CHAPITRE XI
— Y a du bon! grommela le sous-lieulenani Norvin, homme paresseux et sur sa bouche, c n'est pas tout à l'heure qu'on ira tâter le plafond.
Les nues ardoise traînaient si bas qu'on eût cru qu'elles allaient cacher la cime des arbres.
— Chance si ça se déchire, ajouta l'aviateui Millotte.
Guy les écoutait dire, en rêvassant. Il aimail les nuages et il ne tenait pas autrement à monter dans la carlingue.
— Il y a un petit vent là-haut, observa-t-il.. je parierais pour du bleu avant midi.
— Tant pis! avoua cyniquement Norvin.
Il était brave pourtant et venait d'obtenir un< jolie citation. Dès qu'il était là-haut, il accomplissait son devoir sans défaillance, avec ui flegme inébranlable. Long flandrin, blond paill d'avoine, avec une bouche sinueuse et tro; fendue, où s'engouffraient intarissablement l
LES PURES ET LES IHFDEtBS 215
victuailles, il aimait Griiy par élection. Tous deux étaient là, non par goût, mais parce qiail le fallait ; tous deux ne manifestaient aucune inclination pour riiéroïsme, et tous deux, comme tant d'autres citoyens pacifiques, savaient risquer leur vie et endurer les épreuves avec patience.
— Allons briffer ! conclut Norvin. Il n'y a que cela de sérieux. Tout le reste me dégoûte.
— Voyons! dit Millotte, on n'est pas si malheureux. Si on risque sa peau, c'est pas trop souvent... et pour le confort, pense aux pauvres gars des tranchées.
— J'y pense! répondit sévèrement l'autre; il n'y a personne à qui ça fasse plus de peine. Mais crois-tu que ça me console? Il serait dégoûtant que ça me console. Jamais je n'ai éprouvé amcun soulagement de la peine des autres.
— C'est bien dit! approuva Bargance.
— Donc, allons briffer !
- La popote débordait de jeunes mâles. Le plus vieux, le capitaine, avait vingt-huit ans. Certains étaient des gosses, faces glabres et fraîches, membres graciles, voix inachevées, qui muaient.
Une odeuT charmante de café et de chocolat saisit Norvin aux narines. Il se beurra de larges tranches; il commença d'engloutir le pain avec piété. Sa gourmandise, étant sage, comportait une mastication puissante et rythmique, dont ii tirait volupté.
— Quel est le cochon qaii a fait oe café? grogna-t-il.
Des voix stridentes concordèrent :
— Immonde!
— Ignoble!
— Lavasse à Fritz !
— Tout passe h la toilette du popolier!
Au fond, le café était potable et presque savoureux. Norvin en consomma plusieurs bols, au milieu d'un brouhaha de jeunes coqs.
La causerie, veuve de tout génie, suivait des ornières tracées depuis longtemps, et tirait son agrément de la verve animale des convives. De-ci (ie-là un trait jovial, une scie, une obscénité, ou une anecdote mal écoulée. Point de vantardise héroïque ; ces jeunes hommes méprisaient, non seulement toute tartarinade, mais encore toute tendance à narrer ses exploits, à moins qu'il ne s'agît de sujets étrangers à la guerre. Ainsi le voulait un juste instinct qui faisait de la vaillance une chose si naturelle, que tous, même ceux qui aimaient le plus la vie, même les craintifs, étaient, à chaque heure du jour et de la nuit, prêts à siller au devant de la mort.
A la lin, il ne resta que sept ou huit convives qui discouraient du temps et des femmes. Quoique pourvus de marraines, ils s'hypnotisaient sur la chronique d'une cafetière de N... Elle avait une mauvaise presse ; accusée d'un aguichage déloyal, dont les serveuses finissaient par acquitter les promesses, tandis qu'elle-même garait rigoureusement le séjour de la vertu féminine.
— Ça ne serait pas volé si on la violait!
remarqua le petit pilote Juvenoujç, d'une voix qui était presque encore totalement une voix d'enfant.
— On ne t'empêche pas! gouailla Norvin.
— Je retiens ma place !
— Où donc que j'y viole?
— Dis-moi qui tu violes, je te dirai qui tu hais I Après quelques répliques d'une stupidité croissante, les cerveaux se reposèrent, et une voix chagrine grommela :
— Quelle crasse! Ces nuages ne crèveront donc jamais?
Les yeux se tournèrent vers le ronchonneur. Comme Juvenoux, il venait à peine de franchir les portes de l'adolescence. Ses joues maigres, son menton violent, ses yeux surtout, où éclatait une volonté formidable, subjuguaient dès l'abord. Ce garçon osseux, aux mains impatientes, aux propos brefs, forçait l'estime.
Il avait, pleinement, tragiquement, l'àme héroïque. Tout en lui voulait combattre et vaincre. Nul ne montait vers l'ennemi avec une hâte aussi furieuse. Au repos, il méditait ses ruses, perfectionnait ses méthodes, examinait ses armes.
Déjà onze avions boches avaient péri aux coups Je sa mitrailleuse. Nul, dans l'escadrille, ne lui contestait le premier rang. Tous voyaient en lui un Navarre, un Nungesser, un Guynemer.
— Ils crèveront! répondit amicalement Bargance. Tu pourras faire ta patrouille.
Les yeux de feu de Ginèvrese fixèrent sur Guy.
— Tu es sur?
— Sûr, non. La météorologie ne se hâte pa de naître, mais je parierais.
Guy avait la réputation d'avoir la science du temps.
— Tant mieux, soupira Ginèvre. Tu es patient, toi!
— Je ne suis pas un type dans le genre d« Roland !
Il est sur que les aviateurs s'ennuyaient. Apre un tour dans le bois où campait l'escadrille, aprè une visite aux hangars, ils ne savaient plus que faire, ayant en eux l'impatience des poulains. D'aucuns lisaient; d'autres s'essayaient à rédiger leur correspondance ou engageaient une parti» de cartes ; un albinos jouait déplorablement d< l'accordéon.
Bargance, Norvin et Millotte déambulaient lentement.
— Ça fait un joli pelit temps! disait Norvin avec béatitude. Jcv suis l'ami intime des nuages... A l'âge de sept ans, je les suivais déjà de l'œil, fraternellement. Ils ont quelque chose de si confortable et ils sont si rassurants!
— Surtout quand on ne veut pas grimper!
— Ça, c'est le côté affaires! répondit Norvin avec bonhomie. Je n'y suis fichtre pas insensible. Jusqu'à mon dernier jour, je me demanderai comment j'ai ])u devenir pilote. A la seule idée de monter un coucou, j'avais la frousse, et je ne m'envole jamais sans nausée. Le fameux moment qu'on vante, la joie de décoller, une abomination 1
Bien heureux les planteurs de choux I Quand les Fritz seront rentrés dans leur fritzerie, mon vieux, faudra une rude nécessité pour que je m'encastre encore dans ce zinc !
— Tu dis ça... et tu en auras la nostalgie.
— Ah! cria INorvin avec indignation... jamais de la vie... tu ne m'as pas z'yeuté... Enfin, tu ne me diras pas que tu trouves ça agréable î
— Non! ce n'est pas agréable, mais je sens que je voudrais tout de même y regoûter par-ci parlà, ne fût-ce que pour ce décollement que tu renies... Un moment miraculeux... On s'évade de tout!
— Elle est chouette, l'évasion! une grimpée vers le vide, le froid, l'embêtement... Non! des fois, est-ce qu'il existe un emm... supérieur à la solitude de là-haut? Un néant qui vous aspire comme une machine pneumatique... Rien à regarder... le tapage stupide du moteur... et comme seule distraction, la perspective de rôtir vif ou de se disloquer le squelette. Non! vois-tu, vieux, faut pas me la faire. Le rêve d'Icare... l'homme-oiseau... toute la mécanique des poètes, c'est kif-kif le plus morne des sports !
— Le plus enivrant ! interjeta une voix de cuivre. Se retournant, ils virent le visage aigu de
Ginèvre.
— Parle pour toi! fit amicalement Norvin. Tu aimes le danger comme une maîtresse ! Mais un gonce comme moi qui le déteste ?
— Pas seulement le danger! C'est chic de se
i'iO LES l'UHES ET LES IMI'URES
sentir là-haut... sur une pauvre cage à poules et de se dire qu'on est un peu là... et qu'on va plus vite que les aigles!
— Faut de l'imagination. Je n'en ai pas... J'aime la vieille terre où Ton appuie pesamment ses croquenots... et un bon petit temps couvert où l'on se sent chez soi. Je suis un homme d'intérieur, même sur la route !
Ginèvrese mita rire, un rire un peu sec, cordial tout de même et puéril. 11 ne comprenait pas. Tout en lui respirait l'aventure, le besoin de surmonter homme, bête ou météore. Illeva ses y^^iix de faucon vers le firmament:
— On dirait que le rideau s'amincit.
— Il se lèvera vraisemblablement après le déjeuner, dit Bargance.
Ginèvre bâilla, et alla faire visite à son appareil.
— Chance qu'il y ait des types comme ça! grommela Guy.
— Oui... mais inconfortable. Après tout, nous ne faisons pas si mal notre affaire, cous autres...
— Non! mais sans vocation. Nous sommes à peu près résignés à nous faire casser la figure sans chic... S'il n'y avait pas des Ginèvre, on tiendrait... on ne dominerait pas.
— Savoir! Je ne parle pas pour moi... une moule... mais des ^*rs dans ton genre, ça peut faire du héros quand même.
— Allons, ne te chine pa^! lorsqu'il faut ou mettre, tu en mets !
— Oui, lorsqu'il faut seulement... V'ià Tisba. La figure était approximative : les baraques ne
rappelaient guère les demeures de moujiks...
— On rentre ?
— On rentre !
Dans la salle tapissée de cartes, de photos et de gravures, l'homme à l'accordéon continuait à se régaler de mélodies; il jouait discrètement, d'un air morne. Un personnage, paré d'un chandail aux raies écarlates, s'appliquait à des réussites. Deux aviateurs rangeaient leur currespondance... Il yen avait un, jambes en l'air, qui lisait Aphrodite, un autre qui se penchait sur une édition populaire du Fils de Léocadie,
— Va bien, Orphée aux Enfers? demanda Millotte au musicien. L'autre hocha la tète, en terminant tout bas : « Laisse-moi contempler ton visage. »
— Dans quel désert vague le vaguemestre? cria une voix stridente.
Lès visages s'élevèrent.
— Il est au pieu!
— Avec son plein d'essence !
— Le salaud !
— Le porc !
— L'andouillel
On entendit quelques bâillements copieux. L'ennui pesait plus lourd ; l'arrivée du vaguemestre était l'épisode capital du matin et du soir.
L'homme à l'accordéon alla coller son visage contre une des fenêtres.
— Messieurs, nasilla-t-il, je ne voudrais pas vous donner de sinistres espérances... La déception serait trop farouche... mais...
Les bouches béèrent avidement vers l'orateur.
— Mais, acheva lugubrement le musicien, je ne vois rien.
Millotte seul émit un petit rire.
— Le pal ! clama l'homme qui lisait Aphrodite.
— L'extraction du pancréas I
— - L'estrapade, supplice trop doux...
— Je vote le rôtissage, prolongé par des compresses savantes, que pratiquait la Sainte Inquisition.
— Messieurs, reprit le musicien, j'aperçois positivement quelque chose... et même, en croirai-je mes cristallins?
Un rugissement, qu'exécutait un lieutenant dans un cylindre de carton, lui coupa la parole.
— Silence à l'Atlas! fit Norvin... Il arrive...
— Le commandant?
— Non... Lui... Lui, vous dis-je...
La porte s'ouvrit, on vit s'estomper un homme au bedon conique, aux jambes en parenthèses, dont la vue souleva des rauquements épouvantables.
Cet homme se mit à distribuer les feuilles légères qui sont pour l'individu social ce qu'étaient les événem.ents de la forêt, de la savane et des fleuves pour les primitifs.
Les aviateurs, devenus graves et quasi silencieux, avançaient des mains avides.
Guy se trouva en possession de plusieurs lettres et d'un journal.
— Veinard! grogna Millotte, qui n'avait rien. Cinq lettres, et le matin encore!
Car la distribution du matin était moins abondante que celle du soir.
Guy considéra les suscriptions avec un battement de cœur. L'écriture filiforme de Luciole, l'écriture anglaise de Charlette, l'écriture fantasque de Diane Evandre, lui étaient aussi familières que leur visage. Il reconnut aussi l'écriture d'Antoine. Sa mère lui avait écrit la veille> et Michel, l'avantveille. Quant à Francis Bargance, il avait horreur, comme il disait, du genre épistolaire et n'envoyait que de rares billets.
— Toujours rien de Paule Vironne ! murmura Guy.
Mo par une sorte de devoir, il commença par la lettre de Luciole. C'était une longue lettre, pleine de ces détails dont elle savait que les absents sont avides, jetés pêle-mêle, savoureusement, avec des pointes d'humour. Cela finissait ainsi :
(c Et voilà, mon grand chéri, je vis une vie d'ombre. Sans toi, ta Luciole n'est pas tout à fait vivante, ou alors, c'est qu'une inquiétude soiidaine la réveille et lui fait expier tout ce qu'elle a connu de bonheur. Pourquoi faut-il que de telles choses soient possibles! Les hommes seront donc à jamais sauvages? Quand je pense que tune tuerais pas une mouche... Que je voudrais au moins être là, partager tout... et vois-tu, la crain-
tive Luciole cesserait d'être craintive à côté de toi... »
II mélita, les cils humides. Comment était-il concevable que le même monde qui produit de> Luciole, supporte tant d'épouvanlements, dt meurtres et de supplices!
(( Petite Luciole, fille ineffable des hommes, fleur des âmes, parfum de la vie... soupira-t-il. Pourquoi aimer d'autres femmes? »
Il baisa pieusement la lettre aux fins effluves et décacheta la seconde enveloppe, encadrée de noir. 11 n'y avait que deux lignes : .« Je viens de perdre ma mère, et je ne puis plus penser à autre chose! »
11 hocha la tète avec sympathie et désappointemenl. Gette aventure demeurait fantasque comme l'écriture de Diane Evandre. Que tout semblait simple et fadle le premier soir! 11 croyait n'avoir qu'un geste à faire et l'idylle se compliquait comme ces plaines monotones qui, au printemps, s'emplissent d'une végétation monstrueuse. Ce n'étaient que dédales, barrières, circonstances imprévisibles.
— Qu'est-elle, en somme? Antoine même le sait mal. Quelle vie a-t-elle menée? Pas une vie paisible, non! Elle-même ne s'en cachait point — mais assurément une vie loyale où le caprice n'était pas de l'hypocrisie, ni l'amour du mensonge. Siséduisante, irritante, obsédante! et dire que je n'aurai peut-être jamais cette proie que tant d'autres...
Il leva les deux bras avec décourage ment :
— Pauvre femme, après tout... car j'ensuis sûr, elle devait profondément aimer sa mère!
La lettre de Gharletle était, comme celle de Luciole, pleine de détails et d'anecdotes. Elle ne révéLiit qu'à la fin une tendresse teintée de résignation: « Je me souviens d'une phrase religieuse (est-ce des Evangiles?) où il est dit: Je suis la résurrection et la vie... Vous avez été la résurrection pour moi.. Vous m'avez apporté ce que je n'avais jamais connu... Une telle douceur, que je vous pardonnerai, à cause d'elle, le mal que, malgré vous, vous me ferez peut-être un jour. Tout mon être vous appartient. Il n'y a rien que je ne sois prête à sacritier pour vous... Rien, je crois... sauf le souvenir de cette minute. Ohl n'est-ce pas, vous ne m'oublierez pis tout à fait... Je vous reverrai... Il est impossible qu'on aime comme je vous aime et qu'il n'y ait pas de lendemain. »
Un singulier frisson passa sur' la nuque du jeune homme. Il se demanda, avec un peu d'effroi, s'il n'avait pas commis une mauvaise action en acceptant le don de cette femme. Une Paule Vironne, même une Diane Evandre, surgissent tout armées devant le mâle. Elles n'acceptent pas seulement la lutte, elles la cherchent. La victoire ou la joie qu'elles attendent, elles en connaissent le prix, les dangers, les noires menaces. Une Charlette ne combat point. Vaincue d'avance, elle tend la gorge... Une fois de plus, il chercha à se
figurer une existence où il renoncerait aux femmes pour se consacrer à une seule. Tout son être se révolta. Ce fut la nuit, le froid, le vide. A quoi bon une jeunesse où cesseraient de passer ces formes étincelantes ! Et qu'avait-il fait àCharlette? Il l'aurait respectée: elle ne l'avait pas voulu : sa lettre même laissait bien voir dans quel néant elle se débattait avant l'aventure...
— Tant pis! gémit-il! je veux vivre encore... Vivre! vivre! pour leur beauté et par leur beauté. Qu'y puis-je si tout le reste me semble vide... Même cette petite gloire littéraire... à laquelle je tiens pourtant beaucoup, peut-être encore pour Elles. Va! petite Gharlelte... du moins ton vœu sera exaucé, nous nous reverrons !...
Il ferma les yeux, il aspira le parfum des lettres : le lilas, l'ambre, l'héliotrope...
— Car il y en a une qui sent l'héliotrope ! lit-il en rouvrant les paupières.
C'était une enveloppe longue, vert d'eau, qu'il flaira doucement :
— Une inconnue?
Auparavant, il décacheta la lettre d'Antoine. Elle fourmillait de potins et de paradoxes; elle marquait un esprit qui se garde d'emballement et de croyance. Mais Guy savait que c'était m. homme excellent, et une intelligence qui, pour être d'un raté, n'en était pas moins supérieure.
— .J'aurais voulu une lettre de Michel. Cette phrase, sans cause apparente, lit re-surgi;
Paule Vironne. Pendant une minute, l'apparitio
fui d'une précision effarante : le visage perdu parmi les cheveux, les lignes magnifiques de la poitrine... La jalousie corroda ses entrailles. Le soldat brun passa dans la pénombre, et, selon la règle, Guy eut soudain la certitude que Paule se donnait à ce jeune homme.
— Ben! mon vieux, goguenarda-t-il, cela serait trop beau... Il faut acquitter la douloureuse.
^ La crise passa : il ouvrit enfin Tenveloppe vert d'eau. On y disait : « Bel aviateur, vous le savez bien q;ie la femme est curieuse. Celle qui vous écrit, l'est plus que toutes les autres. C>n voudrait vous voir — sans plus. On est à Tinville, à l'hôtel du Casque d'Or, pour deux journées et deux soirées. On passe pour jolie et même pour « fascinating ». Si vous vous ennuyez, pourquoi ne vien-^ driez-vous pas CAuser une heure, au coin du feu? Bien entendu, on ne vous promet rien, rien du tout... (( Manox. »
P.-S. — Demander Mme Desormes, attendre en ^^5 d'absence; vous n'attendrez pas longtemps. »
Il contemplait la petite lettre, comme un explorateur pourrait contempler les abords d'une terre nouvelle. La sève coulait à pleines ondes; une fois encore c'est la Promesse, le printemps, les jeunes pousses.
Gomment résister? Est-ce seulement possible?
Une main appuya sur son épaule :
— Ça y est!
— Quoi? exclama-t-il effaré.
— Les nuages crèvent !
Ginèvre se tenait là, riant d'aise, et Guy s'étonnait de ce qu'on pût aimer, avec cette ferveur, autre chose que ce que symbolisaient les lettres enfouies dans son portefeuille.
Dix minutes plus tard, la masse des aviateurs se trouvait dehors. Les nuées s'étaient efiilochées; un firmament d'avril étalait sa cuve de saphir oriental; un lin soleil taquinait l'aérodrome.
Le commandant était là qui préparait l'expédition. Homme exigu et quasi baroque, une peau de 1 radis, des besicles sur un nez en poire, il connaissait son affaire, et les hommes le savaient bien :
— L'objectif... le dépôt de munitions, à deux pas de Thionne. Au retour, abîmer les routes autant que possible.
Il semblait parler au vide, ses yeux enfouis sous les verres fumés, mais il s'adressait surtout à Norvin, qui écoutait d'un air déférent et morose. C'est lui, avec Millotte, qui devaient mener la petite * escadrille. |
— Vous, Ginèvre, et vous, Bargance, je vous laisse la bride sur le dos... pour nettoyer le plafond... et veiller sur les autres. C'est entendu?
Par acquit de conscience, le commandant ajoute quelques recommandations, qu'au fond il juge superflues : il connaît la fatalité des tempéraments.
Les mécaniciens affairés auprès des carlingues auscultent les moteurs; on entend leur halètement saccadé et leurs ronflements formidables :
— Il me semble que ça gaze?
— Ça gaze I
Les appareils miroitent sous l'allègre lumière et les aviateurs revêtent l'horrible combinaison qui les transforme en tapirs verticaux, tapirs auxquels les énormes bottes fourrées qu'on passe sur les bottines, donnent des pattes d'éléphant. Le passe-montagne, les lunettes, le casque.
— Aspiration!
— Contact!
— Ça gaze !
Norvii et Millotte vont démarrer les premiers...
— Gonbien d'essence?
— 30 l'huile.
— 3 bmdes...
— Lesobus?
— Bon., ça colle!
Les mails de Norvin tiennent le manche, l'appareil s'empît de sa vie farouche, roule et décolle, Norvin épi^ l'altimètre et le compte-tours ; il est calme, il s'abandonne au destin avec résignation et vigilance! Les deux autres bi-places suivent.
— Ilsmon\entbien! approuve flegmatiquementle commandant cependant que Ginèvre et Bargance s'apprêtent àleur tour.
Les monst^s claquent et rauquent; Guy goûte le moment vetigineux et enivrant où la pesanteur est vaincue. Li terre devient plus plane à chaque minute ; les hu^iains se métamorphosent en vagues insectes ; la sol^ude du ciel, cette solitude à quoi ne peut se coiiparer aucune solitude terrestre, happe l'aviateur II n'y a plus de site. La planète
est un tapis sans art, ou plutôt, un hasardeux assemblage de carpettes, d'échantillons de draperies jetées au hasard d'une coloration insignifiante. Au plafonrl, d'un bleu humide, quelques haillons sont déchirés ; et, dans ce désert, on perçoit de petites bêtes, des coléoptères, qui sont les trois avions de bombardement. Guy cherche, sans le découvrir, l'oiseau de Ginèvre. 11 sait qu'il est là, un peu plus haut, un peu plus bas, et qu'il le retrouvera infailliblement.
Pas d'ennemis, ou, du moins, Guy nen aperçoit aucun à perte de vue. Souvent, trds, quatre jours se passent sans qu'ils franchissent (es lignes françaises. Le plus souvent, ils préfèrent éviter les batailles aériennes, non par crairte — par économie.
Deux mille mètres I L'impression (e solitude s'aggrave. Plus d'êtres, plus d'humante. Guy se figure errant dans le mondai stellai'e; le froid pénètre la combinaison; les pieds, sur'out, malgré 1 les bottes monstrueuses, perdent la douce force du calorique; la vie s'évapore dans 'implacable; une brève vision de lin du monde ag.ce un instant l'aviateur.
— Ginèvre!
Le bolide a passé, à cent toises ai-dessous, qui devance la carlingue de Barganc. Là-bas, audessus des lignes boches, de maigrf^i nuages blancs et noirs naissent et s'évanouissent: la petite escadrille de Norvin est canonnée. iuy accélère sa course pour rejoindre Ginèvre,
LES PURES ET LES IMPURES î^31
2.600 mètres! A droite et devant Bargance, des nuages ont surgi et s'épanouissent : il est dans les aires hostiles ; des lunettes vigilantes suivent sa marche, des machines humaines le visent. Un instant, son cœur s'accélère... mais il n'a pas peur; la jeunesse, des artères d'acier, la lutte, lui font l'âme qu'il faut pour braver le danger, et la mort nnême. Une peur pourtant, terrifique, par intermittences : la penr de brûler vif. C'est une fin dont il a, de tout temps, eu l'épouvante. Il se remémore, en éclair, la mort hurlante d'un mécanicien rôt sur sa locomotive.
Guy a suffisamment rattrapé Ginèvre; tous deux prenient de la hauteur; l'aiguille de faltimèlre marque 2.800. Les deux avions de chasse débordent légèrement l'escadrille de bombardement, vers le nord, tandis que celle-ci est en avance vers }'est où se trouve le dépôt de munitions. Bargatce discerne, au jugé, le village de Thionne, quiforme une tache de forme régulière. Les flocons Mancs et noirs se multiplient; Guy navigue au mUeu d'un cratère. Puis, en bas, au bord nord-ouei de Thionne, des fumées, des jets de flamme : l'ecadrille bombarde.
Cela ne dureguère : déjà Norvin et ses compagnons rappli(uent à grande vitesse vers les lignes françaises.
— Ça y est! laisse pour eux! jubile Guy qui maintenant navigle à trois ou quatre cents mètres de Ginèvre.
Subitement, com<;ie jaillissant des nuages, trois
insectes surgissent de l'occident. Ils grandissent. On discerne deux, quatre croix noires, sur les rapaces aux becs ronds : des albatros. On a le temps de fuir ; l'escadrille est approximativement hors de danger. Guy se hâte. Mais Ginèvre est là, qui n'hésite pas devant l'impossible, qui court à la bataille. Déjà, il a fait volte-face, il ^ond en aigle sur Tennemi.
— Ce bougre-Ià n'est pas économe ! songe Barg;*nee qni suit le mouvement. Allons-y!
Il y va, à toute vitesse, tandis qu'uQe vague guerrière emplit sa poitrine.
Toute crainte, même toute prudence se sont évanouies. Il est à son obscur devdr, et plus encore aux camarades avec qui il fau; triompher ou mourir. Selon sa méthode, Ginè/re attaque par le coup droit; il fond formidallement sur l'albatros le plus proche, et quand il lâche ses bombes, on dirait que les appareils se touchent. Le boche a répliqué trop tard et gauchement; il s'effondre; il roule dans l'horrible (space, bientôt enveloppé de flammes, qui vont lecuire vif. Mais les deux autres albatros accourent couplés, avec des vitesses égales, et ouvrent le eu dès qu'ils se jugent à distance eflicace. Ginvre ne répond point, il dédaigne ces luttes incetaines, où il faut compter sur le hasard, il veut la certitude du quasi corps à corps.
— L'animal se fera couler' roncnonne Guy, qui, heureusement arrive en peine péripétie.
Pendant une minute, les quatre mitrailleuses
ipuisenl leurs band/es. Ginèvre manœuvre étrangement. Guy se rapproche encore et tire avec •âge. Aucun des grands oiseaux ne semble gravelent blessé, mais les albatros jugent la lutte trop dangereuse. Rompant le combat et filant à grande allure, ils redeviennent peu à peu les insectes perdus dans l'occident.
- Veine! grommelle Guy, en inspectant l'horizon.
Là-bas, l'escadrille approche du port, elle vole très haut; dans peu de temps, elle aura franchi Il zone incandescente. Mais que fait Ginèvr^? Sa carlingue, à 1.000 mètres plus bas, descend ^vertigineusement en vrille, avec les allures de l'avion qui sombre.
— Qu'est-ce qu'il a? Blessé?
Guy, faisant jouer les ciseaux, pour la descente,
se trouva dans un orage de projectiles. Faut-il mourir? Faut-il laisser Ginèvre pour qui, après tout, il ne peut rien ?
L'angoisse l'étouffé, et la colère. Puis, Bargance se met à rire, un rire saccadé, morbide, joyeux, Ginèvre ne sombre plus; il se relève, il reprend de la hauteur, et les compagnons se retrouvent près des nuées.
Ce n'est plus qu'une promenade. L'escadrille vient d'atterrir. Guy et Ginèvre descendent avec élégance, au milieu des hourras, des trépignements.
— Superbe î exclama le ridicule petit commandant qui leur donna successivement l'accolade.
Votre onzième! Ginèvre... Vous allez voir la cil tion. Vous aurez votre juste part, Bargancel
— Sa juste part, c'est la plus grande! riposta Ginèvre. J'étais foutu... sans son arrivée ei trombe et la mitraille dont il a éclaboussé le Frit de droite... foutu! vous dis-je... la mécaniqu flanchait... je commençais à couler... vous m*av( bien vu, je suppose.
— On croyait à une manœuvre !
— Une belle manœuvre, dans la gueule du loup Non, je sombrais tout simplement... et le méca nicien m'expliquera pourquoi ça s'est remis, fac^ tieusement, à fonctionner.
Jetant ses longs bras autour du cou de Bai gance, il l'embrassa en sa manière farouche.
— Doubles frères d'armes, mon vieux!
Les camarades battirent un ban, tandis que 1
commandant examinait l'appareil de Ginèvre, au: ailes trouées :
— Ben! vous avez été dans une jolie grêle..
— Mon commandant, murmura Guy, est-ci que je pourrais aller à Tin ville, tantôt, avec li tracteur?
— Le capitaine Planet va à Mesles, en auto, ne demandera pas mieux que de vous emmenai dans une heure!
— Merci, mon commandant I
— Retour demain matin... avant dix heures. Guy s'en alla rejoindre Norvin qui, lui aussi,
devait avoir sa citation.
— Mon pauv' vieux, j'en ai eu une peur pour
oi! fit Norvin. Si les Fritz avaient va clair, tu illais dans le souterrain. Du reste, je me suis )ayé une petite frousse pour moi-même. Y a eu les éclats bien proches. Sale putain de guerre!
— L'ennemi vous écoute! gouailla Millotte.
— Si j'avais seulement un bon petit livre à lire... Mais jamais les livres n'ont été aussi canulants;
urieuse, tout de même, cette tendance à raconter des histoires rien que pour barber le lecteur. Et y 51 vingt ans que ça dure. Tu comprends ça, toi?
— Ce n'est pas depuis vingt ans, c'est depuis Homère... et avant! Tâche voir de trouver deux volumes amusants dans les chefs-d'œuvre du grand siècle... et même dans les innombrables polissonneries du dix-huitîème. Essaye de lire Rousseau, Chateaubriand... même Hugo, dans son ensemble, et ce brave Lamartine, en prose ou en vers... et Sainte-Beuve et la pacotille des bas- 'onds... c'est de l'essence d'embêtement. Un volume pas stupide et en même temps bien construit, qui vous entraîne à travers trois cents pages, j'en connais bien peu parmi les plus rutilants chefs-d'œuvre.
— Alors, la littérature, c'est l'emm...?
— Non, pas tout à fait. Y a à boire et à manger. On trouve quelques bouquins éblouissants... selon l'âge et la culture... Il existe énormément de pages délicieuses perdues dans des amas de scories. Tiens, Chateaubriand, dont je parlais, c'est un des birbes les plus ennuyeux de la création, qui portait l'ennui suP lui — son bagage à
main! — Eh bien! je lui dois de folles minut d'enllioiisiasme... Verlaine, il faut lire mille ve assoupissants, souvent idiots, et soudain, le pi pur délice... le plus tin extrait de flear d'àme. Laforgue — le connais-tu seulement? — une fa taisie truquée, un sentimentalisme hébôte et pu la fantaisie dans ce qu'elle a de plus délicieux, peu qu'il ait laissé, et quel que soit son géni Rimbaud représente les quatre cinquièmes d néant pour un cinquième de beauté. Je ne pa lerai pas des vivants !
— Je ne te le conseille pas! En somme, voui avouez que tout ça, c'est bien peu de chose !
— jNon, c'est immense! c'est merveilleux.. C'est parfois prodigieux... On se demandée ment de misérables excréments ont pu produirv.' tels paragraphes divins... tels sentiments inouïs... Seulement, ça n'est pas fait pour amuser de mélancoliques aviateurs qui manquent d'entraînement littéraire, et je t'accorde qu'il devrait exister un plus grand nombre d'histoires bien racontées, amusantes ou entraînantes.
— Le capitaine Planet est prêt à partir !
Ces mots arrachèrent Guy à la lecture du Grand Meaidnes qu'il venait de commencer et qui 1. captivait.
11 jeta le livre à Noi vin :
— Tiens, vieux cacique, voilà un bouquin qui m'a Tairde répondre aies gémissements.
11 flaira la lettre vert d'eau ; l'aura de l'aventure lui souffla sur la nuque et il rejoirnif ^^ '-api-
laine Planet, un des hommes les plus hauts de Farmée française, avec un coude cigogne et une fabuleuse pomme d'Adam.
La voix du capitaine Planet rappelait confusément celle de Baron, le père ; il avait le nasillement joyeux de cet histrion. Gomme il le savait, il en tirait vanité et avait rêvé parfois de monter sur le plateau.
Le capitaine fît place à Guy et nasilla :
— Tout ça, c'est des histoires de femmes. Guy se mit à rire, comme il convenait. Un
chauiîeur nain mit la machine en route. Planet considérait son compagnon d'un œil vitreux :
— 11 y a huit cents ans que ça dure! remarquat-il.
— Huit cents ans? exclama Bargance, un peu interloqué.
— Oui, seiîor, huit cents ans que les petites femmes gouvernent la France, et c'est pourquoi je ne dirai pas que la femme nous perdra; c'est fait!
— Nous sommes perdus?
— Ça ne fait pas de doute. Nous n'existons plus!
— Alors, le boche?...
— Il sera battu, pour le bénéhce primordial <les Anglo-Saxons du vieux et du nouveau monde. Et nous, Français, nous serons glorieux, monsieur, très glorieux, superlativement glorieux... sans en exister davantage, au contraire !
— Cependant...
— Gomment cependant! nasilla le capitaine avec un mélange de bouffonnerie et de gravité que Guy crut utile de souligner d'un nouveau rire C'est pourtant bien simple! G'est même tro simple; notre victoire, à quoi la devrons-nous A notre prévoyance? Vous vous tordriez si quel qu'un avait la naïveté de le croire. Avant la guern nous n'avons rien fait, rien, rien! La nation pratiqué le malthusianisme, la bureaucratie pratiqué l'obstruction, les politiciens ont pratiqui la corruption électorale, les industriels et les com merçants ont pratiqué les plus antiques routine les paysans ont déserté les campagnes, et h petites femmes ont régné en souveraines absolu des bureaucrates, des politiciens, des industriels des commerçants, des employés et des artisans Bon! la guerre éclate... l'ennemi est prêt. Il nou claque à Gharleroi. Logiquement, nous étion; battus. Point. Nous prenons notre revanche sep tembrale à l'aide des seules qualités et des seul défauts de la race. Oui, monsieur, la Marne est l triomphe de la spontanéité sur la prévoyance, d l'improvisation sur l'organisation, du je m'e lichisme sur le zèle. De même pour la « fluxion industrielle qui va nous donner des canons, de munitions et des équipements. Gette fluxion monsieur, alimentée par le plus magniiique ga pillage d'argent, s'accompagne d'un non moin magniiique gaspillage d'hommes, d'aliments, d matières premières. Et tout de même ça fono tionne, ça gaze, ça taille des croupières à Ten
LES rURES ET LES IMPURES 239
emi parce que, partout, le génie de la race se ébrouiile, se dém. . . , comme disent familièrement es hommes. Alors, quand les cloches sonneront la victoire, qu'est-ce que vous voulez que le peuple )ense? Qu'il faut se réformer..^ changer de lature et de discipline? Allons donc! On aura de )lus en plus contiance dans les qualités mystéieuses, innées, qui nous sauveront aux heures catastrophales. On laissera aller sa nature, cette nature qui veut le triomphe des petites femmes... Et la nation continuera paisiblement à se détruire Ile-même, d'autant plus que les reproducteurs éventuels seront, pour la plupart, enterrés, qu'il aura deux petites femmes pour un homme en ge de se mal conduire. Allez, monsieur, cette guerre, étape brillante de notre race, n'arrêtera pas d'une journée notre décroissance.
— Cependant, capitaine...
Le capitaine explora le visage et la stature de
jruy, d'un œil goguenard.
— Regardez-vous donc dans la glace, jeune camarade ! vous y verrez une image très savoureuse du Français... mais fichtre, vous verrez par la même un particulier pour qui rien ne prévaut sur la petite femme. Voyons, est-ce faux?
— Ma foi, non! ce n'est pas faux, capitaine. Hélas! Que faire?
— Rien... Rien! Pour moi-même, hélas! tout «st vide en dehors d'elles. Ce qui est écrit, est éQvh.
Débarqué à Mesles, où s'accumulait une ma titude incohérente d'arrivants et de partants, d pseudo-permissionnaires et de fraudeurs, Gu s'apprêta à rejoindre le village de Tinville, par se propres moyens, ses moyens animaux. Gomme n'y avait guère plus de quatre kilomètres à fran chir, il ne s'en inquiéta point. Il faisait encor jour, quoique le déclin fût proche. Le solei rougeoyait. Une vieille route d'ormes sinuai entre des prairies et des emblavures. Une pa hypocrite emplissait l'étendue, et dont Bargan n'était point dupe. Il n'oubliait guère quechaqu ramuscule des arbres et des gramens scellait lutte, la mort et la désolation. Son optimisme était en lui, dans l'équilibre énergique de ses organes, non dans la fable d'un univers harmonieux.
Tout de même, l'odeur des jeunes végétaux, la comédie charmante des nuages qui commençaient à jouer le crépuscule, le sens d'une beauté opiniâtre, que n'arrête aucune souffrance, lui dispensaient une jolie ivresse.
Il songeait à la femme du billet vert d'eau.
— Ce capitaine nasillard a raison, marmonnaitil au moment où l'astre croulait derrière une colline. Il n'y a qu'elles. Seules, elles font tout renaître; et que sera celle-ci?
Un vol lourd d'étourneaux s'abattit près d'un étang; un corbeau attardé passa devant une nuée flamboyante, et une légion de moustiques pourchassaient le jeune homme.
— Quelle impudence! pensa-t-il en souriant.
Pour ces infâmes bestioles je suis une proie! D'une tape, un homme en pourrait écraser mille, et voilà des millions de siècles qu'elles sucent notre sang.
Le clocher de Tinville, un pauvre petit clocher pointu, s'enveloppait de prestiges ; et toutes les robes des fées, tous les palais des enchanteurs traînaient dans la nuée.
Quelques soldats rôdaient dans les trois rues de Tinville; quelques paysannes, laides, obtuses et malveillantes, survenaient par intermittences.
Il s'arrêta pour examiner l'hôtel, ou plutôt l'auberge du Casque d'Or. Elle lui plut. Un vieux porche, une porte cochère avec un portillon dans un des vantaux, menait à l'écurie ; la maison trapue, avec un bel auvent, un toit de tuiles écarlates, une façade un peu décrépite, bombait de minces fenêtres où, le plus souvent, les vitres verdissaient.
L'homme nourri de lettres s'attendrit par tradition devant les vieilles auberges. Guy n'y manqua point. Il y situa des joies intimes et hasardeuses, des béatitudes frissonnantes, des mystères d'une douceur inquiète.
Une servante bayait au crépuscule, brune comme les grillons, des cheveux de fumée noire.
— Mme Desormes? demanda-t-il. ' Elle le considéra avec complaisance :
— Cette dame va revenir, m'sieur, elle est allée jusqu'à l'église.
— Bon, j'attendrai.
24î2 LES PURES ET LES IMPURES
Dans la salle, trois soldats jouaient au billard ; d'autres se livraient à la manille; quelques-uns échangeaient des idées qui ne' devaient différer , que par le patois, des idées du légionnaire romain, , ou des gaindes-françaises. '■
Tout en consommant un quinquina, Guy tomba ' graduellement dans une torpeur. 11 ne rêvait; ■ plus. 11 était saisi par la platitude de l'endroit ef désespérait d'y voir surgir une jolie femme, et il accueillit avec une indifférence sceptique Tan-, nonce que cette dame l'atteiidait. La servante brune le mena dc^ns une manière de parloir où il y avait utI' vieux canapé, deux fauteuils, une table ronde et un amas blanchâtre, dans une encoignure qui, vraisemblablement, ét^it de la literie.
Par la fenêtre, on voyait Téglise et les fournaises dui couchant.
— Que monsieur veuille attendre une seconde.
Il attendit, plutôt résigné que curieux, distrait par un lac de jade aux bords d'escarbaucle. Subitement, une femme fut là et, avec ell^e, toutes les promesses de la vie. Elle était violemment séduisante. Aucun trait net, une face' construite à la truelle, avec une bouche' élargie, des joues sany rythme, le menton court, le nez presque épaté, des yeux énormes, couleur vieil acajou, le front convexe; mais tout cela couvert d'une pulpe admirable, éclatante, tumultueuse, presque luxurieuse, et que le plus large sourire éclairait de grâce.
Sur le crâne, une crinière noire et roussie, îlle s'avança avec une nonchalance flexible.
— Vous ne me reconnaissez pas? fit-elle avec m petit rire.
Il la reconnaissait dans le vague. C'était une igure qui avait passé au large, qu'il n'avait amais approchée; il demeura une demi-minute lans l'incertitude, puis il s'écria :
— Mauricette!
— Juste! fit-elle, avec un rire qui était le plus oli rire de Paris.
— Je ne vous avais jamais vue que de loin sur a scène, et dame ! il était difficile de vous situer
— Eh bien, dit-elle, moi je vous ai reconnu out de suite.
— Mais vous ne me connaissez pas.
— Si, un jour que j'assistais en spectatrice à Madame Butterfly ^ votre physionomie m'a frap- )ée, j'ai demandé qui vous étiez.
— Ce n'est pas ce souvenir qui vous amène ici, it-il, avec une pointe de gouaille.
— Vous ne voudriez pas! Pourtant, qui sait si îB souvenir y est complètement étranger.
Il l'épiait avec une méfiance aigué.
— Je me figure que vous devinez! reprit-elle.
— Je me le ligure aussi.
— Eh bien, dites! Je suis timide sans en avoir l'air; j'aime qu'on m'encourage.
— Je ne vous encouragerai pas, riposta-t-il d'un ton ambigu.
— Je ne vous aurais pas cru méchant. ] Elle se donna un petit air navré qui lui seyait h\
merveille. ]
— Cane fait rien, soupira-t-elle, je vous retiens! à dîner. \
— A condition que vous soyez l'invitée.
Elle battit des mains ainsi que dans la Farandole, avec une physionomie gamine qui lui allait mieux encore que Tair navré.
Le crépuscule s'assombrissait; l'heure brun descendait sur la terre comme u» velours impon durable. Le visage de Mauricette semblait plu blanc encore dans les lueurs évanouissantes.
— Nous allons dîner ici, murmura-1-elle; ii n'ont pas d'autre refuge^
Elle sonna, elle donna des ordres, puis elle ^ rapprocha. Guy fut tout entier plongé dans cetl. atmosphère d'héliotrope qu'exhalait le billet vert.
— J'ai lu votre pièce, dit-elle, c'est une- mei veille, un chef-d'œuvre. Comme vous comprend la femme!
Il la respirait avec une griserie aggravée pa des semaines d'abstinence. Elle exaspéra ses no^ talgies, tout imprégnée de l'àme versatile e ravissante de Parie.
— Groyez-vous? dit-il. Cent vifts nie suffira ien pas à la comprendre.
— On la comprend d'instinct ou on ne la comprend jamais, déclara dogmatiquement Mauricett< Je rencontre tous les jours des psychologues qui nous étudient du matin au soir, et qui n'y enlen-
dent rien du tout. Ils mourront san^ j riea entendre. Mais tous, vous avez le don.
— Je me méfie ! Surtout quand c'est une femn**" qui parle.
Les yeux immenses de Mauricette se fixèrent sur lui, ave<5, cette fois, une expression de toute petite fille qui était proprement ravissante.
— Comment! se récria-t-elle, c'est vous, le créateur de cette merveilleuse Gorisunde, l'intuitive d'es intuitives, qui me dites cela?
Flattév quoi qu'il en eût, il sourit.
— Corisande ne juge pas, elle devine.
— Mais croyez-vou& que je juge? Je sens, je* sens que le créateur de Corisande sera le plàis grand féministe du théâtre.
Il savait trop où elle voulait en venir et il frémit d'inquiétude.
Dans ce coin perdu, elle était pour un Guy Bargance, un effarant arsenal d'horreur et le piège des pièges.
— Dans quel guêpier me suis-je fourré? songe a-t-il.
Il vit paraître avec satisfaction la fille à la chevelure de fumée.
— L'armistice î fit-il tout bas.
Elle apportait une nappe, des serviettes, des fourchettes et des couteaux sur un plateau de verre. Tendis qu'elle dressait le couvert, Guy se prépara à une vigoureuse défensive, assuré que Mauricette attaquerait à fond avec les arnres les plus efficaces et les plus subtiles. Gomme il
246 LES PURES ET LES IMPURES j
partageait intégralement l'opiaioa de Touran, il voyait sa pièce à l'eau et sa carrière ébréchée si : Maiiricette parvenait à s'emparer du rôle de Corisande. ]
Une seconde fille était venue, avec le complé- ^ ment du service. En un instant la table fut prête; Guy se retrouva seul avec la panthère; ce n'était ' que pour un moment. A la lueur de trois lampes électriques, Mauricette avait pris un aspect nou veau, l'aspect soir, qui mijntrait des séduction imprévues. De toutes les femmes qu'il avait ren contrées, c'était évidemment la plus nombreuse et la plus variable. Il comprit pourquoi, malgré sa facilité, elle savait asservir les hommes versatiles. D'ailleurs, cette facilité même devait comporter des alternatives de douches chaudes et dej douches froides qui assouplissent les énergies. ■
— Comme nous sommes loin de tout! minaudat-elle. Le désert...
— Avec des myriades d'hommes et de canons à deux pas.
— C'est vrai! exclama-t-elle avec un soudain attendrissement qui révélait la Mauricette bon cœur de la Simple Aventure, une petite pièce où elle était fascinante. Nos pauvres soldats, c'est affreux, on ne devrait plus oser dormir; et vousmême I
Elle contemplait avec une complaisance enthou siaste la croix de guerre aux deux palmes.
— Vous-même! reprit-elle. Quelle horreur ces batailles de l'air I Quand j'y pense, je trembl
(le peur et d'admiration. Comment est-il possible que des hommes se battent en plein ciel, dans les nuages I
Elle avait positivement les yeux pleins de larmes, et, saisissant brusquement la main de Guy entre ses pattes fines et blanches, elle s'écriait :
— Vous êtes si simplement héroïques, vous autres I
Les paumes tièdes envoyaient dans tout le corps de Guy une onde d'effrayante sensualité.
— Ce n'est pas si sorcier que vous le pensez, tit-il, pour moi du moins, car il y en a vraiment qui ont des âmes de preux.
La fille reparut avec une soupière qui répandit une bonne odeur de soupe aux légumes.
Instantanément, le visage de Mauricette marqua un appétit naïf et mutin, genre Ami Fritz.
D'ailleurs, cet appétit correspondait à une réalité et Mauricette, qui aimait manger à loisir, sans trouble, suspendit à demi les hostilités. Elle n'en fut pas moins trop excitante pour que Guy goûtât en paix la douceur d'un joli dîner de campagne. Il grignotait, tandis qu'elle prenait un plaisir pur à la truite pêchée dans la rivière voisine, à la fricassée de poulet savoureusement condimenlée,à un joli vin de Beaune.
Au café, elle rentra en plein dans le domaine sentimental, suivant, au reste, les lois de son tempérament enclin à prendre l'amour comme dessert suprême.
— Je me demande, dit-elle avec niie hypocrite candeur, ce que vous avez pensé en recevant ma lettre.
— Pensé? Les choses les -plus contradictoires. Tout ce qui vient de la femme est énigmalique, et Tère des marraines permet toutes les suppositions, comme toutes les espérances.
— Gela veujt dire que vous avez pensé que je cherchais aventure. Eh bien, je ne savais pas moi- ] même. J'étais emballée par votre pièce, et j'avais ^ un souvenir pas désagréable de votre personiie. i Cela suffisait bien pour que je veuille vous ren- i contrer, impulsive comme je le suis, car je suis ' la plus impulsive des créatures.
— Une impulsive qui ne lâche pas le gouver- ■ nail. ]
— Mais vous avez raison ! Vous voyez bien que ' votts êtes un cooanaisse-iar (de la le»nafne. C'est très i vrai que je garde une volonté dans mes emballements. Toat de même, on n'est jaiaais entière- •ment maîtresse ni de ses actes ni de soi même! remarqua-t-elle avec un soupir languissant el nuancé de mélancolie. Ce que je suis venue cher cher ici, je ne le sais pas encore, et tout de môme j«e suis contente d'être venue. La viee^ si monotone avec ses airs d'être variée ! Ici, ce tête-à-tête, ce contact d'un-e àme comme la vôtre, l'endroit et ce clair de limei Oh ! voyez l'église vieil argent, la fontaine, un soir d« légende I
Elle était à la fenêtre, dont elle tenait le brisebise levé.
— Quel décor! s'extasia-t-elle, dites?
Il regardait avec elle. C'est vrai que la nuit
était émouvante, chimérique et subtile. Toute la fantasmagorie de la nature entrait dans 1^ cœur de Chuy.
Il se pencha vers Mauricette ; il fut sur le point de ia saisir et de l'emporter, mais un pâle sourire, au coin de la bouche écarlate, le mit en déliance. L'attaque était attendue ; Guy redouta la douloureuse. Perçut-elle la résistance du jeune homme ou fut-elle traversée par un désir d'églogue? Elle devait à peine le savoir elle-même.
— Ce serait un crime de ne pas vivre une heure dans une tedle nuit, et quel souvenir! N'est-ce >a3, vous voulez bien que nous allions tous deux
jusqu'aux cha^nps?
— Ge sera ravissant.
En trois mouvements elle fixa son chapeau; elle jeta une mante lilas sur ses épaules.
Ils s'arrêtèrent auprès de la fontaine. C'était, par chance, une fontaine du vieux temps, que surmontait une statue verdie, qui pouvait être une sainte, une fée, une naïade. L'eau ruisselait gentiment, avec des airs de confidence, dans un réservoir de pierre calcaire, plein de fissures et dévoré par les lichens. Sous la lueur cendre et nacre, on pouvait à son gré remonter le cours ides âges.
— Combien de jeoines couples ont passé ici...
— Avant de sombrer dans l'aiïreuse vie des serfs et des paysans mariés, acheva Guy.
11 se repentit de cette réplique, il reprit :
— Qui n'était peut-être pas si affreuse, aprèa tout. Voyez cette sale guerre, elle ne fait échec â aucune des aspirations humaines, et nous pourrions être, selon la circonstance, deux créatur aussi heureuses que les bergers du vieux Virg
Devant l'église, Mauricette fit un signe croix, car sans être sûre de sa croyance, elle l'abandonnait point. Elle en gardait des bribes réserve qui lui revenaient par intermittences. A tout hasard, elle dit en elle-même : « Mon Dieu, faites que je réussisse I > Elle songeait aussi à la tireuse de cartes qui, la veille, lui avait prédit des événements favorables. Quand ils eurent dépassé les dernier maisons, une plaine s'étendit, entrecoupée de boqueteaux et traversée par la rivière, avec son escorte de peupliers noirs, de saules et d'aulne
— Ohl le bord de la rivière! cria Mauricette, d'un ton gourmand.
L'eau courait, agile et fraîche, une eau de truites; des blocs erratiques la contraignaient à s'éparpiller et on l'entendait gronder amicalemei dans les déiilés. Quelques grenouilles élevaiei.. leurs plaintes séniles.
— Oh î l'eau vit! murmura Mauricette.
Elle avait accepté le bras du jeune hoinni Elle s'y appuyait d'une manière artiQcieuse . changeante, tantôt molle et abandonnée, tantôt laissant à peine percevoir le toucher de sa main légère.
LES PURES ET LES IMPORES .2ol
— Oui, elle viti et c'est bien naturel puisque toute la vie sort d'elle.
— Toute la vie? Pas les homme», toujours I fit Mauricelte, qui n'avait aucune vaine notion transformiste.
— Pas à la manière d'Aphrodite, beaucoup plus indirectement.
fElle feignait d'acquiescer, quoique cela ne l'intéressât aucunement.
Une bête nocturne jaillit de la pénombre i3t effleura, en fuyant, le pied de Mauricette. Elle poussa un cri et se jeta contre Guy. Il la tint un instant, fardeau tiède, fruit de l'arbre de tentation, mais il résista à son trouble.
— Qu'est-ce que c'est? J'ai peur : c'était une bête longue, comme un serpent.
— Il m'a fparu que c'était une belette ou une loutre.
— C'est dangereux?
— Pour les îpoules, les pigeons, si c'est une belette ; pour les poissons, si c'est une loutre.
— Gomme les femmes sont lâches ! remarquât-elle avec un petit rire de gorge, son rire de tourterelle.
— Peureuses seulement, ce n'est pas la même chose. J'ai vu des femmes qui s'évanouissaient devant une souris et qui bravaient les obus comme de vieux soldats.
— Oh ! les souris, c'est affreux, c'est affreux !
— Il paraît que c'est l'avis des tigres. On a vu, chez Pezon ou Bidel, le tigre se réfugier au fond
de sa cage à Tarrivée d'une petite souris. Et je' ne sais plus quel héros s'évanouissait à la vue: d'une araignée. ;
— Je suis en bonne compagnie.
Elle fredonna :
Les rendez-vous de bonne compagnie !
Ils franchirent un petit pont qui tremblotait et se trouvèrent à l'orée d'un boqueteau. Soudain, I les traits de Mauricette exprimèrent le ravissement J qu'elle montrait au second acte de la Petite Fan- i chette : !
— Oh! le rossignol... i Une voix liquide et cristalline s'épandait,
encore hésitante, et qui appelait plutôt qu'elle ne chantait. Elle s'affermit. Les notes éparses se soudèrent. La mélodie qui avait précédé toutes ^ les mélodies de l'homme remplit soudain tout | l'espace d'une douceur primitive et éperdue. \ Mauricette écoutait sans pose. Toutes les chan- ; sons qui ont ému le cœur des adolescentes • remontaient avec leurs fleurs, leurs étoiles, leur ' printemps, — le plus vieux et le plus jeune décor ' des poètes. \
— Joli! Oh! joli! soupirait Mauricette, emballée par la légende du rossignol et positivement redevenue une adolescente.
Elle se pressait contre le grand soldat avec un frémissement à peine truqué ; dans sa face provisoirement candide, ses yeux immenses reflétaient les feuillages et le firmament.
L'oiseau se tut. Elle demeura un instant pensive ; puis, avec conviction :
— C'est une des plus douces minutes de ma vie.
Dans cette solitude, elle fut tellement la femme et toute la femme, qu'il ne put s'empêcher de la saisir à la taille. Elle se laissa faire, mais ses mains se levèrent pour protéger son visage contre des caresses qu'elle jugeait prématurées. Il ne fit aucun effort pour enfreindre la défense.
— Comment un si petit oiseau peut-il avoir une si grande voix ! C'est effrayant.
Après un silence où elle semblait attendre quelque chose, elle fredonna :
Tout au fond du bois sombre Le rossignol chantait!
Puis :
— Il doit être tard : retournons.
Ils refranchirent le pont tremblotant.
— Vous ne savez pas, dit-elle... J'ai fait un rêve... un beau rêve, qui ne se réalisera point...
Elle fit une pause.
— Ah ! fit-il sentant que la minute fatidique approchait.
— Un rêve que vous seul pourriez réaliser. J'ai rêvé que j'étais Corisande. Jamais... Jamais... dans toute ma vie d'artiste, je n'ai été séduite comme par ce rôle-là! Il m'a tout de suite empoignée... il ne me lâche ni jour ni nuit... je l'ai dans la chair!
Elle parlait avec une véhémence chagriiK et, malgré elle, impérieuse.
Il sentit la terrible impulsion féminine, ausj vivace que celle des enfants et combien pli persévérante !
— Quel dommage que je ne vous aie pas n contré à temps! Vous n'auriez pas donné leToLe. ce roseau mal pensant de Flamine qui gâtera toj Oui, tout. Elle est trop longue pour le rôle, sais bien, cria-t-elle avec une colère subite, à je dois cela. C'est ce vitriol de TouraiU !
— Son excitation la rendrait-elle gaffe u^o : demandait Guy.
Il l'écoutait avec un quasi sang-froid, pli curieux qu'inquiet :
— Vous ne croyez pas que Touran a le sens d\ théâtre? dit-il.
— Il ne compte plus ses fours ! proféra-t-elh rancuneuse.
— De tels fours... je les préférerais peut-êli aux grands sucdès \àe l'époque.
Elle pressentit que la voie était périlleuse :
— Je ne nie pas son talent... ni môme qu'j connaît le plateau... mais il la une ident conti moi. Voulez-vous me faire un grand plaisir?
Sa câlinerie était revenue, intégrale. Elle s'a| puyait plus fort, langoureusement .;
— Je me demande pas mieux si...
— Si c'est possible ?... Très possible. Je voaidraîT vous montrer comment j'entends Gorisande.
— Ce soir?
— Ce soir, la fin du premier acte. Je n'ai encore que cela dans la mémoire.
Il eut un sourire contraint : cette fin d'acte était ce qui s'adaptait le mieux à Mauricette.
— J'en serai ravi !
Ils marchèrent un instant sans rien dire. Le village était proche. Un chien menaçait dans une cour ces ennemis mystérieux que les chiens captifs menacent infatigablement. Des bribes de l'intolérable Madelon, chantée en chœur par un groupe de soldats, se répandaient sur la plaine. Mauricette était excessivement émue.
— Voyons, chevrota-t-elle, si Flamine rendait son rôle?
Une véritable angoisse saisit le jeune homme à la gorge. En un éclair, il mesura les intrigues, les menaces, les chantages, les calomnies, dont Flamine allait être victime, la sournoiserie de Vaurin, la dévorante malfaisance de Mauricette. S'il ne donnait pas d'emblée le coup de caveçon, sa pièce était ruinée.
— Flamine ne rendra pas volontairement son rôle, dit-il avec effort.
— Qu'en savez-vous?
— J'en suis absolument sûr. Je sais qu'elle en est de plus en plus contente. Pour tout dire, on m'écrit qu'elle l'interprète à merveille.
— C'est Touran ?
—^ C'est Touran.
— Enfin, elle peut être malade I
Il frémit; il entrevit des actes qui dépassaient
la perversité de Mauricette, et se raidissant, coerçant ses énergies :
— Je me refuse à envisager celte hypothèse!
— Enfin, tout de même, si cela arrivait?
— J'attendrais qu'elle soit guérie.
— Vous retireriez votre pièce ? cria-rt-elle avec ^eoi porte m en t.
— Plutôt oui...
11 la sentit ae crisper par tout le corps. Elle était blême; une rage frénétique houlait sur son visage, et qui allait jusqu'à la haine.
— Je vois bien que vous èles de l'avis de Touran.
— Je suis d'avis que Flamine jouera parfaitement.
— Et que moi...
— Vous, je ne sais! V^jtre talent est grand et étincelant... il est varié... mais c'est ici «un cas de conscience.
Elle écoutait, attentive comme une louve ,à Feiabuscade : sa première attaque Unissait en déroute et ne pouvait finir autrement.
Une minute encore, fureur et aiii^i miiic ^<i. dominèrent ; mais comme tous les êtres d'action elle savait retourner son àme :
— Pardonnez-moi, dit-elle d'une voix presque humble, d'un accent suave... c'est que j'aime tellement votre pièce !
Ce revirement faillit émouvoir Bar.gance, malgré qu'il en eût, et d'ailleurs, l'approche du village, le sentiment du lendemain, du retiour dans la mélancolique baraque, de cette jolie proie ratée, lui gonflaient le cœur.
— La vie est 'devafit vous, longue encore et, j'en suis sûr, si riche de succès que demain vous ne penserez plus à ma pauvre petite pièce.
— J'y penserai toujours... toujours!
— En tout cas, ce sera ipeu de chose dans votre carrière... si peu de chose que je rougis un peu de vous proposer...
Elle leva vivement la 1,ête, la curiosité d'Eve élincelait dans son regard...
— Si vous avez la moindre confiance dans mon avenir, poursuivit-il...
— VHre avenir?
Elle l'o'beervait avec une nuance de cruauté vengeresse.
— Je sais que je suis à la merci d'une balle de mitrailleuse ou d'un éclat d'obus. N'importe! je songe à une nouvelle pièce... dont l'idée s'est précisée ce soir môme... et s'est précisée à cause de vous.
Cette fois Mauricette sourit avec bienveillance.
— Je cherchais depuis quelque temps à déiinir mon héroïne; elle n'existait qu'à l'état d'esquisse, de fantôme, ie ne la voyais pas, et j'ai besoin de voir, il me laut lïn modèle vivaat. Aucune des femmes que j'ai rencontrées ne « correspondait :».
Il mentait effrontément.
C'est pendant la discussion que le schéma avait surgi — pièce et rôles — mais il croyait sincèrement que râ;me frelatée était riche len éléaifents scéaiqmes.
— Vrai? Vrai? murmura-t-elle, ravie malgré
elle, tandis que sa rancune descendait dans sous-sol, d'où elle saurait la faire ressurgir à première déconvenue.
Sans abandonner le projet de « rouler » FI mine, elle s'abandonnait à l'espérance, si vil chez tous et chez toutes, de la pièce créée ui quement pour elle, où sa personnalité domina rait, envelopperait, écraserait les autres.
— Promis? exclama-t-elle en lui étreignant bras.
— Promis I Le village était là; ils repassèrent devant
fontaine lunaire et se trouvèrent dans la piè( maussade où ils avaient dîné.
Mauricette, malgré tout, gardait l'impressioj d'une défaite et songeait à en appeler. Seulemenl résolue à goûter le charme de l'heure, ell bannissait toute mauvaise humeur.
— Pourtant, dit-elle, vous ne me défendez p( de songer à jouer Corisande plus tard... beau coup plus tard... après la centième! Vous verrez alors! vous regretterez...
Après une petite moue dédaigneuse et gentillr sa bouche exprima une sagesse résignée...
— Tenez, reprit-elle, voici comme j'entends Corisande...
Il eût été aussi vain de la vouloir arrêter que d'éteindre le clair de lune. Il l'écouta donc, avec la lâcheté qui sied lorsqu'on espère la plus riche des récompenses. Il vit, avec tremblement, de quelle jolie ardeur Mauricette eût saccagé le rôle.
id malice innocente de Gorisande devenait une aïveté canaille ; le désintéressement se métamorhosait en je m'en fichisme ; les reparties jeunes i fraîches s'infestaient de sous-entendus pervers.
— Eh bien! cria-t-elle, exaltée... est-ce ça?
— C'est mieux... vous me dépassez! fît-il, chant le sarcasme sous l'admiration. C'est de
uoi allumer une salle d'ours polaires.
Malgré sa finesse, elle- ne saisit que l'éloge, ellement la voix de Guy était chaude.
— Vous voyez! Ah! si vous vouliez...
Comme il ne répondait pas, elle demeura hésitante entre une reprise en sourdine des hostilités et la temporisation conseillée par les circonstances. A la tin, résolue à la temporisation, elle ne fut plus que Mauricette, petite vie légère qui avait des sens et de l'imagination. La prunelle épiait le grand aviateur avec un regard où Tacteuse cédait à la femme. Toutefois, elle avait encore envie de lui infliger un châtiment.
— N'en parlons plus ! dit-elle. Ne parlons que de vous. N'est-ce pas, vous avez beaucoup de marraines ?
— Quelques-unes.
— Amusantes?
— Mieux...
— Eh bien, chuchota-t-elle, une marraine de plus ne pèsera pas bien lourd.
Les yeux immenses chaviraient, pleins de promesses qui n'étaient point énigmatiques. 11 se pencha, elle sourit molle et douce.
f^') LES rURES ET LES IMPURES
Oiiand elle vit, toute proche, k bouche du beaii soldat, elle tendit sournoisement la ioue.
— Un baiser de filleul !
Toutefois elle ne refusa pa« l'étreintfe; elle cacha' sa tête contre la poitrine du jei^"- ^'^ 'r>me.
— On^ est bien ainsi !
Et comme les lèvres de Guy fourrageaient la^ luxuriante chevelure :
— Je voudrais être votre amie, avaiii ..• être mêlée à votre vie, à votre œuvre. Oh! comme*: je lutterais!
Elle jouait le rôle au naturel, sincère pendant une bonne minute : puis elle subissait la contagion du désir qui brûlait auprès d'elle...
— Pourquoi faut-il toujours mêler... com^ mença-t-elle.
Sa pensée' ne s'acheva point. Elle était soulevé* en tempête et, relevant son visage pule, les bra autour du cou de Guy, elle n'était plus que 1. Manricette du caprice, dte FamouTetde la volupté
Quand il se leva, le lendemain matin, Mauricette sommeillait encore. Elle ne s'éveilla pas^ durant qu'il faisait sa toilette ni même pendhnt qu'il absorbait un café au lait sommaire. Elle dormait très bien, elle gardait une pràre, ensomb'^ "'<i^*cieuseet puérile.
— La gentille animale ! grommela-t-il plein d'une gratitude dangereuse.
Quand elle s'éveilla et le- vit tout prêt à partir, elle gémit :
— C'est horrible!...
Des imaginations sinistres la hantèrent, qui ne
lui déplaisaient qu'à demi, car elles faisaient mieux sentir le prix de la vie et de Tamour. Accrochée" au cou de Guy, avec une manière de sanglot, elle murmurait :
— M'ami, m'ami... ne pars pas...
Et son cri, en somme, recelait un peu des tendresses natives de la femme devant la souffrance ou le péril de l'homme.
Au campement Guy trouva des lettres que le vaguen^estre avait remises la veille au soir. La plus importante venait de Touran. Elle disait :
(( Mon petit, les répétitions ont très bien marché jusqu'à lundi, malgré quelques renâclements- de l'hippopotame. Gaboureaux atiré le maximum- de sa bricole ; Flamine sera infernale si elle continue, mais depuis lundi il y a du tirage. L'hippopotame met son groin dans les roues : inutile de vous dire qui le mène et le surmène. Le pauvre vieux s'exténue de crapuleriss. Flamine est eiv état de siège, assassinée par tous les malandrins^ de la place. Je tiendrai bon deux mois encore. Après quoi le destin exige que je me mette sous le couteau du père Goupe-toujours. Je vous propose une remplaçante, — un homme serait roulé par Mauricette. Ce sera, si vous le voulez bien, Marie Tambour. Je lui ai fait lire la pièce. Elle vous défendra des dents, des griffes et du reste. L'hippopotame a peur d'elle. Tout le monde tiendra si
vous-même tenez. Flamine est farouche d'éner- \ gie. Gaboureaux est indévissable ; seulement, je \ viens d'apprendre que Mauricette est partie pour j le demi-front. Qu'elle trouve moyen de vous faire ' accourir, et que cela finisse par une scène de ' basse-cour, c'est aussi fatal que le cours de la lune. L'acte sera sans doute accompli quand vous recevrez cette épître. Vous êtes un pauvre veau ?i vous avez fait des promesses... Vu que vous pou viez avoir tout cela gratis, et comment! D'un mot mis à sa place, dépend sans doute le commencement de votre carrière. Ah ! si j'étais jeune et bâti comme vous, ce que je te vous roulerais les Mauricette... Ecrivez-moi vite, si vous voulez bien que Marie Tambour me seconde, puis me supplée. Vous n'aurez jamais à vous plaindre d elle : c'est le seul vrai honnête homme que je connaisse : pour l'énergie, elle a de quoi hypnotiser l'hippopotame et faire reculer les pires marions de la petite.
« Répondez aussi vite que le permettra le service, et croyez à ce dont ma vieille carcasse est encore capable de dévouement. « Tour an. »