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Avant de développer ce sujet et afin de bien saisir les lecteurs de l’importance de cette action, il importe de préciser la situation comparée des deux partis en présence. On pourra juger ensuite avec quelle certitude les Arabes agissent, sans craindre un désastre ou un mécompte.
L'empire ottoman se divise en deux parties :
la Turquie d'Europe et la Turquie d'Asie.
En Europe, les possessions du Sultan renferment quatre races différentes, très distinctes les unes des autres par leurs langues, leurs traditions et leurs tendances ; ce sont les Albanais, les Serbes, les Grecs et les Bulgares.
Les Albanais sont presque indépendants; la meilleure preuve est qu'ils payent l'impôt tout au plus dans les districts les plus rapprochés de la Macédoine et que nulle part ils ne sont soumis à la conscription. Les quelquesbataillons albanais qu’on rencontre dans l’armée turque se recrutent parmi les aventuriers de la population albanaise, qui trouvent dans le métier des armes le moyen de satisfaire leur goût de pillage et de lucre, ou qui, pour des motifs divers, ne peuvent rentrer dans leur pays.
L’Albanie a environ deux millions et demi d’ha-
bitants administrés par cent à cent cinquante fonctionnaires turcs ou circassiens ; elle aurait depuis longtemps conquis son indépendance si la Turquie ne la tenait en respect par une armée de deux à trois cent mille soldats venus d’Asie, qu’elle entretient d’une façon permanente en Macédoine.
Il est vrai de dire que la Turquie se sert d’eux chaque fois qu'elle a des conflits ou des révoltes à réprimer dans les provinces ou dans les principautés‘imitrophes de l'Empire. Sur un signe du Sultan, les Albanais, sous la conduite de leurs chefs de clan, passent la frontière ou se répandent dans les vilayets voisins, pillant et tuant avec l’assurance complète de l'impunité.
Quant aux régions habitées par les Grecs, les Serbes et les Bulgares, il n’est pas nécessaire de s'étendre sur leurs sentiments et leurétat d’esprit. L'insurrection y est à l’état endémique et indique suffisamment que ces populations se refusent à vivre sous le régime turc et cherchent par des moyens violents à s’y soustraire. Le nombre des habitants turcs y est insignifiant ; c’est du reste à Constantinople seulement que ces derniers forment une majorité appréciable.
La Turquie d'Asie possède aussi un grand
nombre de races très distinctes, plus distinctes même qu'en Europe. Ce sont d’abord les Tures, quatre millions à peu près, répandus surtout dans les vilayets de Brousse, Castamouni, Smyrne, Konia, Angora et Trébizonde.
Puis viennent les Arméniens, deux millions et demi, occupant les provinces d'Erzeroum, de Van, de Karpout, de Bitlis et une partie de celles d'Adana et de Diarbékir, où ils sont mélangés aux Kurdes qui comptent un million et demi d'âmes.
Enfin, nous trouvons les Arabes, douze millions au minimum, formant une masse compacte en dépit des différences qui peuvent les distineuer ; ils ne sont nullement mélangés à d’autres races, comme il arrive dans la population des autres parties de la Turquie, tant d'Europe que d'Asie. Les Arabes habitent le vaste territoire compris entre le Tigre, l’isthme de Suez, la Méditerranée et l’océan Indien.
En Anatolie, l’autorité du Sultan est reconnue par toute la population qui, du reste, est turque. Celle-ci paye régulièrement les impôts et est astreinte au service militaire.
Les Arméniens payent également les impôts ;
mais, en tant que chrétiens, ils sont dispensés du service militaire. Chacun sait qu’ils ont une tendance marquée à vouloir leur autonomie.
“ Les Kurdes, que l’on peut appeler les Albanais de la Turquie d’Asie, payent les impôts quand il leur plaît et n’admettent pas la conscription. Organisés en clans, ils se livrent au pillage et au massacre contre les Arméniens toutes les fois que la Porte, inquiète des tendances de ces derniers, juge nécessaire de les désarmer et invite les Kurdes à se ruer sur eux avec promesse d’impunité.
Les Arabes se divisent en deux catégories :
les nomades et les sédentaires. Les premiers, absolument indépendants, versent une dtme et ne font pas le service militaire. Les seconds ont été jusqu’à ce jour les sujets les plus soumis du Sultan et l’unique soutien de son empire.
Les provinces qu'ils habitent étant les plus riches, les Arabes fournissent les deux tiers des recettes du budget impérial. En outre, les villes de Palestine, de Syrie, de Mésopotamie et du Hedjaz sont celles qui possèdent le plus de biens wakouf (fondations pieuses); or, les revenus de ces biens sont directement versés au trésor du
Sultan sans qu'aucune comptabilité en soit tenue et sans qu'aucun compte en soit rendu. C’est également dans les pays arabes qu'Abdul-Hamid a confisqué à son profit personnel le plus de propriétés privées, au détriment des grandes familles arabes de Damas, Alep, Bagdad, Moussoul et Jérusalem. Cela explique qu’il soit propriétaire de toute la vallée du Jourdain, des trois quarts de celle de l'Euphrate, de toute la plaine de Tyr et d’une grande partie de celle de Damas.
Non seulement les Arabes sont de tous les sujets du Sultan ceux qui versent le plus d’argent au trésor ture, mais ce sont encore eux qui fournissent la plus grande partie du contingent de l’armée ottomane.
Il y a dans toute la Turquie sept corps d’armée ainsi répartis : Constantinople (1), Andrinople (2*), Salonique (3°), Erzeroum (4°), Damas (5°), Bagdad (6°) et Sanaa, dans le Yémen (7°). Or, eu Europe, les Albanais ne sont pas soumis au service militaire; les autres populations de cette partie de la Turquie, étant toutes chrétiennes, sont par le fait exemptées de la conscription. Comme, d'autre part, les Turcs de Constantinople sont presque en totalité, par faveur spéciale, dis-
pensés de toute présence sous les drapeaux, il s'ensuit que les contingents des trois premiers corps d'armée sont exclusivement fournis par l'Asie.
Les vilayets de Smyrne, Koniah, Angora alimentent les 2° et 3° corps; ceux de Brousse et Castamouni entretiennent en partie le 1° et complètent le 2°; les autres vilayets, moins peuplés de Turcs et habités surtout par les Arméniens et les Kurdes, c’est-à-dire ceux de Trébizonde, Érzeroum, Bitlis, Van et Karpout, donnent des soldats au 4°; ceux d’Adana, Alep, Beyrouth, Damas et Jérusalem forment le 5° corps d'armée, complètent le 1° et le 3° et fournissent la moitié du 7° qui ne peut se recruter sur place, attendu que les Arabes du Hedjaz et du Yémen ont toujours refusé de se soumettre à la conscription. Les vilayets de Diarbékir, Moussoul, Bagdad et Bassorah alimentent le 6° et complètent le 7°.
Par conséquent, la population turque forme trois corps d’armée, tandis que les Arabes en donnent quatre.
En récompense du concours inappréeiable tant au point de vue fiscal qu’au point de vue militaire qu'ils rendent à l’empire, les Arabes constituent
la population la plus opprimée et la plus méprisée des Turcs. Ces derniers n’ont réussi jusqu’à présent à les dominer qu’en exploitant les différences religieuses qui existent entre les Arabes catholiques, orthodoxes ou musulmans, et en les maintenant dans l'ignorance la plus absolue.
Grâce cependant à l’action des missionnaires étrangers et à celle des missionnaires français principalement, grâce aussi aux communications rapides établies entre les côtes de Syrie, l'Égypte et l’Europe, les Arabes se sont à la longue civilisés et, prenant conscience de leur nationalité propre, ils ont oublié les anciennes querelles intestines qui les divisaient en face des Turcs Ce nouvel état d'esprit, auquel personne ne prêtait attention et dont les fonctionnaires turcs ne se doutaient même pas, s’est révélé brusquement au commencement de cette année. |
Telle est l’origine du mouvement actuel.
De cette étude comparative, rapide, on peut juger maintenant la question et apprécier en connaissance de cause les événements qui se succèdent rapidement en Asie Mineure et en Arabie.
Quels sont ces événements avant-coureurs de la révolution prochaine ?
Tout d’abord, en 1904, la défaite de l’émir
Abdel-Aziz-ibn-Raschid, partisan et allié de la Turquie, infligée par Ibn-Esséoud, descendant des anciens rois wahabites. Ce dernier a repris possession de son royaume et Feizi-pacha, commandant des forces turques mises à la disposition de Abdel-Aziz, a dù battre en retraite . Abdel-Aziz s’est réfugié à Bagdad.
X Puis, en 1905, le Yémen se révolte. Mahmoud- Yahia, le chef des tribus, bat les Turcs, s'empare de 20000 fusils, de 42 canons, de 4 000 chameaux chargés de munitions, occupe les principales villes, dont Sanaa. La reprise de Sanaa, en septembre 1905, sans coup férir, par Feizi-pacha, n’est que provisoire. Le maréchal turc est, en effet, dans une situation désespérée et un désastre est imminent d’après les dernières nouvelles (janvier 4906).
Dans le Hedjaz, les principales tribus, les Hawazim, les Meymoun, les Fadl, les Ahamdeh, dont les chefs sont Ibrahim-ibn-Fahd et Ahmedibn-Zeid, les Beni-Harb, les Hazile, les Assiba, les Koreischites se sont joints aux rebelles.
Dans l’Assir, les Beni-Harith, les Beni-Takhif, les Beni-Kahtan, sous la conduite d’Aly-ibn-el-
: un L CT LUE ue nm Me ge EE ae pt ie me istene-dur sai
Makad ont mis le siège devant les villes occupées
par les Turcs.
En Syrie, les tribus nomades qui se trouvent entre Gaza, Hébron, la mer Morte et la frontière égyptienne, les Tayahas, les Tarabines, les Azazmeh, les Zoullams, les Djehalines, les Taamreh ont refusé de payer l’impôt ; celles qui évo- | luent entre Kérak et Damas, les Adouan, les Beni-Sakr, les Oulad-Aly, les Roucla, celles qui | vivent entre Damas, Alep et l’Euphrate, les | Henadi, les Sbaa, les Moalis, les Fedaân, n’ont plus voulu verser la dime.
Les tribus du sud de la Mésopotanie, les Chammars, les Shehabs, les Monteficks ont reconnu la suzeraineté d’Ibn-Esséoud, roi du Nedjed.
En Syrie, le mouvement se développe et le gouvernement turc procède à des arrestations sans effet. Le beau-père du grand mufti d'Égypte, le Hadji Hohi-Eddin-Hamadeh-bey, de retour du Gaire, est relâché après quelques jours de détention, à la suite de l’émotion qui se manifestait
dans tous les milieux musulmans. Le chef de la secte religieuse babiste Abbas Effendi, fils de Baha Allah, est incarcéré à Saint-Jean d’Acre, puis expulsé avec ses adhérents. Il faisait
élever un palais sur le mont Carmel qui domine la forteresse turque et était accusé de construire une citadelle pour les Égyptiens ou les Arabes.
Le général de division Ramzi-pacha et le colonel d'état-major Badri-bey, tous deux Turcs, sont emprisonnés à Saint-Jean d’Acre, condamnés à la dégradation militaire et exilés, comme étant de connivence avec les babistes.
Des arrestations nombreuses ont lieu partout et provoquent de telles protestations et de telles menaces que les autorités locales n’osent prononcer les jugements ordonnés par la Porte.
Les troupes syriennes envoyées au Yémen passent aux rebelles avec armes et bagages, et les réservistes du 5° corps se refusent à faire campagne contre leurs coreligionnaires.
Enfin, les Druses se révoltent et les Arabes du 5° corps ne veulent pas marcher contre eux.
Une mort étrange survient sur ces entrefaites, montrant l'intérêt du Sultan à faire disparaître ses principaux ennemis.
Le grand chérif de la Mecque, Aoun Errafik, un fervent wahabite, est, dit-on, empoisonné dans la ville sainte. Il est remplacé, après un assez
long temps et après diverses intrigues, par son neveu Ali-bey.
Tous ces faits caractéristiques indiquent bien un mouvement d'ensemble, admirablement combiné par les chefs du parti national arabe. Ceuxci agissent avec méthode et prudence. Ils ont déjà manifesté leurs intentions par des actes publics. M. Négib-Azoury-bey, ancien adjoint au gouverneur de Jérusalem, a fait paraître un livre Le Réveul de la Nation arabe dans l'Asie turque, dont le retentissement a été grand.
Des proclamations ont été envoyées aux Arabes et aux Puissances ; en voici les teneurs :