‹ Les Prussiens en FranceChapitre 1 sur 91 · AUX LECTEURS · texte numérisé non relu

AUX LECTEURS

Vous en souvenez-vous?...

H me semble que c était hier.

Metz, alors ville française, était pavoisée. Une foule immense se pressait dans ses rues. Les 6n7lants uniformeSy le cliquetis des armes, tout ce clin--' quant f tout ce bruit ! Les acclamations saluant un régiment qui passe ! Les sourires des femmes adressés aux états-majors!.., Et la rue Serpenoise, et la rue Fournirue^ et la rue des Clercs retentissant de ce cri cent mille fois répété tous les jours : A Berlin !

Un courant irrésistible entraînait le flot humain^ les ca'Oalcades immenses^ les files interminables de chariots et de caissons de la porte de France à la porte deê Allemands. Le chant de la Marseillaise se faisait entendre du matin au soir et du soir au matin^ tout le long de ce défilé gigantesque,

C était la première étape, celle de Forbach !

Puis un second défilé ^ presque aussi considérable^ se fil avec aulanl d* ordre. On rentrait par la porte des Allemands^ on sortait par la porte de France. On ne criait plus^ mais on gardait encore une attitude (iére. On n'allait plus vaincre ! On allait du moins mourir.

C était la seconde étape^ celle de Gravelotte !

Enthousiasme et résolution suprême^ marche triomphale et retraite savante , tout cela dura quinze jours. On avait cru à Napoléon III, on avait cru à Bazaine, Et déjà on n'espérait plus quen TrocItU.

Les mécontents disaient : € La France est tombée dans le piège. Nous n étions pas préts^ et ils relaient. Le soldat n'a plus la foi. Il combat pour la dynas^ ticj et la dynastie est condamnée!.... » Et Von en^ trevoyait V heure suprême où la nation allait se lever en masse pour repousser V envahisseur^ en répétant les chants de guerre de la grande Révolution.

Quinze jours après^ tout avait croulé. Empire et armée ^ tout était prisonnier^ enveloppé j anéanti. Le cri de Vive la République I retentissait d'un bout à l'autre de la France. Les armées jaillissaient du

8oL On crut un instant quoti allait assister à un grand spectacle!... Ce n'était qu une triste parodie. Tous ces enthousiasmes je les ai ressentis j toutes ces illusions^ je les ai partagées.

J'ai crié: A Berlin! et je m'en accuse. J*ai acclamé celui qui était alors l'Enfant de France, sur le petit champ de bataille de Sarrebruck. fai assisté^ déses^ péré^ à la débâcle. Je n'ai pu me défendre d'une mmense pitié^ quand j'ai vu le même enfant^ fiévreux et tremblant^ vider d'un trait le verre d*eau quil tenait de la charité du chef de gare de Verdun.

Spectateur^ — parfois fort mal à Vaise dans ma stalle j — j'ai vu beaucoup de choses^ et j'ai consigné, au jour le jour ^ mes impressions sur le papier. Les voici. Ce sont des récits fort simples^ auxquels j'aU" rais été bien embarrassé de souder une conclusion, si ce livre eût paru plus tôt. Aujourd'hui cela m'est facile.

La France a repris son élan. Elle se prépare à sa délivrance. Son effort est pacifique, mais il promet d'être grand, Larmée s'y associe avec enthousiasme.

Mais elle a plus à faire que d* apporter sa pari d'argent à tçeuvre de salut.

Les soldats de Forbach et de Coulmiers^ de Reischoffen et de Versailles^ doivent rester calmes ^ travailler^ s'instruire^ revenir aux traditions de nos pères j qui ont vaincu à Austerlitz et à léna !

Cest pour eux une tâche facile. En V accomplissant j ils permettront à la patrie d* oublier bientôt ses jours de deuil et de ne plus songer qu'à l'avenir. La revanche que les impatients demandent peut s* obtenir sans quune goutte de sang soit versée.

L'armée a remporté à Paris une victoire qui la rend plus redoutable que jamais. Elle a sauvé la société en péril, elle saurait sauver la patrie en danger. L'Europe commence à le croire. Que V année persévère et elle en sera convaincue .

Quelque douloureux souvenirs quils rappellent, les anniversaires de nos désastres ne seront plus des jours de deuil, s'ils nous fournissent l'occasion de constater que nous avons grandi dans l'estime du monde!

LES

L'ESPION

Valencienoes, 13 jaillet.

Il est minuity la ville est tranquille. Mais elle vient d'être agitée par des passions violentes.

Voici ce qui s'est passé :

Un touriste, porteur d'un de ces costumes de fantaisie qui n'ont pas une nationalité bien définie, est arrivé dans l'après-midi à Valenciennes, avec l'intention de s'y reposer pour repartir demain matin.

Il prend à la gare la rue de Paris, qui le conduit sur la place de l'Hôtel-de-Ville, dont la façade, qui est merveilleuse , va être embellie encore d'un groupe de Carpeaux. Pour se guider dans le dédale des rues

de la ville, notre touriste aôhêtb un plan, le déploie, et commence sa tournée. II voit trois églises, ^et arrive sur les remparts.

Rien de beau comme les remparts de Valenciennes. Entre les glacis et les maisons circule un petit chemin d'oii l'œil plonge tantôt dans la ville, tantôt dans la campagne.

A certains points. Ton admire les gigantesques travaux de Vauban et de ses continuateurs, et ce dédale de bastions, de fossés, de redoutes, s'avançant d*un kilomètre dans la campagne.

Sur d'autres points, vers la ville, on voit les méandres capricieux de l'Escaut, ce ruisseau de quelques pieds, dont le génie de Thomme a fait le plus mouvementé des canaux. Le touriste, son plan à la main, examinait tout cela. A un endroit, il voit une ruelle encombrée de populaire. Il y avait là des oriflammes et des guirlandes de fleurs. Plusieurs soldats regardaient ce spectacle du haut des remparts. Notre touriste demande à Tun d*eux ce qui se passe :

*- C'est, répond le soldat, la noce d'un jeune hojnme de vingt ans avec une femme de cinquante.

Le soldat demande du feu au touriste, qui fumait. Celui-ci lui offre un cigare et continue sa route.

Quand le tour de la ville est fait, le touriste juge que rien ne repose mieux d'une longue promenade qu'un bon bain, et, arrivé sur la grande place, il se fait indiquer un établissement,

A peine y est-il entré qu'il entend un murmure qui,

L'ESPION

grossissant bientôt, devient un grand bruit. Des cris de haine, des menaces terribles se font entendre.

— Il est là !

^ Il a levé le plan de la ville !

— Il a donné des cigares à un soldat afin d'avoir des renseignements pour nous bombarder !

— Nous le tenons, le Prussien !

Au bruit qui augmentait, le touriste, qui prenait son bain, sentit que le rassemblement était devenu uno foule, que la foule devenait un peuple.

Alors on frappa trois coups à la porte du cabinet.

— Si vous êtes un homme, entrez !

Et Ton entra. Il y avait un sergent de la ligne, un sergent de ville et un monsieur, fort convenable du reste, qui déclina ses titres et qualités. C*était le commissaire central.

Le touriste montre ses papiers, explique ses actes, et ses auditeurs paraissent convaincus.

— Toutefois, dit le sergent, j'ai ordre de conduire monsieur devant le commandant de place.

— Laissez-moi le temps de m'habiller...

Mais rémotion populaire grandit toujours. Quand le touriste arrive dans le salon des bains, il y trouve le sous-préfet, amené là par Témeute. Bientôt, le commandant de place vient lui-même, et Tinterrogatoire recommence.

Naturellement, tout s'explique bien à Tintérieur.

Mais il faut calmer Tirrilation du populaire.

Les agents, les officiers et jusqu'au sous-préfet

expliquent la situation. Il est impossible de rien faire comprendre. Ceux qui partent vont colporter la nouvelle dans la ville. Les dames descendent sur la Grande-Place pour voir passer le Prussien maudit.

Les huées, les malédictions, les menaces se font entendre tout le long du chemin que parcourt le touriste entre les bains et Thôtel.

Le commissaire central et le prétendu Prussien, bras dessus bras dessous, font difficilement le trajet, malgré le bon vouloir d'un des officiers de la place et de quelques citoyens qui leur font escorte, et, arrivés à rhôtel, ils sont littéralement obligés de s'y barricader.

Tout a une fin, sans doute, et, à onze heures du soir, il n'y a plus sur la place que des curieux, dont Tavis unanime est que, sans le commissaire central, le pseudo-Prussien eût été écartelé ou pendu à un réverbère.

Le pseudo-Prussien, c'était moi.

J'ai vu Belleville en fureur, les barricades du faubourg du Temple et la salle de la Marseillaise le jour de l'arrestation de Rochefort. Rien de tout cela n'est comparable à l'émotion de Valenciennes ce soir. Décidément, la France se laissera difficilement annexer à la Prusse.

Cette émotion a été telle, qu'une nouvelle à sensation a circulé ici sans presque faire d'effet.

Elle consiste en ceci :

A Quiévrain sont arrivés hier un capitaine et vingt-

L'ESPION 5

cinq soldats du génie belge, ayant pour mission de couper le chemin de fer dès qu'il y aura déclaration de guerre. Même mesure a été prise à toutes les stations franco-belges. C'est le moyen trouvé par la Belgique pour garantir sa neutralité.

J'étais hier â Amiens. On disait que la garnison était prête à quitter la ville, en cas de guerre, pour se rendre à Chàlons.

Sur le champ de foire, près du cirque, un groupe assez nombreux de bourgeois belliqueux entourait un factionnaire.-

Je m'approchai. Gomme jadis Raynard au Chàtelet, le soldat expliquait le fusil à aiguille à ses auditeurs enthousiasmés.

UNE AVANT-GARDE PRUSSIENNE

Melz, 16 juillet.

Si j'ai fait une tournée dans les places fortes du Nord, je n*ai pas été trop mal inspiré, car j'ai eu des imitateurs. Ce sont de beaux wagons, chargés de matériel, que j'ai rencontrés sur ma route ce matin, et qui apportent à nos places de la vieille Flandre et du vieil Artois toutes sortes de provisions, y compris du biscuit. Il n*y aura peut-être rien de ce côté. Mais enfin, qui sait?

Après avoir visité Gharleville et Mézières, je suis arrivé hier soir à Sedan, oii j'ai été accueilli de la façon la plus charmante par un de nos confrères, le fils du député de Tendroit, M. Elysée de Montagnac.

Il est président de la société de tir de Sedan. Cinq cents jeunes gens, têtes chaudes, cœurs excellents, patriotes à l'épreuve, composent cette société, qui était autrefois un corps d6 francs-tireurs, comme celui des Vosges.

UNE AVANT-GARDE PRUSSIENNE

Or, hier, M. Elysée de Montagnac et ses camarades ont adressé au ministre de la guerre une demande qui montre, mieux que tous les récits, Tesprit dont est animé cette population. Je n'en ai pas le texte, en voici le fond :

« Qu'on nous autorise à former une sorte de garde civique. Nous ferons le service de la place. Nous avons d'excellents fusils dont nous savons jouer. Au besoin, nous charrierons les pièces, et nous ferons toutes les corvées du soldat. Cela fait cinq cents hommes de bonnes troupes de plus à Sedan. Prenez cinq centô hommes dans Tinfanterie et envoyez-les à l'armée active. C'est notre cadeau pour la guerre. »

Je crois que le maréchal Le Bœuf acceptera cette offre. Les tireurs de Sedan ont une jolie tenue de guerre. Un veston croisé, boutonné, le pantalon dans les bottes, une casquette américaine, composent un costume moitié civil, moitié militaire, qui va bien mieux à tout le monde que l'uniforme, souvent mal porté, des gardes nationaux. Jugez-en par cette photographie.

Hier soir, à Sedan, on a chanté la Marseillaise et le chœur des Girondins jusqu'à minuit. A quelques lieues de la frontière, la Marseillaise est vraiment d'un bel effet.

Je suis parti ce matin pour Thionville, place forte qui est comme la préface de Metz. L'étranger arrive du Luxembourg par Budelange ou de la Prusse rhénane par Sierck. Thionville, si absolument caché par

ses murs qu'on n'aperçoit que le clocher de son église, l'arrête et lui donne à retordre un fil qui promet un câble à Metz.

Donc, ce matin, une avant-garde prussienne s'était montrée à Sierck, c'est-à-dire sur notre sol. On ajoutait, — naturellement, il faut bien toujours ajouter quelque chose, — que les Prussiens avaient coupé le chemin de fer et le télégraphe. Or, comme il n'y a à Thion ville qu'une faible garnison, par cette raison bien simple que Metz est à une demi-heure en chemin de fer, les habitants de la ville se préparaient à vendre chèrement leur peau, et les habitantes, — qui l'ont plus douce, — à la sauver.

Le général Goffmières de Nordeck accouru en toute hâte, car la nouvelle était arrivée à Metz avec la rapidité de la foudre, fut vite mis au courant de la situation. Il s'agissait seulement de six braves Prussiens, partis sur leurs chevaux et désertant avec ensemble. Gomme rien ne ressemble à un espion comme un déserteur, on les garde avec soin, mais c'est tout.

Du reste, plusieurs déserteurs prussiens ont déjà été signalés sur divers points. On en a arrêté deux, à Metz et à Thionville.

Le seul acte d'hostilité commis jusqu'à ce soir par nos ennemis, est des plus amusants.

Vous vous souvenez qu'il y a trois ou quatre jours, quand on ouvrit V Officiel pour y trouver de grandes nouvelles, on y lut, occupant toute la première page, une convention entre la France et la Prusse, relative

UNE AVANT-GARDE PRUSSIENNE 9

au chemin de fer de Sarreguemines à Saarbrùck. Les Prussiens ont rompu cette convention pleine d'avenir, en mettant le cliemin de fer hors de service. Les rails sont enlevés, les ouvrages d'art ont sauté, tout est sens dessus dessous. Bien entendu, c'est chez eux qu'ils ont fait ce bel ouvrage; et comme les habitants de la Prusse rhénane ne sont qu'à demi flers d'être Prussiens, cela a, dit-on, jeté un froid entre la population et l'armée.

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