CAMP DE SAINT-AVOLD
Nuit du 19 au 20 juillet.
Le chemin de fer a en ce moment un service si fantaisiste, qu'il n*y faut pas songer. Voulant me rendre à Saint-Avold, oii se trouve le général Frossard, j'y trouve naturellement une première occasion d'utiliser les vertus guerrières et locomotrices de Cocotte. — Cocotte, c'est la jument qui traîne mon char.
A minuit, après divers incidents de voyage, une borne kilométrique nous apprend que nous sommes à une demi-lieue de Saint-Avold. Nous soignons notre attitude, et nous faisons une entrée au grand trot.
Dans la rue, personne ; personne non plus aux fenêtres. Pas une lumière, pas un soldat. C'est à accuser la borne kilométrique de fausse indication. Enfin, entre les lames d'une persienne, nous voyons filtrer une lueur discrète. Nous frappons, et il se trouve que cette maison est l'hôtel de Paris.
Nous dételons Cocotte . Un homme que je reconnais
CAMP DE SAIiNT-AVOLD S3
à son costume pour un piqueur de la maison de TEmpereur, a l'obligeance de céder à notre jument un petit coin d'une vieille église gothique dans laquelle nous trouvons les équipages du général Frossard, et deux soldats qui dorment sur la paille, sous une grande calèche verte.
Dans le salon de Thôtel, je suis appelé par mon nom. C'est un officier du 77® de ligne que j'ai beaucoup connu à Paris! Nous nous embrassons fraternellement, et nous causons de Saint-Avold.
Le quartier général de l'armée de Châlons est installé dans une petite auberge abandonnée depuis trois mois par son propriétaire. Le général est logé chez le maire, M. le docteur Remy. Il n'y a peut-être pas dix soldats dans le bourg. Toute l'armée est campée sur les hauteurs.
Tandis que je cause, mes trois compagnons prennent possession des trois lits disponibles. Je songe un instant à enlever un matelas pour m'étendre dessus, mais... il n'y a qu'un matelas par lit.
Alors il me vint une idée des plus drôles. Il était deux heures du matin. Je gravis l'une des collines escarpées qui entourent le bourg. Je m'étendis, attendant l'aurore, sur une touffe de luzerne, et fichant une bougie sur un débris de haie, j'ouvris mon encrier de voyage et me mis à écrire ce qui précède.
Le jour est venu. A deux pas de moi se tient un factionnaire qui observe curieusement ce que j'écris.
Je lui montre que c'est une lettre, où je raconte mes impressions de voyage.
— C'est égal, me dit-il, il faudra montrer cela à Tofficier de ronde...
Ce que j*ai fait.
Le spectacle qui se déroula sous mes yeux au point du jour, est vraiment admirable.
Figurez-vous une plaine, à peu près circulaire, d'environ trois lieues de diamètre, dans laquelle est bâti Saint-Avold, entouré de belles cultures, de moissons sur pied dont nos soldats n'ont pas dérangé un épi, les braves gens! Tout autour s'élèvent des collines, de quarante à soixante mètres de hauteur, couronnées de plateaux. Sur tous ces plateaux, des camps dans un ordre parfait. Déjà fument les cheminées des fours de campagne, où cuit le pain du soldat. Déjà aussi bout» dans la marmite de fer battu suspendue à trois piquets, la soupe du matin.
Cette plaine de Saint-Avold est un carrefour de vallées. Il y en a une qui conduit en Prusse. Il y en a une qui vient de Metz. Le général Frossard aura, j'en suis sûr, une belle page de notre histoire à raconter à son élève, page qu'il va écrire, un de ces jours, avec la pointe de son épée.
Ici on arrête tous les jours des rôdeurs venant de la frontière. On en a pris hier trente-huit.
Quand on arrête des gens suspects, et que ces gens