LE DIMANCHE DES OBUS. 33T
Au sud, le plateau de Ghâtillon et les batteries à micôte ont continué leur feu sur nos lignes de défense et sur la ville.
Le mont Valérien a tiré plus posément, mais aussi plus sûrement sur les préparatifs d'attaque de la Bergerie et de Garches. On veille de ce côté. Quelques mouvements de troupes ayant été remarqués auprès de la Celle-Saint-Gloud, notre canon y a aussitôt mis bon ordre.
Notons les incidents.
Une rue fort tranquille de la rive gauche a été littéralement labourée. Plusieurs toitures ont été enfoncées, des plafonds ont été percés, toutes les vitres ont été brisées. Des devantures de boutiques ont été mises en morceaux, et une bordure de trottoir de granit a été réduite en poudre. Le tout sans que personne ait été égratigné.
Les couvents ont beaucoup souffert. Un obus est tombé rue du Bac — nous nommons cette rue parce qu'elle est si longue que cela ne peut servir d'indication — dans la maison d'un (^larbonnier.
Les trois filles de ce brave homme demeurent dans la même chambre. Deux couchent dans le même lit. Un obus est tombé entre elles sans les blesser !
Dans un autre quartier, près des fortifications, un obus, tombé également sur un lit, a rebondi sur le carreau de la chambre, oi!i il a éclaté. Un homme a été tué roidr, un autre homme et une feoime ont été blés--
ses grièvement; un petit chien a été écrasé par le culot.
Dans Boulogne et Billancourt, les obus ont blessé plusieurs personnes. Une femme a eu les deux jambes cassées. Chez un blanchisseur, un obus est tombé dans le linge, mais sans éclater.
Enfin, à Âuteuil, au moment où nous achevions notre tournée quotidienne, nous avons remarqué un peintre travaillant gravement sur l'enseigne d'un marchand de vins dont la boutique a été mise en désarroi avant-hier par deux projectiles. Il y peignait cette ligne :
Au rendez-vous des obus.
Voilà un résultat sur lequel M. de Bismark ne comptait pas.
P.-S. — Cinq heures du matin. Le bombardement est terrible cette nuit sur la rive gauche. On rencontre sur les quais et les ponts de nombreuses familles qui fuient les quartiers atteints!
19 janvier 1871.
J'arrive de Buzenval. J'ai assisté à une action engagée sur un terrain qui de Test à l'ouest, de Montretout à la Geîle-Saint-Gloud, mesure, en droite ligne, six kilomètres, et dont les accidents sont innombrables. Collines, vallées, bois touffus, se succèdent et s'enchevêtrent de telle façon qu'il est à peu près impossible de tout embrasser d'un coup d'œil. J'ajoute que la brume était par moment si épaisse qu'elle rendait très-naturelle cette métaphore du général Trochu : « Nous combattons dans la nuit. »
Ce que le gouverneur de Paris n'a pu voir qu'indistinctement de son excellent observatoire du mont Valérien, je ne puis l'avoir mieux aperçu d'un point perdu dans cette immensité. Je ne vais donc qu'essayer une esquisse de ce grand engagement, le plus important, sans contredit, de tous les combats livrés sous Paris.
Plus de cent mille hommes, placés sous les ordres de trois chefs de corps, les généraux Vinoy, de Belle-
mare et Ducrot, ont pris part à l'action. Les trois éléments de l'armée de Paris, troupe de ligne, garde mobile et bataillons de marche de la garde nationale, intimement fusionnés, étaient réunis dans ces corps d'armée.
Le corps du général Vinoy opérait sur Textrême gauche, par la route parallèle à la Seine et au chemin de fer de Versailles, qui aboutit à la redoute projetée de Montretout. Sa marche m'était absolument cachée par les éminences du carrefour de la Croix-du-Roi et de Fouilleuse. Toutefois, la nouvelle, confirmée depuis, de l'occupation de Montretout avait pris dès midi une grande consistance.
Presque aussitôt, une artillerie nombreuse, composée surtout de pièces de 7, s'installait en avant de Fouilleuse, au point stratégique 112, qui commande les routes du Petit-Garches, de la Porte-Jaime et de Saint-Gloud. Cette artillerie tirait dans la direction de Garches et de Villeneuve-rEtang, que fouillaient également les grosses pièces dumont Valérien. Ce point 112 était comme le trait d'union entre la gauche Vinoy et le centre Bellemare.
Parti du rond-point de Gourbevoie, le corps d'armée du centre côtoya la droite des glacis du mont Valérien, laissa à gauche la ferme de Fouilleuse, et, franchissant la route de la Malmaison, pénétra par une brèche dans le parc de Buzenval'. Là, l'ennemi s'était retranché d'une façon formidable.
Des lignes de tranchées s'étageaient sur la pente
MONTRETOUT ET BUZENYAL. 341
de cinquante en cinquante mètres. Chaque tranchée ne pouvait être enlevée qu'au prix d*un combat meurtrier. Chaque fossé franchi, Tennemi se présentait de nouveau, plus terrible et mieux abrité. Cette périlleuse ascension s'exécuta sans que jamais Tardeur de nos soldats diminuât un seul instant.
Au bout de six heures de combat, la première ligne met pied sur les ruines de ta ferme de la Bergerie de Garches. Ce terrain, fait de décombres, est désert. Fuyant dans les tranchées dont ils ont sillonné ce petit plateau, les Prussiens disparaissent dans le repli de Garches et de Villeneuve-rEtang.
La colonne prend position sur le monticule qui s'avance comme une presqu'île vers Saint-Qoud. Les troupes fraîches suivent ce chemin semé de morts et de blessés. Les premiers bataillons avancent toujours, jusque vers le carrefour 112, dont j'ai indiqué la situation, et où ils font leur jonction avec l'armée de gauche. La ligne des crêtes est à nous, de la Bergerie à Montretout.
L'artillerie s'installe, tandis que les premiers bataillons, ceux qui ont enlevé les retranchements, reviennent vers Courbevoie, cédant la place aux nouveaux arrivants, et le feu de nos canons et de nos mitrailleuses bat sans relâche toute la dépression de terrain dans laquelle s'allonge la route de Vaucresson.
L'opération de l'extrême droite était dirigée par le général Ducrot, qui n'a cessé de payer de sa persoime. Ses troupes étaient massées et sur pied dès trois heures
du matin. L'attaque devait commencer à six heures, mais diverses circonstances en retardèrent le début.
La droite du général Ducrot, établie à Rueil, fut canonnée de l'autre côté de la Seine, par de formidables batteries prussiennes, installées aux Carrières-Saînt- Denis. Le général s'y attendait si peu qu'il lui fallut perdre un temps précieux à préparer la riposte.
Enfin, une forte artillerie de campagne put aller prendre position sur la droite du chemin de fer de Saint-Germain, près de la Seine, et pri£ Carrières en écharpe, tandis que les batteries blindées sur wagons le prenaient de face à la station de Nanterre. Ce mouvement réussit. Les Prussiens tirèrent avec rage sur les batteries blindées.
Un artilleur de la marine eut, dès les premiers coups, la tête emportée par un obus. La route était libre pour la colonne principale et pour les régiments de soutien. Le général Ducrot lança ses troupes en ligne droite du rond-point de Nanterre sur Rueil, Bois-Préau, les derrières de la Malmaison et la droite de Longboyau, dans la direction de la Gelle-Saint-Cloud.
11 atteignit ainsi par les bois, franchissant les tranchées, la Bergerie en avant de Saint-Cucuffa. L'infanterie prussienne répondait par un feu trôs-nourri au tir, un peu trop rapide peut-être, de notre jeune armée. La colonne Ducrot, gravissant la hauteur en écharpe, se dirigeait vers le plateau de la Bergerie, par le carrefour des Forains et le fond du parc de Buzenval, sous
le feu des créneaux dont sont percés tous les murs de clôture.
Il était trop tard ! Le centre, sans appui à sa droite, sans secours d'artillerie, attendant vainement les pièces et les renforts que le corps Ducrot devait lui amener, faiblissait. Le général de Bellemare, attendant toujours, avait été obligé d'employer sa réserve à se maintenir!...
Bientôt les Prussiens démasquent leurs batteries fixes du rond-point de ViUe-d'Avray, du haut Sèvres, de la Celle-Saint-Cloud, et des redoutes du plateau de la Bergerie. Le jour baisse et Ton n'a pas de pièces pour riposter, et sur la pente de Garches, la mitraille foudroie les régiments qui descendent de la maison du curé.
L'ordre est donné de battre en retraite, que le gé-
néral Ducrot n'a pas encore gagné la crête! Malgré
des prodiges de valeur, la bataille est perdue.
Le fait caractéristique de la journée, celui qui lui vaudra, quel qu'en soit le résultat définitif, une page glorieuse dans l'histoire du siège de Paris, c'est la participation des bataillons de la garde nationale mobilisée à l'action la plus périlleuse, sur les trois points de l'attaque simultanée de la hgne des hauteurs. La tenue de ces bataillons a été admirable. Us se sont élancés sur les ouvrages avec un entrain irrésistible. Ils ont reçu les décharges de la mousqueterie avec une fermeté stoïque.
Jamais vieille troupe, formée par de longues campagnes, ne s'est plus brillamment comportée. La ligne et les mobiles admiraient ces soldats improvisés qui brûlaient jusqu'à leur dernière cartouche sans éprouver la moindre défaillance. Les trois éléments de l'armée avançaient également, comme des files à une revue, et se confondaient quand le feu exercé de l'ennemi abattait les officiers!...
Et lorsqu'on songe que les gardes nationaux mobilisés combattent ainsi aux portes de la ville où ils ont leurs femmes, leurs enfants, leurs pères et leurs mères!... que chacun de ces coups de canon qui les électrisent a un écho douloureux derrière ces murs qu'ils défendent!... qu'une foi ardente, que le patriotisme poussé jusqu'aux plus pénibles sacrifices les a soutenus seul dans cette terrible journée oii ils ont fait l'apprentissage de ce dur métier de soldat, dont tous se croyaient dispensés avant cette guerre maudite!.., on se sent pris d'un saint respect pour cette population enthousiaste jusqu'au délire, qui a su tenir au delà de toute attente les promesses un peu folles de ses premiers jours de garde et de revue. Paris, armé, est digne de la nation armée.
En revenant nous avons assisté à un spectacle lugubre. Sur la même voiture se trouvaient étendus deux
morts un garde national et un officier supérieur
prussien. Le premier était rapporté à sa famille. Le second était ramené à Paris pour y être enterré avec les honneurs attribués à son grade. Ils étaient là, tous
deux, comme des amis qu'on n'avait pas voulu séparer.....
Auprès des portes de Paris, une foule énorme stationnait. Des curieux voulaient savoir ce qu'il y avait de vrai dans le bruit, répandu en ville le matin, d'une reprise deMontretout par nos troupes.
D'autres personnes, en beaucoup plus grand nombre, attendaient le retour d'un ami, d'un frère, d'un père, d'un mari. Chaque garde national qui rentrait isolé était aussitôt entouré, pressé, questionné.
De temps en temps on entendait un cri de désespoir, on voyait une femme pleurer. Mais l'attitude de la foule était calme et la rage dominait la douleur. Les mères étaient dignes de leurs fils !
Est-ce que le carnage des hommes, la résignation des femmes, tant de sang et tant de larmes seront perdus pour notre sainte cause ?
26 janvier.
Cent soixante-dix-neuf gardes nationaux ont été tués au combat de Buzenval.
Le lendemain les Prussiens, les reconnaissant à leur uniforme, nous les rendirent. Quant aux blessés tombés dans les hgnes ennemies, ils furent conduits à l'hôpital militaire de Versailles.
Les cadavres furent dhigés vers la Morgue. C'était le soir du 21 janvier. Déjà les émeutiers du lendemain braillaient sur la place de l'Hôtel de Ville, et les hommes dévoués qui accompUssaient ce pieux devoir etiten-
daient ces sinistres rumeurs leur venant par bouffées
à travers Tespace.
On prévint le préfet de police. M. Cresson fiit trèsému d'apprendi*e qu'on avait porté là, dans ce triste édifice, sorte d'antichambre du cimetiôre des siiicidéB, les corps de citoyens morts pour la patrie» II eut la délicatesse de comprendre que ce serait une honte pour Paris d'apprendre qu'on avait traité ainsi ces ^orieuses dépouilles, et donna aussitôt des ordres pour que leur translation s'opérât sans retard.
La soirée s'avançait, on alla trouver MM* WafOard père et fils, qui mirent aussitôt leurs équipages à la disposition du préfet, et qui veillèrent eux-mômesy avec un zèle dont on ne saurait trop les louer, au funèbre transport.
Les corps furent placés dans leurs voitures et con-> duits la nuit au cimetière du Père-Lachaise. On passa par les rues mêmes que parcourait la bande qui allait délivrer M. Flourens. Pendant un instant les deux cortèges marchèrent côte à côte.
On déposa les cadavres dans la salle des autopsies du cimetière. Tous ces préparatifs furent accomplis par le personnel de MM. Wafflard et un certain nombre d'agents du service de sûreté, avec un grand recueillement. Chacun comprenait que le respect dû à la mort devait s'augmenter encore de toute la sympathie qu'inspiraient ces victimes. Presque tous ces hommes, que leurs travaux ordinaires disposent peu à l'émotion, pleuraient en rangeant sur les dalles hu-
mides ces pauvres jeunes gens si cruellement frappés. On reconnut presque tout de suite, en les déshabillant, Henri Regnault, et aussi le violoncelliste Ghai'les Bernard, lauréat de Tannée dernière, qui avait, dans la poche de sa capote, son brevet du Gonservatoii*e.
Au moment où nous relisons les épreuves de ce volume, nous devons reconnaître qu'il n'y a rien à changer à ce que nous avons écrit. Les morts attendent toujours leur tombe!...
La Commune de Pains a prétendu venger les héros de Buzenval. Elle n'a même pas songé à honorer leur mémoire.
Le seul mot de garde national fait horreur aux honnêtes gens. Quelque justifié que soit ce sentiment, il ne faut pas envelopper dans cette réprobation ceux qui, au 19 janvier, ont porté cet uniforme, et surtout ceux d'entre eux qui sont glorieusement tombés au champ d'honneur!