CHAPITRE VI
LES BACILLES TUBERCULOIDES
Les recherches que nous venons d'exposer nous amènent à établir une distinction absolue entre le bacille de la tuberculose humaine, bovine, aviaire, pisciaire et les bacilles accidentellement acido-résistants des épanchements pleuraux et de la peau.
Dans une communication faite par M. Bezançon et nous au Congrès de la tuberculose de 1905,à Paris, nous nous sommes déjà élevés contre l’englobement en un groupe unique de tous les microbes acido-résistants, et nous avons nettement indiqué la nécessité qu'il y a de distinguer parmi ces bacilles, deux groupes, d'une part les bacilles héréditairement acidoalcoolo-résistants ou tuberculoïdes,et d'autre part des bacilles accidentellement acido-résistants.
Armés de ce critérium de la réaction colorante, nous pouvons maintenant passer en revue tout l'ancien groupe des bacilles acido-résistants.
Pour ceux des échantillons que nous avons pu nous procurer, nous avons vérifié nous-même les réactions colorantes, les caractères de culture, le pouvoir pathogène. Pour les types que nous n'avons pu avoir à notre disposition, nous nous en sommes rapporté à ce qu’en disent les auteurs, en anaiysant et en critiquant les méthodes qu'ils ont employées et les résul-
tats qu'ils ont donnés.
Dans le groupe des anciens acido-résistants, nous pouvons d'abord séparer une première catégorie de bacilles qui ont fait l'objet des travaux de Koch, Petri, Rabinowitsch, Mæller, Markl, Coggi, Tobler, Grasberger, Beck, Carnevali, etc.
Ils contiennent :
a) Un certain nombre de bacilles trouvés dans le beurre et dans le lait.
a. Bacilles du beurre (Bacille de Petri-Rabinowitsch, bacille de Korn FI et IE, bacilles de M. Tobler (f à V), bacille de Benvenutti, bacille de Markl, bacille de Binot, bacille d'Aujesky, bacille de Beck, bacille de Herbert, bacille de Herr et Beninde, bacille de Grasberger).
B. Bacilles du lait (bacille de Mæller, bacille de Carnevali).
b) Des bacilles trouvés dans la nature,
Sur les graminées (bacille de la Fléole, Bacille de Thimothée, de Mæller. Gras-bacillus 1).
Dans les greniers à fourrages (Gras-bacillus Il de Mæller).
Sur le fumier (Mist-bacillus de Mæller).
Tous les bacilles de cette catégorie sont en effet morphologiquement semblables au bacille de Koch, et peuvent même comme lui, dans les mêmes conditions (vieilles cultures),
devenir filamenteux, ramifiés, ou actinomycosiformes (tissus) (1).
(1) Schultze et Lubarsch ont vu en effet que le Thimothée-bacille inoculé dans le rein du lapin présente dans cet organe une disposition actinomycosique (aspect de filaments ramifiés, rayonnés, présentant à leur extrémité terminale un renflement en crosse) ; nouveau point de rapprochement avec le bacille de Koch qui peut présenter cette même disposition lorsqu'on l'inocule soit dans le cerveau (Babès et Levaditi, Cornil, Bezancon et Griffon}, soit dans le rein (Bernard et Salomon).
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Tous ces bacilles sont, comme le bacille de Koch, énergiquement acido-résistants et en outre alcoolo-résistants, c'està-dire que si, après les avoir traités par les acides dilués, on les plonge dans un bain d'alcool absolu, ils gardent la couleur qu'ils ont prise au contact du liquide de Ziehl (1).
Ils sont, comme le bacille de Koch, héréditairement acidorésistants, c’est-à-dire que, cultivés sur des milieux non additionnés de substances grasses, ils donnent cependant naissance à des colonies de bacilles eux-mêmes acido etalcoolo-résistants. Ils fabriquent donc directement par eux-mêmes, aux dépens des matières contenues dans le milieu de culture, la substance qui les rend acido-alcoolo-résistants, et cette propriété est pour eux, comme pour le bacille de Koch, un caractère d'espèce, puisqu'elle se transmet héréditairement dans toutes les transformations successives du microbe.
Tous ces bacilles possèdent en outre d’autres caractères qui leur sont communs et d'autre part les rapprochent du bacille de Koch. Cultivés sur les milieux usuels appropriés, ils donnent des colonies qui par leur aspect ressemblent singulièrement soit aux colonies du bacille tuberculeux humain, soit à celles du bacille tuberculeux aviaire. Dans le premier cas, on a des cultures sèches, écailleuses, plissées, dans le second des cultures plus grasses. Ces bacilles forment sur le bouillon un voile gaufré, plissé, tandis que le bouillon reste clair. Le bord du voile remonte sur les parois du verre à la façon du voile du
bacille tuberculeux.
(1) Nous avons étudié ceux de ces bacilles que nous avons eus entre les mains, et tous résistent à la méthode que nous proposons. Y. Cazottes, dans sa thèse, a comparé et étudié le degré d’acido-résistance de toutes ces espèces.
Tous ces bacilles sont pathogènes pour le cobaye (1). Mais au lieu de donner comme le bacille de Koch virulent des lésions tuberculeuses, ils provoquent quand on les inocule sous la peau un abcès caséeux local, sans généralisation, et quand on les inocule dans le péritoine, à forte dose, des lésions de périviscérite fibro-caséeuse surtout marquée autour de l'estomac, de la rate et du foie, et exceptionnellement seulement des lésions nodulaires à distance. Nous avons montré, avec M. Bezancon, dans un travail paru dans la Pevue de la tuberculose, les similitudes que présentent ces lésions avec les lésions provoquées par des races de bacilles de Koch atténuées (2).
Dans ce groupe de bacilles essentiellement et héréditairement acido-résistants rentrent enfin quelques bacilles très voisins des précédents par leur réaction colorante, leurs caractères de culture et leur pouvoir pathogène, et dont quelques-uns pourraient leur être tout à fait identifiés. Ce sont: 1° Un bacille trouvé par Maæller chez un bovidé, bacille qui avait déterminé chez cet animal des lésions comparables à la pommelière, mais qui, isolé sur les milieux de culture, se comportait non comme le bacille de la tuberculose bovine, mais comme le Thimothée-bacille.
20 Un bacille trouvé par Mme Lydia Rabinowitsch dans un cas de gangrène pulmonaire et qui possède lui aussi tous les caractères du Thimothée-bacille.
3° Un bacille trouvé dans la sérosité d'un vésicatoire par
(1) Seul le bacille de Korn Il n’est pas pathogène pour le cobaye (Korn), mais par contre, il détermine dans le poumon du lapin des granulations au niveau desquelles on retrouve des cellules géantes.
(2) Bezaxçon et Painiserr, Recherches sur l’inoculation simultanée de bacille tuberculeux et de beurre dans le péritoine des cobayes. Revue de la tuberculose, 15 août 1905.
Moœller (qui l'appelle Bacille du smegna) et qui est très voisin par tous ses caractères de certains bacilles du beurre et du Thimothée-bacille.
4° Un bâcille trouvé dans l'intestin d’un malade atteint de fièvre typhoïde par Mironescu et qui est à rapprocher des bacilles du lait.
5° Un bacille trouvé par Beck sur l’'amygdale d'une femme tuberculeuse. Ce bacille donne sur les milieux de culture des colonies du type des tuberculoïdes et détermine chez le cobaye des lésions généralisées ; mais les lésions réinoculées, ne donnent plus au cobaye qu'une lésion locale. La seule différence de ce bacille avec le bacille tuberculeux classique est done l'absence de tuberculose en série, d’après la loi d'Hippolyte Martin.
À côté de ces bacilles vient logiquement se placer le bacille de Hansen. Dans les coupes, les bacilles lépreux sont nettement acido et alcoolo-résistants. Baumgarten prétend même qu'ils seraient plus acido-résistants que le bacille tuberculeux. Gou gerot, dans un cas de Bacillémie hansenienne qu'il a publié, a constaté l'acido-résistance du bacille faite avec le sang de son malade.
Mais la culture du bacille de la lèpre est restée jusqu'ici bien problématique. Les auteurs qui ont prétendu obtenir des cultures comme Spronck, avaient affaire à un bacille non acidorésistant sur les milieux de culture. Il est douteux que ces auteurs aient isolé le véritable bacille de la lèpre (1). Les bactériologistes s'accordent généralement pour admettre que le bacille de Hansen n'a pas encore été isolé en culture. Pourtant,
(1) P. E. Weil cependant a eu des résultats intéressants, quoique non définitifs, en utilisant les milieux à l'œuf.
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tout récemment, MM. de Beurmann et Gougerotont signalé un travail de Rost, qui aurait réussi la culture du bacille lépreux sur un milieu spécial (1). Le bacille croît très lentement, les premières colonies n'apparaissent pas avant deux ou trois mois ; ces colonies, une fois développées, sont blanches, puis jaunes, puis rouge-brique, épaisses, écailleuses et ressemblent à celles du bacille de Koch.
Le bacille serait acido-résistant dans ces cultures, Rost suppose qu'il s’agit bien du bacille de Hansen, car, dit-il, les bacilles acido-résistants connus (les tuberculoïdes) poussent très rapidement et sur les milieux usuels, à l'encontre du microbe qu'il a isolé. D'autre part, la grande fréquence de la tuberculose chez les lépreux pourrait faire penser qu'il a isolé le bacille de Koch, mais, dit-il, le bacille de ses cultures ne produit pas de tuberculose chez le cobaye: il n'est pas pathogène pour cet animal (2). Cette tentative est donc intéressante, si les travaux de Rost sont confirmés.
Dans ce groupe il faudrait sans doute aussi comprendre : le bacille de Ginsberg, qui provoque une conjonctivite particulière, le bacille de la pseudo-lèpre des rats et des surmulots de Stefansky, d'Olchanetzki et de Dean, qui sont nettement alcoolo-acido-résistants dans les tissus pathologiques, mais n'ont pas pu être cultivés ; le bacille de la verruga du Pérou de Isquierdo vient se placer à côté d'eux ; bien que Odriozola dise avoir cultivé une fois ce bacille, qui se trouvait dans le
sang de son malade, il n'est pas bien certain qu'il ait obtenu
(1) Le milieu est un mélange de pierre ponce pulvérisée et d'extrait de bœuf,
(2) Nous avons observé avec M. Bezançon des races de bacilles tuberculeux qui ne sont plus pathogènes pour le cobaye,
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dans ses cultures le bacille que l’on rencontre dans les tissus pathologiques de la verruga du Pérou.
Il est logique également de rapprocher de ces bacilles le bacille du mucus nasal de Karlinski, qui se rapproche par tous ses caractères, notamment par ses caractères pathogènes et par ses caractères de culture, des bacilles du lait et du beurre. Il est acido-résistant sur les cultures, quoique parfois à un moindre degré que le bacille de Koch.
Tous ces bacilles méritent d’être réunis sous le nom de bacilles tuberculoïdes que leur a attribué Beck.
Ils forment une famille naturelle avec le bacille tuberculeux humain et ses variétés aviaire et pisciaire.
Dans leur Traité de bactériologie, Lehmann et Neumann englobent tous ces bacilles en un seul genre, le genre mycobacterium qui comprend les espèces suivantes :
Myco-bacterium tuberculosis — bacille tuberculeux humain et bovin.
Myco-bacterium tuberculosis, B. avium — bacille de la tuberculose aviaire.
Myco-bacterium tuberculosis, var. poikilothermorum — bacille de la tuberculose pisciaire.
Myco-bacterium lepræ — bacille de Hansen.
Myco-bacterium Verrugæ — bacille de la Verruga du Pérou.
Myco-bacterium lacticola et planum — Gras-bacillus II Moaller.
Myco-bacterium lacticola, B perrugosum — bacille du beurre.
Myco-bacterium phlei (1) — bacille de Thimothée.
(1) Lehmann et Neumann rangent dans ce groupe le bacille du smegma de Weber : nous ne pensons pas qu'on puisse le classer parmi les tuberculoïdes.
Nous avons nous-même étudié la plupart de ces bacilles, non seulement au point de vue de leur réaction colorante, mais encore dans tous leurs autres caractères biologiques.
Si intéressants qu'ils soient au point de vue philosophique, à cause des rapports de parenté indéniable qu'ils présentent avec le bacille de Koch, nous ne nous y arrêterons pas davantage, et cela pour une raison bien nette : c'est que l'intérêt clinique de ces microbes est presque nul et leur importance diagnostique rare au point de vue pratique.
Si la plupart des auteurs parlent de diagnostic entre les bacilles tuberculoïdes acido-résistants et le bacille de Koch, ils sortent de la réalité, car, en dehors de 3 ou 4 cas uniques, celui de Rabinowitsch, celui de Beck, celui de Meæller, celui de Mironescu, on n'a pas l’occasion de rencontrer ces bacilles tuberculoïdes sur l'homme, dans ses secreta physiologiques ou pathologiques.
Encore qu'il nous soit permis de faire quelque réserve sur le bacille trouvé sur l'amygdale par Beck.
Beck l’a isolé en 1901 des amygdales d’une femme qui mourut de tuberculose pulmonaire ; le bacille pousse sur les milieux glycérinés entre 25 et 40°, son optimum est de 38° ; il pousse lentement, en 17 à 18 jours ; sur le bouillon, qu'il trouble parfois, 1] pousse aussi un voile, qui apparait en une quinzaine de jours ; l'aspect des colonies est le mème que celui des colonies des autres bacilles tuberculoïdes.
Mais ce bacille inoculé au cobaye par la voie sous-cutanée tue cet animal en 8 à 10 semaines avec rate 6 à 8 fois plus grosse que la normale et tubercules dans les poumons.
Ge sont là des caractères qui pourraient s'appliquer à bien
des races de bacilles tuberculeux, et il est difficile de ne pas
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douter que l’on se trouve tout au moins en face d’un tuberculoïde qui est bien voisin du bacille de Koch ; il diffère de lui en ce que, d'après la loi de Hippolyte Martin, les lésions des cobayes infectés par ce bacille ne sont pas importantes, ou plutôt ne produisent qu'une lésion locale chez les cobayes neufs. Mais la loi d'Hippolyte Martin est-elle intangible ?
Nous croyons qu'il peut exister des bacilles tuberculeux avérés de virulence moindre, et nous avons étudié déjà, dans un travail fait en collaboration avec M. Bezancçon, des lésions très discrètes provoquées par nous chez le cobaye avec des races de bacilles tuberculeux atténuées dans leur virulence.
Le bacille vu et isolé une fois par Mme Rabinowitsch serait immanquablement confondu avec le bacille de Koch, car il a la même forme, et la même acido-alcoolo-résistance. Il végète bien, en 24 heures sur les milieux ordinaires lorsqu'ilest isolé en culture pure, mais si on le rencontrait dans un cas de gangrène, où il est associé à une multitude d’autres germes, il serait trop long de l'isoler par la méthode de séparation des germes. Le moyen le plus sûr est encore d'employer linoculation au cobaye : le bacille de L. Rabinowistch n'est pas pathogène pour le cobaye ; il ne donne à cet animal qu’un abcès local, tandis que le bacille de Koch donnerait une tuberculose généralisée.
Le bacille de Mironescu a été trouvé dans les selles d'un typhique. La lecture de l'observation montre qu'il s’agit probablement d’un tuberculoïde du lait.
QBseRvATION DE Mironescu. — Malade suspect de dothiénentérie ; on fait des frottis de ses fèces et on colore les préparations selon la méthode de Ziehl-Neelsen ; dans ces préparations se trouvent des bacilles non décolorés, peu nombreux, isolés ou formant de petits amas,