CHAPITRE X
C'était une salle presque nue, dont le papier pâle ressemblait à du plâtre. Des affiches imprimées et manuscrites se mêlaient à quelques gravures. Des chaises de cuir, nombreuses, un gros bureau de chêne, couvert d'enveloppes, des lettres, des registres et des circulaires. Devant le bureau était assis un homme pileux, un jumeau de l'homme velu de Barnum, la tête, les joues, le front couverts d'un poil de caniche, les yeux ronds, aux iris couleur rubis-balais, un nez .noirâtre, deux trous presque au ras des joues, au-dessus des mâchoires effilées. 11 remuait les paperasses, classait les lettres, grognait devant l'amas des brochures et des circulaires et faisait entendre une petite toux qui rappelait un jappement.
Dix heures graillonnèrent dans une horloge alsacienne qui mangeait les heures au fond d'une vieille cage quadrangulaire. L'homme velu regarda
entrer une jeune fille et un soldat. Le soldat sortait de l'enfer de Dante. La joue droite avait été remplacée par un masque dont l'immobilité était terrilique. L'autre moitié était criblée de cicatrices ; un œil de cyclope luisait entre les paupières mâchées.
La jeune fille figurait une elfe des neiges, un délicat fantôme septentrional, la chevelure d'une pâleur qui l'eût fait paraître blanche, si une dorure légère n'y eût été répandue ; un visage blanc de coquillage nue de rose d'églantine, visage gracile où les yeux s'allongeaient comme des saphirs orientaux, où la petite bouche était un coquelicot naissant. Les traits avaient plus de charme que de beauté, un charme recueilli et craintif, qu'accentuait un regard singulièrement immobile. Le corps était fait comme celui des filles de Norvège. Au total un agréable fruit humain, que le soldat, par intermittences, contemplait avec gourmandise.
— Avez-vous une seconde? dit le velu. Madame va vous recevoir.
Il inscrivit un nom sur une bande de papier jaune et se remit au classement des paperasses.
Deux autres soldats entrèrent, dont l'un avait perdu une jambe, l'autre un bras; puis une femme se présenta qui portait un petit garçon.
— Avez-vous une seconde? aboyait l'homme en inscrivant de nouveaux noms sur le feuillet jaune.
Les soldats estropiés entreprirent une conversation à voix basse, tandis que la femme posait le
LES PURES ET LES IMPURES 17o
petit dans son giron. Bientôt trois autres poilus surgirent dont l'un boitait, dont Tautre avait perdu trois doigts de la main gauche et dont le dernier se traînait sur des béquilles.
Le velu continuait à inscrire les noms et à répéter obligeamment :
— Avez-vous une seconde?
Les arrivants prenaient successivement des physionomies d'attente où il y avait, selon l'occurrence, de la patience, de la résignation, de la torpeur ou de l'inquiétude.
Entin le velu se tourna vers les premiers arrivés :
— Donnez-vous la peine de me suivre.
Il les mena à travers un couloir en coude et les introduisit dans une chambre grenat devant une jeune femme éblouissante.
Le soldat considéra cette femme avec une admiration soumise ; l'elfe tenait la tête immobile, les yeux grands et fixes, car elle ne voyait pas.
— Veuillez vous asseoir, dit la jeune femme.
L'elfe aveugle, aidée par son compagnon, s'assit comme un fantôme. Le soldat se fixa à l'extrême frontière d'une chaise de cuir.
— Mon cher ami, fit une voix liquide et douce, j'espère que vous ne m'apportez que de bonnes nouvelles.
Le soldat baissa les yeux, troublé sans raison, et murmura :
— J'espère aussi qu'elles sont bonnes, madame Glotilde. Gomme je vous l'ai écrit, je me décide à
176 î.tS PURES ET LES iMrui.h:^
me maritir cl Mademoiselle, ici, elle est coasentanle.
Son œil flambant se tourna- avec ferveur vers l'elfe aveugle.
— Elle est consentante ! répéta-t-il avec une pointe de fatuité... Puis, c'est point par charité. J'ai bien dit : a Pas d'aumône »! Vu qu'alors, j'aurais resté plutôt célibataire. S'pas, c'est-il que je vous déplais pas trop?
Elle l'écoutait avec un plaisir authentique. Il avait une voix de bronze, pourtant veloutée, comme la voix des cloches lointaines.
L'elfe osa dire :
— Sûrement, vous ne me déplaisez pas. Et puis, madame, moi, j'y vois par les oreilles. N'est-ce pas, sa voix est belle?
Clotilde Formènes analysa ce visage du Nord aux traits un peu lents, pourtant expressifs :
— Vous avez raison de l'aimer, dit-elle. Ce n'est pas seulement un héros, c'est un brave homme qui vous rendra heureuse.
— Je vous le promets, madame, lit le soldat, attendri.
Son regard continuait à admirer Clotilde et cet hommage, qui contenait les éléments essentiels de l'amour, ne déplaisait pas à la jeune femme.
— Est-ce que je puis vous être utile? demanda-t-elle.
— Utile... J'sais pas... Après tout ce que vous avez fait. C'est pour un conseil. Caroline, il faut dire, a un métier. Et puis un bon... elle accorde
les pianos. Alors, elle veut continuer après le mariage. Elle dit que c'est fini des femmes qui flèment à la maison, que le temps où un chacun doit y aller de son boulot est venu. Moi, je veux bien, mais je suis un genre de type qui voudrait tenir sa femme et qui veut des petits, et puis des beaux. Elle aussi, elle en veut, des petits. Ben, madame, qu'est-ce que vous en dites ? On s'est mis d'accord qu'on vous écouterait... un arbitrage !
La situation se décelait complexe et pleine ^'épines.
— Je vous approuve, l'un et l'autre, répondit Glotilde. Seulement, je crois qu'une maison à tenir, avec des enfants, c'est toujours le plus beau travail de la femme. Mais ici, je vois une difficulté. Est-ce que vous aimez le travail du ménage, mademoiselle?
— Je l'aimerais bien, mais à cause de mes yeux, il y a des choses qui me gênent. Ça m'est plus facile d'accorder les pianos que de nettoyer un parquet ou de faire de la cuisine, je fatigue moins.
— Ça tranche la question. Si je ne me trompe, les accordeurs sont assez bien rétribués. 11 faut prendre une femme de ménage... Et économiser pour les époques difficiles, les époques où viendront les enfants.
— C'est juste ce que je lui avais dit, lit l'elfe. Mais il est ostiné.
— Je voulais un arbitrage, reprit le soldat. Maintenant que c'est prononcé, je rouspète pas. Tout de même, j'aurais préféré l'oiseau dans son nid.
— Avez-vous une clientèle régulière ? dit Glotilde à l'aveugle,
— Oui, madame... Moins bonne en été, naturellement.
— Ceux autres disent qu'elle accorde comme une fée, dit le soldat.
— Notre pauvre accordeur est mort, dit Glotilde à l'aveugle, si vous le voulez bien, vous le remplacerez.
Le soldat devint rouge, à l'idée que l'elfe irait chez Glotilde et qu'il l'accompagnerait quelquefois.
Le velu introduisit, l'un après l'autre, les deux éclopés qui venaient demander du travail. Le premier était un brave homme insignifiant et fataliste qui ne renâclait pas devant sa destinée. 11 avait, au fond, de l'inconscient, la philosophie animale qui souffre l'infortune et ignore l'indignation.
Le second, au rebours, après avoir âprement maudit les hommes et le sort, était pourri par le malheur. 11 prenait chaque jour davantage la mentalité du mendiant, qui fait de chaque démarche une aventure.
11 commença par ressasser l'historique de ses blessures et de ses souffrances.
Après des répétitions nombreuses, il le débitait avec aisance en le falsifiant chaque fois davantage et aussi en le rendant de moins en moins émouvant.
Ses plaintes ressemblaient à celles des professionnels, qui répètent, deux cents fois par heure : « Ayez pitié, m'sieur dame, ayez pitié d'un pauv' aveugle î »
Il devenait impossible à l'interlocuteur d'en avoir pitié, encore qu'il eût perdu un bras.
Glotilde l'écouta avec patience et intérêt. Elle avait une connaissance subtile de la psychologie des mendiants. Elle ne s'en indignait pas, sachant qu'il n'est rien de plus naturel, rien de plus conforme à l'àme humaine. Depuis son enfance, elle observait la mendicité et ses nuances innombrables. Elle faisait peu de différence entre les solliciteurs qui recherchent une sinécure dans les ministères et les misérables qui grimacent à la porte de la Madeleine et de Saint-Germain-des- Prés.
Comme tous les mendiants de race, l'éclopé exhiba maintes paperasses ornées de timbres et d'apostilles. Son œil de pie, riche de ruse, épiait désagréablement.
— Vous comprenez, madame, ce qu'est difficile, c'est que j'ai qu'une main. Une main, qu'est-ce que vous voulez? On peut tout de même pas faire grand'chose. Ce qui me faudrait, c'est un poste de conhance. Dans une banque ou une administration, ou chez un grand propriétaire. Je me rends compte... C'est pas commode... Tant qu'à la pension, c'est bien maigre... Le pain sec et le^.
— C'est vrai qu'avec une main! songeait Glotilde, indulgente.
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Mais elle sentait trop que le solliciteur était un élément fermenté, une orange pourrie : quoiqu'on fît pour lui, il ne cesserait pas d'intriguer, d'implorer, d'exploiter tous les districts de la sotte bienfaisance sociale.
Puis, les yeux de l'homme l'énervaient, fixésur elle avec une concupiscence impudente, où elle sentait je ne sais quelle expression de viol.
— Celui-là n'a pas dû combattre de son plein gré, songeait-elle.
Ses documents militaires étaient veufs d'éloges.
— Nous verrons, fit-elle froidement. Nouavons beaucoup de demandes. Plus qu'il n'est possible d'en satisfaire.
Il devina que c'était une fin de non-recevoir et et n'en fut pas choqué : tout emploi lui paraissait exécrable.
— Je sais bien! dit-il, prenant le ton geignard. Pourtant faut vivre... Faut manger... On a faim, madame... Vous pourreriez pas... Un petit secours...
Un effluve de spiritueux franchissait l'espaci avec ses paroles. Il répugnait à Glotilde de lui donner de l'argent. Elle céda pourtant, elle lui tendit un billet de cinq francs qu'il reluqua ave* dédain, mais qu'il empocha prestement.
— La vie est si chère ! insisla-t-il, on n'a rien pour son argent.
La jeune femme demeurant impassible, il balbutia un remerciement onctueux et humilié,
tandis que sa bouche exprimait un désappointement assaisonné de haine.
La femme à l'enfant qu'introduisit ensuite le velu n'inspira guère plus de confiance à Clotilde. Pourtant son histoire était normale : le mari mobilisé, les ressources décrues, la vie chère, un enfant...
— C'est pas avec la « location » qu'on peut se nourrir, madame... Puis le petit n'est pas solide.
L'enfant somnolait, visage au teint d'endive, yeux de pigeon, une bouche fendue en plaie, large comme une bouche d'adulte, des oreilles en papier, très plates, très grandes, une chevelure indigente.
On le devinait mal soigné ; la mère présentait les stigmates des commères qui déversent d'intarissables verbiages dans la loge, sur les seuils, dans les escaliers...
Clotilde laissa s'écouler ses lamentations. Un bouton était décousu à la jaquette ; un autre pendillait; l'enfant répandait une odeur de levure, qui venait de la chair, de la bouche et des vêtements.
— Comprenez, madame... C'est pas possible... Je voudrais aller à l'usine, j'pourrais pas. Et femme de ménage, où que je le mettrais, le gosse? Ce qui me faudrait, c'est une loge!
Elle répéta, avec convoitise :
— Une loge, oui, une loge, je pourrais... Tout son être exprimait les désirs qui se combinent avec la liturgie des concierges.
— C'est une profession malsaine ! objeci Glotilde.
— Malsaine ! fit la femme, surprise et vaguej ment indignée. Pourquoi donc, madame?
— A cause de la loge. Même dans les maison bien construites, les loges sont mal faites pour élever des enfants.
La femme, secouant une tête incrédule :
— Ben, madame, si vous croyez que les log< ments valent mieux! Puis, c'est pas l'air, c'est 1 nourriture qu'il nous faut. Le gosse serait solid s'il avait son compte. Hein, Nono... que tu ser< solide ? L'a des parents bien constitués.
L'enfant redressa sa tête misérable et crapi leuse; ses yeux de pigeon distillèrent une lueu pauvre. Glotilde entrevit le petit cercueil, le cor billard tendu de blanc. L'irréparable!
Cette femme n'était pas même mauvaise mère. Mais l'incurie handicapait son destin et celui de l'enfant. De surcroît, la guerre avait développé l'instinct parasitaire. Quelles que fussent maintenant les circonstances, la mère irait d'œuvre en œuvre, posséderait un bottin des bienfaiteurs, et n'imaginerait pas qu'on pût vivre sans aller à l^ chasse du subside, des vêtements, du charbon. Jusqu'à ce qu'il entrât dans la terre profonde, le petit servirait d'appât.
— Rien à faire... Paroles ou actes seront également vains, se disait Clotilde, émue de pitié tant pour l'enfant que pour la femme molle ot néfaste.
Et à haute voix :
— Savez- vous coudre ou broder?
— Je voudrais bien. J'ai juste appris à raccomaoder les nippes !
Clotilde réfléchit un instant, découragée :
— Si vous vouliez confier votre enfant à une Buvre excellente, que je connais bien, je pourrais y placer.
Le femme se fit une physionomie éplorée :
— Oh ! madame, jamais je ne pourrais vivre ans lui. Je serais morte d'inquiétude!
Ce n'était pas même une comédie : la materdté s'accouplait au parasitisme.
Clotilde se résigna à l'aumône.
— Nous ne nous occupons pas de placer des oncierges, dit-elle avec mélancolie. Alors...
Aveignant un billet de vingt francs, elle le onna à la solliciteuse. La femme déversa des emerciements prolixes qui, à eux seuls, révéaient « l'adaptation. »
- Incurable ! songea Clotilde. L'enfant est ondamné.
Elle méditait encore sur l'irrésistible fascination la gueuserie, lorsqu'un nouveau mutilé 'avança. Celui-là portait la croix de guerre; il vait perdu l'usage d'un œil; une de ses mains tait paralysée. Une face d'Allobroge, allègre et
ine, des prunelles d'eau vive, un bon sourire ui ne demandait qu'à être joyeux.
— J'étais ébéniste, expliqua-t-il, c'est un fin Détier et puis subtil. J'avais des jours de vingt et
de vingt-cinq francs. Alors je voudrais me rééduquer. .Je suis allé chez M. Grierre, il m'a promis Et puis on m'a envoyé ici. Pas d'erreur, je sui; pas un mendiant, même que j'ai de quoi viWi trois ou quatre mois à la Caisse d'épargne. Je • demande qu'à m'employer.
Glotilde l'observait avec prédilection. Elle p< cevait cette vaillance qu'elle aimait par-dess toute chose, qu'elle préférait à toutes les d(» ceursdu caractère, parce qu'elle avait le sens la durée.
— Vous pouvez compter sur nous, dit-elle san hésitation^
— On me l'avait dit, reprit-il avec simplicitt' Et moi je ne suis pas ingrat.
— Je le jurerais! dit-elle avec un souriie, lui tendant la main.
Il saisit la petite main avec prudence, son oa valide s'éclaira de cette flamme amoureuse (juin déplaisait à Glotilde que lorsque l'homme eLa répulsif.
Elle continua, jusqu'à midi, à recevoir d€ solliciteurs hétéroclites. La plupart étaient cor taminés.
La guerre et ses œuvres, les allocatioû! les subsides, la planche à assignats, l'afircus atmosphère de la spéculation qui gangrène paysan sur sa terre, comme l'industriel dans so usine, tendaient à créer une population avide < parasitaire.
Glotilde y songea pendant tout lo déjeuner^
jsncore l'après-midi, lorsqu'elle se fit mener à son oeuvre de la rue de La Fontaine. Là aussi, elle îonnaissait des mécomptes. Dans l'oasis fraîche, au chaque arbre semblait devoir verser du )onheur, la bète humains déchaînait ses rancunes itaviques, ses instincts querelleurs, ses jalousies, ses médisances.
Chaque femme y formait un levain de guerre 5t les petits se partageaient en clans hostiles.
Il fallait constamment intervenir, juger, arbitrer, apaiser.
Glotilde pénétra presque furtivement dans le )arc-jardin. Des clameurs glapissantes l'arrètè- 'ent. Elle vit, sous les ramures que poudrait un ivre vert de bourgeons, deux femmes, une petite îrépue, au teint safran, une grande aride, aux ongues mains osseuses.
La petite hurlait :
— J'aurai ta peau, je boufferai tes tripes.
— Ben! avec ce qu'y a dedans, ça te fera un ameux gueuleton! riposta la grande.
Un long rire sale se répandit dans l'assistance, ane demi-douzaine de commères, des gamins et les gamines.
— Ah ! saleté, fumier de veau ! hurla la petite în se précipitant tandis que la grande déployait jes griffes.
L'apparition de Glotilde les pétrifia. Leur colère retomba comme leurs mains : elles tournèrent fers la dame des visages patelins. C'étaient les )ires femelles de la colonie, toutes deux atteintes
du virus de la calomnie et d'une incoercible malveillance.
— Que se passe-t-il? dit Clotilde avec douceut
— C'est son gosse! répondit la crépue, à eaued' son vice. Il a encore levé les jupes de ma petite Louise... Y veut voir... et moi je veiiv pas.
— C'est pas vrai, rétorqua la grande, c'est la Louise qui se roulait... a se roule.7. et alorsauf respect, a montré tout ce qu'elle a...
— Tu mens! cria la petite.
— Sur la tête de mon défunt, je dis ce qui est, madame.
— Elle jurerait la main dans le sac î Clotilde savait bien que le mal était rédhibitoire.
Les deux réfugiées ne pouvaient vivre san jacasseries féroces. Elle eut un geste vague interrogea du regard les assistantes.
Aucune ne se risqua à donner son témoignage
— C'est bien! dit-elle avec fermeté, ces dem enfants ne joueront plus ensemble.
— C'est moi qui ne demande pas mieux approuva la crépue.
— C'est ben ce que je souhaite I exclama h femme longue.
Une quadragénaire à la face volumit venait de paraître : avec ses joues pendani ses yeux sanglants, elle ressemblait à ces dogii aux babines épaisses, surnourris de vian-i Quelque chose de ferme, d'honnête, de sincèiv émanait de toute sa personne. Clotilde l'accueilli
vec faveur. Elle lui avait conféré une certaine utorité, dont cette femme usait avec un grand lens de la justice.
— Vous ne savez pas ce qui s'est passé, ûadame Namurois?
— Je m'en doute, madame. D'après ce qu'on ient de me dire, c'est encore une fois rapport à a petite Louise et au Georget. Vaut mieux pas en ;auser devant ces autres, ajouta-t-elle en cillant, i cause des gosses.
La femme longue et la crépue l'écoutaient avec me inquiétude hargneuse.
— Y a rien à dire sur ma Louise, grogna la betite.
— Tant qu'à Georget, je défends qu'on l'acuse.
— Je dirai ce que j'ai à dire ! riposta la quadragénaire, d'un ton placide, mais ferme. Et si ça rous plaît que je vous le dise à vous-même, je l'y manquerai pas.
Mme Formènes interrompit d'un signe cette louvelle altercation :
— J'écouterai tout le monde, chacune à son ;our. Venez, madame Namurois.
Mme Namurois suivit Glotilde dans une petite chambre bleue, qui servait de bureau.
— Il n'y a rien à faire avec ces deux-là! déclara la bonne femme. C'est de la graine à boucan... qui se disputera tant et plus... Chacune jusqu'à la mort... Faudrait voir à les séparer.
— Et comment? fit mélancoliquement Glotilde.
— Ben, faudrait que la Marchois ne puisse aller que dans la partie du jardin à droite de l'allée. La Vauquelin à gauche et aussi leurs deui gosses.
— C'est très ennuyeux I
C'était bien plus qu'ennuyeux ! Une mélancolie profonde s'abattait sur Clotilde. Si, de tout temps, elle s'était voulue utile, jusqu'à la guerre, son intervention contre l'infortune humaine avait cette forme indirecte qui ne développe guère l'expérience sociale. Depuis la guerre, elle tentait d'intervenir efficacement dans lés destins misérables; elle apprenait peu à peu les âmes; elle les voyait en proie à tous les vices animaux et à tous les vices collectifs amassés au cours de civilisations sournoises, cruelles, serviles et félichiqiies. Elle savait les détours, les inerties, les haines obscures, les défiances farouches, le patelinage du pauvre devant la ploutocratie.
La révolte ne l'indignait pas; par intuition plus que par raisonnement, elle comprenait que la ploutocratie, même bienfaisante, devait créer des réactions justes, sinon par les actes, au moins par le principe. Ce qu'elle exécrait sans réserve, c'était ce hérissement perpétuel du gueux contre. le gueux, ce combat dans les ténèbres de la souffrance, ce heurt des humbles pleins de haine contre les humbles.
Son refuge surtout l'affligeait. Elle y avait « accumulé » de longs rêves. Elle prétendait en faire une petite oasis, un îlot, sinon de bonheur
- elle ne croyait pas au bonheur — au moins de écurité, de bien-être, de répit. Et la guerre y eparaissait, âpre, vénéneuse, pleine de pièges, leine de toute la mystérieuse cruauté de l'être Dvers Têtre.
— Oui, reprit-elle, c'est très ennuyeux, car us allons ratifier les haines, madame Namurois,
ous allons les rendre officielles.
— Je sais bien 1 dit Mme Namurois, qui n'était ►as une bête. On va faire une police.
— Le jardin de droite deviendra la propriété es unes. Celui de gauche, la propriété des autres.
]e sera une source nouvelle de disputes. Au bout le quelque temps, qui sait, il faudra faire une louvelle division.
— C'est malheureux, oui, madame, et il n'y pas à dire, voyez-vous, les gens ne s'aiment
)as. On ne peut pas les rendre gentils les uns )our les autres, c'est impossible. Il y a bien ongtemps que je le comprends.
On sentait, dans cette femme à babines, une expérience abondante, sûre et nette.
— Enfin, reprit Clotilde, après une pause, est-ce la petite Louise ou est-ce le Georget qui a été le prétexte de cette scène?
- Tous les deux, madame, et surtout la mauvaise volonté des mères. C'est sûr que ces enfants ont du vice. La petite Louise se roule par terre, elle va dans les coins avec les garçons. Le Georget aussi n'est occupé que de ça. Il cherche toujours à voir des choses... Il se cache
iOO LES rURES ET LES IMPURES
même dans l'escalier pour regarder sous les jupes des femmes. Non, ça n'est pas de la 1res bonne graine. Et y en a bien d'autres, dans le tas.
— Quelle misère! murmura Clotilde.
— Bien sûr, madame, faut tout de même pas trop s'en faire. C'est pas rare. Partout où il y a des enfants en tas, on en trouve qui ne valent pas cher. Faut surveiller.
— Surveiller, oui. Mais ce Georget et cette Louise se corrigeront-ils? Pourra-t-on les empêcher complètement de gâter les autres?
— Je ne crois pas, madame. Ce vice-là est trop naturel. Ça leur pousse tout seul. Comment s'expliquer avec des gosses? L'explication, c'est des fois pire que le mal.
— Je veux accroître votre autorité, dit Clotilde. Mme Namurois eut un sourire de gratitude, de
vanité et d'appréhension.
— Merci, madame, je ne refuse pas, parce que votre confiance me fait plaisir, mais je vais me faire détester. C'est vrai que pour des Marchois et des Vauquelin, c'est déjà fait. La Marchois c'est une pure bohémienne et la Vauquelin vient des corons de charbonnage : on ne peut rien sur elles !
Quand Clotilde quitta le refuge, il y avait de l'amertume dans son âme. Son sens déjà aigu des divergences invincibles, des combativités furieuses de l'humanité, passait par une de ces heures où les expériences se tassent en bloc. Dans la fondation du refuge, elle avait apporté
)lus de sentimentalité qu'elle n'en apportait d'ordinaire à ses 'œuvres. Elle croyait positivement 'éaliser quelque chose de bien, au sens restreint lu terme. Maintenant elle craignait d'avoir créé me fourmilière de corruption, d'hypocrisie et de laine.
— Toute famille doit former un îlot! songeait- Ile avec un peu de dégoût, lorsqu'elle pénétra lans l'hôpital de Jeanne Formènes.
Jeanne faisait ses adieux à un convalescent,
m petit soldat rabougri, la tête en forme de
oing, et qui exprimait une gratitude véhémente.
Après l'extraction d'une balle dans la poitrine,
avait passé des jours délicieux à l'hôpital :
— Je ne suis pas un veinard, disait-il, mais i j'ai eu de la veine. Jamais je n'ai été si heu-
lUXÎ
Jeanne l'écoutait de son air si grave qu'il en emblait sévère, mais un sourire plus charmant ar ce visage de déesse sombre laissait passer éclair des dents et donnait aux yeux un éclat e gemmes.
Quand le soldat fut congédié, avec un petit écule, Clotilde demanda :
— En somme, toi, tu es satisfaite de tes œuvres?
— S'il y avait moins de souffrances! Mais ifin, je fais ce que, en ce temps-ci, je préfère à
ute chose.
— Sans désillusion?
— C'est un mot à côté. Je ne me paye aucune lusion. C'est trop cher! Tu sais bien, Clotilde,
que je ne crois qu'à la contrainte et à l'épreuve. Si la joie vient de surcroît, je ne la refuse point Mais je me refuse tout rêve, toute formule, toute utopie qui promet quelque chose comme dp bonheur. Donc, aucun refuge pour l'illusion L'illusion, c'est la paresse, la mollesse, presqu la lâcheté. S'il m'en reste, c'est à mon insu. D'évi dence nous ne sommes sur terre pour aucun durée individuelle : il faut toujours se figurer qu le fil peut casser : un rien y suffit! Vivre pou cela est la plus pitoyable folie. Si je l'oubliaiceux qui souffrent, sanglotent et meurent derrièi ces murailles me le rappelleraient à chaque heur du jour et de la nuit.
— C'est la sagesse du néant !
— C'est la réalité suprême, dura lex, dans un sens mille fois plus fort que le sens humain de l'adage. 11 faut obéir. J'obéis.
— Sans révolte?
— Je ne sais, mais sans aucun ménagement pour la révolte.
— Et moi, Jeanne, je crois que la révolte esl bienfaisante.
— Pardon, ma Clotilde : nous ne parlions ic que de ma révolte, et contre la fatalité du sort.
— Tu en admets une autre?
— Contre ceux qui ne mettent pas le devoi au-dessus des dérisoires mirages du bonheur!
— Mirage... peut-être... avec une part d réalité.
— Si petite !
— Possible. Seulement, je crois bien, Jeanne, ju*avec ton stoïcisme, l'humanité mourrait de Toid... au cœur!
— Elle vivrait plus forte, plus saine et moins ris te î
Glotilde leva les bras du geste qui marque 'ignorance et reprit :
— Tu dînes avec nous, n'est-ce pas?
— Mais je vous quitte à neuf heures et demie.
— Nous aurons, peut-être, des résolutions graves à prendre... ou^plutôt à préparer...
Après quelques courses dernières, Glotilde entra et refit lestement sa toilette. Michel Frinayres attendait dans le petit salon. Quand la eune femme parut, il était si absorbé, qu'il ne a vit pas d'abord. Arraché en sursaut à sa médiation, il éprouva une fois de plus cet éblouissenent qu'aucun homme ému par la grâce féminine le pouvait éviter auprès de Mme Formènes.
Elle éveillait aussi naturellement tous les vœux >rillants des mâles que le printemps éveille les lerbes de la prairie et les ramures de la forêt.
Parce qu'elle ne manqua pas de voir passer ur le jeune visage cette vague d'admiration qui ui était si nécessaire, elle sourit.
— Etes-vous toujours content de Glarembault? emanda-t-elle, après les paroles préliminaires.
— Il faudrait que je fusse bien difficile pour le l'être point. Au reste, Glarembault ne se nontre mesquin avec aucun de ceux qu'il mploie, ni injuste. Je ne lui ferai qu'un reproche,
non pour moi, mais pour les ouvriers, surloii' les femmes : l'effort qu'il demande est excessil J'estime qu'il obtiendrait le même ren-lfMnpn avec moins de fatigue.
— On dit que vous ménagez vos travailleurs
— J'essayie. Maliieureus^ment, ils ont presqu tous l'esprit récalcitrant, capricieux et routinier ils ne m'aident guère.
— Je sais, fit-elle avec mélancolie. Il est difticile de conduire les instincts.
— N'est-ce pas? C'est e(Ti*ayant comme la pin petite idée neuve, si claire soit-eille, entre mal dans les crânes. Je crains que nous ne soyons presque tous comme mes ouvriers.
11 s'arrêta, honteux d'entretenir de ces chos» l'être merveilleux qui penchait vers lui un vi d'une pulpe aussi pure que la pulpe légèru . camélias. Elle devina le sens de son sourir confus.
— Mais cela m'î-ntéresse et profondément tesjta-t-elle, répondant à la pensée de Miclu-l C'est môme la chose qui m'intéresse le plu après la guerre. Quaud celle-ci sera finie, quel effrayante aventure va être le travail ! Je n figure que jamaiis encore, il n'aura eu celt grandeur tragique.
Elle ajouta, presque solennelle :
— Nous aurions honte d'y rester étrangers ! Puis :
— A ceux-là qui ont combattu, à ceux-lfi qi ont souffert dans leur chair, los mntilr^ cl le
aveugles, il ne faut pas que le travail soit un enfer, il ne faut pas non plus qu'ils croupissent dans la paresse. Alors, le rêve ce serait le travail sain qui n'épuise pas, mais qui impose à l'homme de se replier sur soi-même. Pourtant, il serait néfaste qu'un tel travail vienne d'une œuvre de charité. Je crains que la charité ne pourrisse le travail.
— J'en suis sûr! Il faut impérieusement que le travail soit une source directe de vie. Des usines de bienfaisance ne serviraient qu'à corrompre les hommes. Partout où l'homme donne son effort, la justice doit régler les rapports, et non pas la pitié. Que celle-ci devienne inutile, par la nature même du labeur et son organisation! Elle ne reprend ses droits que pour la maladie, l'accident ou le cataclysme.
Henri Formènes entra silencieusement dans le salon, il était soucieux :
— Révolution en Rus ie ! annonça- t-il. Les journaux n'en parleront que dans deux ou Irois jours. Toute Tincertitude des débuts !
— L'Amérique... dit une voix grave.
Le valet de chambre ven .it d'introduire un homme mince et flexib'e, la face longue, encore allongée par une barbe feuille morte.
— L'Amérique, répondit Formènes, sa force est incalculable, mais c'est une force dans l'œuf. Aucune arme... Pas d'armée... Une flotte marchande médiocre... Si la Ru-sie lâche, le calcul des probabilités nous condamne!
— Où sont les calculls d'anDan?
— Nous n'avons encore gagné que d^s victoiros de positioTi ! fît chagrinement .Form^nes. La Serbie, le Monténégro, la Roumanie, la Polarrne, la Courlande, la Livonie, la Belgique, le nord de la France... Hélas! et je sais, de source absolument sûre, qu'on nous cache les résultats réels de la guerre sous-marine.
— Nous n'en serons pas moins vainqueurs! affirma l'homme à la barbe feuille morte. La Russie ne lâchera pas avfint l'heure fj^tidique.
— Vous croyez pourtant qu'elle lâchera?
— Livrée à elle-même, la 'Russie, c'est un grouillement d'inerties, et justement parce qu'elle est inerte, sa trahison se fera attendre.
La portière se leva devant Jeanne et Claire. Le cœur de Michel s'arrêta : il vit Glaire à travers un halo, l'amour s'exhalait d'elle comme le parfum des prairies odoriférantes.
Magnifiquement pâle ^t hiératique, Jeanne dema!!da :
— De quelle trahison pai'lez-vou=s?
— De la trahison russe.
— Sera-ce une trahison? dit;^eHe d^une voix chagrine. Pendant si longtemps encore, cette race n'aura pas de conscience collective. Qu'importe, d'ailleurs. La victoire a été déridée le jour dB la Marne, maïs Dieu ne veut pas que ce soit sans épreuves. 'Ce serait injuste. Nous airrons la couronna de souffrances que nous avons méritée.
Une splendeur blanche, stoïque et religieuse
émanait d'elie. L'homme à la barbe feuille morte la contemplait avidement :
— Quelle sainte vous auriez fai^e aux âges féroces, grommela-t il.
— Je ne suis pas une sainte, ripogta-t-elle avec une nuance de rudesse; mais pourquoi placer les saintes dans !e passé? Annie de Gavres st aussi sainte que sainte Thérèse ou sainte Elisabeth de Hongrie. Et j'en connais d'autres!
Il continuait à la contempler.
— Je le crois, puisque vous le dilics! fit-il dévotement.
Elle détourna la tête.
Pendant le dîner, Michel subit un mélange trouble de charme et d'anxiété. La pathétique séduction de -Claire, l'éclat de 'Glotilde et l'ém^ouvante clarté de Jeanne dans son costume de neige, formaient une atmosphère exaltante autour d'un centra brumeux d'émotions.
Il épiait surtout Formènes, qui, ce soir, représentait le Bestin.
Cet homme au cou long et frêle, a^ux prunelles vigilantes, contenait les forces obscTiTes qui nous mènent. Il demeurait singulièrement inconnaissable. Alors que Clotilde et Jeanne, après quelques entrevues, dessinaient en Michel des personnalités si précises qu'il avait la sensation de les connaître depuis des années, Formènes ne sortait pas du brouillard.
Il ne semblait pas songer à l'affaire pour laquelle il avait convoqué Midhel. Durant le repas,
qui fut assez bref, il parla obstinément de la révolution russe et des Etats-Unis : c'était une obsession, à laquelle les autres convives ne purent échapper.
Au café, les domestiques éloignés, il fuma quelques instants en silence. Puis, comme s'il prenait un jiarli :
— Voulez-vous que nous causions de nctre affaire?
Il mit la main sur l'épaule de l'homme à la barbe feuill) morte :
— Notre ami, Martial Carmelin, Iç cas échéant, sera des nôtres.
— Et il vous promet, en tout cas, un secret absolu ! ajouta Carmelin.
Michel se recueillit, très gêné. Les idées ne s'ordonnaient point. Il parla d'une voix vacillante :
— Vous savez déjà, qu'il s'agit de capter de très puissantes réserves de houille blanche?
— Donc cataloguées? interrogea Carmelin.
— Du tout. Inconnues.
— Pi^iissantes et inconnues? Pas en France, alors.
— En France.
— Ah! fit Carmelin avec un intérêt énergique auquel se mêlait du scepticisme.
— Si elles sont inconnues, reprit Michel avec un peu d'agitation, c'est qu'il est nécessaire d« faire des travaux pour les mettre en évidence. Il y a d'abord une perte souterraine considérable.
ensuite un lit de rivière à récupérer. Le lit où jadis se déversaient les eaux.
— Quand ça, jadis? demanda Formènes.
— Oh! il y a des centaines de siècles, à la suite d'un évident cataclysme. Si nous pouvons ressaisir le courant souterrain et le ramener dans le lit abandonné, si, de plus, nous pouvons rassembler une partie des eaux éparses, nous disposerons d'énergies immenses, que nous aurons, en quelque sorte, créées,
— Si nous pouvons, dites- vous ? Vous avez donjg^ des doutes?
— Aucun ! J'étudie cette affaire depuis plusieurs années, je la connais à fond. J'affirme qu'elle est très praticable, et, relativement aux richesses qu'elle développera, peu coûteuse... Trois ou quatre millions, y compris l'achat de territoires. De plus, j'ai pris des mesures pour barrer la roule aux gros concurrents.
Tous l'écoutaient avec un intérêt quasi romanesque. Les affaires sont des aventures ; celle-ci l'était singulièrement. Si Frimayres ne se trompait pas, il avait découvert de l'énergie à la manière dont un gambusino découvre une mine d'or.
— Gomment avez-vous pu barrer la route aux concurrents ? demanda vivement Formènes.
— Je me suis assuré un droit d'achat, sur une terre qui est, si j'ose dire, le centre stratégique de l'affaire. Sans elle, la récupération des eaux souterraines est impossible, ou, du moins, coû-
terail des soainaes C'xorbilaates. II faudrait bouleverser la montagne. Avec celte terre, un mini mum de remaniement nous rendra les énergie^ perdues.
— C'est passionnant! fit Glotilde.
— Oui, admirablement conçu, s'il n'y a aucune erreur de calcul, murmura Formènes.
— J'ai conliance! dit Glotilde.
— Moi aussi! appuya Jeanne.
Formènes était rêveur et très troublé. Garmelin méditait.
— Monsieur, demanda Glotilde, y aurait-il du travail pour beaucoup d'artisans?
— Gela dépend, madame, de la nature des services qu'on demandera à La houille blanche. En tout cas, des milliers d'ouvriers et d'ouvrières trouveront à s'employer.
— Je voudrais que leur besogne fût saine et qu'on pût employer les mutilés en grand nombre.
— Geci ne dépend plus des énergies, dont la souplesse est inlinie, qui sont utilisables de cent manières.
— G'e&t -à-dire que cela dépendrait des seuls eatrepreneurs ? intervint Jeanne.
— Oui, mademoiselle.
Les deux femmes se regardèrent en silence. Formènes releva la tète :
— Si l'affaire est telle que vous la présentez, dit-il — et j« crois qu'elle l'est, — aous essayerons de la mener i\ bonne lin,
— Je m'associe à l'affaire ! dit fermement
Jeanae. J'y vois mieux que de la richesse, j'y vois un devoir à remplir.
— Un très grand de^voir! approuva Glotilde. Ces interventions étaient décisives : Formènes ne
résistait jamais à une volonté de Glotilde et cédait vokxntiers à sa sœur. De surcroît, Jeanne possédait une fortune presque égale à celle de son frère. . — Que voulez-vous que je fasse contre trois? plaisanta Garmelin qui observait passionnément Jeanne.
Mickel était pâle de joie. Il vivait une de ces minutes où le hasard humain atteint et dépasse les hasards de la. forêt et de la savane. Son rêve prenait racine en plein réalité, et cette réalité, à son tour, devenait un rêve. 11 sentait bouillonner la puissance; l'ax^ du destin se déplaçait. Tantôt encore vagues^ et nébuleux, tous les possibles se fixaient et prenaient consistance. Pour un homme d'action, de telles péripéties développent des sensations extraordinaires qui chassent les misères de l'existence.
Et la présence des femmes ajoutait une griserie fljiide à la griserie motivée de la victoire.
— Vous ne nous avez pas dit où cela se passait, reprit Garmelin, après une pause.
— En Auvergne, dans le Puy-de-Dôme.
— Pays riche ?
— Pays pauvre. Rien que des entreprises rustiques. Le sol où nous devons travailler ne donne qu'un mauvais pâturage, des rocs et des bois. On nous eédera, sans regret, les terres utiles.
— Nous ne perdrons pas de temps, déclara Forinènes. L'obstacle réel ne viendra sans doute pas des propriétaires; il viendra de l'Etat, surtout des bureaux. Je compte sur vous pour nous aider à rompre les obstacles, Carmelin.
— Et vous pouvez y compter. Je ne ménagerai ni les intrigues, ni, s'il le faut, la corruption, lit cyniquement l'homme à la barbe feuille morte. Sans scrupule ! L'affaire est trop belle et pour nous-mêmes et pour le pays.
Jeanne se leva; elle parut plus lumineuse dans son vêtement de neige :
— Il serait inique qu'une telle œuvre échouât î La silhouette blanche s'éloigna, s'évapora
comme une apparition.
— Que j'aime son àme ! murmura pieusement Carmelin lorsqu'elle eut disparu. Dans ce monde lamentable, quelle grandeur que de telles créatures ! Gomment une Jeanne Formènes peut-eli< jaillir de la boue humaine? Tout en elle est noblesse, candeur, héroïsme et ses lèvres, jamais, n'ont proféré une parole basse. Je trouverais alîreux qu'une telle créature mourût sans descendance.
— Croyez-vous? fit Claire. Est-il sûr qu'elle aurait une descendance digne d'elle?
(( Quelle misère si Jeanne donnait le jour à des enfants déchus !
Carmelin secoua la tète. Il avait conçu pour Jeanne un culte unique. Il l'aimait humblement, opini'ihwmn'nt, et non sans espérance.
— Je ne vous écoute pas! répliqua-t-il, ce sont des blasphèmes. Je me refuse à croire qu'elle disparaîtra comme une fleur stérile.
Il eut utte sorte de frisson, puis, se tournant vers Michel :
— Gomme elle a raison ! Si vous ne vous êtes pas trompé, il serait vraiment stupide que votre découverte demeurât improductive.
— Elle ne le demeurera pas ! affirma Glo tilde. Son regard irradiant enveloppait le jeune
homme ; le cœur de Glaire se crispa.
Michel accompagna Mme Ferman, comme le premier soir où il l'avait rencontrée.
— Je le savais bien, murmura-t-elle tendrement, que les Formènes vous soutiendraient. Henri est sûr, Jeanne et Glotilde le sont davantage. Il n'y a plus de limites à votre chance.
— G'est pourquoi je me défie, répondit-il.
En réalité, il avait sur lai, autour de lui et dans les abîmes du subconscient, le sentiment que sa vie ne serait point perdue. La défiance n'était qu'une petite ombre perdue dans une lueur de phare.
— Ah ! chuchota-t-il, cette heure serait pourtant inoubliable si...
Il se tournait vers le visage blanc de Glaire, ploagé dans une pénombre où, par intervalles, les rais d'un réverbère ou d'un^ lanterne d'auto dessinaient le profil délicat et faisaient jaillir un éclair des pupilles.
— Si VOUS m'aimiez ! acheva-t-il plaintivement.
— Si je vous aimais I
Un frémissement sauvage se propagea jusqu'au tréfonds de ces deux êtres. Claire se souvint du regard rayonnant de Clotilde et, comme naguère, son cœur se crispa.
Elle savait bien pourtant que Clotilde était aussi inaccessible que Jeanne même, mais dans les ténèbres d'une conscience amoureuse, il n'y a pas de foi absolue.
Saisie d'une épouvante sans cause, elle se vit abandonnée avant même de s'être donnée.
— Si je vous aimais! répéta-t-elle avec une ardeur contenue. Hélas! vous ne voyez donc pas...
L'auto, en s'arrêtant devant le perron, interrompit la jeune femme. Ils entrèrent en silence dans le salon de perle, d'argent et de pénombre.
Michel prit un tabouret pour s'asseoir aux pieds de Claire et posa ses lèvres sur la robe.
— Je ne suis qu'un pauvre homme! dit-il, et j'ai peu d'expérience. En vous voyant si maîtresse de vous-même, comment ne douterais-je pas? Vous le savez, que votre amour est devenu h fond même de ma vie.
— Ah! dit-elle avidement, si j'étais seulement sûre d'avoir ma part, toute ma part, pendant quelques saisons!
— Est-il possible que vous en doutiez?
— J'ai besoin que vous disiez encore et encore
qae vous m'aimez, de cet accent véridique que vous avez maintenant.
Elle était là, épanouie comme une merveilleuse rose d'automne, tout enveloppée de son parfum et de son désir. Pressentant que la minute était prochaine et que, toutefois, il ne fallait pas être impatient, il pria, le visage contre les jupes frissonnantes :
— Votre existence est le miracle de mon âme. Comme tout est plus doux et plus brillant, parce que vous vivez! Lorsque je pense que j'aurais pu ne pas vous rencontrer, je suis saisi de terreur. Avant vous, — ce n'est pas un mensonge, — je n'ai vraiment aimé aucune femme. Misère des pauvres petites aventures de ma jeunesse : pas même l'ombre de l'amour!
Pâle de ravissement, la tête penchée, aux écoutes, avec une palpitation charmante de la gorge, elle balbutiait :
— Est-ce vrai? Est-ce bien vrai?
Il prit dans ses bras la proie étincelante ; elle ne résistait plus; elle était (Idins l'éternité de l'amour; leurs lèvres amantes ne pouvaient plus se quitter. Et déjà, il l'emportait pour le beau sacrifice, lorsqu'une clameur épouvantable déchira la nuit, clameur plus retentissante que la voix des lions, plainte affreuse, appel surnaturel, de détresse, d'horreur et de mort.
— La sirène ! exclama Glaire. Les zeppelins! Elle s'était redressée. Il écoutait. Une canonnade sourde annonçait le tir de barrage.
206 LES PURES BT lES IMPURES
— Nos veilleurs se sont laissé surprendre, iit-il.
Claire était encore dans ses bras ; il la ressaisit, mais elle murmurait, suppHaate :
— Pas pendant qu'on tue, bien^aimé !
Quoique ce fCit pour lui un, événement miniis-
cule, au prix des événements qu'il avait vécus dans la tranchée, il comprit l'état d'âme de sa compagne.
La détonation stridente des bombes se lOiêla à la voix rythmique de^ canons. Glaire se réfugiait contre le soldat, d'un autre mouvement que naguère, le mouvement de la femme eonfiante dans la force du mâle.
Il sentait les frémissements d'une émotion oùil y avait moins de crainte que d'indignation.
— Nous aurons revu toute la cruauté humaine! soupira-l-elle. Je sais bien que ceci est peu de chose, que la vraie souffrance est là-baâ. ]\Iais. j« comprends mieux.
D'autres bombes roulèrent; le tir de barrage redoubla ; puis un long silence.
— E&t-ce iini? demanda-t-elle.
— Je le crois.
— Il y a de pauvres gens qui meurent.
— Qui, répondit-il, c'est terrible,, et pourtant, songez que jamais, jamais... une heure ne se passe sans que des centaines de malades ne génoissent dans la ville, sans que des agonisants ne râlent. A cliaque battement de pouis., un être humain expire sur la terre.
Il s'interrompit, étonné et chagrin.
— La vie est affreuse, fit-elle.
— Non, non ! dit-il avec une sorte d'effroi. Comment pourrait-elle être affreuse puisque vous existez et avec vous /Un bonheur qui peut l'aire oublier la mort.
Les trompes mugirent, les notes de la berloque, haletantes, maladroites et fausses, transpercèrent l'étendue.
Cette sonnerie puérile versait la sécurité et la joie au cœur des créatures.
Automatiquement, Claire fit le signe de la croix ; la prière jaillit d'elle comme la source du rocher. Une grâce mystique resplendit; la tradition des siècles se confondit avec sa silhouette flexible.
Puis, posant les mains sur les épaules de Frimayres et l'enveloppant d'un regard d'amour :
— Il faut me faire grâce d'un jour! supplia-telle. Ce soir, cela semblerait un sacrilège.
Il penche la tête, ému de la détresse des espoirs inaccomplis. La promesse se dissout dans la menace. Tout ce qui est précaire devient plus précaire ; les présages noirs s'accumulent.
Il ne put s'empêcher de dire :
— Je vais souffrir.
— Non! cria-t-elle, éperdue. Je ne veux pas... Je ne veux pas... Je vous aime, moi aussi, comme jamais je n'avais aimé... Et c'est bien pourquoi je veux que rien de sinistre ne se mêle à notre heure... Je suis superstitieuse, Michel, j'aurais si peur de l'avenir!
— Demain? iit-il, d'une voix nauqae.
— Sur ma vie, bien-aimé, nous fuirons ensemble.
Ils quittèrent la carriole à l'entrée de la forêt, une forêt de banlieue, dont le printemps faisait la forêt éternelle. La vie montait, tremblante, inlassable, minuscule, immense. Dans chacun de ces grands hêtres, dans chacune des ramilles, dans l'herbe ténue et dans la fougère hiératique, la jeune sève coulait comme la source dans la montagne.
C'est l'heure de la feuille naissajate et de la fleur rapide. La verdure chante aii> bout des rameaux et les coiioUes amoureuses charrient le pollen mystique.
On eut dit le plus vaste silence, mais à l'oreille tendue, êtres et choses bourdonnent, craquent et frémissent. Une viligance intinie s'exhale de chaque molécule.. Le monde invincible des insectes surgit aux fentes de l'écorce, de la terre odorante, rampant, rongeant, limant ou faisant trembloter des aile& plus légendes q,ue la vapeur. Une limace rouge, une petite batracienne des bois, des némocères dansants, une guêpe, des carabes d'acier vert pai'aissent et s'évanouissent.
Sur les cimes naviguent les eaux lumineuses, les formes aventureuses vers qui Glaire lève son visage blanc; parfois,, le merle parle à. la forêt de sa voix d'ocarina, une pie se balancer mé liante el
LES EQUES ET LES IJaPURES 209
Daaléficieiiae, iîh rou^-gorge diarde sa lueur écar-, late, une aronde franchit la clairière avec un petit cri de béatitude.
— La Belle au bois dormant! murmure Glaire. C'est ici la foret de féerie où j'ai uempli ma jeunesse de contes. Je tous promène dans mes &ouveniars.
L'ivresse des arbres gonUte sa: poitrine et Micbel, songeant au temps de la Belle, se dit qu'aucune reine ne fut plus élégante et plia/s rythmique que cette femmje aiax petites bottines et à la taille pliante. La race la plus haute palpite en elle. Chacun de ses gestes décèle un raftinement, et toutefois elle révèle la passion aussi directe et plus nombreuse que chez les créatures sauvages.
— N'est-ce pas, chuchota-t-elle, nous avons bien fait de fuir?
Elle s'appuya sur son bras ; ce furent les plus profonds appels de L'aventure.
— N'est-ce pas vous, la Belle au bois dormant? dit-il. Jamais plus je ne verrai les prés reverdir et les fleurs d'avril^ sans évoquer avec votre image la princesse des pciatemps.
La forêt s' éckircit, laissant entrevoir \xm étang, un jardin, une maison rose.
— • C'est ici!
Elle l'entraînait^ elle se hâtait; ils passaient parmi les primevères, les églantines, les poiriiers neigeux.
Glaire n'eut qaà. lever un loquet pour oavrir la porte. Ils se trouvèrent dans une chambre tur-
2i0 LES PURES ET LES IMPURES
quoise, où un feu de bois rougeoyait dans la pénombre.
Gomme il regardait, étonné, elle se mit ù rire :
— N'ai-je pas dit que c'est ma forêt de féerie'^ Grave alors et mélancolique :
— C'est la demeure ancienne de ma famille. Elle existait sous Louis XV. Elle a sauvé m;i bisaïeule pendant la Révolution. Je l'aime tendrement, comme une chose vivante.
Par la vitre, entrait un brillant site d'eau, de chênes et de fleurs. Michel vivait le charme d< l'endroit et l'attendrissement de la jeune femme.
— Voilà ! lit-elle, j'ai voulu que vous fussiez mêlé au plus intime de ma destinée.
— Je m'en souviendrai pieusement jusqu'à ma mort.
— Vous avez bien dit cela !
Il voulut la prendre à la taille. Elle prévint le geste :
— Ne voulez-vous pas que nous rêvior. quelques moments ensemble? Celte heure est douce et si pure! Je me ligure que tout recon mence dans mon cœur plein de foi etd'espéranci Dites que vouis m'aimerez longtemps.
C'est vrai qu'elle se sentait jeune d'âme et de corps. L'infinie puissance de renouvellement des femmes en refaisait une jeune épousée, pleine de craintes charmantes et de pudeurs exaltées.
11 eut la chance de bien sentir cela, d'en goûter toute la grâce et toute la douceur.
— Pourquoi ne vous aimerais-je pas touours?
— Oh non ! se récria-t-elle, ravie et peureuse. Je n'en demande pas tant, je craindrais de nous porter malheur en le demandant. Il me suffirait de quelques années : pour moi l'infini, et pour vous, si jeune, un passage.
Une résignation délicieuse se mêle à la ferveur de son visage. Même dans la fleur de son adolescence, elle n'a pu être plus captivante, plus souverainement digne d'exciter l'amour et ses tumultes.
Le feu halète et bondit comme une meute, emblème brillant d'un monde où tout ce qui éclaire et réchauffe peut étouffer et anéantir. Dehors, la pièce d'eau scintille au soleil et montrée à rebours les arbres qui vacillent sur ses rives. Un petit oiseau, posé sur un frêne, enfle sa gorge pâle et chante frénétiquement.
11 n'y a bête ne oyseau Qu'en son jargon ne chante ou crie, Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure ou de pluye !
scande Michel à voix basse.
Ils sont assis côte à côte, devant la croisée; la main de Glaire se pose légèrement sur le bras de Frimayres, et leurs songes s'unissent sans se mêler. Furtivement, il l'a enlacée sans qu'elle s'y opposât. Les baisers qu'ils échangent, d'abord tendres, deviennent toujours plus dévorants. Le désir monte comme le flux sauvage de la mer.
Attirant la tête de Claire sur sa poitrine, il gémit :
— Je n'en puis plus, bien-aiméeî
Elle lève Tiers lui des yeuï qui s'égarent et, soumise :
— Viens! dit-elle.
Ils se trouvèrent dans une chambre de jeun" fille. Une bibliothèque vert d'eau, des meubleroses, un lit de lin et de cygrve, des gravurecaïadides :
— Ici, j'ai vécu seize ans! murmura-t-elle, et c'est ici que je deviendrai votre femme!
Les vêtements tombent; l'immense chevelor»^ enveloppe Claire. Dans ceftte chambre pure, il connut un amour qui pouvait s'éteindre, maiqui ne pouvait pas s'oublier*
Les ombres longues s'abais^îèrefit sur la pièce d'eau et la lumière eut la couleur du miel.
Claire versait de l'eau bouillante dans un^ théière; l'odeur aristocratique des feuilles chinoises se répandait comme un souveûir et un» promesse. Michel contemplait avec fanatisme la créature luxueuse qui lui avait donné le plus grand bonheur et le plus profond orgueil de «on existence.
— Qu'ai-je fait pour cela? SKDngeait-il. En quoi suis-je digne d'une telle récompense?
C'était un de ces moments rares où le maie omblie sa vanité et voit Timakense richesse féminine. Tout parut chétif et vain aju prix de Olaiire. Elle ligura les formes admirables qui
croissent et se meuvent sur la terre : tiges pliantes des végétaux, attitudes de la biche, élégance des félins. Ses yeux résumaient les reflets des eaux et des nuages ; sa bouche rouge, les fleurs, les fruits ; ses dents, les petites coquilles blanches de la mer.
Ainsi la vie entière s'élevait en elle, avec d'inépuisables sources de félicité.
— Voilà! sourit-elle, en versant le thé dans les tasses.
Incliné sur la main légère, il y posa le baiser d'hommage :
— .Jusqu'à présent, dit- il, les plus beaux de mesjours étaient desjours d'enfance ; aujourd'hui, bien-aimée, vous m'avez donné une existence neuve et la plus belle !
— Ohl si c'était vrai!
— Mais c'est aussi vrai que ce jour d'avril... que cette mésange qui rebondit sur le cerisier... que les coupes d'or de cette tulipe... C'est la vérité de mon cœur.
Elle fixa sur lui le regard dilaté des femmes heureuses :
— Alors, jamais je ne regretterai, dit-elle, même si un jour vous me faisiez souffrir.
— Je ne vous ferai pas souffrir !
Des souhaits infinis montèrent en elle, non sans cette ombre qui accompagne tt)ujours ceux et «elles qui connurent les défaillances d«s autres et d<e soi-môm«.