‹ Les psaumes, étudiés en vue de la prédication (volume 2)Chapitre 1 sur 30 · H*LY REDEÉM^R LIBRARY, WI^R · texte numérisé non relu

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La venue du Fils de Dieu sur la terre, sa vie, sa mort, l'éclat de ses miracles, l'épanouissement divin de ses vertus, le vaste écho de sa prédication, le rayonnement de sa doctrine, ne sont pas des faits isolés et éphémères; Jésus-Christ n'a pas apparu à notre horizon comme un astre qui se montre un instant, puis se retire, ne laissant de lui pour un moment encore qu'un sillon lumineux. Non ; Jésus-Christ vint sur la terre pour s'emparer de la terre. Elle lui fut donnée comme domaine, il y vint pour l'occuper et la remplir. Demandemoi et je te donnerai les nations pour héritage et la terre \wur empire '. Jésus-Christ est fondateur d'empire; il est chef de famille, ancêtre d'une nouvelle humanité. De ui est sorti tout un immense peuple, une race neuve et divine est le fruit de son incarnation et la bénédiction de son sacrifice. Ecoutons saint Paul. « Le premier homme, Adam, a été créé âme vivante : le second Adam, esprit vivificateur. Or ce n'est pas la race spirituelle qui a été la première. La nature a précédé, puis

1 Psal. II

4 l::s entants de niicr

est venu ce qui est surnaUirel. Le premier Iiommc fut de la terre et terrestre, le second fut du ciel et céleste. Tel fut l'homme terrestre, telle fut aussi sa terrestre ];ostérité ; tel fut riiomme céleste, telle est aussi sa céleste postérité. » Ce texte fondamental est clair malgré son apparente obscurité. Deux races ont apparu sur la terre : deux familles, issues de deux ancêtres, se montrent à nous. Adam, l'homme terrestre, laissé ù son impuissance native et à son néant originel, est père d'une race toute terrestre, sans destinée surnaturelle, sans élévation surhumaine, sans divine espérance ni divine fortune; de terra tcrrenus ^. La race de l'Adam terrestre « naît du sang, de la volonté de la chnir, de la volonté de l'iiomme. » La race de l'Adam céleste, de Jésus-Christ, « naît de Dieu, » surnaturcllement et « parce qu'il est donné d'en haut à de pures créatures de devenir enfants de Dieu. » Si la première création, si Thomme laissé à sa taille et à ses perfections naturelles, est grand déjà et rempli de magnificences et de splendeurs, que dire de l'homme de la création seconde, de l'homme dépassant sa nature de la hauteur du ciel, se grandissant jusqu'à Dieu, recevant une intelligence, concevant des sentiments, prenant un langage, menant une vie de dieu? Que dire de cette race magnifique qui, sous son vêtement de chair, porte une âme céleste et un cœur divin, et, dans « son vase d'argile » et sa vie d'un jour, « le trésor » d'une éternité? Quand cette famille que sa munificence s'est donnée traverse le temps pour se rendre à l'éternité. Dieu son Père la caiitemi)le d'un œil d'amour et d'orgueil : « c'est là ma lille en laquelle j'ai mis toutes mes complaisances. »

1 I Corinlh. — 2 H Connlli.

Lto ExXFAXTS DE DIEU 5

Montrant à la cour céleste celte hnmanitc chrctionns, CCS IJls devenus son image et le reflet de sa splendeur, Dieu dit: « ils n'ont pas leur semblable sur la terre! » Quod non sit ei similis in terrai Dieu dit encore : « Vous êtes des dieux, tous vous êtes les fils du Très-Haut, » dii cstis et filii Excelsi omncs.

Après la merveille de l'Incarnation et de la vie toute de miracles de Jésus-Christ sur la terre, voici le plus étonnant des prodiges : la naissance, le développement, la perpétuité de l'humanité chrétienne au milieu du monde. Tout en elle est majestueusement divin, tout dans son histoire dépasse les proportions de la terre. Elle naît d'un miracle, et sa vie entière en est un autre perpétuel et aussi étonnant. Le Christ mourait ; il mourait sur un calvaire, au milieu des cris de haine, au sein d'une complète impuissance et d'une immense ignominie. Ah ! sans doute tout est bien fini dj cette existence qui brilla un instant, mais s'éteint maiatenant sur la potence des criminels et dans la vulgaire agonie de tout ce qui naît pour mourir ! Le monde s'en tient assuré : le peuple juif crie triomphalement ; « Qu'il descende maintenant de la croix! » L'empire romain, dans son mandataire Pilate, croit avoir raison pour toujours des visées ambitieuses d'un imposteur. Le cri du Psalmiste rend toutes ces espérances homicides des persécuteurs et des bourreaux : devoravimus eiini •-, « nous l'avons dévoré ! » Nous avons ôtoulîé dans son germe la royauté du Christ; le Christ mourra et nul ne réveillera dans sa tombe sa cendre stérile et morte : non est qui eripiat. Or, à ce moment même de sa suprême impuissance, naissait au Christ pour ne plus

1 Job —5 psal. XXXIV.

mourir une divine postérité. De son côté entr'ouvert, le nouvel Adam, durant l'extase de son agonie, laissait échapper, vierge et féconde, l'Église qui lui devait enfanter des fils innombrables, une famille infinie, une postérité vaste comme le monde et éternelle comme Dieu. Jamais œuvre plus prodigieuse ne se vit, jamais la force divine ne se manifesta à des signes plus éclatants. Aux jours de sa puissance, Jésus-Christ réunit à peine quelques disciples pusillanimes et hésitants, il attache à ses pas une foule intéressée et mercenaire que la moindre tempête disperse, qu'une parole dure < fait fuir, que la haine des Pharisiens tourne à son gré et pousse contre Celui qu'elle acclamait en triomphe. Dans la force de sa vie, Jésus-Christ est seul : le voici mort et d'innombrables multitudes accourent ! N'y eût-il que ce miracle, il suffirait mille fois à vaincre les incrédulités les plus tenaces. Aussi Jésus-Christ insistait volontiers sur cette preuve de sa divinité et cette œuvre de sa surhumaine puissance, « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi, » puis, se comparant au grain de froment dont la fécondité réclame l'enfouissement et la mort : « tant que le grain de fi'oment jeté en terre n'y meure, il reste stérile ; mais y est-il déposé et y meurt-il, il rend une ample moisson, » Le Psalmiste développe cette merveilleuse annonce d'une postérité innombrable acquise au Christ dans les humiliations et les anéantissements de la mort. Je m'' écoule comme l'oncle^ tous mes os sont ébranlés, au-dcdans de moi mon cœur défaut comme la cire qui se fond. Ma force s'est desséchée comme l'argile, ma langue s'attache à mon palais; vous m''avez chassé ju'sfiuà la poussière de la mort. Des

1 Joan, VI.

chiens dévorants me circonviennent, le conseil des mkhants m^a obsédé. Ils ont percé mes mains et mes pieds : ils ont compté tous mes os ; ils me regardent et me contemplent ; ils se sont partagé mes vêtements; ils ont jeté ma robe ait sortK Voilà la Victime au plus profond de sa défaite, dans sa suprême impuissance, chassée, comme elle le dit, jusque dans la poussière de la mort. Or le moment où le monde et l'enfer la croient pour jamais anéantie est le moment de son plus magnifique triomphe; du calvaire partent des voix victorieuses et des annonces de vie. Voici la postérité du Christ qui se lève, voici la famille des enfants de Dieu qui se forme, voici l'immense Église catholique, le monde transfiguré, l'humanité chrétienne qui remplit de ses flots le calvaire où l'Homme-Dieu no meurt que pour revivre, et n'est vaincu que pour triompher. 0 Dieu, je raconterai votre nom à mes frères ; ie publierai vos louanges au milieu de leur assemblée ; ô Dieu, vous serez ma louange ait sein d'une vaste Église; j'offrirai mes vœux en présence de tous ceux qui craignent le Seigneur. Les peuples les plus reculés se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui, toutes les nations se prosterneront devant lui. A lui Vernpire, il régnera sur les

peuples, . . les pauvres mangeront et seront rassasiés

Les riches de la terre seront ait festin et se prosterneront en adorant; ceux mêmes qui descendent dans la tombe s'inclineront devant le Seigneur. UNE POSTÉRITÉ LE SERVIRA. Adonaï sera annoncé à UNE RACE FUTURE, les deux instruiront le peuple qui doit surgir, le peuple que crée le Seigneur '^. Telle est la grande et solennelle prophétie. Une « race » nouvelle, une « postérité » mnombrable, un peuple né de Dieu, né rairaculeuse-

» Psal. XXI. - 2 Psal. XVI.

» LES i:\FANTS DE DIEU

ment de ragonie du calvaire, doit apparaître, remplir le monde et lui donner le spectacle neuf et tout extraordinaire d'une vie divine et de célestes vertus.

La grande famille des enfants de Dieu n'est pas seulement miraculeuse dans sa naissance, elle l'est dans sa vie tout entière à travers les temps et au milieu du monde. Elle est marquée au sceau du prodige ; elle porte un signe manifestement divin. Elle habite le monde, elle est mêlée au monde, et néanmoins elle ne lui ressemble pas, « elle n'est pas du monde, » elle est même sur tous les points en opposition complète avec lui. Les enfants de Dieu sont seuls de leur espèce, isolés au sein des foules, exilés et étrangers au milieu des centres les plus populeux. Rien ne leur est comparable, et ils ne peuvent eux-mêmes se comparer à rien : singidariter sum ego donec transeam, «je suis seul jusqu'au jour de mon passage de ce monde K » Ah! vraiment oui, ils sont singuiiers les enfants de Dieu! singulariter sum ego. Si étranges, si singuliers, que la foule qui les regarde faire les traite volontiers d'insensés... ^ Tout en eux sent l'étranger, l'hôte d'un monde autre et supérieur. Où la foule étend ses regards avides et ses désirs impétueux, les enfants de Dieu passent froids et distraits ; les biens oi!i les autres enferment toute leur âme, eux les traitent « de fumier et d'ordure. » Les richesses que la foule adore comme sa suprême divinité, ils les méprisent comme la suprême misère; les

1 Psal. CXL, Singularité)- sum ego, hoc est : liberatus amalis, punis ab illorum congressione et tanquara solus habiians. (S. Ghrysost. Expositio in Psal. CXL.) — ^ « Hi sunt quo sliabuimus aliquando in dcrisum et in similitudinem improi)erii. Nos inscnsali viLam illorum ajsliiuabamus insauiam. » Sapient. v, 3.

plaisirs qui enchantent leurs adorateurs faseincs, ils les fuient comme une amère déception et une folie méprisable; la douleur que tous repoussent avec horreur, ils l'accueillent le sourire aux lèvres et la paix dans le cœnr. Étrange peuple, en vérité! nation incompréhensible, qui prend la nature au rebours, « qui pleure comme ne pleurant pas, qui se réjouit comme ne se réjouissant pas, qui possède comme ne possédant pas, qui use de ce monde comme n'en usant pas '. » Mais si un premier et trop superficiel regard ne recueille qu'incohérence et singularités, un second, plus attentif et plus profond, perce dans des splendeurs et des immensités sans égales. Les enfants de Dieu no sont étranges et singuliers à la foule que parce qu'ils sont trop grands pour elle, trop élevés pour sa chétivo taille, et demeurent pour sa frivolité de sublimes incompris. Les Enfants de Dieu sont sur la terre des princes exilés et en voyage qui regagnent leur patrie. Ils le sentent, ils le disent, la longueur du chemin leur pèse: lici mlhi quia incolatus meus prolongatus est^ ! Tout ce qui est mortel et périssable leur répugne, tout ce qui est terre les attriste et les humilie. Un idéal céleste les captive, une vision divine ne cesse point d'absorber leurs regards ardents. A d'autres, à ceux qui étant comblés d'honneurs ne l'ont point compris et se sont faits les compagnons et les émules de la brute '^, à ceux-là de se jeter sur les pâtures terrestres, de réclamer le mensonge et de courir après la vanité : eux veulent le durable, l'immense, l'infmi ; ils disent à Dieu « notre Père ! » appellent de tous leurs soupirs « son royaume, » sa gloire, sa béatitude, ses richesses, son repos, sa demeure

1 1 Corint. VII. — 2 Psal. CXIX. -=- » Psal. XLVII.

son trône ; déclarant que l'infini seul peut les remplir, le ciel seul avec ses satiétés infinies et éternelles assouvir la faim qui les dévore, étancher la soif dont ils sont brûlés. Comme le cerf soupire après l'eau des torrents, ainsimon âme soupire après vous, ô mon Dieu. Mon âme est altérée de Dieu, du Dieu vivant. Quand irai-je apparaître devant Dieu?.... * Mon âme aspire aux parvis du Seigneur; elle a défailli de désir. Mon cœur et ma chair tressaillent dans le Dieu vivant. Le passereau se trouve une demeure, la colombe un asile où elle dépose ses petits : Pour moi vos autels!... 0 Dieu des vertus, ô mon Roi, ô mon Dieu ^! « Nous autres, disait saint Paul, nous concevons cette volonté magnanime de sortir de la maison de nos corps pour nous en aller jouir de la présence de Dieu. >' Le monde se déclare content de sa maison de boue qui s'écroule et où il vit un jour : les enfants de Dieu veulent les]splendeurs des cicux et l'interminable vie qui s'y déroule. Vastes ambitieux, ils ont l'dine pleine des années même de l'éternité ^. Et, grands dans leurs aspirations et leurs espérances, les enfants de Dieu le sont dans leurs vertus. Nous n'anathématisons pas, si on le veut, Vhonnête homme, l'homme qui sans Dieu et sans pratique religieuse, prétend à la couronne et au sceptre de la vertu ; s'il nous force à croire à la réalité de ses vertus humaines, il demeurera pour nous une exception dans la foule, et nous nous étonnerons comme on s'étonne devant une curiosité. Mais, sans la religion, sans la grâce, sans Dieu, l'homme ne sera ni universellement, ni complètement, ni constamment vertueux. Trop de tempêtes agiteront ces flots, trop d'écueils s'offriront à cette barque, trop de ténèbres épaissiront cette nuit,

1 Psal. Xrj. - 2 Psil. LXXXQI. - s Psal. LXXVI.

LES EXFANTS DE DrEU 11

pour que la traversée soit toujours licureu?o, pour que le cœur reste sans souillure et la chair sans stigmate honteux. L'homme sans Dieu marche sans armure au milieu d'un pays ennemi : échappc-t-il à quelque dangereux passage, un autre lui réserve le l)risement, la captivité et la mort. Le brisement et Vinforlune sont sur leur route K Si l'homme sans religion se montre fort contre un vice, un autre aura la revanche et le désarmera. Le Psalmiste chantait : Qui gravira la montagne du Sei^ gncur? L'homme innocent. La phrase renversée resterait vraie toujours : Qui restera innocent ? Celui-là et celui-là seul qui gravira la montagne du Seigneur 3, qui revêtira son armure, qui sera fort de sa force, qui marchera abrité sous sa protection. Prétendre qu'en dehors de la religion la pratique universelle et constante de la vertu est impossible, qu'en dehors des catholiques pratiquants, la conscience se trouvera faible, l'honneur aura des moments de défaillance et de compromis, l'héroïsme et la continuité de la vertu deviendront pour des épaules lumiaines un fardeau trop écrasant sous lequel une fois ou l'autre ces épaules se déroberont, — prétendre cela peut avoir quelque chose de dur et d'odieux devant quoi notre affirmation se trouble et notre doctrine faiblit : pourtant, que c'est réel et que c'est vrai ! qu'il est vrai qu'en dehors des grâces divines et des moyens de se concilier ces grâces, les vertus d'honnête homme sont couvertes de taches et laissent à mille déchirures entrevoir leur inconsistance et leur fragilité ! La race des enfants de Dieu est seule une race essentiellement et puissamment vertueuse. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait pas chez eux des jours de défaillance, mais ces jours

> Psal. XIII. — 2 Psal. XXIII,

ils les pleurent, ils s'en cITraycnt, ils en demandent h Dieu le pardon, ils s'clTorccnt d'en empocher le retour. Sous ce l'apport, il y a entre eux et les pécheurs du monde tout un abîme. L'homme sans religion fait le mal en se jouant, sans repentir comme sans rénovation généreuse : La pénitence le fait sourire, le confessionnal excite son dédain superbe, le remords n'a plus de prise sur sa conscience cautérisée. Il pèche et dit tranquillement: J'ai fait le mal et que m'en est-il advenu de funeste? L'enfant de Dieu pousse devant les ruines de son âme ces deux cris : 0 mon Dieu Je reconnais ma faute! 0 mon Dieu, le cœur contrit et humilié, vous ne le repousserez pas K Mais le péché n'est pas le vrai terme de comparaison entre le fils de Dieu et l'homme du monde sans religion. L'héroïque accomplissement du bien, voilà le champ d'action où ils se mesurent. Dans chaque siècle, de même qu'il y a une certaine quantité de mauvaises actions commises, il y aune certaine quantité de vertus magnanimement pratiquées. Or ces vertus à qui appartiennent-elles ? Qui triomphe de la cupidité par l'effusion des plus larges aumônes? Qui se dépouille de ses biens pour nourrir les pauvres? Qui , après s'être dépouillé de ses biens, se donne soi-même par dessus? Qui se fait pauvre au milieu des pauvres et pour servir les pauvres? De quel côté sont le jeune homme chaste, la vierge candide, l'époux fidèle, l'épouse sans reproche ? La littérature est le reflet d'une société : où sont les livres purs, nobles, élevés? Où sont les œuvres qui transfigurent l'âme et sanctifient le cœur? L'inquisition ne sera pas longue : les enfants de Dieu ont seuls ces traditions de noblesse et de sainteté. Tout

t Psal. L.

homme vertueux, comme tout écrivain honnête, s'il n'est déjà des leurs, est au moins bien près de leur appartenir.

Quittant ces détails intimes, si nous embrassons du regard la vie extérieure et publique des enfants de Dieu, un vaste et grand spectacle s'offre à nous. La famille des enfants de Dieu part de l'Eden, parcourt tous les siècles, domine les événements de l'histoire, ou plutôt en est la raison dernière et le centre, et ne doit quitter la scène mobile de ce monde que pour entrer dans « l'immobile royaume < » que Dieu lui prépare pour l'éternité. Les aspects sous lesquels la race sainte se présente à nous sont très-différents, car Dieu la fait passer par les vicissitudes les plus multiples et les plus variées. Nous la suivons dans sa marche comme on suit lu cours d'un grand fleuve à travers les pays qu'il arrose et les scènes diverses que traversent ses eaux. Né de quelque source ignorée, surgi de quelque colline sans nom, le fleuve grandit bientôt, se fortifie dans sa course et roule au loin de vastes et puissantes ondes. Parfois ces eaux traversant des plaines faciles, s'y étendent magnifiquement ; parfois aussi, de peur qu'un cours trop ralenti n'en corrompe la limpidité, le Créateur pousse le fleuve entre deux rives étroites, au sein des rochers, au milieu des écueils, et le fait bondir en mugissant. Partout il lui ordonne d'être la fécondité et la vie des pays qu'il traverse, et de ne fuir qu'en bénissant. Telle est dans le monde, à travers tous les âges, la course des enfants de Dieu. Aux jours où il plaît à Dieu de leur donner la gloire et la puissance, quand ils étendent librement leurs vertus fécondes et vivifient le

1 Hebr

U LKS ENFANTS DE nfF.U

monde dos iiinLicncos de leur sainteti', leurs innombrables multitudes remplissent la sociél('' entière, s'insinuent dans tous ses })ores , occupent toutes ses positions, montent sur ses trônes, manient son épéc, s'bonorent de ses magistratures, et, du palais à la chaumière, sont rencontrés partout. Ces temps durent peu. Dieu les donne aux siens avec mesure, car s'ils marquent pour le monde l'ère de ses plus solides prospérités, ils apportent à la race sainte plus de dangers qu'ils ne lui dispensent d'honneurs. Le cours du fleuve trop tranquille, ses ondes trop amollies, amènent infailliblement une surcharge de scories et de souillures : l'eau qui fait bondir contre les obstacles sa blanche et fière écume conservera sa saveur ; paresseuse et morte, elle ne remportera de sa trop longue paix qu'un fardeau honteux d'ignominies. Que fait Dieu? II rétrécit subitement les rives, il dresse des rocs menaçants, il ne donne plus à son fleuve qu'un cours heurté et bondissant. C'est l'heure où les pouvoirs publics s'arment contre l'église, où les sociétés apostates n'opposent plu s à la vérité que résistances haineuses et entreprises forcenées. Au loin les plaines désertées du fleuve sont arides et stériles : le fleuve lui-même garde, dans un cours rétréci, entre des rives sans largeur, la force &: la limpidité que Dieu ne veut pas cesser de lui voir. Quoi qu'il advienne, la famille des Enfants de Dieu er^t divine, c'est-à-dire plus haute, plus puissante, plus parfaite que tout ce que la terre peut lui opposer. Elle est plus sage que ses sages, plus forte que ses puissances, plus durable, plus inexterminahle < que ses plus solides institutions et ses fondations les plus victorieu-

» Sap. II, 23.

scment séculaires. Et d'où viennent aux enfants de Dieu ces excellences et ces victoires ? De leur origine, do leur mission, de leur destinée. Tout ce qui n'est pas eux est de la terre, de- terra terreniis, c'est-à-dire iniirme, caduc, périssable, voué, après quelques jours de tumultueuse fortune, à l'éternelle immobilité du tombeau. Eux, venant de Dieu, ex Deo nali ', retiennent do cette céleste origine une supériorité que rien au monde ne peut atteindre, une durée que rien ne peut égaler. Leur mission est le second principe de leur élévation surhumaine. Quelle est cette mission? Reproduire, personnifier, continuer dans tous les siècles l'auguste image de l'Homme-Dieu. La mystérieuse parole des Psaumes s'explique d'eux dans sa suprême plénitude : dixi: d'à eslis, « j'ai dit : vous êtes des dieux. » Reflets de la splendeur du Christ, reproduction sublime de ses vertus, images de ses excellences, les enfants de Dieu, « copies exactes 2, portraits ressemblants du Christ, » n'ont pas d'autre mission que de remplir la terre, en attendant qu'ils remplissent le ciel de la divine figure du Verbe Incarné. Ainsi partout où le regard du Très- Haut tombe, il tombe sur la figure immaculée et glorieuse de son Christ : cispice in faciem Christi lui. Enfin c'est leur destinée éternelle qui assure aux enfants de Dieu la prééminence sur tout ce qui les entoure. Leur destinée en ce monde et en l'autre, est ainsi définie par le Psalmiste : Au sein de la vallée des larmes, dans l'exil qu'ils se sont fait^ ils ont disposé dans leur cœur des routes qui montent; sous les bénédictions du Seigneur ils marcheront de vertus en vertus, puis le Dieu des dieux, ils iront le contempler dans Sion ^. Tant que dure leur exil

1 Joau. — 2 Rom. VIII. — 3 Psal, LXXXIII.

IT) LES FATANTS Dî- DIEU

et leur pèlei'inago, ils disposeront dans leur cœur des routes qui s''clcvcnt, ils montent plus haut que les autre?, ils dominent toutes les élévations de ce monde; ])uis, les jours d'exil terminés, le pèlerinage accompli, ils prennent un dernier et plus sublime essor, la prison s'ouvre, les liens se brisent, ils vont voir et posséder le Dieu qui les avait créés pour sa gloire et qui les plonge dans son infini. Des autres il est dit cette froide et désolante parole : Ils sont placés dans Penfer, la mort en fait sa proie. ' Pour les fils de Dieu, un chant triomphal accueille leur trépas comme il accueillit leur naissance : Je contemplerai les biens du Seigneur dans la région des vivants ! Naissant à la grâce, ils naissaient à l'immortalité ; cette immortalité, la mort les y introduit et les y plonge; la mort si lugubre aux enfants de la terre est une mort précieuse pour les fils du ciel.

Ces vues trop rapides et trop générales, sont loin de nous faire connaître la noble et majestueuse famille des enfants de Dieu. Pénétrons maintenant dans le détail. Livrons-nous à trois belles et fortes études. Dans la première , scrutons à fond les prérogatives et les excellences des enfants de Dieu. Dans une seconde, suivons-les pas à pas dans leur vie d'exilés au milieu du monde. Qu'une troisième plus intime nous fasse pénétrer dans les suaves et nobles secrets de leur existence ; contemplons ce que ne peut pas apercevoir de ces divines créatures un regard profane; surprenons de ces vies célestes ce que le monde n'y saura jamais voir.

1 Psal. XLYIII.

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