EXPLICATION DE MA MÉSAVENTURE
wagon, tirèrent sur la voie. Les deux Prussiens tombèrent. L'un resta sur la voie. L'autre se releva et marcha vers la ferme. Quelques coups de feu l'atteignirent dans la plaine, et il tomba de nouveau, pour ne plus se relever.
Le train, vers lequel était revenu le chef de gai*e , s'approcha de Guperly. Tandis qu'on relevait l'officier tombé sur la voie, et qui n'était que blessé, on aperçut dans le coin de la ferme une masse noire qui remuait. C'était évidemment le détachement de cavalerie commandé par les deux officiers. Nos soldats firent une décharge générale sur cette masse noire, et remontèrent en wagon. L'officier d'état-major, qui avait vu ce qu'il voulait voir, donna l'ordre du départ, en prescrivant de n'arrêter sur aucun point, sous aucun prétexte.
C'est ainsi que les wagons tout attelés, qui s'attendaient dans le gare de Mourmelon à être accrochés au train de reconnaissance, ont été abandonnés à leur triste sort, que j'ai partagé, du reste, avec beaucoup de mauvaise humeur.
J'ai donc repris la route de terre, faute de mieux, et je me suis enquis, dans le trajet, des faits et gestes de messieurs les Prussiens. Presque partout ils se sont contentés de faire des réquisitions, et dans beaucoup d'endroits ils ont payé leurs consommations personnelles. Assurément, les trois cents Pnissiens de Sillery sont ceux qu'on a vus à la Pompelle, à Mourmelon et aujourd'hui à la ferme de Cuperly.
t58 LES PRUSSIENS EN FRANGE
A Sillery, on me raconte que deux zouaves , armés seulement de leur sabre-baïonnette, auraient été pris dans les environs et fusillés.
A mon arrivée à Reims, je vois l'officier prussien blessé à Cuperly.
Il se nomme Henri VandermarcoU, et est fils du président du tribunal de Neurold. Il était capitaine-trésorier des dragons du roi, et appartenait à la rései*ve.
Dernières nouvelles. Une reconnaissance, dirigée sur Epernay par le général d*Exea, a capturé à Mareuil-sur-Aï trois traînards prussiens.
La voie du chemin de fer a été coupée, à Amagne, sur la route de Rethel à Mézières.
Mardi, 30 août, 1m journée de Sedan.
La bataille de Mouzon, qui, en réalité, n'a fait que commencer mardi, et qui dure encore, meurtrière, acharnée, terrible, me paraît le plus grand événement militaire de cette guerre.
Mardi soir, nous comptions sept mille morts et plus de trente mille blessés. Les Prussiens avaient plus de quarante mille morts et beaucoup moins de blessés. Cette différence est le triomphe de nos fusils, dont les balles tuaient à 6 ou 700 mètres, tandis que les balles prussiennes à cette distance, ne faisaient que contusionner ou entrer dans les chairs à peu de profondeur.
Mais si la journée de Mouzon a affaibli Tennemi, si les journées qui ont suivi ont continué à augmenter ses pertes, il n'en a pas moins gardé les positions conquises, et nous a maintenus dans une sorte d'impasse, où il nous est difficile de nous mouvoir pour reprendre
l'avantage, d'autant plus que les communications avec Reims sont coupées absolument, grâce à Tincurie du général d'Exea, qui n'a pas su garder la ligne du chemin de fer.
Examinons les positions respectives des deux armées dans la journée du 30 août.
De Stenay à Givet, la Meuse, parallèle à la frontière, limite, au sud et à l'ouest, une bande de terre française qui a environ dix kilomètres de largeur. C'est sur cet étroit espace que l'armée de Mac-Mahon s'est retirée, après des combats non interrompus, qui ont commencé à Grand-Pré. C'est en effet là que la jonction avec Bazaine, parMontmédy, pouvait s'opérer. Mouzon et Sedan étaient les deux points extrêmes de nos lignes, ravitaillées par le chemin de fer de Réthel à Mézières, que les Prussiens avaient coupé à Amagne depuis lundi, et par la grande voie d'Aulnoye, Hirson, Mézières, Sedan, qui paraît toujours fonctionner.
Nos troupes occupaient donc, appuyées sur Sedaii,. les hauteurs qui bordent la Meuse, fleuve large et profondément encaissé dont les ponts était coupés. Nos campements étaient à Amblimont, Mairy, Douzy, Bazeilles et Balan, positions excellentes, inexpugnables même pour une action oii les hommes ont à jouer un rôle actif, mais très-facilement accessibles à l'artillerie.
En face de cette ligne, les Prussiens occupaient Autrecourt et Harancourt, et cherchaient à s'avancer jusqu'à Wadehncourt, d'oii leur feu peut se croiser avec celui de la place de Sedan.
Après le combat de Grand-Pré , Tarmée du prince héritier s'était concentrée à Vouzijrs, où aboutissent les routes de Suippes et de Sainte-Menehould. De Vouziers, elle avait marché sur le Chêne, Tancien quai^tier impérial, et du Chêne, elle s'était avancée jusgu'à Rancourt, 011, dès mardi matin, le prince installait son quartier général.
Avons-nous été surpris par cette marche rapide? Je le crois, et je crains bien de n'être pas démenti. Ce n'est qu'à 4 heures que le feu des Prussiens a commencé.
Mais notre réponse a été si soudaine que leur infanterie, descendue jusqu'à la Meuse pour passer les ponts, a été littéralement broyée par le feu de la nôtre. Les ponts ont sauté; la Meuse est devenue entre eux et nous une barrière infranchissable, mais malheureusement cette barrière a été fatale à une foule de nos convoyeurs, qui suivaient le bord du fleuve, se croyant abrités par notre armée et la Meuse .contre les Prussiens venant de Montmédy ou Stenay, tandis qu'ils étaient littéralement à portée du sabre des Prussiens venant de Rancourt.
Ce qui confirme l'idée d'une surprise, c'est ce fait, que mai^di notre quartier général était à Mouzon-sur- Meuse, délicieuse petite ville, toute pleine de souvenirs historiques, nos officiers étaient au café ou dans les rues de Mouzon. Nos soldats étaient aux camps, quand, tout à coup, est tombée sur la ville une véritable grêle de boulets et de bombes. Tout le monde se
jeta d'abord sur le sol pour éviter les effets des explosions ; puis on courut vers les campements, et notre infanterie, prête en cinq minutes, fit un véritable massacre de rinfanterie prussienne, qui descendait d'Antrecourt pour passer la Meuse à Mouzon, dont les ponts sautèrent à la première alerte.
Sur d'autres points que Mouzon, la surprise fut encore plus évidente. Il y eut un mouvement de recul vers Balan, sous Sedan, qui pendant une heure ressembla à une panique. Mais la voix des généraux rallia les soldats.
La première batterie qui se fit entendre de notre côté fut un signal pour les autres, et bientôt toutes nos lignes se couvrirent de feu.
A 8 heures du soir, le feu cessa des deux côtés. J*ai dit les chiffres approximatifs des victimes de cette terrible lutte.
Les Prussiens passèrent la nuit à enterrer leurs morts. Nos camps n'allumèrent pas de feux. L'ennemi nous croyait partis, ou dans la direction de Carignan et Montmédy, ou derrière Sedan.
C'est un berger du pays qui se rendit mercredi matin à Wadelincourt pour prévenir les Prussiens de la présence de 80,000 Français à Balan, près Sedan.
Aussi tandis que nos soldats préparaient leur repas, un tir très-nourri, de Wadelincourt, vint les surprendre.
L'action fut meurtrière, mais pourtant elle le fut moins que la veille, car les lignes ne tirèrent que sur un point. Le feu a continué toute la journée de jeudi,
mais du point où je suis il m'est impossible d'en apprécier le résultat.
Ce qui est certain, c'est que l'armée du prince héritier occupe tout le pays compris entre la Meuse et le chemin de fer de Sedan et Mézières d'un côté, et la ligne de Reims à Mézières de l'autre.
La gare de Rethel a été évacuée cette nuit. La ligne de Reims est abandonnée. Il arrive ici des gens porteurs de laissez-passer datés de Vouziers, 31 août, et délivrés par le maire, avec autorisation de S. A. le grand-duc de Mecklembourg, gouverneur de la ville pour le compte du roi de Prusse.
Ces papiers sont revêtus de cachets prussiens gravés à l'avance !
On se bat sous Mézières, sérieusement à en juger par le bruit. On se bat plus légèrement à Rethel, qui n'est pas défendu et qui est attaqué par quinze mille Prussiens envh'on.
On a pillé pendant deuxhem'es le village d'Amagne, parce que l'on avait tiré sur un ofïicier ennemi. On a détruit la gare du Ghâtelet, et enfin je viens de voir passer devant moi un éclaireur prussien à casque pointu. Assurément, les Prussiens seront à Reims ce soir. Parisiens, préparez-vous à sauver et à venger la France !
Je vais mettre quelques lieues entre ces messieurs et moi, — si c'est possible.