‹ Les Prussiens en FranceChapitre 18 sur 91 · COMBAT DE SARREBRUCK · texte numérisé non relu

COMBAT DE SARREBRUCK

Devant Sarrebruck, lo 2 août.

Neuf heures du matin. — Nous sommes sur le versant d'une colline d*où nous apercevons tout ce qu'il est possible de voir de Sarrebrûck, à moins d'être dedans. Laissez-moi esquisser le paysage.

Le point où nous sommes est le poste le plus avancé de l'armée. On peut tirer devant, à gauche ou à droite, on est sûr de ne pas rencontrer un Français. Les points noirs qu'on aperçoit sur les herbages de la colline d'en face, ce sont des Prussiens. Avec une lorgnette, on distingue le canon de leurs fusils.

A l'extrême gauche, on voit la ligne du chemin de fer faisant sa trouée dans le bois, avec des tranchées dans la roche. Le panorama présente ensuite une série de collines de peu d'élévation, suffisant pourtant à nous masquer la ville. Au centre, nous voyons un vaste rectangle entouré d'arbres séculaires. C'est le champ de manœuvre des Prussiens dé la garnison. A

côté, s'élève une maison qui ne nous dit rien de bon. Il y a deux jours, on a tiré dessus à boulet, et rien n'y a bougé ; et quelques heures après la cheminée fumait comme si rien ne s'était passé. Je ne suis pas curieux, mais je crois que tout à l'heure j'irai visiter en détail cette maison-là.

La petite colline se continue. Elle est maintenant plantée de vignes.

— Quel dommage que le raisin n© soit pa» mûr ! me dit un caporal du 67% car tout à l'heure nous y aurions fait la vendange!

Voilà la nature des préoccupations de nos soldats.

Il y a ici douze hommes, sans témoins. Ce n'est pas la blague du boulevard, c'est le dédain de la vie, le courage vrai, le sang-froid réel, et l'esprit français dominant tout.

— Allons-nous en faire du bon boudin, avec les canaris du roi Guillaume ! me dit un soldat.

Les canaris en questipu, ce ^ont les porcs, ne VQU3 en déplaise.

Un autre soldat me montre sa baïonnette,

— Je crois que nous allons déjeuner à /« fourchette là-bas, me dit-il.

— C'est qu'aussi, dit un autre, le 76« et le 77* avaient trop de chance. Vous savez qu'on leur a envoyé mille francs pour rendre l'ordinaire meilleur,

— Qui donc ça ?

— L'argent est venu dans une lettre anonyme, mais le colonel du 77* doit savoir à quoi s'en tenir !

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— C'est donc lui qui?...

— Non, c'est une femme, le bon ange du régiment, Les soldats du 77^ la connaissent tous.

Ceci entendu et recueillit je continue ma descrip^ tion. Après les vignes, les collines s'abaissent et mw montrent la vallée de la Sarre et ses prairies , puiSi à l'extrême droite, des bois, dont la moitié seulemept appartient à la France.

La frontière est au-dessous de noua, au pied de la colline. La plaine qui fait le fond de la vallée et la côte qui nous fait face, sont prussiennes.

Voilà le théâtre sur lequel la division du général do Laveaucoupet va opérer.

C'est à dix heures que l'affaire doit commencer ; mais il y a un peu de retard. Nous y voici cependant,

Onze heures. — J'ai préparé mes feuillets. J'écri» littéralement sous le feu,., qui n'est encore, du reste, qu'à l'état de menace,

— Allons bon ! dit un dragon, je vais être forcé de leur envoyer du tabac, j'en ai après mes cartouches,

, Une détonation se fait entendre. C'est le premier coup d'une de nos pièces placées en batterie au bas de la colline et qui tire sur une maison prussienne, Pres«« que aussitôt du fond d'un bois à l'extrême droite, part un coup de canon prussien, La bataille commence.

Le général de Laveaucoupet se porte avec son état« major sur un petit mamelon qui s'avance dans la vallée comme une presqu'île,

Il a auprès de lui, en outre, deux douaniers qui \\\

servent d'éclaireiirs, Guillaume, brigadier, et Gelot, préposé. De son côté, à gauche, la division Bataille marche sur Sarrebriick, par la route de Forbach. Les colonnes des généraux Bastoul, Donens et Micheler s'avancent, formant un demi-cercle et enveloppant toutes les hauteurs qui nous font face et nous cachent Sarrebriick.

A ce signal bruyant, les colonnes s'élancent. L'artillerie ne se donne pas la peine de se mettre en position. Elle part au galop, dans la direction des hauteurs d'en face, tandis que l'infanterie marche avec précaution dans le même sens.

Un canon obstiné — qu'un autre dragon appelle le coucou de la porte Saint-Denis — nous envoie de cinq minutes en cinq minutes un boulet qui vient mourir dans les flancs en terre molle de notre presqu'île. Il paraît que c'est un poste de Prussiens campé dans le village d'Arnwal qui s'est donné pour mission de démolir Tétatmajor. Mais la brigade Donens, vers une heure, se chargera de son affaire.

Onze heures et demie. — Un coup de clairon donne le signal de la marche triomphale. Tandis qu'une partie du deuxième corps s'élance dans la vallée de la Sarre, entre Arnwal et Sarrebriick, le gros de l'armée enlève les coteaux, et le troisième corps, débouchant des bois de la gauche et venant de Carling, prend position sur le champ de manœuvre de Sarrebriick. Pour nous, à présent, la bataille est gagnée* Les Prussiens n'ont pas su se servir des avantages naturels de leurs co-

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teaux. Nous les occupons. Il ne nous reste plus qu'à mitrailler et à bombarder la ville, et à les chasser du côté de Sarrelouis. Le général de Laveaucoupet sent que la journée est bonne; il va rejoindre la route de Forbach, Déjà nos soldats crient victoire, et je crois qu'ils ont raison.

Midi. — Un cri immense, cri d'enthousiasme, cri de sympathie vraie, s'élance dans la direction de la route de Forbach à Sarrebriick :

— Vive l'empereur !

— Qu'est-ce que c'est que cela? demandé-je à un colonel d'état-major.

— C'est l'empereur lui-même qui va à Sarrebriick.

Jeroule plutôt que je ne cours sur le flanc du coteau, et j'arrive dans la plaine. En courant, je trébuche sur un objet dur. C'est un bidon. J'avale une gorgée sans façon.

— A boire ! me crie une voix plaintive.

C'est un soldat blessé.

Je fais ce que je puis pourlui et je cours denouveau.

L'empereur arrive sur le champ de manœuvre de Sarrebriick.

La, un spectacle à la fois effroyable et merveilleux s'offre à nos regards. Les canons sont placés en batterie sur la crête des collines et sur les bords du champ de manœuvre. Ils tirent sans s'arrêter sur les lignes prussiennes qui se tiennent — bravement — en avant de la ville.

Nos boiïibeâ ont incendié la gare et un grand nombre de maisons. Dans la vallée, dans la ville, c*est un tohu-bohu inexprimable. La victoire est à nous, et, je puis le dire, elle n'est pas trop chèrement payée.

Midi 20 minutes, L*empereur, à pied, tenant par la main le prince impérial, quitte le champ de manœuvre. Lès chevaux leô attendent en bas de la colline, du côté de la France.

L'empereur paraît rajeuni de vingt ans. Le prince impérial est très-crâne. Son oeil bleu lance des éclairs (1).

Il entend quelque chose qui siffle au-dessus de sa tête :

— Qu*esl-cè que c'est que cela, dit-il, une balle ou un boulet?

— On nô éàît jamais au juste, dit l'empereur en souriant.

Tout à coup, mon guide, le brigadier de douanes Guillaume, s'avance vers l'empereur, un certificat du général de Laveaucoupet à la main.

— Vous êtes Français, monsieur? dit le jeune prince à Guillaume, car il. ne connaît pas encore l'uniforme des douaniers.

— Oui, dît l'empereur* Conservez précieusement ce. certificat,, mon ami, et votre affaire est faite.

(1) Je sais bien qu'après un an, on sera surpris de retrouver celle phrase, je la regrette, je la déplore, mais elle est vraie. Les éclairs étaient lancés, je ne puis me permettre de le nier aujourd'hui.

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