NÉCROLOGIE
« La ville de Tonnerre vient de faire une grande perte en la personne de M. Jules Hardy, premier conseiller municipal, remplissant les fonctions de maire. Retenu depuis quinze jours à peine par une maladie dont on n'a pu arrêter les progrès, M. Hardy -succombait samedi soir; cette triste nouvelle se répandit bientôt en ville et y produisit un véritable deuil public.
» C'est que, pendant les mois difficiles qui viennent de s'écouler, M. Hardy a rendu à son pays les plus émi-
nents services ; avec une vigilance de tous les instants, il a soutenu contre nos ennemis communs les intérêts de la cité avec une habileté rare, un dévouement sans bornes.
» En supportant courageusement les exigences et même les outrages de ceux dont Tonnerre conserve un pénible souvenir, M. Hardy n'avait qn'un but : arriver par la conciliation à diminuer les charges publiques; atténuer, autant qu'il était possible, les humiliations de l'occupation prussienne.
» Sous la menace du pillage, il indique sa maison comme la première à livrer et, sur la demande d'otages, il offre d'abord sa personne.
» Aménité de caractère, sûreté de relations, obligeance prompte et naturelle, nul mieux que lui ne semblait comprendre la véritable fraternité.
» Et c'est à trente-deux ans, quand tout souriait à cette nature d'élite, quand l'estime et la considération de tout un arrondissement s'affirmaient récemment encore, que la mort vient trancher une vie si précieuse, arracher un digne fils, un tendre époux, un bon père, un citoyen dévoué à l'affection la plus sincère !
» La mort d'un homme vertueux est un malheur pour l'humanité, a dit un auteur. Rien de plus vrai, et chacun a sondé le vide laissé par cette existence fauchée si prématurément.
» En 1865, M. Hardy avait obtenu le grade de docteur en droit et, depuis deux ans environ, il était jugesuppléant près le tribunal de Tonnerre, lorsque le moment des élections municipales arriva.
» Son intelligence, sa situation, sa famille le recommandaient au choix de ses concitoyens, et, le 7 août dernier, son nom sortait le premier des élections.
» Un mois après, la révolution de septembre L'appelait à remplir les fonctions de maire.
» Depuis cette époque, notre cité a eu à subir de rudes épreuves.
» L'invasion et l'occupation prussiennes ne lui ont laissé aucun moment de répit. Réquisitions de tontes sortes, main-mise sur des otages, emprisonnement de citoyens, rien ne lui a manqué. L'existence de la ville, pendant les cinq derniers mois, a été celle de M. Hardy; il n'a ménagé ni sa peine ni son dévouement.
» C'était des démarches, des discussions de chnque minute, pour obtenir la liberté de personnes injustement emprisonnées ; ses efforts et sa persistance furent presque toujours couronnées de succès.
» Jaloux de lui témoigner leur reconnaissance, ses concitoyens lui proposaient spontanément, au mois de février dernier, la candidature à l'Assemblée nationale. Cette candidature sympathique, propagée par ses amis, c'est-à-dire par tous, réunissait à l'élection vingt-huit mille suffrages; deux mille voix de plus et il était élu. Ce résultat présageait un succès certain pour l'avenir-
» En dehors de ses actes comme maire, sa profession de foi avait donné sa nuance. Homme de liberté, mais aussi homme d'ordre, il savait allier la fermeté à la douceur et à la modération. Il s'était montré administrateur capable et dévoué ; il nous promettait un 'député
intelligent et, dans nos temps troublés, il eût été le trait d'union entre les opinions divergentes.
» Aujourd'hui, tout cela n'est plus qu'un souvenir...
» Aux obsèques, qui ont eu lieu lundi, jamais assistance ne fut plus nombreuse; sur le parcours du cortège, les magasins s'étaient spontanément fermés, manifestation sympathique qui en dit plus long que nous ne saurions le faire.
» Sur la tombe, M. Soisson, sous-préfet de Tonnerre, prit la parole en ces termes :
« Que cette année fatale soit maudite !
» La Providence s'est-elle donc plu à déchaîner sur » notre malheureuse patrie tous les fléaux à la fois!
» L'invasion, la guerre civile, la mort.
» La mort inexorable et sans pitié qui vient enlever » à nos affections un des plus honorables, un des plus » aimés de nos concitoyens.
» Pourquoi le sort a-t-il voulu qu'une carrière si » brillante et si pleine d'avenir fût si prématurément -'> brisée !
» Vous l'avez connu, messieurs; il avait cette nature » douce et affable qui conquiert toutes les sympathies. » Il avait aussi cette énergie inébranlable qui ne s'est » pas démentie un seul instant devant les exigences des » envahisseurs de son pays.
» Administrateur éclairé et d'un dévouement sans » égal, il a, pendant près de cinq mois, protégé notre » ville. Injures, menaces, persécutions, rien n'a pu di- » minuer son courage ; mais ces luttes répétées, ces
» émotions poignantes, n'ont-elles pas apporté en lui le » germe de la terrible maladie qui vient de nous l'en- » lever ?
» Sa vie sera pour la ville de Tonnerre et pour les » siens un perpétuel honneur, et la douleur si grande » et si légitime de sa famille éplorée éprouvera, peut- » être, quelque soulagement en présence des immenses » regrets qui le suivent dans la tombe et de l'hommage » public qu'une population, tout entière dans le deuil, » vient rendre à la mémoire de ce remarquable ci- » toyen. »
» Ensuite, M. A. Vasseur prononça l'allocution suivante :
« Cher ami,
» Au nom du conseil municipal dont tu fus l'âme, » au nom de nos populations dont tu fus le suprême » défenseur, j'appelle sur ta dernière demeure l'expres- » sion de nos regrets inconsolables.
» Tu meurs victime de ton sublime dévouement, » mais ta mémoire restera chère à tous les cœurs; nos » pères de famille apprendront a leurs enfants à la vé- » nérer et à la bénir ; ton nom sera parmi nous l'ex- » pression de la plus noble et de la plus pure abnéga- » tion.
» Il est, en effet, peu de familles parmi tes conci- » toyens auxquelles tu n'aies épargné un malheur ; il » en est plusieurs qui te doivent la vie d'un de leurs » membres.
» Démarches, fatigues, dévouement, tu n'as rien » épargné dans les circonstances douloureuses que nous » avons traversées, pour alléger les souffrances de tes » compatriotes.
» Leur reconnaissance t'était à jamiis acquise.
» Cette reconnaissance que la mort aveugle et inexo- » rable ne nous a pas permis de te manifester, nous » venons, du moins, l'affirmer sur ta tombe.
» Tu trouveras ta récompense dans un monde » meilleur.
» Puissent, au moins, nos regrets et l'expression de » la sympathie générale, ainsi que la douleur sincère » que témoigne cette nombreuse assistance, apporter » quelque consolation à ta famille désolée.
» Adieu, cher ami, adieu ! »
» Nous croyons devoir ajouter quelques réflexions inspirées ci un de nos lecteurs par la mort et les obsèques de M. Jules Hardy :
» Le deuil, les larmes d'une cité tout entière, ne peuvent, hélas! combler le vide laissé par le malheur qui vient de nous frapper.
» M. Jules Hardy, que nous appelions tous le maire de Tonnerre, bien que sa modestie, tout autant que la rigidité de ses principes, lui aient fait décliner ce titre, est mort victime de son devoir, de son dévouement de tous les instants; quelles obsèques, quel spectacle triste et consolant à la fois !
» Non, la France n'est pas un pays perdu, suivant
que le disent certains pessimistes. Là où l'on sent, où Ton comprend si bien la valeur du mérite et des vertus, là où tous les cœurs s'unissent et s'ouvrent à la reconnaissance et aux regrets, il y a d'immenses ressources; on peut être aveuglé par de faux principes, égaré par de mauvais entraînements ; mais le fonds est là, et, comme d'une bonne terre mal cultivée on peut tirer de meilleurs fruits, après une meilleure culture. M. Jules Hardv, que nous pleurons, était un de ces ouvriers habiles, ardents, généreux, voués à ce travail difficile; c'est là ce que chacun sent et ce qui grandit encore la douleur de la perte.
» Les belles et dignes paroles prononcées au lieu du repos résumaient, on ne peut mieux, ce magnifique discours de toute une population présente et suspendant, par la fermeture des magasins, toute affaire, comme marque du deuil de tous les cœurs.
» Puisse le respect dû à la mémoire de cet homme si regretté nous maintenir dans l'union qu'il avait établie entre nous et qui, dans les temps difficiles que nous traversons, nous épargnera bien des maux et bien des douleurs. »
Après avoir ainsi écouté le jugement porté sur Jules Hardy par ses collègues et par ses contemporains, ne convient-il pas de reconnaître la vérité et l'à-propos de la simple, mais très éloquente phrase, qui fut gravée sur sa tombe :