LE MARÉCHAL BA2AINE
Metz, 17 juillet.
Je ne fais aujourd'hui que vous résumer brièvement les grandes nouvelles que j'ai pu recueillir à l'intérieur de Metz, Textérieur ne m'appartenant pas encore, comme je vous l'expliquerai en terminant ma lettre.
Il est arrivé ou passé par ici, ce matin seulement, de une heure à quatre heures et demie, environ quatrevingt-dix MILLE HOMMES. Cos troupcs sout vcnuos par trente-six traias de chacun deux mille cinq cents hommes.
Un détail qui me paraît sérieux, au point de vue de l'utilisation des chemins de fer à la défense des frontières : toute l'armée d'Afrique est montée en wagon à Marseille, et, sans changer de train, est arrivée à Metz en empruntant plusieurs lignes et notamment celle de Gray.
Ces trains ont passé par les voies d'évitement qui contournent certaines grandes gares, de façon à ce
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que personne n'en a rien vu ni rien su. Tous les passages difficiles^ les aiguilles, les plaques tournantes, les rebroussements, étaient préparés pour laisser la voie libre sans hésitation à ces trains foudroyants.
De toutes ces troupes, on ne voit, ou plutôt on n'entrevoit, à Metz, que le 3« et le 5« dragons, campée sur les remparts faisant face au chemin de fer. Les tentes sont dressées, les chevaux attachés à des piquets plantés en terre. On fait la cuisine en plein vent, et Tintendance est installée sur des pliants. Parle beau soleil qu'il fait, cela est vraiment superbe.
Voici maintenant quelques nouvelles du futur théâtre de la guerre.
La ville de Luxembourg est très-émue. Un de nos confrères de V Etoile belge^ M. Gustave Lemaire, qui en arrive, me dit que les habitants sont dans la plus grande perplexité. Ils se proposent, en tout cas, le calme et la modération. Ce n'est pas, du reste, des Français qu'ils ont peur. Pour eux, ce sont des amis.
Les Prussiens se savent peu aimés de ce côté. Aussi se retranchent-ils à Trêves et coupent-ils les communications entre cette ville et Luxembourg.
Ils ont fait sauter le pont de Wosserbillig, apparte"nant au chemin de ferj après avoir fait passer le matériel roulant de leur côté. Mais comme, dans d'aussi graves circonstances, on oublie totîjours quelque chose, ils ont laissé quatre machines locomotives de l'autrt côlé de la coupure, Le grand-duché do Luxembourg
s'en empare, comme de raison, et considère ce butin comme le plus grand bénéfice qu'il ait à retirer de ces événements.
La ville de Metz est pavoisée. Non-seulement elle montre ainsi son patriotisme, mais elle salue à l'avance l'arrivée d'un chef peut-être légitimement attendu ici, le maréchal Le Bœuf.
En attendant, le maréchal Bazaine est descendu près de moi. En ce moment on décharge ses bagages. Rien de curieux comme ce déménagement, opéré par des soldats.
— Et dire que si j'avais eu de l'instruction, me dit un des déménageurs, je pourrais, un jour, avoir moi aussi deux charrettes de bagages !...
Tout l'entrain de l'armée française est là.
Ce quartier général improvisé, au milieu duquel, en vertu de mon droit de premier occupant, j'habite une chambre assez vaste, a une délicieuse physionomie. L'hôtel de l'Europe, d'où j'écris, est un véritable palais, au fond d'une cour.
Le bâtiment principal s'élève sur une terrasse, à laquelle on arrive par une sorte de perron de fleurs. Sous la vérandah ouverte se tiennent les officiers, en tenue de campagne, qui causent, fument, se rafraîchissent. Gela a autant l'air d'une partie de campagne... que d'une campagne pour laquelle ofi est parti. Et nos officiers se montreifl d'une bonne humeur et d'un entrain qui promettent.
Le maréchal reste enfermé dans ses appartements.
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Il porte rhabit bourgeois. Je Taperçois quelquefois se promenant sur son balcon, grave, mais paraissant plus réfléchi qu'inquiet.
Le courrier va partir, et vraiment j'ai dit peu de chose. Je me rattraperai demain. C'est' qu'il m'a fallu préparer aujourd'hui mes équipages de campagne, et déjà d'honnêtes gens songent à s'enrichir aux dépens des voyageurs pour Berlin.
Je me suis révélé du reste comme cavalier consommé. A peine avais-je enfourché une jolie bête, nommée Bayadère et cotée cinq cents francs, que cet animal, frappant huit fois la terre de son pied, m'a appris ainsi qu'il était huit heures. Naturellement, j'ai protesté de l'éperon contre cette démonstration, qui me semblait inopportune.
Le cheval m'a aussitôt déposé sur le sable du manège, puis, après trois pirouettes, s'est étendu à mon côté, absolument comme le coursier fidèle du trompette de Wagram, que j'ai vu dans mon enfance au cirque des Champs-Elysées. Comme j'ai pensé qu'il n'était pas utile de donner un spectacle aussi démodé à nos soldats, j'ai renoncé à l'équitation pour me consacrer modestement à la conduite d'un char lorrain, équipage antique, mais inversable.
18 juillet, 2 heures du matin.
Au moment de quitter l*hôtel, après dîner, nous voyons éclairé le salon de droite. Là prennent un léger repas deux généraux en tenue de campagne :MM. Montauban comte de Palikao et Frossard. Après une conversation si intéressante, que des notes sont prises par les deux partenaires, le général Frossard se sépare de son compagnon d'armes, et part en calèche découverte pour Saint-Avold, sur le chemin de Forbach et Saarbrûck.
On dit le général Frossard eil tournée d'inspection.
A notre tour, faisons un petit voyage de reconnaissance, ce qui n'est pas sans péril, vous allez le voir.
La banlieue favorite de Metz, celle où Paul de Kock placerait encore ses... rosières, se nomme Saint-Julien. On y récolte un petit vin exécrable, qui vaut 30 centimes pour les indigènes et 1 fr. 50 c. pour les étrangers. Mais la route est délicieuse, en ce qu'elle procure
plusieurs sortes crémotions. On rit d'abord lorsqu'on contemple les enseignes des cabarets de la route.
Voici, presqu'au sortir de Metz, M. Grimaud, marchand de vins, qui prend des pensionnaires.
Un peu plus loin, un cabaret qui a pris pourinscrip* tion ce rébus :
o «o. too. o.
Ce qui se traduit par : Au vin sans eaUy et cause la joie des Messins.
Enfin, la plus drôle est celle-ci : Infortuné traiteur!!! Infortuné est un nom de famille.
Un peu plus loin, nous sommes sous les murs du ' fort Saint- Julien, et nous admirons le magnifique chemin de fer en plan incliné construit par le génie militaire. Figurez-vous un fort placé comme le Mont Valérien sur une haute montagne.
Pour y faire arriver les matériaux nécessaires, on a créé un railway en pente roide, sur lequel les wagons vides descendent avec une vitesse vertigineuse jusqu'à la Moselle, tandis que les wagons pleins remontent avec non moins de rapidité, tirés par une chaîne qu'entraîne une machine à vapeur fixe. C'est simple sans doute, mais c'est si grand!
Du haut de Saint-Julien, on jouit d'un panorama sans pareil. On voit Metz entier, avec les capricieux méandres de la Moselle et les enceintes bastionnées de la ville. On voit aussi les chemins serpenter à travers le dédale des fortifications. Puis, au loin, dans
le crépuscule, Ijrillant comme une étoile — industrielle — la flamme du haut fourneau d'Ars. C'est une vraie féerie. Mais, hélas! en ces temps terribles, on est vite rappelé à la réalité !
Tandis que notre calèche descend doucement la route en lacet de Saint- Julien à Metz, des soldats, courant au pas gymnastique sur un chemin de traverse qui est bien le plus joli casse-cou que je connaisse, nous dépassent, barrent la route et nous crient : « Arrêtez! »
Un de ces braves gens se jette à la bride des chevaux, tandis qu'un caporal nous demande nos papiers.
« Les voici, caporal! » répondons-nous en exhibant nos passe-ports, seuls titres qu'aient les reporters à l'estime des militaires, au moins jusqu'à ce que le maréchal Le Bœuf veuille bien prendre une mesure à l'égard de la presse.
Nous passons, après une courte escale que la présence d'artilleurs prompts à manier le sabre rend assez périlleuse, et nous rentrons dans Metz, que nous trouvons plus pavoisé encore que dans la journée.
Les gardes nationaux de la ville ont demandé à faire un service exceptionnel, comme les francs-tireurs de Sedan. Le plus curieux, c'est qu'ici les gardes nationaux sont en grand nombre de la nuance écarlate, et qu'ils pétitionnent pour obtenir d'être chargés de la défense de la cité. Jugez par ce détail de la popularité de la guerre actuelle.
Les soldats continuent d'arriver par le chemin de
fer. La nuit, on rencontre dans les rues de la ville les bataillons silencieux qui la traversent, se rendant à leurs campements. Les dragons ont éteint leurs feux et dorment sous leurs tentes sombres. La gare est seule illuminée, et le chef de gare étudie dans son cabinet, où je vais le voir, la marche des trains militaires. Pour leur faciliter Taccès de la place, on a creusé, dans le sable de la vallée, des quais de débarquement spéciaux.
Jusqu'à deux heures, des groupes d'habitants se promènent dans les rues en chantant la Marseillaise.,.
Enfin, le chef de gare m'a assuré qu'à quatre heures du matin, on pourrait partir pour Luxembourg. Nous irons.
L'action décisive est prochaine. Le général Trochu est, m'assure-t-on, arrivé cette nuit.
On dit aussi que l'Empereur a établi son quartier général à Langres, et qu'une première rencontre aura lieu ces jours-ci, vers Trêves. J'y serai.