CHAPITRE PREMIER
Sur une table de Maxim's, près d'un verre de porto blanc, voletait une mouche de novembre, peut-être une m.acrobite, peut-être une jeune mouche.
— Née trop tard, dans un monde trop vieux I bouffonna Michel Frimayres.
Une mouche d'automne est plus qu'une autre exquise.
Il bouffonnait par principe : au fond, il avait sa pleine charge de mélancolie.
Perdu dans le vaste monde, l'insecte partit au hasard ; il retomba sur une soucoupe où il fit sa
toilette. Plus fines que du fil, ses pattes époussetaient les ailes ou ébranlaient la tôte comme si elles voulaient l'arracher.
— Ne suis-je pas aussi perdu dans les circonstances que cette bestiole? se dit le soldat.
De deux petites femmes assises devant lui, l'une semblait à peine sortie de l'enfance. Au bar, une girafe auburn se frottait contre un officier britannique. Les aviateurs affichaient une élégance de chevaux de luxe.
Partout des créatures court vêtues s'offraient à réaliser la pluralité des rêves : rêves du commencement de l'homme, rêves des jours brumeux, rêves folâtres, rêves de myosotis et de coquelicots.
Par une vision trop nette de leur destin, Michel les jugeait toutes sinistres. Quand la petite aux yeux d'enfant se tournait vers lui, il s'irritait de se savoir mal vêtu et d'en rougir. Son uniforme s'étalait blafard, recuit, moisi par les météores, les fanges et les fumées. Contrée hideuse des tranchées, ignominie des batailles,. force obscure qui condamne les innocents au supplice et à la mor: '.
Sa mélancolie exagéra la solitude incommensuralde, la solitude de tous les univers, mais sa jeunesse protestait, prête à refleurir et à s'exalter. Elle voulait l'effort, l'orientation et la fortune, elle parlait tous les possibles de la joie, tous les fantômes . du désir... La jolie petite aux yeux camouflés fut subitement un emblème d'espérance. Lesbarmen blancs émirent des lueurs heureuses.
LES PURES ET LES IMPURES y
— Sachons ce que nous sommes! murmurat-il... et que notre volonté soit prête!
Un aviateur aux hautes bottes jaunes franchit le seuil. Sa grande stature s'ajustait intimement au costume. Tout Thomme révélait une coquetterie minutieuse. Les filles dressèrent la tête vers ses moustaches de garde-française. Avec une nuance d'amertume, Michel sentit le prestige de cejeune homme... non qu'il le jalousât, mais il souhaitait un reflet de Tempire que Guy Bargance, par sa siHile apparition, exerçait sur le monde enchanté
s femmes.
La girafe auburn le frôla ; il vint à Frimayres d'un pas martial. Leur amitié se perdait dans la nuit de l'enfance. Bargance ne discutait pas une suprématie qui s'imposait comme une habitude et presque un instinct. Toutefois, il no laissait pas entamer ses facultés propres, que d'ailleurs
ichel n'estimait pas à leur mesure.
— J'arrive tard? demanda Bargance.
Bargance recevait d'amples subsides de son
père, le peintre Francis Bargance ; Frimayres était tlépourvu. Malgré leur mépris de la guerre et leurs nerfs délicats, tous deux avaient accepté l'abomination ; leurs croix de guerre n'étaient point volées. Pendant très longtemps, le bras gauche de Frimayres, deux fois atteint, fonctionnerait pauvrement. Parce qu'il ne pouvait plus servir au front, il s'efforçait d'échapper aux lanières des bureaux.
— Henri Formènes ne pourra pas venir ici, dit
Guy, après avoir commandé un sherry... Nous le verrons au Rilz, à cinq heures.
Il fixa un œil câlin sur la jolie petite, qui le paya d'un sourire, et reprit :
— Un bon point : Formènes a lu ta brochure; il est plutôt emballé. Il te fera ouvrir l'usin»' Clarembault.
— Un repaire d'embusqués ! murmura Frimayres.
— Tu as deux ans de tranchées... vingt assauts... la croix de guerre, le bras gauche abîmé pour un bon temps... Tous les droits!
— Le droit, soupira Michel... La blague suprême!
— Tout de môme, il y a des semblants de hiérarchie. Il est profitable de s'estimer plus haut que ces autres...
Frimayres avait un sens presque exact de sa valeur. Résigné à se connaître, il ne cachait qu'à autrui ses faiblesses et ses défauts ; encore avouaitt-il volontiers ceux qui ne pouvaient le desservir et plus encore ceux qui flattaient ses amis.
Persuadé du rôle que joue la flatterie dans l'apport social de chaque homme, il s'efTorçait de pratiquer la louange juste ; l'exercice et la vigilance lui avaient appris à s'en servir sans flagornerie. Il voulait vaincre, sans hyperboles balzaciennes ou nietzschéennes. Nul jeune homme ne voyait mieux combien la trajectoire d'une vie est courte, combien l'ordre apparent des sociétés recouvre d'incohérence, de contradiction et d'ineptie.
— Mon (luy, murmura-t-il... tu as plus de
mérite que l«s autres à aimer tes amis et à les servir... II aurait été si naturel que tu les oublies pour...
D'un mouvement de tête, ii désigna les filles :
— Même celles-ci te veuknt du bien !
Une flammerole rougeoyait aux pommettes de Bargance.il jouissait naïvement des succès de sa stature et de son visage, tout en lui vivait pour la femme, qu'il comprenait finement, violemment et innombrablement.
— Crois-tu? balbutia-t-il-
Denouveau, Michel connut une petiteamertume. Sa propre personne n'était pas selon son esthétique. 11 estimait sa mâchoire trop courte, ses méplats saus élégance, ses cheveux d'une rudesse désagréable. Pourtant, l'ensemble révélait la force et la fraîcheur, les yeux répandaient une lueur aédui&ante.
— Allons voir Formènes ! reprit Bargance. Au Ritz, un foisonnement de femmes.
Leurs jupes courtes avaient un grand charme. Des colbacks dérisoires, cachant les sourcils, soulignaient d'on ne sait quelle bravade les faces aiguës; quelques têtes resplendissaient sous de rudes chapeaux ailés ; et la douceur des cous se
olongeait dans un demi-décoUetage.
Tels uniformes, par une fraîcheur excessive,
nonçaient les embusqués.
— Le jeu des imarraines chuchota Guy. Tu arles d'une noce!... Voilà Formènes...
llmontrait un homme au teint roussi, aux yeux
i'2 LES PURES ET LES IMPURES
outremer, le col long et fragile, et dont le visage trahissait une vigilance hardie. Quand Bargance lui eut présenté Frimayres, il grommela d'une voix où la cordialité avait une nuance agressive :
— Votre brochure m'a beaucoup intéressé.
— Un modeste essai !
— Y a-t-il des essais?... Les choses valent ou ne valent pas !
Deux femmes accompagnaient Formènes. La vie avait griffé le visage de la plus grande, sans en détruire l'enchantement.
Funeste, douloureuse, touchante et combative, Mme Glaire Ferman était une fleur des races pures, dont rien n'a pu altérer la vigueur millénaire. Elle exhalait le désir — surgi de tous les carrefours de l'organisme, concentré dans un regard presque fabuleux à force de puissance contagieuse, dans la bouche dont aucun fard n'aurait pu accroître l'écarlate, dans un sourire anxieux qui s'esquissait par intermittences et s'éteignait dans la détresse ou le dcdain.
A la vue de Bargance, elle eut un mouvement bref et un cillement que Michel interpréta.
L'autre femme, Mme Glotilde Formènes, était beaucoup plus jeune, et d'une autre essence. Elle frappait par une des peaux les plus parfaites qui puisse recouvrir un corps humain. A aucune heure du jour ou de la nuit, quelle que fût la fatigue des veilles ou des insomnies, cette peau ne devait paraître défraîchie. Des yeux à la sclérotique de lilletle, aux flammes changeantes, avaient la plus
émouvante faculté d'enveloppement. Michel, avec une obscure satisfaction, constata qu'elle paraissait indifférente à la présence de Guy.
Plusieurs fois, le regard enveloppant se posa sur lui; chaque fois une honte magnétique le troublait : son uniforme pelé semblait se rétrécir, sa poitrine se gonflait démesurément.
— Combien durera votre congé de convalescence? demandait Formènes.
— Encore huit ou dix semaines !...
— Ce sera peu, dit Bargance... Frimayres a besoin de se refaire... Trois blessures... deux opérations. Ah! on ne ménage pas les intellectuels...
— Ceux qui connaissent mal la garenne ! dit nonchalamment Mme Ferman, avec un sourire ambigu.
— Oui... il y a beaucoup d'infamies, grommela Formènes...
— La guerre régénératrice! ricana Bargance... La France saignée à blanc par les mercanlis... Tarrière inondé des croix qu'on dispute au front...
— La guerre a toujours été une école de corruption, remarqua Michel.
— Croyez-vous? demanda presque vivement Mme Formènes.
Elle avait une voix liquide, la voix des eaux qui se répercutent sur des roches sonores.
— Mais oui, madame, répondit-il avec un petit tremblement. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne fait pas appel aux plus profondes beautés de la
14 EES PUHES ET LES IMPURES
vie.Nos héros sont incompûrables, mais l©s plus sublimes sont morts ou vont mourir... Les embusqués, les cabaretiers, les traîtres vivront!
— Et les femmes, ajouta Formènes.-
Ses yeux errèrent sur les tables, parmi ces visages clairs ou clarifiés, ces jolies jupes courtes qui découvraient les hautes tiges des bottines.
— Le cuir est rare... il est précieux... il est nécessaire à la Patrie! goguenarda-t-il.
Une essence de grâce, de lascive hardiesse, flottait avec l'odeur des alcools, des parfums et des épidermes. On percevait ardemment, subtilement. '•: "'action brutale de la vie rn^^'v^ ^i mort.
Mme Formènes haussa ses épaules d'oréade :
— Celles qui se dévouent?
— Elles donnent leurs soins, non leur vie!
Un oflicier d'artillerie, le visage bien taillé, une élégante insolence, salua les Formènes. Formènes répondit avec froideur. Un sourire, où Michel crut discerner un furtif émoi, frisa les paupières de Glotilde. L'officier, animal riche de sève, qui devait plaire aux femmes par le regard, par l'allure, par celte expression qui annonce les êtres prôts à tous les risques de la passion, s'assit à une table voisine. II feignait de ne plus voir Mme Formènes, mais Michel surprenait des regards agiles, du coin des paupières, et tandis qu'il y songeait, avec une ombre de malais»^ :
— Et vous, monsieur, qu'en pensez vuusV lui demanda Formènes.
— Des femmes? demanda Michel avec un léger tressaillement.
— Des répercussions morales de la guerre.
— Je suis ébahi des faibles effets d'une telle catastrophe sur les âmes.
« Des soldats cent fois plus héroïques que des héros d'Homère retombent, l'action finie, dans leurs faiblesses, leurs tares ou leurs vices...
(( Les femmes aussi paraissent bien peu changées...
— Du dévouement chez les pires, de la faiblesse chez les meilleurs, dit Mme Formènes.
— Vous voulez dire que les tempéraments dépassent les circonstances?...
— Peut-être... Mais, pendant une heure ou une saison, les circonstances peuvent bien l'emporter.
Michel se tourna vers elle, surpris de la fermeté subite qu'il découvrait dans cette voix fluide.
— Les circonstances ont peu agi sur vous ! fit Mme Ferman...
— Qui sait? répondit doucement Glotilde. Une ombre d'inquiétude passa sur la face de
Formènes. Glotilde était grave jusqu'à la mélancolie.
Claire Ferman insista :
— Tous vos actes ont été ce qu'on attendait de vous I
— Parce qu'elle a une volonté effrayante, dit Formènes.
— De la constance seulement, reprit la jeune
i6 LES PURES ET LES IMPURES
femme... Le sentiment qu'on perd te ut à no pas faire ce qui est conforme à soi-même î...
— Je vous comprends! dit Michel à mi-voix.
— Ah! exclama-t-elle, intéressée par le ton plutôt que par les paroles.
'Cependant, Formènes épiait involontairement l'artilleur, avec une inquiétude sourde, une inquiétude en quelque sorte (( statique ». Il finit par dire :
— Voilà ce que vous devriez faire : dîner tous deux avec nous... Cela nous permettra d'examiner à loisir le cas de M. Frimayres.
— Je le voudrais bien! exclama Bargance arec un petit rire... mais j'ai deux marraines avoir... et je ne sais pas du tout où cela me mènera... N'écoutez pas les protestations de Michel; il est libre î
Derechef, la laideur de son uniforme conâternn Frimayres. Comme si elle l'avait deviné, Glotilde murmura :
— Il faut obéir à sa destinée.
II se décida, avec une sorte de colère soumise, mêlée d'une étrange douceur.
Chez Formènes, il sentit peser sur lui cette force de la fortune qui révolte, humilie et e^xalte les jeunes hommes combatifs. Le luxe y visait le confort plutôt que l'art. Mais une particularité frappa Michel : pas de tableaux ni de sculptures anciennes, rien que des toiles de contempomins, de ces contemporains dont la plupart excitent encore la méfiance du bourgeois : Monét, Carrière, Manet, Millet, Corot, Renoir, Rodin,
Bourdelle, même deux Cézanne, ,et des œuvres d'inconnus...
Fils de peintre, et quoiqu'il eût jeté toute son intelligence vers la science et l'industrie, Frimayres:gardait un sentiment aigu de l'art. Il considéra, avec une surprise où il y avait de l'estime, la décoration du salon.
— Une réaction contre l'archaïsme serait bienfaisante, remarqua-t-il.
— Nous le croyons, dit Formènes... car, pour mon compte, je préfère un Chardin à un Manet, un Jordaens à un Cézanne, et un Rembrandt à tout.
— Moi, j'ignore, fît Clotilde ; mes goûts sont variables... trop, peut-être... je n'ai pu comprendre aucune théorie d'art, toutes me fatiguent.
crois, toutefois, qu'il faut faire vivre l'art con- :nporain...
— îl y a trop d'artistes contemporains, lit Tie Ferman. On arriverait presque à les détester. Une tenture, en s'écartant, laissa voir une r.me longue, un peu hiératique, les yeux
ople, une chevelure bronze et miel.
— Ils sont haïssables I appuya la nouvelle nue d'une voix de cloche, de cloche légèrement fêlée... Ils ont contribué à notre abaissement... par la présomption... par les légendes baroques... par des fictions trop puissantes... Seuls, nos sinistres orateurs ont été plus nuisibles...
On l'écoutait avec déférence. Quand elle avança,
Michel vit qu'il manquait trois doigts à sa main gauche et qu'une longue cicatrice, traversant le front, se perdait dans la chevelure. Alors, il se souvint que Mlle Jeanne Formènes soignait naguère les blessés sous les obus, et qu'un jour, l'ambulance bombardée, elle avait traîné sur son dos un Toucouleur au crâne béant.
— Vous me désolez, fit Michel... Je crois que vous n'êtes pas juste. Sans art, ce n'est plus la peine de vivre. Or, il faut mille légendes baroques avant quenaisse une belle légende, et de tout temps, les artistes furent présomptueux.
-r Les nôtres sont présomptueux au point de se croire des surhommes ! fit-elle avec amertume. Presque tous, cependant, se montrent de piteuses créatures, incapables d'action, absurdes, vains et puérils...
— Nous sommes tous de piteuses créatures, mademoiselle. Il sufûrade relire ce qui a été écrit sur la guerre depuis la guerre, pour voir clairement que personne, personne y n'y a rien compris... que les plus intelligents furent bafoués par les événements... Philosophes, savants, hommes d'Eltat, je ne sais lesquels ont été les plus saugrenus... Dans la nuit profonde où nous nous agitons, le génie même dépasse de si peu l'intelligence d'une taupe I... Donc ayez pitié des pauvres artistes... Ils sont follement vaniteux, ils sont légers, ils sont versatiles, ils sont hyperboliques, irritables et jaloux : toutefois, songez à la tristesse infinie d'une société où les seuls
plaisirs seraient de manger, de boire et de procréer. Encore, procréer sans Tamour divinisé par les poètes, les peintres et les sculpteurs, quelle bestialité épouvantable!...
11 parlait avec une douceur véhémente qui surprit Henri Formènes, plut à Glotilde et anima Claire.
— Ah ! que vous avez raison ! exclama celle-ci avec une sorte d'exaltation. Si nous écoutions Jeanne, les hommes ne seraient que des gorilles ou des abstractions.
Jeanne Formènes la considéra avec une sévérité dédaigneuse :
— Il leur resterait le devoir ! dit-elle, non sans rudesse.
Un léger flux rouge monta aux yeux de Glaire :
— Le devoir pour quoi, pour qui ? répliqua-telle, ardente et toutefois craintive devant les grands iris de flamme bleue. Pour une médiocrité afîreuse, pour des espèces d'animaux.^ Ça ne serait pas la peine.
— ■ Vous ne comprenez pas ! murmura Jeanne d'une voix chagrine.
— Je comprends autrement...
La guerre des conscientes vibrait sur ces faces passionnées : Glaire subissait la réprobation d'une âme qu'elle tenait pour admirable, et ne s'y résignait point.
Michel goûta un conflit où il retrouvait, avec un charme presque pervers, des agitations et des incertitudes personnelles.
L'apparition d'un vieux domestique rompit la discussion :
— Madame est servie.
Ce fui un dîner simple, sommaire et excellent : potage aux légumes, gigot, pommes de terre soufflées, fromage et fruits. La causerie avait divergé. Elle s'éparpillait sur la bataille de la Somme, sur la débâcle roumaine et Tinerlio russe.
— r'it.Hi.'. avuiis entraîné la Roumaiin; utui» i.ti traquenard abominable ! déclara Frimayres. Elle devait être trahie et elle ne servira qu'à accroître la force allemande... Qui sait si, la guerre se prolongeant, la Russie ne nous traliir.L nas à son tour!
— Le tsar...
— Le tsar n'er>l qu une ombre... pt-iauo naii.^ un monde pourri, vénal et invertébré... le même qui enveloppe tous les tsars. Gomment voulezvous que cette chétive créature résiste à une piîîsance qui domine tout l'empire...- et dont iiju.^ aurions dû connaître le mécanisme., , et la clef... la clef d'or!
— Auriez-vous préféré la révulainjn .
— Dieu m'en garde! Trois cents ans d'abus ont à ce point « amoralisé » Tàme russe qu'une révolution sérail encore pire...
— Que faut-il faire?... demiimla vîvcnnMii Clotilde.
— Corrompre à outrance!..- La coiTU])liun j^en^o .K -.-... t I; f-orruption. V—— ' - miliiouB
par centaines... acheter et racheter, aucun achat n'étant définitif avec ces- âmes fétides I
— Hélas 1 soupira Jeanne Formènes. MaisFàme russe n'est pas si mauvaise...
— Elle est pire! riposta Glotiide... Sa bonté même est épouvantable.
— Elle n'a pas d'axe...
Les propos tourbillonnèrent. Au café, Formènes entretint Frimayres de la brochure où il décrivait la guerre du travail, qui allait suivre la guerre du sang. Formènes s'intéressait à des considérations techniques, qp'il estimait ingénieuses, tandis que Glotiide, qui avait feuilleté l'opuscule, était frappée par les grands conflits qu'il annonçait.
— C'est véritablement une guerre que vous prédisez... et sans répit!
— x\.ucun répit n'est désirable, madame... Il fiiut que cette bataille soit perpétuelle ; c'est le seul moyen de supprimer, — ou de rendre excessivement rare, — la guerre homicide. Je ne crois pas que la vie individuelle en soit plus dure... au. contraire! 11 y aura un labeur moins délétère et des haltes plus réparatrices que dans la société actuelle!... Mais on travaillera!... Rêve infiniment stupide que celui de l'homme affranchi du travail... V homme se développant, comme ilô disent, pendant d'interminables repos. L'individu moyeUi ne peut se développer que par la production.: hors de là, tout; dégénère !
— C'est bien dit! approuva Jeanne Formènes... Le bonheur dans le devoir.
— Dans la lutte ! rectiûa Glotilde.
— La lutte contre l'horreur de se voir vivre î acheva Glaire.
Formènes, dont la pensée suivait sa voie propre, dit :
— -Glarembault va construire un moteur, auquel je m'intéresse... Si vous voulez diriger un des nouveaux ateliers... j'ai des chances... etnous trouverons moyen de vous libérer des bureaux qui, après votre convalescence, vous absorberaient inutilement.
Le cœur de Michel tressaillit. Des défilés s'ouvrirent sur les sites mystérieux de l'âme; l'univers intérieur se métamorphosa; les visages blancs des femmes refirent l'espérance des genèses.
Il remercia avec une ardeur véridique qui toucha Formènes et ne fut pas sans influence sur l'avenir...
A dix heures, Mme Ferman prit congé, suivie de près par Michel. 11 y avait une automobile devant l'hôtel Formènes.
Le jeune homme allait s'enfoncer dans la nuit, lorsque Claire lui dit :
— Il fait bien noir... Ne voulez-vous pas que je vous reconduise?
Dans l'ombre, ces mots résonnaient avec une douceur ironique. 11 se trouva près de la jupe cendrée, aux effluves de Rose France. Petit bolide où se concentraient des destinées, l'auto fonça sur la nuit.
— Je suis une impulsive, disait Glaire... qui n'aime pas à lutter contre ses impulsions. D'ailleurs, les sympathies subites sont-elles si surprenantes... Des gens qu'on connaît depuis dix ans ne vous font pas entendre autant de choses — et avec l'accent — que d'autres en une soirée. Enfin, je suis curieuse de votre destinée...
Il frissonnait agréablement aux accents d'une voix trouble, un peu rauque, évocatrice des feuillages dans le vent, des fontaines perdues dans les vais, des ramiers frissekntssur le-s ramures^
— Gela m'amuserait de vous voir réussir, continuait-elle. Peut-être pourrais-je y être pour quelque chose... Il faut un rien, parfois : une orientation... le fil léger du labyrinthe... Venez prendre une tasse de thé... ou de camomille... nous causerons. Oh ! vous ne me compromettrez pas!
11 écoutait, dans une fine ivresse, teintée d'hyp- 'aose, où passait un étonnement fataliste. La voiture,.suivant des voies désertes, pavées de bois, roulait insensiblement, à. peine agitée de légers tressants.
— Nous y sommes ! annonça Glaire.
Un petit hôtel pâle derrière des tilleuls, dans une des rues qui reçoivent l'haleine fraîche du boiSi L'auto suit une voie courbe, s'arrête devant un perron de porphyre, et Michel se trouve dans un salon turquoise et argent, où la lumière liltre à travers des abat-jour de dentelle écrue.
Il murmure tout bas :
Là, tout est ordre et beauté, Luxe, calme et volupté!
Le parfum Rose-France s'exhale des chaise?molles et des sophas accroupis comme des léopards. Les statuettes d'ivoire se disséminent parmi des coffrets de cèdre, d'écaillé et de citre; de très petits tableaux pullulent aux murailles. Tout conspire à multiplier le charme automnal de Glaire.
Il la contemple, enfouie dans un fauteuil géant, où elle étale une langueur sensuelle. Tout le désir des hommes se condense autour d'elle dans le silence de la nuit, dans les lueurs finement répandues. L'ambiance tire d'elle une séduction suprême.
— Je voudrais vous faire connaître le milieu où vous allez évoluer, dit-elle... et comment vous devez plaire. Formènes, riche comme un Yankee, aime les affaires, et s'y entend assez bien... Il circonscrit les risques, car il tient à sa fortune et n'engage jamais que l'épargne... Quelque chose de personnel le tenterait... où ses capitaux, sinon ses idées, auraient l'initiative. Je n'y comprends pas grand'chose, mais voyant que votre brochure l'excitait, j'ai imaginé que vous-même aviez un projet précis... et que vous cachez encore?...
Le vaste fauteuil feuille d'érable rendait phosphorescente la toilette cendre et argent, le visage pathétique,
— Je ne vous demande pas de confidences,
reprit-elle, avec une nonchalance attentive... mais si vous avez réellement un projet, sachez que vous trouverez difficilement une aide plus efficace que celle de Formènes... surtout si vous savez lui laisser un bon champ d'action... et dissimuler, ou du moins atténuer, l'apparence de votre initiative... Gardez-vous de négliger Clotilde Formènes!... son influence est presque sans limites... Elle est très sûre : si votre intervention dans la vie d'Henri lui paraît heureuse, vous aurez un soutien inébranlable...
Un sourire fascinant par un mélange d'ironie câline et de résignation coquette entr'ouvrit les lèvres en fleur.
— Vous vous éprendrez d'elle, inévitablement. .. comme tout le monde. On ne résiste pas à son charme; les femmes mêmes le subissent. C'est mieux ainsi... malgré quelques souffrances... Elle aime qu'on l'aime. Et comme elle a raison! N'oubliez jamais... jamais... qu'il n'y a rien à faire. Clotilde est la seule femme de son espèce dont je répondrais absolument... je dis de son espèce : une Jeanne Formènes est par destination intangible ! Ne me négligez pas non plus. J'ai quelque influence sur Henri... influence que Clotilde ne me dispute guère... une miette devant la sienne, et Clotilde ne lutte que contre des forces vives... Influence à part, je connais les détours... je suis riche en tuyaux...
Un rire délicat, léger, taquin, imperceptiblement provocant. Michel fut envahi d'un désir si impé- I. 2
l6 LES PURES ET LES IIBPURES
toeax, qu'il en perdait le souffle. Par iostinct, par habitude, par tout son flair de chasseresse, elle devina ce désir qui se répercuta en e\U comme une onde et comme un être. Elle goii.i ardemment un silence oppressé, où elle aspirîji toute l'ardeur et lows les parfums du souvenir
— Qu'ai-jo fait, balbutia-t-il enfin, pour : , valoir cette ravissante sollicitude?
— Rien, répondit-elle, tandis que sa goriit avait la palpitation enivrante des colombes. ►. rki que me révéler une énergie neuve et qui aiiii la beauté.
— Ahl soupira-t-il.. m'en voulez-vous d'ôtK troublé... très troublé?
— Vrai?
— Éperdument.
— Quelle femme pourrait vous en vouloir?
11 alla mettre un genou en terre et poser la lèvre sur une petite main fondante. En un moment, Glaire se transfigura. Elle fut tout cv qui se lève au cœur des hommes devant la séduction féminine.
— Alors! chuchota-t-elle en retirant sa main de la main tremblante du soldat.-, vous ne me détestez point?
— Je vous aimerai...
Il hésita, très pelle :
— Eh bien! non...jc vuii> aiine ut-ja. ^iMiiHiiuni appeler autrement une émotion si vive et si complète?...
— Mais trop subite!
— Et qui sait ?... Le hasard et les circonstances... Cette soirée... ce départ dans la nuit... la solitude... votre accueil délicieux... Il me semble que j'ai vécu plusieurs saisons !
— Ne me tentez pas, dit-elle... je pourrais vous mettre à l'épreuve...
Avec la voix rauque, impérieuse et plaintive de la passion, il gémit :
— Toutes les épreuves î
Dans un élan d'audace, s'emparant d'un des pieds de Claire, il couvrit la cheville de baisers... Surprise, dans un moment de faiblesse, elle ferma les yeux, ivre et défaillante.
Une v9lonté veillait, trempée à la plus cruelle expérience; Claire savait trop qu'il ne faut jamais oublier « la volupté de fuite » que connaît même la femelle animale et, avec le même rire que naguère, mais plus frémissante :
— Le thé que j'oubliais !