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LE CŒUR DE KELLERMANN

Valmy, 22 août, 4 heures.

Il n*y a plus de Prussiens ici, mais il y en a eu, il y en a même encore quarante mille environ à six pieds sous ce sol crayeux, autour de cette petite pyramide, qui indique la place où Kellermann a voulu que son cœur fût enterré !

Vrai!... on ne peut passer sans verser des larmes sur cette plaine où vingt mille braves, n'ayant que la baïonnette pour arme, ont reçu trois fois le choc des cent dix mille soldats de Brunswick !

C'était la guerre, alors, la guerre héroïque! On luttait homme contre homme, poitrine contre poitrine. On se voyait, on se touchait, on se battait corps à corps. On était brave, on avait Téclair aux yeux, la rage au cœur, et on marchait. Puis, quand on rencontrait les médecins penchés sur les blessés, amis ou ennemis relevaient leurs fusils et leurs sabres et saluaient î

Aujourd'hui, c'est la tuerie bête. Il n'y a plus de courage pour attaquer, de courage pour se défendre. On est à une lieue d'un ennemi invisible. On cherche d'où vient le bruit du canon qui étend morts, autour de soi, des compagnons d'armes. On se dit: C'est là! peut-être !... Et on pointe vers l'endroit où la fumée paraît. Ce sont des ingénieurs qui font les armes, des chimistes qui les chargent. Kellermann blessé, couvert de sang, mettait son chapeau au bout de son épée et s'écriait : « Vive la nation ! allons combattre pour elle ! » Aujourd'hui, des messieurs qui ont des lunettes et de petites balances font des chiffres sur leurs carnets et parlent de fulminate, de picrate, de nitro-glycérine. Alors c'était la guerre. Aujourd'hui c'est de la pharmacie !

Ce que je vous dis là, combien de braves ofBciers me l'ont dit déjà ! Je me souviens surtout d'un moment où j'ai vu tomber^ dans une ambulance, une bombe prussienne qui tua un médecin français et acheva un blessé... prussien qu'il soignait*

Elle était horrible, cette bombe. Sur son enveloppe de fer s'étendait une carapace de plomb. Le fer, éclatant, projetait ses morceaux, qui faisaient balle et tuaien franchement, proprement. Mais le plomb I... Ce métal empoisonné et lâche se déchirait en filaments, en étoupe. Ses morceaux informes, pénétrant dans les chairs, grangrenaient les blessures. On n'était pas tué, — on était pourri.

Ceux qui inventent ces engins-là restent chez eux

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