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PROCÉDÉS FRANÇAIS ET PRUSSIENS

Metz, 24 juillet.

A Nancy, un cabaretier voisin de la gare du chemin de fer rançonnait nos braves soldats d'une si ignoble façon, que le chef de gare, indigné, a cru devoir le ramener à de meilleurs sentiments... en faisant fermer sa boutique.

En revanche, à Pont-à-Mousson, les jeunes filles continuent d'héberger les soldats avec un entrain et une générosité admirables. Elles embrassent tous ceux à qui elles offrent un verre de vin, si bien qu'un dragon s'en est fait servir une dizaine... afin d'être dix fois embrassé.

A Toul, on a installé des pièces de vin en batterie, sur le quai de la gare.

A Epernay, on sert à nos soldats — toujours gratuitement — du vin, de la viande, des cigares, du café et môme du Champagne. Un Prussien, qui se rendait dans

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son pays, a trouvé ingénieux, pour dépister une surveillance qui n'existe pas, de boire avec les soldats. Le malheureux s'est grisé abominablement et a tout avoué dans son ivresse.

Nos soldats en ont beaucoup ri.

Nos procédés étonnent bien nos pauvres ennemis. La France fait petit à petit leur conquête... morale.

Quant aux autorités prussiennes, elles se conduisent d'une pitoyable façon. La douane de Saarbrùck s'est approprié les sommes déposées par des négociants français pour caution des marchandises entrant en Prusse pour en ressortir. Un commerçant, se plaignant de ce vol manifeste, n'a obtenu que cette réponse du chef de la douane :

— Si tu dis un mot de plus, nous te prendrons aussi ta marchandise.

Quand nous serons à BerUn, il faudra révoquer ce drôle-là.

Bouzonyille S ^^ juillet.

En avant du hameau de Schreckling, à soixante mètres environ, s*élève sur une petite éminence de la route de Thionville à Sarrelouis, par Bouzonville, un poste de surveillance de la douane française. G^est un peu plus grand qu'une! guérite, un peu plus petit qu'une bien modeste chaumière. Une porte, deux lucarnes percées dans un mur en torchis, voilà l'aspect. Le toit est fait de vieilles tuiles. Le fond est le talus de la route.

Au-dessous d'une des lucarnes, en dehors, se trouve un petit banc de bois sur lequel s'asseyaient les douaniers de garde. Le bureau de recette est à quelques centaines de pas, dans le village.

Samedi, dans la soirée, quinze ou vingt éclaireurs à

A Bouzonville est une petite localité, sur les bords de la Nied, à une très-petite distance de la frontière.

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cheval vinrent pousser une reconnaissance jusqu'à ce petit poste. L'officier laissa là ses hommes et alla jusqu'au village. Puis il revint une minute après, et aperçut remployé Michel qui l'observait par la lucarne. L'officier tira un coup de pistolet sur cet homme.

Saisissant son fusil, Michel tira à son tour sur l'officier^ le manqua, mais blessa grièvement son cheval. L'officier se préparait à riposter, mais Michel, plus prompt, rechargea son arme, et en tira un second coup, qui blessa assez sérieusement son ennemi. Les hulans allaient se jeter sur le douanier, quand ils crurent apercevoir un certain mouvement dans le village. Ils repartirent donc au galop vers la frontière prussienne en criant à Michel, sur un ton évidemment menaçant : Œ Nous reviendrons. »

La nuit suivante, entre une heure et demie et deux heures, deux douaniers, Monty, âgé de cinquante-six ans, ayant sa retraite de la veille, et montant sa dernière garde, et Lejuste, âgé de vingt ans, qui avait prêté serment le jour même, et faisait sa première faction, étaient assis sur le petit banc et causaient*

Le vieux racontait au jeune ses prouesses, les ruses des contrebandiers, les combats auxquels il avait pris part.

Ils entendirent tout à coup un certain bruit venant de la route de Prusse. A peine s'étaient-ils levés avec l'intention de prendre leurs armes, que des hulans, au nombre de cinquante environ, arrivèrent au galop, et enveloppèrent la cabane.

— C'est toi qui as blessé notre officier? dirent-ils en allemand à Monty.

— Non, répondit celui-ci.

— Nous verrons cela à Sarrelouis. Tu es prisonnier.

— Jamais, s'écria Monty.

Aussitôt, le hulan qui parlait, et dont la carabine était baissée, fit feu. Le malheureux Monty tomba sur le banc. Il avait le ventre ouvert, et ses entrailles sortaient. Un des hulans qui avait mis pied à terre lui brisa le crâne à coups de crosse.

Lejuste n'eut pas le temps d'armer son fusil. Il reçut deux coups de sabre à la poitrine, une balle dans le bras, une autre dans la main et deux coups de sabre sur les mollets. Il tomba aussi, devant la porte, mais sans perdre connaissance. Il eut la présence d'esprit de ne faire aucun mouvement, espérant passer pour mort, ce qui lui réussit à merveille.

Les hulans eurent alors l'idée de détruire la cabane, et, à cet effet, ils déchargèrent leurs armes sur le petit bâtiment qui s'écroula en partie.

Mais ils se repentirent aussitôt de cet acte de brutalité stupide, car d'un bouquet d'arbres voisin, partirent six coups de fusil qui firent de grands ravages dans leurs rangs.

Deux chevaux tombèrent morts. Plusieurs hulans furent blessés si grièvement que, tandis que quelquesuns s'élançaient vers le bouquet d'arbres pour découvrir leurs mystérieux ennemis, d'autres partirent au galop vers le village pour y chercher une voiture.

Ces six coups de feu avaient été tirés par des douaniers en ronde qui, comprenant qu'il était trop tard pour venir au secours de leurs camarades, songeaient au moins à les venger. Les hulans ne purent les trouver dans Tobscurité, et de part et d'autre on s'abstint de tirer, de peur de tuer ou de blesser quelque ami.

Le détachement qui entra dans le village s'arrêta devant la maison du paysan Schrecklinger. On frappa rudement à la porte, menaçant de l'enfoncer. Le paysan se leva, s'habilla et vint ouvrir.

— Misérable coquin ! lui dit un hulan, tu vas atteler doux chevaux à ton chariot et nous suivre.

— Où faut-il aller?

— Conduire des blessés à Sarrelouis. Obéis vite ou je te tue.

Schrecklinger s'empressa d'atteler. On jeta des bottes de paille sur son chariot et on partit pour le poste

Quatre blessés Prussiens furent placés sur la voiture. Les deux cavaliers dont les chevaux étaient tombés y montèrent aussi.

Fuis, l'un d'eux, pensant que Lejuste n'était pas mort, le hissa également sur le chariot.

On partit. Arrivé le matin à Sarrelouis, Schrecklinger demanda à revenir en France.

— Il faut, pour cela, télégraphier à Berlin, lui répondit-on.

Et on le garda prisonnier jusqu'à aujourd'hui lundi, onze heures du matin.

La dépêche reçue de Berlin autorisait la mise en liberté du prisonnier, mais ordonnait la saisie de la voiture et des chevaux.

Placé sur le chariot, Lejuste continua de faire le mort. Il entendit une discussion assez vive à son sujet entre les Prussiens.

— Eh bien ! jetez-le en bas, dit un chef. S'il n'est pas mort, cela Tachèvera.

On le poussa, il tomba sur la route sans faire un cri, puis il perdit connaissance.

Hier matin, il rouvrit les yeux et se traîna sur le rebord du chemin. Il attendit là plusieurs heures. Des paysans l'aperçurent et le portèrent à Bouzonville, où M. Bourgard, brigadier des douanes en retraite, lui donna l'hospitalité.

Le médecin jugea d'abord l'état du blessé désespéré. Mais la nature a fait son miracle. Je sors de chez M. Bourgard. J'ai vu Lejuste debout, dans le jardin, et je lui ai serré la main. C'est de lui-même que je tiens une bonne partie de ces détails. Lé brave garçon est absolument sauvé. J'ai été httéralement obligé de l'empêcher de me reconduire jusqu'à la porte.

Il est grand et fort. Sa figure est très-sympathique. Ses yeux montrent une rare énergie. Il est intelligent et très-instruit pour son état, et fera un brigadier des plus présentables.

Quand?...

Le malheureux Monty a été enterré hier, dimanche,

subitement dans la soirée, à Château-Rouge, paroisse de Schreckling. La nature de sa principale blessure a nécessité cette mesure, dont tous les douaniers du pays sont désolés. Ils auraient voulu accompagner leur malheureux camarade à sa dernière demeure.

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