C. Délire systématique, unique, fixe, sans tendance
évolutive (analogue à l'idée obsédante).
D. Excitation maniaque, dépression, mélancolie.
Voilà pour les dégénérescences mentales. Il y a trop et pas assez dans cette longue énumération : trop, s'il doit rester dans notre tête une idée nette, la vue précise d'un tableau clinique ; pas assez, si l'on veut cataloguer les formes diverses d'obsession, de phobie, les multiples bizarreries du caractère.
Que vient faire dans ce tableau, à propos des perversions sexuelles si variées dans leur mystérieuse psychologie, cet essai de localisation médullaire ou cérébrale ? Il est tout au moins prématuré.
Et puis, en lisant ce tableau, je suis pris d'une inquiétude, c'est que nous soyons tous des dégénérés ! Qui n'a pas eu l'obsession d'un mot, une forme quelconque de l'onomatomanie, de l'arithmomanie ? Que de gens qui ont eu des symptômes passagers d'agoraphobie, de claustrophobie, de topophobie, dans laquelle il faudrait faire rentrer l'hypsophobie (crainte des hauteurs, appelée à tort : vertige).
Manie du jeu, aberrations sexuelles, dipsomanie, voilà
oq-
trois caractères qui jettent d'un coup dans le groupe des dégénérés une bonne partie de l'humanité ! Les ivrognes et les débauchés y retrouveront les vieilles anglaises antivivisectionnistes. Enfin décidons-nous et entrons aussi dans le groupe car nous avons tous nos manies, et « l'aboulie », ce quatorzième stigmate, nous l'avons tous, au moins à certaines périodes de notre vie.
Passons aux stigmates corporels de cette universelle dégénérescence.
Je cite d'après Déjerine * :
« Les stigmates les plus frappants sont ceux qui affectent le système osseux, et il y a longtemps qu'on a remarqué, dans ce sens, les déformations de la boîte crânienne, produisant tous ces types divers de microcéphalie, hydrocéphalie, acrocéphalie, plagiocéphalie, scaphocéphalie, dolicocéphalie... et à des degrés moindres, les simples exagérations des bosses crâniennes, les dépressions irrégulières.
« On a signalé aussi, dans ces cas, des anomalies dans l'état intime des os, dans leur mode de développement, leur ossification, leur suture. Le squelette entier peut être atteint de même ; la face peut être asymétrique, le rachis incurvé ; les os des membres eux-mêmes atteints dans leur évolution, peuvent présenter toutes les apparences du rachitisme ; on a signalé l'existence possible des doigts palmés ou surnuméraires, les pieds bots sous leurs différents aspects, l'effacement de la voûte plantaire.
« Le système musculaire se développe tard et incomplètement ; les muscles offrent toujours un état de flaccidité spéciale ; ils peuvent même être atrophiés.
1. Déjerine, L'hérédité dans les maladies nerveuses. Paris, 188G.
298 LES PSY€HONÉTR08ES.
i L'appareil digestif n'est pas épargné : la voûte palatine esl asymétrique, quelquefois étroite, ogivale ; les lèvres souvent épaisses ; les becs-de-lièvre simples ou compliqués sont très fréquents ; les dents irrégulièrement implantées apparaissent tard ; leur nombre peut être diminué ; elles se carient aisément. Le prognathisme est fréquent. »
Abrégeons un peu.
« Fonctions digestives souvent troublées, mérycisme, hernies.
« Pour l'appareil respiratoire et circulatoire : tuberculose pulmonaire, troubles vasomoteurs.
« Pour l'appareil génito-urinaire : incontinence, phimosis, hypospadias, descente tardive des testicules, anomalies du vagin, troubles de la menstruation. »
Et nous ne sommes pas au bout.
« Anomalies de la peau, obésité, implantation anormale des cheveux. Altérations de l'œil, strabisme, surdimutité, déformations de l'oreille, adhérence du lobule, anomalies de l'hélix. Bégaiement, blésité. Enfin le système nerveux : migraines, vertiges, convulsions, tics, insomnies, cauchemars. »
Décidément c'est trop. C'est l'énumération de toutes les débilités humaines, physiques, intellectuelles et morales, et cette description perd de sa valeur parce qu'elle est trop touffue.
Il en est de même quand on recherche les causes de la dégénérescence. En lisant le vaste tableau de Dallemagne 1 on retrouve, soigneusement énumérées, les conditions étiologiques de la plupart des maladies corporelles ou mentales.
1. Dallemagne, Dégénérés et déscquilihrés. Bruxelles et Paris,
On a été plus loin encore dans cette extension de la notion de dégénérescence, et Max Nordau n'a pas hésité à ranger dans la classe des dégénérés les artistes, musiciens, romanciers, poètes, dont il n'approuve pas les tendances. A ce point de vue on est toujours le dégénéré de quelqu'un.
Ce n'est pas que ce tableau des misères humaines ait été chargé : au contraire ; on pourrait le tracer plus dramatique encore. Mais le tort est d'appliquer à tous ces états le terme de dégénérescence sans insister sur la régénération possible.
Le mot de dégénéré suppose un point de comparaison. On peut être dégénéré vis-à-vis de soi-même, c'est-à-dire par rapport à sa situation antérieure ; on peut l'être visà-vis de ses parents, de ses ancêtres, des personnes qui nous entourent et dont nous aurions dû subir l'ambiance. Nous pourrions l'être enfin, suivant l'idée de Morel, par comparaison avec un type humain originel doué de toutes les perfections.
Lorsqu'un jeune homme qui paraissait bien doué se laisse aller à une paresse croissante, fait la fête, s'encanaille, il arrive peu à peu à une dégénérescence physique, intellectuelle et morale. Nous reconnaîtrons dans son genre de vie les causes déterminantes de cette déchéance, et c'est en pratiquant sur lui une orthopédie morale qu'on pourra peut-être provoquer son relèvement.
Mais il faudrait être un observateur bien superficiel pour voir le problème aussi simple. Examinez votre dégénéré, votre dévoyé, et vous verrez que, dans sa période la plus brillante, il portait déjà en lui les tares mentales qui ont provoqué sa chute. Il était faible de volonté, il avait du laisser-aller dans sa tenue morale, des instincts bas de jouisseur. Recherchez dans l'ascendance et vous
lis PSYCnONÉVROSES.
retrouverez des défauts analogues chez le père, le grandpère paternel ou maternel, ou chez la mère un caractère faible, une influence éducative insuffisante. Est-ce un dégénéré? Oui, si, en le comparant avec ses parents, on constate une déchéance croissante, s'il y a péjoration ; mais souvent, malgré ses déformations, le rejeton vaut mieux que l'arbre, et c'est à un début de régénération que nous assistons déjà.
Des familles aristocratiques, bourgeoises, prolétaires, peuvent dégénérer sous l'influence de causes multiples : mariages consanguins, contagion de mentalité, habitudes de vie fâcheuses, alcoolisme, misère. L'hérédité autant que les circonstances extérieures joue ici un rôle considérable et la constatation de cette influence inéluctable assombrit le pronostic. C'est ici qu'il importe de déceler les stigmates physiques et mentaux qui marquent cette déformation native. Mais n'oublions pas que les tares physiques ne donnent nullement la mesure de la maladie psychique. Il y a des gens d'aspect simien qui ont une haute valeur intellectuelle et morale, tandis que de très beaux garçons peuvent être des idiots moraux.
Je ne puis aucunement accepter l'idée d'une dégénérescence vis-à-vis d'un type adamique supérieur. Quelles que soient les hypothèses que l'on adopte sur la genèse de l'espèce humaine, il me paraît bien certain que nos premiers ancêtres étaient des sauvages. Ils ont pu, dans leur vie au grand air, développer leurs aptitudes physiques, échapper à des influences pathogènes résultant de la vie en grandes agglomérations, mais nous les surpassons sans conteste, au pont de vue mental.
L'humanité est en progrès continu et il me semble ridicule de parler de sa dégénérescence. Il faut même admettre que la régénération l'emporte7 sur la dégéné-
rescence. S'il n'en était pas ainsi, l'espèce humaine serait déjà arrivée aux derniers degrés de l'idiotie ou se serait éteinte par stérilité.
En somme, ce que nous constatons tous les jours chez ces malades ce sont les imperfections humaines, les malformations physiques, intellectuelles et morales. Ce ne sont pas des dégradations croissantes, mais des arrêts et des reculs sur la voie ascendante du perfectionnement. Parfois, sous la double influence des lois de l'hérédité et de l'éducation, nous voyons la déformation s'aggraver, chez un individu, dans une famille, une caste, chez un peuple, dans une race, et c'est ici qu'il est permis de parler de dégénérescence. Elle peut aboutir à l'extinction de la famille, mais il peut y avoir des temps d'arrêt, des relèvements. Le mot de « dégénéré » marque trop crûment l'idée de déchéance fatale ; il motive un pronostic pessimiste et il ôte bien souvent au médecin le courage d'entreprendre un traitement orthopédique. D'un autre côté les discussions au sujet de la dégénérescence ont eu l'avantage de bien démontrer la parenté qui existe entre de légers troubles nerveux et les états psychopathiques plus graves. Nous avons mieux compris depuis lors l'importance qu'il faut attribuer à nos particularités psychiques, à nos tares, à nos petites manies. Légères chez nous elles peuvent faire boule de neige dans la descendance, et cette notion nous engage à ne pas négliger le traitement des anomalies psychiques. L'éducation seule peut, dans une certaine mesure, corriger ce que l'hérédité a créé.
Nous assistons, dans notre clientèle, à un défilé de psychopathes de tout acabit ; neurasthéniques plongés dans la désespérance, incapables de toute activité ; hystériques tourmentés des plus bizarres sensations ; hypo-
Dubois. — Psychouévroses. 16
Vu' LES PSYCHONÉVROSES.
condriaques à tous les degrés ; mélancoliques qui ont déjà ancré en eux, le sentiment si caractéristique de cette affection, l'obsession de l'incur&bilité ; enfin déséquilibres, détraqués, sujets à, des idées fixes diverses, depuis celles que nous avons parfois à l'état normal, connue l'obsession d'un air, d'un chiffre, jusqu'aux conceptions délirantes les plus absurdes ou les plus effrayantes.
Chez lous ces malades nous pouvons surprendre l'influence prépondérante de la mentalité innée, héréditaire, l'aggravation par l'éducation, par la contagion de l'exemple. Nous voyous la tare s'accentuer chez un sujet et dans sa descendance, les croisements précipiter la déchéance. Mais heureusement les mêmes influences agissent souvent en sens contraire et nous pouvons aider a ce relèvement par la thérapeutique psychique. Nous sommes, il est vrai, bien désarmés vis-à-vis des tares physiques, mais nous pouvons beaucoup contre les désordres mentaux, intellectuels ou moraux.
On ose à peine le dire, mais, aujourd'hui encore, c'est par la voie physique que l'on cherche la guérison de ces malades. Je ne puis comprendre cette aberration de la thérapeutique.
Tous ces malades ne sont pas curables, mais quand la guérison est possible, c'est par l'éducation qu'on l'obtient. Le pronostic dépend avant tout du fond de bon sens qu'on retrouve chez le malade, du trésor de vie morale qui se cache sous son déséquilibre. Souvent, en y regardant de près, on le trouve moins dégénéré qu'il ne paraît.
Quand l'idée fixe est nettement absurde, délirante, elle es1 souvent incurable ou ne cède que peu à peu sous l'influence éducative d'un milieu convenable. Mais quand il y a encore quelque apparence de logique dans l'idée, quand le malade, resté lucide, peut saisir l'irrationna-
lisme de ses déductions, la victoire est possible dans l'espace de quelques mois ou de quelques semaines. Sans doute les récidives sont fréquentes, mais le traitement psychique peut amener des améliorations sérieuses.
Il y a des malades sujets à d'étranges obsessions. Ils ont peur de se jeter par la portière d'un wagon, d'enjamber le parapet d'un pont. Ils craignent de jeter leurs parents par la fenêtre, de blesser quelqu'un avec un couteau, un fusil. Il y en a qui ont une impulsion à s'ouvrir les veines. Mais s'il y a là une certaine attirance, c'est en somme une phobie ; elle motive le recul et non l'action.
Rien ne tranquillise ces malades comme l'affirmation souvent répétée « qu'ils n'en feront rien ». Il est nécessaire de leur montrer toute la distance qu'il y a entre l'impulsion au suicide ou au meurtre et la phobie qui, si pénible qu'elle soit, est une sauvegarde.
Il faut s'attacher avec une imperturbable persistance à cette éducation de l'esprit, user de sa dialectique la plus serrée pour corriger le jugement des malades, faire vibrer à l'unisson les cordes du sentiment moral et de la raison.
C'est par manque de courage, de persévérance, que nous péchons dans le traitement de ces psychonévroses. Nous nous attardons trop à distinguer des entités morbides comportant une étiologie, un pronostic différent. Nous ne voyons pas assez le lien qui unit ces différentes affections.
Théoriciens, travaillons à l'analyse nosographique, classons d'après les symptômes, d'après les fadeurs écologiques, cherchons à préciser la symptomatologie, à délimiter les syndromes, établissons des classes et des sous-classes ; mais, devenus praticiens, oublions un peu ces classifications toujours artificielles, toujours variables. En thérapeutique il faut savoir faire de la synthèse sans négliger l'analyse.
El surtoul n'oublions jamais le but final : l'amélioration du malade, que nous abandonnons trop souvent au charlatan plus patient, plus têtu dans son ignorance de la pathologie.
A côté de ces psychonévroses plus ou moins bien déterminées auxquelles on peut résolument appliquer le traitement psychothérapique, il existe une foule de symptômes nerveux isoles qu'il est impossible de classer, mais qui son! souvent justiciables des mêmes moyens. Je veux parler de névralgies diverses, de myoclonies, de spasmes, de troubles digestifs variés, de désordres génitom maires, ({ni semblent indépendants d'un état de psychonévrose généralisé. Presque toujours cependant, une observation attentive et prolongée, portant sur l'esprit du malade, sur les causes occasionnelles souvent morales qui amènent les crises, permet de surprendre la mentalité psychopathique du sujet.
J'ajouterai que, même dans le traitement d'affections organiques, qui exigent un traitement physique ou médicamenteux, l'état d'âme du malade est souvent modifié dans le sens neurasthénique et hypocondriaque. Une psychothérapie bienveillante peut rendre de grands services, non seulement en améliorant l'humeur du malade, ce qui serait déjà un bien pour lui et pour son entourage, mais encore en favorisant la guérison des troubles somatiques. Le champ de la psychothérapie est donc très vaste quand on considère l'homme sous ce double aspect, psychique, et physique, et qu'on reconnaît l'impossibilité de séparer ces deux éléments. Il n'y a presque pas d'états maladifs dans lesquels le moral reste indemne et dans lesquels le médecin ne puisse pas intervenir par sa parole claire et convaincante.
DTX-SEPTIÈME LEÇON
Thérapeutique des psychonévroses. — Suppression des désordres actuels. — Modification de la mentalité du sujet pour éviter les récidives. — Foi religieuse ; suggestion charlatanesque ; suggestion par les médicaments ; suggestion scientifique ; hypnose.
En face de ces diverses affections que j'ai définies psychonévroses et que, tant pour la commodité du langage que pour y faire rentrer des troubles non classés, je résume sous le nom intentionnellement vague de nervosisme, le médecin se trouve en face de deux indications :
1° Paire disparaître aussi promptement que possible les troubles existants.
2° Empêcher pour l'avenir le renouvellement des désordres.
C'est à la deuxième indication que je donne le plus d'importance.
Sans doute on ne peut séparer les deux buts à poursuivre et il faut tout d'abord songer à délivrer le malade du mal présent. Mais on se contente trop souvent de combattre isolément chacun des symptômes sans s'efforcer de consolider le résultat obtenu en amenant chez le malade un changement profond dans la mentalité. Or, comme cette mentalité antérieure a joué un rôle pathogénique, a déterminé les accidents, l'œuvre thérapeutique reste incomplète.
Il tant voir de plus haut et plus loin.
En fait, la guérison des divers symptômes du nervosisme pouf être obtenue, souvent très rapidement, par les moyens les plus divers, les plus opposés. Or quand une maladie quelconque code à des médications qui ne se ressemblent en lion, entre lesquelles il n'existe aucun lien physiologique, il y a lieu de songer à un facteur commun qui n'est autre que ce qu'on a appelé la suggestion un mieux l'influence morale.
Cette action psychothérapique domine à tel point la thérapeutique des psychonévroses qu'on peut dire sommairement :
Le névrosé est sur la voie de la guérison aussitôt qu'il a la conviction qu'il va guérir ; il est guéri le jour où il se croit guéri.
Voilà l'idée que le médecin doit se mettre en tête, s'il veut guérir son malade ; mais il ne suffit pas qu'il accepte en sceptique cette notion et l'utilise comme un charlatan, il faut qu'il soit convaincu lui-même et sache transmettre sa conviction par cette contagion qu'exerce la sincérité.
Quand cet état d'âme existe chez le guérisseur, peu importent les moyens qu'il emploie ; ils réussiront tous s'ils font éclore dans l'esprit du malade l'idée fixe de la guérison prochaine. Parmi ces moyens je compte :
La foi religieuse ;
La suggestion charlatanesque ;
La suggestion par l'emploi des médicaments ou des agents physiques ;
La suggestion scientifique ;
La psychothérapie proprement dite par l'éducation de la raison.
La foi religieuse pourrait être le meilleur préservatif
LEÇON XVÏÏ. 247
contre ces maladies de l'âme et le plus puissant moyen pour la guérir, si elle était assez vivante pour créer chez ses adeptes un vrai stoïcisme chrétien.
Dans cet état d'âme, hélas si rare dans les milieux bien pensants, l'homme devient invulnérable. Se sentant soutenu par Dieu, il ne craint ni la maladie ni la mort. Il peut succomber sous les coups d'une maladie physique, mais moralement il reste debout au milieu de la souffrance ; il est inaccessible aux émotions pusillanimes des névrosés.
J'ai vu des chrétiens protestants accepter la vie la plus dure, les maladies les plus pénibles, envisager avec sérénité la certitude de leur fin prochaine, sans chercher même à échapper à leur inéluctable destinée en demandant les secours de la médecine ; ils savaient souffrir joyeusement.
J'ai éprouvé une sympathie émue pour un pauvre missionnaire catholique à qui je conseillais de ne plus retourner dans le climat meurtrier de l'Afrique et qui me répondait avec un sourire angélique : J'y retournerai, docteur, c'est mon devoir, c'est ma vie ! Ce christianisme-là fait les saints et les martyrs. Il est fâcheux que ce ne soit pas ce courage moral que les religions développent. Sans doute de nombreux prêtres de toute religion ont écrit d'admirables livres sur « l'art de vivre » et leurs conseils s'accordent pleinement avec les vues que suscite la pensée philosophique.
Il serait facile de profiter du culte, des fêtes religieuses, pour réveiller la ferveur et entraîner dans cette vie spirituelle ces âmes aveulies par les préoccupations matérielles.
Mais on n'y songe guère dans les milieux dirigeants des églises, et c'est aux puérils miracles que l'on recourt.
Chez les protestants, on guérit par l'imposition des mains et par cette prière presque sacrilège qui consiste à demander à Dieu des faveurs. Dans le catholicisme l'attouchement de certaines reliques suffit et Lourdes est devenu le lieu de pèlerinage le plus fréquenté.
Persuadé que la foi dans la guérison, éveillée par des sentiments religieux, peut guérir non seulement des troubles nerveux, mais même des affections organiques, je m'étais figuré que je trouverais dans la littérature spéciale, non des délivrances miraculeuses, mais au moins des guérisons extraordinaires. La lecture des gros volumes publiés sur ce sujet, celle des Annales de Lourdes et un court séjour au lieu môme du miracle m'ont détrompé.
Les guérisons y sont, en somme, rares ; beaucoup concernent des névropathes qui auraient pu guérir aussi vile et aussi bien par toute autre influence suggestive. D'autres malades atteints de lésions corporelles ne se disent guéris que lorsqu'ils ont perdu à Lourdes des troubles nerveux surajoutés au mal organique, ou vu s'amender les phénomènes douloureux, toujours psychiques dans leur essence, ne l'oublions pas.
Mais avant tout j'ai surpris chez les médecins du Bureau des Constatations, malgré leur évidente bonne foi, une mentalité telle que leurs observations perdent à mes yeux toute valeur. Je n'ai pu m'empêcher de remarquer, qu'au point de vue de la latitude, Lourdes n'est pas bien loin de Tarascon.
Convaincus d'emblée, ces médecins n'ont pas le moindre esprit critique ; leur confiance dans le témoignage non seulement des médecins, mais de personnes quelconques, dépasse toutes les bornes, et j'ai pu reconnaître dans leurs récits que beaucoup de ces soi-disant miracles ne
doivent leur origine qu'à cette constatation absolument insuffisante. Un malade sur lequel on attirait mon attention parce que les plaies qu'il avait aux jambes s'étaient guéries d'un jour à l'autre, me racontait naïvement qu'en arrivant à Lourdes, il s'était plongé dans la piscine sans enlever son pansement, sans avoir montré ses plaies !
J'ai quitté le sanctuaire de Bernadette avec le sentiment pénible, écœurant, que la superstition est encore vivante, comme au moyen âge, à l'aube du xxc siècle. Je m'en console en songeant qu'il ne faut jamais se décourager quand on voit la lenteur avec laquelle progresse la civilisation : la Vérité, elle, marche toujours.
Parmi les charlatans il y en a, je le suppose, qui sont sincères. Ceux-ci ont de nombreux et réels succès. Ils profitent, comme les lieux de pèlerinages, de toutes les erreurs des médecins ; car nous nous trompons souvent, et nos meilleurs maîtres ne sont pas à l'abri de ces défaillances.
Nous faisons souvent des diagnostics erronés, nous déclarons trop facilement incurable une affection qui guérira ; nous n'avons pas une idée assez claire de l'influence qu'exerce l'esprit sur le fonctionnement de nos organes. C'est ainsi que nous laissons beau jeu aux thaumaturges de tous genres.
Les charlatans éhontés, les- cyniques qui trompent sciemment le public, ont les mêmes succès quoiqu'ils soient plus éphémères ; eux aussi guérissent des malades que nous avons abandonnés.
Comme les médecins de Lourdes, les charlatans semblent dédaigner les affections nerveuses, les succès faciles de la suggestion, à la portée de tout le monde ; ils veulent des guérisons avérées de maladies organiques, de cancer,
850 LES PSYCHONÉVJIOSES.
de tuberculose, de fractures. J'en connais un qui se dit, spécialiste pour les méningites, tant il est vrai que les erreurs de nos plus grands praticiens laissent de la marge aux guérisseurs !
Une parenté d'âme existe entre ces irréguliers de la médecine el les praticiens qni prescrivent des médicaments ou (les moyens physiques dans une intention suggestive.
Il y a parmi les médecins tontes les nuances de mentalité, depuis celle qui fait dire crûment : Vttigus mdl decipi, ergo decipiatur! jusqu'à celle qui motive la prescription en disant : Ut aliquid fiât, aut factum esse videatUT !
Je sais très bien qu'il y a des occasions où le médecin le plus véridique peut recourir à ces moyens et donner un médicament pour tranquilliser le malade. Mais le médecin qui recourt souvent à cette supercherie n'est certes pas consciencieux. Il est négligent, il met de la paresse à réfléchir, à se faire un plan rationnel de traitement. Il est de plus un impatient qui ne sait pas ce qu'on peut obtenir par la persuasion persévérante.
C'est avec raison que les clients qui ont découvert de quelle façon on les traite, donnent congé à de tels médecins. Récemment encore j'ai vu une malade perdre toute confiance en son médecin, cependant très distingué, parce que, pour la déshabituer du bromure, il avait fait ajouter du chlorure de sodium à mesure que la potion diminuait. C'était du reste une supercherie inutile, car la malade l'aurait abandonné si on le lui avait conseillé.
N'oublions pas les orthodoxes de la médecine qui, comme les charlatans sincères, obtiennent de merveilleux résultats : Aux innocents les mains pleines ! Je partage sur ce point l'avis de mon excellent ami, "M. le Professeur
LEÇON XVII. 2i")l
Sahli, qui me disait un jour : J'aimerais mieux, si j'étais gravement malade, être traité par un homéopathe, qui ne me donnerait rien, que par un allopathe imbu de sa puissance thérapeutique.
Par contre, le médecin exerce une excellente influence quand il intervient en employant avec circonspection un médicament utile, ou des moyens physiques rationnels, quand il aide prudemment la nature et quand il sait rehausser cette action par la confiance qu'il inspire au malade.
Passons à la suggestion scientifique.
Avec Mesmer et son baquet magnétique nous retrouvons la conception d'une force mystérieuse agissant sur l'organisme. Le médecin allemand, dont il est difficile, à cent ans de distance, d'apprécier la sincérité, réussissait à provoquer chez la plupart des dames de Paris les diverses manifestations du nervosisme, et, ce qui vaut mieux, il savait aussi les guérir. Il avait pour sa gouverne et partant pour fonder son autorité suggestive une théorie très simple. Écoutez ce qu'on lit dans ses Aphorisme s : « La parfaite harmonie de tous nos organes et de leurs fonctions constitue la santé. La maladie n'est que l'aberration de cette harmonie. La curation consiste donc à rétablir l'harmonie troublée. Le remède général est l'application du magnétisme. »
Impossible d'avoir un principe thérapeutique plus clair et plus concis !
Mais déjà le successeur de Mesmer, Deslon, sut voir que l'imagination seule produisait tous ces effets. Il le reconnut sans ambages en disant : « Mais puisque la médecine d'imagination guérit, pourquoi ne nous en servirions-nous pas ? » Nous retrouverons ce sophisme chez nos hypnotiseurs modernes.
Malgré ces affirmations claires de Dcslon, on ne sut pas voir; Les magnétiseurs continuèrent leurs passes et le public s'enthousiasma pour ce mystérieux agent.
Avec Braid, on put croire avoir trouvé la cause des phénomènes hypnotiques dans la fatigue sensorielle causée par La fixai ion d'un objet brillant, dans l'influence endormante des frôlements produits par Les passes. L'hypnose paraissait être un état extraphysiologique dû à des Influences matérielles.
Sous son apparence scientifique cette théorie nous ramenai! en arrière, et longtemps nous avons vu moins clair que Deslon au xvnie siècle. Les états hypnotiques oui été étudiés comme des manifestations maladives. Gharcot lui-même n'a pas assez vu l'influence unique de l'imagination, et ses études ont contribué à faire rentrer les sujets hypnotisables dans la classe des hystériques. Avec la métallothérapie de Burq, les actions médicamenteuses à distance de Lhuys, nous nous égarions de nouveau, nous retournions à la superstition.
La clarté ne s'est faite qu'avec les travaux de Liébault et surtout de Bernheim. Tandis que le premier, par ses succès expérimentaux et la simplicité de ses moyens, démontrait la réalité des faits et la facilité avec laquelle on peut obtenir l'hypnose, Bernheim trouvait la clé des phénomènes et montrait que, dans ce domaine, tout est suggestion.
Parmi les auteurs qui se sont occupés de cette question Bernheim est le seul, à ma connaissance, qui ait su aller jusqu'au bout dans sa logique.
Il a, pour ainsi dire, découvert la suggestibilité humaine, ou plutôt, comme on en connaissait de nombreux exemples, il a montré que cette crédulité, qu'il appelle, je ne sais pourquoi, crédivité, est commune à tous les
hommes, et que ceux qui semblent réfractaires ne le sont que momentanément et en raison des conditions psychologiques toutes contingentes dans lesquelles ils se trouvent vis-à-vis de l'expérimentateur.
Après avoir longtemps endormi ses malades pour leur faire des suggestions de guérison, il a su voir qu'il pouvait se passer de ce sommeil artificiel, et il a pratiqué la suggestion à l'état de veille, affirmant la guérison, en faisant miroiter l'espoir devant les yeux du malade. Le premier il a osé dire : // riy a pas d'hypnose, il ri y a que de la suggestion !
Je ne lui reprocherai qu'une chose, c'est que, parti de l'hypnose et réussissant à provoquer l'état hypnotique dans 90 p. 100 des cas, il n'évite pas toujours « le procédé », l'affirmation brutale du thaumaturge. Sans doute il ne néglige pas l'influence toute morale, la paternelle exhortation, mais cette orthopédie est encore trop fruste, trop rapide ; la pratique de l'hypnose Ta habitué au succès immédiat, aux coups de théâtre. Il mène ses malades par le nez, leur faisant accroire tout ce qu'il veut ; son scepticisme thérapeutique ne connaît plus de bornes : tout est suggestion.
Je ne retrouve pas la même logique chez ceux qu'on pourrait appeler les successeurs de Bernheim. Sans doute la plupart ont admis l'influence évidente de la suggestion verbale surabondamment démontrée par l'école de Nancy. Tous ont dû reconnaître que l'on n'obtient pas toujours l'état somnambulique désiré, ce qu'on appelle le sommeil hypnotique, et se contentent de la suggestion à l'état de veille. Mais que de différences d'état d'âme chez tous ces praticiens ! Les uns, uniquement préoccupés de leurs succès de clientèle, hypnotisent ou suggèrent à tour de bras. Ils ne font pas de théorie et se bornent à guérir.
254 i.iis PSYCHONÊVROSES.
.lr ne doute aucunement de leurs succès, mais je ne les leur envie pas.
D'autres ont à la fois ces qualités du « suggestionneur » qui t'ont les grands guérisseurs et un esprit scientifique qui les pousse a analyser cette action, mais ils sont o emballes ». La psychologie physiologique n'a plus de secrets pour eux depuis qu'ils ont fait de l'histologie cérébrale et ils noient les irritations centripètes gagner les centres nerveux, caramboler de cellule à cellule et se refléchir dans la direction centrifuge.
Ils ne savent pas voir que, si la « suggestion » et la « persuasion » sont identiques dans leur action quand on entend par là que toutes deux inculquent des idées, elles sont aux deux bouts de la même chaîne, puisque Tune s'adresse à la foi aveugle, l'autre au raisonnement logique affiné.
Une tendance surtout persiste chez de nombreux observateurs : c'est de voir dans l'hypnose, et même dans la suggestion, des phénomènes anormaux survenant par la voie des nerfs, ou même des représentations mentales, sans participation du psychisme supérieur, du moi.
Grasset, avec un talent de vulgarisateur qui me paraît dangereux, a résumé ces vues dans son livre sur l'hypnotisme et la suggestion *.
Cet auteur admet un certain automatisme dans le domaine psychique et distingue un psychisme supérieur et un psychisme inférieur (ou automatisme supérieur).
Les actes automatiques supérieurs ont, suivant lui, des centres distincts, d'une part des centres psychiques supérieurs, de l'autre des centres réflexes.
I. L'hypnotisme et la suggestion, i>ar Je professeur Grasset, de Montpellier. Bibliothèque internationale de psuçhalo&ie expérimentale. Paris, O. Doin, 1903.
Ces centres ne sont ni dans l'axe bulbo-médullaire (réflexes), ni même dans les centres basilaires et mésocéphaliques (réflexes supérieurs, automatisme inférieur). Ils sont dans l'écorce cérébrale, mais se distinguent des centres du psychisme supérieur.
Il résume ces vues dans le schéma suivant :
« En 0 est le centre psychique supérieur formé, bien
LO
Fig. 3. — Schéma général du centre psychique supérieur 0 et des centres ps)rchiqucs inférieurs (automatiques supérieurs).
entendu, d'un grand nombre de neurones distincts : c'est le centre du moi personnel, conscient, libre et responsable (c'est moi qui souligne, doutant fort de cette liberté).
« Au-dessous est le polygone (AVTEMK) des centres automatiques supérieurs : d'un côté les centres sensoriels de réception, comme A (centre auditif), V (centre visuel), T (centre de la sensibilité générale) ; de l'autre, les centres moteurs, de transmission, comme K (centre kinétique),
M centre de la parole articulée), E3 (centre de l'écriture).
i Ces centres, Ions situes dans la substance grise des circonvolutions cérébrales, sont reliés entre eux de toutes manières par des fibres transcorticales, interpolygonales, reliés à la périphérie par des voies souspolygonales centripètes "A, uV, tT) cl des voies centrifuges (Ee, Mm, K/, . el celles au centre supérieur O par des fibres suspolygonales, les unes centripètes (idéo-sensorielles), les autres centrifuges idéo mol ric<
« On peul avoir, on non, conscience des actes automatique.^, suivanl que l'activité automatique est communiquée ou non au centre O, qui est le contre de la conscience personnelle.
« La conscience ou l'inconscience ne doit donc pas figurer dans les caractères essentiels des actes polygonaux ou automatiques supérieurs ; ils ne deviennent conscients ([ne par l'addition de l'activité de O à l'activité propre du polygone.
« Mais les actes polygonaux sont des actes psychiques, parce qu'il y a de la mémoire et de l'intellectualité dans leur fonctionnement. »
« A l'état normal et physiologique, continue Grasset, tous ces centres interviennent en général tous ensemble, leurs actions s'intriquent et se superposent. » Il admet que dans certains états physiologiques il y a une certaine dissociation entre O et le polygone, une désagrégation mentale suspolygonale. Cet état existe dans la distraction et le sommeil.
Cette désagrégation est plus nette encore dans le cauchemar, dans les mouvements automatiques, involontaires, inconscients, qui fent tourner les tables et mettent en mouvement la baguette divinatoire des chercheurs de sources ou de trésors, qui dirigent les lrseurs de pensées
(cumberlandisme) et le crayon des médiums spirites.
Enfin la désagrégation peut être due à des états pathologiques comme dans le somnambulisme naturel ou provoqué, dans l'automatisme ambulatoire, dans la catalepsie, l'hystérie.
Et, entrant dans l'analyse de ces états de désagrégation plus ou moins complète, il ajoute :
« Ne sont mentales que les maladies du psychisme supérieur 0. Mais l'hystérie est le plus souvent une maladie du psychisme inférieur polygonal. »
Appliquant ces données à l'analyse des faits d'hypnose et de suggestion, Grasset s'y montre d'un éclectisme déconcertant. D'une part, avec Bernheim, il définit l'hypnose comme un état de suggestibilité ; d'autre part il admet chez l'hypnotisé un état pathologique de malléabilité du polygone.
L'hypnose existe pour Grasset ; elle est maladive, extraphysiologique ; elle n'est pas le résultat d'une simple crédulité et il dit : « Le crédule est un normal ; son centre 0 est faible, mais fonctionne. On est crédule dans son O, on est suggéré dans son polygone. »
Le schéma est ingénieux, mais c'est tout. Je serais entraîné trop loin si je voulais analyser ici cet ouvrage bourré d'idées et rétorquer l'argumentation plus spécieuse que solide du savant neurologiste.
Mais il y a un point qui m'importe parce qu'il a trait directement à mes vues thérapeutiques.
Grasset admet le fait de la suggestion. Il reconnaît qu'un homme peut agir sur un autre par la voie de l'affirmation verbale ou écrite, accompagnée, ou non, de procédés (fixation du regard, passes) qui exaltent la suggestibilité ; mais il ajoute :
« La suggestion est un phénomène morbide ou au
Dubois. — Psychonévroses. 17
moins extraphysiologic[ue qu'il faut bien distinguer de l'influence physiologique à ses divers degrés et qui ne s'observe pas chez tout Le monde. L'état de suggestibilité est caractérisé par la désagrégation suspolygonale, l'activité ou même l'hyperactivité polygonale et la sujétion complète du polygone ou centre 0 de l'hypnotiseur : C'est un polygone émancipé (te son propre centre 0, obéissant à un centre 0 étranger. »
C'est ici que je ne puis partager les vues de Grasset. Vétat de suggestibilité est normal. On peut dire hardiment que loul le monde est hypnotisablc, SUggeslible. Les sujets qui se montrent réfractaires sont ceux qui momentanément sont dans une situation psychologique défavorable : scepticisme, crainte, distraction. La connaissance exacte des faits de suggestion rend l'individu moins suggestible et c'est pourquoi les médecins échappent le plus souvent à cette influence ; mais cette immunité est acquise par la réflexion.
Quand des observateurs comme Liébault et Bernheim affirment qu'ils réussissent chez 90 p. 100 au moins de leurs sujets, quand Wetterstrand, Forel, Oscar Vogt arrivent à dépasser 97 p. 100, il n'est plus permis d'opposer à ces chiffres celui de 30 p. 100 qu'indique l'école de Paris et celui de 10 p. 100 de Seppilli. Dans une statistique de ce genre ce sont les chiffres les plus élevés qui mesurent la suggestibilité ; les insuccès des autres observateurs montrent qu'ils n'ont pas eu au même degré l'autorité suggestive.
Contrairement à Grasset, je dirai donc : Tout homme est suggestible, voire même hypnotisable aussi longtemps qu'il n'oppose pas à cette influence d'un autre sur lui une mentalité rebelle. Le meilleur préservatif contre cet esclavage psychique serait l'imperturbable confiance dans
son indépendance, la raison sereine qui surprend le secret de cette influence débilitante.
L'expérience montre qu'environ 3 p. 100 des hommes possèdent cette tenue morale. C'est triste, mais c'est comme cela.
Je repousse aussi l'idée de faire de cette suggestibilité une maladie et une maladie du polygone, comme si ce dernier, capable d'indépendance et de volonté, s'émancipait du pouvoir de 0.
Ce n'est pas le polygone qui en fait des siennes, à la barbe de 0, c'est le moi supérieur qui se relâche de la surveillance qu'il devrait toujours exercer.
Gomme je l'ai déjà montré en parlant de la suggestibilité, notre moi pensant, conscient, abdique sa royauté, tantôt parce qu'il estime pouvoir laisser agir ses inférieurs, avec une indifférence voulue ou de la négligence, tantôt parce qu'il est victime des conclusions hâtives, enfin quand il accorde à d'autres, en vertu même de son irrationnalisme, le pouvoir d'agir sur lui.
Oui, le 0 de l'hypnotiseur, du « suggestionneur », de toute personne qui nous mène, agit, si l'on veut, sur notre polygone, mais toujours par l'intermédiaire de l'O du sujet influencé. Toute hétéro suggestion, pour devenir active, doit passer à l'état d'autosuggestion et ce phénomène de conviction se passe dans le psychisme supérieur.
Ce qui est malléable ici ce n'est pas le polygone, incapable d'obéir directement à une influence étrangère, c'est 0, c'est notre moi intellectuel.
L'hypnotiseur n'a aucune puissance sur nous ou plutôt il n'a que celle que nous lui reconnaissons, en vertu même de notre débilité mentale. Il se présente à nous tenant en mains une chaîne ; c'est nous qui, dans un incroyable aveuglement quand il s'agit de suggestions
mauvaises, dans un désir de guérison bien pardonnable quand l'hypnose poursuit un but louable, attachons L'autre bout de la chaîne à notre cou.
Pour exclure toute participation nécessaire de 0, on a argué des faits d'hypnose chez les animaux. Il est probable que nombre de ces faits n'ont rien à voir avec l'hypnose. Mais, quoi qu'il en soit, on tombe ici dans l'erreur de Descartes qui n'accordait une âme qu'à l'homme et faisait de l'animal une machine. La plupart des impuissances, des états cataleptiformes qu'on réussit à produire chez les animaux, paraissent résulter des sentiments de peur, d'intimidation, c'est-à-dire en somme de représentions mentales qui ont leur siège dans le psychisme supérieur, dans le moi sentant et pensant.
L'hystérie, comme les autres psychonévroses, est à mes yeux maladie mentale. C'est le moi supérieur qui est faible et qui laisse ainsi au « polygone » un semblant d'autonomie.
On surprend chez tous ces malades Yirrationnalisme qui crée cet esclavage vis-à-vis des autres. Cette débilité peut, il est vrai, coexister avec une certaine intelligence dans d'autres domaines. Mais un homme instruit, intelligent, mis au courant de ces notions, ne se laisse plus hypnotiser, suggestionner ; il n'accepte plus que les conseils de la raison.
Je me ferais fort d'immuniser la plupart des sujets contre toute influence suggestive (dans le sens restreint du mot), et cela non pas en m'adressant à leur polygone, sur lequel je n'ai aucune prise, mais à leur moi le plus élevé, en leur rendant l'esprit critique et la conscience de leur indépendance.
Je ne saurais trop insister sur cette donnée que tout « nervosisme » dénote, chez le sujet qui en est atteint, une
tare mentale : un illogisme caractérisé. Parfois ce défaut ne semble exister que dans un domaine restreint et ne constituer qu'une « mono-superstition ». Le plus souvent l'examen psychologique ultérieur, dans des conversations touchant aux sujets les plus divers, fait découvrir d'autres désordres dans le mécanisme mental. D'un coup d'œil le médecin voit alors qu'il a charge d'âme et qu'il doit modifier par l'éducation cette débilité de l'esprit.
DIX-HUITIEME LKUON
Psychothérapie rationnelle. — Son efficacité dans tous les donnes (i<i La médecine. - Nécessité d'établir chez le malade la conviction de guérison. - Foi aveugle et foi rationnelle. Persistance qu'il faul mettre è fixer l'idée de la guérison. Complications organiques Suggestions à rebours. — Nécessité de changer l'étal d'âme du sujet. — Conditions favorables pour atteindre ce but.
La psychothérapie que j'appelle rationnelle n'a pas besoin de cette espèce de narcose préparatoire de l'hypnose, de cette hypersuggestibilité suggérée elle-même : elle ne s'adresse pas à un polygone malléable mais tout simplement à l'esprit, à la raison du sujet.
Cette thérapeutique psychique est indiquée dans toutes les affections où l'on peut reconnaître l'influence des représentations mentales, des idées. Or, elles sont légion.
C'est une grande erreur de croire qu'elle ne s'applique qu'aux psychonévroses, qu'elle n'est une arme que pour le spécialiste en neurologie, pour l'aliéniste, et que le praticien peut s'en passer.
L'influence morale intervient presque toujours, et depuis que la médecine existe, malades et médecins ont pu la constater. Il n'est pas rare que l'état d'un malade s'améliore après la visite du médecin, soit par suite des assurances favorables qu'il a exprimées, soit par la sympathie qu'il a montrée à son client. Cette psychothérapie a existé de tous temps. Savoir l'appliquer a toujours été la qualité maîtresse de ces praticiens qufsont médecins
dans l'âme et ont su acquérir et conserver une clientèle fidèle et reconnaissante. Ils sont peut-être plus nombreux dans les campagnes et dans les petites villes que dans les grands centres où la concurrence développe le mercantilisme et fait oublier au médecin sa mission humanitaire.
La chirurgie elle-même ne peut s'exercer sans cette influence morale. Sans doute le diagnostic, l'opération exigent d'autres qualités, mais la tenue du chirurgien est de toute importance quand il s'agit d'exposer le pronostic et d'amener le malade à accepter l'intervention opératoire. Par sa patience, sa douce fermeté, la précision de ses conseils, le chirurgien exerce une vraie fascination sur ses clients. Il y a des chirurgiens par qui on se ferait couper la tête ; il en est d'autres à qui on ne confierait pas ses ongles.
Dans les maladies organiques la thérapeutique peut agir matériellement soit sur la lésion, soit sur des symptômes. Mais l'homme ne souffre pas comme l'animal. Il ne ressent pas seulement des sensations douloureuses brutes ; il les exaspère par ses craintes, ses réflexions pessimistes. Souvent ce qu'on appelle son âme est plus malade que son corps et, parfois, cette souffrance morale qui succède à la maladie physique persiste alors qu'un mieux réel est déjà survenu.
Je me souviens d'un vieillard qui, atteint de cholélithiase et d'artériosclérose, avait vu son état s'améliorer grandement et que je trouvai un jour plongé dans le découragement le plus complet.
A ma question : comment cela va-t-il aujourd'hui ? il me répondit maussade : Plus mal que jamais, je suis faible, je me sens mal dans ma peau, écœuré, angoissé, et vous, vous prétendez que je vais mieux !
Je procédai à un examen complet et lui dis : mon cher
monsieur, vous vous portez mieux que jamais ; vous êtes ,i la veille de la guérison complète et je vais vous le prouver : vous aviez de la fièvre la semaine passée (c'est nous qui L'avez mesurée et notre) ; or vous n'en avez plus depuis quatre jours ; vous étiez jaune comme une orange, vous n'avez plus trace d'ictère ; votre urine était de couleur vert foncé, elle est maintenant jaune paille ; votre langue était chargée, elle est nette; votre cœur battait drop vite et Irrégulièrement, sous l'influence de la digitale il bat à soixante-dix ; le foie gonflé est revenu à ses dimensions normales. Et vous voulez que je dise que vous allez mal ! Non, cher monsieur, vous allez très bien, mais la jaunisse a agi sur votre moral. Vous voyez en pessimiste et vous prenez pour physique un mal tout moral. Vous êtes de mauvaise humeur aujourd'hui. Chassez-moi toutes ces idées, et vous verrez tous vos malaises disparaître. Je ne vous donne aucun médicament, car je n'en connais aucun en pharmacie qui fasse d'un pessimiste un optimiste.
Le malade me lança un regard furieux et n'en voulut rien croire, mais le lendemain il me reçut avec un vigoureux juron et me dit : Vous avez eu bien raison hier ! Après votre départ je me suis tâté, j'ai regardé ma langue, mon urine, ma feuille de température, j'ai même compté mon pouls et j'ai reconnu que vous étiez dans le vrai. Mon humeur s'est bientôt améliorée ; j'ai déjeuné dans des dispositions conquérantes et bientôt je me suis senti très bien !
Je rencontre souvent ce fin vieillard et il me sourit toujours en se souvenant de cette cure morale si rapidement efficace, quoiqu'il fût sur le déclin d'une cholémie.
Il n'est pas de maladies dans lesquelles le médecin psychologue ne puisse trouver l'occasion d'agir moralement,
soit en dissipant des préjugés, soit en remontant son malade par une parole encourageante, sérieuse ou plaisante. Amener le rire sur le visage d'un malade est souvent le meilleur moyen de dissiper ces états d'âme fâcheux, greffés sur des maux corporels. Le vrai médecin fait plus de bien par sa parole que par ses ordonnances.
Mais si la psychothérapie est utile dans le traitement de toutes les maladies, elle devient nécessaire quand il s'agit de ces affections toutes mentales auxquelles j'ai consacré ces leçons.
Je sais que ce n'est pas l'avis de tout le monde et qu'on persiste à appliquer à ces maux les moyens ordinaires de traitement. J'ai trop souvent constaté l'insuccès de ces tentatives de thérapeutique physique et reconnu l'efficacité de la médecine de l'esprit pour revenir en arrière. J'estime que c'est avant tout dans la psychothérapie directe qu'il faut chercher le remède à ce nervosisme envahissant.
Il ne faut pas se contenter de cette vague action morale, de cette suggestion qui s'infiltre dans toute œuvre thérapeutique. Il faut au contraire préciser cette influence de l'esprit sur le corps, l'analyser psychologiquement, saisir le mécanisme des réactions physiologiques qui succèdent aux mouvements de l'âme. Notre foi dans ces moyens n'est pas assez vivante, et nombre de malades pâtissent encore de notre timidité, de notre aboulie thérapeutique.
Si le malade névrosé ne guérit que quand il croit qu'il va guérir, le médecin ne réussit dans son œuvre que quand il a la confiance anticipée dans le succès de son traitement.
Pour arriver à son but, il faut que le médecin sache s'emparer de son malade. Il faut que, dès le début, il s'établisse entre eux un lien puissant de confiance et de
266 i ES PSYCHONÉVROSES.
sympathie. Aussi la prejnière entrevue est-elle sous ce rapport décisive.
Il peu! bien arriver qu'un malade revienne sur certains jugements précipités et que des relations favorables s'établissent par la suite ; si c'est le médecin qui, par dos affirmations trop brusques, par son impatience, a manqué, dirai je, son entrée, il peut encore corriger cette faute. Mais en général la première consultation donne la mesure du degré d'entente qui va s'établir et dont dépend en grande partie le succès final.
Il faul que le malade sente aussitôt que le médecin ne voit pas seulement en lui « un client », pas seulement « un cas intéressant », mais qu'il est un ami ne songeant qu'à le guérir. Nous devons, nous, praticiens, manifester à notre malade une sympathie si vivante, si enveloppante, qu'il aurait vraiment mauvaise grâce à ne pas guérir.
Quand le malade constate cet état d'âme chez le médecin, il est déjà bien avancé sur le chemin de la guérison. Il est comme « envoûté » par une pensée charitable, et cette joie émue lui donne déjà le sentiment d'euphorie. Le médecin subit le contre-coup de cette émotion et lui aussi peut se dire intérieurement : Gela ira, mon malade guérira !
La puissance d'action du médecin dépend de la profondeur de sa conviction. Mais pour qu'elle soit profonde, il faut qu'elle soit sincère ; il faut qu'elle soit basée sur le diagnostic et le pronostic. C'est cette vue sur l'avenir qui va faire naître l'espoir chez le malade, le transformer en certitude.
Le charlatan, lui, n'hésite pas dans ses affirmations ; il se présente en guérisseur et les insuccès ne le désarçonnent pas. Les croyants qui guérissent par l'influence religieuse peuvent toujours opérer une bonne retraite en
disant : vous n'avez pas la foi. Beaucoup d'hypnotiseurs arrivent à prendre aussi une attitude analogue, et le sentiment d'avoir en mains une panacée les rend souvent négligents sur le chapitre du diagnostic. Essayons, pensent-ils, de dissiper les troubles par la suggestion, nous verrons alors si le mal est nerveux.
Le médecin qui ne veut recourir qu'à des moyens rationnels n'a pas ces ressources. Son pronostic ne peut se baser que sur un examen fait selon toutes les règles de la clinique. Il doit, dès le début, faire le diagnostic différentiel entre les affections organiques et les psychonévroses qui les simulent si bien.
Quelques confrères m'ont objecté que cette façon de faire naître chez son malade la conviction de guérison n'est que suggestion pure et simple. Oui, si par suggestion on entend tout procédé qui consiste à mettre une idée en tête, non, si l'on tient compte du caractère rationnel des moyens employés.
Il y a de la foi dans toute conviction, mais il y a la foi aveugle et la foi raisonnée. Il y a une grande différence de mentalité entre celui qui se contente d'une affirmation, qui se laisse subjuguer par la personnalité du guérisseur, et celui qui arrive à la confiance par l'exposé clair des raisons de croire.
En général le médecin qui connaît à la fois les états psychopathiques et les affections organiques peut juger très vite de la situation et asseoir sur des bases rationnelles, sur son expérience, ce pronostic qui va créer chez le malade l'appétence de la guérison.
Parfois cependant les questions de diagnostic différentiel sont épineuses et il faut des semaines d'observation pour que le médecin ose prononcer les mots magiques : Vous guérirez !
I ES PSYCHONÉVROSES.
C'esl là une position pénible pour le médecin consciencieux, ei je ne serais nullement étonné si un malade que je n'aurais pas réussi à guérir trouvait la guérison dans les mains i\'{\w irrégulier de la médecine, plus hardi dans ses affirmations.
Quand on a réussi à faire naître chez le malade cette quasi-certitude de guérison, il faut entretenir cet état d'âme pendant toute la cure. Toutes les fois qu'on surprend quelque fait qui confirme le pronostic favorable, il faut le faire remarquer, revenir sans se lasser sur ce sujet. Toute amélioration, si minime qu'elle soit, même alors qu'elle ne concerne pas les symptômes particulièrement pénibles, doit être notée, et il faut que le malade puise dans cette constatation une nouvelle raison de relever son courage.
Rien n'est insignifiant dans ce domaine ; il faut savoir faire flèche de tout bois.
Il y a des malades qui arrivent d'emblée à l'état d'âme voulu. J'en ai vu qui s'étaient mis en face de ce dilemme : ou bien le docteur me renverra, alors je suis perdu ; ou bien il me prendra en traitement, alors je suis sauvé !
D'autres n'arrivent à la conviction que lentement. Ils sont sceptiques, parfois même ils discutent avec âpreté, plaident souvent contre leur propre cause. Il semble qu'ils mettent un malin plaisir à prouver qu'ils sont incurables. D'autres n'arrivent qu'à l'espérance vague, à cette foi tiède qui ne soulève pas les montagnes ; ils ont l'obéissance passive, suivent toutes les prescriptions de la cure, mais ils n'ont pas l'entrain. Quelquefois la conversion a lieu très tard, à la fin d'une cure, et ici le succès dépend uniquement de la patience, de l'imperturbable persévérance que le médecin met à obtenir le résultat. L'exemple suivant est typique :
Il y a quelques années, j'avais en traitement une jeune fille de vingt-quatre ans qui, à la suite de surmenage, était tombée dans un état nerveux difficile à classer.
Calme, raisonnable, nullement hystérique au point de vue mental, elle souffrait depuis huit jours de maux de tête et de rachialgies intenses empêchant tout travail. En outre la malade avait eu, au dire des parents, deux attaques épileptiques avec perte de connaissance si complète qu'elle n'avait conservé aucun souvenir de ces accidents.
L'exploration de la sensibilité cutanée ne révéla aucun stigmate d'hystérie. La malade boitait légèrement, traînait le pied gauche par suite d'une parésie légère des muscles qui mettent le pied en flexion dorsale. Enfin la malade présentait, égale des deux côtés, une trépidation épileptoïde évidente et une exagération marquée des réflexes rotuliens.
La malade, amaigrie, fatiguée, fut soumise à une cure régulière de repos, d'isolement, de suralimentation et de psychothérapie. Elle la fit avec la plus grande docilité, gagna onze kilos en poids, régularisa ses fonctions digestives troublées, mais les phénomènes douloureux ne s'amendèrent pas, et, au bout de deux mois, je trouvai ma malade dans la désespérance la plus complète.
Je veux m'en aller, disait-elle en fondant en larmes. Vous savez que j'ai été obéissante, que je n'ai négligé aucune de vos prescriptions ; elles ont produit un effet sur mon état de nutrition, mais j'ai toujours mes douleurs dans la tête et dans le dos.
Je comprends votre découragement, lui répondis-je, mais je ne le partage pas et voici pourquoi : Vous avez, il est vrai, les mêmes douleurs, mais je vois cfu'il y a chez vous quelque progrès. Non seulement vous vous êtes
u;s PSYCHONÉVROSEê.
fortifiée, mais vous avez perdu ce tremblement des pieds que vous aviez à votre arrivée.
A.vec un sourire amer la malade objecta : Que m'importe ce tremblement, je n'en ai jamais souffert; c'est vous qui l'avez découvert en relevant brusquement mon pied ! Je suis venue pour mes maux de tête, pour mes douleurs dans le dos ; il n'y a pas l'ombre d'amélioration sous ce l'apport.
— Je suis d'accord, j'abonde dans votre sens et je ne blâme nullement un découragement aussi motivé, mais comme médecin j'envisage la situation d'une autre manière. Votre mal nerveux se compose de symptômes divers. La céphalalgie et la rachialgie sont ceux qui vous sont pénibles, ce sont les seuls auxquels vous accordiez quelque importance et c'est votre droit. Pour moi, médicalement parlant, tous ces symptômes se valent. Pour vous le tremblement des pieds est indifférent ; pour moi il est aussi important que les maux de tête ; il est, lui aussi, un des symptômes de votre mal. Ce sont, dirai-je, taches de la même encre, et si nous avons réussi à effacer la plus petite, il y a des chances pour que nous arrivions à les faire disparaître toutes. Restez, reprenez courage !
Elle reste un mois de plus et s'en retourne guérie.
J'estime que le médecin qui veut avoir raison d'états nerveux graves doit garder soigneusement cette idée directrice qu'il n'y a pas de symptômes sans importance et que la plus minime amélioration doit contribuer à entretenir la confiance. Il est comme le matelot qui prévoit un changement de temps favorable en constatant une éclaircie que les passagers ne voient pas ou à laquelle ils n'auraient pas songé à accorder quelque valeur.
Il est une autre règle clinique que le psychothérapeute ne doit jamais oublier, c'est qu'il ne faut pas, à moins de
nécessité évidente, admettre chez son malade deux affections concomitantes.
Si vous avez reconnu une forme quelconque de nervosisme, faites rentrer dans ce cadre tous les symptômes que vous observez. Sans doute il ne faut pas forcer les choses ; on peut être hystérique et tuberculeux, neurasthénique et rhumatisant ; on peut avoir en même temps plusieurs maladies. Mais il ne faut admettre cette situation que sur des preuves manifestes. Toute complication organique, surtout si elle est plus grave que le nervosisme, assombrit le pronostic. Or, pour relever le malade, lui transmettre la conviction qu'il guérira, il faut un pronostic franc ; il faut que le médecin puisse, avec un bienveillant sourire, allumer cette foi. Faire des restrictions, c'est l'attiédir.
Hélas, nous y sommes parfois forcés pour les tabétiques, par exemple, chez lesquels un état neurasthénique, mélancolique, vient souvent se greffer sur l'affection médullaire. Chez certains malades l'exagération des réflexes tendineux, pour peu qu'elle paraisse prédominer d'un côté, vient ébranler notre idée première de nervosisme ; nous soupçonnons un processus de sclérose médullaire et nous n'osons plus garder ce ton afflrmatif si nécessaire pour arriver au but. Nous hésitons au détriment de notre action morale, quand nous constatons les symptômes d'une pseudo-angine de poitrine chez un sujet d'un certain âge, d'un syphilitique, ou quand nous surprenons des intermittences, le renforcement du second bruit du cœur.
Il est bon de ne pas se laisser troubler par la constatation de symptômes cliniques dont la valeur exacte n'est pas suffisamment établie. Deux fois, dans le cours de cette année, j'ai failli perdre mon influence morale, pour
272 LES PSYCHOflÉVROSES.
avoir don ne trop d'importance au symptôme de Babinski. J'avais surpris chez mes malades, et cola d'un seul côté, une flexion dorsale des orteils au chatouillement de la piaule du pied, alors que L'autre côté réagissait normalement. Heureusement je vis le danger qu'il y aurait à utiliser cette constatation pour le pronostic. Visa-vis des malades je cachai ce doute ; me basant sur l'ensemble dos symptômes, je persistai à prédire la guérison et j'eus Le bonheur de l'obtenir.
Sans artifices, sans mensonges, en gardant en soi-même l'intention de véracité, il faut savoir inculquer au malade cette conviction qu'il va guérir. Il faut au médecin le don de persuasion ; il faut qu'en avocat convaincu, il sache présenter ses arguments, les multiplier, marteler dans la tête de son malade l'idée de la curabilité.
Quand, arrivé à un diagnostic certain, j'ai affirmé au malade que son mal est nerveux, j'ajoute aussitôt : Et remarquez bien ceci ; dans mon dictionnaire le mot de nerveux est accolé au mot de curable ; ces deux adjectifs sortent toujours ensemble. Et quand, méfiant encore, il ajoute : oui, docteur, mais vous parlez d'une manière générale, abstraite, je lui réponds du tac au tac : non, c'est au concret que je parle : vous êtes un névrosé, et vous guérirez !
Ah, dans ces occasions décisives, il ne faut pas que le médecin ait l'âme flottante, qu'il se contente de phrases sceptiques, d'affirmations timides. C'est le moment d'être éloquent tout en restant sincère, comme l'avocat de cour d'assises qui est profondément convaincu de l'innocence de son client, et veut l'arracher à la condamnation.
Ce n'est pas ce que font de nombreux praticiens. S'il en est qui sont charlatans, il y en a d'autres .qui sont maladroits et qui pratiquent la suggestion à rebours. A un
neurasthénique ils affirment qu'il guérira, oui, mais en lui déclarant que cette maladie dure environ trois ans ! Comme c'est consolant pour un malade qui doit gagner sa vie !
J'ai vu un médecin cherchant sérieusement à consoler une dame atteinte de troubles nerveux en lui annonçant qu'elle irait mieux à la ménopause ; elle avait trente-deux ans !
Bien des malades doivent la persistance de leurs troubles fonctionnels au médecin qui, par des paroles imprudentes, a fixé l'idée. Beaucoup de névrosés qui souffrent de l'esLomac croient à une maladie de cet organe et c'est le médecin qui, par ses examens inutiles, les a induits en erreur. Les paralysies hystériques guériraient plus vite si on ne les traitait pas comme paralysies réelles par des moyens locaux. Les diverses psychonévroses qu'on appelle traumatiques ne seraient pas si graves si le médecin savait qu'il s'agit là d'un mal psychique, si l'état hypocondriaque n'était pas entretenu par les traitements physiques, les préoccupations d'indemnité.
J'ai vu une fillette de quatorze ans qui, à dix ans, avait reçu d'un bébé un coup de baguette de tambour sur le coude gauche. Il en était résulté une vive douleur, mais il n'y avait aucune lésion. La guérison serait survenue en quelques heures si le médecin avait su tranquilliser 1a fillette. Or, devant la malade, le médecin déclara : c'est très grave, très grave ! c'est une névrite traumatique ! j'aimerais mieux que la malade se fût cassé les deux bras !
L'algie nerveuse dura quatre ans ; la douleur s'étendit au dos, au bras droit, sans que jamais une paralysie sensible ou motrice, une atrophie, vinssent confirmer l'existence d'une névrite. Voilà une maladie créée de toutes pièces par le médecin.
Dubois. — Psychonévroses. 18
LES PSYCttONÉVRÔSES.
Parfois le médecin sa il reconnaître la nature psychique du mal, mais, trop impatient, il l'affirme dans des termes qui son! blessants pour le malade. Ce dernier en conclut qu'on le prend pour \\n être douillet qui ne sait pas supporter mie douleur, pour un malade imaginaire.
Ces! là une crainte qu'il ne faut jamais laisser germer dans l'esprit i\\\ malade. M faut croire à la réalité de ses souffrances, lui montrer une entière sympathie et si, peu à peu, on lui prouve qu'elles ont une origine psychique, il faut le faire dans une longue conversation amicale. Alors le malade voit clair ; j'ai ouï des paysans me dire : Je vois bien que vous dites vrai et que ce n'est pas par négligence que vous ne me donnez pas de médicaments. Il aurait été plus simple pour vous de me faire une ordonnance au lieu de me donner pendant une heure des explications si claires sur mon mal. Je comprends ce que vous me dites et j'ai le sentiment que je saurai suivre vos conseils.
Il faut donc, en face des névroses, savoir s'emparer d'emblée du malade, lui inculquer l'idée fixe qu'il guérira. Il faut encore maintenir la fixité de cette idée jusqu'à guérison, amener la conviction par des raisons toujours plus impérieuses. Enfin, dans le cours du traitement, il faut étudier la mentalité du sujet, surprendre son illogisme, sa suggestibilité exagérée, et, dans des conversations journalières, modifier sa mentalité native, car c'est dans cette mentalité qu'il faut chercher la cause première du mal.
Cette prétention de changer, en quelques semaines, la mentalité d'un sujet fera sourire bien des confrères. Je n'en suis pas étonné et j'aurais souri avec eux il y a vingt ans ; j'aurais dit : C'est impossible ; chassez le naturel, il revient au galop !
Eh bien, non ; il est plus facile qu'on ne pense, de changer l'état d'âme d'un malade, de lui inculquer de saines maximes de philosophie médicale, et si le naturel revient souvent, ce n'est pas au galop, et il est facile de le chasser de nouveau.
Il est évident que pour obéir à ces indications successives et amener la guérison il faut du temps ; il faut que le médecin et le malade restent en contact pendant un temps suffisant.
Nous verrons que parfois l'œuvre psychothérapique peut être rapide au point de n'exiger qu'une ou deux conversations. Mais, dans la plupart des cas, le mal est trop ancien pour céder en si peu de temps. Dans les cas graves, rebelles, il faut une cure prolongée, dans une clinique où l'on peut adjoindre le traitement physique à l'influence morale continue.
J'ai adopté dans ce but la cure de Weir Mitchell qui, on le sait, comporte le repos au lit, Yisolement, la suralimentation et diverses autres mesures moins importantes.
Sans être indispensables ces conditions favorisent tout particulièrement le traitement psychique et je n'hésite pas à conseiller aux médecins qui veulent cultiver la psychothérapie rationnelle, de recourir à cette méthode. Peu à peu ils verront qu'elle n'est pas toujours applicable, qu'il faut savoir individualiser, tenir compte des circonstances, et quand ils auront acquis le don de la persuasion, ils oseront tenter des cures plus rapides à l'hôtel, dans une pension quelconque, voire même dans le milieu familial. Mais pour arriver là, il faut l'expérience acquise dans des conditions favorables et je n'en vois pas de plus propices que celles que donne le traitement préconisé par le médecin de Philadelphie.
1)1 \-N i:il VIKME LEÇON
Cure Weir Mitchell; modifications ([u'elle doit subir pour être efficace. Utilité des mesures du repos au lit, de la suralimentation, de l'isolement. — Importance du facteur psychique. — Le traitemenl des psychonévroses doit être une cure de psychothérapie faite dans des conditions favorables de repos, de suralimentation et d'isolement. — Esquisse de cette influence morale.
Il y a plus de vingt ans que j'ai adopté la cure de Weir Mitchell et, au début, je l'ai pratiquée dans l'esprit de l'auteur, c'est-à-dire en attribuant une importance capitale aux mesures physiques. Je tenais alors au repos absolu au lit, à l'isolement complet sans lettres et sans visites ; je cherchais à obtenir aussi rapidement que possible, par la suralimentation, de grandes augmentations de poids du corps. Comme les médecins américains et anglais, j'attachais quelque prix au massage ; enfin, versé dans les questions d'électricité médicale, je pratiquais consciencieusement la faradisation générale.
Peu à peu ce traitement s'est modifié dans mes mains. J'abandonnai très vite l'électrisation. Je trouvais bien fastidieuse l'occupation monotone de promener une électrode sur le corps de mon malade ; parfois je m'arrêtais dans ce travail pour causer avec lui et bientôt je m'aperçus qu'un mot bienveillant, un conseil de philosophie est plus précieux qu'une demi-heure de faradisation,
Plus tard, dans bien des cas, je renonçai à la clause souvent pénible de l'isolement absolu. Quand mes malades n'avaient pas, au bout d'une semaine, une augmentation suffisante, je ne m'en désolais pas. Je ne renvoyais pas pour cela la masseuse qui n'en pouvait mais, et je me bornais à conseiller à mes malades de manger un peu plus. Il m'arriva de renoncer même au repos au lit parce que l'état de nutrition ne me paraît pas assez mauvais pour exiger cette mesure. Enfin et surtout j'attribuai toujours plus de valeur à l'influence morale.
J'ai conservé, pour les cas graves, les mesures physiques du traitement, mais ma cure poursuit d'autres fins. Elle n'est plus une « Rast cure », une cure de repos, comme l'appellent les Américains et les Anglais. Elle n'est pas non plus une « Mastkur », une cure d'engraissement, comme disent les Allemands, qui me semblent attacher trop de prix à l'embonpoint. En France où, malgré tous les efforts du professeur Déjerine à la Salpêtrière, on applique si peu ces méthodes, on parle de « cure d'isolement ».
La cure, telle que je la conçois après l'avoir longtemps pratiquée, est une cure de psychothérapie, faite dans des conditions favorables de repos, d'isolement et de suralimentation.
J'ai dit que ces mesures ne sont pas toujours nécessaires ; elles sont des auxiliaires précieux dans les cas graves.
Analysons l'action de ces mesures physiques.
Le repos au lit est nettement indiqué dans tous les cas où dominent les sensations de fatigue, les symptômes de dénutrition. Chez ces épuisés qui sont à la veille de la faillite physiologique, il y a un intérêt évident à réduire au minimum les dépenses et il est, en général, facile de
faire comprendre au malade 'la nécessité do celte économie.
Gependanl beaucoup protestent contre cette mesure. Ils partagent, avec le public et avec beaucoup de médecins, l'opinion que \c lil affaiblit. .Je n'ai pas de peine à leur faire voir qu'ils se trompent, Ce qui affaiblit les malades alites, ce nVsi pas Le lit, mais la maladie qui les force à \ rester. C'est elle qui, par la fièvre, le manque d'appétit, l'insomnie, la souffrance, ou par l'intoxication, amène l'émaciation et l'amyosthénie. Quand ces troubles n'exislenl pas, le lit fortifie l'organisme.
Sans doute il ne faut pas avoir en vue la force musculaire, surtout celle des extrémités inférieures immobilisées ; il ne faut pas se mettre au lit pour devenir athlète. Cette force musculaire perdue revient, du reste, très vite par l'exercice, et. je vois des malades, qui ont passé six ou huit semaines au lit, se montrer très ingambes après deux ou trois jours.
Pour tous les autres organes, le séjour au lit prolongé, ordinairement pendant six semaines, a des avantages incontestables. Souvent les malades aspirent à ce repos et y perdent très vite le sentiment de lassitude chronique.
Contrairement aux idées courantes, l'appétit, chez ces malades, devient meilleur au lit ; la digestion se fait mieux, et si ce repos favorise au début la constipation, la suralimentation supprime bientôt cet inconvénient.
Le décubitus dorsal agit très favorablement sur la circulation. Le pouls devient plus lent, plus régulier ; l'irrigation cérébrale est favorisée par la position horizontale et ces malades au teint terreux, aux traits tirés, reprennent bonne mine au lit.
On n'a pas assez vu cette action bienfaisante du repos prolongé sur les organes de la circulation. ~~Je l'ai con-
statée dune manière frappante dans divers cas de cardiopathie organique. Deux de mes malades, l'un atteint d'insuffisance mitrale, l'autre d'artériosclérose, chez lesquels le repos relatif, la diète lactée, la digitale, n'avaient amené que des résultats passagers, retrouvèrent un pouls normal après qu'une hémiplégie les eut condamnés au repos absolu. Le pouls se ralentit peu à peu et resta régulier pendant un an chez l'un de ces malades ; l'autre, hémiplégique droit depuis trois ans bientôt, a vu cesser, pendant toute cette longue période, les troubles cardiaques, les phénomènes d'angine de poitrine qui annonçaient la fin prochaine.
N'oublions pas qu'au lit les malades, si sensibles à toutes les influences, sont protégés contre les intempéries et le plus souvent contre les affections microbiennes qu'amène le commerce avec nos semblables.
L'objection principale est ordinairement la crainte de l'ennui. Les malades s'effrayent à l'idée de rester ainsi sans lectures, sans distractions.
J'autorise parfois mes malades à faire quelques petits travaux manuels : ouvrages à l'aiguille, jeux de patience ; je leur permets de feuilleter quelque revue illustrée, mais j'ai toujours cru devoir supprimer la lecture, tout au moins pour les malades qui accusent de la fatigue de tête.
On arrive aisément à persuader les malades, si on se donne la peine de leur montrer la raison d'être de ces mesures de repos. C'est au médecin de les amener à la docilité, non par des ordres, mais par des conseils.
Quand le malade a bien reconnu la nécessité de diminuer les dépenses, il n'est pas difficile de lui démontrer l'utilité qu'il y aurait à augmenter les recettes, mais alors surgissent de nouvelles objections. Le malade est ordi-
"s" LES PSYCHOtfÉVROSES.
nairemenl un dyspeptique nerveux qui se croit atteint de dilatation d'estomac, d'entéroptose et qui vous répondra : Mais, je ne poux pas manger!
Or ce malade, souvent amaigri au dernier degré, a besoin d'une bonne alimentation, d'une suralimentation même, tant pour gagner rapidement du poids que pour dissiper l'idée fixe de la dyspepsie. C'est ici qu'il faut savoii remporter dès le début une victoire décisive.
Si vous él os sûr de votre diagnostic de nervosisme, n'hésitez pas à déclarer aux malades qu'une alimentation copieuse, variée, est nécessaire s'ils veulent sortir de leur étal de débilité chronique. Montrez-leur bien clairement tous les inconvénients du régime restreint qu'ils ont suivi jusqu'alors, souvent pendant bien des années : dénutrition progressive, faiblesse croissante, constipation et ses suites.
Allez même plus loin et démontrez-leur la nécessité d'une suralimentation pendant la plus grande partie de la cure, si leur émaciation l'exige. Pourquoi suralimentation ? Parce que l'alimentation normale, malgré le repos, ne suffit pas, en général, pour amener une rapide augmentation de poids du corps ; parce que cette augmentation est désirable, tant pour produire une euphorie réelle que pour agir moralement sur le malade ; parce que le malade qui aura supporté ce régime (ils le supportent tous) sera à tout jamais délivré de ses craintes hypocondriaques.
Il est de toute importance d'obtenir ces victoires au début ; elles décident souvent du sort de toute la campagne.
Quand le malade n'a pas de grands troubles dyspeptiques ou quand tout en se plaignant de l'estomac, il suit un régime absurde, mangeant de la viande ou des œufs
en excès, on peut le mettre d'un jour à l'autre au régime des trois repas ; il verra bientôt qu'il gagne au change.
Mais le plus souvent la dyspepsie est ancienne, les préventions sont enracinées ; on risquerait de compromettre le résultat en mettant à trop forte épreuve les facultés digestives. Aussi ai-je coutume de faire faire au malade une cure lactée préparatoire. L'expérience m'a montré qu'il est inutile de la prolonger au delà de six jours et qu'on peut dès lors amener le malade à la suralimentation. Je détaillerai ces mesures de régime quand je traiterai des dyspepsies nerveuses.
Si la plupart des malades acceptent sans grand'peine ces deux mesures de repos et de suralimentation qui concourent au même but, fortifier le malade, ils protestent plus vivement contre l'isolement. Or cet isolement est bien souvent nécessaire. Il est imposé par les conditions mêmes de la cure pour les malades étrangers internés dans une clinique ; ils ne peuvent s'y installer en famille. Mais, le pourraient-ils, il ne serait pas bon de les y autoriser, i
Le névrosé doit en général être sorti du milieu familial où il est soumis à de fâcheuses influences. De graves dissentiments entre le mari et la femme, entre les parents et les enfants, jouent souvent un rôle étiologique dans le dévelopement des psychonévroses ; il y a des incompatibilités d'humeur, et les malades eux-mêmes reconnaissent la nécessité d'une séparation.
A supposer même que les relations avec les parents, les amis, fussent agréables, elles ne sont pas moins funestes pour ces malades impressionnables. Les lettres qu'ils reçoivent réveillent la nostalgie ; elles font couler des larmes, et ces états émotionnels suffisent pour pro-
voquer des maux de tête', des insomnies, de l'anorexie.
Convaincu de la nécessité de cet isolement, je l'ai exigé dans tous les cas au début de ma carrière et c'est moi, qui, par des lettres hebdomadaires, entretenais entre mes malades et leurs proches les relations nécessaires. A.vec le temps je suis devenu moins sévère.
On peut, dans bien des cas, s'il n'y a pas de fatigue intellectuelle, permettre la correspondance, les visites. Mais quand le médecin croit pouvoir renoncer au plan de cure habituel, il faut qu'il le fasse de son chef, à bon ni, el qu'il ne se laisse pas arracher des concessions. Je ne veux pas dire par là que le médecin doive mettre un soin jaloux à marquer son autorité, à faire passer le malade par où il veut. Cette façon brutale d'amener l'obéissance n'est jamais bonne et elle est inutile quand le médecin sait capter la confiance de son malade.
Ce que les malades redoutent le plus dans cet isolement c'est de se trouver en face d'eux-mêmes, livrés à leurs pensées tristes. Et nous voilà, dès la première entrevue, obligés de prêcher à notre malade du stoïcisme de bon aloi, de lui recommander l'optimisme. Il faut que, dès le début, il sache faire un choix dans cette cohue de pensées qui assiègent son esprit dans ces heures de solitude, qu'il repousse les sentiments de découragement. Son optimisme doit être incité par l'idée de la guérison prochaine assurée.
Il faut que, se souvenant de la longue durée de ses souffrances et de la brièveté de la cure (environ deux mois), il sache accepter cette dernière joyeusement, la trouver courte, facile.
C'est ici que le médecin doit posséder ce don de persuasion se jouant des obstacles que lui opposent les malades.
Je me souviens d'une pauvre femme, sans éducation, qui dut se soumettre à cette cure pour un état nerveux ancien avec symptômes astasiques-abasiques qu'on avait toujours attribués à une myélopathie. Elle s'installa avec un grand courage, dit adieu à son mari et à ses enfants avec une vaillance qui m'étonna.
Mais au bout de peu de jours son courage faiblit et je trouvai la malade en larmes, me déclarant qu'elle avait de l'ennui et ne pouvait continuer.
Je lui fis observer combien il serait fâcheux qu'elle renonçât à une cure si nécessaire. Eh oui, dit-elle, c'est encore là ce qui me désole. Je sens que ce traitement est précieux pour moi et je m'afflige de ne pas pouvoir le supporter. Me permettez-vous de lire ?
Je le voudrais bien, répondis-je, mais je ne crois pas que cette concession vous faciliterait la tâche. Si vous lisez une heure par jour, et c'est trop pour votre tête, il vous reste encore environ quinze heures de veille pendant lesquelles vous avez le temps de broyer du noir. Croyez-moi, il n'y a qu'un moyen de chasser l'ennui, mais il est radical. Il consiste à avoir la vue claire du but à poursuivre. Songez-y ! Vous souffrez depuis des années et la vie vous est à charge. Votre mari se désespère de vous voir ainsi et vos enfants n'ont pas les soins si nécessaires d'une mère. Or, la nature de votre mal me fait espérer une guérison durable par une cure de deux mois. Voyez bien la grandeur du but et la petitesse de l'effort. Voyez-la devant vous cette guérison, tendez les bras vers elle, jouissez-en par avance et les journées vous paraîtront moins courtes.
La malade réussit d'un jour à l'autre à créer chez elle cet état d'âme et arriva en six semaines à un résultat complet.
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11 esl très rare que Ton rencontre des malades incapables de supporter l'isolement. Ce sont ou des mélancoliques, que cette claustration angoisse, ou des instables à qui manque totalement la maîtrise d'eux-mêmes. Il faut alors savoir renoncer à ces mesures et faire le traitement dans d'autres conditions.
Me basant sur une expérience déjà longue j'ose affirmer qu'il esl en général facile d'amener les madales à accepter, dans un bon esprit, ces trois mesures du repos, de La suralimentation et de l'isolement.
J'ai continué à conseiller le massage général, consistant en un effleurage des grandes masses musculaires des extrémités. Il active la circulation intramusculaire et supprime ainsi le seul inconvénient du repos au lit. C'est une gymnastique passive sans dépense nerveuse pour le malade. Fait par un aide expérimenté, ce massage laisse le malade dans un état de légère lassitude béate ; il se sent réchauffé, accuse souvent une tendance au sommeil ; le massage de l'abdomen peut contribuer à rétablir les fonctions intestinales. Enfin cette heure de traitement physique mitigé un peu l'isolement. La journée passe plus vite et la conversation avec le masseur, la masseuse, distrait les malades.
Il est bon que ces aides soient assez intelligents pour être une société pour les malades. Souvent, par leur simple bon sens, sans qu'on leur ait fait la leçon, ils saisissent les indications psychothérapiques et secondent le médecin dans son œuvre. Les infirmières laïques ou les religieuses savent aussi exercer cette action bienfaisante ; la plupart possèdent le tact nécessaire. Je dois dire cependant que je ne cherche pas à développer cette influence ; il faut trop de finesse, de sensibilité, pour agir sur ces âmes malades. J'ajoute qu'agissant toujours
par la persuasion douce, jamais par l'autorité, je n'ai nullement besoin de gardes énergiques qui forcent l'obéissance des malades. Je ne dévoile pas à ces auxiliaires l'état dame de mes sujets ; les sœurs n'assistent jamais à la conversation, et je ne demande d'elles qu'une sollicitude bienveillante pour ceux qui sont confiés à leurs soins.
Depuis bien des années j'ai abandonné l'hydrothérapie et l'électricité, qui m'ont paru absolument inutiles.
Je me borne en somme à ces trois mesures : du repos, de la suralimentation, de l'isolement. Elles peuvent suffire en elles-mêmes dans certains cas, par leur action matérielle et par la suggestion qu'elles font naître. On peut obtenir par ces simples mesures des succès, et il y a des établissements où l'on se borne à ces moyens.
J'ai dit qu'à mes yeux ce sont là de simples auxiliaires et que je mets l'accent sur le traitement moral, si facile à pratiquer dans ces conditions.
Dans ces conversations journalières, intimes, le médecin ne doit pas choisir d'avance le texte de ce qu'on pourrait appeler son sermon laïque. Il doit s'installer auprès de ses malades et écouter leurs doléances avec la plus grande patience.
Avant tout il ne faut jamais être pressé, ou, en tous cas, ne jamais le paraître. Le médecin qui entre en coup de vent, regarde sa montre, parle de ses nombreuses occupations, n'est pas fait pour pratiquer cette psychothérapie. Il faut, au contraire, que le malade ait l'impression qu'il est le seul malade dont le médecin s'occupe, qu'il se sente encouragé à faire tranquillement toutes ses confidences.
Laissez parler votre malade, ne l'interrompez pas, même quand il devient prolixe et diffus. Il y a intérêt
286 LES PSYCHONÊVflOSES.
pour vous et pour lui à étudier sa psychologie, à mettre à in i ses défauts mentaux.
Aidez-le cependant à retrouver le droit chemin, à donun- à sa pensée l'expression juste. Saisissez au vol ses aveux, pour lui montrer ses erreurs, ses préventions, pour lui faire toucher du doigt les particularités de son esprit, pour lui faire comprendre le rôle qu'elles ont joué dans la genèse ou le développement de son mal. Questionnez-le sur son enfance, et il vous racontera des épisodes qui démontrent son impressionnabilité native, son éttiotivité exagérée. Partez sur la piste que vous ouvre le malade et faites-lui constater qu'il était un « nerveux » bien avant la crise actuelle.
Montrez-lui clairement, avec force exemples à l'appui, les dangers de cette sensibilité maladive. Notez avec lui son indécision de caractère, ses tendances pessimistes, faites-lui remarquer, avec un tact bienveillant, sa susceptibilité, son instabilité d'humeur, qui l'amène jusqu'à la maussaderie, ses tendances à l'égoïsme. Faites-lui, sur tous ces sujets, de petites leçons de morale rationnelle.
C'est une grave erreur de croire que seules les personnes instruites, cultivées, sont accessibles à ces enseignements. Le simple bon sens suffit, et heureusement il n'est nullement l'apanage des classes déjà privilégiées. Le paysan, l'ouvrier, ont souvent l'esprit remarquablement ouvert à cette philosophie. Je dirai même qu'ayant l'âme la plus simple, moins déformée par les préjugés, ils subissent plus facilement l'influence moralisante. Ce n'est pas que, faibles d'esprit, ils acceptent plus passivement des suggestions, non, ils comprennent finement, et leurs réponses, leurs comparaisons primesautières, expriment vivement leur pensée juste.
Un ouvrier dont la femme neurasthénique avait encore
des vacillements dans son état d'âme et que j'encourageais à persévérer dans la lutte, s'écria : Oui, docteur, je comprends ce que vous voulez dire : il faut resserrer les écrous !
Une pauvre fille sujette à des obsessions, à des scrupules, à des crises de mélancolie, retrouvait chaque fois la tranquillité dans une conversation et, sortant de mon cabinet, disait à une amie : Voilà, j'ai fait regonfler mon pneu !
Interrogez vos malades sur leurs conceptions de la vie, sur leur philosophie, car chacun en a une, si fruste qu'elle puisse être. Critiquez avec bienveillance les vues fausses, approuvez celles qui vous paraissent logiques et bienfaisantes. Efforcez-vous aussi de découvrir chez votre malade des qualités morales, des supériorités, et sachez en toute franchise lui en faire un mérite qui le hausse à ses propres yeux ; il a tant besoin de retrouver la confiance en lui-même.
Il y a du bon chez tous les sujets ; à l'un vous faites le compliment qu'il est intelligent, qu'il a du bon sens ; à l'autre vous faites voir qu'il a du cœur, des sentiments élevés.
Il n'est pas jusqu'aux sentiments religieux qu'on ne puisse utiliser pour ramener le malade à la tenue morale. Il peut paraître étrange de voir un libre penseur pactiser avec les croyants, utiliser les convictions religieuses, les recommander à certains de ses malades.
Eh bien, non ; il n'y a point là de contradiction. J'ai pu souvent me sentir en communion d'âme avec des chrétiens, pasteurs protestants, abbés, religieux cloîtrés.
Sans doute nous sommes aux antipodes au point de vue de nos conceptions sur le chapitre des dogmes. Nous
Ns LES PSYCHONÉVROSES.
sommes môme d'implacables adversaires, car il y a guerre à mort entre le principe d'autorité et le libre examen. Mais aussitôt (lue l'on quitte le terrain dogmatique et qu'on aborde celui de la morale, l'accord se fait si complel que nous pouvons faire un bout de route la main dans la main.
Les croyants sincères (que n'y en a-t-il un plus grand nombre I) marchent dans la vie en fixant les yeux sur une étoile qui est leur foi ; le penseur libre porte ses regards sur trois astres, situés au même point du firmament : le Vrai, le Bien et le Beau. Quoi d'étonnant à ce qu'ils fassent route ensemble ?
J'ai toujours eu horreur de la libre pensée frondeuse, méchante, qui, tombant dans la même erreur que ses adversaires, prétend résoudre les problèmes de l'Inconnaissable.
La science progresse, elle découvre peu à peu les lois qui régissent l'univers, mais elle ne sait rien sur les causes premières, sur la force qui dirige tout. Elle n'étudie que le microcosme dans lequel nous vivons, et elle ne doit pas s'exprimer en affirmations tranchantes sur ce qui est en dehors du champ de sa loupe. La tolérance est le fruit naturel des conceptions déterministes bien comprises.
L'étude des particularités mentales du malade doit être faite dès le début du traitement, car il s'agit de redresser son jugement, de corriger sa mentalité. Il ne suffit pas de quelques conversations fortuites avec des malades curieux des problèmes de psychologie, mais d'un effort éducatif continu à exercer pendant toute la cure. Il ne faut donc pas perdre de temps pour apprendre à connaître la personnalité du malade, les conditions dans lesquelles il vit.
Sans indiscrétion, vous devez vous informer du milieu
dans lequel il passe sa vie, des circonstances qui ont fait naître son état nerveux. Parfois vous vous trouverez en présence d'événements tragiques, de situations qu'il est impossible de changer. Il ne vous restera qu'à compatir aux souffrances du malade et vous serez souvent étonnés du bien que vous pouvez faire par cette sympathie.
Plus souvent encore vous ne trouverez que des soucis moins sérieux, des incompatibilités d'humeur. Il faut alors enseigner au malade l'esprit de support ; on peut encore par la parole, par les lettres, agir sur les parents, mettre de l'huile dans les rouages et assainir le milieu familial dans lequel le malade va rentrer.
Il y a des cas où l'on n'arrive que tardivement à dégager chez le malade les défauts mentaux dont la suppression est nécessaire pour la guérison. L'exemple suivant est intéressant sous ce rapport.
Un officier de quarante et un an me consulte pour un état de neurasthénie qui n'a fait que s'aggraver lentement depuis quatorze ans. Il se sent las, souffre de douleurs rhumatoïdes dans le dos et les jambes. Il a des maux de tête, comme une sensation de vrille s'enfonçant dans ses tempes. Il ne dort pas et se réveille au milieu de la nuit en proie à une angoisse indéfinissable avec battements de cœur, transpirations profuses.
Les sensations de fatigue étant très prononcées, je jugeai bon de faire une cure complète de repos, d'isolement, sans cependant insister sur l'alimentation, le sujet ayant plutôt la tendance à l'obésité.
Le mieux se produisit lentement, et au bout d'environ sept semaines le malade pouvait se dire guéri. Nos conversations portaient sur les sujets les plus divers. Cependant un jour je m'informai du sommeil. Gela va mieux, me dit le malade, toujours mieux, mais j'ai encore, vers
Dubois. — Psychonévroses. 19
une heure du malin, un état d'angoisse bien pénible qui dure em iron une demi-heure.
Je te tranquillisai en lui montrant les grands progrès qu'il avait faits, puisque ces crises d'angoisse duraient
autrefois six à sept heures; je lui fis espérer qu'elles diminueraient encore et j'ajoutai : Si vous vous réveillez La nuit angoissé, levez-rous, marchez sur le parquet froid, buvez un verre d'eau et recouchez-vous !
Le lendemain il me parla de choses et d'autres et ce n'est que quand je le questionnai qu'il me dit : J'ai bien dormi ; j'ai pus mon verre d'eau et je me suis endormi comme un enfant.
Je fis la réflexion que mon homme n'était pas un optimiste, qu'il n'était pas pressé d'annoncer les succès, mais je ne lui en fis pas l'observation.
Quelques jours plus tard, je m'informai de la régularité des fonctions intestinales, et apprenant qu'il était encore constipé, je lui donnai par écrit mes conseils, pensant qu'il ne les suivrait qu'après sa sortie de la clinique.
Avant le départ du malade je crus devoir demander ce qu'il en était de la constipation. J'appris que les mesures de dressage avaient immédiatement réussi.
Frappé de cette tendance à ne pas annoncer les succès qu'il obtenait, j'apostrophai mon malade en lui disant : Major, vous êtes un drôle de corps ! Par deux fois je vous donne des conseils qui, en un clin d'œil, vous débarrassent de deux symptômes, l'angoisse nocturne et la constipation dont vous vous étiez plaint encore amèrement. Vous ne songez pas même à me l'annoncer et, si je ne vous avais pas questionné, nous aurions continué à parler de la pluie et du beau temps !
Mon officier devint pensif et me dit ~: Docteur, vous
venez de mettre le doigt sur un défaut que je ne me connaissais pas et, maintenant que vous m'y rendez attentif, je vois que l'ai eu toute ma vie, dès ma plus tendre enfance. J'ai toujours été ainsi fait : je vois toujours le noir et je ne découvre pas le rose.
— Mon cher monsieur, ce daltonisme moral est très fâcheux, et j'estime qu'au point de vue de votre guérison, la conversation d'aujourd'hui est plus importante que la cure tout entière. Vous êtes dans une position dépendante, vous avez des supérieurs qui ne sont pas tous bienveillants, des inférieurs qui ne font pas toujours leur devoir. Avec votre tendance à faire votre inventaire en pessimiste, vous vous rendez malade chaque soir. Croyezmoi, changez-moi tout cela ! Vous allez reprendre votre service. Eh bien, chaque soir, résumez votre journée. Chargez d'abord le plateau de gauche de la balance avec tout ce qui vous a peiné ; ne vous gênez pas. Mais, cela fait, songez au plateau de droite ; mettez-y consciencieusement tout ce qui vous a été favorable et je crois que le fléau penchera le plus souvent de ce côté.
Quelques mois après l'ex-malade m'envoyait sa photographie, un instantané, qui le représentait franchissant à cheval une haute barrière. Il y avait inscrit ces mots : « Aussi bien en selle au moral qu'au physique ! » Et dans sa lettre il me disait ; « J'ai très bien réussi à faire ma pesée en ma faveur. Ah ! souvent le plateau des ennuis est bien chargé, mais alors je me souviens de votre conseil, j'énumère les succès qui me semblent si peu nombreux, je charge le plateau de droite et, comme vous le dites, c'est celui-ci qui remporte. Là-dessus je m'endors et le lendemain je me réveille dispos. »
J'ai revu souvent ce malade dans le monde ; il s'esl maintenu sans peine. J'ai su qu'il avait traversé des pé-
riodes de malheur qui (Missent suffi pour terrasser un homme qui n'aurail jamais été neurasthénique.
Six ans après la cure je retrouvai mon officier. Il me déclara qu'il allait toujours bien. Sachant que dans le corps d'officiers dont il faisait partie tout ne marchait pas à souhait, je lui demandai si les circonstances étaient devenues plus favorables : « Oh, pas le moins du monde, ce sont toujours les mêmes rivalités, les mêmes injustices. Les hommes sont des loups et cela ne changera pas ! Mais rest moi qui ait changé du tout au tout. J'ai ma devise : Fais ce que dois, advienne que pourra ! Je ne m'inquiète pas de tout cela, je vis heureux dans le sentiment du devoir accompli, dans cet optimisme que vous m'avez inculqué ; aussi je me porte comme un charme et, vous voyez, cela n'a pas nui à mon avancement, car me voilà lieutenant-colonel ! » Et il ajouta : Si je n'avais pas été amené à réfléchir à la nécessité de cette tenue morale, j'aurais succombé a la tâche.