‹ Les Prussiens en FranceChapitre 50 sur 91 · LE GCEUR DE KELLERMANN · texte numérisé non relu

LE GCEUR DE KELLERMANN

le jour de la bataille. Quel compte terrible Thumanité pourra un jour leur demander!

Au moment où je vis éclater cette bombe, qui devait être chargée au picrate, quelqu'un me parla de M. Fontaine, le chimiste de la place de la Sorbonne, dont le fils fut tué en fabriquant des matières explosibles. A-t-on assez plaint ce pauvre père!... Essayez donc maintenant de faire pleurer sur cette infortune lès mères et les sœurs des cent mille hommes tués à Styring à Forbach, à Reichsoffen, à Gravelotte, à Borny et à Sainte- Marie-des-Chêues î

Voilà les réflexions qu'on fait quand on passe, en août 1870, devant la pierre timiulaire qui couvre le cœur de Kellermann!

Valmy, 22 août, 4 heures.

Je reprends ma narration de ce matin. J'ai à peine quitté mes douze dragons que je rencontre cinq chasseurs d'Afrique.

— Les Prussiens sont à Vaubécourt, lem* dis-je.

— Combien sont-ils?

— Douze !

— Alors, allons-y! Au galop!

Et ces cinq braves volent à la rencontre de l'ennemi. Je vous assure que je n'ai pas la moindi*e inquiétude sur leur sort. On peut prendi*e des renseignements sur le compte de ces chasseurs chez messieurs les Prussiens.

A Bar-le-Duc, les officiers prussiens, qui ne savent pas parler français, ont appris par cœm' deux questions qu'ils adressent à tout le monde :

— 0\x est Mac-Mahon ?

^ Où sont les chasseurs d'Afrique?

Pour eux, toute la guerre est dans ces deux lignes.

Quoi qu'en ait dit M. Podevin — quel joli nom pour un fonctionnaire ! — les Prussiens enrôlent les hommes valides et les envoient en Prusse. J*ai vu, de mes yeux vu, un certificat délivré par le maire d'Euville, près Gommercy, à un homme enrôlé par les Prussiens, et qui avait fui.

J*ai aussi entendu dire par une personne très-digne de foi que les Prussiens, à Ligny, sont allés au bureau de poste, tenu pai* une veuve dont le fils est soldat. Ils ont pris les lettres, ils ont pris les Uvres, ils ont pris les timbres-poste.

— Rendez-moi mes timbres, a dit la malheureuse *femme; ils sont à moi et il faudi'a que je les paye.

Ces dignes soldats ont ri et ont brûlé les timbres.

— Misérables! leur a crié la pauvi*e veuve, mon fils me vengera!

Voilà ce que M. Podevin appelle respecter les lois de la guerre et les droits de Thumanité.

M. Milon, député de la Meuse au Corps législatif, a donné à dîner, sans s*en douter, à cent cinquante Prussiens, dans sa belle ferme des Merchines, près de Vaubécourt. Quand le repas a été terminé, ces messieurs ont cassé beaucoup de choses et ont emporté le reste. Puis, tandis qu'ils s'éloignaient, un officier prussien qui vient souvent chasser dans le voisinage, et connaît, au moins de nom, le député, a crié :

— Remerciez pour nous M. Milon de sa gracieuse hospitalité.

La commission est faite.

J*ai pu avoir, hier soir, à Saînte-Menehould, quelques nouvelles du siège de Toul.

Les Prussiens assiégeants ont demandé mercredi un armistice de douze heures pour enterrer les morts.

La garde mobile et les habitants — fort habiles au tir — font une résistance héroïque. La nuit, ils réparent les brèches de la journée. Pendant Tarmistice, on a fait sortir de la ville les malades, les blessés, les peureux. Un de ces gens m^a dit qu'on ne mangeait presque plua que du pain. Le vin, toutefois, ne manque pas.

Il parait que la cathédrale sert de point de mire, cai* ses toits et les maisons qui l'environnent sont criblés de projectiles.

Il y a à Toul un commandant de place dont vous ferez bien de chercher le nom, car il mérite d*être cité.

Quand les Prussiens lui iont demandé de rendre la place, il a répondu textuellement au pariementaire :

-^ iQ vous ouvrirai les portes quand le feu aura pris au pan de ma chemise l

La dépêche relative à la ruptm>e des communications télégraphiques avec le maréchal Baaaine a causé dans ce pays une douloureuse émotion.

Il y avait deux jours qu*on n'avait pas de nouvelles, et le texte de cette dépêche est de nature à faire croire que nos succès de ces jours passés n*ont pas eu de résultat.

Quant au passage sur les coureurs ennemis vus à

Saint-Dizier, il ne fait que confirmer ce que je disais dans ma lettre de ce matin du séjour des Prussiens dans la forêt du Val. Saint-Dizier est sur la lisière de cette forêt.

Voici deux curieux documents historiques. Ce sont deux textes de dépêches, que je copie sans commentaii'e :

« Verdun à Paris. L'empereur à l'impératrice. 16 août. » Nous arrivons à Verdun et partons de suite pour le » camp de Ghâlons, oii nous arriverons à 6 heures. > Nous allons bien et t'embrassons tendrement. »

Cette dépêche n'est pas signée.

En voici une autre qui a suivi de près. Elle est moins émue :

« Verdun à Mourmelon. Général de Gourson au réa gisseur du quartier impérial, Ghâlons. Faites prépa- « rer dîner de trente-cinq couverts pour 7 heures et « demie. — De Gourson. »

Gare de Reims, S4 août 1870, 3 heures de Taprès-midi.

En attendant que les Prussiens arrivent ici, comme ils sont venus à Ghâlons et à Mourmelon, je prends quelques notes rapides.

A midi précis, hier mardi, les deux régiments français casernes dans la ville de Ghâlons partaient pour le camp, laissant la ville absolument sans défense.

A deux heures, vingt-quatre uhlSinssiTrïvaieni à Ghâlons et annonçaient un petit corps d*armée qui, à 3 heures et demie, faisait son entrée. Les Prussiens nous succédaient à Thôtel de la division militaire, où s'installait leur chef.

L'administration du chemin de fer faisait immédiatement replier son matériel — qui est chargé de celui de l'armée, — sur Mourmelon, qui était encore à nous.

Toutefois, quatre-vingt-huit wagons chargés n'ont pu partir faute de machines, et le premier soin des Prussiens a été de couper les voies de sortie de la

gare, de façon à s'assurer la prise de ce matériel.

Les dernières troupes ^u camp de Mourmelon — qu'on appelle toujours camp de Ghâlons quoiqu'il soit moins près de Ghâlons que de Reims — étaient parties hier mardi matin. Les Prussiens n'ont pas attendu longtemps pour venir occuper cette position. Leurs éclaireurs y étaient venus dans la journée, et leurs premières troupes s'y installaient à 6 heures du soir.

Le matériel et les munitions de Mouroielon et de Ghâlons se sont repliés sur Reims. On ne sait pas encore si la voie est libre de Mourmelon à Reims. En tout cas, on envoie d'ici sur Paris, par la ligne de Laon et par celle de Soissons, tous les wagons pleins ou vides dont nos voies de gai'age sont littéralement encombrées.

A 2 heures est partie de Reims une forte reconnaissance de gendarmes se dirigeant vers Mourmelon. Le préfet de la Marne n'est pas encore arrivé ici.

Le maire de Reims, M. Dauphinot, a reçu ce matin, sous bande timbrée aux armes de Prusse, et par un messager inconnu, une proclamation du roi et le fameux manifeste édictant la peine de mort contre tous les gens commettant un acte réputé hostile, le tout pour être affiché sur les murs. Inutile de dire que le maire n'a pas obéi à cette injonction mystérieuse.

La correspondance de Berlin et des autres villes de TAIlemagne est distribuée en ville.

Les lettres sont mises à la poste par des agents mystérieux, dans des communes rurales distantes de quelques kilomètres seulement de Reims.

Hier mardi, le prince impérial est parti pour Rethel. Il est arrivé à la gare de Reims à 1 heure 40 minutes, accompagné de son état-major et escorté de cent-gardes. Vingt-cinq minutes après, son train était formé et il partait. Quoi qu'on en ait dit, ce train n'a retardé aucun convoi militaire.

Je ne sais vraiment pas si je dois vous raconter cette navrante histoire.

Hier soir, de 6 heures et quart à 9 heures et demie, la gare des marchandises de Reims a été mise au pillage par trois ou quatre cents traînards du corps de Failly.

Ces soldats, appartenant à diverses armes et notamment à Tartillerie, s'étaient entendus à l'avance avec une cinquantaine de revendeurs. Us ont brisé ou ouvert près de cent cinquante wagons, ont jeté sur les voies, au risque d'amener d'horribles accidents, les tomieaux de vin et de poudre, les caisses de biscuits et de cartouches, les boulets, les obus les bai*ils de salaisons, les balles de café et d'effets d'habillement, et aussi une grande partie des bagages de l'empereur.

Les revendeurs attendaient de l'autre côté de la clôture brisée. Ils payaient 20 centimes pièce les draps de l'empereur, de 1 fr. à 9 fr. les balles de café, et 50 centimes les pains de sucre. Les bagages des officiers d'un régiment d'infanterie de marine ont été pris dans la bagare. J'ai ramassé aujourd'hui sur la voie un fragment de portrait de femme, au dos duquel étaient écrites quelques lignes émues...

Les employés de la gare et du dépôt des machines, conduit par M. Félix Le marié, commissaire de surveillance, se sont jetés sur les pillards avec des gourdins. Ces misérables ont vigoureusement résisté. Ils jetaient les paquets de cartouches à la tête des défenseurs de Tordre. Cinquante de ces bandits seulement ont été pris, parmi lesquels quarante soldats.

Et ils ne sont pas encore fusillés!

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