez de détails comme cela; les jours et les nuits ont été remplis de leurs excès et de leurs exigences. J'ai trouvé, en général, dans le conseil municipal, le plus grand empressement à m'aider. Quant à la garde nationale, je n'ai pu obtenir d'elle qu'elle envoyât quelques-uns de ses membres à l'hôtel de ville pendant la nuit. Ce qui restait de ses armes a été enlevé ainsi que tous les fusils de chasse, déposés à la mairie par ordre du commandant de la gendarmerie prussienne-
Du passage de ce corps d'armée prussien à Tonnerre, il m'est resté cette impression que les Prussiens, hommes de chair, n'avaient ni parole ni sincérité. Ils pourront nous vaincre, ils ne s'élèveront pas au-dessus du plus bas degré de la nature humaine. Les Français,
s'ils n'ont pas atteint la vie du cœur, ont, du moins, la vie de l'esprit.
20 novembre. — Ce soir, à six heures, Régnier, Gillot, Vasseur et Charles Roy, revenant de Joigny, ont eu l'attention de s'arrêter à ma porte pour me prévenir de leur retour. Ils m'annoncent qu'ils ont obtenu de ne pas payer aux Prussiens les vingt mille francs qu'ils demandaient. Je me félicite de leur prompt retour et je les félicite de leur heureux succès. Demain, ils me raconteront les incidents de leur voyage.
Ces messieurs sont allés, le premier jour, à Saint- Florentin, avec une escorte d'infanterie; le second jour, ils ont été conduits à Joigny par un détachement de dragons. Ils ont trouvé la ville de Joigny occupée militairement. La garde nationale s'était rangée en ligne devant l'ennemi; puis, à son approche, s'était dispersée en recevant deux ou trois coups de canon Pour cette tentative de résistance, la ville devait payer une imposition de deux cent mille francs, toutes les réquisitions, plus une grande licence laissée aux soldats. La situation était mauvaise pour nos négociateurs. Gillot et Régnier ont été maintenus en état d'arrestation pendant que Vasseur et Roy devaient chercher les vingt mille francs. Heureusement, Vasseur, conservant son sang-froid, fait d'activés démarches auprès des intendants, démontrant que toutes les réquisitions ont été exécutées. A huit heures du soir, ils obtiennent satisfaction, et, le lendemain dimanche, nos quatre collègues nous sont rendus.
Le conseil municipal leur vote des remerciments (i).
22 novembre. — Le bruit se confirme que des garibaldiens se sont emparés de Châtillon-sur-Seine et ont tué quarante Prussiens, fait cent cinquante prisonniers, etc. La ville, pour ce fait, serait frappée d'une contribution d'un million.
Il faut avoir vécu dans des temps comme ceux-ci pour avoir une juste idée des effroyables ravages que peuvent produire les fausses nouvelles.
Le cheval de mon père, enlevé par les Prussiens, est perdu; son conducteur est revenu, le laissant aux mains de l'ennemi.
24 novembre. — Nous nous occupons de mettre promptement en activité les ateliers de charité qui ont été créés sur les chemins ruraux pour offrir un peu d'occupation aux ouvriers sans ouvrage.
Il faut que je consigne, en deux mots, mes impressions sur la garde nationale et sur le rôle qu'elle est appelée à jouer.
Dès le premier jour, j'ai été dominé par cette parole du général de Lamoricière à la Chambre : « Pardonnez-moi ma franchise; je fais très bon marché de la
(1) Il nous paraît juste de donner ici la liste des conseillers municipaux qui furent, avec mon père, chargés de l'administration municipale durant l'invasion : Diard (Albert), Colin, Roy (Charles), Rathier, Legris, Constant, Yvert, Marquis, Thierry, Vasseur, Lemaire-Prieur, Reddé, J. Denis, Perruchon, Gillot, Descaves, Vabre, Roze (Firmin), Prot, Portier-Desmaisons, Régnier, Montreuil.
garde nationale comme force matérielle ; quand il faut lutter pour le repos public ou contre l'étranger, je la crois, dis-je, considérée comme telle, beaucoup moins importante que son nombre ne pourrait le faire croire. Mais ce que je reconnais, ce que je crois, c'est qu'elle a une force morale très considérable. »
Les événements ne m'ont pas détrompé ; mais, malheureusement, aujourd'hui, nous ne pouvons pas compter sur la garde nationale pour protéger l'ordre public ; elle refuse absolument de marcher ; elle ne veut plus monter de gardes, etc.. C'est encore un triste symptôme de notre décadence. Efforçons-nous de réagir contre cette mollesse. Tentons de rétablir la garde nationale.
Le sous-préfet a reçu du préfet et du général de Pointe, commandant à Clamecy, l'ordre di les
routes ; il m'a transmis ces ordres en m mon concours.
Il s'agit de défoncer la route qui travi bois de
la ville et Champboudon (r). J'ai communiqué sa lettre et ses dépc conseil.
Le conseil, qui voit, chaque jour, la ville tr ;ée par d ireurs prussiens; le conseil, qui sait que les
Prussiens sont à Sennevoy et que les travailleurs, pour couper les routes, sont menacés de mort par un ordre du général ennemi, affiché à Tonnerre, m'invite à répondre que n'ayant aucune ressource et ne disp; d'aucun moyen de protéger les ouvriers, il n'y a pas
(i) Routes nationales nos 5 et 65.
rg
lieu, pour la municipalité, d'en envoyer sur les chantiers.
Le sous-préfet me communique une dépêche du prétêt dans laquelle je lis : « Rendez les maires responsables ». fe dis alors au sous-préfet : « Je ne suis que conseiller municipal faisant les fonctions de maire. Le conseil n'a pas adhéré aux demandes qui lui étaient faites, je ne puis rien. Notifiez-moi l'ordre et le principe de responsabilité, je rentrerai a mon rang dans le conseil, en remettant les pouvoirs à M. Albert Diard, designé, à mon défaut, pour remplir les fonctions de maire ». Le sous-préfet me dit alors qu'il ne fera rien et qu'il ne me communiquera pas officiellement la dépèche. Il exécutera, dans la mesure du possible, avec toutes les précautions, la coupure de Champboudon, à laquelle le préfet tient essentiellement, comme devant protéger Auxerre et le département.
25 novembre. — M. Montreuil, qui se rend à Auxerre, se charge de porter au préfet la délibération du conseil et de l'appuyer.
Aujourd'hui, de cinq à neuf heures du soir, il arrive, à Tonnerre, plus de douze mille Prussiens qui y passent la nuit.
Les intendants nous demandent. douze mille kilos*, d'avoine, cinq mille, kilpg. de viande et cinq mille kilog. de pain. Avec les ressources des 'particuliers et en réquisitionnant les bêtes des environs, nous parvenons à fournir les réquisitions. Les Prussiens, à huit heures du matin, le 26, évacuent entièrement la ville.
2j novembre. — Aujourd'hui, j'ai rencontré, à Tonnerre, Yacherot fils, mon ancien camarade. Il fuit devant les Prussiens, qui le chassent d'Arcis-sur-Aube, où il était sous-préfet ; il se rend à Tours.
A la sous-préfecture de Tonnerre, où Vacherot entrait pour demander qn'on lui procurât une voiture, M. Soisson (i) n'était préoccupé que d'une chose : « Pensez-vous, disait-il, que le gouvernement nous replace si les Prussiens nous forcent ainsi à quitter nos postes? »
]o novembre. — M. le sous-préfet Soisson se préoccupe beaucoup des réquisitions qu'il a remises à divers conseillers pour aider la ville à satisfaire aux réquisitions prussiennes. Il voudrait que ces écrits lui fussent remis afin que sa responsabilité fût couverte ; mais, d'un autre côté, ceux qui les ont reçues ne veulent pas s'en dessaisir. Ils veulent également garder le titre pour les dégager.
Aujourd'hui, à cinq heures et demie, dix fantassins allemands sont arrivés à Tonnerre sur une voiture. Ils étaient, disaient-ils, partis de Troyes à destination de Tonnerre. Sans doute, ils devaient coucher à Auxon, mais s'étant procuré une voiture, ils sont venus jus-
(i) La déchéance de l'empereur, proclamée le 4 septembre, avait entraîné la chute de tous les fonctionnaires impériaux et notamment des sous-préfets. Mon grand-père, Alphonse Hardy, conseiller d'arrondissement, avait été nommé administrateur provisoire de l'arrondissement. Le 28 octobre 1870, M. Jean Soisson. d'Avallon, était nommé sous-préfet de Tonnerre.
qu'ici. M. Soisson, averti de leur approche, s'est rendu au-devant d'eux et les a amenés à la mairie.
La foule était considérable et menaçait de leur faire un mauvais parti.
M. Soisson et moi leur avons promis bon traitement et, pour leur assurer une entière sécurité, nous leur avons demandé de déposer leurs armes à la mairie.
Ils sont allés ensuite à la sous-préfecture où je leur ai fait porter de la nourriture et de la paille.
Le sous-préfet a télégraphié a Auxerre pour savoir ce qu'il devait faire; on lui a répondu : « Envoyez-lesnous promptement ». Il semble que ces soldats sont très fatigués; ils se sont couchés de bonne heure et ils ont gémi, me dit-on, des maux de la guerre.
Aujourd'hui, on a entendu le canon dans la direction de Montargis.
Le sort de la France se décide ces jours-ci (i). Le sacrifice sera-t-il couronné? L'effort sera-t-il récompensé?
rcp décembre. -- A minuit, les officiers de la garde nationale viennent me trouver ; le prélet demande encore qu'on lui envoie les dix Allemands. La garde nationale désarmée ne peut guère se charger,, dans le courant de la nuit, de conduire ces hommes à Auxerre. Je dis aux officiers qu'il serait désirable que l'on employât à cet effet des troupes régulières. Il y en avait à Yrouerre.
( i ) Allusion aux efforts tentés par l'armée de la Loire pour faire lever le siège de Paris. Toutes les troupes prussiennes qui avaient traversé Tonnerre étaient dirigées contre l'armée de la Loire.
Le sous-préfet envoie prévenir le commandant et celuici commet dix-huit mobiles qui sont venus à Tonnerre prendre les soldats prussiens et les conduire à Auxerre.
Ces prisonniers sont pères de famille et ils ont paru très heureux de cette issue de la guerre en ce qui les concerne. Ils ont laissé à la sous-préfecture un écrit constatant le bon traitement qu'ils ont reçu.
6 décembre. — Je n'ai pas mentionné les nouvelles plus rassurantes que nous adressait Gambetta. La sortie du général Ducrot sous les murs de Paris et les succès de l'armée de la Loire. Le souvenir ne pouvait s'en perdre et ne s'en perdra pas.
Je souffre dans tout mon être en apprenant que l'ennemi occupe encore Orléans. Comment sortironsnous de cette épreuve et de ces malheurs ?
Notre sous-préfet répète qu'une convention et une dictature peuvent seules nous sauver. Mais la Convention était une assemblée et nous ne pouvons en réunir une. La dictature appartient aux membres du gouvernement et nul ne s'en plaint jusqu'ici.
Si la France est réellement et définitivement battue, il faut qu'elle se relève, aux yeux du monde, par la pratique des vertus qui fondent et honorent les pays libres. Elle méritera, par là, de se relever un jour de son abaissement et ce jour sera d'autant plus prochain que ses efforts seront plus grands.
En cet instant, mon père me rapporte la dépèche annonçant que l'armée de la Loire occupe d'excellentes
positions et qu'il ne faut pas s'inquiéter de l'évacuation d'Orléans.
Ainsi, nous passons du désespoir à l'espérance, mais il faut qu'avant tout nous nous attachions fortement à commander et à obtenir le respect de la loi et le dévoucmet à la chose publique.
De très bonne heure, cinq fantassins prussiens sont arrivés à Tonnerre dans une calèche à deux chevaux. Ils ont été amenés à la sous-préfecture, je ne sais par qui. Ils ont déposé là leurs armes, ont demandé à manger et se sont laissés conduire à Auxerre. De leurs explications embarrassées on pouvait induire qu'ils avaient l'intention de se faire prendre. De vrais soldats ne rendraient pas leurs armes avec l'empressement que ces déserteurs y apportent.
A cinq heures, ce soir, nouvelle alerte. Quelques cavaliers prussiens étaient signalés sur la route de Flogny à Tonnerre. M. Soisson, sous-préfet, veut envoyer MM. Caillot et Perruchon les faire prisonniers. Ceux-ci hésitent, avec raison. Qu'advient-il? Les cavaliers, ayant rencontré une voiture conduite par M. Dorotte, ancien juge de paix, et ayant aperçu, sur la route d'Epineuil, le commis de Mme Gigoux, qui peut servir d'interprète, arrêtent la voiture, font descendre deux voyageurs, monter le commis et, tournant bride, emmènent la voiture et M. Dorotte.
J'apprends, aujourd'hui, que les Prussiens font des réquisitions à Jully (canton d'Ancy-le-Franc).
9 décembre. — J'ai appris, aujourd'hui, la nouvelle de
la mort de M. Eugène Desprez, capitaine de frégate, tué d'un éclat d'obus dans la sortie de Paris.
M. Desprez était un héros et un saint. Il avait conquis dans la marine une position exceptionnelle par son courage et son caractère. La croix d'officier de la Légion d honneur qu'il portait, lui avait été conférée à la suite d'actions d'éclat : le sauvetage d'un matelot disparu sous la quille de son navire, l'assaut d'un fort au Sénégal. Il commandait, à Paris, en second, le fort de Montrouge, et s'il ne fût pas mort, il l'aurait fait sauter plutôt que de se rendre. Et, avec cette valeur, c'était une âme pieuse, simple et modeste. Bon pour ses marins, comme une mère, il avait pour ses amis des attentions qu'ils n'oublieront pas (i).
Ce soir, à la nuit, il est arrivé à Tonnerre, dans une voiture requise à Mussy, un major allemand qui croyait, disait-il, trouver son régiment à Tonnerre. Il annonçait son bagage et son escorte et ni l'un ni l'autre ne sont venus. Je lui ai donné un billet de logement chez M. Paupert et j'ai attendu. M. Soisson, sous-préfet, a donné Tordre au chef de poste et à l'adjudant-major d'envoyer deux gardes nationaux chez M. Paupert. J'apprends cette nouvelle indirectement et, comme il ne faut pas, en définitive, laisser altérer l'autorité dans ses mains, j'écris à M. le sous-préfet la lettre suivante :
« Vous avez donné, ce soir, successivement, sans même m'en prévenir, des ordres directs à M. le chef de
(i) Le commandant Desprez a été inhumé au cimetière Notre- Dame de Tonnerre.
poste et à M. l'adjudant-major de la garde nationale de Tonnerre.
» Il m'est impossible de continuer à administrer la commune dans de pareilles conditions et j'ai l'honneur de vous informer que je cesse, dès ce soir, de diriger les affaires de la ville. Mon dévouement, comme conseiller municipal, ne lui fera pas défaut.
» Agréez, etc. >.
A reine avait-il reçu ma lettre, M. Soisson accourait, le lui explique en deux mots que j'ignore encore les ordres qu'il a donnés aux gardes nationaux et que j'avais le droit de les connaître, puisqu'ils engagent ou peuvent engager la responsabilité de la ville; qu'ayant donné un billet de logement à cet officier, j'ai le devoir d'exiger que son logement soit respecté.
Le sous-préfet s'excuse de ne pas m'a voir prévenu ; il m'explique qu'il est allé lui-même chez cet officier lui dire que, dans l'intérêt de sa sécurité, et pour éviter les émotions populaires, il convenait qu'il ne quittât pas la maison et qu'il acceptât d'y voir placer deux gardes nationaux sans armes. Le k commandant ayant accepté avec reconnaissance, il avait cru devoir agir sans me prévenir. Il insista beaucoup pour me faire revenir sur ma détermination et j'y consentis.
10 décembre. — Aujourd'hui, entre cinq et six heures du soir, malgré la neige épaisse qui couvre la terre, une colonne ennemie de neuf cent cinquante fantassins et cent cinquante hussards est arrivée de Ravières. Le commandant, arrivé la veille, en était bien le chef; il a
été reconnu et acclamé par ses camarades et par ses soldats. J'ai pu obtenir que les Prussiens fussent logés avec billets, c'est-à-dire deux par deux. Il a fallu que je déclarasse à plusieurs reprises qu'il n'y avait rien à craindre pour les soldats et que j'engageasse ma parole d'honneur qu'il n'y avait pas de francs-tireurs dans les environs.
« Francs-tireurs français, braves soldats, m'a dit le commandant, mais francs-tireurs de Garibaldi, assassins. » (Pourquoi s'obstinent-ils à considérer les francstireurs comme hors la loi de la guerre ?) A un autre moment, le commandant m'a dit : « Triste guerre pour vous, mais non agréable pour nous. Elle ne finit pas ; et pourquoi? ». Je lui réponds : « Pourquoi votre roi ne consent-il pas à nous accorder les moyens de faire la paix ? » .
Nous n'avons pas eu à nous plaindre de cette colonne ennemie, qui paraissait bien disciplinée. Peut-être devons-nous à l'attitude que nous avons eue à l'égard du chef les ménagements dont nous avons été l'objet.
Fallait-il exposer la ville à toutes les violences prussiennes en faisant piisonnier cet officier supérieur?
Heureusement, je n'avais pas eu à en délibérer, car j'eusse été fort troublé; mais j'aurais, sans doute, accepté le parti qui a été suivi; je l'ai, en effet, conseillé.
; / décembre. — La colonne prussienne est partie à neuf heures et demie par la route de Saint-Florentin. On nous menace d'avoir, bientôt, un poste établi à
Tonnerre.
France aimée, que vas-tu devenir? Et combien d'années ne te faudra-t-il pas pour réparer tous ces désastres ?
La misère est grande à Tonnerre; le bureau de bienfaisance, sur ma proposition, établit un fourneau économique sur les bases suivantes : bons gratuits distribués par les dames de charité. Bons vendus au prix de revient, dix centimes, aux particuliers qui se chargent de les distribuer. Enfin, vente de portions à cinq centimes ou moitié du prix de revient. Nous commencerons demain.
le reçois du préfet l'avis que la commune de Tonnerre est appelée à contribuer pour vingt-cinq mille six cent trente francs dans les frais d'habillement, d'équipement et de solde pendant trois mois des gardes nationaux mobilisés. Je convoque,, pour demain matin, le conseil municipal.
Notre commandant prussien a laissé, entre les mains du sous-préfet, un écrit attestant qu'il a été traité très honorablement et que les mesures dont il a été l'objet ont été prises avec son assentiment.
Le général du Xe corps allemand a fait afficher une proclamation lors de son passage ; il en résulte que les pays qui sont journellement traversés par les troupes prussiennes sont considérés comme occupés et que, dans ces circonstances, tout acte d'hostilité contre les soldats prussiens est puni de mort. C'est, entre autres, une raison à donner pour justifier notre conduite. Ceux qui n'ont pas vu ou subi l'invasion sont mauvais juges des
résolutions à prendre par des villes ouvertes comme les nôtres.
jy décembre. — Le conseil municipal de Tonnerre, appelé à se prononcer sur la manière de payer les vingtcinq mille six cent trente francs demandés par le préfet pour le contingent à payer par la commune dans les frais d'habillement, d'équipement et de solde des mobilisas, opte pour un emprunt remboursable en cinq ans. Il faut trouver un capitaliste. Le préfet, par application du décret du 22 octobre 1870, nous imposera quarante-srpt centimes huit recouvrables immédiatement si nous ne trouvons pas la somme demandée. Dans la même séance, je fais adopter une économie de douze cents francs sur le gaz pour l'année 1871.
18 décembre. — Il faut consigner, car le souvenir s'en perdra promptement, l'incroyable crédulité du public en ce qui concerne les nouvelles. Il sutiit qu'une personne répète qu'elle a entendu annoncer soit une victoire, soit une défaite, pour que chacun s'empare de ce bruit et le transmette avec un empressement frivole, sans songer à examiner les raisons de sa croyance et ses fondements. Tous les jours, depuis le dernier passage des Prussiens, on nous rapporte que l'ennemi a été vu à Ancy-le-Franc ou à Pimelles. C'est une terrible leçon donnée à la frivolité des esprits.
Et encore, la guerre avec toiis ses maux ne paraît pas comparable à l'épreuve qui sera imposée à la France après la paix. Les citoyens prêts à tout sacrifier, depuis leurs biens jusqu'à leur vie pour le triomphe du droit
et de la liberté, m'apparaissent si rares, que je m'effraie à un double titre de l'avenir de notre pays. Nous pourrions, avec de l'ordre, de la vertu et du travail, panser les plaies d'argent que laissera la guerre ; nous pourrions, à force de reconnaissance et d'honneur, faire oublier aux familles éprouvées dans leurs affections les blessures qu'elles ont reçues au cœur; mais, pour tout cela, il faudrait un abandon de ses opinions et de ses intérêts, que je désespère d'obtenir.
18 décembre. — Les nouvelles deviennent tellement rares et le service d'éclaireurs dont s'occupe le souspréfet est si mal organisé que nous ne savons jamais une heure d'avance l'arrivée de l'ennemi. A deux heures, un escadron de lanciers prussiens est arrivé. J'ai été emmené auprès du général,, qui m'a fait déclare: qu'il n'y avait pas, à ma connaissance, d'éclaireur dans la ville et dans les environs. Quatre à cinq mille Prussiens sont entrés en ville. On les a logés, autant que possible, par billets de logement. Ils ont demandé pour le jour et pour le lendemain quatre mille huit cents kilog. d'avoine et deux mille quatre cents kilog. de foin, autant de paille. Le lundi matin, comme je ne pouvais fournir une voiture, j'ai été con luit jusqu'au milieu de Champboudon ; sur ma déclaration, au colonel, que je ne pouvais lui fournir de voiture, j'ai été rendu à la liberté.
Lundi îg décembre. — Le général Zastrow, commandant du VIIe corps, est arrivé accompagné de quatre à cinq mille hommes, qui ont été logés comme la veill
La misère est Je plus en plus grande et nous sommes ' obligés, à la ville, de distribuer une bien plus grande quantité de viande et de pain.
Les troupes se dirigent sur Auxerre, par Chablis. Il paraît que de fortes colonnes passent à Noyers en se dirigeant également sur Auxerre.
Les exigences de ces troupes ont été moins grandes que celles du corps précédent ; mais la fatigue et surtout l'excès du malheur les rendent plus sensibles.
On m'a fait seulement publier un nouvel avertissement d'avoir à déposer à la mairie les armes qui sont chez les particuliers. Les chefs sont très préoccupés du coup de main de Garibaldi à Chàtillon et ils prennent de grandes précautions pour éviter à leurs troupes de semblables événements.
Mardi 20 décembre. — Les corps précédents sont remplacés, le mardi, par un bataillon du 55e régiment de Westphalie, mille soixante-six hommes et cinq cents chevaux du train et de l'artillerie.
Je loge les deux frères Drimborn, de Hoxter-sur-Weser, fils d'une veuve, intelligents, parlant bien français, distingués de manières.
Le major du régiment, logé aux Minimes (1), me fait de grandes menaces pour me contraindre à livrer l'appareil télégraphique qui existait encore à Tonnerre.
( 1 ) Propri .'" ' ' couvent des
P. Minimes, appartenant alors à M. Jules Régnier, conseiller municipal.
L'existence de cet appareil a été révélée par une inadvertance de l'employé, qui. voulant tel ier à Auxerre, a attaqué Chablis où l'ennemi était établi depuis deux jou
Vainement, j'essaie de faire comprendre au major que je n'ai aucune autorité sur le télégraphe. Les Prussiens savent bien où est la vraie res] té et sur qui ils ont prise. Le major insiste d'autant plus que, par une seconde inadvertance, l'employé s'tantmisde nou-y veau en relations avec Chablis, l'existence d iphe n'est plus niable. Une contribution de cinquante mille francs ou le télégraphe. Avec ' n du souspréfet, on me délivre un appareil Bréguet. Il me fallait un appareil Morse. Heureusement, je puis l'obtenir assez rapidement et je devance, chez le co1 porteur du Bréguet ; rouvant lonel m: -ait remi i petit parleur. Le colonel voulait l'enre-
;r qu'il donnera
nt cinq cents francs à l'habitant qui lui
[e réponds que je préférerais
donner cinq cents frai d la ] :he plutôt que de
faire | .me pareille invitatioi ' ' teurs.
résolution sur ce point obtient tout succès.
Le soir, cent hommes couchent dans la grande salle de l'hôtel de ville ; cinquante à i'école Gauthier (i); cinquante à la gendarn , Il nous
primaire publiqi I M. Gauthiï
le diix.
faut nourrir, à l'improviste, les deux premiers postes.
Mercredi 21 décembre. — Ce n'est qu'à grand'peine que j'obtiens du colonel que les hommes restent dans leurs logements; il voulait les réunir, dix par dix, pour la nuit, dans de plus grandes maisons. Chacun aurait emporté un matelas et une couverture. C'eût été un vrai pillage; heureusement, j'obtiens que cet ordre soit levé.
Dans la journée, le major s'amuse à faire sonner l'alarme. En un quart d'heure, les fantassins sont prêts au départ, les chevaux sont attelés ; puis, à un signe, ils regagnent les maisons. Bel exemple d'une obéissance et d'une activité remarquables.
L'église St-Pierre est fermée.
Jeudi 22 décembre. — Les troupes prussiennes, cantonnées à Tonnerre, vont en réquisition daus les villages, puis elles partent à deux heures. Elles sont remplacées par vingt Prussiens, qui arrivent de Nuits en wagonnet ; ils rétablissent le télégraphe, passant seulement la nuit à Tonnerre et repartent à dix heures du matin pour Nuits.
Vendredi 23 décembre. — Dans la journée, la poste prussienne passe, allant d'Auxerre à Laignes.
Pendant le passage des armées prussiennes, j'ai tenu à ce que le service du fourneau économique ne soit pas interrompu. Il a fonctionné très régulièrement et à notre satisfaction.
Ce n'est plus une guerre que nous subissons, c'est
tme invasion bien organisée; mais, dans nos régions,
et en particulier dans notre département où aucune résistance n'a été tentée, il n'y a pas d'excuses pour les réquisitions que l'ennemi a la prétention d'exercer.
Plus que jamais, dans ces derniers jours, je me suis convaincu que la guerre n'est devenue populaire en Allemagne que parce que les Allemands se sont imaginés que nous voulions attenter à leur indépendance. Si telle était la pensée de Napoléon III, elle était, au contraire, bien éloignée de l'esprit et du cœur de la nation.
24-25-26 décembre. — Passage incessant de petites colonnes ennemies et réquisitions de détail.
Le 27 au soir, nous apprenons que le VIP corps, changeant de direction, revient d'Auxerre. Je fais prévenir le sous-préfet d'Avallon en l'absence de M. Soisson, qui était à Ancy-le-Franc.
38 décembre. - Le 28 au matin, à neuf heures, arrivent, venant de Chablis, deux batteries d'artillerie, du train, un régiment et un escadron de lanciers. Je loge le tout par billets de logement ; le soir, à six hsures> un bataillon arrive de Laignes, déclarant qu'il vient pour occuper Tonnerre. L'officier, qui arrive à la mairie, accompagné d'un ancien ouvrier perruquier, qui était chez Mme Gigoux, à Tonnerre, depuis le mois de juillet et qui avait disparu, il y a quelque temps (1),
(1) Voir le récit de sa disparition, page 23.
montra des exigences qui me font éprouver un sentiment de douleur qui m'était imconnu.
Il fait écrire des billets logeant officiers, chevaux et soixante hommes chez M. Montreuil.
A la ville, nous avons cent cinquante hommes à nourrir, autant à la gare et à l'école Gauthier.
Heureusement, un ordre arrive pendant la nuit et toutes ces troupes partent le jeudi 29 pour Ancy-le- Franc. Dans la journée, nous avons à loger des malades et j'en place quelques-uns chez les Ursulines.
Le soir, il arrive des soldats au nombre de dix ou douze. Ils appartiennent au 55e régiment, viennent de Laignes, se rendant à Chablis. Je ne comprends pas qu'on laisse circuler d'aussi faibles colonnes. J'avais pourtant prévenu l'aide-de-camp du prince de Reuss des désagréments et des dangers de ces passagers ; il m'avait promis de veiller à ce qu'ils ne se reproduisent plus.
yo décembre. — Dans la nuit, le petit Allemand, employé de Mmc Gigoux, est revenu à Tonnerre. Le souspréfet lui rend un service en le faisant conduire à Aval- Ion. La population de Tonnerre, qui, à tort ou à raison, le soupçonne d'espionnage, aurait pu lui faire un mauvais parti sans que j'aie le pouvoir de l'en empêcher.
iSjI
iCT janvier. — Nous commençons tristement l'année. Si les Prussiens ne sont pas à Tonnerre, ils sont à Xuitssous Ravières et à St-Florentin. Xous ne recevons aucune nouvelle de nos parents ou de nos amis dispersés. La guerre nous plonge dans le plus complet isolement. Assurément, l'année ne s'écoulera pas sans que le sort de la France soit fixé, mais il faudra de longs mois encore ; et la régénération intérieure demandera de longues années.
I janvier. — Aujourd'hui, à trois heures, une locomotive prussienne fait son entrée dans la gare de Tonnerre, venant de Nuits. Ceux qui la conduisent ne s'arrêtent pas : ils vont sans doute jusqu'au pont de Crécv que l'on a fait sauter, comme celui de Nuits.
5 février. — Les événements qui se sont précipités pour notre ville, avec une rapidité extrême, ne m'ont pas laissé le temps d'en tracer le souvenir. Le 5 janvier, le VIP corps de l'armée prussienne revient à Tonnerre et nous laisse une garnison. Le major-commandant, du nom de Rochs, ne nous laissera pas un mauvais souvenir. Il a la volonté d'être juste et une grande application à garantir la sûreté de ses troupes (31e bataillon de l.t landwehr).
Le 6 janvier, à neuf heures et demie du matin, dans l'entrevue qne j'ai avec lui à la sous préfecture, assisté de M. Colin et de M. Albert Diard, il nous exprime son désir de soulager, dans la mesure du possible, la population.
Pour y parvenir, son intention est, dit-il, de faire participer toutes les communes du canton à l'entretien de la garnison de Tonnerre. Cette garnison comprend cinq cents fantassins, cent cinquante hussards rouges (mauvaise race), plus trois ou quatre cents malades répartis à l'hospice, à la gare, à la maison Mantelet. Le même jour, le major Rochs demande à M. Soisson de convoquer les maires du canton pour le lendemain. M. Soisson refuse; le major convoque lui-même. Sur le refus de M. Soisson, le major s'est fâché et il a fait partir M. Soisson pour une résidence de son choix.
Les maires du canton, réunis le 7 à la sous-préfecture, par ordre écrit et signé du commandant, constituent une commission cantonale qui se charge de fournir aux réquisitions directes des soldats.
Le 8 janvier, retour du général Zastrow (VIIe corps), qui revient d'Auxerre pour la deuxième fois. En revenant d'Auxerre, cette seconde fois, les soldats emmenaient avec eux le colonel Bordenave, commandant de la garde nationale d'Auxerre. Mes efforts pour obtenir sa liberté ne sont pas couronnés de succès. Il a été pendant quelques jours commandant des forces militaires du département et les Prussiens lui font expier très cruellement les vaines tentatives de résistance qu'ils ont essuvées à Auxerre.
Malgré les promesses qu'il nousavaic faites Je mettre promptement un terme à ses réquisitions, nous ne nous apercevons pas que le major Rochs diminue ses prétentions.
Le n, passage du IIe corps de l'armée prussienne venant de Paris et se dirigeant sur Dijon.
Ceux qui descendent vers Paris prennent volontiers la rive droite de l'Armançon; ceux qui remontent prennent de préférence la rive gauche.
Les 12, 13 et 14, se placent des découvertes faites par le mr.jor Rochs de fusils cachés dans les bois de M. de Lizolles (1). Arrestation de Bourgeois et de son fils (Soulangis), de Michel Falconnier, garde de M. de Lizolles. de Denis Godin, de Tanlay. Munier, de la ferme de Soulangis, recherché chez lui dans l'aprèsmidi, vient se constituer volontairement prisonnier. Le major refuse et l'envoie chercher le lendemain par ses soldats, ainsi que son berger, Adolphe Debesse, marié à Junav. Le tout pour intimider la population; car, bien qu'en aient dit les chefs, il est certain qu'il n'y a pas eu de Prussien tué dans les bois de Soulangis. Les histoires racontées d'un cheval harnaché, ensanglanté, n'ont aucun fondement.
Indépendamment des fusils, le major Rochs a trouvé dans les bois un certain nombre de voitures et de chevaux cachés. J'obtiens, successivement, qu'il rende les chevaux et les voitures d'Été, Bernard, Mouchot, etc.
(i)Bois de Chéron, faisant partie du massif dii Bois-de-la- Ville.
J'applique, pendant ces tristes jours, tous mes soins à assurer à chaque citoyen la justice et la liberté.
Avec M. Manchet (i), secrétaire de la sous-préfecture, je réussis à protéger les archives.
Le ié, le jeune Maurice est arrêté dans les champs muni de son fusil ou carabine Lefaucheux ; je sollicite le major et j'obtiens, heureusement, la liberté de Maurice. J'ai fait prendre des engagements pour que rien de pareil ne se reproduise.
Le même jour j'ai à prendre un parti sur la délégation de la sous-préfecture, qui m'est remise par M. Soisson (2). Après avoir examiné l'arrêté de délégation et la loi, je me convaincs que, dans la rigueur des principes, la désignation du citoyen, chargé de représenter le sous-préfet absent, ne peut émaner que du préfet. En considération de l'urgence et de l'impossibilité de communiquer avec la préfecture de l'Yonne, j'accepte la délégation dans un intérêt d'ordre public.
Vers le même temps, M. Falateuf, de Serrigny, forme une ligue entre les communes afin de les soustraire à l'obligation de fournir aux besoins de la garnison de Tonnerre. Mais, la réquisition est un fait de
(1) M. Manchet était le père de M. Alix Manchet, qui fut aussi secrétaire de la sous-préfecture jusqu'en 19 12. M. Alix Manchet a entendu raconter à son père comment il avait, par sa présence d'esprit et son calme, sauvé les archives que le major voulait incendier.
(2) On se rappelle que M. Soisson avait été invité, par le major Rochs, à quitter Tonnerre pour une résidence de son choix.
guerre imposé par l'ennemi à qui bon lui semble; il n'y a pas lieu, dès lors, de dire, comme M. Falateuf le voudrait, que la ville est seule appelée à contribuer a l'entretien de la garnison. Toutes les réquisitions du major sont adressées au comité cantonal.
Le 21, les officiers des hussards rouges font élever une barricade en fumier et barrière devant la maison n° 2 du faubourg du Pont ; ils font élever de même une barricade à l'entrée de la rue. Ils logent tous leurs soldats chez les habitants de la ville, rue du Faubourg-du- Pont. C'est une charge trop lourde et contraire, selon nous, aux principes de la bonne répartition des charges de la guerre. Tous ces officiers dînent à l'hôtel du Lion d or.
Le 25, une grande émotion règne dans la ville. Nous apprenons que des troupes françaises sont parties d'Auxerre et ont fait une tentative pour rompre les ponts de Brienon et de Laroche ; elles ont réussi, d'après ce que nous disent les Prussiens.
Au pont de Laroche, le chef de gare prussien de St- Florentin a môme été tué. Il est amené sur un brancard à la mairie et reste exposé, pendant vingt-quatre heures, sur la table du conseil. Nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment pénible en voyant un homme jeune, exerçant une profession civile, frappé dans l'accomplissement de son devoir. C'est un des plus pénibles incidents de la guerre.
Le même jour, le major Rochs ramène environ neuf otages (Laffrat, de Roffey, quatre personnes de Jaulges, etc., etc.). Le commandant Bruns me demande quatre
otages de la ville, qui se rendront au chemin de fer ; je m'offre, non pas pour rester à la gare, mais pour répondre, s'il arrive par notre faute quelque accident. J'obtiens que le major ne persévère pas dans ses exigences.
Le 26, les deux majors viennent me prendre à la mairie et m'emmènent dans l'église Notre-Dame qu'ils fouillent de fond en comble dans l'espoir d'y trouver des fusils. Ils me conduisent aussi dans l'église St-Pierre. Ils ne trouvent et ne peuvent trouver de fusils nulle part.
Le 27, on procède à l'enterrement du chef de gare prussien. Le pasteur Perrénoud a des scrupules. Il me dit qu'on le fait passer pour espion prussien, qu'il a peur de fortifier ces bruits en assistant à la cérémonie funèbre de l'étranger. Je rassure M. Perrénoud en lui disant qu'il peut aisément parler sans blesser personne en n'exprimant, en présence de cette tombe, que des sentiments chrétiens que tout le monde peut avouer.
Le 29, le major commandant m'accorde de loger tous les prisonniers chez Batréau, rue de l'Hôtel-de-Ville, à la condition qu'ils se trouveront toujours là Rien n'est plus inique que ce système des responsabilités indirectes. Je comprends que l'on exige des contributions des pays vaincus, mais que l'on rançonne des pays étrangers aux événements pour les faits de guerre régulière, c'est ce qui n'est pas justifiable.
Le même jour, à cinq heures du soir, MM. les majors nous annoncent, à l'hôtel de ville, la signature de Par-
mistice (i) •• On ne connaît pas les conditions. La nouvelle est accueillie avec une grande satisfaction. Dans la soirée, j'obtiens de rendre à la liberté les prisonniers de Jaulgcs.
Le 30, le major nous envoie une invitation de faire imprimer aux frais de la ville la dépêche de l'empereur d'Allemagne à la reine pour lui annoncer que Paris a capitulé, que les troupes allemandes oceupent les forts, que la garde mobile et les troupes de ligne sont prisonnières, qu'un armistice de vingt et un jours est conclu pour la nomination d'une assemblée. Paris paye deux cents millions. Il n'y a rien de plus pénible que de faire exécuter ces ordres.
Le Ier février, en présence des réquisitions qui persistent, malgré l'armistice, je me décide à me rendre à Auxerre afin de savoir si la suspension des hostilités ne doit pas suspendre la seule forme d'hostilités (réquisitions) que nous ayons connue. Je veux, en vain, obtenir de M. le préfet des instructions. Il ne sait rien et ne peut rien dire. Revenant de Bordeaux, M. Ribière rapporte les dispositions les plus favorables pour son ministre, Gambetta, qu'il vient de voir et pour des préparatifs de guerre.
Ce même jour, Ier février, je reçois de M. Albert Diard une déclaration ainsi conçue :
« Les membres soussignés du conseil municipal offrent
(i) Le 20 janvier, Jules Favre s'était rendu à Versailles où était l'état-major prussien et avait signé la capitulation de Paris et un armistice pour négocier la paix.
à M. Jules Hardy la candidature comme représentant à la prochaine Assemblée constituante, qui va se réunir à Bordeaux.
» Ils prient M. Hardy d'accepter sans hésitation ; le temps presse et les soussignés ont à peine le temps nécessaire pour faire connaître cette candidature.
» Ont signé : Constant, Colin, Albert Diard, Roze, . Roy, Yvert, Descives, Denis, Vasseur, Portier, Vèbre, Marquis, Lemaire-Prieur, Rcddé, Thierry, Perruchon aîné, Prot, Montreuil. »
Je n'avais jamais songé qu'une telle proposition pût mètre faite et mon embarras fut grand. Je ne considérai que l'obligation imposée, selon moi, à chaque citoyen de se consacrer tout entier au service de son pays, et, sans hésiter plus d'un instant, je répondis à mes chers collègues que je leur étais tout dévoué ; que je ferais tous mes efforts pour bien servir les intérêts de mon pays, mais que je ne voulais faire aucune démarche pour soutenir ma candidature.
J'adressais, le lendemain 2 février, aux membres du conseil municipal, la lettre suivante, qui contenait mon acceptation :
« Messieurs et chers collègues,
» Après m'avoir, pendant quatre mois, soutenu de votre expérience et de votre concours, vous m'offrez, aujourd'hui, vos suffrages pour l'Assemblée constituante.
» Si je ne considérais que la grandeur de l'œuvre,
ma jeunesse, mon inexpérience, je déclinerais certainement un tel honneur. La confiance que vous me témoignez, l'assurance que vos conseils et vos avertissements ne me feraient jamais défaut, la pensée que chaque citoyen doit consacrer tous ses efforts à réparer les malheurs du pays, font cesser mes hésitations.
» La France est grande dans le monde par son passé et par ses épreuves. Il lui est donné de grandir encore,' si, au moment où s'établissent chez d'autres nations les institutions qui l'ont perdue, elle fonde définitivement chez elle le régime de la liberté.
» Il faut, pour qu'elle y parvienne, que chaque citoyen s'exerce, sans retard, à la pratique des vertus républicaines : le sacrifice de soi-même, le dévouement au bien public. Le devoir de l'Assemblée constituante sera de choisir les institutions qui favorisent, le mieux, cette réforme.
» Elle y parviendra en respectant tous les principes qui font la grandeur des sociétés. Eile garantira la liberté de chaque citoyen, dans la famille, dans la commune et dans l'Etat. Elle honorera le travail et respectera le capital, fruit du travail mis en réserve.
» Elle se montrera économe des deniers publics et gardienne des engagements contractés au nom du pays.
» Elle diminuera le nombre des fonctionnaires et modifiera, je l'espère, le caractère des fonctions publiques en confiant, autant que possible, à l'élection, le soin de désigner les citoyens chargés de les exercer.
» Que dirai-je enfin ? Elle préparera pour la France
un avenir qui ne sera plus troublé par les attentats, la fantaisie ou la légèreté d'un seul.
» Si d'autres suffrages se joignent aux vôtres, je poursuivrai, dans la mesure de mes forces, l'accomplissement de cette œuvre.
» Agréez, Messieurs et chers collègues, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués. »
Je remis cette lettre, le 2 février, à huit heures du matin, à M. Albert Diard.
Avec un peu plus de réflexion, j'aurais exprimé discrètement mes vœux pour la paix et, sans modifier mes sentiments à l'égard de l'introduction du principe électif dans la désignation des fonctionnaires, j'eusse, en outre, indiqué le concours, l'examen comme une des garanties les plus efficaces.
Une réunion publique préparatoire fut convoquée à l'effet de soutenir ma candidature. Un comité fut constitué, composé de MM. Thierry, Garrel, Bollerait, Colin, banquier, Pruneau, Caillot.
Cette réunion dévia bientôt de son objet. Elle provoqua une réunion pour le samedi 4.
]e ne pus assister à cette réunion.
Le vendredi 3, ayant reçu de M. le préfet avec invitation de l'afficher, la dépèche par laquelle Gambetta annonçait l'armistice et rompait avec le gouvernement de Paris, je fus arrêté par le commandant prussien et enfermé au poste de la gare (1).
(1) Cette dépêche devait déplaire singulièrement aux Allemands, car elle invitait les Français à la guerre à outrance. Mon grand-
Je conserverai, assez longtemps, le souvenir des hu- •niliations que j'éprouvai, ce jour-là, pour ne pas les consigner ici. (jamais l'absence de générosité du caractère prussien ne me parut aussi manifeste.) En toute sincérité, j'ai connu, pendant mon séjour au poste delà gare, ce que l'homme, livré aux injures de la soldatesque, peut souffrir. Violences, injures, j'ai tout oublié, et j'ai pu me convaincre de ce que l'on peut souffrir humainement (i).
Je n'ai obtenu de rentrer à la maison et d'y rester prisonnier que sur l'engagement pris par le conseil municipal de payer quarante mille francs au cas où je sortirais de chez moi ou de la ville.
Cet incident a eu le bon résultat de m'éviter, en tant que candidat, le désagrément d'assister à la réunion publique.
Comment, avec le besoin de précision, de clarté, de lumière dont j'ai besoin pour m'exprimer, aurais-je pu figurer avantageusement dans cette réunion tumul-
père , Alphonse ^Hardv, prévoyant bien les conséquences de l'affichage de cette dépèche, avait supplié son fils de ne pas afficher. Mais rien ne répugnait plus a ,111011 père qu'une précaution prise en sa faveur. Il ne faut pas oublier, d'autre part, qu'il avait reçu de M. Soisson, sous-préfet, délégation de ses pouvoirs et que le préfet était, par suite, son chef hiérarchique.
(ij Mon père est sobre de détails sur ce douloureux incident ; mais son récit reste une des plus vives impressions de mon enfance. On m'a raconté que mon père fut brutalisé, frappé a coups de crosse par les soldats qui lui crachaient au visage. Dans ce long chemin de croix que furent pour mon père les mois d'invasion, la journée du 3 février fut assurément le calvaire.
tueuse? Comment aurais-je pu consentir à répondre à toutes les questions qu'il aurait pu prendre fantaisie de me poser, aux électeurs présents? Je me ferais fort d'embarrasser le candidat, quel qu'il soit. Comment ne serait-il pas facile à un électeur de m'embarrasser. Je ne voudrais pas céder à cette mauvaise tentation ; combien ne peuvent y résister.
En tous cas, ne pouvant, sans danger, quitter la maison, j'écris à M. Caillot, président du comité électoral, h lettre suivante, qui est reproduite par le Tunnerrois et par la Literie, d'Auxerre :
« Monsieur le président,
» J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien m'excuser auprès des électeurs si je ne me rends pas aujourd'hui à la réunion publique.
» Vous savez, sans doute, qu'hier, pour exécuter l'ordre que j'avais reçu, et par respect pour la liberté électorale, j'avais fait afficher un exemplaire manuscrit de la proclamation de M. le ministre de l'intérieur. Le commandant prussien s'est ému, m'a fait arrêter et conduire au poste de la gare. J'ai été tiré de prison par les soins et les engagements du conseil municipal, mais il m'est interdit de sortir de chez moi, jusqu'à nouvel ordre, et la mairie m'est termée.
» Les membres du conseil municipal diront aux électeurs ce qui les a décidés à m'offrir leurs suffrages ; je n'aurais rien, d'ailleurs, à ajouter à la réponse que je leur ai adressée.
» Je tiens, seulement, à vous répéter que, dans ma pensée, les mœurs fondent et consolident les institutions; c'est pourquoi je souhaite de voir se former, dès aujourd'hui, en France, des mœurs républicaines.
» La meilleure école de ces mœurs est la commune, qui est le centre de la vie politique et sociale.
» Nous devons appeler de tous nos vœux le jour où les communes, dotées d'institutions vraiment libérales, seront maîtresses et responsables de la gestion de leurs alfa ires.
» Lorsque chaque citoyen aura pris, daus la commune, une juste idée de ce qu'est la chose publique ; lorsqu'il aura bien conscience des dévouements, des sacrifices et des respects que l'intérêt général impose à l'intérêt particulier, il ne lui faudra plus qu'un léger effort pour apporter dans les affaires de l'Etat les habitudes précieuses qu'il aura contractées en traitant les affaires de la cité.
» Puisse la France, rendue à elle-même, accomplir, bientôt, cette œuvre de transformation.
» Agréez, etc. »
Je dois noter, comme incident, que la Liberté (journal d'Auxerre), ayant imprimé la lettre qui précède en employant pour le mot commune le C majuscule, j'ai passé, dans divers pays, pour un communiste.
Le comité de Tonnerre, déviant des conditions de son institution et devançant les résultats du vote du 8 février, proposa au vote des électeurs les noms des can-
didats et fait acclamer (pourquoi ceux-là plutôt que d'autres?; les noms suivants :
Charton, Jules Hardy, Jules Rathier, Dupont-Delporte, Lepère, Rampont, Guichard.
La Constitution, journal d'Auxerre, présentait et soutenait une liste libérale modérée qui portait les noms de:
Charton, Chérest, Dupont-Delporte, Hardy, Javal, Rampont, Raudot.
La Liberté, d'Auxerre, présentait comme candidats radicaux :
Rampont, Charton, Rathier (Jules), Lepère, Javal, Bert, Guichard.
C'était la liste arrêtée par ceux qui se disaient, au mois de septembre, délégués des comités républicains.
La Liberté, pour détendre ses candidats, ne craignit pas de recourir aux imputations les plus mensongères.
C'est ainsi que, dans le numéro du 5 février, elle osa imprimer que j'avais désavoué l'inscription de mon nom sur la liste de la Consliiutiim. J'écrivis, en toute hâte, à M. Perriquet et à AL Chérest la lettre suivante :
« Je lis dans le supplément de la Liberté, en date du 5 février, que j'aurais désavoué l'inscription de mon nom sur la liste de la Constitution.
» Je n'ai donné à personne le droit de produire une telle allégation ; j'ai déclaré, et vous le savez, que j'étais étranger à la formation de cette liste; mais je m'honore
de la désignation dont j'ai été l'objet de votre part et je m'honorerai, toujours, d'avoir vu mon nom associé aux noms des candidats que vous proposez aux suffrages des électeurs. »
J'ai été très soutenu, pendant la période, ou plutôt la semaine électorale, par le comité de Tonnerre — par MM. Jules Denis, Hamelin, Pruneau, Constant, — * Détourbet, à Sens ; Rétif, à Auxerre ; Chaulin, à Joigny.
Voici le résultat pour l'arrondissement de Tonnerre, d'abord :
Votants : 8 .797.
Rampont 4.205 voix
Hardy g. 183 voix
Charton 7-399 —
Dupont-Delporte 6.593 —
Javal 6.391 —
Raudot S'l5° —
Chérest 4
Guichard 3
Rathier 3
Lepère
Le département a donné, à peu près, les résultats suivants (manquent deux sections) :
— Charton 54.650 voix
— Javal 40. 565 —
— Rampont 3 7 - 5 r 9 ~
— Rathier 35-49^ — Élus
— Lepère 34-423 — \
— Guichard 31.362 —
— Raudot 30.239 —
— Dupont-Delporte.. 28.624 — 9 . — Hardy 28 . 500 —