CE QUE C'EST QU'UN CATHOLIQUE
I. — Le catholique, c'est avant tout le fils du surnaturel ; c'est en second lieu le confesseur et le disciple de la croix de Jésus-Christ ; c'est enfin l'honinie de l'élévation et du progrès divin.
1 . La lutte furieuse et universelle que subit à l'heure qu'il est la vérité catholique, est concentrée tout entière sur le terrain du surnaturel. C'est le surnaturel que nos incrédules modernes poursuivent de leurs haines et assaillent de tous leurs efforts. Les plus modérés, ceux qui ne se livrent pas encore à toutes les débauches de l'impiété comme à toutes les saturnales de l'extravagance, veulent bien laisser la vie à Dieu, lui conserver son ciel, et permettre môme à l'homme d'élever vers son lointain inaccessible quelque platonique aspiration. Mais tout doit se borner là dans les rapports de l'homme avec Dieu ; le reste est chimère
rêve d'exalté, mysticisme de cerveau malade. Ni Dieu ne peut se pencher amoureusement vers l'iiomme sa créature, lui ouvrir ses bras paternels, lui tenir un doux et familier langage, « parler à son cœur <, » ni l'homme ne doit croire à cette condescendance de l'Être suprême, accepter ces avances amoureuses, compter sur cette surhumaine élévation. Chacun à sa place ! Dieu au ciel, retranché dans les froides splendeurs de la Majesté souveraine, relégué par-delà tous les horizons terrestres jusqu'à un inaccessible ciel, incapable d'aimer, inapte à se communiquer en dehors de soi, roi d'une solitude d'où aucun être créé n'approchera jamais. Quelle sera pour l'incrédulité contemporaine la destinée ùe l'homme? Naître, vivre, mourir sur la terre, confondu dans une même fortune avec les animaux qui l'ont servi, né de la terre et y retournant. Que si quelques intelligences plus délicates et plus élevées ont horreur d'un système qui, à défaut d'espérance, a au moins le mérite de la clarté, elles peuvent avec le philosophe spiritualiste rêver vaguement quelque vie d'outretombe dans des régions inconnues où Dieu ne se communique pas. Séparer l'homme de Dieu, tel est l'invariable fond commun de toutes nos erreurs contemporaines. Cette séparation, nos adversaires l'ont essayée sur Jésus-Christ, ils la continuent pour 'j'homme, fréro et semblable de Jésus-Christ. Ils dénouent le Christ, selon l'admirable expression de saint Jean, ils brisent le lien sacré qui des natures divine et humaine ne fait plus qu'une seule unique personne. Ils chassent Dieu, ils gardent l'homme. Et dès qu'ils ont chassé Dieu, hypocrites insultcurs, « ils se prosternent, » ils font
1 Oséo.
devant ce Christ découronné, privé de sa personnalité divine, de sacrilèges génuflexions : « 0 Christ, salut ! > Ils en font un sage, ils en chantent les vertus admiral)les, l'œuvre magnifique: que leur importe, dès qu'ils ont réussi à n'en plus faire un Dieu ^ ? Or ce travail de séparation, ils le continuent sur l'homme, élevé par la grâce de Jésus-Christ jusqu'à une grandeur et une destinée surnaturelles. L'homme, pour eux, sera ce qu'il voudra être, fils du néant ou progéniture du singe, il sera le philosophe, le sage,radrïiirateur et l'amant de la nature, le disciple de la religion naturelle, l'enthousiaste du culte de l'idéal : il ne sera pas, il ne pourra jamais être l'enfant de Dieu dans la réalité ineffablement douce de ce mot. Non, Dieu ne sera pas son Père. Dieuj si l'on veut, sera son Créateur, Dieu sera son Maître, mais ne sera pas « son Dieu et son tout. » Dieu ne le prendra pas dans ses bras, ne l'élèvera pas jusqu'à lui ne lui communiquera pas mystérieusement quelque commencement de sa substance, ne l'illuminera pas des reflets surnaturels de sa vérité, ne lui versera pas les flots régénérateurs de sa grâce, en un mot, par la merveille d'une élévation divine, ne le rendra pas apte
1 a Tandis qu'un noble cœur aspirera à la beauté morale, tandis qu'une ûme élevée tressaillira de joie devant la réalisalioa (lu divin, le Christ aura des adorateurs dans la partie vraiment immortelle de sou être. Car ne nous y trompons pas, et n'étendons pas trop les limites de l'impérissable. Dans le Christ évangélique lui-même une partie mourra, c'est la forme locale et nationale, c'est le Juif, c'est le Galiléeu; mais une part restera, c'est le grand maître de la morale, c'est le juste persécuté, c'est celui qui a dit aux hommes : vous êtes lils d'un même père céleste. Le thaumaturge et le prophète mourront, l'homme et Ift sage resteront. » Renan. — Voilà comment Dieu est traité !
"20 LES ENFANTS DE DIKtJ
ù le voir dans son ivsscncc et à le jwspcklcr tel qu'il est. Ecoutez nos philosophes incrécUilos : vouloir monter jusqu'à Dieu, se pi'étendre appelé à franchir sur Icsailos du surnaturel la distance infinie qui nous en sépare, aspirer à le voir, répéter ces filiales paroles : « 0 notre Père qui êtes dans les cieux!... que votre royaume nous arrive, » —tout cela, chimères coupables, orgueil et ambition insensés. « Voilà maintenant qu'on aspire à entrer en communication immédiate avec Dieu, tout comme avec les objets sensibles et les objets de la conscience. C'est une faiblesse extrême pour un être raisonnable de douter ainsi de la raison, et c'est une témérité incroyable, dans ce désespoir de l'intelligence, de rêver une communication directe avec Dieu. Ce rêve désespéré et ambitieux, c'est le nnysticisme '. « Tel est l'homme pour le déisme: être vide de Dieu -, né pour la terre, destiné à y soufTrir un moment, et à s'y endormir pour toujours. Tout est nié de la grande œuvre divine : Incarnation, Rédemption, Grâce, Sacrements, Egliso, tout ce qui a eu dans le monde, à travers tous les siècles, la plus indéniable réalité, tout ce qui a imprimé sur notre terre les plus profondes et les plus ineffaçables empreintes, quoi donc ! tout ce qui à l'heure qu'il est, se meut, agit avec une invincible force, ce qui, à vrai dire, est pour le monde le seul principe de véritable vitalité. . . tout cela mysticisme creux, rêve ou chÙTière d'un
1 Cousin, Du Vrai. — * Nous n'apprcevons pas Dieu, mais nous le concevons sur la foi de ce monde exposé à nos regards, et sur celle de cet autre monde plus admirable encore que nous purLons en nous-mêmes. C'est par ce double chemin que nous pdi'venonsà bieu. Cette marche naturelle est celle de tous les lio:mii.-s : ELLE DOIT SUFl'IRE. » [Un Vrai.)
ambitieux délire ! Hélas ! telle sera donc la suprême ambition de Thomme, tel est le terme qu'il poursuit avec un acharnement homicide, par tous les chemins de la négation et de l'erreur : découronner son être de ses gloires divines, dépouiller ce qui seul le fait grand, rejeter ce qui seul lui vaut une vie sainte et une immortalité splendide, puis se retirer dépouillé, nu, affamé dans le glacial exil d'où rien ne le retirera jamais ! Le Psalmiste a un mot pour ces malheureux : Vhomme alors qu'il fut comblé d'honneur et de gloire ne le sut pas comprendre, il se fit Véniule des bêtes sans raison et devint leur semblable*. Saint Paul est plusxlur encore : « l'homme animal, dit-il, ne saitrien entendre aux choses de l'esprit de Dieu. - »
Et quelles sont-elles, ces choses de resprit de Dieu ? Le magnifique ensemble des vues, des décrets, des réalisations et des œuvres divines, par lesquelles nous avons été retirés de notre néant originel et de notre bassesse native, pour être élevés jusqu'à la ressemblance, l'amour, la communication, la possession de Dieu. Cesl Dieu qui a fait surgir le pauvre de la poussière, qui a élevé l'indigent de dessus son fumier, pour le placer parmi les princes, les princes de son peuple ^. Oui, Dieu a voulu cela et a exécuté cela. Dieu sans doute pouvait fixer ù l'Iiomme et à l'ange une destinée tout autre, il pouvait les créer sur un autre plan et pour une autre fin. Qui le conteste? Qu'il plaise à la Majesté infinie de tenir éloignées de sa gloire ses créatures, filles du néant et vouées par ellesmêmes à la petitesse et à l'infirmité, qu'il leur dispense les biens de la nature mais leur ferme toute issue à une élévation surnaturelle et divine : qui le peut reprocher
V Psal. XLVIII. — 2 I CoriuUi. — » Psal. CXII.
ù Dieu ? Mais aussi s'il plaît à cette Bonté si essentiellement communicative de se donner elhe-même à connaître, à aimer, à voir, à posséder directement et telle qu'elle est, s'il plaît à ce « Père qui est dans les cicux » de traiter sa créature en fils, de la grandir jusqu'à lui et de l'associer à sa gloire : où est l'obstacle et qui en peut empêcher la Puissance infinie ? Qu'un roi rencontre le fils d'un pâtre, se prenne à l'aimer, l'enlève ù son troupeau, le recueille au milieu des splendeurs de sa cour, qu'il le dispose peu à peu à de brillantes destinées, qu'il le rende apte à posséder un trùne, puis, Téducation finie, l'aptitude acquise, qu'il fasse de ce pâtre transfiguré un fils adoptif, un prince de sang royal, un héritier présomptif de la couronne: où est l'impossible, où est même l'étrange et l'incohérent ? Et ce que peut un roi de la terre, pourquoi le Roi du ciel se le verrait-il interdit? Et si Dieu peut marquer à l'homme cette des tinée brillante, comment l'homme, en y aspirant et en y marchant, poursuivrait-il une chimère et se rendrait-il coupable d'une audace insensée ? Le philosophe trèspeu philosophe que nous citions plus haut, accuse le catholique qui, sur l'ordre de Dieu, s'élève vers Dieu par le chemin du surnaturel, et communique par la grâce avec la divine Essence, de montrer en ceci tout à la fois « une faiblesse extrême » et une « témérité incroyable ' : » quoi ! il y a « faiblesse « à embrasser une aussi sublime vocation ? Il ya« témérité incroyable » à répondre à un appel et à un ordre explicite et absolu du Très-Haut? Quelle pitié de voir tant de suffisance dans une si grande faiblesse de raisonnement ! « En vérité, disait Pascal, il est glorieux à la Religion d avoir pour
» CûUbia, Du Vrai.
ennemis des hommes si déraisonnables ^ » Car enfin, que l'on s'inquiète si véritablement Dieu a élevé l'homme jusqu'aux cimes d'une grandeur et d'une gloire surhumaines ; s'il l'a créé pour jouir d'une vue face à face, sans voile, sans intermédiaire, de sa propre Essence, si, après les jours d'épreuve de la vie présente. Dieu se donnera à posséder dans l'extase d'une béatitude infinie: qu'on scrute ce grand problème, qu'on s'enquière des fondements et des preuves de cette affirmation d'où dépendent le terme et la direction de toute la vie : à la bonne heure ! Mais qu'à priori on déclare cette élévation une chimère, qu'on la repousse comme une « faiblesse » et « une incroyable témérité : » voilà qui n'est ni rationnel ni logique, voilà l'infaillible marque d'un esprit superficiel et impuissant. « Quand des témoignages certains, contrôlés et vérifiés à la lumière de la raison la plus exigeante, lui ont démontré qu'il en est véritablement ainsi ; que « Dieu a daigné réellement parler aux hommes autrefois en plusieurs occasions, que plus tard il leur a parlé en la personne de son Fils descendu sur la terre 2, » alors le philosophe chrétien ne sait plus s'arrêter à cette connaissance imparfaite de Dieu qui résulte du témoignage de sa conscience, il entre dans le nouveau chemin que Dieu lui ordonne de suivre pour arriver à lui 3, » il franchit, porté par Dieu, les limites de sa nature. Sans perdre, sans anéantir, sans violenter cette nature, mais en la transfigurant et en l'exaltant, il reçoit cette « nouvelle naissance, » dont lui parle son Dieu, il surajoute à son être naturel un être surnaturel et divin, il « devient un même esprit avec Dieu, » il est enté « en Dieu, » « enraciné en Dieu, » il se remplit -< de toute
' Penycs. — - Hebr. i, — s Mgr Pie, Erreurs du temps i)réscrd.
la plénitude de Dieu, » il reçoit en lui » un commencement de la substance divine,» il « entre en partage, en communion avec la nature divine, » il reste homme et pourtant il tient de Dieu, divinx facti consortes nalurx. Voilà l'homme tel que le font la bonté et la puissance divines, l'homme 5«)'^i55flni de sa poussière et relevant son indigence de dessus son fumier ', pour devenir prince du sang royal et héritier du trône de Dieu, cwn principibus populi sui. Il ne nous reste plus qu'à contempler cette sublime créature, et à recueillir de son cœur et de ses lèvres la profession de sa divine grandeur. Elle dit d'abord une étrange parole, elle formule le mystère de sa déification par une expression toute extraordinaire: je suis tout vôtre, ô mon Dieu ! TUUS SUM EGO '-. Moi, petit et chétif par nature, fils du néant, fils de la terre, me voici devenu vôtre. J'ai revêtu la pourpre divine, je porte en moi le caractère divin qui me rapproche de Dieu et m'unit à Dieu. Quand je parle, «je parle comme des discours de Dieu ; » quand je pense « j'ai en moi l'intelligence du Christ; » quand « je ressens, je ressens dans mon cœur ce que Jésus-Christ ressentait dans le sien; » quand j'agis, j'agis en Dieu, je fais des œuvres immortelles, j'ai en mon pouvoir un fiât qui remue pour ma gloire future les profondeurs de l'éternité. Et je ue suis pas seulement, ô mon Dieu, vôtre par la puissance, je le suis aussi par l'amour. Je dis à Dieu : « Mon père ! » ". car nous n'avons plus reçu l'esprit d'esclavage qui fait que l'on tremble, nous avons reçu un esprit d'enfants adoptifs qui nous fait nous écrier : 0 père, ô père ! Car l'Esprit-Saint lui-même rend ce témoignage au-dedans de notre âme, que nous sommes les enfants de Dieu. Or
1 Psal. CXII. - 2 Psal. GXVIII.
si nous sommes des enfants, nous sommes des héritiers, liéritiers de Dieu, coliéritiers avec Jésus-Ciirist. » Le glacial déiste n'approche pas de la divinité qu'il relègue dans un inaccessible lointain, nous qui nous « nommons ses enfants et qui le sommes véritablement, » nous nous jetons dans ses bras et sur son cœur : tuus sum ego ^ Et comment s'est accompli ce grand mystère ? Comment sommes-nous à Dieu de cette inefifable manière qui nous permet de lui dire : je suis votre, ô mon Dieu? Une profonde révélation du Psalmiste va nous l'appren dre. 0 Dieu, l'éclat de votre face s'est iviprimé sur nous'^, nous fait resplendir de votre splendeur, nous rend lumineux de votre lumière. La grâce nous transfigure à ce point, que nous recevons en petit et par don ce que Dieu possède infiniment et par nature. Un phénomène naturel nous peut donner quelque idée de ce sublime mystère. Offrez au regard du soleil un pur cristal, le soleil en y imprimant son éclat le fait magnifiquement resplendir; ce cristal, tout en conservant sa nature, reçoit comme un être nouveau, comme une vie supérieure ; le soleil est lumière, lui, participant de son éclat, associé à sa nature, devient lumineux. C'est le mystère de la grâce, c'est le commencement de notre splendeur. Puis viennent les jours de la gloire, le voile de la mortalité se déchire, la « maison de boue que nous habitons maintenant s'écroule ^, » le palais de Dieu s'ouvre, son sein nous reçoit, ses joies nous enivrent, sa vie nous inonde ; à la lumière qu'il fait jaillir sur nous, par la force divine dont il arme notre regard, nous le voyons « face à face » « tel qu'il est, >« nous le possédons sans obstacle, nou-i sommes à lui et il est à nous sans intermédiaire, les
» PsLil CXVIII. - 2 Psal. VL - 3 II Cùriulh. v.
paroles du Psalraiste se vérifient dans leur plénitude : Ils seront enivrés de l'abondance de votre demeure ; vous les rassasierez au torrent de vos voluptés. Car en vousi ô Dieu, est la source de la vie, et à votre lumière nous verrons la lumière ' ; illuminés par vous, rendus assez puissants pour supporter sans éblouissement ni vertige la vue de votre gloire, nous trouverons dans cette vue béatifique, dans ce « face à face » à jamais ineffable, l'entier et infini rassasiement des aspirations de notre être : nous serons rassasiés au torrent de vos voluptés 2. Tel sera le terme. Enattendant, tant que durent le pèlerinage et l'exil, nous sommes divins dans notre manière de vivre, comme nous serons plus tard divins da.ns notre manière de jouir. Déifiés par le sublime mystère de la grâce que nous portons en nous,* trésor renfermé dans des vases d'argile, » nous ne pouvons plus nous comporter qu'en dieux. L'Esprit-Saint nous emporte à son souffle, Jésus-Christ nous ouvre et « nous illumine la vie; s désormais tout dans notre conduite doit porter la ressemblance divine, et s'illuminer des clartés mêmes de Dieu. C'est cette conclusion que formulent ces mots du Psalmiste: 0 mon Dieu, montrez-moi VOTR,E cheminai Toujours f aurai VOS voies devant mon regard -». J'ai fjardé les voies du Seigneur ^. Toutes ces expressions, simples en apparence, ont une merveilleuse profondeur, saint Augustin nous les illumine dans son commentaire. « Dieu, dit-il, voulut agir en homme, afin que l'homme apprît à agir en Dieu. » Continuons à contempler le chrétien, le catholique, l'homme devenu « céleste », de cœlo cœlestis ♦', transfiguré et déifié par la grâce. Si un
» Psal. XXXV. — 2 Psal, XXlV. — » Psal. XXIV. — * Psal. CXVII. — ^ Psal. XVII. — c I Coriuth. xv.
être divin est déposé en lui, si une vie divine lui est assignée dès l'exil et une félicité divine préparée dans l'avenir, Dieu, qui fait tout avec sagesse, aura très-certainement inspiré à cet élu des sentiments et des aspirations en harmonie avec ses destinées surnaturelles. L'homme transfiguré par la grâce sentira jaillir de tout son être de nobles et grandioses appels vers « son royaume » qui est dans les cieux. Écoutez-le, écoutez ces voix plus grandes que les voix de la terre, voix divines dont l'impie se moque pour ne les comprendre pas. Dieu, mon Dieu, je soupire après vous dès Vaurore, mon âme a soif de vous ! Je n'ai fait à Dieu qu'une prière, de même que je ne poursuis quhm seul but : habiter, Seigneur, avec vous, dans votre demeure, tous les jours de ma vie. Le cerf ne désire pas avec plus d'ardeur l'eau des fontaines que mon âme ne vous désire, 6 mon Dieu ! Mon âme a soif du Dieu fort, du Dieu vivant. Oh ! quand viendrai-je ? quand apparaitraî-je devant la face duSeigneur^? Ainsi l'homme s'explique à lui-même l'un des plus insondables mystères de son âme. Pourquoi, sur la terre, cette âme demeure-t-elle invinciblement affamée ? Pourquoi aucun des biens de la terre ne la peut-il remplir ? Pourquoi ce cri qui s'échappe du palais comme de la chaumière : famé pereo ? Pourquoi tous les êtres, rassasiés des pâtures terrestres , s'endorment-ils contents, et l'homme gorgé d'honneurs, de richesses, de voluptés, de plaisirs, l'homme est-il réduit à jeter à ces biens qui l'affament une amère plainte et une malédiction désespérée : vanitas vanitatum : et omnia vanitas ? Pourquoi ? 0 homme, divine créature, faite pour l'Infini, destinée à te nourrir de Dieu, comment lefini, le terres-
1 Psal. XLI. i
23 LES ENFANiS DE DIEU
tro, le néant te pourraient-ils rassasier ? Incommensurable abîme, comment l'atome te pourrait-il remplir ? Je ne serai rassasié, o mon Dieu, que quand ta gloire rn'apjjaraitra '. Les êtres inférieurs trouvent leur rassasiement sur la terre, moi seul je ne le puis trouver qu'en Dieu. Mon cœur et ma chair ont tressailli clans le Dieu vivant. Le passereau se trouve une demeure, la colombe se fait un nid où elle déposera ses petits ; pour moi tes autels!... 0 Dieu des vertus, ô mon Roi, ô mon Dieu! Bienheureux ceux-là seuls qui habiteront ta demeure, ô mon Dieu ^ ! Cette assurance est le pivot sur lequel roule toute la vie du catholique; c'est elle qui décide du chemin à prendre, de la direction à garder. Aussi c'est par excellence l'article de son Credo : Il le tient, comme Job, enfermé dans son cœur, il l'oppose aux défaillances de la nature,aux désespoirs deladouleur,aux suggestions perfides de l'incrédulité. Quelle est mon attente, n'est-ce pas le Seigneur ? Oui, je le crois, je verrai un jour, non pas des biens terrestres, des récompenses à la taille de ma nature, mais je verrai, je posséderai, je goûterai les béatitudes divines, les biens infinis, la gloire, la félicité, le repos, les voluptés, les plaisirs même de Dieu : je le crois, je verrai les biens de Dieu dans la région de la vie^. Ainsi la destinée de l'homme est de s'élever à une vie surnaturelle ; sa fin, de posséder Dieu directement. C'est son seul bien, en dehors duquel il ne trouve que la ruine, l'infortune, la mort. Une double formule enferme l'existence de l'homme tout entière : s'attacher à Dieu, voilà le bien : — Ceux qui s'éloignent de vous, ô mon Dieu, ceux-là périront ^. Ils périront comme' l'on périt pour
- Psal. XVI. - 2 Psal. LXXXIII. — 3 psal. XXYI, — *Psal. LXXII.
LES ENFANTS DE niEU 20
p'êtrc voiila snastrairo aux conditions ot aux. lois do l'existence, comme on s'aspliyxie faute d'air, comme on se dessèche faute de nourriture, comme on s'engoulTro faute de garder le pied sur le terrain solide. Dieu ayant, dans sa munificence, réglé que ses créatures intelligentes seraient élevées à un ordre surnaturel, vivraient d'une vie divine pour être aptes à le posséder plus tard directement, nulle volonté perverse de l'homme no peut faire rapporter ce décret, nul refus ne peut ébranler la loi, nulle désertion n'anéantira le privilège voulu par Dieu. « Si nous refusons de croire, Dieu n'en restera pas moins fidèle à sonplan; Dieu ne peut pas se dédire '. » Le surnaturel n'est pas un bien libre et facultatif, et l'homme, fût-il roi delà science ou du génie, n'aura jamais la faculté de tenir ce langage : « Vous me parlez d'une vie supérieure et surnaturelle, vous développez tout un ordre surhumain basé principalement sur le fait de l'Incarnation d'une Personne divine, vous me promettez, pour l'éternité, une gloire infinie, la vue de Dieu face à face, la connaissance et la possession de Dieu tel qu'il se connaît et qu'il se possède lui-même ; comme moyens proportionnés à cette fin, vous m'indiquez les éléments divers qui forment, en quelque sorte, l'appareil de la vie surnaturelle : foi en Jésus-Christ, préceptes et conseils évangéliques, vertus infuses et théologales, grâces actuelles, grâce sanctifiante, dons de l'Esprit-Saint, sacrifice, sacrements, obéissance à l'Église. J'admire cette hauteur de vues et de spéculation. Mais, si je rougis de tout ce qui m'abaisserait au-dessous de ma nature, je n'ai non plus aucun attrait pour ce qui tend à m'élever au-dessus. Ni si bas, ni si haut. Je ne
» II Tira. Il, 13.
veux être ni la bête ni l'ange, je veux rester homme. Je n'ni pas la prétention d'arriver ajjrès cette vie à une félicité si ineffable, à une gloire si transcendante, si supérieure à toutes les données de ma raison ; et surtout je n'ai pas le courage de me soumettre ici-bas à tout cet ensemble d'obligations et de vertus surhumaines. Je serai donc reconnaissant envers Dieu de ses intentions généreuses, mais je n'accepterai pas ce bienfait qui serait pour moi un fardeau » ^ L'homme peutil tenir ce langage? Et Dieu, si l'homme refuse sa grandeur et sa félicité surnaturelles, Dieu lui doit-il comme récompense de vertus naturelles une récompense naturelle ? Mais que parlons-nous de vertus chez l'homme qui inflige à son Dieu, par ce refus insolent, la plus sanglante des injures? Non ! Le milieu naturel choisi par l'ingratitude et la lâcheté de l'homme, n'existe que dans son grossier désir ; la destinée naturelle est sans réalité pour l'homme, Dieu veut l'homme dans une perfection et une gloire surnaturelles, il l'a créé pour cette destinée, il ne l'a créé que pour elle ; c'est, suivant l'expression vulgaire, à prendre ou à laisser. Dieu servi, puis possédé surnaturellemcnt, ou bien Dieu à tout jamais perdu, et, avec Dieu perdu, tout bien, toute félicité, toute joie, tout repos, éloignés pour jamais: voilà le terme unique de l'homme. La parole du Psalmiste reste inébranlable : qui elongant se a te peribunt, « ceux qui se séparent de vous périront ; » et saint Paul : « Ceux qui résistent à l'organisation de Dieu, se livrent à la damnation -. » « On ne prouvera jamais que Dieu, après avoir tiré l'homme du néant, après l'avoir doué d'une nature excellente, n'ait pas conservé le droit de perfectionner
1 Mgr Pie, Les Erreurs du temps présent. — - Rom.
pon ouvrage, de l'élever à une destinée plus excellente encore et plus noble que celle qui était inhérente à sa condition native. Au contra ire,les mêmes faits qui établissent d'une façon irréfragable que Dieu s'est mis en rapport direct et immédiat avec l'iiomme par la révéla-| tion, les mêmes faits qui nous obligent d'admettre la divinité des saintes Écritures et l'existence de l'ordre surnaturel, nous forcent aussi de reconnaître l'obligation où nous sommes d'entrer dans cet ordre de grâce et de gloire sous peine des châtiments les plus justes et les plus sévères. En nous assignant une vocation surnaturelle. Dieu a fait acte d'amour, mais il a fait aussi acte d'autorité. Il a donné, mais en donnant, il veut qu'on accepte. Son bienfait nous devient un devoir. Le souverain Maître n'entend pas être rel'usé. Si l'argile n'a pas le droit de dire au potier: « pourquoi fais-tu de moi un vase d'ignominie? » elle est infiniment moins autorisée encore à lui dire : « pourquoi fais-tu de moi un vase d'honneur? » Phénomène monstrueux de l'ordre moral ! Vous êtes indocile au bienfait, révolté contre l'amour ! Eh bien ! le domaine imprescriptible de Dieu s'exercera sur vous par la justice. Malheureux mendiant du chemin, le Roi vous avait invité aux noces de son Fils, au banquet éternel delà gloire, c'était avons devons acheminer et de revêtir la robe nuptiale de la grâce pour être admis ; vous vous êtes présenté sans cet ornement prescrit, il n'y aura point de place pour vous, même dans un coin de la salle, même à la seconde table : vous serez chassé dehors, jeté dans les ténèbres extérieures, là, où il y aura des pleurs et des désespoirs '. » Telle est la fin désastreuse où mène le refus de notre vocation
1 Mgr Pic, Les Erreurs du temps présent.
ôl LES ENFANTS DE DIEU
surnatai'clle. Le rationaliste qui la repousse par son orgueil, l'indifférent qui passe outre, le pécheur qui s'en déj)Ouiile pour ne se revêtir ^lus que de ses vices et ne se signer que « du signe de la bête, » n'ont d'autre attente que ce mot foudroyant de Dieu qui les accueillera aux abords de l'éternité : Nescio vos, « je ne vous connais pas. » Je ne connais que mes enfants que j'ai revêtus de ma gloire, destinés à mon bonheur, associés à ma vie. Je ne connais dans mes créatures que ce que j'y ai rais moi-même ; vous n'êtes pas ce que je vous avais faits : vous êtes hommes Je vous avais faits dieux : Ncsclo vos ^ « je ne vous connais pas ! »
2. Le catholique n'est pas seulement fils du surnaturel, il est fils de la croix. La même volonté divine qui nous sauve par l'adoption d'une vie surnaturelle, ne nous fait jaillir cette vie que de Jésus-Chri.st, de son Incarnation, de sa Pvéderaption, de son sacrifice, de sa mort, de sa croix. Quand saint Paul disait aux fidèles : J'ai fait profession de ne connaître qu'une seule chose : Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié 2, il ne poussait pas un de ces cris d'amour impossibles à scruter en rigueur théologique, et où il ne faut chercher que la pieuse exagération d'un cœur insatiable d'exprimer l'ardeur qui le consume : non, l'Apùtre formulait avec la plus rigoureuse exactitude la double condition du salut. Cette double condition quelle est-elle? Nous associer à Jésus- Christ, nous enter, nous greffer en lui, ne plus faire avec lui qu' « une même chose, » pour puiser en lui seul notre vie divine, et par lui seul nous élever à notre surnaturelle grandeur. Et cela ne suffit pas encore, il nous
» Malth. — 2 I Corinlh.
LLS ENTANTS DE D!EU 33
faut nous associer ii Jê^m-Clirlst crucifié; croire en son tang, confesser le mystère de sa mort, nous unir à cette mort, afin do ressusciter avec lui à une nouvelle existence. Impossible d"ètre sauvé sans l'être dans la splendeur surhumaine d'une vie divine : impossible de naître à cette vie divine sans Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié '.
Nous pouvons hardiment formuler cette proposition : Dieu n'aime que son Verbe, son Fils, son Unique, son Bien-aimé. L'amour qu'il porte aux créatures dépend de ce premier, intime et infini amour, en est l'extension et l'écoulement. C'est dans ce sens profond que saint Paul nous apprend que « toutes choses n'ont de consistance que par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. » Toute ^ie découle de lui, toute grâce, toute faveur, toute bénédiction jaillit de lui comme de sa source unique. Dieu ne fait du bien qu'en considération de son Verbe ; Dieu n'aime que ce qui se rattache à son Fils, et porte en quelque manière son sceau et sa ressemblance. Cette vérité, le Psalmiste l'exprime d'un mot. 0 Dieu, dit-il, regardez la face de votre Christ"^. En nous voyez votre Fils, votre Christ, bénissez-nous parce que nous lui sommes liés, parce qu « il ne rougit pas de nous nommer ses frères, » parce que nous sommes sa famille et qu'il nous appelle « ses petits enfants. » En nous, ô Dieu, c'est lui que vous aimez. Quand sur nous l'éclat de son visage se reflète ^, quand nous soyimes revêtus de ses livrées royales, et que nous portons sa ressemblance, ce sont ses attraits, c'est sa beauté divine que vous retrouvez en nous. En nous voyez donc la face de votre Christ. Ce grand principe posé, qui n'en voit la con c-
1 ICorinLh.- ^ Psal. LXXXIÎI. — ■'' Psal. YI
qaence ? Nous ne nous élevons à l'ordre surnaturel et divin que par Jésus-Christ, lui seul est notre introducteur dans ce sanctuaire sacré, dans ce saint des saints inaccessible; « par lui seul nous avons accès auprès du Père. » La grâce nous inocule une vie divine : Jésus- Christ seul par son Incarnation, en s'unissant à notre nature, en devenant « de notre chair, » « en participant à tout ce que nous sommes, » nous fait, par un admirable échange, admirabile commercium, participer à tout ce qu'il a et tout ce qu'il est, nous communique sa vie, nous fait vivre de lui, ce qui est nous élever audessus de notre vie naturelle jusqu'à une surnaturelle et divine vie. Écoutons Jésus-Christ nous exposer luimême ce profond et magnifique mystère. « Moi, je suis la voie, la vérité et la vie. Personne ne vient à mon Père que par moi. Moi, je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. Toute branche qui ne porte pas de fruit en moi, il la retranchera. Demeurez en moi et moi en vous. Comme la branche ne peut porter de fruit par elle-même si elle ne demeure unie à la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez en moi. Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme le sarment, et il séchera, et on le ramassera, et on le jettera au feu, et il brûlera ^ » « Nous avons ici à considérer trois choses : la vigne ou la tige, qui est Jésus-Christ ; les branches de la vigne, c'est-à-dire les fidèles ; et le laboureur, qui est le Père éternel. Les deux premières choses nous font sentir combien nous sommes unis à Jésus-Christ et le besoin extrême que nous avons de cette union. Notre union avec Jésus-Christ présuppose premièrement une même nature entre lui et
1 Joan. XV.
nous, comme les branches de la vigne sont de même naUu'c que la tige. Il fallait donc que Jésus-Christ fût do même nature que nous. Elles présupposent secondement une intime union entre lui et nous, jusqu'à luire un même corps avec lui, comme le sarment et les branches de la vigne font un même corps avec la tige. Elles présupposent en troisième lieu une influence de Jésus-Christ sur nous, telle que celle de la tige sur les branches qui en tirent tout le suc dont elles sont nourries. De là suit une extrême dépendance de tous les fidèles à l'égard de Jésus-Christ. Comme les branches sécheraient et périraient sans ressource et ne serai ent plus propres que pour le feu, sans le suc qu'elles tirent continuellement de la tige, il en serait de même de nous si nous ne recevions continuellement de Jésus» Christ la grâce qui nous fait vivre. . . « Vous ne pouvez vien faire sans moi ', « « Vous ne pouvez rien faire : » rien du tout; vous ne pouvez porter le moindre fruit, ni pousser, par conséquent, la moindre fleur, parce que la fleur n'est que le commencement du fruit 2, » Nous voici bien ramenés au mot du Psaume : 0 Dieu, ceux qui se séparent de vous périront. Ils périront se séparant de la vie elle-même, se voulant soustraire aux conditions essentielles de la vie. Une autre raison de cette infaillible et désastreuse perdition, se tire de l'œuvre même de Jésus-Christ Incarné et descendu parmi nous. Quoi donc ! Le Fils de Dieu sera venu dans ce monde, il aura fait partie de notre famille, il nous aura adoptés comme frères,nous passant tous ses droits, nous constituant ses cohéritiers, nous transfigurant en d'autres lui-même, et il nous fccra loisible de le repousser, tt, en le repoussant,
1 Joan. XV. — - Bûssuet, Médilat.
de désespérer son cœur, de dévaster à plaisir et de faire crouler toute son œuvre? Non, non, ô homme, 6 incrédule, ô déiste, « on ne se joue pas ainsi d'un Dieu! » « La seconde naissance de l'homme, sa régénération surnaturelle, son adoption divine, ont coûté cher au Dieu Sauveur, elles ont été le prix de grands travaux. Celui qui était éternellement dans le sein du Père s'est Incarné dans le sein d'une femme; Celui qui était Dieu s'est fait homme, afin de nous élever jusqu'à des hauteurs divines. Pour acheter nos âmes, ou plutôt, ainsi que nous le dirons tout à l'heure, pour les racheter, pour leur ouvrir les portes du ciel, Jésus-Christ a donné sa vie pour les éclairer, il a laissé une doctrine, un symbole, pour les guider, il a dicté des préceptes, et pour les sanctifier il a institué un Sacrifice, des Sacrements, un Sacerdoce; pour les régir il a établi une Eglise, une hiérarchie. Trente-trois années ont été consacrées à ce grand œuvre, qui ne s'est achevé que sur l'arbre douloureux de la croix. Or quel est le thème du naturalisme ? C'est qu'il est permis à chacun d'accepter ou de refuser sa part dans les lumières de l'Evangile et dans .les mérites de la croix. Philosophe, vous voulez un Christ restreint, limité. . . Non! vous ne ferez pas un Christ (]u'on puisse accepter ou refuser à sa guise, un cln'istianisme abandonné au libre choix et au caprice de chacun. Je vous le dis en vérité, cjuiconque ne voudra pas librement fléchir au nom de Jésus sur la terre et, par suite, dans le ciel, sera forcé de fléchir dans les enfers, là où « les démons croient et rugissent'. » '<
Et ce n'est pas seulement Jà-«s-r/i/';'i'i que le catho-
1 M-i- Pic, to:ii. II, jij-o 3S7,
lique fait profession de reconnaître et d'adorer, c'est encore Jésus-Christ crucifié. En dehors d'an Christ crucifié^ aucun principe de régénération, d'exaltation et de salut ne reste plus à l'homme. Pourquoi ? « Il ne reste plus, dit le grand Apôtre, de victime expiatrice pour le pèche. » Nous ne partons plus seulement de la notion de notre néant originel pour proclamer la nécessité d'un médiateur qui nous fasse franchir les limites de notre nature et nous porte dans les hauteurs du surnaturel, nous partons de la notion du péché, de la chute, de la déchéance pour proclamer la nécessité d'un sangexpiateur, d'un sang « pur, immaculé, sans contact avec le péché, et plus grand que les Cieux, » d'un sang divin. Sine sanguine non fit remissio '. Ceux-là seuls qui portent empreint sur leur front le sang de I' « Agneau, » pourront éviter la condamnation et la mort. Les fils de la Croix du Christ sont seuls les enfants de Dieu et les élus. Le crime capital du naturalisme, quel estil? Saint Paul l'exprime d'un mot : «il se débarrasse de la croix du Christ : evacuare crucem Chrisli. Il nie sa nécessité, il se soustrait à ses divines influences, il refuse ses corollaires pratiques, ses préceptes et ses devoirs. Négation, éloignement , refus : telles sont les trois causes de la condamnation inévitable de ces hommes « qui, je le dis en pleurant, marchent en ennemis de la croix du Christ. » Quelles seront par contre les trois conditions du salut? Croire au mystère de la croix, recourir aux influences de la croix, se conformer aux leçons de la croix.
Croire au mystère de la croix, per jidem in sanguine cjus 2. Il y a à ce mode de salut une raison, et comme
i llcb;-. — 2 Roin.
une nécessité absolue. La foi à des mystères, à des vérités impénétrables, ressort par une suite logiciue et une conséquence nécessaire de notre élévation à l'ordre surnaturel. Par cette élévation nous sommes placés face à face avec l'Essence divine, nous sommes faits pour Dieu et nous possédons Dieu. Posséder Dieu! Posséder son intelligence, posséder son cœur, entrer « dans les trésors » de sa volonté infinie, entendre de sa bouche la révélation de. ses pensées intimes, de ses projets, de ses plans, de ses desseins, pénétrer dans les puissances de Dieu, nous engager dans cet ensemble infini que saint Paul appelle «< les abîmes de Dieu : » — qu'est-ce, tout cela, pour nos esprits bornés et notre raison si étroite ? qu'est-ce, sinon nous trouver placés en face d'un océan sans rivages, et de précipices, oà l'œil n'aperçoit que des obscurités formidables et où l'oreille n'entend que des bruits vagues et lointains? Dieu dit superbement aux enfants des hommes, aux êtres finis et chétifs : « mes pensées ne sont pas vos pensées. » Vos pensées, ô Dieu^ s'écrie le Psalmiste, sont d'insondables abîmes K Dieu pense en Dieu, puissamment, infiniment, sans aucune de nos défaillances et de nos étroitesses. Pour notre raison mesquine, ses grandes pensées sont des ctrangetés inexplicables ; ses desseins, des entreprises nouïes, sans relation, sans propo rtion avec ce que nous iconnaissons d'ailleurs; ses œuvres, des œuvres qui, par leur nouveauté, leur surprise, leur inattendu, nou^ semblent à nous confiner à l'extravagance, quod stullum est Dei : partout « les insondables abîmes, » abyssa multa. Le Psalmiste pousse le même cri que saint Paul devant ces effroyables profondeurs de Dieu. « 0 abîmes ! »
1 Psal. XXX V. f -
0 altitudo^ ! judicia tua abyssiis mulla ! Dieu a un amour qui est un abîme, abyssus multa; il a un dévouement qui est un abîme, une condescendance qui est un abîme, il descend vers sa créature jusqu'aux dernières profondeurs d'un inappréciable abîme, toujours : 0 altUudo ! toujours : abyssus multa ! llhn plaîtd'entrer avec ses créatures dans des rapports les plus étroits, les plus intimes possibles : 0 altUudo ! Le monde le voit avec stupéfaction descendre sur la terre, vivre familièrement an milieu de ses fils, toucher leurs plaies, guérir leurs blessures, enseigner leurs ignorances, dissiper leurs ténèbres, mais surtout répandre à flots tout l'amour de son cœur. Déjà dans ce Dieu descendu, quel abîme ! Et cette incarnation du Fils de Dieu n'est encore que le premier pas dans l'abîme. Ce Dieu souffre, il gémit, il pleure, « son âme est triste, » le. voici devenu le ver de terre - que l'on foule aux pieds, Popprobre des hommes et l'abjection de la terre; il a préparé un gibet sur une montagne ignominieuse, il gravit cette montagne, il se fait élever sur ce gibet, il y agonise, il y meurt. Et parce qu'il y meurt il donne la vie au monde, parce qu'il y est vaincu et écrasé, il triomphe, il relève la tête^ il écrase à son tour ses persécuteurs et ses opposants, il brise sur la terre la tête d'innombrables ennemis. En avonsnous fini avec le mystère ? Non certes ! ce Dieu crucifié et mort veut aussi être un Dieu enseveli; il se fait mettre au tombeau, la terre le recouvre et l'engloutit; le puffre, comme avait chanté le Psalmiste, a ouvert sur lui sa gueule béante et il y est tombé, « il est descendu jusqu'aux plus basses régions de la terre. » Cet ensevelissement sans magnificence, cette sépulture sans éclat,
1 Rùiu. — 2 psal. XXI.
le Dieu « anéanti » les perpétue dans l'Eglise à travers les temps. L'autol catholique est un tombeau, les voiles eucharistiques sont le linceul, toutes les générations qui passent contemplent à leur tour le Dieu crucifié, le Dieu mort, le Dieu enseveli. Tel est le mystère de la croix, le dernier, le plus sublime, le plus profond, le plus lourd à la raison, le plus écrasant à l'orgueil, et aussi le plus vital, le plus nécessaire, celui sans lequel on n'est pas fils de Dieu ni héritier du royaume. Comment se sauve l'homme ? Par la foi, per fuîem. Quelle foi ? « La foi dans le sang du Christ, » per fidcm in sanguine cjus '. C'est ce grand et terrible mystère qui, de tout temps et dans notre société contemporaine, sépare l'humanité en deux classes : ceux qui rejettent ce mystère le traitent de folie et se perdent, vcrhum cruels stuliilia pcrcuntibus ; ceux qui l'accueillent, y adhèrent, y voient le triomphe de la sagesse et de la puissance divine et se sauvent, lis aulcm qui suivi fiunt virtus Dei est. De ces derniers, des enfants de Dieu, le Psalmiste dit une parole magnifique de force, de profondeur, de justesse : ILS ONT SUPPORTÉ DIEU, suslinuU anima Dominum '^. Que Dieu est lourd à l'intelligence ! Quel poids de ses mystères ! Quel fardeau de ses extraordinaires desseins, de ses œuvres inouïes, de ses merveilles incompréhensibles ! Or, en même temps que c'est la gloire de l'homme, c'est son épreuve : l'homme doit <- porter Dieu,» porkite Deum, dit le sublime Apôtre se faisant l'écho du Psalmiste. Il doit « supporter » les pensées et les vouloirs de Dieu, il doit supporter les œuvres divines, pour étranges, inouïes," extravagantes » qu'elles soient; il doit « porter » « la folie » de Dieu, il
» Roin. -> 2 psal. CXXIX
doit « prendre sur lui l'opprobre du Christ, » « H doit devenir fou pour être sage. » C'est là le fardeau de la croix. Croire ce grand Mystère, y adhérer puissannnfient, intrépidement, en dépit des révoltes de l'intelligence et des oppositions plus furieuses delà volonté; dire avec saint Paul : » Ce qui est folie en Dieu est plus sage que toute sagesse liumaine, ce qui est en Dieu impuissance est plus fort que touta force humaine ; dire cela, professer cela, c'est être l'enfant de la croix du Christ et, parla vertu de la croix, l'enfant de la prédestination et du salut. Pour les autres, « pour ceux qui périssent, pereuntibus autem ', le mystère de la croix reste impénétrable, garde ses incohérences, ses impossibilités, ses scandales, devient « la pierre du scandale » contre laquelle ils se heurtent et se brisent. Aussi que font-ils ? Au lieu que les autres, enfants fidèles et intrépides, « portent » le fardeau de la croix, et trouvent dans la croix le principe de leur salut actuel et de leur gloire future, eux « allègent » le fardeau, se débarrassent du poids de la croix, rejettent un Sauveur « anéanti » et crucifié. L'esprit rationaliste commença vite cette triste besogne; déjà, de son temps, l'Apôtre stigmatisait les erreurs « qui marchaient en ennemies de la croix du Christ, » qui déchargeaient, et, pour rendre toute la vigueur de l'expression, qui vidaient le dogme du Dieu crucifié, de ses plus rebutantes affirmations et de ses plus écrasantes charges : evacuare crucem Christi 2. Dites à ces hommes qu'au milieu des temps, entre les splendeurs pâlissantes de la civilisation païenne et l'éclat plus puissant de nos sociétés nouvelles, parut un homme extraordinaire, un philosophe, un sage, dans
i I Corinth. — 2 Galat, v, 11^
lequel se concentrait et se résumait toute la sagesse, la science, la vertu des siècles précédents, et se préparaient les conquêtes des siècles futurs, dites que cet Homme remuait les foules, maniait les cœurs, faisait fléchir les volontés comme jamais homme ne le fit ; dites que ce Jésus, moitié idéal, moitié réel, apparaît au rej^ard de la science contemporaine comme la résultante de toutes les forces et de toutes les noblesses de l'humanité, ils croient, ils adhèrent. Mais dites que ce sage divin, thaumaturge extraordinaire;, ce conquérant comme pas un autre ne fut jamais, dites que c'était un l5ieu descendu dans la chair de l'homme : ils se troublent, ils chancellent. Ajoutez que ce Dieu fait homme mourut, pour le salut du monde, de la mort de la croix : ils ne vous écoutent plus, ils ne veulent plus entendre, duriis est hic sermo^ ! Ils se dérobent, ils s'enfuient rejetant le fardeau, évacuant cniccm Chrisli. — Les malheureux ! La Parole du Psaume se vérifie dans toute son énergie implacable : qui elongant se a te peribwit, « ceux qui s'éloignent de vous périront. » La raison de cette infaillible perte est dans cette seconde affirmation que nous avancions plus haut. Croire à la croix du Christ ne suffit pas, il faut de plus, en second lieu, en puiser la vertu, en recevoir les vivifiantes influences. Du milieu du paradis terrestre jaillissaient les fleuves qui fécondaient ce sol de bénédiction; du Calvaire jaillissent les eaux de la grâce qui font germer l'homme surnaturel, la fleur divine destinée à embaumer et à embellir le paradis du ciel. Du Christ en croix, de ses plaies ouvertes, de son côté percé sortent à flots infinis les eaux surnaturelles « qui jaillissent
» Joaa. VI.
jusqu'à l'éternité» . Nier le mystère de la Croix, c'est nier le seul moyen par lequel la grâce nous est communi' quée. Ne plus être le fils de la croix, c'est cesser d'être le fils de la grâce et le fils de Dieu. Otée la croix, rien ne reste plus de l'œuvre divine, qui n'a été conçue, exécutée, continuée, et qui ne subsiste, que dans la croix. C'est en elle que le baptême chrétien a ses puissances de régénération. « Ignorez-vous, vous tous qui avez été baptisés, que c'est dans le Christ que vous avez été baptisés ? C'est dans la mort du Christ que notre baptême s'est consommé ^ » C'est de sa mort que nous sommes nés, de sa croix qu'a jailli notre surna^ turelle existence. Où la pénitence chrétienne a-t-elleses racines ? D'où tire-t-elle sa magnifique efficacité ? D'où, sinon de la croix? La Victime y expire sanglante et brisée. Elle réunit ses dernières forces pour pousser vers Dieu sa suprême clameur, cum clamore valido : « Père» pardonnez-leur! » Elle montre sa face meurtrie et livide : « 0 Dieu ! considérez la face de votre Christ, » aspice in faciem Christi tui : Dieu regarde, s'émeut, s'attendrit, pardonne, et le monde est sauvé. Qu'est-ce encore que l'Eucharistie, sinon le vivant mémorial de la mort du Christ, mcmoriale mortis Domini^l Qu'est l'autel, sinon le Calvaire perpétué dans tous les siècles ? Ainsi chacun des Sacrements, canaux de le grâce, ne tire que de la croix seule, la fécondité surnaturelle qui nous enfante à l'éternité et à la vie de Dieu. Si la confirmation fait de nous des combattants et des héros, c'est qu'elle nous unit à Celui qui de la croix a terrassé d'un coup tous les ennemis de Dieu. Si « le mariage est un grand sacrement, » c'est dans runion de Jésus-Christ
1 Rom. — 2 Oiï. SS. Sacraracnt.
et de l'Église. » Or c'est à la croix que le nouvel Adam donna l'être à cette Eve mystérieuse, l'Église catholique, qu'il prenait pour épouse. L'Ordre remplit le monde et les siècles « d'autres Jésus-Christ. » D'où naissent ces prêtres ? Qui a fait croître et mûrir cette splendide moisson ? « Bi le grain de froment ne tombe en terre pour y mourir, il reste seul et stérile ; s'il meurt, il produit une moissop. abondante. » Enfin, si l'homme, au sortir de ce monde, est oint, comme en y entrant, d'une huile de joie ; si un sacrement spécial lui redonne pour le dernier combat des forces neuves, c'est que de l'agonie du Calvaire jaillissent sur toutes les couches de mort de vivifiantes et victorieuses virilités. Que suit-il de cette doctrine ? C'est que la croix est pour l'homme le seul principe de la vie surnaturelle, comme elle est le premier et le principal objet de sa foi. C'est que se soustraire à Ja croix du Christ, « la vider * » de ses vitales influences, c'est infailliblement se condamner à mourir. Enfin, en troisième lieu, tandis que les contempteurs et les négateurs de la croix répudient ses leçons et repoussent ses martyres , l'enfant de Dieu y monte, s'y fait attacher, s'y fait meurtrir, et apparaît, comme son Chef, aux regards apaisés de la Justice, dans l'attitude du pénitent et dans l'appareil de l'expiation suprême : Aspice in faciem Christi lui. Ah 1 ne nous y trompons pas ! Nous passerons par les mêmes chemins que Jésus-Christ a parcourus, nous nous montrerons au ciel et à la terre dans le même brisement douloureux, « nous sortirons, >> nous aussi, « la couronne d'épines sur la tête et la pourpre sanglante à l'épaule, » «^ nous sortirons du camp porteurs de l'igno-
1 Galat. V, 11.
minie du Cl'irist, » ou bien, contempteurs de cet ordre immuable de la justice, déserteurs de cette essentielle condition du salut, nous aboutirons, après d'insolentes délices et de provocatrices jouissances, à cet abîme où la douleur n'est plus qu'une malédiction et l'expiation un inutile désespoir. Ou nous serons fils de la croix, et par elle béritiers de la gloire, ou nous serons les fils perdus du plaisir, et par lui les victimes de l'éternelle et irréraédiable douleur.
3. Fils du surnaturel, fils de la croix, le catholique est, en troisième lieu, le fils de l'élévation et du progrès divin : ascensioncs disposuit, in corde suo, ibuntdc virtute in virtutem '. L'Apôtre formule ainsi la loi du progrès ; « Si la partie matérielle qui est en moi se corrompt, mon être surnaturel est sans cesse renouvelé et se vivifie chaque jour davantage. » Voilà la double question du progrès nettement posée, voilà les parts clairement faites : la part de l'homme et la part de Dieu. Notre société contemporaine est fastueusement éprise du progrès matériel qui la signalera à l'histoire comme sa marque distinctive. A-t-on jamais plus puissamment développé l'industrie ? A-t-on plus puissamment creusé la matière ? Lui a-t-on, dans aucun siècle, arraché plus de secrets, mieux utilisé ses forces, mieux appliqué ses ressources ? A-t-on jamais voyagé plus vite, correspondu plus instantanément, plus ingénieusement corrompu toutes les substances, et contrefait toutes les solidités? Heureux siècle ! éclairé à la plus étincelante lumière du gaz ou de l'électricité ! Les niais crient au grand siècle et au progrès : en réalité plus
Psal. LXXXIII.
notre civilisation matérielle se développe, pins notre puissance intellectuelle et notre valeur morale diminuent. Nous perdons dans les rep;ions de l'esprit et du cœur tout le terrain que nous gagnons dans le règne de la matière. Nous serons dans l'histoire signalés comme d'excellents chimistes et de pitoyables penseurs. Peutêtre se souviendra-t-on des magnificences de nos expositions universelles, mais à coup sûr on demeurera stupéfait du vide de nos principes et de l'effrayante solitude de nos intelligences et de nos cœurs. Le Psalmiste juge d'un mot ces civilisations toutes matérielles des peuples en décadence: loutes ces choses vieilliront comme un vêlement ^ Le vêtement sera splendide, nos sociétés contemporaines pourront nous apparaître rayonnantes sous la parure de leur luxe, de leurs industries, de leurs dépouilles de toute sorte conquises sur la matière: toutes ces choses vieilliront. Cette civilisation apparente ne revêtira que la faiblesse et la caducité, tout ira dégénérant, s'amoindrissant, se perdant dans les petitesses et les vilenies d'un bas-empire. Tel est pour les sociétés le sort du progrès sans Dieu : corrumpitur , dit l'Apôtre : vctcrascunt , avait dit le Psalmiste. Tel est aussi pour l'individu le terme fatal de toute opulence, de tout progrès dans la vie purement naturelle. Quand l'homme méconnaît assez sa destinée éternelle pour borner au temps le développement et le progrès de sa vie; quand il est h ce point traître à sa grandeur surnaturelle, qu'il ne s'occupe plus qu'à faire croître et à cultiver sa nature, une implacable justice le poursuit de son berceau à sa tombe, détruit à mesure tous ses progrès, lui reprend toutes ses conquêtes, fait corres-
1 Psal. CI.
pondre quelque irrémédiable décadence à ce qu'il croyait être le triomplie de cette nature et l'apogée de cette domination. Le malheureux ! 11 aspire au progrès de la vie : la mort gagne sur lui chaque jour une effrayante avance. Il aspire au progrès de sa fortune,- de ses honneurs, de son bien-être, de ses plaisirs : la caducité des choses terrestres se joue de sa crédulité enfantine, le néant déborde de tout lui-même, une voix déchirante, une plainte désespérée, et, selon le mot de l'Apôtre, « une réponse de mort \ » s'échappent de toutes ces mensongères conquêtes. Comme un insensé l'homme moderne « sème dans sa chair, et de cette chair ne moissonne ensuite que la corruption. » Tel est peut-être le côté le plus désastreux de notre situation actuelle. L'homme a oublié qu'il y avait en lui deux êtres, deux vies, deux destinées, deux régions, deux patries. N'ayant plus l'œil de la foi fixé sur 1' « invisible, » le surnaturel et le divin que Dieu a surajoutés à sa nature, ne voyant plus que cette nature, méconnaissant tout ce qui est au-dessus d'elle, il enfouit en elle toutes ses espérances, ses travaux et ses ressources, semblable à cet extravagant qui confierait toute sa fortune à une banque ruinée ou jetterait sur un navire percé à jour, au milieu de l'Océan, ses titres, ses bijoux, ses diamants et son or. La ruine suit cette folie, le dénuement éternel sera le partage de ces extravagances. Ils ne trouvèrent plus rien dans ks malns^ ces hommes qui se croyaient possesseurs de si grandes richesses... Ils s^appuient sur leur force, ils se glorifient de leurs trésors. Ils se flattent au fond du cœur que leurs maisons seront éternelles, que leurs habitations subsisteront de siècle en siècle^ que leur
1 II Corinth.
nom se perpétuera sitr la terre. Mais l'homme n^ est pas stable au milieu des honneurs, il ressemble aux bétes qui meurent. Cependant ils placent là leur espérance., et leurs imitateurs applaudissent à leur illusion. Ils seront parqués dans le sépulcre comme un troupeau de brebis; la mort sera leur pasteur... Ne crains donc pas quand un homme s^cnrichit, quand l'opulence de sa maison augmente : à sa mort il n'emportera rien, sa gloire ne descendra pas avec lui. Proclamez-vous heureux durant la vie, vantez votre fortune et votre bien- être .^ vous n'en viendrez pas moins à la demeure de vos pères, là où, éternellement l'on ne voit plus la lumière. Uhomme n'a pas compris l'honneur dont il était comblé : il ressemble aux bêtes qui meurent ^ ! Il n'a pas su quelle portion de son être il lui fallait cultiver et faire grandir, le genre de progrès auquel Dieu le conviait, l'éternelle et divine moisson de gloire qu'il lui fallait recueillir. Comme les « bêtes » il a « semé dans la chair, » comme elles « il a moissonné la corruption et la mort. » Méprise lamentable de nos générations, aussi fiévreusement appliquées à faire progresser la matière qu'oublieuses de développer en elles ce qui seul est précieux et solide, le germe sacré de notre grandeur divine et de notre éternelle félicité ! Dès lors qu'arrive-t-il, quelle catastrophe et quelle ruine sont le terme fatal de tant d'efforts tentés dans le vide, de tant de coups frappés à faux ? Le Psalmiste continue sa sombre élégie. L'homme est comme un torrent qui s'écoule^ comme un songe qui s'évanouit ; le matin il s'élève comme l'herbe des champs., le matin il fleurit, le soir il se dessèche et il tombe Notre vie passe comme la parole qui n'est plus;
t Psal. XLYIII, traduction de l'hébreu.
nous disparaissons comme Voisoau dans les airs '. Ma langue a dit : 0 Dieu, faites-moi connaître via fin et la mesure de mes jours, que fapprcnne combien je suis périssable ! Vous avez mis à via durée une borne étroite, mon existence est comme un rien à vos yeux, tout est vain dans l'hovime le viieux affervii. L'homme passe comme une ombre, vainevicnt il se tourmente, il entasse sans savoir qui recueillera 2. Il naît pour mourir, sa vie n'est guère qu'une lente et continuelle mort, il progresse vers la tombe , le terme et le prix de ses efforts sont le sépulcre : tel est l'homme du progrès matériel, l'homme, hélas! que nous rencontrons à chacun de nos pas.
A côté de cet atome perdu et de cet insecte d'un jour, voici la noble et radieuse créature, fille d'une élévation et d'un progrès divins, voici le catholique, en marche comme tous les autres hommes vers un idéal convoité, mais qui a vu où était le seul progrès véritable, qui a démêlé le mystère de sa double existence, qui a mis chaque chose à sa place, le temps et la nature au second plan, l'éternité et la destinée divine au premier. Comme il arrive dans les asiles d'aliénés, où ceux-là seuls qui sont sages passent pour fous, nous autres catholiques, nous sommes volontiers considérés dans le monde comme des tètes faibles, des imbéciles arriérés et stationnaires, incapables de rien comprendre au grand mouvement qui emporte la société contemporaine vers les splendeurs d'un progrès merveilleux. Il ne saurait donc être inutile de montrer comment le catholique est seul l'homme du progrès sérieux. Remarquons d'abord que notre Dieu se montre en tout le Dieu
i Psal. LXXXIX. — 2 Psal. XXXVIII.
du procures et que le développement prop;ressif est en tout la grande tradition de la famille des enfants de Dieu. Pas plus que le soleil dans les deux, la famille catholique ne reste immobile sur la terre. Un mot l'a poussée dans la carrière : ambula, « marche ! «Un autre mot ferme sa vie du temps et ouvre celle de son éternité : « J'ai torminé ma course, » cursum consummavi. L'intervalle n'a été rempli que d'un héroïque et perpétuel progrès; nous faisons ce que Dieu fait dans toutes ses œuvres ; nous progressons. Voyez Dieu. Il pouvait de son premier ftat faire jaillir du néant une création organisée, parfaite, rayonnante : au contraire, comment lui p!ait-il de créer? Il travaille sur un chaos primitif et s'y reprend à six fois pour lui donner sa perfection dernière et la couronner de ses dernières splendeurs. En créant l'homme, il commence par la boue et finit parla divine magnificence de la grâce, qui de ce fils de la terre fait un lils de Dieu. A cette humanité déchue, et, dans sa pensée, déjà refaite et suréminemment restaurée et ennoblie par la grâce du Rédempteur, il pouvait envoyer ce Rédempteur sans en retarder la venue durant des siècles. Non, fidèle à son plan immuable d'acheminement et de progrès, il fait grandir durant quatre mille ans la lumière de la prophétie et prépare le monde à l'avènement de l'PIomme-Dieu. Le genre humain passe, de progrès en progrès, par l'ordre de la nature, auquel Dieu superpose immédiatement celui de la grâce , qui lui-même introduit l'homme transfiguré dans celui de la gloire, terme magnifique de toute élévation et de tout progrès.
Tel est Dieu, tel sera l'enfant de Dieu, le catholique, l'homme par excellence du progrès. Il part des abfmes sans fond de sa déchéance, pour parvenir jusqu'aux
Cimes presque infinies de la vie, de la félicité et des honneurs de Dieu. Voici dans un Psaume, le Psaume XXXIX, toute la suite de ce divin progrès. Le point de départ, c'est la triple malédiction des ténèbres de l'esprit, des vices du cœur, des douleurs de la chair. Que le rationalisme en prenne son parti : il peut échafauder ses systèmes et multiplier ses sophismes pour créer une humanité neuve et vierge : le fleuve de la dé- , chéance n'en suit pas moins sa course, nous emportant tous dans ses flots douloureux : « le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort '. » Si l'humanité ne remonte pas ce fleuve, toute espèce d'autre progrès n'aura de valeur que l'illusion et de fin que la mort. Or Dieu seul triomphe de l'impétuosité de ce fleuve, Dieu seul peut nous en faire remonter le cours; dès lors, tout progrès qui n'a pas Dieu pour mobile et pour guide, est un de ces progrès qui conduisent fatalement un individu ou un peuple à la décadence. Nous crions donc à Lui du fond de notre abîme, De profundis clamavi. J'ai longtemps attendu le Seigneur. Il s^esl incliné vers moi, il a entendu mes cris, il m'a retiré du gouffre bruissant, du bourbier plein de fange. Il a fixé mes pieds sur le roc; il a dirigé mes démarches. Il a mis sur mes lèvres un cantique nouveau, un hymne en l'hon^ neur de notre Dieu. La multitude verra, elle demeurera stupéfaite, elle espérera dans le Seigneur. Heureux Vhomme qui fonde sa confiance enDicu, qui ne se tourne point vers les orgue' Is et les pompes mensongères de ce monde!
0 Dieu, vous faites de grandes choses! Vos desseins ne sauraient être retracés. Je les publierai, je le.'; raconterai, tout innombrables qu'ils soient K
1 Rom. — spsal. XXXIX.
52 LES ENFANTS Lfi DIEU
Voilà la suite entière des progrès, qui d'un ê^re dégradé jusqu'à la fange fait, dans les blancheurs de la grâce et les richesses de la gloire, un ange, un élu, un fils de Dieu. La rénovation du baptême et de la pénitence, la force du combat et les magnanimités de la lutte commencent à arracher l'homme de l'abîme où l'a couché la justice de Dieu et où le retient sa perversité personnelle : de lacu miseriœ et de luto fxcis K Amnistié et purifié, l'homme s'élève jusqu'aux illuminations sereines et profondes de la vérité. Quand tous errent dans la nuit obscure, chancellent au milieu des ténèbres, et n'apportent dans la connaissance et l'appréciation de toutes choses, qu'une raison flottante et mal assurée, sicut parvuli fluctuantes, l'intelligence du catholique, comme son cœur, comme sa volonté, comme toute son âme, est immuablement fixée, « fixée au roc, » dit le Psaume : Dieu m'a fixé au roc. Rien en lui ne reste hésitant et irrésolu. Il sait]d'où il vient, où il va, ce qu'il doit faire, ce qu'il lui faut éviter; il sait ce qu'il veut et ce que lui réserve l'avenir. Nos scimus ! C'est là le premier et inestimable progrès de l'âme catholique : Statuit super petram pedes meos 2. Un autre en est la suite et la conséquence : le catholique est sous l'empire d'une législation à la fois lumineuse et puissante qui comprime les saillies des passions, les révoltes du vice, les astucieuses entreprises de l'amour-propre sous un joug sacré. Dieu dirige mes démarches '^ D'où viennent les laideurs secrètes, les défaillances honteuses, les compromis inavoués d'une vie d'honnête homme, sinon de l'absence d'une force intime qui retienne la concupiscence dans le devoir ? Quand l'homme par l'illumina-
1 Psal. XXXIX.- 2 Psal. XXXIX.— » Psal. XXXIX.
tion de la foi et la rectitude de l'action, a gravi les sommets d'une vie sainte, quand la grâce l'a déifié, quand la grandeur surnaturelle lui a permis l'accès des cieux, alors, devenu créature divine. Dieu lui fait parler un divin langage : c'est la troisième élévation du progrès chrétien. Dieu a mis à mes lèvres un nouveau cantUiiie % des paroles inouïes, des expressions à jamais ineffables ; l'homme dira au Très-Haut : « Vous êtes mon Père! » 0 notre Père qui êtes dans les Cieuxl... Il osera dire : « 0 mon Dieu et mon Tout! » Dans l'extase du plus incompréhensible des amours, il ira jusqu'à réclamer de Dieu les douceurs et les gloires d'un baiser ! Qu'il me baise du baiser de sa bouche '^\ Voilà l'homme de la grâce. Un dernier pas reste à faire, un dernier abîme à franchir, la grâce va devenir la gloire, l'exil fera place à la patrie ; la consommation suprême, le suprême progrès couronnera l'homme de splendeurs infinies, et lui ouvrira l'accès à une félicité sans limite, sans mesure, sans fin : Ascensiones disposuit in corde suo : ibunt de virlute in virtutem : videbitur Deus deorum in S ion 3.
0 Seigneur, mon Dieu, vous opérez de grandes choses ! Vos desseins sur nous ne sauraient être retracés ; si je les veux publier, si je les raconte, ils défient tout ce que j'en puis annoncer'^.
IL— Dans un nouveau Psaume, l'enfant de Dieu va plus magnifiquement encore se révéler à nous. Ce Psaume commence comme s'ouvrent les Béatitudes évangé-
» Psal. XXXIX. — s Cantique. — 3 Psal. LXXXIII. — * Psal. XXXIX.
liques, par le mot magique du bonheur. Au sein de la <c vallée des larmes, » du milieu des plaintes et des cris déchirants de victimes toujours et partout torturées, quand tout gémit et tout pleure, quand l'univers entier fait entendre un mystérieux soupir \ quand de toutes les parties du monde ne reviennent à l'homme que c des réponses de mort», une voix douce et puissante s'élèv^e plus haut que les mille voix de la douleur ; un mot est dit qui fait tressaillir toutes les âmes, relève tous les désespoirs et sèche toutes les larmes; une créature est proclamée bienheureuse, le bonheur est promis à la terre, libre à tous d'y croire, d'y courir, de s'y enivrer. Mais à quel prix ce bonheur? quelle vaillance le conquiert? quelle vertu le mérite ? et aussi, hélas! quelles lâchetés le laissent s'évanouir, et quelles trahisons s'en rendent éternellement indignes? Lisons notre beau Psaume.
Bienheureux l'homme qui n'est point allé au conseil des impies ; qui ne s'est point fixé dans le chemin des pécheurs; qui ne s'est point assis dans la chaire du blasphème. Mais qui place toutes ses complaisances dans la loi du Seigneur, qui médite cette loi nuit et jour. Il est comme l'arbre planté sur le bord des eaux. Il se couvre, dans la saison, des plus beaux fruits, son feuillage jamais ne tombe; tout prospère et lui réussit. Oh! qu'il n'en est point ainsi des impies, qu^il n'en est point ainsil Eux sont comme la poussière que le vent chasse de dessus la terre. Ils ne se lèveront pas, les impies, au jugement, ils ne se réuniront pas, les pécheurs, à l'assemblée des justes. Car Dieu connaît les sentiers du juste, et le chemin de l'impie, c'est le chemin de la mort -,
* Rom. vm : « Omnis crcatura ingcmiscit » — - Psal. I.
Les voilà bien en regard tous deux, le juste et le pécheur, le catholique et l'impratiquant, le Fils de Dieu et le fils de la terre : les voilà dans leur vie d'ici-bas et dans leur situation dernière à la fin des temps et durant l'éternité. Rien autant que ce vivant et incisif parallèle ne met en relief les mérites et les récompenses du chrétien.
1. Et en quoi donc, tout d'abord, le catholique, cet homme montré au doigt, réputé esprit faible, cœur étroit, être gênant et inutile, en quoi le catholique se montre-t-il un véritable héros ? Son premier et incomparable titre, sa première gloire, qui l'élève déjà prodigieusement au-dessus de la foule, c'est que seul il a résisté au torrent ; il foule aux pieds sans crainte les flots courroucés d'un océan, il traverse sans en rien redouter les fureurs d'un vaste incendie ; seul, soldat invincible, il tient tête à une innombrable armée d'ennemis. Voilà en quoi il est étrange: étrange comme tout ce qui cesse d'être vulgaire pour devenir rare et précieux. Jetez les yeux fcur le monde, contemplez la foule, l'innombrable foule des âmes vulgaires et sans valeur. Trois groupes réunissent ces âmes ; le monde offre aux regards de qui l'observe trois régions où, à des degrés divers de perversité, trois espèces différentes de transfuges se trouvent rassemblés. Le monde, comme l'enfer du Dante, partage en cercles différents ses perv^ersités multiples. Or franchir d'un pas toujours immaculé ces régions fangeuses, se garantir de ces contagions et vaincre ces entraînements universels, c'est assurément l'œuvre d'une grande âme et le triomphe d'un noble cœur. Quelle est la première de ces trois régions, patries de toutes les défaillances et de toutes les perversités ?
Bienheureux l'homme qui n'est point allé dans les réunions des impies ' / Sans être encore impie soi-même, « on va dans les réunions des impies. » Voici les âmes molles, inconsistantes et làclies ; voici la patrie des légèretés, des ignorances, des traliisons. Ces régions sont vastes et immenses sont les foules qui les remplissent. Notre société contemporaine compte ces transfuges par milliers. Ces hommes soritignorants,ilsn'ont de la religion, des vérités divines, des devoirs surnaturels, que quelques vagues et indécises notions. Dieu, âme, éternité, vertu : mots sans signification et sans portée. Jamais l'idée de se sacrifier à cet ordre de convictions, à ce genre de devoirs ne leur viendra un moment. Souvent lis ne blasphémeront pas Dieu ni ne frémiront contre son Christ : mais c'est que l'occasion leur en manque et que le milieu où ils sont actuellement ne s'y prête pas. Attendez : les voici qui, pour le moindre intérêt, le plus léger plaisir, devant l'occasion la plus insignifiante, s'e;i vont dans la réunion des impies 2, y causent, y blasphèment, s'y font les railleurs des choses saintes, les contempteurs de la religion et les panégyristes du vice Qui ne connaît ces hommes ? qui n'a entendu ces lâches langages, se prêtant tour à tour avec une indifîérencG égale au bien comme au mal, au vice comme àla vertu? Dieu n'est rien pour ces malheureux, ils le renieront et l'adoreront tour à tour au caprice du moment, à la volonté de qui ils fréquentent, selon les exigences du milieu qui les reçoit. Plus loin, le ciel s'assombrit davantage, la région devient plus âpre et plus dévastée, li'homme du monde n'y est plus seulement la légère et pusillamine créature qui ondule à tous les souffles, cède
» Psal. I. — 2 Psal. I.
à toutes les sollicitations, et se risque à tous les compromis, ce n'est plus l'homme qui se contente d'enp;ager dans les sentiers du mal un premier pas encore novice et mal assuré, l'homme qui n'a de conviction ai'rètée sur rien, qui, s'il ne croit guère au bien, n'est pas fixé encore dans les négations du mal ; c'est ici le stalula dcsolatio du prophète, c'est uq état définitif, un séjour fixe et permanent dans l'incrédulité de l'esprit, les vices du cœur, la grossière et invincible indifférence de la vie. Le remords a disparu de ces âmes, Dieu n'est plus devant leur regard, les illuminations de la foi sont éteintes, la volonté est absolument morte, les vérités éternelles n'existent plus môme de nom, l'homme du monde, comme le prodigue de l'Evangile a mis entre lui et la maison paternelle un long chemin, il habite la « contrée lointaine, » c'est le déplorable état de tant de pécheurs dont le prophète dit dans notre Psaume qu'ils se sont fixés dans les voies du Sciijneur. Plus loin encore, quand nous descendons les profondeurs de l'abîme, le Psalmiste ajoute : heureux qui ne s'est point assis dans la chaire duhlaspheme. La Vulgate dit : la chaire de pestilence; l'hébreu : la chaire de la dérision. Toutes ces expressions trouvent dans les bas-fonds et les repaires du mal où nous sommes parvenus et que nous scrutons, leur effrayante et complète réalisation. Oui, au fond de notre société moderne, au milieu d'une classe qui se multiplie, au sein de l'école sans Dieu, dans l'enseignement incrédule, du haut des chaires publiques, dans le secret des loges de francs-maçons, l'impiété coule à pleins bords et le vice avec l'impiété; le blasphème contre Dieu, la haine contre tout ordre social, le renversement de tous les principes, la négation de toutes les vérités, l'attaque furieuse de tout ce qui est
pur, noble et bon, composent l'effroyable patrimoine d'une multitude d'êtres, qui ne vivent plus que pour la perte et la dévastation de l'Église et de la patrie. Ils ne vacillent plus comme les premiers entre le bien et le mal; ils ne fixent plus comme les seconds sur le chemin du mal un pied silencieux et n'y veulent pas rester solitaires : ils sont ardents à la corruption, ouvriers de la plus active propagande, ils aspirent à s'appeler légion, ils répandent partout leurs doctrines empoisonnées et leurs miasmes mortels. Tous les genres de séductions, ils les exploitent, tous les moyens de corruption leur sont bons; tuer les âmes en les arrachant à Dieu, déchristianiser le foyer domestique, pervertir la femme et l'enfant, soûler de haine l'ouvrier et le pauvre, préparer tout pour le bouleversement suprême de la société tout entière : tel est leur rêve effroyable et le but avéré de leurs persévérants efforts.
Justus autem quid fecit ? « ^e catholique, lui, que fait-il ? »
Un homme s'est rencontré, admiration du ciel et de laterre, qui habite cette corruption sans en contracter la souillure, qui traverse cet océan d'incroyance et de vices sans pâlir devant ses tempêtes ni se heurter à ses écueils, ni succomber à la furie de ses flots. L'œil fixé à une divine étoile, méditant la loi de Dieu nuit et jow\ le cathoiiquej, sans jamais pactiser avec l'erreur, sans la craindre, sans en être jamais victime, suit tranquillement sa route vers sa radieuse éternité. A côté de lui, on se risque dans le conseil des méchants, on est faible devant l'impiété, on cède au vice, on tente « d'allier le Christ avec Bélial : » seul le catholique ne lacère pas son symbole, ne fait pas à son décalogue de déloyales déchirures, et ne livre pas son drapeau ù l'ennemi.
Bienheureux l'homme quin'est point ailé dans rassemblée des impies! Si tout autour de lui on se fixe dans le chemin des pécheurs, lui se fixe plus solidement encore dans les sentiers de la sainteté. Si l'on nie. il affirme; si l'on se souille, il reste pur ; si l'on entreprend de cacher des vices inavouables sous des essais de morale indépendante, si l'on essaye des thcodicées sans Dieu, lui qui scrute, qui étudie, qui médite, qui connaît son Dieu et son âme, sa destinée et sa route, qui nuit et jour médite la loi ', lui qui « sait, » nos scimus, il est fort devant l'erreur, il a plus de logique, il a en main d'irréfutables preuves, il a des arguments sans réplique : il semblait insensé, lui seul est trouvé sage. Mais le catholique fait plus que garder intact au milieu des trahisons universelles son dépôt surnaturel et divin : le catholique est apôtre, il est conquérant. Si le monde est infecté des miasmes de la chaire de pestilence, il est embaumé par ceux qui exhalent « les vivifiants parfums de Jésus-Christ. » Si la propagande du mal est active, celle du bien ne l'est pas moins. Chaque principe antisocial, chaque prétention antireligieuse trouve une affirmation et une énergie catholiques pour lui barrer le chemin. Si jamais les entreprises révolutionnaires ne furent aussi audacieuses, Jamais non plus les œuvres catholiques n'eurent une semblable force, et ne remportèrent de si décisifs triomphes. Ce sera la seule vraie gloire de notre âge, au milieu de ses défections et de ses égoïsmes, d'avoir vu naître un parti catholique aussi magnanime à afTronter toutes les luttes, qu'habile, dévoué, courageux à les faire réussir. Nous sommes réservés à ce grand spectacle : tout Jléchira, tout s'écroulera autour du caLlio-
1 Psal. I,
lique ; mais lui, du milieu des ruines sociales, surgira puissant par ses principes et ses lumières, so mettra à l'œuvre, rebâtira l'édifice ruiné, et consolera le monde, las d'illusions et de mensonges, dégoûté des déclamations de ses prophètes et de ses guides, en lui redonnant son Dieu, son âme, son espérance, toute sa sécurité présente et ses gloires à venir.
2. Bienheureux l'homme qui n'est point allé au conseil des impics ; qui n'a point fixé ses pas dans le chemin des pécheurs ; qui ne s'est point assis dans la chaire du blasphèmeK Tel est ce que l'on pourrait nommer la sainteté négative du catholique ; mais Dieu lui demande plus encore que de se préserver de la contagion du vice, il doit fournir toute une carrière de vertus, il faut qu'il se couvre de fruits et se charge de bonnes œuvres. C'est à la création intelligente plus encore qu'aux êtres sans raison que s'adresse le grand commandement divin : « que la terre produise : » germinet terra.
Il est comme l'arbre planté au bord des eaux. Il se couvre, dans la saison, des plus beaux fruits, son feuillage jcunais ne tombe, tout prospère et lui réussit 2. Telle est la vie chrétienne, tel est le catholique : c'est un arbre chargé de fruits; un arbre qui donne ses fruits dans la saison; un avhve planté au bord des eaux ; un arbre dont le feuillage jamais ne tombe, et en qui tout prospère et réussit. Pesons chacun des traits de cette gracieuse image. Et d'abord : produire du fruit et le produire dans la saison, quand il convient, comme il le faut, tel que Dieu le réclame et l'attend. Rien n'irrite autant la patience et n'oOense la sagesse divines, rien non plus ne
1 Psal. I. — 2 Psal. I.
trouble autant l'harmonie des êtres et ne dévaste l'œuvre du Très-Haut que la stérilité des hommes dans le bi=n. L'œuvre divine a pour fondement et pour condition d'existence une vaste et puissante solidarité. Aucun être n'est isolé, aucun homme ne peut vivre solitaire, aucun membre du corps social ne peut abdiquer son rôle spécial et trahir sa mission particulière, sans qu'un désordre s'ensuive. Qu'un seul rouage dans cette admirable machine refuse son mouvement, à l'instant même cette immobilité égoïste déconcerte le mouvement de tous , et cause à l'ensemble un détriment qui peut prendre les proportions d'un désastre. Aucun membre de la société ou religieuse, ou sociale, ou domestique ne peut refuser à la loi divine la fécondité de ses œuvres sans trahir ses semblables et mériter la colère et le châtiment du suprême Ordonnateur. Que dans l'homme l'âme cesse de tenir fermement l'autorité, tout périt bientôt dans les commotions et les révoltes du vice. Que dans la société domestique le père ou la mère manquent à leurs devoirs, l'édifice se ruine, le désordre, les passions diverses envahissent pour les dévaster et les jeter par terre un à un, tous les éléments de force, de noblesse et de sécurité. Que dans la société entière le pouvoir se montre destitué de ses qualités propres et essentielles : la justice, le respect de la loi divine, la perspicacité, la fermeté, le dévouement, la prudence, quelles perturbations générales! quels troubles profonds! bientôt même quelle décadence et quelle ruine menacent la nation infortunée ! Non, pas un être dans la création ne refuse impunément le fruit que Dieu le destine à porter. La stérilité, c'est la mort, c'est le suicide. Dieu demande à sa créature, qu'il avait créée pour l'action, un compte redoutable de son inutilité et
de son sommeil. Le serviteur inutile « Cot jet*è dans les ténèbres extérieures, » l'arbre infructueux est arraché et brûlé, le figuier sans fruit se dessèche sous la malé^ diction qui le frappe.
Mais quel est l'arbre qui se charge de fruit en sa sai^ son ^ ? Le Psalmiste nous l'apprend : c'est l'arbre planté au bord des eaux. L'p]criture affectionne cette figure de l'arbre pour signifier la vie (chrétienne. L'arbre est fixé au sol, il y jette profondément ses racines, il en retire les sucs qui le nourrissent, il vit du sol, en même temps qu'il y trouve sa solidité et son appui. Toutes choses humaines traversent la terre, ou plutôt la jonchent do leurs ruines éparses ; les générations passent en fuyant; les feuilles chassées par le souffle d'automne ne sont pas plus errantes que les œuvres, les fortunes, les dominations humaines. Le chêne séculaire, lui, voit passer ces splendeurs fugitives, et reste inébranlable au sol qui le relient. Ainsi de la vie chrétienne. Cette vie a toutes ses racines dans un sol divin, une sève surnaturelle la nourrit, l'éternel est son élément. Dieu même est sa substance ; quand autour d'elle tout se fane, se dessèche et tombe, elle seule conserve sa vigueur printanière, son feuillage n'est jamais jaunissant, ses années ne font que grandir ses forces et multiplier ses fruits, folium cjus non defluet 2. D'cù le catholique puise-t-il ces énergies sans cesse renaissantes, cette vie immortelle, cette fécondité d'œuvres, cette puissance de ressources qui bravent depuis dix-huit siècles toutes les attaques et sur vivent à toutes les ruines? C'est, dit le Psalmiste, qu'il est un arbre planté au bord des eaux. L'eau c'est la grâce, la grâce c'est ce principe surnaturel, cette sève surliu-
1 Psal. L — 2 Psal. I.
maine qui transfigure en divin et en éternel tout ce qu'elle touche d'humain, d'éphémère, de caduc. La grâce c'est Dieu même communiqué à l'être créé, Dieu versant à flots les richesses de sa propre nature. L'homme touché de cet « inénarrable don,» s'écrie dans la vérité la plus magnifique :« Je vis : mais non, ce n'est plus moi, c'est Jésus-Ciirist, » c'est le divin, c'est l'éternel, c'est le tout-puissant « qui vit en moi. Dès lors tout s'explique de la mystérieuse existence de cet être à la fois humain et divin ; humain par sa nature, divin par la grâce qui s'y est ajoutée, qui déifie sa vie entière, donne à ses œuvres une surhumaine valeur, transfigure en éléments de félicité et de gloire tous les événements et toutes les péripéties diverses qui composent le drame de l'existence. La parole du Psalmistese réalise: jamais son feuillage ne tomhe,tout cequ'il faitprospcre et 7'CHssit *. La richesse multiplie ses récompenses avec ses aumônes ; la pauvreté le couvre de la royale pourpre du Dieu indigent ; la santé prête à son action ses énergies généreuses ; la maladie lui apporte les bénédictions du Golgotha ; la vie accumule ses mérites avec ses œuvres saintes ; la mort devient son plus noble triomphe et son € gain » le plus assuré : Omnia qusecumque faciet prospcrabunlur.
3. Au contraste des désolations de la vie du pécheur, ces richesses de la vie chrétienne se révéleront mieux encore à nous. Le pécheur, l'incrédule, l'homme qui V'it sans son âme et sans son Dieu, ce n'est plus l'arbre fixé à un sol généreux dont il tire d'immortelles et impérissables ressources où il alimente et renouvelle
» Psal. I,
sans cesse sa féconde vie : c'est « la poussière que le vent chasse de dessus la terre, » tanqunm pulvis qucm projicit vcntus a facie terrœ. Admirable figure ! Qu'elle rend bien dans sa stérilité et ses désastres la vie de ces malheureux dévoyés que l'Écriture qualifie (hêtres inutiles ^ ! La poussière. Il y a là tout ensemble désunion, mobilité, stérilité. Rien n'est lié, rien n'est uni dans cette poussière du chemin, tout y tourbillonne en désordre, aucun ensemble n'y régnera jamais. Tel est l'incrédule et l'impratiquant. Quelle suite, au contraire, quelle harmonie puissante, quelle logique dans la vie chrétienne ! Le catholique est le premier logicien du monde. Rien dans son âme, dans sa vie, dans ses actes, ne flotte au hasard et désordonnément. Dans le Dieu dont il tient l'être et dont il attend la gloire, le catholique reconnaît une autorité suprême devant laquelle il s'incline avec respect et amour. Soumise à Dieu, son âme en retour se soumet les sens et règne en paix et victorieusement sur la partie inférieure de cet harmonieux royaume. Le catholique sait d'où il vient et où il va. Dès lors sa marche est assurée comme son regard est ferme ; tous ses actes se suivent, s'enchaînent, se portent tous vers un but connu et poursuivi, sa vie entière répond à une idée éternelle, et un avenir infini projette sur elle de nobles et vénérables rayons. Oh ! qu'il n'en est pas ainsi de l'impie, qu'il n'en est pas ainsi! lui est ce qu'est la poussière'^: désunion, désagrégation, désordre. Tout dans cette triste existence marclie au hasard,tout'y est livré au plus épouvantable imprévu. Comme il n'a pas d'origine, il n'a non plus pas de fin, aucun de ses actes n'a de but précis, il tra-
1 Psal. XIII. - 2 Psal. I.
vaille, il vit, il souffre, il meurt, sans savoir pourquoi et pour qui, qui l'a fait naître, qui le fait mourir, ce qu'il devient, où il va, si c'est au néant, ou à la justice, à l'expiation, à rétcrnelle et délinitivc douleur. C'est l'eau qui fuit, c'est la feuille qui tourbillonne au-dessus du gouffre, c'est l'atome perdu dans de silencieuses et mornes immensités ; ou plutôt, selon l'expression même du Psaume, c'est la 'poussière chassée du vent^ sans direction, sans but, sans terme, sans usage ni emploi. Que si nous étendons le point de vue et appliquons aux peuples entiers le mot et la pensée du Psaume, un peuple aussi peut n'être plus qu'w/ie poussière chassée du vent. Oh! ne nous donnons plus la peine d'interroger l'avenir et de nous faire prophète : la poussière est sous nos yeux, les peuples européens passent devant nous comme la poussière chassée du vent. Les habiles ont cru qu'on faisait impunément des traités de Westphalie et qu'impunément on proclamait les principes de 89, qu'impunément on déchirait l'unité religieuse d'une nation, on laissait l'erreur semer sa dissolvante poussière : ils n'ont pas vu que les principes fondamentaux une fois répudiés, le symbole lacéré, et l'unité de croyance rompue, restait la poussière chassée du vent ', c'est-à-dire, tourbillonnant en désordre, une multitude d'opinions diverses, de fac- •tions opposées, d'affirmations et de négations discordantes, qui fractionnent un peuple, usent ses forces vives, et préparent sa dissolution et sa mort. Le regard d'aigle de Bossuct vit de loin ces lamentables choses, et ce ((u'il dit de l'Angleterre livrée à l'hérésie, est vrai déplus en plus et pour toutes les nations européennes. « Qu'est-ce donc qui les a poussées ? quelle force, quel
» Psal. I.
transport, quelle intempérie a causé ces agitations et ces violences ? N'en doutons pas, chrétiens : les fausses religions, le libertinage d'esprit, la fureur de disputer deschoses divines, sans fin, sans règle, sans soumission, a emporté les courages... Chacun s'est fait à soi-même un tribunal, où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance... Les rois en ont soulTert, mais aussi les rois en ont été cause. Ils ont trop fait sentir aux peuples que l'ancienne religion se pouvait changer. Les sujets ont cessé d'en révérer les maximes quand ils les ont vues céder aux passions et aux intérêts de leurs princes. Ces terres trop remuées et devenues incapables de consistance, sont tombées de toutes parts, et n'ont plus fait voir que d'effroyables précipices Quelque chose de plus violent se remuait au fond des cœurs : c'était un dégoût secret de tout ce qui a de l'autorité et une démangeaison d'innover sans fin après qu'on en a vu le premier exemple. C'est en cette sorte que les esprits une fois émus, tombant de ruines en ruines, se sont divisés en tant de sectes '. » Nous voici bien à la parole du Psalmiste : ils sont devenus ce qiCest la poussière que chasse le vent. Où est l'unité, la cohésion, la force dans notre France, pour ne parler que d'elle? Divisée en factions rivales, partagée sous des drapeaux divers' livrée à la fureur des partis, ravagée tout entière par le souffle âpre et dissolvant des révolutions, elle ne se connaît plus elle-même, ne sait plus sa propre histoire, répudie ses gloires et ses forces d'autrefois, n'a plus foi en l'avenir, ne voit plus môme d'où lui viendra le salut de l'heure présente, triste jouet d'imposteurs qui l'abusent, d'aventuriers qui la livrent,
1 Bossuet, Orais. fun. d'IIenriclle d'Angleterre.
incapable à la fois de se fixer à un principe, de formuler un cfedo politique, et de retenir à un sol ferme et solide sa vie d'aventures et sa course désordonnée. Ce n'est plus là désormais que la poussière chassée du. vent '.
Chassée du vent. C'est là un nouveau trait. A la désunion et au désordre la vie antichrétienne joint l'inconsistance. Le catholique fixé, comme l'arbre, au sol où il pousse de puissantes racines, attaché par une ancre solide au rivage de l'éternité, héritier présomptif d'un • immobile royaume, » le catholique n'est jamais mobile ni inconsistant. Nul œil ne le voit chanceler, nul regard ne le trouve faible, il est inébranlable comme le Dieu qui est son soutien, il reste au milieu des vicissitudes du temps le. fils de l'éternité, il se rit de la mobilité des choses, tout change autour de lui, tout « vieiUit, ■> « la figure du monde passe, » lui seul compte pour ses années les années éternelles, et, comme le Dieu dont il est le fils et auquel il dit : « mon Père, >> « il reste le même toujours et ses années ne défaillent pas : » anni tui non déficient. Disons encore, disons toujours : Oh! qu'il n'en est pas ainsi des impies, qu'il n'en est pas ainsi! eux sont comme la poussière que chasse le vent 2. Privés des éternelles espérances, sans lendemain assuré, sans refuge, .sans avenir, ils sont livrés à tous les caprices des choses humaines et à toutes les caducités du temps. A mesure qu'ils se voudraient fixer sur la terre, un vent de mort les soulève et les chasse impitoyablement devant lui. Marche! marche! de l'enfance à la jeunesse, delà jeunesse à l'âge mûr, de la maturité aux décadences de la vieillesse : marche ! marche !
1 Psal. I. — 2 Psal. I.
Ils voudraient s'arrêter, ils voudraient pousser dans le sol d'ici-bas quelques racines : marche ! Et toujours rhassés vers l'abîme, toujours emportés dans le tourbillon, ils finissent par disparaître sans avoir rien fait de sérieux, rien fondé de durable, sans laisser même d'une vie qui fut peut-être bruyante, un dernier écho ni le plus insignifiant souvenir : periit mcmoria eorum mm sonitu.
Comme la\ponssière... un quelque chose d'indéfini, d'inutile, de vain. Le sable arrête l'Océan, la glèbe reçoit la semence et la féconde, la terre ferme et liée reçoit les édifices de l'homme et nourrit les arbres de Dieu ; mais la poussièi'e? Que faire de cette inconsistance? Comment retenir ces insaisissables atomes? comment féconder ces amas arides et desséchés? La poussière n'est pas seulement le symbole de la désunion et de la mobilité, elle l'est aussi de la stérilité la plus absolue ; elle est chassée par le vent de la surface de la terre '. L'Ecriture fait mention fréquemment de la terre et la donne comme le terme des bénédictions de Dieu et des espérances de l'homme. Quand l'homme est charnel encore et terrestre dans ses aspirations et ses désirs, Dieu lui donne une terre terrestre; tcrram dédit filiis hominum^ « une terre coulante de lait et de miel, » remplie des fruits les plus savoureux, semée de beautés et d'agréments de toute sorte, une terre, « qui est comme le paradis du Seigneur. » Le Juif charnel s'y trouve content, se nourrit à l'aise « de la graisse de la terre, » et n'élève pas plus haut ses pensées et son cœur. Mais à «l'homme terrestre » a succédé 1' «homme céleste et divin, » de cœlo cœlestis. A cet homme nou-
» Psal. I.
veau il fallait « de nouveaux cieux et une nouvelle terre » : Dieu lui donne la terre des vivants, la terre où germe, s'épanouit et se féconde la véritable vie, la vie de la grâce et de la gloire. C'est la terre dont le Fils de Dieu disait : » Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. » C'est la terre mystérieuse, remplie des richesses éternelles et des divines splendeurs, la terre dont le Psalmiste chante : "'e verrai les biens du Seigneur dans la terre des vivants. L'homme surnaturel ne vit, ne travaille, ne souffre qua pour la conquête de cette céleste patrie, de cette inébranlable terre, de cette « cité permanente, » de cette terre objet de tous les dlsirs ^ C'est la terre où le juste pousse ses éternelles racines, c'est la terre aussi d'où l'impie, poussière stérile et aride, est chassé par lèvent. Quel est ce souffle mystérieux, ce vent terrible qui s'élève et pousse devant lui cette poussière dans ses implacables tourbillons ? Saint Paul nous parle quelque part de l'impie que « Jésus-Christ exterminera du souffle de sa bouche. » Dieu dans le livre de Job nous montre comment d'un bras terrible il « saisit la terre par ses extrémités, la secoue violemment et en chasse les impies. » L'apôtre Jude suit du regard cette vivante povssiére et la voit livrée sans trêve et sans fin « aux tourbillons d'une tempête éternelle. » Voilà le Psalmiste expliqué puissamment, nous connaissons cette poussière chassée par le vent de dessus la surface de la terre 3. Le Psalmiste d'ailleurs, laissant là les images, achève de nous apprendre quel sort est réservé aux pécheurs.
Ni les impics ne se lèveront au jour du jugement,
iPsal, CV, 2-i. — « P3al. L
ni les pécheurs ne se réuniront à l'assemblée des justes. Souvenons-nous ici de la parole du Sauveur : « Or quand ces choses commenceront à s'accomplir, » quand je jugement sera proche, quand viendra « le jour du Seigneur, » qui doit détruire l'empire du mal, exalter et couronner enfin la persévérance des justes, alors, « LEVEZ la tête \ » C'est alors au tour des bons à « lever la tête.» Si longtemps ils ont dû la tenir baissée sous la persécution et la fortune insolente des pécheurs ! ISIais les rôles sont changés : « c'est maintenant « le temps de chaque chose ; » « chaque chose est à sa place, » chacun occupe son rang , « en tête le Christ » et « tous ceux qui sont au Christ. & Aux justes Dieu dit : Levez la tête! Aux pécheurs un ordre implacable tient honteusement la tête et les yeux baissés : Nolite extollere in a Itum cornu vestrum ! Les uns prennent vers les hauteurs un essor magnifique, simul rapieniur in nubibus obviam Christo in aéra : eux, les impies, retenus par une chair, en laquelle la résurrection n'a fait qu'éterniser la faiblesse et l'impuissance, chargés de liens, dévoués à l'abîme, eux rampent hideusement sur une terre qui les doit tous en gloutir. Les pécheurs ne se lèveront pas. Encore moins se réuniront-ils à l'assemblée des justes, encore moins entreront-ils dans la cité bienheureuse. Comme des chiens affamés, ils erreront autour de la cité, éternellement repoussés par l'inexpiable sentence : « Allez, maudits ! »
Car Dieu a connu la voie des justes, et le chemin des pécheurs c'est la mort 2.
» Matth. - 2 Psal. I.
LES PRÉROGATIVES DES ENFANTS DE DiEU
Achevons, en quelques traits rapides, d'esquisser la physionomie divine des Enfants de Dieu.
L'Apôtre disait d'eux qu'ils portent un trésor dans des vases d'argile ^ ; le Psalmiste nous avertit que leuf. gloire, leur perfection, leur prix inestimable, leuï céleste beauté est toute cachée au-dedans d'eux-mêmes. La foule légère et inintelligente, les fortunés et les orgueilleux de ce monde n'entendent rien à la gloire intime et dissimulée des Enfants de Dieu ; leurs humbles dehors, leur simplicité et leur candeur trompent les regards inexpérimentés des gens du monde : on voit trop le «< vase d'argile » pour prendre garde au précieux « trésor » qui s'y trouve renfermé : deridetur simpliciîasjusti'. Nous autres, éclairés d'en haut, guidés par le divin Psalmiste, parcourons ces gloires, et faisons le splendide inventaire de ces richesses.
Au sein de la profonde nuit qui pèse sur le monde, les Enfants de Dieu sont tout étincelants des divines clartés. Tandis que les autres sont « fils des ténèbres et de la nuit, » eux sont les fils de la lumière et du jour. « ils marchent à la clarté du jour : » premièi*e et précieuse prérogative. En second lieu, alors que l'angoisse envahit le monde et que la désolation et la ruine sont l'apanage des choses terrestres, que le sol tremble sous tous les pas, et que le souffle de la destruction passe en les renversant, sur tous les ouvrages de l'homme,
» II Coriath. — 2 S. Greg. pap. Moral. .
la sécurité, une sécurité pleine, absolue, perpétuelle, apporte une paix inaltérable et un délicieux sommeil au cœur des enfants de Dieu. La force fait de plus leur troisième prérogative. Ceux que le monde juge si faibles, si dénués et si impuissants, triomphent de tout obstacle, repoussent toute puissance, sont plus forts que tous leurs ennemis. Enfin la richesse, cette richesse que l'Apôtre nomme « inscrutable > et dont la fortune infinie d'un Dieu fait tout le fond, « ce trésor dans les cieux \ » est leur éternel héritage et l'objet magnifique proposé à leur espérance et à leurs efforts. Lumière, sécurité, force, richesse divine et infinie : telles sont les quatre prérogatives attachées à la vie chrétienne, les quatre biens réservés et exclusifs des Enfants de Dieu.
I. — La lumière. Quelle douce, noble, fructueuse chose que la lumière! Ceux qui en jouissent possèdent en elle la source des plus multiples et des plus précieux biens. La vie leur réserve ses jouissances : la vue des objets les plus cliers, des êtres les plus aimés, des beautés les plus suaves, des spectacles les plus ravissants, leur est une inépuisable cause d'intimes et vifs plaisirs. N'est-ce pas la lumière encore qui est le soutien de la vie? Qui nous guide dans nos démarches, qui éclaire
os travaux, qui fait mouvoir tous les ressorts de notre activité, sinon cette puissance de communiquer avec le monde qui nous entoure? Quel désordre, quel chaos, quelle immobilité et quelle stérilité désolante là où la lumière a cessé d'entretenir et de féconder le travail !
1 Mattb
Quand la lumière est ravie à l'iiomme, l'homme « s'assied » tristement « dans des ténèbres de mort ; -> il n'aura plus qu'une dure existence; il prendra le bâton du voyageur, la besace du pauvre et il tendra la main. Et la cécité ne nous fait pas seulement une vie désolée et ruineuse, elle multiplie les dangers sous nos pas en même temps qu'elle nous isole et nous prive de nos plus indispensables appuis.
Si telle est la cécité corporelle, que dirons-nous de cette autre cécité qui ravit à l'âme sa divine lumière et la plonge dans les ténèbres d'une mortelle nuit? Sedcii' tes in tenebris et in umbra mortis ^ Comment peindra l'état de ces aveugles spirituels, malheureux qui, enfermés dans la vie présente comme en l'horreur d'un tombeau, sans Dieu et sans espérance, n'entrevoient rien des réalités supérieures, des magnificences et des immensités du monde surnaturel pour lequel ils étaient créés. Les enfants de Dieu marchent, dit le Psalmiste, sous les torrents de lumière qui jaillissent de la face de de Dieu^; Dieu les illumine, « Dieu resplendit dans leur cœur, » la Révélation leur découvre les sublimités et les douceurs de leur vocation sainte, « nous autres, nous savons ! » s'écrient-ils en triomphe. Ils savent le grand secret, magnum inetatis sacramentum. Quel est ce secret? " Dieu a tant aimé le monde qu'il a livré pour nous son Fils unique. » Voilcà le grand secret, l'œuvre ineffable qui absorbe l'éternité de Dieu. « Il nous livre son Fils; » ce Fils nous aime avec passion, avea « excès, » < jusqu'à la dernière limite de l'amour, » in fincm; nous aimant, il nous attire à lui, il nous élève jusqu'aux sublimités de son trône, jusqu'aux inënar-
« Psal. CVI. — 2 Psal. LXXXVIII.
rables délices de son royaume. De l'épreuve nous passons aux gloires et aux jouissances d'un royaume éternel. Telle est la vision radieuse qui passe sur l'âme des p]nfants de Dieu, soutient leur courage, relève leur énergie, sèche leurs larmes, et tempère les ivresses dangereuses de leurs prospérités. Dans la lumière de Dieu ils voient la lumière \ ils aperçoivent aux clartés de la foi les splendeurs du plus étincelant avenir. Les autres, les aveugles, brisent leur regard à la pierre du sépulcre, et n'ont pour horizon, au sein de leurs plus brillantes fortunes que sa sombre et impénétrable horreur. Aucune des profondes émotions, aucun des tressaillements délicieux qui s'élèvent en nous à la pensée de nos destinées éternelles ne font vibrer leur âme. Ils ne voient pas, ce sont des aveugles. Ne dites pas à l'aveugle : « Quel beau ciel ! que cet azur est limpide ! que ces torrents de lumière s'y versent avec magnificence ! que ces campagnes sont riantes ! que ces fleurs nous envoient de charmants sourires ! que cette mer est belle et ces immensités de l'Océan grandioses ! » L'aveugle n'entend rien à ce langage, rien ne se peint en son âme froide et vide des charmes et des splendeurs dont vous l'entretenez. Dites moins encore à l'homme du monde sans religion : « Qu'il est doux d'avoir dans les cieux un père, une mère, des frères, une famille ! Que les cieux sont beaux! que cette patrie est douce! que cet avenir renferme de gloires et de béatitudes ! » Ne lui dites point ces choses : ne les comprenant point, il ne saurait les goûter, non percipit 2. Il vit enfermé entre les fausses jouissances et les douleurs trop réelles de la vie présente ; son œil de chair ne peut envoyer ù son
1 Psal. XXXV. — 2 CoriuLh.
âme aucune des émotions divines dont la foi est pour les enfants de Dieu l'inépuisable source. Et cette vie de l'incrédule n'est pas seulement une vie désolée, elle est une vie de désœuvrement et de ruine. Il est bien dit dans les P.-:aumes, qu'aussitôt que le soleil se lève, l'homme se rend à son travail jusqu'au soir^ ; nulle part on ne parle du travail des ténèbres et de la nuit. L'immobilité et l'inaction suivent les ténèbres : au milieu de l'obscurité ils demeuraient assis 2, dans un nécessaire et continuel repos. Ainsi l'aveugle spirituel passera de longs jours, se brisera peut-être dans les plus durs travaux, se présentera au seuil éternel tcut haletant des labeurs de la vie : en réalité il n'aura acquis sur la terre qu'une étroite tombe et dans l'éternité qu'un effroyable dénùment : sedentes in tencbris et umhra mortis, vinctos in mendicitate ^. Et comme elle est inerte et ruineuse, cette vie d'aveugle est une vie de pièges, de précipices et de dangers. Nous Talions voir tout à l'heure, l'un des plus précieux apanages de la vie chrétienne est la sécurité. Les Enfants de Dieu gardent toujours au cœur l'écho de la divine parole : « Ne tremblez pas, petit troupeau ! » L'Enfant de Dieu ne tremble devant personne et pour quoi que ce puisse être. Il est fixé au roc, son refuge est placé dans les hauteurs^, nul trait ne peut l'atteindre, aucun mal ne le peut envahir, sa barque surnage au-dessus de toutes les tempêtes, ses jours survivent à tous les naufrages du trépas. Devant chaque adversaire il a sa devise : a quo trepidabo ^, « qui me rendra tremblant? » L'homme sans religion, partant sans espérance et sans secours, est par excellence le craintif et le trem-
1 Psal, CL — 2psal. CVI. - » Psal. GVL - * Psal. XC. — Psal. XXX VL
76 LES ENFANTS DE blEU
bleur. Eh vraimsnt! comment rester ferme au sein de tant d'écueils, au milieu de dangers si continuels et si terribles, quand le sol tremble, quand le ciel menace ruine, que la tempête gronde, que les précipices sont béants et que, dans une nuit affreuse, il faut suivre im chemin d'égarement et de mort? Tel est le maliieureux .sort de ceux dont la lumière divine s'est retirée, qui suivent sans y voir la plus dangereuse des routes, se heurtent à tous les obstacles, se blessent à toutes les pierres, et finissent par disparaître engloutis sans espoir dans des abîoîes sans fond.
Demandons au Psalmiste d'où vient cette cécité si désastreuse et qui jette l'homme dans une aussi terrible ])erdition. Elle vient de l'homme lui-même, puis, par un juste retour de la justice, elle vient de Dieu. L'homme s'aveugle soi-même, Dieu ensuite lui retirant une lumière si outrageusement et si obstinément repoussée, rend ses ténèbres irrémédiables et sa nuit éternelle. Pourquoi ces hommes n'aperçoivent pas nos grands spectacles catholiques? Pourquoi tant d'objets ou délicieux et suaves, ou formidables et terribles, qui nous émeuvent, nous enchantent, nous terrifient, les laissent froids et impassibles, comme est l'aveugle devant les scènes les plus remplies d'émotions? La réponse est dans ce mot du Psaume : Ils n^ontpas voulu comprendre pour rJ'êlre pas forcés à bien agir '. Ils ont refusé de regarder la lumière, ils ont obstinément fermé les yeux, ils ont honteusement tenu baissé vers laterre un front que Dieu avait élevé noblement vers les cieux, «ils ont priscette résolution de marcher les yeux abaissés vers la terre : * oculos suas staiuo'uiit dcclinarc in Icrram -, C'est chc?
1 Psal. XXXV. — 3 Psal. XVI.
ces malheureux une « résolution, « ils ont étouffé les instincts de leur âme « naturellement chrétienne, » ils ont atrophié leur cœur, ils ont tué leur conscience, ils sont arrivés, au prix de ces sataniques efforts, à ce que Dieu ne fût plus devant leur regard^ « ils ont préféré les ténèbres à la lumière, ils ont voulu la nuit pour leurs délices impures : la nuit, une nuit épaisse, profonde, inexorable leur a été accordée, Dieu lassé de tant d'obstination « les a livrés au désir de leur cœur : » ils voulaient être aveugles, ils le sont. Heure terrible ! châtiment épouvantable! La foudre longtemps retenue tombe sur ces grands coupables et les aveugle pour l'éternité : « le feu du ciel tombe sur eux et ils ne voient plus la lumière du soleil, » super cecidit ignis et non viderunt solem. « Quel état, quand non-seulement on se retire de la lumière, mais qu'à son tour par un juste jugement la lumière se retire, et non-seulement se retire, mais se cache ! C'est l'état de ceux « dont l'entendement est enveloppé et obscurci] de ténèbres par l'ignorance qui est en eux, à cause de l'aveuglement de leur cœur : qui désespérant de leur retour, se livrent à toute impureté et à toutes actions impudiques, » comme à l'envi et à qui pis fera *. »
Kous autres, « bénissons le Seigneur, » rendons-lui d'éternelles actions de grâce de ce qu'il a daigné faire de nous « des enfants de la lumière et du jour ; » de ce que sa luniiere jaillit sur nous dés V aurore, de ce que toni le ]0\iv nous marchons sous les feux jaillis de sa face, et que, venu le soir, quand s'épaississent les ombres, quand la nuit enveloppe le reste des hommes, pour nous, du milieu même de cette nuit une lumière se lève, ^
i Bossuet, Médit. — '- Psal. CXI.
un flambeau nous luit : votre parole, ômon dieu, nous est un flambeau qui guide nos pas '.
II. — Le Psalmiste parle, non pas seulement de la sécurité des enfants de Dieu, mais d'une sécurité à part, exclusive, unique, une sécurité singulière, ne ressemblant en rien aux sécurités de ce monde, ou plutôt aux semblants de sécurité dont les mondains doivent se contenter et qui achèvent de les perdre. Dans une paix pro" fonde je m'' endormirai, je me reposerai, parce que vous ni'avez d'une façon toute singulière affermi dans l'espérance : SINGULARITER in spe constituisti me '^. Qu'estce donc à dire et dans quelle situation différente sont placés le catholique et l'impratiquant au point de vue spécial de la sécurité? Ah! vraiment oui, toute différente ! Ici comme sous beaucoup d'autres points de vue, le catholique est « à part, » singulariter sum ego. Il tient une position, il est maître d'une fortune, il jouit d'une puissance dont aucun autre ne peut approcher. Sans religion l'homme est restreint à la terre ; il n'est plus que fils des hommes, et comme ce n'est que la terre que Dieu a donnée aux enfants des hommes, ce n'est que la terre non plus que Venfant des hommes possède, et en laquelle il doit borner toutes ses espérances et chercher tous ses soutiens. Or perpétuellement ces espérances se brisent à quelque néant, ces soutiens s'effondrent et préparent de vastes ruines ; tout dans le monde vieillit comme le vêtement, tout des choses terrestres s'écoule comme l'onde, s'évanouit comme la fumée. L'homme est la dupe misérable de déceptions sans nombre ; il croit
1 Psal. GXVIII. — 2 Psal. IV.
acquérir, il se dépouille; il croit posséder, il perd; il croit s'enrichir, il s'appauvrit; il s'épuise en travaux ruineux, il se confie en des appuis qui le trompent, il traverse l'existence, jouet ridicule de l'existence, « traînant après lui, comme parle magnifiquement Bossuet, la longue chaîne de ses espérances trompées. » Il n'a pas voulu du D'ien éternel, Dieu en le délaissant le livre à Téternelle ruine ; il a renoncé à la terre désirable, la terre des vivants, la terre éternelle, il reste avec la terre qui s'effondre et disparaît ; il a fait fl du « trésor dans les cieux, » il demeure dénué et sans ressource au jour où, la justice venue, Dieu le chasse de sa patrie d'emprunt où il eut la sottise de se croire fixé pour toujours. A la fin Dieu te détruira, il t'arrachera, il te forcera à t'en aller de ta demeure, il enlèvera tes racines du sol de la vie. Les justes verront et trembleront ; ils se riront de toi, ils diront : Voilà l'homme qui n'a 'pas fait de Dieu son soutien, mais qui a mis son espoir dans la multitude de ses richesses, qui a cherché sa force dans des biens illusoires. — Moi, comme un olivier fécond, je prospérerai dans la maison du Seigneur. Mon espérance est dans la miséricorde du Seigneur, dans les siècles des siècles, durant toute Véternité '. Voilà le juste, voilà l'enfant de Dieu. i)ieu est son salut, qu'a-t-il à craindre'^ Voici en quoi l'Enfant de Dieu est placé dans une sécurité singulière : il a, s'il est permis d'employer une expression trop familière, il a tout en double et de rechange. Saint Paul nous fait admirablement voir la sécurité et la puissance d'une pareille situation. La patrie terrestre croule et s'effondre sous nos pas ? la patrie céleste nous recueille dans ses splendeurs. La terre s'évanouit ? le ciel s'entr'ouvre
t Psal. LL
Notre corps tombe en lambeaux / L'immortalité les doit revêtir. « Ce qui est en nous l'homme du dehors se corrompt ? L'homme intérieur a de quotidiennes rénovations. » « La figure du monde passe ; » mais « le monde n'est pas digne de nous, » et nous le traversons, « saluant et contemplant de loin nos futures espérances, et faisant profession de n'être sur cette terre que des pèlerins et des étrangers. » « Nous le savons, si cette maison de terre que nous habitons maintenant tombe en poussière, nous avons dans le ciel une demeure, faite non pas de main d'homme mais de la main même de Dieu. Et tant que nous restons enfermés dans cette demeure d'ici-bas, nous gémissons dans l'attente de cette immortelle splendeur dont nous devons être revêtus au cieU. » Etranges hommes que les catholiques ! singulariter sum ego -. Où les autres pleurent et se désespèrent, eux tressaillent d'espérance et de joie. La ruine fait horreur ; et nous : « ce qui nous est lucre et fortune, en vue du Christ, nous le regardons comme une ruine. Tout nous ruine au prix de l'éminente science de Jésus- Christ Notre Seigneur ; pour lui nous avons tout jeté et regardons tout comme fumier et ordure, pourvu que nous fassions la conquête de ce Christ Jésus. » A qui la mort ne fait-elle pas horreur? Nous le déclarons, nous autres, du plus profond de l'âme : « mourir nous est un j;ain. » Un gain! un gain alors que la mort nous arrache tout et nous arrache à tout! Oui* vraiment, puisque de cette même main dont elle nous dépouille de notre mortalité elle nous revêt de notre gloire éternelle, et qu'alors qu'elle semble nous tout ravir; en réalité elle nous fait tout posséder : satiabor cum apparusrit gloria tua.
1 II CorinUi. - 2 Psal. IV.
Et si l'avenir est si rempli d'une sécurité délicieuse , le présent ne saurait l'être moins. Nous connaissons la parole de l'Apôtre : « Nous le savons, à ceux qui aiment Dieu tout coopère au bien , à ceux qui d'après la volonté divine sont appelés à la sainteté » ; parole qui sert d'écho à ce mot du Psalmiste : Ils sont comme Varbrc planté au bord des eaux : jamais leur feuillage ne tombe, tout ce qu'ils font prospèi'c et réussit '. Où tous les autres trouvent dangers, précipices, chutes, brisement et ruine, ils ont un chemin sans écueils, ils suivent une route large, facile et sûre. Le Psalmiste a des images nombreuses et variées pour peindre les mille dangers, les obstacles continuels qui interceptent le chemin de l'homme à travers la vie. Ces dangers surgissent de trois côtés à la fois : du monde, de Dieu, de nousmêmes. Le monde est pour l'homme un océan plein de tumultes, fréquent en naufrages, terrible par ses tempêtes et ses « grandes eaux » en furie. A chaque jour, à chaque heure, nous sommes exposés à nous voir battus de ces orages, brisés sur ces écueils, entraînés dans de vastes et irrémédiables abîmes. Tantôt un choc violent une tempête soudaine, une ruine, une catastrophe subite et imprévue assaille une existence et la brise violemment quand elle s'avançait sereine et fortunée vers la haute mer. Je voguais en haute mer quand la tempête m'a englouti 2. Tantôt, sans choc violent et subit, toute une vie est assaillie par une continuité inexorable d'infortunes. Rien n'a réussi à ce malheureux, sa demeure n'a point cessé d'être une maison de calamité et de deuil : c'est alors le déluge des grandes eaux, tout s'y engloutit, tout s'y perd. Parfois, sans infortune du
>Psal. I. -2 Psal.LXVIII.
deliors, l'âme se suffît à elle-même à s'infliger de poignants martyres, l'âme est triste, désolée, abattue, la vie lui est à charge, le monde lui est odieux, elle est comme noyée dans des larmes mystérieuses, dont elle ne connaît pas la source et dont elle ne verra point la fin, larmes aussi intarissables qu'elles sont douloureuses. Les eaux ont pénétré jusque dans Vintérieur de mon âmeK En dehors de la Religion, ces assauts des tempêtes ou ces envahissements des grandes eaux, on ces infiltrationsmeurtrières de la tristesse dans l'intime du cœur, resteront à jamais sans consolation ni soutien, les âmes y périssent dans des agonies indicibles. Ou le coup les renverse et les brise violemment, ou la douleur les raine et les consume peu à peu; ou elles traînent l'existence comme le forçat sa chaîne, avec une morne stupeur et un silencieux désespoir, ou elles cherchent dans le suicide une délivrance lâche et criminelle. Oh! qu'il fait bon connaître et aimer Dieu au jour de la douleur ! Qu'il fait bon se voir en sûreté quand la mer gronde et que les flots en furie brisent tout autour de soi les barques imprudentes qui s'y sont confiées ! Qu'est Dieu dans la tempête, au milieu des flots de la douleur ? Dieu a trois manières de nous délivrer de ces flots. Quand nous sommes trop faibles pour en supporter plus longtemps l'assaut terrible. Dieu se montre et les refoule, les flots reculent, ils fuient, ils nous laissent en sécurité sur un rivage protecteur : 0 Seigneur, vous êtes le Dieu des merveilles, vous avez montré au milieu des peuples quelle est votre puissance. Vous avez sauvé des eaux votre peuple, les fils de Jacob et de Joseph. Les eaux vous ont vu, ô Dieu, elles vous ont vu et elles ont tremblé, les abîmes se
1 Psal. LXYIII.
sont épouvantés < : la mort prend la fuite, la maladie, la ruine, la calamité, la douleur, tous ces flots, tous ces abîmes où nous allions nous engloutir, sont écartés par un mot de la divine puissance. Nous nous pensions perdus : inopinément et sans en connaître la cause, nous nous voyons sauvés. Si nous sommes plus forts l'intervention providentielle reste plus énergique dans une égale protection et un égal amour : la tempête ne s'apaise pas, les « grandes eaux » continuent à sévir, mais un bras vigoureux nous y soutient, nous sommes quelque temps battus des flots sans nous y engloutir, jusqu'au moment où, l'épreuve finie. Dieu nous en arrache tout à fait. Le lit des eaux s'est montré à nu, tant la tempête était affreuse, tant les abîmes qu'elle creusait étaient vastes et profonds, les fondements de la terre ont été dévoilés à ta menace, 6 Jéhovah, au souffle de ta colère ! Alors, me tendant la main d'en haut, tu m\is saisi, tu m'as soulevé du sein des ondes 2. Les âmes héroïques ne cessent pas un instant d'être jetées, par le Dieu qui les éprouve et multiplie leurs combats, au milieu des plus formidables tempêtes. Durant toute leur vie les saints sont battus des flots de la tribulation. Que fera Dieu pour ces héros et ces athlètes de la douleur? Dieu les laisse en plein océan, mais leur fait trouver dans les hauteurs mêmes de leur vertu d'inaccessibles cimes, d'inexpugnables refuges d'où les vagues, quelque gigantesques qu'elles soient, ne sauraient approcher. 0 Dieu, parce que vous êtes mon espérance, vous avez placé mon refuge en d^ inaccessibles hauteurs, les maux ne sauraient approcher, les calamités n'ont plus d'accès dans ma demeure, les flots bouleversent le dehors, uu-do.-,-
1 Psal. LXXI. - 2 Psal. XVII,
SOUS de moi tout est tumulte, désolation, et ruine : mon âme reste sereine, la tempête n'y a point eu accès, non appropinquabit tabernaculo ^
Si les choses terrestres nous bouleversent dans leurs perpétuels orages, les perversités humaines n'ont pas pour nous moins de dangers et moins d'écueils. Si Dieu seul nous peut délivrer des flots de la douleur, quel autre que lui nous peut sauver des flots de la perversité? Comment nous délivrerions-nous des méchants ! nous vivons chez eux, ce monde est leur domaine, la vie actuelle est nommée par le Psalmiste le jour des méchants. Jésus-Christ, à ceux qui s'étonnaient de sa passion, et, dans cette passion, de l'audace perverse do ses ennemis, ne disait-il pas que « c'était maintenant l'heure de la puissance des ténèbres? «Tous passent par ce jour des méchants, par cette heure de la puissance des ténèbres - ; » mais qui dominera le mal? qui triomphera de la perversité des méchants? qui résistera sans trembler à leurs entreprises impies? qui demeurera devant eux sans redouter leur insolente fortune, sans courber le front devant leur opulence et leur crédit? Nul autre que celui qui se sent appuyé de Dieu, et qui trouve en Dieu contre la persécution des méchants un refuge toujours ouvert et toujours assuré. Des pervers s'approchaient de moi pour me dévorer, mes ennemis, mes persécuteurs, ils ont chancelé, ils sont tombés. Le Seigneur m'a gardé dans sa tente, durant le jour des méchants, il m'a caché dans le secret de sa demeure, il m'a bâti sur les rochers une forteresse, il a exalté mon front par-dc.-isus tous mes ennemis '^. A l'ombre de tes ailes j'espérerai, ô mon Dieu, jusqu'à ce que l'iniquité s'écoule''. Quand Vini-
1 Psal. XG. - 2 Matth. - s Psal. XXVI. - '* Psal. LVl.
quité sera écoulée, quand le jour des méchants sera fasse, dans le ciel, dans la Patrie, nous serons à l'abri sous la gloire, au milieu de la béatitude infinie : en attendant, sous les ailes de Dieu, ■ notre Protecteur et notre Père, nous échapperons au torrent de l'iniquité : doncc transcat iniquitas.
Hélas ! telle est notre situation malheureuse que, tandis que nous subissons par la loi de la mortalité et de l'exil la persécution du monde, par notre propre Derversité nous provoquons la Justice et nous nous exposons perpétuellement aux coups de la main de Dieu. Oh ! qui nous protégera contre Dieu? Oh! qui nous sauvera de ses mains redoutables ? « Il est horrible de tomber dans la main de Dieu : >> tous les pécheurs y tombent : pécheurs nous-mêmes, comment y échapper ? Voici encore pour le catholique une sécurité délicieuse. Il pèche : qui est innocent? mais lui « connaît le chemin de la pénitence, >> lui sait comment s'apaise la justice et comment tombe le courroux de Dieu. Un soupir, une larme, une confession généreuse, une promesse du cœur : tout est sauvé, tout est restauré dans lame, tout est garanti du côté de Dieu. Heureux celui à quia été pardonné son crime! Heureux l'homme auquel Dieu a remis son péché L..0 Dieu, je vou;' ai déclaré mon crime ; je ne vous ai point caché mon iniquité, fai dit: je confesserai contre moi mon iniquité au Seigneur, et vous m'avez remis Pimpiété de mon crime. Cest pourquoi vos saints vous imploreront au temps propice. Au débordement des grandes eaux, le fléau n'approchera pas de nous \ Il est écrit de notre grand et redoutable Dieu que devant lui marche la tempête : cette
1 Psal. XXXI.
tempête engloutira les pécheurs et elle arrêtera devant les. justes ses flots les plus impétueux.
Mais c'est peu encore d'être en sécurité du côté du monde et du côté de Dieu; nos grands dangers nous viennent de nous-mêmes, et nous nous sommes nos plus redoutables ennemis. Paul s'écriait plein d'angoisse : « qui me délivrera de ce corps de mort ? » Il faudrait transcrire et commenter tous les Psaumes pour entendre tous les cris de détresse de l'humanité déchue, contempler toutes ses larmes, compter tous ses appels désespérés. Voici l'homme livré aux détresses de sa propre nature, le voici peint au vif par le Prophète- Roi. Je suis accablé de tristesse au milieu des luttes que je subis chaque jour; je vis dans le trouble; des appréhensions, des terreurs m'environnent, l'obscur ité m'enveloppe.., Je cherche un sauveur qui me délivre à la fois des défaillances de Vâme et des fureurs de la tempête ^, — a pusillanimitate spirilus et temjjestate.YoUh deux admirables paroles qui résument notre état dans les deux détresses où toutes les autres sont comprises : la pusillanimité de rame et la tempête. Si nous étions forts qu'importeraient les assauts de la tempête, les souffles du mal, les oppressions de l'ennemi? Mais hélas ! nous sommes faibles, un rien nous abat, le plus léger orage nous renverse, le moindre flot nous engloutit. 0 Dieu, soyez notre secours contre nos faiblesses! 0 Dieu! soyez notre secours contre les flots soulevés, a pusilla^iimitate spiritus et tempestate. Et telle est bien la double protection dont Dieu nous investit. Beus fortitudo mea, « Dieu est ma force. » Admirable mystère! « Ne sentez-vous pas en vous-mêmes comment le Christ est en vous ? »
1 Psal. LIV
« Comment en vous le Christ n'est pas faible, mais au contraire plein de force?» C'est là tout le secret du chrétien, il est chrislophore, il porte Dieu ; toute la force de Dieu est en lui et le soutient, et ce même homme qui gémissait si amèrement sur la pusillanimité de son âme, qui cédait devant tous les obstacles et brisait son énergie à tous les écueils, le voici devenu, sous le voile d'une faiblesse apparente, plus fort que toutes les forces humaines réunies; il se rit des dangers, appelle avec ardeur l'heure des plus terribles luttes, affronte sans pâlir toutes les tempêtes, sûr de résister à leurs Ilots et de dompter leurs fureurs.
III. — Ainsi, nous le voyons, la troisième et merveilleuse prérogative des enfants de Dieu, c'est la force. Cette force atteint en eux les proportions du prodige. Voici une créature, faible et Inconsistante par nature, rendue plus faible encore par le brisement de sa chute originelle, assaillie furieusement au dehors par des ennemis innombrables , trahie au dedans par sa propre concupiscence, écrasée sous la pression des sens, asservie sous le poids de la mortalité, entraînée dans les impétueux courants des passions et des vices, la voici qui résiste, tient tête à tous ses adversaires, les repousse, les refoule, les taille en pièces, les anéantit. Je poursuivrai mes ennemis, je les alteimh-ai^je les taillerai en pièces^ je ne m'' en reviendrai qu'après les avoir anéantis. Je les briserai., ils ne pourront tenir devant moi; je les abattrai à mes pieds '. Saint Jean Chrysostome, pour se représenter cette merveille, se faisait la pein-
1 Psal. XVIL
ture d'un guerrier qui, seul, sans secours, sans compagnons d'armes, enveloppé d'ennemis de toutes sortes, leur livrerait à tous et toujours des combats spéciaux- Au premier prodige de n'être pas écrasé, il joindrait celui de les tailler tous en pièces. A la première merveille de leur pouvoir tenir tête, il ajouterait cette seconde de leur livrer à chacun des batailles particulières, selon leurs armes, leurs positions, leur défense spéciales : ici les combattant en plaine, là les attaquant sur mer, plus loin emportant des forteresses et forçant des villes : athlète universel, soldat capable à lui seul de défendre un royaume et de mettre en fuite des légions d'ennemis. Tel est l'enfant de Dieu, tel est le catholique, quand il est digne de ce nom et du nom de « bon soldat du Christ » que lui donne l'Apôtre. Tous les ennemis du dehors le vrai catholique les afïronte,mais sa lutte la plus héroïque, ses combats les plus terribles, il les engage au-dedans de soi-mêm e contre les forces de sa nature et les oppositions furieuses de son péché. Le saint n'est pas fort d'une force vulgaire et commune, il s'élève jusqu'aux derniers héroïsmes de la vertu. Quelle tyrannie est plus violente que la tyrannie des sens ? quels assauts plus terribles que ceux de la volupté ? qui n'est pas terrassé par cet adversaire ? qui ne tombe pas mortellement atteint des traits brûlants de ce démon du midi ? Une seule vertu résiste, celle qui est forte de la force de Dieu. Le Seigneur vous protégera de son ombre, sous ses ailes vous conserverez Vespoir. Sa vérité sera votre cuirasse, vous ne redouterez rien des dangers terribles de la nuit, ni durant le jour, de la flèche qui vole, ni dans l'ombre du mystère d'iniquité qui y circule, et des incursions du démon du midi. Mille tomberont à votre gauche^ dix mille à votre droite, et de vous la mort n'' approchera
pas '. Et fu?sions-nous forts contre les révoltes des sens, que pouvons-nous contre l'effervescence de la colère ? Quand notre sang bouillonne dans nos veines, et que dans notre poitrine notre cœur bondit furieux ? Au sein des clameurs sinistres de la colère, une voix douce s'est fait entendre, voix plus haute que la terre, voix où se cache toute la force d'un Dieu : « Bienheureux les doux ! Bienheureux les pacifiques!... » Cette voix enchanteresse est la seule au monde qui apprivoise la bête féroce et change en inofïensif agneau le tigre le plus bondissant et le plus furieux. L'homme fasciné par la douceur de 1' « agneau qui efface les péchés du monde, » peut rappeler à Dieu, comme son plus beau titre, qu'il a toujours su conserver la douceur : Souvenez-vous, ô Dieu, de David et de son inaltérahle douceur - ! Mais la colère vaincue, reste au fond de nos âmes un sentiment plus contenu, mais aussi plus sombre, plus sinistre, plus implacable, plus absorbé dans des désirs et des projets de vengeance. Nous dominerons nos colères, mais ce sentiment qui de nous le dominera ? Qui pardonnera du fond du cœur la plus sanglante injure ? qui accueillera sans plisser les lèvres et froncer le sourcil quelque misérable, auteur pervers de nos plus mortelles infortunes ? Ah ! celui-là seul qu'a touché la grâce du Calvaire et qu'a oint l'huile divine de la charité. Si jamais j'ai rendu le mat à ceux qui m' avaient fait le mal, que je tombe sous les coups mérités de mes ennemis, qu'ils me poursuivent, qu'ils me saisissent, qu''ils foulent aux pieds ma gloire et ma vie ^. L'enfant de Dieu est plus magnanime encore, et montre, contre d'autres adversaires, dans un autre genre de combat, plus de force et plus d'indomptable énergie.
1 Psal, XC — 2PsaI. GXXXI. — » Psal. VU.
Une fascination nous emporte plus que toutes les autres, c'est celle de l'orgueil, de l'ambition, du brûlant désir et de la recherche haletante des dignités et des honneurs. Sous l'empire de cette fascination désastreuse, nous rêvons à des cimes impossibles, nous nous élevons à des hauteurs insensées, nous perdons totalement de vue notre origine, nous réclamons l'empire, nous voulons les hommages universels, nous nous bâtissons des temples, nous voici « comme des dieux! »De qui cette folie n'estelle pas plus ou moins l'histoire? Qui est humble? Qui l'est dans le monde, dans cette terre de toutes les ambitions, dans cette patrie de tous les orgueils ? L'Homrae- Dieu fut humble, « doux et humble de cœur » : à sa suite sont humbles les vrais enfants de Dieu, et ils sont les seuls, 0 mon Dieu, mon cœur ne s'est point enflé d'orgueil, mes yeux ne se sont point superbement élevés, je n'ai pas marché avec une fierté hautaine, ni donné un essor ambilieux aux désirs de mon cœur. Comme l'enfant à la mamelle est réglé par sa mère, ainsi ai-je réglé mes aspirations '. Dernier et plus étonnant prodige de la force et de la magnanimité chrétiennes : ce n'est pas seulement le luxe orgueilleux de l'accessoire que répudie TEnfant de Dieu, c'est le nécessaire, l'essentiel, la vie elle-même, les biens de l'existence, cette terre où nous poussons nos plus indispensables racines, qu'il méprise et rejette. « Nous autres, s'écriait Paul, nous concevons cette volonté magnanime d'aimer mieux déloger de nos corps pour aller vivre avec le Seigneur. 0 Dieu, soupire l'âme sainte dans les Psaumes, pourquoi faut-il que mon exil soit tant prolongé ? Et par avance, autant qu'elle le peut, elle s'élève par dessus les choses terrestres jusqu'à
1 Psal. CXXX
ce divin idéal que sa foi contemple et dont son cœur est épris , Oh ! gui me donnera des ailes, et je prendrai mon vol, et je m'irai reposer ! Et j^ai dit : Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai, et je gagnerai le lieu de mon repos. Et voici que je me suis éloignée, voici que j^ ai pris la fuite, et je demeure dans la solitude ^ , toute dégagée, toute dépouillée des choses et des préoccupations de ce monde, dépouillée de moi-môme aussi, ne voulant plus que le ciel, n'aspirant plus qu'à l'éternelle vie, ne cherchant plus rien que Dieu. — C'est là le dernier triomphe de la magnanimité chrétienne : il n'est pas donné à la créature de revêtir une plus divine noblesse ni de monter plus haut.
IV. — Parvenus à ce sommet, le dernier que la vertu donne à contempler sur la terre, la quatrième prérogative de la vie chrétienne couronne les enfants de Dieu : ils sont riches. La parole apostolique se réalise en eux dans toute sa plénitude : nihil habentcs et omnia possidentes, « dénués de tout, ils possèdent tout. » L'Enfant de Dieu est un prince en voyage. Inutile à vous do chercher des yeux les splendeurs du trône, l'éclat de la pourpre, le scintillement de la couronne : comme l'Homme-Dieu voyageur sur notre terre, il traverse l'existence sans les dehors de la majesté royale, sans l'appareil de sa suprême fortune, sous le plus modeste et le plus vulgaire extérieur. Que ferait-il de cette pompe ? Que lui seraient ces bagages, sinon d'encombrantes inutilités ? Que l'on s'extasie tant que l'on voudra sur cette humilité dans une si majesté si haute,
1 Psal. LIV.
sur tant de simplicité au milieu de si vastes trésors, in quo sunt, omncs thcsauri, lui n'a qu'une réponse, il ne donne qu'une explication, vado ad Patrcm ', > je vais à mon Père, » je me rends dans mon royaume, je vais à ma gloire, je ne suis encore qu'exilé et voyageur, vado. Les âmes d'élite ont saisi cette situation, et cette situation à son tour leur fait comprendre la parole du Psalmiste décrivant 1 ame chrétienne, la fille du Roi : « toute la gloire de la fille du roi est cachée au dedans, » rien n'en paraît au dehors, « le trésor est enfermé dans des vases d'argile. » Or qu'arrivc-t-il ? Si, durant I3 voyage, quelque fortune roturière étale auprès du prince un luxe insolent, le prince passe inaperçu pour la foule, les médiocrités étincelantes recevront seules des hommages insensés. Des deux fortunes, l'une terrestre qui n'est rien, mais qui brille, attirera tous les regards et enflammera toutes les convoitises ; l'autre qui est divine, mais dissimulée et invisible, n'obtient pas même le regard du dédain. Où est la fortune véritable?
Pour la sottise du monde, la voici leurs fils sont
comme des pousses vigoureuses dans tous les charmes de leur jeunesse ; leurs filles chargées de parures, couvertes d'ornements, font songer aux splendeurs du temple. Leurs greniers sont toujours pleins, ils regorgent de l'un dans l'autre; leurs brebis sont toujours fécondées, elles sortent de leurs ctables par innombrables troupeaux; leurs vaches sont vigoureuses ; point de brèche ni de ruine à leurs murailles, et dans leurs places publiques nul cri séditieux. Bienheureux, dit-on, le peuple dont tous ces biens sont l'héritage^ l Voilà la fortune pour le monde : donnez-lui ces richesses, il se tient content. Soyez fils de Dieu,
« Joan. — î Psal. CLXIII.
créatures immortelles, ayez la perspective d'im trône, rendez-vous d'un pas hâtif et la joie au cœur à une éternité splendide : pour le monde ces destinées sont des chimères et ce bonheur d'une autre vie, fùt-il éternel, fût-il divin, fùt-il infini, ne vaut pas l'ivresse d'un plaisir terrestre, ni la jouissance des biens d'un jour ! Acceperunt mercedem suam vani vanani! Les insensés jouissent la durée d'une heure, puis vont s'abîmer dans un tombeau pour toujours !
Où est la vraie richesse? Avant tout, sans doute, celle qu'on possède réellement. L'homme du monde est possédé par sa fortune, mais lui-même ne la possède pas, elle n'est pas à lui, elle lui échappe, elle s'évanouit et le laisse après un instant d'illusion dans une réalité de misère inexprimable. Quelle est encore la richesse véritable? Assurément , celle que ne détruit pas la mort, mais dont les splendeurs remplissent l'éternité. Et encore ? Celle qui est vaste et infinie comme le cœur qui la désire, comme les besoins qu'elle doit assouvir. Et encore ? Celle qui renferme en elle toutes les jouissances et procure à son heureux maître tous les honneurs et tous les plaisirs ; celle dont aucun mécompte ne peut flétrir les charmes; celle qui chasse à jamais les pleurs, et ouvre à l'homme l'enceinte réservée du parfait, infini, éternel bonheur. Or qu'est-ce que tout ce magnifique ensemble de biens célestes, qu'est-ce que cette fortune ? Qu'est-ce, sinon Dieu lui-même ? Dieu se donnant à voir, à posséder, à aimer ; Dieu ouvrant à l'homme l'infini trésor de sa couronne, le plongeantdans l'insondable océan de ses joies ; Dieu, en un mot, disant à l'homme : « Je serai moi-même ta récompense, immense à l'excès ! » Ils ont dit, les insensés, voyant les fortunes de la terre ; bienheureux le peuple qui possède tous ces
"j/'cn^M Non, non, mais: bienheureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu, la récompense, la possession éternelle et inCinie, 7nerces magna 7iimis. Et comment Dieu nous est-il, dès la vie présente, l'universelle richesse, l'ensemble opulent de tous les biens à la fois ? Prétons l'oreille au chant du Psalmiste. Mon Dieu, mon roi, je vous exalterai, je bénirai votre nom dans les siècles des siècles... Je méditerai la splendeur, la magnificence de votre majesté, les œuvres de votre puissance. Ces œuvres rediront voire terrible force, elles annonceront votre grandeur, elles perpéiueront la mémoire de vos suavités, elles loueront votre justice. Le Seigneur est plein de compassion, il est rempli de clémence, il est patient, il déborde de bonté. Le Seigneur est suave à toutes ses créatures, sa bonté plane sur toutes les œuvres de ses mains' ... Le Seigneur soutient ceux qui chancellent, il relève ceux qui sont tombés. La création entière a les yeux sur vous, ô Dieu, et à tous les êtres vous donnez leur pâture au temps marqué. Votre main s^ouvre, et tout ce qui a l'être se trouve rassasié de vos biens. Ce Seigneur est juste dans toutes ses voies, miséricordieux dans toutes ses œuvres. Le Seigneur est père de ceux qui Vaiment, de ceux qui l'invoquent clans la vérité de leur cœur. Il fait la volonté de ceux qui le craignent, il exauce leur prière, il assure leur salut, il garde ceux qui l'aimeJit, il perdra les impies. Ma bouche répétera sans cesse les louanges du Seigneur, toute chair bénira son saint nom dans tous les siècles, à jamais '^.
i Psal. CXLUI. — 2 Psal. CXLIV.