LE CALIFAT
NOUS avons dit, au commencement de ce livre, que la lutte actuelle, bien que politique et nationale, avait également un caractère religieux,, nécessaire pour entraîner les masses. Nous avons étudié la partie politique. Abordons maintenant la seconde qui est caractérisée par la question du califat dont le monde musulman se préoccupe vivement.
Le califat n'est pas, comme on le croit généralement en Europe, un pouvoir absolu, fatalement spirituel et temporel à la fois. Les vulgaires musulmans d'Afrique, d' Anatolie, de Perse et des Indes se trompent également en le considérant comme une institution divine et coranique.
Si la papauté se base sur un commandement de Jésus-Christ, le califat ne repose sur aucun pré-
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cepte religieux, ni dogmatique, ni traditionnel. On ne trouve pas, en efifet, un seul verset du Coran qui fasse allusion à cette institution. Mahomet ne songea jamais à se donner un successeur, ni à indiquer à ses disciples la manière dont ils devaient se gouverner après lui.
Si le califat a été de quelque utilité durant les règnes des trois premiers califes Abou-Bekr, Omar et Osman, la suite de son existence n'est que la preuve, longue et péremptoire, du vice de son institution.
A la mort du Prophète (632), les principaux disciples, c'est-à-dire les généraux, embarrassés, se réunirent pour délibérer sur la manière dont ils devaient agir pour sauver et étendre la religion nouvelle. Ils furent tous d'avis qu'il fallait trouver un chef digne de leur commander et à qui ils se feraient un devoir d'obéir.
Ils choisirent, à l'unanimité, Abou-Bekr, beaupère de Mahomet.
En agissant ainsi, avant de former une nation, ils se constituèrent en caste religieuse et sauvèrent avant tout leurs situations personnelles.
Le premier chef de l'islamisme s'intitula Emial-Mouminine-oua- Calif ate - Rassoul - Rab-ub - Ala-
mine (Commandeur des Croyants et vicaire du Prophète d'Allah).
Abou-Bekr mourut en 634 et les survivants des disciples de Mahomet se réunirent de nouveau et nommèrent Omar-el-Khattab (634-644) . A sa mort ils éliront Osman-ibn-Afifan, qui fut assassiné en 656, grâce aux intrigues d'Aly-ibn-abi-Taleb, gendre du Prophète. Aly se fit proclamer calife.
Moawya, petit-fils d'Omaya, disciple et parent de Mahomet, fit tuer Aly en 661, et lui succéda.
Craignant de subir le sort de ses deux prédécesseiu*s il transporta à Damas le siège du califat et le rendit héréditaire dans sa famille.
Mais, étant donnée la parenté d'Aly avec le Prophète et ses hautes qualités personnelles (il était un poète moraliste de premier ordre), une partie des musulmans considéra son meurtre comme un sacrilège et ne voulut jamais reconnaître Moawya comme le vicaire légitime de Mahomet.
. Les patrisans d'Aly étaient nombreux et très répandus en Perse et en Asie centrale où ils existent encore ; on les appelle schiites par opposition aux sunnites, c'est-à-dire les orthodoxes.
Squs Yézid, fils de Moawya, (680-683), les
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Chiites, ayant à leur tête Hussein, fils d'Aly et de Fatma, fille de Mahomet, se réunirent en Mésopotamie pour marcher contre Damas. Le second calife Ommiade les battit à Kerbella. Hussein trouva la mort dans cette bataille.
Pendant cette campagne, un fils de Zobeir, disciple du Prophète, appelé Abdallah-ibn-Zobeir, se fit proclamer calife à la Mecque et fut reconnu comme tel dans TArabie centrale et en Egypte. Il y eut alors deux empires arabes et deux califes.
Cet état de choses dura pendant le règne de deux califes Ommiades. Abdalla-ibn-Zobeir vivait encore lorsque Abdel-Malak, calife de Damas, (685-705) Tattaqua dans la Mecque et le fit mourir.
Les Ommiades gardèrent le califat pendant quatre-vingt-dix ans. Durant cette période il y eut des compétitions sanglantes, même entre frères, et des guerres intestines avec des prétendants qui se réclamaient d'une parenté avec le Prophète ou avec ses disciples.
En 751, un descendant d'El-Abbas, disciple et oncle de Mahomet, appelé Aboul-Abbas-el-Safifah (le Sanguinaire), s* allia aux schiites, excita Tesprit des musulmans contre les Ommiades et marcha
contre le calife de Damas qu'il battit dans la plaine historique d'Arbelles. Il extermina toute la famille du vaincu, à Texception d'un seul qui put échapper au massacre et qui se réfugia en Espagne où il fonda le califat de Cordoue (755) .
Devenu calife, Aboul-Abbas transporta sa capitale à Bagdad, et sa famille, les Abbassides, garda le pouvoir jusqu'en 1258.
Les descendants d' Aboul-Abbas peuplèrent leurs harems de femmes turques et circassiennes qui amenèrent à leurs suites des parents et des esclaves de leur pays. Ils ne tardèrent pas à se trouver entourés de ces étrangers. Ceux-ci accaparèrent le pouvoir temporel et devinrent les maîtres ; ils élevèrent et déposèrent à leiu* gré les califes. Grâce aux intrigues et aux rivalités de ces femmes, le calife El-Mamoun (843-845) soutint une lutte sanglante avec son frère El-Motassem et s'entoura de 70 000 prétoriens turcs.
SonsucesseurEl-Waciq-Billah (845-847) sacrifia ses compatriotes, les Arabes, aux Tiu*cs, par crainte de ces derniers.
El-Motawakel (847-865) ayant déplu aux prétoriens fut assassiné par son fils El-Mostansir-Billah (861-862). Les califes suivants El-Mastaïn-Billah,
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El-Môtaz, El-Mohtadi (862-870) furent tous assassinés pour avoir voulu s'afifranchir de la tutelle des Turcs.
El-Mogtadir-Billah (902-932) s'enferma dans son harem turco-circassîen et abandonna entièrement le pouvoir aux Turcs qui finirent par se disputer le commandement en chef et sacrifièrent le calife à leurs rivalités.
El-Quahir voulut leur résister ; ils le déposèrent, lui crevèrent les yeux et le jetèrent en prison.
Terrifié, Er-Radi se soumit aux Turcs et créa pour leur chef la charge d'Emir-el-Oumara (935) .
El-Mottaqui (940-944) fut renversé par eux.
Les excès sanglants et les vexations de ces prétoriens amenèrent la population de Bagdad et le calife El-Mottassem (944-946) à appeler à leur secours le persan Mouïz-Ed-Doula qui chassa les Turcs, se substitua à eux et commit les mêmes abus .
Sous El-Kaïm-Biamriliah (1031-1075) l'anarchie étant arrivée à son apogée dans Bagdad, le calife demanda au turc Togroul-bey d'accourir.
Le chef persan Malik-er-Rahim s'enfuit en Egypte, tandis que son vizir faisait proclamer en province comme calife universel El-Mostansir, souverain schiite d'Egypte.
Togroul-bey aida le calife légitime à se maintenir; il s'attribua tout le pouvoir temporel et se fit appeler souverain d'Orient et d'Occident, roi des Persans et des Arabes (1063).
Pendant que les Croisés disputaient la Syrie et la Palestine aux souverains indépendants de Damas, de Moussoul, et d'Egypte, le calife El-Mortadi- Billah (1094-1118) régnait dans Bagdad sous la tutelle du turc Biquiaroq et ignorait ce qui se passait sur les rives du Jourdain et de l'Oronte.
El-Mousterchid (1118-1135) ayant essayé de s'affranchir des prétoriens, fut détrôné par eux.
Er-Rachid, son successeur, eut la même ambition et subit le même sort.
En 1258 Bagdad fut livrée par le vizir turc Alquami aux Mongols qui, au nombre de 150 000, saccagèrent la capitale et étranglèrent le calife El-Mostakim. Son fils, El-Dahir, put se réfugier en Egypte.
Le Turc Bibars qui y régnait le reçut avec intérêt et le fit proclamer calife religieux sous le nom d'EI-Mostansir-Billah.
Ses seize successeurs héritèrent de ce pouvoir illusoire jusqu'à la conquête de l'Egypte par le Sultan Sélim P' (1517) qui s'empara du califat reli-
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gieux et le légua à ses descendants. Depuis cette époque les Turcs de Constantinople détiennent le califat et se le transmettent d'une manière régulière. Mais^ font remarquer les Arabes, ennemis des Turcs, malgré toutes les vicissitudes de Tépoque il a surgi, parmi les califes arabes, des princes d'un rare talent, qui étendirent très loin leurs conquêtes et créèrent une civilisation dont les vestiges nous émerveillent par leur éclat. Les Turcs, au contraire, n*ont fait qu'étoufifer les sciences, les arts et l'industrie des Arabes et diminuer le prestige et le domaine de ITslam qui, de nos jours, est arrivé à sa plus simple expression. Il y a en ce moment plus de musulmans sunnites en Egypte ou au Maroc qu'il n'en existe dans l'empire d'Abdul-Hamid, et ce dernier n'a plus d'autres titres à invoquer, pour justifier ses préten^ tions, que l'usurpation de son ancêtre Sélim I" et la possession des villes saintes : la Mecque et Médine.
D'autre part, il importe de remarquer que, pas plus aux siècles derniers qu'à présent, les padischahs turcs n'ont été les maîtres incontestés dii califat. Jamais le Maroc, l'Algérie, la Tunisiej la Perse, ni les musulmans de l'Asie centrale, ni les
Arabes nomades du Nedjed, du golfe Persique, de la mer Rouge n'ont voulu reconnaître les Turcs comme les vicaires légitimes de Mahomet.
On se rappelle les exploits des Wahabites, les tentatives de Mehemet-Aly pour enlever la dignité de pontife au sultan Mahmoud et celle du Mahdi du Soudan égyptien. Aujoiu*d'hui c'est le chérif du Yémen, Mahmoud-Yahia^ véritable descendant du Prophète, qui réclame ce titre de calife.
Tous ces faits montrent combien le califat politique et religieux est une institution défectueuse. Aussi les chefs du mouvement arabe actuel ont-ils parfaitement compris l'intérêt de leurs pays et celui de l'Islam en soulevant la question du califat.
Ils veulent fonder un sultanat exclusivement politique et constitutionnel. Us ont mis aussi en tête de leur programme l'engagement de donner à l'Islam un calife religieux universel qui sera en même temps souverain temporel d'un petit État entièrement musulman renfermé dans les limites actuelles du vilayet du Hedjaz, depuis le golfe d'Akaba jusqu'à la province de l'Assir. Ce programme serait légèrement modifié si Mahmoud- Yahia se proclamait souverain du Yémen et du
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Hedjaz et commandeur religieux de tous les Croyants.
Dans tous les cas, le califat actuel, tel que les Turcs veulent le comprendre, est très défectueux par sa forme et par sa base, puisqu'il ne repose sur aucun précepte coranique. S'il a été de quelque utilité durant les règnes des trois premiers califes Abou-Bekr, Omar et Osman, la suite de son existence n'est que la preuve, longue et péremptoire, du vice de son institution.
LE CHÉRIFAT
A côté du califat existe une institution spéciale, celle du chérifat de la Mecque, à peu près ignorée en Europe, tant au point de vue de son caractère religieux qu'au sujet de ses rapports politiques avec le gouvernement turc.
Sous les quatre premiers califes, dont la résidence était Médine, ainsi que sous les Ommiades, installés à Damas, le gouvernement du Hedjaz et des villes saintes, Médine et la Mecque, dépendait directement du Commandeur des Croyants.
Celui-ci déléguait ses pouvoirs à des agents qui lui inspiraient confiance et en qui il trouvait les qualités nécessaires pour être gardiens des sanctuaires de rislam et pour gouverner les compatriotes du Prophète d'Allah.
Sous les Âbbassides de Bagdad, la province sacrée demeura assez étroitement dépendante du
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pouvoir central jusqu'en 1034, c'est-à-dire jusqu'à Tépoque où le Commandeur des Croyants devint un instrument docile entre les mains des prétoriens turcs.
A cette époque, la famille chérifale des Oulad- Mohamed-el-Alaoui, de la tribu des Koreischites, à laquelle appartenait le Prophète, qui avait déjà réussi à conserver le gouvernement du Hedjaz pendant un laps de temps assez long, comprit la faiblesse et l'impuissance du pouvoir central et se déclara indépendante. Les croisades et les guerres violentes qui occupèrent les souverains musulmans de l'Egypte et de la Syrie, ainsi que les intrigues de harem des femmes circassiennes et des eunuques qui déposaient ou assassinaient les califes de Bagdad, détournèrent l'attention de cette émancipation. Pendant quatre siècles, jusqu'en 1517, les chérifs de la Mecque demeurèrent libres.
Sur ces entrefaites, le Sultan turc, Sélim P', se fit céder le titre de calife par le dernier Abbasside en prison au Caire. Il n'osa pas attenter aux prérogatives ni à la souveraineté du chérif du Hedjaz. II lui demanda seulement de prononcer son nom dans les prières publiques du vendredi
comme <c Emir-el-Mouminine » (Commandeur des Croyants). Le chérif ne refusa pas de faire cet acte de soumission platonique, et les principaux membres de sa famille reçurent de nombreux présents et furent comblés d'honneurs.
Depuis cette époque jusqu'en 1815, les chérif s de la Mecque demeurèrent complètement indépendants. La Porte se préoccupait peu des affaires du Hedjaz. L'ordre de succession au pouvoir chérifal était peu régulier; selon le prestige et la puissance des prétendants, on adoptait le droit d'aînesse ou celui de l'âge.
En 1796, la puissante tribu des Aneyzeh, du Nedjed, se convertit au wahabisme et soumit toutes les autres tribus de l'Arabie centrale, de TEuphrate, du golfe Persique, de l'Oman. Elle forma, comme nous l'avons vu, un immense empire et menaça le Hedjaz.
Le chérif Galeb-ibn-Massad embrassa la même doctrine et se reconnut le vassal d'Ibn-Séoud. Grâce à cette alliance, les autres Arabes du Yémen et de la Syrie allaient se déclarer contre les Turcs ; Bagdad et Damas avaient été déjà rançonnés par les Aneyzeh. Effrayé et impuissant, le sultan Mahmoud chargea son puissant vassal d'Egypte,
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Mehemet-Aly, de reprendre les villes saintes, d'écraser le wahabisme et, par conséquent, Tesprit national qu'il représentait.
En 1815 seulement, les Egyptiens purent déloger les Aneyzeh du Hedjaz. Le chérif Galeb-ibn- Massad accueillit favorablement les généraux du vice-roi et se déclara de nouveau le vassal des Turcs.
Mehemet-Aly, craignant que cette soumission ne cachât une ruse, fit saisir le chérif par trahison et renvoya à Constantinople. Galeb-ibn-Massad fut relégué à Salonique où il mourut en 1816.
La Turquie commença alors une campagne sourde, mais systématique, pour supprimer les chérif s et réduire le Hedjaz au rang de simple province turque. Elle nomma le chérif Yahia en remplacement de son cousin Galeb.
Le nouvel émir de la Mecque sentit le danger et entretint des rapports secrets avec les wahabites et les Arabes de TAssyr et du Yémen, en vue de chasser les Turcs et les Egyptiens de la péninsule arabe, de la Syrie et de la Mésopotamie.
De son côté, Mehemet-Aly faisait espionner Yahia par le neveu de ce dernier à qui il promettait sa succession. Indigné, Yahia assassina
lui-même son neveu à coups de poignard, dans rintérieur de la grande mosquée de Kaaba (1831) et se retira ensuite au milieu de la puissante tribu des Beni-Harb.
Mehemet-Aly donna l'investiture du chérifat à un autre descendant du Prophète, Mohamed-ibn- Aoun, et lui envoya 3 000 hommes de troupes pour Taider à s'installer à la Mecque.
Assiégé dans Taïf, Yahia essaya de s'échapper et de se réfugier dans TAssyr ; mais il fut pris par un régiment de cavalerie égyptienne. Il mourut en exil au Caire (1838).
A cette époque, Mehemet-Aly occupait la Syrie et, agissant pour son propre compte, voulait étendre sa domination sur toute T Arabie.
En 1839, l'armée égyptienne subit un grave échec dans l'Assyr. Le général Kourschid-pacha, soupçonnant Ibn-Aoun d'être de connivence avec les insiu»gés, le dénonça au vice-roi. Appelé au Caire, Ibn-Aoun fut gardé prisonnier.
En 1840, après avoir été obligé d'évacuer la Syrie et le Hedjaz, et afin de créer des difficultés à la Porte, Mehemet-Aly fit relâcher Ibn-Aoun et l'émir wahabite Fayssal-ibn-Tourki.
Rentré à la Mecque, Ibn-Aoun fut reconnu
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comme chérif dans le Hedjaz. De son côté, le roî du Nedjed remonta sans difficulté sur son trône.
Inquiet à juste titre de la mise en liberté de ces deux importants personnages, le Sultan s'empressa de nommer un gouverneur général pour le Hedjaz, afin de contrebalancer le pouvoir du chérif et de surveiller les intrigues de Fayssal.
A partir de ce moment, nous assistons à une lutte sourde mais violente entre la mouche et Taraignée, c'est-à-dire entre la Porte qui veut envahir le Hedjaz et TArabie tout entière, et le chérifat qui veut maintenir Tintégrité de son pouvoir, sauver Tindépendance de l'Arabie Heureuse et du Nedjed, et empêcher l'étoufifement de l'esprit national arabe demeuré intact dans ces parties de la péninsule. Toutefois, les Turcs ne pouvaient recourir à la lutte armée contre les tribus indomptables de ces régions; ils risquaient de compromettre leur domination en Syrie et de provoquer une haine religieuse au moindre acte de violence tenté contre les villes saintes et les descendants de Mahomet. Ils se servirent de leurs armes ordinaires : la trahison.
Le premier valy tiu*c, un certain Osman-pacha, n'osa pas s'installer immédiatement au milieu de
ces tribus belliqueuses et jalouses de leur indépendance. Il résida à Djeddah, sur le littoral, et noua des intrigues avec les différents chefs des tribus. Il parvint, grâce à ce moyen, à fortifier Yambo, le port de Médine, et à y établir une petite garnison. Il voulait aussi se rendre maître de la route de Djeddah à la Mecque en installant des postes militaires. Il réussit à construire im petit fortin dans le village de Rabegh.
Le chef d'une fraction des Beni-Harb, à qui ce village appartenait, le cheik Roumi, protesta et réclama une forte indemnité en argent. Sur le refus du valy, il assiégea Rabegh qui capitula vingt-quatre heures après. Roumi laissa partir la garnison, mais s'empara de toutes les munitions et des approvisionnements.
Osman-pacha acheta la paix et, à cette occasion, invita le chef arabe à Djeddah où il lui fit un accueil splendide. La maison la plus considérable de la ville avait garanti Tinviolabilité du cheik et les Turcs n'osèrent rien tenter contre lui.
Mais, quelque temps après, le valy chargea un de ses officiers anatoliens, Osman-Kourdi, de tuer le cheik et toute sa famille. L'émissaire tiu»c
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invita le chef arabe et les siens à une grande fête, sous des tentes, aux environs de Koulays. Après le repas, les cordes des tentes furent coupées et les invités (une trentaine) furent tués à coups de fusils. Le vaillant cheik roumi put toutefois se traîner en dehors de la tente et expira en criant : « Encore une trahison turque ! ».
Cet acte inqualifiable souleva toutes les tribus du Hedjaz contre les Turcs qui débarquèrent un régiment de réguliers à Djeddah (i848). Devant cette menace, excités secrètement par le chérif Ibn- c
Aoun, les Arabes interdirent le passage à tous les pèlerins de la Mecque. Une forte expédition fut envoyée de Djeddah pour dégager Médine (1850) ; réduite de moitié pendant la route, elle fut battue et le gouvernement ottoman dut acheter au poids de Tor une paix honteuse.
Décidée à donner un coup décisif à Tesprit d'indépendance des Arabes, la Porte résolut de s'emparer de celui qui était Tâme de la révolte, du chérif Ibn-Aoun, dont les richesses et le prestige augmentaient chaque jour. Profitant du libre passage accordé aux pèlerins, le valy de Djeddah fit entrer subrepticement une garnison de mille hommes à la Mecque, contrairement aux anciens
privilèges violés une première fois par Mehemet- Aly.
Peu de temps après^ sous prétexte de donner connaissance aux deux fils du grand chérif du fîrman d'investiture leur confiant la direction d'une expédition militaire dans TAssyr, le valy les arrêta. Le même jour, le commandant de la garnison de la Mecque cernait la maison d'Ibn-Aoun qui ne put se défendre et rejoignit ses enfants à Djeddah, ^ . d'où il fut envoyé poiu» la seconde fois en exil.
Abdel-Motaleb, de la tribu des Zeid, fils du chérif Galeb-Ibn-Massad, dépossédé en i815, arriva à Djeddah, où il fut reçu avec solennité et respect par le gouvernem» turc et par les Arabes.
Grâce à ce changement de chérif, le valy du Hedjaz transporta à la Mecque le siège de son gouvernement. Le nouveau chérif, indigné, se retira àTaïf et, de là, dirigea une campagne soiu^de contre les Osmanlis. Il ne se laissa pas prendre ni tromper par les marques éclatantes de respect et par les actes de traîtrise du valy et put éviter d'être arrêté.
En 1855, le Hedjaz entier se souleva. Les garnisons turques furent assiégées à Médine et à la Mecque. Le nom du Sultan ne fut plus prononcé
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dans les prières publiques. La révolte allait gagner la Syrie. Le Sultan lança alors un décret destituant Abdel-Motaleb et le remplaçant par le vieil Ibn-Aoun. Une armée turque composée de plusieurs régiments de cavalerie et d'infanterie fut expédiée contre Taïf pour s'emparer d' Abdel- Motaleb et fut battue. Malgré cet échec, la Porte fît installer Jbn-Aoun à la Mecque et opposa les deux chérifs Tun à l'autre.
En i856, Abdel-Motaleb fut pris par trahison et exilé à Salonique.
En 1858, mourut Ibn-Aoun qui fut remplacé par son fils, Abdalla-Ibn-Aoun.
En 1859, le valy Mostafa-Scodrali-pacha, célèbre dans les fastes de l'Albanie, ayant remplacé Namyk-pacha, voulut se rendre directement de Yambo à Médine, puis de là à la Mecque, et faire ainsi un acte d'autorité sans précédent- Les Arabes se soulevèrent et l'obligèrent à rétrograder en toute hâte, quoiqu'il leur eût payé de très fortes sommes.
A partir de 1860, les valys turcs du Hedjaz commencèrent à intriguer fortement dans l'Assyr et dans le Yémen, où ils établirent en 1872 un gouvernement nominal et précaire.
Ayant remarqué que le chérif Abdalla était de connivence avec les émirs de TAssyr, le Sultan le destitua en 1876 et le remplaça par son frère Houssein. Ce dernier, ayant adopté la même ligne de conduite, fut assassiné à Djeddah en 1879 et remplacé par Abdel-Motaleb, revenu exprès d'exil.
Le vieux chérif, ayant recommencé ses intrigues contre la Porte, fut révoqué de nouveau en 1881 et remplacé provisoirement par Abdalla. Enfin, celui-ci, déposé à son tour, eut comme successeur Aoun-Errafik qui vient de mourir mystérieusement à Tâge de soixante-quatorze ans, après un règne de vingt-trois ans.
Le valy turc profita des trois derniers changements de chérifs et du désordre qui en résulta pour mettre une garnison d'un bataillon à Taïf dont il fît sa résidence définitive et d'où il surveilla TAssyr, le Yémen et même le Nedjed.
Aujourd'hui, l'envahissement des Turcs dans le Hedjaz est complet, puisque les cinq principales villes, Djeddah, Yambo, Médine, la Mecque, Taïf, possèdent chacune une garnison plus ou moins nombreuse. Cependant, il convient de remarquer que l'autorité du valy ne s'étend pas en dehors des villes fortifiées. Les tribus vivent dans
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la plus complète indépendance. Ëfle&'nîadmettent ni la juridiction des tribunaux ottonîârfS;* ni la conscription; elles ne payent pas Timpôt el^iaiv-^ ^ cent même le gouvernement turc à leiu» verser •*-\.; des sommes considérables toutes les fois qu'un ' • •** ; pèlerinage ou qu'une caravane doit traverser leurs territoires respectifs.
Cet argent n'est pas destiné à empêcher le pillage, ainsi qu'on poiu»rait le croire à tort ; c'est un acte de souveraineté dont les Arabes sont fort jaloux. Chaque émir se considère, en effet, comme le seul seigneur du territoire qu'il occupe. Il exige le droit de passage, moins pour se créer des revenus que pour exercer et défendre son indépendance. Il suffît que ce tribut ne soit pas versé une seule fois pour que les Arabes se révoltent et ferment la route aux caravanes et aux pèlerins.
En outre, il est absolument interdit aux soldats tiœcs de traverser le pays, même en payant. C'est seulement en profitant des pèlerinages et des caravanes que les troupes peuvent se déplacer d'un poste à l'autre.
Dans l'intérieur des villes, les agents du Sultan n'exercent aucune autorité réelle. Le chérif, seul, rend la justice d'après le droit religieux en* ma-
102 LES PUISSA^KS: bEYANT LA BÉVOLTE ARABE
tîère civite',«*:et' d'après le droit coutumier en matière urTminelle. Il administre les villes saintes ;%jb4ôs' sanctuaires de Tlslam. Les représentants du '•Sultan sont là seulement pour surveiller et intriguer; ils préparent le terrain et attendent le moment favorable à l'abolition de l'institution du chérifat. Le Hedjaz deviendra ainsi un simple vilayet turc.
La mort d'Aoun-Errafîk dont l'influence était considérable au Yémen, dans l'Assir et le Nedjed, et qui, affirme-t-on, avait ordonné aux tribus de la Palestine et de la Svrie de refuser la dîme, a failli compliquer les choses.
Le Sultan a eu, en effet, l'intention de supprimer la dignité chérifale. Devant la crainte d'exaspérer les tribus insoumises du Hedjaz et les habitants indociles des villes saintes, il se décida tout d'abord à nommer Abdel-Ilah-pacha, frère d'Aoun-Errafîk (août 1905), mais il ne lui permit pas de rejoindre son poste.
En septembre, les Beni-Harb, à qui appartient la ville de Taïf, ne voyant pas venir le nouveau chérif, voulurent faire un mauvais parti â l'amiral Ratib-pacha, valy du Hedjaz, qui dut s'enfuir à Djeddah. Le sultan nomma alors Aly-bey, fils d'Ab-
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dalla^ dont là désignation a produit un très mauvais effet à cause de ses accointances avec le valy.
Or, le nouveau chéri f ne pourra demeurer à son poste qu'à la condition de défendre les libertés arabes. De graves conflits sont donc à prévoir.
Quant aux puissances étrangères, voici quelle est leur situation officielle dans le territoire sacré. Dès que la Turquie eut établi im valy à Djeddah et eut commencé à envahir le Hedjaz, l'Angleterre, la France et la Russie, qui ont des sujets musulmans, créèrent des consulats à Djeddah, afin de surveiller les agissements des Turcs et de défendre leurs intérêts. Selon la politique du moment adoptée par leurs gouvernements, les consuls tantôt intriguaient en faveur de la Porte, tantôt conseillaient secrètement au chérif de résister.
Gênés, les valys du Hedjaz favorisèrent ou provoquèrent, comme en 1838 et en i895, le massacre des consuls, espérant ainsi, vu le peu de sécurité du pays, empêcher le rétablissement des consulats. Le stratagème ne réussit pas. Les consulats ont été maintenus à Djeddah et les représentants des puissances continuent à observer ce qui se passe dans le Hedjaz.