‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 29 sur 75 · VINGTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LEÇON

Symptômes divers du nervosisme. — Troubles digestifs ; leur fréquence. — Anorexie mentale ; dégoûts, sensation de constriction et d'écœurement. — Incitation de l'appétit par les moyens psychiques. — Dyspepsie gastrique ; sa genèse et son aggravation par les autosuggestions. — Troubles gastriques dans les vésanies, les affections cérébrales. — Broussais ; Barras. — Diagnostic facile de la dyspepsie nerveuse.

Les symptômes des psychonévroses sont si nombreux, si variés, qu'on ne retrouve jamais deux cas semblables. Beaucoup de malades ont, à côté de la lassitude physique, de l'affaissement moral, la triade caractéristique des troubles fonctionnels, c'est-à-dire la dyspepsie, la constipation et l'insomnie.

Mais, d'autre part, les uns ne se plaignent que de l'estomac et dorment bien ; d'autres digèrent bien et passent des nuits blanches. Il y a des nerveux sujets à la diarrhée ; il y en a qui sont boulimiques alors que la plupart manquent d'appétit.

Déjà dans ce domaine des troubles fonctionnels règne la plus grande diversité. Mais c'est encore pis si, comme on doit le faire, on envisage la mentalité du malade. On ne retrouve jamais deux caractères identiques, et ce sont précisément ces particularités mentales qui non seulement déterminent la forme de la psychonévrose, mais qui la font naître. Je ne saurais assez le répéter : dans toutes ces psychopathies c'est dans la mentalité antérieure qu'il faut chercher les racines du mal.

En présence de maladies aussi variées dans leurs manifestations, il est impossible <le fixer un plan de traitement applicable à toutes, il faut savoir individualiser. Plus encore qu'en médecine interne, il faut se souvenir que nous ne soignons pas dos maladies mais des malades.

Quoique je n'aie pas encore réussi à fixer ma conduite en face de toutes les manifestations du nervosisme, j'estime qu'il est cependant possible d'examiner les divers symptômes à la lumière de cette conception primordiale : le nervosisme est avant toul un mal psychique.

.le ] tasserai donc on revue les divers troubles fonctionnels qu'on observe et j'indiquerai les moyens psychothérapiques qui me paraissent être utiles. Plus tard je m'attacherai aux troubles mentaux eux-mêmes, au devoir qui nous incombe de modifier la mentalité du sujet, de lai enseigner l'hygiène morale. Enfin des exemples typiques résumeront ces données et montreront la puissance de la psychothérapie dans des cas graves et anciens de psychonévrose.

Je commence par les troubles fonctionnels les plus fréquents, ceux de Yappareil digestif.

Il est positivement rare d'observer des cas de psychonévrose sans troubles digestifs. Ils varient à l'infini comme intensité et comme symptomatologie. Parfois ils sont si localisés, si apparents vis-à-vis des symptômes mentaux, qu'ils donnent le change, et le praticien n'hésite pas h traiter par des moyens locaux, la maladie d'estomac ou d'intestin. D'autres fois le sujet paraît si évidemment détraqué, déséquilibré, que l'idée d'une maladie mentale s'impose, et le débutant, le praticien le moins expérimenté, reconnaissent d'emblée la neurasthénie, l'hystérie, les états hypocondriaques et mélancoliques.

Mais entre ces deux extrêmes, psychopathies évidentes

et troubles fonctionnels simulant à s'y méprendre une affection organique, il y a bien des intermédiaires, et c'est ici qu'intervient, dans le jugement, la mentalité propre du médecin.

S'il a été élevé en chirurgien, s'il est expert dans une spécialité qui exige une certaine dextérité manuelle, s'il est chimiste, il garde l'amour exagéré de la précision ; il veut trouver des lésions, des troubles du chimisme organique. Pour augmenter l'acuité de sa vision des choses, il « diaphragme » trop et s'égare. Et c'est ainsi qu'une foule de médecins, souvent savants et consciencieux, diagnostiquent une affection utérine, une dilatation d'estomac, l'organoptose, et si, à côté du mal qu'ils ont étudié, ils remarquent des symptômes de névrose, ils sont tentés de les considérer comme secondaires.

Si le médecin est quelque peu psychologue, s'il a su voir que l'homme vit surtout par sa tête, il considère les choses de plus haut. Il ne néglige pas les symptômes locaux, et si, dans son examen, il « diaphragme » par moments, il sait aussi recourir au faible grossissement, envisager le champ tout entier. Il n'a plus devant lui un utérus, un estomac assimilé à une simple cornue. Il n'admet plus une affection du plexus solaire, des ganglions cardiaques ; il n'attribue plus les soi-disant névroses aux nerfs, qui n'en peuvent mais. Il reconnaît alors que ces pauvres nerfs qu'on accuse de tout le mal sont des conducteurs bien passifs. Sans doute ils peuvent souffrir sous l'influence d'un traumatisme qui interrompt leur continuité, ils peuvent être atteints par des processus inflammatoires, subir la dégénérescence ou des influences toxiques, mais ces nerfs n'ont pas d'autonomie et ce n'est pas là qu'il faut chercher la cause du nervosisme.

Le médecin qui réfléchit considère l'homme tout entier non seulement dans son fonctionnement animai, mais dans sa psychologie ; il ne voit pas seulement ce qu'il mange ou boit, mais s'intéresse à ce qu'il pense. Et peu à peu il constate la prédominance des influences psychiques. 11 s'aperçoil toujours plus que c'est sur le moral qu'il faut agir et les succès viennent lui montrer la justesse de ces vues.

L'anorexie est un des symptômes les plus fréquents et parfois il semble que c'est là le seul trouble fonctionnel constatable chez le malade. Il y a plus de trente ans que Lasègue a montré la nature mentale de ce manque d'appétit.

Dans bon nombre de cas, il est difficile de dévoiler la nature psychopathique de ce trouble. Il semble être dûment motivé par la dyspepsie, par des douleurs ou l'état de la langue. Mais rien ne sépare ces cas à symptômes gastriques de ceux où la langue n'est pas même chargée, où il n'y a que peu ou pas de troubles de digestion.

Je vois souvent des jeunes filles amaigries au dernier degré, qui ne mangent plus depuis des mois et qui ne songent pas même à prétexter un malaise gastrique pour expliquer la cause de leur conduite. Elles n'ont pas le besoin de manger, de boire, voilà tout. Ce n'est pas non plus l'idée fixe du suicide lent par inanition qui les hante. Elles ne savent pas pourquoi elles ne mangent pas, ordinairement même elles ne se croient pas malades. Toute coquetterie féminine a disparu chez elles et elles constatent sans en être impressionnées leur pâleur et leur maigreur squelettique.

Il y en a qui regrettent les progrès qu'elles font ; elles avouent qu'elles aiment être malades sans pouvoir dire le pourquoi de cette aberration.

Ce sont des aliénées, à n'en pas douter. Le plus souvent cet état s'établit à la suite d'émotions morales, ambitions déçues, perte d'une amie, contrariétés familiales.

Il est souvent facile de ramener ces malades à l'alimentation normale, de les remettre dans un bon état de nutrition. Il ne faut pour cela, chez le médecin, que le don de persuasion. Mais cette action doit être prolongée, et rien ne facilite la cure comme l'isolement, le repos an lit.

Les sujets étant jeunes et ne motivant pas leur refus d'alimentation, il n'est pas toujours possible d'en rester à la persuasion rationnelle et il faut y ajouter une douce contrainte morale. La meilleure est de faire comprendre aux malades, avec l'appui moral des parents, qu'on ne les laissera retourner à la maison que guéries.

Une jeune fille est atteinte de cette forme toute mentale d'anorexie. Au bout de quelques jours la sœur qui la soigne se plaint de n'arriver à rien ; la jeune fille ne mange que si l'on insiste pour chaque bouchée. — Ne vous agitez pas, ma sœur, dis-je devant la fillette ; nous avons le temps : si mademoiselle mange bien, elle partira au bout de six semaines ; si elle n'y réussit pas, nous y mettrons huit, dix semaines ; c'est égal. — Le lendemain la jeune fille mangeait. Au bout de quelques semaines elle reconnaissait avec étonnement qu'elle avait été malade : j'étais, disait-elle, dans un drôle d'état et je ne m'en rendais pas compte.

Cependant dans certains cas cette contrainte morale n'est pas acceptée et entraîne la rébellion des malades.

Une jeune fille de dix-sept ans, devenue par une longue dénutrition un cadavre ambulant du poids de trente kilogrammes, avait fait quelques progrès dans les six premières semaines, mais comme l'anorexie reparaissait et

menaçait de toul compromettre, je crus devoir proposer un supplément de cure d'une quinzaine de jours. La. malade, effrayée <i»1 cette perspective, sut s'évader et repari ir par un train de nui! pour sou pays. Mais cette brusque rupture ne m'empêcha pas d'arriver à mes fins. Par télégramme j'avertis les parents et leur enjoignis avant tout de ne pas faire de reproches à la malade. J'écrivis à la jeune fille en lui montrant les émotions qu'elle avait causées par sa fuite, puis, laissant de côté toutes récriminations, je lui conseillai de reprendre à la maison le traitemenl de suralimentation. Comme on dit : le roi est mort, vive le roi ! je dis : le traitement n'a pas réussi, recommençons-le dans d'autres conditions.

La malade, devenue docile, obéit. Au bout de quelques mois elle m'annonça sa complète guérison et son retour à un poids de 52 kilogrammes. Elle est restée depuis lors en bonne santé.

Dans cette forme toute mentale d'anorexie, je n'ai observé que peu d'insuccès, quoique dans certains cas la guérison se fasse attendre.

La conduite reste la même dans les cas nombreux où l'anorexie est accompagnée de vomissements, de régurgitations. Parfois ces troubles cessent dès les premiers jours de l'entrée dans la clinique, alors même qu'ils ont duré auparavant des mois et des années.

Il n'est pas toujours possible d'analyser les raisons psychologiques de ce changement subit, car ces malades ne s'expriment pas sur ce sujet ; elles ne vous dévoilent pas leur pensée de derrière la tête et peut-être ne le pourraient-elles pas. Le fait est que beaucoup cessent de vomir d'un jour à l'autre.

Une jeune fille de dix-sept ans, anorexique mentale, vomit pendant bien des mois presque tout ce qu'elle prend.

Aussitôt qu'elle est installée, je lui indique le régime de lait qu'elle doit suivre. — Mais ma fille ne supporte pas le lait, me dit la mère, elle le vomit même si elle n'en prend qu'une cuillerée à bouche. — Soyez tranquille, madame, elle ne vomira pas, osai-je lui dire, et en effet elle ne vomit jamais.

Une fillette de treize ans vomit aussi depuis longtemps. Elle a fait de nombreuses cures, toujours accompagnée de sa mère aussi émotive qu'elle. J'isole la petite malade, je capte sa confiance en évitant de la brusquer. Elle vomit encore en présence de sa mère. Sur mon conseil celle-ci part le soir même. Aussitôt les vomissements cessent.

Chez des malades plus âgées, plus intelligentes, on peut suivre les représentations mentales qui amènent la cessation des symptômes. Le cas suivant montre le stoïcisme auquel peuvent arriver ces malades quand elles ont compris la nature de leur mal.

Un père vient me conter l'histoire de sa fille qui depuis trois ans souffre de troubles gastriques et de vomissements incoercibles. L'état de dénutrition est tel qu'elle pèse actuellement, à vingt-quatre ans, 21 kilogrammes, alors qu'elle arrivait à 49 kilogrammes à l'âge de seize ans. Sans voir la malade, mais mis au courant de toutes les circonstances morales qui ont amené cet état, je n'hésite pas à conseiller une cure de repos et de suralimentation. Le père serait tout disposé à l'accepter, mais il y a, dit-il, un obstacle insurmontable : la jeune fille, très volontaire, se refuse absolument h une cure de ce genre. J'écris alors à la malade. Me fondant sur les renseignements très précis que le père m'avait donnés, je lui détaille sa propre histoire. Sans mentir, sans exagérer, mais avec un vif désir de capter sa confiance par la louange, je fais ressortir ses hautes qualités morales,

l'altruisme dont elle a toujours fait preuve, rénergie au

travail qu'elle a montrée. Analysant les dais d'âme suc cessifs qu'oui amenés les circonstances familiales, je lui montre la genèse de sou mal. Enfin, décrivant l'état actuel, je la mets (Mi présence de ce dilemme : ou bien vous continuerez sur ce pied et alors je ne vois pas d'autre issue que la mort, car vous êtes à la veille de la banqueroule physiologique ; ou bien vous vous mettrez bravement à une suralimentation dans un repos complet et ces deux mesures, diminution des dépenses et augmentation des recettes, amèneront, je l'espère, votre guérison.

Cette lettre eut une influence décisive. Elle, qui n'avait pas même voulu voir un médecin, vint aussitôt et quand, de vive voix, je voulus lui répéter ces encouragements, elle me dit tranquillement : c'est inutile, docteur, j'ai compris. Je resterai au lit, dans l'isolement dont je comprends la nécessité. Je ne vomirai plus et je mangerai tout ce que vous me donnerez !

La vaillante jeune fille se mit à l'œuvre et n'eut pas un vomissement.

On pourrait croire que l'amélioration n'était due qu'aux mesures physiques, au repos au lit, à l'alimentation purement lactée des premiers jours. Mais la malade venait d'essayer ce traitement dans une autre clinique. Elle avait gardé le lit plusieurs semaines, n'avait bu que du lait à petites doses et pourtant elle n'avait pas cessé de vomir. C'est qu'elle n'avait pas compris ; le médecin n'avait pas réussi à établir chez sa malade la conviction de guérison, n'avait pas su lui montrer clairement les moyens de l'obtenir.

Malheureusement, dans ce cas, cette docilité intelligente ne devait pas être récompensée. Une phtisie galopante se déclara. Je rompis immédiatement l'isolement

pour permettre aux parents de soigner leur fille et d'assister à ses derniers moments. Si la malade m'avait prié de renoncer à la suralimentation qu'elle s'imposait, j'aurais accédé à son désir. Mais elle était lancée et persista dans la direction donnée. Malgré la fièvre, qui oscillait entre 39° et 40°, malgré la dyspnée de 60 respirations qui lui laissait à peine le temps d'avaler, la malade prit ses trois repas copieux et du lait entre deux, et je vis ce phénomène étrange d'un malade se mourant de phtisie galopante qui réussissait chaque semaine (bien entendu en l'absence de tout phénomène d'hydropisie) à faire une augmentation de poids de 500 grammes. Le drame se termina en cinq semaines par un pneumothorax subit.

Ce qui avait amené la suppression des vomissements et rendu possible la suralimentation, c'était le changement de mentalité obtenu rationnellement, par une lettre suggestive.

Chez une autre malade également anorexique et qui vomissait depuis quelques mois, la conversation eut lieu dans des conditions qui pourraient éveiller l'idée de simulation. Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, la malade continuait à vomir. Elle prenait docilement, toutes les deux heures son verre de lait, mais le rendait quelques minutes après. Au troisième jour la sœur du service me fit remarquer cette anomalie. — C'est curieux, dit-elle, c'est la première de nos malades qui persiste à vomir après son internement. Je crois qu'elle désire manger car elle m'a demandé, en cachette, de lui donner du pain, ce que j'ai naturellement refusé.

Ces paroles m'inspirèrent une idée. J'allai auprès de la malade ; elle venait de vomir son lait. Alors, évitant tout reproche, je lui dis tranquillement : « Mademoiselle, vous me voyez dans un grand embarras. Je vous avais

dit que nous ferions six- jours d'alimentation lactée pure el qu'à partir du septième jour nous arriverions à l'alimentation copieuse et variée. Mais je vois avec peine que vous ne supportez pas même le lait ; vous ne supporterez pas mieux le reste. Vous voilà donc condamnée au lait à perpétuité, d'est une situation très embarrassante! » Le joui' même la malade cessait de vomir.

M'appuyant sur un grand nombre d'observations, j'ose affirmer que l'anorexie psychopathique, avec ou sans vomissements, esl toujours justiciable de la psychothérapie. Je ne méconnais nullement l'influence favorable du repos, du régime lactée. Je sais aussi que vis-à-vis de ris malades dont l'état mental confine à la vésanie, l'isolement s'impose. Il exerce sur les malades une contrainte morale efficace, mais la guérison se fait par une conversion psychique sous l'influence des représentations mentales. Le succès dépend du don de persuasion du médecin.

Il en est de même des dégoûts, des sensations de constriction œsophagienne qui semblent empêcher l'alimentation, de ces pressions à l'épigastre qui donnent au malade la sensation de satiété dès le début du repas. Aussitôt que vous avez reconnu que vous avez affaire à un malade nerveux, vous pouvez renoncer à tout apéritif, aux antispasmodiques. Montrez au malade qu'il n'y a pas là d'obstacles mécaniques, insistez sur la nature mentale du mal, faites-lui comprendre la puissance des représentations mentales ; insistez avant tout sur la nécessité de l'alimentation, sur le danger pressant de la dénutrition. N'hésitez pas à agiter devant ses yeux le spectre de la tuberculose qui guette tous les malades en état de misère physiologique. Vous le ramènerez ainsi sans peine à une alimentation normale.

C'est une erreur de croire que ces moyens éducatifs ne peuvent agir que sur les névrosés. Persuader ses malades, leur faire franchir les obstacles par le seul moyen de l'encouragement, est nécessaire dans la plupart des maladies. Au phtisique qui prétexte de son inappétence pour ne pas manger, je ne donne pas des remèdes. J'insiste auprès de lui pour lui mettre en tête l'idée fixe qu'il faut qu'il mange, qu'il ne peut échapper à l'étreinte du mal qu'en se fortifiant. Je lui martelle en tête ces prémisses : tout malade atteint de la poitrine qui maigrit est sur la mauvaise voie ; s'il engraisse, c'est d'un heureux augure. Et j'ajoute : Or, pour engraisser il faut manger. Je ne puis sortir de là ; je ne puis pas manger pour vous, cela ne vous remplumerait pas ! Alors le malade convaincu me répond : j'essaierai, docteur. Essayer, lui répondrai-je, ce n'est rien. Le mot essayer renferme une idée de doute sur le résultat et le doute diminue toujours notre élan ; dites : je le ferai.

Il est rare qu'on n'arrive pas au but par ces simples conseils. J'ai renoncé, en face de ces symptômes, à tous moyens physiques ; je n'ai besoin ni de médicaments, ni de douches, ni de massages. La seule arme efficace c'est la parole entraînante.

La conduite reste la même dans les dyspepsies diverses avec renvois, vomissements, aigreurs, pesanteur à l'estomac, dilatation et gastroptose. C'est mal commencer le traitement que d'admettre dans ces cas une affection primaire de l'estomac, ou du « nervosisme stomacal ». C'est au contraire l'estomac qui subit le contre-coup de l'état nerveux. Le nervosisme n'est pas localisé dans un organe, il est mental.

Dans la plupart des cas, des désordres fonctionnels très réels existent ; on peut constater non seulement la

dilatation mais rhyperôhlorhydrie et l'hypochlorhydrie ; la motilité de L'estomac peut être entravée, mais tous ces troubles soni secondaires, ils indiquent la dépression nerveuse. 11 est facile do supprimer cette dernière par les moyens moraux, de ramener, tambour ballant, les malades à une alimentation variée, copieuse, réconfortante.

J'ose affirmer que quatre-vingt-dix pour cent des dyspeptiques sont des psychonévrosés et que tous ces malades n'ont que faire du régime restreint et des médications stomachiques. G'esl sur ce point de doctrine que je me sépare complètemenl de l'immense majorité de mes confrères.

Je sais 1res bien qu'en entrant quelque peu dans les vues du malade on peut soigner l'estomac, amender les symptômes et par cette voie agir sur l'esprit du patient. Mais pour un neurasthénique qui a pu guérir par cette suggestion thérapeutique indirecte, il y en a dix qui doivent à cette méthode la longue durée de leur mal et quelquefois leur incurabilité. Je vois très souvent des malades qui étaient sur le point de voir clair, qui allaient échapper à leurs autosuggestions ; ils y ont été ramenés par le médecin. Bien plus, il y en a qui doutaient encore de la réalité de leur mal, qui étaient prêts à le négliger. On ne le leur a pas permis. Il a fallu qu'ils fussent classés, qu'on donnât un nom à leur maladie ; il a fallu qu'ils fussent malades selon les règles de l'art.

Ils sont légion ces malades dyspeptiques qui visitent chaque année les stations balnéaires et sont arrivés à ne plus rien manger tout en souffrant toujours. Au début ils ont eux-mêmes restreint leur régime ; ils ont par exemple supprimé les choux, les crudités, et l'amélioration obtenue semblait leur donner raison. Plus tard les troubles gastriques ayant reparu, ils ont supprimé quel-

que autre aliment ; nouvelle amélioration momentanée mais aussi nouvel insuccès motivant de nouvelles restrictions. Le médecin appelé a réussi à faire clapoter l'estomac. Alors le malade se croit atteint de dilatation d'estomac et on lui prescrit un régime plus sévère encore. Parfois le malade s'adresse à un spécialiste de l'estomac, expert, consciencieux. Celui-ci n'admet pas d'emblée la dilatation, il la constate par l'insufflation, analyse le contenu gastrique après le déjeuner d'essai. Si cet examen reste négatif, le malade a de la chance, car alors le spécialiste reconnaîtra que c'est « nerveux » et, sans renoncer tout à fait au régime de précautions, il pourra amender l'état de son malade.

Mais malheur à celui-ci, s'il y a rétention d'aliments dans l'estomac, hypoacidité, s'il y a excès de mucus. Alors le malade reste dans la catégorie des gastriques : il subira les lavages d'estomac et les prescriptions de régime exclusif variant suivant les idées théoriques du médecin traitant ; le malade pourra être condamné à ingurgiter de la viande crue ; d'autres fois on ne lui donnera que des farineux. Tel médecin considère le lait comme un poison et ne craindra pas de prescrire du vin à jeun ou de faire manger jusqu'à 250 grammes de sucre ; l'autre imposera à son malade une cure de lait prolongée. Ici on lui donnera des douches sur la région stomacale, là on Télectrisera intus et extra. Enfin dans les cas graves on le nourrira de reconstituants pris à la pharmacie, de jus de viande, de phosphates.

Et toujours plus le malade s'enfonce dans son hypocondrie gastrique ; son idée fixe a été soigneusement cultivée.

Heureusement elle n'est pas si tenace qu'on pourrait le croire. Les pauvres malades ont déjà fait leurs réflexions

Dubois. — Psychonévroses. 20

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ei j'en vois qui, avant d'avoir mon avis, me disent : je crois qu'on a eu tort de me traiter pour l'estomac ; il me semble que ce sonl plutôt 1rs nerfs qui souffrent ! 11 y en a même qui, plus loyalistes que le roi, disent tout bonnemenl : je crois que je m'imagine tout cela !

Est-ce à dire qu'il n'y a que des troubles gastriques nerveux ? Evidemment non. L'estomac est un organe trop souvent maltraité pour qu'il soit à l'abri des affections idiopathiques. Les riais constitutionnels, les maladies des organes glandulaires voisins, les troubles de circulation, les affections rénales agissent sur lui pour créer des états il»1 dyspepsie. Mais je dois dire que, dans la clientèle médicale, ces affections ne se présentent pas tous les jours. Le praticien observe dans une année quelques cas de cancer d'estomac, quelques ulcères ronds. Il aura à soigner quelques dyspepsies engendrées par l'abus des boissons alcooliques ou du tabac, les écarts de régime.

Quant aux troubles gastriques qui doivent leur origine aux états diathésiques, aux affections valvulaires du cœur, aux néphrites, ils sont fréquents, mais ils sont souvent à l'arrière-plan vis-à-vis des autres symptômes plus menaçants, et ce n'est que de temps à autre que le médecin recourt à la médication symptomatique pour combattre les complications gastriques.

On observe déjà des troubles digestifs dans les maladies du cerveau, fébriles ou non, dans les méningites, dans la paralysie générale. Cette dernière surtout s'annonce souvent au début par des troubles gastriques et j'ai vu des médecins persister à traiter des malades comme des dilatés alors que l'état mental était déjà si troublé qu'il fallait craindre le délire et que l'internement s'imposait.

La mélancolie, l'hypocondrie, la manie, les accidents

mentaux des folies circulaires s'annoncent souvent par l'anorexie, le mauvais goût à la bouche, les nausées, les vomissements, la dyspepsie et la constipation, tous symptômes de ce qu'on a appelé la dyspepsie nerveuse.

Les aliénistes me paraissent avoir trop peu insisté sur ces symptômes gastro-intestinaux. Ils n'observent les malades que dans la période d'état, alors que les troubles mentaux dominent la scène. Le praticien, au contraire, voit les malades au début, alors qu'ils paraissent encore sains d'esprit, et s'il surprend chez eux quelque humeur mélancolique, il commet facilement l'erreur de la considérer comme secondaire et motivée par la souffrance gastrique. Ne répète-t-on pas que rien n'agit sur l'humeur comme les maladies de l'estomac, alors qu'on ferait mieux de dire que rien ne trouble les fonctions de l'estomac comme les passions tristes.

L'erreur est ancienne, et le bouillant Broussais * semble avoir exercé une suggestion qui persiste encore aujourd'hui. C'est lui qui a délibérément mis la charrue devant les bœufs quand il dit : « Il n'y a jamais de gastro-enterite sans un degré d'irritation cérébrale » et plus loin : « L'hypocondrie est l'effet d'une gastro-entérite chronique qui agit avec énergie sur un cerveau prédisposé à l'irritation. La plupart des dyspepsies, gastrodynies, gastralgies, pyrosis, cardialgies et toutes les boulimies sont l'effet d'une gastro-entérite chronique. »

Parfois cependant Broussais reconnaît l'influence psychique. « Les passions, dit-il, sont des sensations provoquées d'abord par l'instinct, mais ensuite fomentées et exagérées par l'attention que leur prête l'intelligence, de manière à devenir prédominantes. »

1. Examen des doctrines médicales et des systèmes de nosologie, par F.-J.-W. Broussais. Paris, 1821.

L'influence de la. représentation moniale sur nos sensations est nettemeni marquée dans ces mois : « Lorsque l'intelligence s'occupe des idées relatives aux besoins d'un viscère ou aux fonctions d'un sens, les nerfs de ce viscère ou de ce sens sont toujours en action et font par venir des sensations au centre de relation. »

Comme je l'ai indiqué dans une publication antérieure1, Broussais a trouvé des contradicteurs parmi les médecins de son époque. Je recommande à tous ceux qui veulent voir clair dans cette question la lecture du livre de Barras, médecin d'origine suisse, qui jouit d'une grande notoriété à Paris au commencement du siècle dernier. C'est le Traité sur les gastralgies et entéralgies ou maladies nerveuses de V estomac et des intestins. Paris, 1820. Dans soixante observations précises et concises suivies de judicieuses réflexions, l'auteur démontre l'influence prépondérante des émotions morales dans l'étiologie du nervosisme à manifestations gastriques. Il s'élève avec vivacité contre Broussais et les médecins de l'époque, tous plus ou moins imbus des doctrines dites physiologiques, qui veulent à toutes forces attribuer les accidents nerveux à une gastro-entérite chronique. Il est lui-même le sujet de sa première observation, la plus détaillée et la plus intéressante. Il insiste sur sa constitution éminemment nerveuse, son caractère taciturne, naturellement disposé à l'hypocondrie. Il raconte tout au long ses souffrances, ses névralgies diverses, ses troubles gastro-intestinaux. Ses consultations auprès des praticiens distingués de l'époque sont des plus intéressantes. Plusieurs d'entre eux ne sont pas très psychologues et ne réussissent qu'à effrayer le malade et à le plonger dans les autosuggestions

1. Des troubles gastro-intestinaux du nervosisme. Revue de médecine, n° 7, 10 juillet 1900. Paris, Félix Alcan.

maladives. A l'exception d'un seul, tous sont persuadés de l'existence de la gastro-entérite et la combattent par les sangsues à l'épigastre, l'eau gommée, le régime débilitant.

L'état s'aggrave de plus en plus et, malgré tout, le malade persiste dans cette voie funeste avec cette persévérance étrange que j'ai signalée comme un des symptômes caractéristiques du nervosisme. Il le constate luimême dans ces paroles typiques : « Et cependant je continuai le régime antiphlogistique malgré cette indication formelle de l'abandonner ! Je ne puis m'expliquer ma persévérance dans un traitement si contraire à la maladie dont j'étais affecté. »

Le malade guérit d'un jour à l'autre. Sa fille fut atteinte de phtisie pulmonaire et, dit Barras, de ce moment mon attention se porta tout entière sur mon enfant ; je ne pensai plus à moi et je fus guéri.

Il faut lire les discussions auxquelles cette guérison donna lieu dans le monde médical. Même après la guérison la lutte continua et l'un des Esculapes tenta de prouver que le malade n'était pas guéri, qu'il avait toujours une gastro-entérite indubitable !

La situation est la même aujourd'hui. La dilatation d'estomac a remplacé la fameuse gastro-entérite et malgré le beau livre de Barras on a de nouveau oublié l'influence du moral sur le physique.

Le diagnostic de dyspepsie nerveuse est en général facile à poser si le médecin sait jeter son regard scrutateur sur toute la personnalité du malade. Dans certains cas seulement les symptômes gastriques semblent tellement prédominer qu'il devient nécessaire de procéder à un examen complet de l'estomac. Il faut en déterminer la forme, la situation par la palpation, la percussion,

• III» LES PSYÇ1H0NÉVR0SÉS.

voire même par les rayons X. Il faut analyser les vomissementa, doser L'acidité, faire les repas d'essais. Mais je dois dire Que, lorsqu'on esl bien familiarisé avec les dyspepsies des névrosés, il est rare qu'il soit nécessaire de recourir à ces moyens.

Ce qui me frappe, dès la permière conversation, ce sont les contradictions que signale le malade.

Quand on lui demande : avez-vous de l'appétit? la réponse varie. L'un dit : j'aurais de l'appétit, mais je n'ose pas manger. Un autre a l'appétit irrégulier, « capricieux ». Un troisième constate qu'il supporte un jour un repas lourd alors qu'il est souvent molesté par un aliment de facile digestion. Beaucoup de malades signalent d'emblée l'influence des émotions morales. « Ce sont surtout les contrariétés qui me font du mal ; chez moi tout se jette sur l'estomac ! »

Si vous vous informez des fonctions intestinales, vous verrez que la plupart des malades sont atteints de constipation habituelle. Plus rarement ils sont sujets à la diarrhée et ici encore on remarque l'effet des émotions morales. L'attente d'un événement, d'un voyage, suffit à provoquer le flux intestinal.

Le sommeil est généralement troublé. Il y a de l'insomnie, des rêves pénibles : Ce sont là des symptômes assez étrangers à la symptomatologie des affections gastriques, du cancer, de l'ulcère rond, des dyspepsies organiques.

Mais avant tout la conversation avec le malade dévoile toute une série de symptômes qui ne peuvent être la conséquence de l'état dyspeptique.

Le malade souffre de maux de tête qui parfois viennent tout à coup remplacer la dyspepsie, se substituant à elle pendant des semaines, des mois, des années même. Il

n'est pas rare que d'un jour à l'autre le transfert se fasse en sens inverse et que, le mal de tête cessant, on voie reparaître tout le cortège des accidents dyspeptiques. Le malade a des rachialgies neurasthéniques, des palpitations sans lésion du cœur. Il a des angoisses qui rappellent l'angoisse précordiale. Il est impressionnable, émotif, fatigable. Souvent vous surprenez son irrationalisme ; il est entêté, superstitieux, curieux des phénomènes spirites. Il attribue ses troubles dyspeptiques à des causes étranges, comme le sujet dont j'ai parlé, que la vue du rouge rendait malade. Dans bien des cas l'état purement hypocondriaque est évident, en ce sens que l'examen permet de constater le bon fonctionnement de l'estomac, de l'intestin. Ce sont ces cas-là qui ont fait dire que la dyspepsie nerveuse est celle où il y a les symptômes subjectifs de la dyspepsie alors que l'examen montre l'intégrité des organes et de leurs fonctions. Ce n'est vrai que dans la minorité des cas. Le plus souvent, il y a dyspepsie réelle.

Aussitôt qu'on a reconnu le nervosisme, on peut aller de l'avant et ramener vivement le malade à des habitudes saines de régime, le guérir par la simple persuasion.

Toujours prêt à reviser mes vues, à critiquer mes propres observations, j'ai craint parfois d'abonder dans mon sens, d'abuser des termes de « nerveux » de « psychique ». J'ai pu constater, au contraire, que j'étais encore trop timide. Il est facile en somme d'exclure les affections organiques, de déceler l'origine idéogône, hypocondriaque ou émotive des accidents. Alors, sans hésitation, il faut recourir à la psychothérapie directe.

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