CHAPITRE XXL
Voyct cette plaine profonde que couvrent les Grecs autant de chefs, autant d'àprcs factions,
Shaksi-eahe. Tro'iU tt Craiida.
„ AKs nn pli de la montagne, à une portée de fusil du champ à\ de bataille, s'élevait une cabane de berger. Comme il n'y ivait pas, dans un rayon assez étendu, d'autre lieu clos ■fc couvert, les chefs de l'armée presbytérienne avaient choisi ce misérable réduit pour salle de conseil. Ce fut là que Burley conduisit Morton.
En s'en approchant, notre jeune homme fut surpris du tumulte et des cris qui s'y faisaient entendre. Cette réunion, destinée en ce moment critique à traiter d'importantes affaires, où auraient dûprésider^e calme et une gravité recueillie, était livrée au vacarme et à la discorde, ce qui semblait d'un mauvais augure pour les décisions qu'on y allait prendre. La porte était grande ouverte, mais encombrée d'une foule de paysans, qui n'éprouvaient pas le moindre scrupule d'assister sans aucun droit à im débat dont la solution les touchait de si près. A force de prières et de menaces, en usant même quelque peu de violence, Burley, à qui la rudesse de son caractère assurait une sorte d'autorité sur ces bandes sans discipline, parvint à écarter les intrus ; il introduisit son compagnon
LES PURITAINS D'ECUHSK 245
dans la chaumière et ferma la porte derrière lui, pour mettre le conseil à l'abri d'une impertinente curiosité.
Ce qui frappa alors les yeux et les oreilles d'Henri lui eût fourni, eu des temps moins orageux, la matière d'un amusant spectacle.
L'intérieur de cette masure sombre et presque en ruine était en partie éclairé par un feu de fougères qui flambait dans l'âtre, et dont la fumée, faute d'une ouverture suffisante, formait, en tourbillonnant au-dessus de l'assistance, une espèce de dôme de nuages, ténébreux emblème de leur théologie métaphysique. On voyait à peine, comme des étoiles dans le brouillard, briller par intervalle deux ou trois chandelles, ou plutôt des baguettes de jonc frottées de suif, que le pauvre hère qui cherchait là un abri avait fichées le long des murs eu les maintenant avec des plâtras de terre glaise.
Cette lumière incertaine et tremblotante laissait apercevoir sur maiut visage l'orgueil du sectaire ou l'inflexible ardeur du fanatique ; au contraire, l'air inquiet et irrésolu de quelques autres trahissait un secret remords de s'être engagés à la légère dans une entreprise au dessus de leur courage et de leurs moyens, et qu'une mauvaise honte les empêchait d'abandonner. L'ensemble manquait de cohésion et de solidité.
Les plus énergiques étaient ceux qui avaient, comme Burley, pris part au meurtre de l'archevêque : quatre ou cinq d'entre eux s'étaient rendus au mont Loudon, entraînant à leur suite une foule d'hommes du même acabit, remuants et téméraires, enfants perdus de la cause^ dont la révolte incessante n'avait à espérer aucun pardon du gouvernement. Dans le nombre, ou remarquait jtlusieurs predicants, de ceux qui rejetaient avec horreur la tolérance légale : ils réunissaient leur troupeau dans les champs, préféi'ant le « désert » à l'enceinte des temples, de peur d'avoir l'air de reconnaître à l'autorité civile jusqu'à l'apparence d'un droit de contrôle sur la suprématie de l'Église.
Le parti des modérés était représenté au conseil par de petits propriétaires et de gros fermiers, à qui d'intolérables vexations avaient mis les armes à la main. Ils avaient aussi leurs predicants, et ces derniers, ■ayant la plupart bénéficié de la tolérance, se préparaient à combattre uue déclaration d'indignité que les dissidents voulaient faire prononcer contre eux.
246 LBS PURITAINS D'ECOSSE.
Cette question délicate avait été écartée dans la première discassion dn mauifeste consacré à l'exposé de lenrs revendications; mais on l'avait soulevée à nouveau en l'absence de Burley, qui en ressentit une vive contrariété. Le feu était ouvert, et l'on criait à tue-tête. La polémi([ne, arrivée à sou apogée, avait pour champions d'un côté Gabriel Prêche-àraort, et de l'autre Pierre Pèseparole, le ministre autorisé de la paroisse de Milnwood, qui, avant d'être appelé à faire des prouesses en pleine campagne, défendait bravement ses opinions devant le conseil. C'était le bruit de la dispute, mêlé aux clameurs de l'auditoire, qui avait surpris 5Iorton aux approches de la chaumière. Les antagonistes, riches tons deiLxde souffle et de faconde, tous deux intolérants, prompts à l'attaque, opiniâtres dans la défense, la mémoire farcie de citations dont ils se foudroyaient l'un l'autre, étaient si vivement pénétrés de l'importance du sujet en question qu'ils menaient un tapage à faire croire qu'ils allaient en venir aux coups.
Scandalisé d'une querelle si funeste à la bonne intelligence , Burley s'interposa entre les disputants. Après quelques réflexions générales sur les dangers de la discorde, il flatta adroitement l'amour-propre de chacun d'eux, et, usant de l'autorité morale que lui donnaient ses services, il finit par les faire consentira ajourner encore une fois la solution du point contesté. Quoique réduits pour le moment au silence, Précheà-mort et Pèseparole n'en continuèrent pas moins à se regarder de travers : de même, deux chiens, séparés dans l'acharnement du combat, se retirent chacun sous la chaise de son maître ; ils sont aux aguets, ils grondent sourdement, leur poil se hérisse, leurs yeux s'enflamment» tout montre que leur fureur est loin d'être apaisée et qu'ils attendent la première occasion de se sauter à la gorge.
Burley mit à profit cet intervalle de calme pour jirésenter au conseil M. Henri Morton de Milnwood, comme un jeune homme touché des malheurs du temps, et prêt à risquer ses biens et sa vie pour la cause sacrée à laquelle sou père, le célèbre Silas Morton, avait autrefois rendu un témoignage si passionné.
Aussitôt-le nouveau venu fut accueilli par son ancien pasteur Pèseparole, qui lui tendit la main droite en signe de fraternité, ce que firent également les modérés de l'assemblée. Les antres murmurèrent le mot
d'érastien, et se mirent à raconter tout bas comme quoi le colouel Silas, d'abord vaillant et digue serviteur du Covenant, avait ensuite apostasie au temps où les remontrants donnèrent l'exemple de la soumission à Charles Stuart, ouvrant aiusi la brèche à travers laquelle le tyran actuel était venu opprimer le pays et l'Eglise. Cependant, comme, en ce grand jour de vocatiou, ils ne voulaient refuser l'alliance de quiconque oifrait de pousser à la charrue, il en résulta que Morton fut reconnu pour capitaine et admis dans le conseil, siaon d'un vœu unanime, au moins sans opposition déclarée.
On se partagea ensuite, sur la motion de Barley, les divers commandements de l'armée, dont la force grossissait à chaque iustant. Dans cette distribution, les volontaires de la paroisse de Pèseparole aiusi que ceux de sa congrégation furent naturellement placés sous les ordres du jeune Milnwood, qui était né au milieu d'eux et dont les qualités personnelles leur inspiraient toute confiance.
Ces arrangements terminés, il fallut déterminer quel usage ou allait faire de la victoire.
Le cœur d'Henri battit vivement lorsqu'il entendit désigner le château de Tillietudlem comme une importante position qu'il était urgent d'occuper. Ce château, nous l'avons déjà dit, commandait le passage qui conduisait de l'aride montagne au jmys de culture ; aussi l'on prétendait avec quelque raison qu'il deviendrait sans faute, pour les royalistes des environs, une place forte et un lieu de rendez-vous, si les presbj'térieus le laissaient derrière eux sans s'y établir. C'était surtout le révérend Pèseparole qui réclamait cette mesure au nom de ses paroissiens, dont les familles, disséminées autour de cette forteresse, pourraient être eu butte aux représailles. N'hésitant pas plus que ses confrères d'alors à donner son opinion sur les choses militaires, auxquelles il n'entendait goutte, il s'exprima ainsi :
« A mon avis, nous devons prendre et raser cette bastille, qui est à la femme Marguerite Bellenden , fallùt-il pour cela bâtir un fort et élever une montagne auprès. C'est une race rétive et sanguinaire, dont la main, jadis comme aujourd'hui, s'est appesantie sur les enfants du Covenant. Nous avons senti leur éperon dans nos chairs et leur mors entre nos dents.
— Quels moyens y u-t-il de défendre la place? et combien dhommes? » demanda Burley. « C'est une forte position, j'en conviens ; mais il me pavait improbable que deux femmes osent la disputer à une armée.
— Il y a, » répondit le ministre, <t le majordome Harrison, et puis Bonviu, le sommelier, grand batailleur dès sou jeune {ige, comme il s'en vante, et qui a combattu le Covenant sous la bannière de Montrose, ce fils de Béliul.
— Peuh! » fit Burley d'un ton méprisant. « Un sommelier!
— Ce n'est pas tout : Miles Bellenden de Charnwood s'y trouve aussi, ce vieux Cavalier dont les malus se sont baignées dans le sang des élus.
— • S'il s'agit du frère de sir Arthur, c'est un homme qui ne tournera pas le dos à l'ennemi ; mais il doit être bien âgé.
— A mon arrivée, » dit un des membres du conseil, <t le bruit com-ait dans le pays qu'à peine ont-ils eu connaissance de notre victoire, ils ont fermé les portes du château, raccolé du monde et réuni des provisions. Cette maison a toujours été un nid de fougueux royalistes.
— Je ne conseillerai pas, » reprit Burley, « d'entreprendre un siège où l'on peut perdre beaucoup de temps. Il faut marcher en avant et profiter du succès en occupant Glasgow ; il n'est pas à craindre que les soldats que nous avons battus aujourd'hui, même renforcés du régiment de lord Ross, jugent prudent de nous y attendre.
— A tout hasard, » dit Pèseparole, « ou peut déployer nu drapeau en face de la Tour, sonner de la trompette et les sommer de se rendre. Il peut se faire qu'ils nous livrent la place, quoique ce soit une engeance intraitable. Nous ferons sortir les femmes, à savoir, lady Marguerite Bellenden et sa petite-fille, Jenny Dennison, une donzelle à l'œil fripon, et les autres servantes ; et nous les enverrons en paix, avec un sauf-conduit, soit à Glasgow, soit même à Edimbourg. Quant à Bouviu, Harrison et Miles Bellenden, nous les mettrons aux fers comme ils ont fait eux-mêmes jadis aux saints martyrs. »
Une voix éraillée et glapissante s'éleva d'un coin de l'assistance. « Qui parle de paix et de sauf-conduit? » demanda-t-elle avec efi"ort. « Calmez-vous, frère Habacuc, » dit Macbriar avec douceur.
Jhiljacuc l'Eiiragr s'élanra an milieu tlt la cabane.
— Je ue me tairai point, » coutiuua cette voix fansse et biscoraue. « Est-ce le moment de parler de paix quand la terre tremble, quand les montagnes s'entr' ouvrent et les rivières coulent des flots de sang, quand le glaive à deux tranchants a été tiré pour s'abreuver de sang comme si c'était de l'eau, et dévorer la chair comme la flamme dévore la paille sèche? »
Tout eu lançant cette apostrophe, l'orateur s'était frayé un passage jusqu'au milieu de la cabane. Alors s'offrit aux yeux étonnés de Morton un personnage tout à fait assorti à la voix et aux paroles qu'il venait d'entendre.
Il était affublé d'un liabit jadis noir et d'un manteau de berger, et ces bardes, tout en loques, suflisaient à peine aux besoins de la décence, et bien moins encore à ses commodités. Une longue barbe descendait sur sa poitrine ; elle s'enchevêtrait à une épaisse tignasse grise à laquelle le peigne était inconnu, et qui se hérissait en mèches désordonnées. Il avait un air de sauvagerie et d'égarement à la fois. Le dénûment et la faim semblaient avoir dénaturé ses traits au point de n'y laisser presque rien d'humain. Ses yeux farouches et hagards annonçaient une imagination en délire. Sur l'épée rouillée qu'il tenait, il y avait des plaques de sang, ainsi que sur ses mains longues, décharnées et armées d'ongles qui ressemblaient aux serres d'uu aigle.
Une impression de dégoût et presque d'effroi souleva le coeur de Henri à la vue de cette horrible apparition, qui ressemblait moins à un habitant de la terre qu'au fantôme d'uu prêtre de cannibales ou d'un druide venant d'accomplir le sacrifice.
« Pour Dieu, quel est cet homme? » demauda-t-il tout bas à Pèseparole.
— C'est Habacuc l'Enragé, » répondit le révérend sur le même ton. « Nos ennemis l'ont tenu longtemps eu captivité au fond de leurs cachots ; sa raison l'a abandonné, et j'ai bien peur qu'il ne soit possédé du diable. Malgré cela, les exagérés se figurent que l'esprit saint est sur ses lèvres et qu'ils ont tout à gagner à ses paroles. »
L'explication du ministre fut interrompu par l'Enragé, qui s'écria d'une voix à ébranler les bardeaux de la toiture :
« Qui parle de paix et de sauf-conduit? qui parle de merci pour la
race sanguinaire des royalistes? Je vons le dis en vérité , prenez les enfants et écrasez-k'ur la tête contre la pierre!... prenez les filles et les femmes, et jetez-les du hant de ces remparts oh elles mettent leur confiance!... Que les chiens se repaissent de leur sans:, comme ils firent de celui de Jézabel, l'épouse d'Achab, et que leurs cadavres soient du fumier pour les champs qu'ils tiennent en héritage de leurs pères !
— Il a raison, » dit plus d'une voix haineuse dans l'auditoire. « Nous n'aurons pas grande faveur à attendre du ciel, si nous faisons déjà la partie belle iV ses ennemis. »
Incapable de maîtriser son indignation, Henri s'écria : « C'est le comble de l'abomination et une impiété révoltante! Quel bien pouvez-vous attendre des atroces divagations d'un insensé ?
— Silence, jeune homme! » dit Prêche-à-mort, a Réserve tes censures pour les choses k portée de ton intelligence. Il ne t'appartient pas déjuger dans quels vases l'Esprit a pu répandre ses inspirations.
— Nous jugeons l'arbre à son fruit, » fit observer Pèseparole , « et nous n'admettons pas comme inspiré d'en haut ce qui contredit les lois divines.
— Vous oubliez, frère, » dit Ephraïm, « que les derniers jours sont venus, où les signes et les prodiges seront multipliés. »
Pèseparole se disposait à répliquer; mais à peine avait-il ouvert la bouche que le frénétique predicant noya tout essai de discussion dans un nouveau torrent d'insanités.
« Qui parle de signes et de prodiges? » dit-il. « Ne suis -je pas Habacnc l'Enragé , dont le nom est maintenant Magor Missabib, parce que je suis devenu un épouvantail pour moi-même et pour ceux qui m'entourent?... Je l'ai entendu... Où cela? N'est-ce pas dans la tour de Bass, qui est suspendue sur l'abîme des mers?... Je l'ai entendu dans le vent qui hurlait et dans le flot qui mugissait ; je l'ai entendu crier, siflîer, croasser dans les airs, les sifflements et les croassements des oiseaux de mer, quand ils nageaient et volaient et plongeaient dans les eaux... Je l'ai vu... Où cela? N'est-ce pas des hauteurs à pic du fort de Dumbarton, en regardant an couchant les campagnes fertiles et au septentrion les montagnes sauvages, alors qu'au milieu des nuées éclatait la tempête, et que les éclairs déchiraient le firmament, aussi
LES PUKITAINS D'ECOSSE. 253
larges qne les bannières cFuue armée?... Qu'ai-je donc vn? des cadavres humains, des clievanx blessés, les chocs delà bataille, et des habits teints dans le sang... Qu'ai-je donc entendu? la voix, la vois qui disait : « Tue! tue! massacre!... Point de miséricorde!.. Tue jusqu'au dernier, les vieux et les jeunes, l'enfant, la fille, et la femme en cheveux blancs! Qu'on souille de sang chaque maison et qu'on emplisse les cours de carnage ! »
— Nous acceptons le commandement, » s'écrièrent plusieurs voix. « Voilà six jours qu'il n'a desserré les lèvres, six jours qu'il n'a rompu le jeûne, et maintenant sa langue est déliée. Oui, nous acceptons le commandement ; ainsi qu'il a dit, nous agirons. j>
Saisi de dégoiît et d'horreur de ce qu'il venait de voir et d'entendre, Morton tourna le dos à l'assistance et sortit de la chaumière.
Bnrley, qui ne le perdait pas de vue, le suivit au dehors, et lui prenant le bras :
« Oti allez-vous? » dit-il.
ce Je l'ignore, » répondit Morton; « n'importe où, pourvu que je parte.
— - Tu te lasses de bonne heure, jeune homme ; à peine as-tu mis la main à la charrue, et tu veux déjà l'abandonner. Est-ce ainsi que tu sers la cause de ton père?
^- Aucune cause ne saurait réussir sous de tels auspices, » répliqua Henri avec indignation.' c< Des gens qui approuvent les folles visions d'un maniaque ; un des chefs qui ergote comme un vieux pédant, un autre qui... »
Il hésita, et sou compagnon acheva la phrase.
c( Qui n'a plus rien à perdre, allais-tu dire, comme l'assassin Burley ? Je puis entendre tes opinions erronées sans colère. As-tu réfléchi à ceci, qu'aux jours de revendication ceux qui se lèvent pour exécuter le jugement et accomplir la délivrance ne sont pas des hommes à l'esprit froid et calculateur ? Ah ! si tu avais vu, sous la république, les armées d'Angleterre, où pullulaient des visionnaires et des fanatiques, plus insensés que les anabaptistes de Munster, tu aurais eu bien plus de sujet d'étonnement ; et pourtant ces gens-là étaient invincibles sur le champ de bataille, et ils firent merveilles pour la liberté de leur pays.
— Mais leur conduite était dirigée avec sagesse, et la violence de leur zèle s'exhalait toute dans la prédication, sans troubler les conseils en y semant la discorde ou en les jioussaut h, la cruauté. Je l'ai souvent ouï dire à mou père; rien, k l'entendre, ne le surpreuait davantage que ce contraste entre l'extravagance des opinions religieuses et la sage modération qui réglait les aÛ'aires civiles et militaires. Votre conseil, au contraire, ressemble à la cour du roi Pétaud.
— 11 faut prendre patience, Henri Morton, et ne pas délaisser la cause de ta croyance et de ton pays pour une parole malsonnante ou pour l'acte d'un ibu. Voyons, j'ai déjà persuadé aux plus raisonnables que le conseil était trop nombreux, et que le maintenir ainsi, c'était reculer la défaite des Madiauites. On va donc le réduire bientôt au personnel nécessaire pour délibérer et agir avec ensemble. Comme tu en feras partie, tu seras libre de t'associer à la conduite de la guerre et d'étendre ta protection sur ceux qu'on jugera dignes de merci. Es-tu content?
— Je serai heureux sans doute, d'avoir les moyens d'adoucir les horreurs de la guerre civile, et je ne sortirai pas du conseil, à moins 'que l'on n'y prenne des mesures qui révolteraient ma conscience. Mais à. des exécutions de combattants sans défense, à des massacres sans jugement, je ne prêterai ni mon concours ni ma sanction ; et soyez assuré que je m'y opposerai de toutes mes forces, sans faiblesse ni relâche, qu'ils soient l'œuvre de vos partisans ou de l'ennemi. »
Bnrley fit un geste d'impatience.
a La génération cruelle et endurcie à laquelle nous avons affaire, » dit-il, tt doit être châtiée avec des scorpions, tu le verras, avant qu'elle consente à s'humilier et à expier ses iniquités. C'est d'elle qu'il a été écrit : « Je susciterai contre vous un glaive qui vengera l'injure faite « h mon alliance. » Nous ferons donc ce qu'il faudra, eu hommes prudents et réfléchis, comme fit Jacques Melvin, qui exécuta la sentence l)ortée contre le cardinal Beatouu, cet odieux persécuteur.
— Je vous avoue qu'un acte de cruauté froidement préparé m'inspire ]ilus d'horreur que s'il était commis dans un élan de passion.
— Ah ! tu es encore jeune, et tu ne sais pas combien pèsent peu dans la balance quelques gouttes de sang auprès de la grandeur de cet efl'ort
national. Alkms, trêve aux alarmes! Tu discuteras avec nous ces sortes d'affaires, et il est possible qu'elles nous donnent rarement sujet de différer d'avis. »
Force fut bien à Henri de se contenter, quant au présent, de cette demi-concession. Avant de le quitter, le puritain lui conseilla de prendre quelque repos, car il était probable que l'armée se mettrait en marche au point du jour.
<r N'allez-vous pas en faire autant? » demanda le jeune homme.
« Non, » dit Burley, « mes yeux ne doivent pas se fermer encore. La tâche que j'ai à faire n'est pas un jeu d'enfant : il me reste à compléter le conseil suprême. Demain, je vous appellerai de bonne heure pour assister à la délibération. »
Il s'éloigna.
Eu examinant l'endroit oti il se trouvait, Henri le jugea assez convenable pour y passer la nuit. Il y avait une espèce de niche bien à couvert et abritée contre le vent par l'immense rocher qui surplombait. La terre était garnie d'un épais gazon, et, après une journée d'émotions et de fatigues, il s'estima heureux de rencontrer une pareille couche. Après s'être enveloppé dans le manteau de dragon qu'il avait conservé, il s'étendit sur le sol, et un profond sommeil vint bientôt l'arracher aux pénibles réflexions qui l'agitaient.
Le reste de l'armée, dispersé par groupes dans les endroits les plus commodes qu'on put trouver, passa la nuit en plein air. Les principaux chefs s'attardèrent à conférer avec Burley sur l'état des affaires. Autour du camp on plaça des sentinelles, qui se tinrent sur le qui-vive en chantant des psaumes ou en écoutant les oraisons de ceux d'entre leurs frères qui avaient reçu le don de la parole.