‹ Les Prussiens à Tonnerre,Chapitre 3 sur 4 · Chérest · texte numérisé non relu

Chérest

Je resterai sincère avec moi-même en consignant, ici, que j'étais bien éloigné de songer à cette candidature lorsqu'elle me fut offerte ; que jamais, à aucune heure, je n'en souhaitais le succès et que le résultat que j'obtins, inespéré par le nombre des suffrages qui me furent accordés, me donne la plus complète et la plus douce des satisfactions.

Ainsi, je fus récompensé de mon dévouement à mon pays natal, que j'aime d'une affection profonde. Je veux toujours le servir avec désintéressement et sans même attendre qu'il me témoignera toujours autant de bienveillance qu'il m'en a montrée au moment de ces dernières élections.

Comment, d'ailleurs, regretter de ne point participer à l'œuvre douloureuse imposée à l'Assemblée de Bordeaux.

S février. — Le jour même du vote, mercredi 8 février, le major prussien Bruns informe M. Soisson qu'une amende de cinq millions est imposée au département de l'Yonne ; que l'arrondissement de Tonnerre est imposé pour six cent mille francs dans cette amende. M. Soisson, qui était revenu la veille, part le lendemain.

Le lundi suivant, 13, nous recevons du major la répartition qu'il a faite entre les communes de l'arrondissement. Les maires des chefs-lieux de canton sont chargés de centraliser les sommes.

Le canton de Tonnerre doit fournir cent cinquantesept mille cent cinquante-cinq francs.

La commune de Tonnerre doit y contribuer pour quatre-vingt-quatre mille sept cent cinquante-quatre Iran es.

Mon parti est pris aussitôt :

Je pars pour Auxerre avec M. Albert Diard.

Le général Fabeck nous dit que Tafiaire ne le regarde pas, mais qu'elle concerne le général Tiedman, inspecteur des étapes, à Orléans. Nous partons, le 14, à quatre heures du matin, pour Clamecy, à quatre heures du soir pour la Charité. A minuit, le train étant passé, nous frétons une voiture particulière pour Nevers. A sept heures, le 15, nous partons pour Saincaize, Vierxon, Orléans, où nous arrivons à huit heures du soir.

Un corps d'armée était arrivé dans la journée ; nous ne savons où nous loger. L'hôtesse de la Boule d'or cède à nos prières et nous donne une chambre.

Le jeudi 16, nous vovons le général et nous lui déclarons que nous sommes dans l'impossibilité de payer. Il nous dit qu'il regrette beaucoup l'ordre qu'il a reçu; mais qu'il doit obéir. Il ne nous menace pas.

Nous quittons Orléans, à midi, le 16 ; nous arrivons à Saincaize le 17, à une heure du matin. Nous prenons la voiture d'Avallon, où nous couchons le soir; le iS, à dix heures, nous débarquons à Tonnerre.

Le 19, seulement, rendant compte ne notre voyage au major, je lui déclare que nous ne pouvons pas le payer et il ne nous menace pas davantage. J'invite tous les maires de l'arrondissement à temporiser.

19 février. — Je reçois une lettre de M. Soisson, qui,

retiré à Avallon, a reçu une dépêche du ministre de l'Intérieur. Le ministre lui écrit que, pendant l'armistice, les Prussiens n'ont pas le droit d'exiger des contributions extraordinaires ; qu'ils ont simplement le droit de lever les impôts; que c'est en ce sens que nous devons agir.

Je suis reconnaissant à M. Soisson de nous avoir transmis cette dépèche , mais je regrette qu'il l'ait également adressée au major prussien et l'ait mis, ainsi, a même de nous demander le paiement de l'impôt.

M. Soisson a même envoyé la dépèche à M. Hérisé, imprimeur du Tonnerrois, avec prière de l'insérer.

Nous pensons tous que cette insertion est inutile et qu'elle ne peut avoir qu'un résultat, celui d'appeler l'attention des Prussiens sur un ordre d'idées qu'il est inopportun de leur signaler.

22 février. — Après bien des jours pénibles, j'en passe un des plus agréables à Joigny, auprès de mes chers amis Chaulin (i).

Je suis allé là, comme otage, par le train prussien (2).

J'ai oublié, pendant mon séjour, l'humiliation du voyage.

2j février. — En qualité de maire du chef-lieu de can-

(1) M. Chaulin, excellent camarade d'études de mon père, était alors substitut à Joigny.

(2) En emmenant mon père, comme otage, les Prussiens espéraient l'amener à verser les quatre-vingt-quatre mille sept cent cinquante-quatre francs exigés de la commune de Tonnerre.

DJ

ton, je me rends à Auxerre, appelé par le préfet prussien, M. Grùnler, conseiller du roi de Saxe.

Avant de nous rendre à la préfecture, à la suite d'une réunion tenue à la mairie d' Auxerre, nous chargeons MM. Challe, Massot et Flandin de porter seuls la parole.

Le préfet Grùnler nous reçoit dans la salle du conseil général. Il nous rappelle que le département a étéfrappé d'une amende de cinq millions pour la destruction du pont de Laroche, qu'il a fait une répartition entre les communes, qu'il acceptera les observations que nous pourrions avoir à lui présenter, mais il pense qu'il vaudrait bien mieux contracter un emprunt départemental pour acquitter cette somme. Il ne veut pas entendre les observations que MM. Challe et Massot essaient de présenter; il se retire en disant à l'assemblée de délibérer et de lui transmettre sa résolution.

L'assemblée délibère et prend la résolution de porter ses réclam itions devant M. de Bismarck en s'appuyant sur la circulaire du ministre de l'Intérieur et sur l'absence de toute participation de la part du département dans les affaires de Laroche.

Enfin, l'assemblée n'a aucune qualité pour engager le département.

26 février. - Les trois personnes chargées de se rendre à Versailles sont MM. Challe, Massot et Flandin.

La signature des préliminaires de paix rend leur voyage inutile.

Xous avons tout gagné à temporiser et je pense que

Jes maires du canton d'Ancy-le-Franc, qui étaient particulièrement disposés à payer, sont satisfaits.

Les préliminaires de la paix ont été, en effet, signés, aujourd'hui, par M. Thiers, chef du pouvoir exécutif de la République française, et par Jules Favre, ministre des Affaires étrangères.

Ces préliminaires devront être soumis à l'Assemblée nationale de Bordeaux, approuvés ou rejetés par elle.

La cession de l'Alsace, moins Belfort, et d'un cinquième de la Lorraine avec Metz. Le paiement d'une indemnité de cinq milliards en trois ans. L'occupation d'une partie du territoire jusqu'au parfait paiement. Telles sont les douloureuses conditions au prix desquelles nous devons payer : i° notre tort d'avoir déclaré la guerre ; 2° la liberté du reste de la France, qui serait occupé en quelques semaines, puisque nous n'avons plus d'armée.

Ma pensée se porte avec inquiétude sur l'avenir du pays. Je ne vois pas encore paraître cet esprit légal, ces mœurs publiques, ces caractères fermes et dévoués, qui seraient indispensables à l'établissement d'un ordre régulier et durable. Pourvu qu'aux maux de la guerre étrangère nous n'ayons pas à ajouter les maux des discordes civiles !

6 mars. — Aujourd'hui, à midi, M. Bouilly, président du tribunal de Tonnerre, vient de m'informer qu'il sollicite du garde des sceaux ma nomination de juge titulaire au tribunal de Tonnerre (i).

(i) Il nous paraît intéressant de donner copie de la lettre de M.

// mars. — Jai aujourd'hui trente et un ans. Quand je regarde derrière moi, que de jours perdus ou mal employés. Puissé-je employer mieux les années que Dieu a le dessein de m'accorder. Ne rien négliger pour son service, qui n'est, quand on le comprend bien, que le service de ses frères.

12 mars. — Que de tristesses j'éprouve tous les jours en assistant au retour désordonné des mobilisés dans leurs loyers. Ils arrivent à Tonnerre, avec curiosité, pour voir les Prussiens. Ils n'ont pas honte de parcourir les rues avec leurs costumes en désordre ; de s'arrêter à tous les cabarets pour boire jusqu'à s'enivrer. Puis ils

Bouilly au garde des sceaux, car elle contient un important jugement sur les qualités de mon père et sur le rôle joué par lui, a, Tonnerre, pendant l'invasion prussienne :

« Monsieur le Garde des sceaux,

d M. Masson devant, paraît-il, obtenir un avancement très prochain, je croirais manquer à tous mes devoirs en ne vous signalant pas comme un des plus dignes successeurs que vous pouvez lui donner, M. Hardy.

i> M. Hardy n'appartient à la magistrature que depuis le mois de février 1869 ; mais 11 avait fait d'excellentes études de droit en vue d'acquérir une charge d'avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de Cassation, et dès le mois d'avril 1869, je remerciais les chefs de la Cour de la nomination de M. Hardy en leur disant que c'était un magistrat rempli de zèle, d'un jugement très droit et d'un esprit essentiellement pratique.

» Plus je l'ai suivi de près et plus je l'ai apprécié à tous égards, et je ne crois pas utile d'ajouter d'autres considérations qui militent en sa faveur.

» Aimé et estimé de tous, M. Hardy est arrivé le premier lors des dernières élections au conseil municipal. Peu de jours après, le

s'arrêtent avec les Prussiens dont la tenue irréprochable, en général, contraste avec la leur; ils fraternisent avec eux. Il y a des exceptions; elles sont, malheureusement, bien rares.

Les nouvelles de l'Assemblée de Bordeaux sont également attristantes; cette Assemblée n'accomplira, cela est dès aujourd'hui certain, aucune des réformes qui pourraient, peut-être, sauver la France.

Elle nomme aux fonctions publiques, comme autrefois, par faveur et sans s'assurer du mérite des candidats.

14 mars. — A la suite d'une querelle qu'il n'avait pas provoquée, Gendre a été frappé à coups de sabre par

maire et les adjoints ayant donné leur démission, il fut appelé a administrer la commune.

» En temps d'invasion, ce n'était, certes, pas chose facile ; mais, grâce à son esprit ferme et conciliant tout à la fois, il a su préserver notre ville des douloureuses épreuves que nos ennemis ont infligées à tant d'autres pays. Aussi, ses concitoyens Font-Us, sur la proposition du conseil municipal, acclamé candidat à l'Assemblée constituante. L'arrondissement de Tonnerre l'a élu de beaucoup le premier et chacun de nous regrettera longtemps encore que les autres arrondissements ne l'aient pas connu davantage pour lui confier un mandat dont toutes ses qualités le rendaient si digne.

» M. Hardy n'avait jamais songé à la brillante situation qui a failli lui être faite. Il n'a aucune espèce d'ambition et ne se trouve pas la moindre vo ration pour la vie publique. Son seul désir est de veiller aux intérêts de son pavs nital et d'utiliser ses connaissances en droit à y rendre la justice.

» Et permettez-moi de vous dire, Monsieur le Garde des sceaux, qu'en le nommant juge à ce siège, vous donnerez une légitime satisfaction, non seulement à lui-même et à ses collègues, mais encore à l'opinion publique. »

les hussards rouges qui logeaient dans son écurie et lui volaient le peu de foin qui lui reste. Il a eu le cubitus coupé. La foule s'est rassemblée sur la place. Le major Rochs a emmené au poste de la maison Mantelet, la victime, son frère qui avait essayé de la défendre et avait été meurtri de coups, et enfin MM. Querelle fils, Chaffaut, Lemaire et Roulph, qui avaient plaint Gendre en disant à peu près : « Voilà ce que les Prussiens appellent la paix ». J'ai eu encore assez de peine à obtenir du major Bruns la mise en liberté de ces innocents; le major Rochs s'y opposait.

La présence de ces hussards rouges, espèce de Poméraniens siuvages, a été un fléau pour la ville et les environs. Leur brutalité a occasionné bien des rixes et la nécessité d'avoir du fourrage pour leurs chevaux a épuisé tous les villages environnants.

iy mars. — Le chemin de fer commence à circuler pour le compte de la Compagnie française.

ij mars. — Nous avons un fort passage, environ quinze cents hommes, quatre cents chevaux, indépendamment de la garnison landwehr et hussards rouges. Aucun incident ne marque ce passage fort lourd pour les habitants.

J'éprouve plus de tristesse au retour de ces troupes qu'à leur premier passage. Alors, sans avoir grande confiance, je ne pouvais me défendre d'un vague espoir; aujourd'hui, cet espoir est perdu et je suis pénétré d'une profonde tristesse quand je songe au sort des pays qui sont encore occupés pendant plusieurs mois

et au sort de ceux qui seront occupés jusqu'au jour de la délivrance par la victoire.

Oh ! comme il faudra travailler avec énergie et persévérance à l'avènement de ce jour si désiré.

iS mars. — Nous avons également un fort passage, comme hier, mais nous avons, la satisfaction d'embarquer les hussards rouges.

79 mars. — Le major Rochs et la landwehr nous quittent en réquisitionnant des voitures et en emmenant, de force, des voitures arrêtées dans la rue. Le major était un sauvage de six pieds, ivrogne, capable de très bonnes et de très mauvaises passions auxquelles il obéissait sans réflexion.

Le major Bruns m'annonce qu'il reste encore à Tonnerre.

Le Xe corps arrive à partir de demain. Les intendants, installés à Tonnerre, organisent les magasins. Il n'y a pas d'intendants français qui se chargent de la surveillance contradictoire.

On nous apprend, ce matin, que Paris est en insurrection.

Lundi 20 mars. — Le Xe corps commence à envahir Tonnerre. Nous logeons deux mille trois cents hommes environ. Par suite d'une convention, intervenue, nous dit-on, entre les deux gouvernements, les troupes allemandes du Xe corps ne demandent à l'habitant que le logement et pourvoient elles-mêmes à leur nourriture. Je regrette que le gouvernement français ne nous ait pas fait connaître les conventions, qui, sans doute,

sont intervenues au sujet du Xe corps entre les deux puissances.

Le Xe corps, qui a fait le siège de Met/ et qui a traversé nos pays, il y a trois mois, présente encore, dans son ensemble, une tenue, une propreté irréprochables- Si les intendants se font une part dans les affaires, ce que j'ignore, il ne paraît pas, cependant, que les soldats aient à en souffrir.

Mardi 21 mars. — Les troupes arrivées hier séjournent.

Les nouvelles qui arrivent de Paris ne sont pas rassurantes. Deux cent quinze bataillons de la garde nationale, sur deux cent soixante environ, sont en révolte. On veut élire un conseil municipal ; on fait fuir le gouvernement; on s'empare des ministères et de tous les grands établissements publics. On fusille d'illustres généraux (Lecomte et Clément Thomas), ce dernier, martyr des idées républicaines. La confusion la plus complète règne dans tous ces événements. Qu'il nous soit épargné, le cruel et déchirant avenir de voir les Prussiens, maîtres encore des forts de la rive droite, intervenir pour nous rendre la paix sociale ! Oh ! qu'il ne soit pas dit que la France se soit réduite elle-même à cette effroyable destinée !

Mercredi 22 mars. — Les troupes arrivées le 2c partent dans la matinée et nous ne voyons défiler, dans l'après-midi, que les troupes logées dans les environs. Puis surviennent les fourriers qui préparent le logement du lendemain.

Jeudi 23 mars. — Le jeudi, nous logeons le général en chef, von Voigth Rhetz, du Xe corps et, peut-être, deux mille cinq cents hommes. Ceux-ci amènent de St-Florentin un nommé Lagoutte, coupable d'avoir refusé aux soldats qu'il logeait un excès de vin. Sa femme, sa fille sont au désespoir. M. Soisson s'occupe de cette affaire; je m'en occupe aussi et j'obtiens promptement la libération du malheureux. Il en est autrement d'un malheureux du hameau de Vachy. commune de Champlost, coupable d'avoir protégé sa femme. On me fait espérer qu'il recouvrera sa liberté; mais on procède à une enquête, à un interrogatoire et il faut quelque temps pour accomplir cette formalité.

Vendredi 24 et samedi 25 mars. — Pendant ces deux jours, quatre mille cinq cents Prussiens sont logés dans la ville et dans les villages. Demain dimanche nous attendons trois mille hommes, et, pour le lundi 27, nous sommes invités à loger cinq mille hommes, cent soixante officiers et plusieurs chevaux.

Je suis presque tenté d'aller dire aux chefs et commandants : « Logez-vous le dernier, comme vous avez fait le premier jour ». Cette commande justifiée et maintenue sera écrasante pour la ville. Du moins, ce sera le dernier jour.

Pour la première fois, le journal de mon père trahit la lassitude et le découragement; les dernières lignes sont tracées d'une écriture nerveuse, mal assurée. L'énergie physique et morale, qui a soutenu Jules H.irdy

— (il —

pendant cinq mois, va céder devant un mal implacable.

Le lundi 2~ mars sera le jour du dernier passag: des Prussiens à Tonnerre; il semble que la tâche de celui qui a été, pendant l'invasion, le défenseur de la cité, soit terminée : Dieu va l'appeler pour la récompense éternelle et pour le grand repos.

Frappé par la variole, que les armées allemandes propageaient, mon père n'offrait au mal qu'un corps épuisé par les fatigues et les soucis, et, le 8 avril, il expirait après avoir reçu de son cousin et excellent ami, M. l'abbé Montenot, vicaire à St-Pierre, tous les secours de la religion.

Dans le numéro du Tonnerrois, du 12 avril, nous trouvons l'expression des sentiments éprouvés par les Tonnerrois au décès de Jules Hardy- La première page du journal est encadrée de noir et contient l'article que voici :

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