L’ALLEMAGNE
u sujet du rôle joué par l’Allemagne en Asie
Mineure et des intérêts qu'elle y possède, M. Negib-Azoury adressait le 22 juillet dernier, à un grand quotidien de Paris, la très curieuse lettre suivante :
« L'Allemagne est un grand pays de cinquante millions d’habitants dont le commerce et l’industrie ont pris un développement considérable. Il fallait donc tout d’abord trouver des débouchés à la surabondance des produits. D’autre part, les capitaux s'étant accrus dans l’Empire ne trouvaient plus aisément un emploi fructueux, d’où la nécessité de chercher aussi un territoire vierge, riche et fertile qui, tout en servant de débouché au commerce germanique, serait organisé, mis en valeur et exploité avec un personnel et des capitaux allemands.
« Or, l’Allemagne ne possède presque pas de colonies, et il n’y a plus aucune terre à coloniser dans le monde. Guillaume IT voulut résoudre ces difficultés par un système tout à fait nouveau, offrant cet avantage particulier qu’il ne pouvait occasionner aucune dépense pour une expédition armée et qu'il ne pouvait rencontrer d'opposition ouverte de la part d'aucune puissance européenne. Ce système consistait à ressusciter chez tous les Musulmans de la terre le fanatisme religieux pour les soumettre à Abdul-Hamid, son vassal, et constituer à celui-ci un empire allant de l'Indus à l'Atlantique et de Constantinople à l’Équateur.
« À cet effet, la diplomatie allemande tint au Sultan de Constantinople le langage suivant :
« Depuis votre avènement au trône vous avez perdu la moitié de votre empire ; la Russie menace de vous enlever le reste ; l’Angleterre et la France ne veulent vous protéger que si vous introduisez des réformes dans votre gouvernement, ce qui provoquerait le soulèvement de toutes les nationalités de votre empire contre vous. Méfiez-vous donc des uns et des autres et écoutez-moi.
« Voici ce que je vous propose : Si vous voulez devenir calife et souverain de tous les musulmans
de la terre, il faut d’abord soumettre à votre autorité immédiate tous les peuples encore indépendants de votre empire asiatique, les Kurdes, les Arabes de la Mésopotamie, de l'Irak, du Nedjed, du golfe Persique, de l’Oman, de l’Hadramaut, du Yémen, du Hedjaz, de la Palestine et de la Syrie. Il est donc nécessaire de construire des chemins de fer stratégiques pour dompter ces populations guerrières. Il faudra aussi tracer des routes, et mettre en valeur les terres incultes afin de rendre sédentaires les tribus nomades, puis vous leur enverrez des ulémas pour les islamiser et les fanatiser. Fort de cette puissance, vous pourrez facilement devenir le mattre, de l’Afrique jusqu'à la Chine.
« Vous aurez mon concours et ma protection à . la condition de confier à mes Allemands les travaux à faire chez vous, de commander vos armements chez Krupp et d'employer un personnel et des capitaux allemands pour organiser vos différents services et mettre en valeur les terres incultes. »
« Abdul-Hamid a cru à ce rêve grandiose et s’est mis à l’œuvre. Le chemin de fer de Bagdad, celui de Damas-la Mecque, celui de Caiffa-Mzerib et la ligne télégraphique de Constantinople à
Bassorah, toutes entreprises concédées à des Allemands, sont les résultats de ce projet.
« L'influence allemande est devenue tellement puissante en Turquie qu’on peut considérer d'ores et déjà l'empire du Sultan comme une colonie allemande. »
Quelles que soient les raisons qui aient motivé la conclusion de l'alliance réelle entre le Sultan et l'Empereur d'Allemagne, constatons qu'il a suffi à Guillaume IT d'entreprendre deux voyages à Constantinople pour affaiblir d’une manière notable le prestige séculaire de la France dans toute l’Asie Mineure et la Méditerranée orientale. Les Allemands ont remplacé les fonctionnaires et officiers français chargés autrefois d'organiser l’armée turque et les différentes administrations ottomanes. Constantinople et les autres villes de la Turquie ont été inondés d’émigrants et de capitalistes allemands auxquels Abdul-Hamid a accordé toutes sortes de concessions et de commandes. Le marché de Berlin est devenu, aux lieu et place de celui de Paris, le restaurateur des finances ottomanes, et le commerce allemand dans la Méditerranée a atteint ces derniers temps un chiffre qui dépasse de beaucoup celui des exportations françaises.
Dans le domaine moral, l'influence allemande a suivi la même proportion. La Palestine, la Syrie et l’Anatolie ont été inondées de missionnaires catholiques et d'établissements de bienfaisance allemands dont le but est de détourner au profit de l’Empire d'Allemagne la clientèle des chrétiens orientaux.
Cependant, si les entreprises des chemins de fer stratégiques ont été concédées à l'Allemagne, il ne s'ensuit pas que leur réalisation soit prochaine. La ligne de Damas à la Mecque (2500 km.) ne dépasse pas Mâan et à partir de ce point elle pénètre dans les territoires des grandes tribus actuellement révoltées contre le Sultan.
La ligne d’Anatolie au golfe Persique (2800 km.) est loin d’être achevée. En novembre dernier, un débat des plus intéressants a été soulevé à la Société scientifique allemande de Berlin, à ce sujet. En voici le résumé :
« Le docteur Wiedermann, de Hambourg, avait présenté un rapport où il pressait l’Allemagne d'intervenir auprès de la Turquie pour obtenir directement la construction du chemin de fer allant de Bassorah à Bagdad, c’est-à-dire du sud au
nord, sans attendre que la construction du chemin de fer au nord de Bagdad soit terminée.
« Le ministre plénipotentiaire Raschdau, parlant au nom du gouvernement, a répondu en ces termes :
« La question a déjà été examinée, mais c’est à la Turquie qu’il appartient de répondre. Le gouvernement turc a le plus grand intérêt à ce que le chemin de fer au nord de Bagdad soit achevé avant celui de Bassorah à Bagdad, car ce chemin de fer est destiné à hâter la mobilisation militaire.
« Il ne faut pas oublier non plus que si le chemin de fer d’Anatolie avait été construit avec des capitaux allemands, le chemin de fer de Bagdad, qui commence à Koniah, a été construit avec de l'argent turc, c’est-à-dire avec les emprunts que la Turquie émet; que le coût de ce chemin de fer de Koniah à Bagdad s’élève à plus d’un demi-milliard ; il ne faut pas s’attendre à le voir bientôt achevé. Jusqu'à aujourd’hui, quelques rails ont été posés, mais 1l est certain qu’il reste encore plusieurs montagnes à percer et plusieurs fleuves à franchir au moyen de ponts et que tout cela entratnera des frais énormes. Qui paiera ces frais?
« Tout ce que la Turquie possède en fait de gages sérieux a été aliéné déjà pour garantir des emprunts antérieurs.
« Nous ne pourrions obtenir de nouvelles garanties que si les douanes de la Turquie étaient élevées, mais le consentement de toutes les puissances européennes est nécessaire.
« Dans ces conditions, reste-t-il encore quelque espoir ?.…
« Nous avons faittrop de bruit dans cette affaire du chemin de fer de Bagdad, la Turquie ne peut plus accepter de donner l'argent nécessaire à la construction de la ligne, parce que lattention des puissances étrangères a été mise en éveil par nos propres cris de triomphe et qu'elles ne consentiront certainement plus à l'élévation des douanes.
« C’est la résistance de l’Angleterre contre les élévations de douanes qui impose la construction du chemin de fer de Bagdad. »
L’Angleterre est, ainsi que la France, l’ennemie contre laquelle l’Allemagne lutte de toutes ses forces, par tousses moyens, ainsi que le témoigne la note récente dont il est intéressant de donner ici la teneur :
« Comme réponse a certain projet anglais qui aurait pour but de rendre navigable l’Euphrate et le Tigre, M. Waechter, de Berden, vient de publier un projet de construction d’un canal d’une longueur de 450 milles, qui réunirait la mer Caspienne au golfe Persique.
« Suivant ce projet de grand intérêt, le canal commencerait à Engeli et prendrait une direction sud-ouest, allant vers Bagdad et détournant à son profit les eaux du Kizil-Uzen et du Dyala, les deux gros tributaires du Tigre.
« Comme le Kizil-Uzen est quelque peu desséché en été, M. Waechter doit trouver un réservoir naturel pour alimenter cette rivière en été. Il a réussi à trouver un lac aussi large que les lacs suisses, et tout le projet du canal dépend de la position de ce lac, car s’il est plus élevé que le pays qui s'étend entre le Kizil-Uzen et le Dyala, ses eaux peuvent être facilement amenées dans cette rivière durant la saison sèche ; si, au contraire, le lac a une altitude plus basse, ses eaux ne sont d'aucune utilité pour rendre le Kizil-Uzen navigable.
« Appréciant ce projet, la presse allemande dit :
« Par la construction de ce canal, par l’extension du chemin de fer russe d’Amadan au nord-ouest de la Perse jusqu’à l'extrémité du golfe Persique, le but de la politique britannique qui est de faire échec au Transsibérien au moyen d’un chemin de fer partant de Smyrne et courant à travers l’Asie Mineure vers Kandahar et Quetta et atteignant Hong-Kong, recevrait un coup mortel ; il suffirait, en outre, pour cela, qu'une puissance européenne occupâät Bunder-Abbas avant que la Grande-Bretagne ait eu le temps de faire de cette place un autre Gibraltar. » |
Quoi qu’il puisse résulter de cette lutte économique, il n’en reste pas moins acquis que l’Allemagne possède en ces pays des intérêts supérieurs. M. Negib-Azoury, dans une récente conférence, les a résumés en ces termes :
« Il ne reste plus à l'Allemagne, pour transformer l’Asie Mineure en colonie allemande, qu’à se faire confier par le Sultan l’admistration et la mise en valeur de son immense domaine privé qui comprend la meilleure cinquième partie des terres de tout l’Empire : soit les trois quarts de la vallée de l’Euphrate et les inépuisables puits de pétrole de Tikrit et de Moussoul, toute la vallée du Jour-
dain, la moitié de l’admirabie plaine de Damas et toute celle de Saint-Jean d’Acre.
« C’est dans cette perspective que l'Allemagne à déjà orienté vers l’Orient une partie de son émigration. Les colonies agricoles quise sont établies à Jaffa, Ramleh, Jérusalem et Caiffa, où les Allemands ont en moins de dix ans réussi à accaparer tout le commerce local et où ils ont atleint un degré de prospérité vraiment merveilleux, prouvent ce que deviendraient la Syrie et la Mésopotamie si ce dernier projet du gouvernement allemand venait à se réaliser. »
USSES, Américains, Autrichiens, Italiens, Grecs R et Américains ont également des intérêts politiques et religieux en Asie Mineure*.
La Russie principalement a depuis longtemps des vues sur cette contrée. La guerre qu'elle vient de subir, l’attention qu’elle doit donner aux événements intérieurs qui la secouent, l’empêchent de continuer sa politique. Elle a été contrecarrée déjà par l’Allemagne en Mésopotamie et l’Angleterre a manifesté une vive opposition lors des tentatives russes pour créer un port dans le golfe Persique. Sa situation priviligiée en Perse lui permet cependant de peser d’une façon très sérieuse sur les événements.
En dehors d’elle, les autres puissances désignées plus haut ne pourront jouer dans le futur conflit qu’un rôle secondaire.
4. Voir dans le livre de M. Negib-Azoury les chapitres qui traitent ces questions.