CONCLUSIONS
GOMME nous l'avons exposé, TArabie veut redevenir une nation indépendante, et par conséquent secouer définitivement le joug des Turcs. Elle possède comme forces les corps d'armée arabes de Tarmée turque, les grandes tribus bien armées de Syrie, de Palestine et de Mésopotamie, les armées guerrières et entraînées d'Ibn-Esséoud, les tribus fidèles de Mahmoud-Yahia et du Hedjaz. A un signal, et partout à la fois s'il le faut, ces troupes entreront en ligne, bien que le parti national désire faire la révolution sans elBfusion de sang.
La Porte, déjà impuissante à réprimer la révolte du Yémen, obligée d'envoyer dans ce pays ses soldats les plus sûrs, maîtresse seulement du sol qu'ils foulent, dans l'impossibilité de vaincre
Abdel-Rahman-ibn-Esséoud et Mobarak-Essabah, sera incapable de faire face au péril. Elle voudra donc appeler à son secours les autres Puissances.
Celles-ci répondront-elles à sa voix ?
La question est des plus délicates à envisager, L'Arabie devenue indépendante, c'est Tempire turc réduit à peu de chose, c'est certainement le signal de l'insurrection de l'Arménie, du Kurdistan, de la Macédoine, de l'Albanie... c'est la solution de la question d'Orient, avec une guerre européenne si la sagesse des nations ne permet pas à celles-ci de demeurer simples spectatrices de ce réveil des nationalités.
Nous l'avons vu, Guillaume II s'est posé en protecteur de la Turquie. Lors de son voyage en Syrie, il a même étendu sa protection à tout l'Islam.
« Dites aux trois cents millions de musulmans de la terre, s'écriait-il devant Nazim-pacha, que je suis leur ami. »
Ce qui s'est passé récemment pour l'affaire du contrôle financier en Macédoine montre également quelle attitude prendra l'Allemagne dans ce nouveau conflit. Cette puissance veut maintenir l'intégrité de la Turquie contre tout le monde. Tout
dernièrement encore, M. de Bûlow, répondant à une allusion discrète du général Lanza, ambassadeur d'Italie, au sujet de Tripoli, a déclaré formellement que l'Allemagne ne permettra jamais qu'on touche à la moindre parcelle du territoire de la Turquie.
En agissant ainsi, le gouvernement allemand est fidèle à sa politique. Il a représenté à Constantinople les autres nations comme désireuses de tout accaparer. L'Angleterre n'a-t-elle pas pris l'Egypte et Chypre, et ne s'étend-elle pas en Arabie, au Yémen, dans l'Hadramaut, dans l'Oman, à Koweyt? La France ne s'est-elle pas emparée de la Tunisie et ne vise-t-elle pas le Maroc, contrée musulmane? la Russie n'a-tp-elle pas conquis des territoires turcs et, arrêtée en Extrême-Orient, ne voudra-t-elle pas occuper Constantinople ? L'Italie ne désire-t-elle pas la Tripolitaine?
L'Allemagne, au contraire (elle le proclame hautement, du moins), ne veut rien prendre; elle respecte, suivant son habitude, le bien d'autrui. Cependant, elle acceptera, en remerciement de son concours, des compensations économiques et, de la sorte, deviendra la véritable maîtresse des pays
de rislam qu'elle inondera de ses produits, de ses colons, de ses ingénieurs, de ses administrateurs.
Ce danger futur, ni le Sultan de Constantinople, ni le Sultan du Maroc ne veulent le voir. Ils désirent conjurer un péril immédiat. Uappui de Guillaume II les protège aujourd'hui et arrête les autres puissances.
L'Angleterre, la France, la Russie, et un peu l'Italie, sont visées par cette politique habile de l'Allemagne. Les trois premières sont des puissances musulmanes ; elles sont atteintes dans leurs intérêts et dans leurs droits. Si elles laissent l'Allemagne s'installer en Asie Mineure et donner à Abdul-Hamid les moyens de réaliser son rêve panislamique, elles assisteront bientôt à des révoltes graves des mahométans; des émissaires ne parcourent-ils pas déjà la Tunisie, l'Algérie, l'Inde, la Perse ? Enfin, ces grandes nations ont, comme nous l'avons exposé, des intérêts économiques considérables, en opposition avec ceux de r Allemagne. Elles les perdront en favorisant la politique allemande.
Quant à la France, principalement, la question du Maroc, soulevée si à propos, ne doit pas l'empêcher de surveiller ce qui se passe ailleurs.
Elle ne peut pas s'hypnotiser sur un seul point.
Si elle avait accepté un compromis avec TAUemagne et lui avait laissé les mains libres en Asie Mineure en échange du Maroc^ sa position n'en aurait pas été améliorée. En effet, TAUemagne, véritable conseil du calife, continuera naturellement ses intrigues avec ce dernier qui cherche à ébranler l'empire colonial français en Afrique; mais, en cédant aux sollicitations allemandes, le prestige de la France en Orient aurait été définitivement perdu.
D'autre part, l'Angleterre et la Russie n'auraient pas manqué de marquer leur mécontentement de cet abandon d'une amie et d'une alliée. La France serait de nouveau isolée dans le monde et convaincue d'égoïsme et de mauvaise foi.
Pour sauvegarder leurs intérêts politiques et économiques, l'Angleterre, la France et la Russie devront en conséquence s'unir contre la Turquie et l'Allemagne et se prononcer en faveur du nouvel empire arabe.
« Il ne leur reste plus, déclarait dernièrement M. Negib-Azoury, qu'à adopter le principe opposé de la destruction de la vieille mosaïque ottomane par l'affranchissement des diverses nationalités
qui la composent. Et dans cette tâche elles auront sur leur concurrente la supériorité du cordonnier qui façonne une paire de chaussures toutes neuves contre le savetier qui veut raccommoder de vieux souliers qui crèvent d'un côté pendant qu'on enfonce l'aiguille dans un autre.
« En effet, tous les éléments qui forment l'empire turc : les Albanais et les Macédoniens en Europe; les Grecs des îles de l'Archipel; les Arméniens, les Kurdes et les Arabes en Asie cherchent depuis plus ou moins de temps à se détacher de l'arbre vermoulu. L'élément turc est par lui-même inférieiu* à chacune de ces races prise séparément. Mais, ce qui lui a permis de maintenir son joug jusqu'ici, c'était l'appui des Arabes qui sont à eux seuls plus nombreux que toutes les autres races réunies, y compris les Turcs. Ces derniers n'ont réussi à s'assurer la fidélité des Arabes, tout en les opprimant autant que les autres, qu'en faisant appel à leiu's sentiments religieux et en confondant leur cause avec celle de l'Islam.
« Or aujourd'hui les Arabes ont pris conscience d'eux-mêmes; ils refusent de se laisser tromper davantage et de maintenir les chaînes de leur
propre servitude ; il suffira donc de leur accorder un bien faible appui pour que l'empire d'Otthogroul s'effondre de lui-même comme un château dé cartes. »
Les rivalités des nations européennes empêcheront donc toute coalition contre un peuple sympathique, respectueux des intérêts étrangers engagés chez lui et désireux de redevenir libre.
Elles seront également un sûr garant d'une neutralité générale. L'Allemagne ne saurait venir au secours de la Turquie qu'en utilisant sa flotte. Le passage serait-il libre ? Poser la question, c'est la résoudre.
Même en cas d'affirmative, sans aucune complication à redouter, ce qui n'est pas le cas, il faudrait songer à ce que coûterait et durerait une guerre contre une nation appuyée sur des forces considérables, bien armée et ayant pour elle ces auxiliaires précieux : les déserts de sable, le temps, l'espace, la volonté.
A notre époque, la lutte doit être tout autre; elle se porte tout naturellement sur le terrain économique. Guillaume II possède déjà en Asie Mineure un avantage marqué sur ses concurrents ; il cherchera sans nul doute, devant l'impossi-
bilité d'agir autrement^ à conserver son avance et ne se mettra pas en travers de la volonté d'un peuple.
Les Arabes auront besoin d'hommes et de capitaux pour organiser leur pays et le mettre en valeur et, ils le disent bien haut, ils réserveront leurs sympathies et leur clientèle à la nation qui les aura le plus favorisés.
Il est donc infiniment probable que les Arabes resteront seuls en face des Turcs. Le résultat ne saurait être douteux et le dénouement de cette grande crise sera un événement sensationnel qui marquera plus que la séparation de la Norvège et de la Suède, et tout autant que celle de l'Autriche et de la Hongrie, dans l'histoire des peuples.
La lutte actuelle, intéressante à plusieurs titres, entre Arabes et Turcs, qui dure depuis plus d'un siècle, est en effet devenue une question mondiale de première importance.
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rée^ttes E^loratioiis
ces dcvaiiL ta Kùvolte arabe*