C. Maelowe
PRÈS avoir franchi les derniers postes de l'armée rebelle, a cavalcade fit une courte halte dans le bourg de Bothwell pour y prendre les rafraîchissements nécessaires à des gens qui avaient supporté de si dures privations ; après quoi, elle se remit en voyage aux lueurs de la naissante aurore.
On pourrait croire que, durant ce trajet, lord Evandale ne manqua point de tenir -fidèle compagnie à Edith ; ce fut le contraire. Après l'avoir saluée dans la cour du château et veillé avec sollicitude à ce qu'elle eût toutes les commodités possibles, il était allé rejoindre le major à l' avant-garde , comme s'il eût confié la charmante fille à la vigilance d'un des cavaliers de l'escorte. Celui-lîi, enveloppé dans un manteau brun d'uniforme , portait un large chapeau à plumes rabattu sur le front ; on distinguait à peine ses traits. Il chevaucha plus d'une demi-heure à côté de miss Bellenden sans lui adresser la parole; à la fin, il hii dit d'une voix tremblante et étouffée :
« Partout où elle est connue, miss Bellenden doit avoir des amis, même parmi ceux dont elle blâme aujourd'hui la conduite. Que pourraient-ils faire pour lui témoigner leur respect et combien ils ont de regret à ses souffrances ?
— Qu'ils apprennent , dans leur propre intérêt, » répondit-elle, « à révérer les lois et à épargner le sang innocent; qu'ils rentrent dans le devoir, et je leur pardonne volontiers tout ce que j'ai soufiert, et mille fois plus.
— Vous supposez donc impossible à, qui sert dans nos rangs d'avoir sincèrement à cœur le bien du pays, et de croire accomplir na devoir patriotique ?
— Peut-être, tant que je suis à votre discrétion, serait-il imprudent de vous répondre.
— Oh! pas à présent, sur ma parole de soldat!
— On m'a toujours appris à dire la vérité ; s'il faut que je parle, je ne cacherai pas mes véritables sentiments. Dieu seul juge les cœurs; c'est à l'acte qu'on pèse l'intention. Eh bien, la révolte, les meurtres par l'épée et le gibet, l'oppression d'une famille retirée comme la nôtre, qui n'avait cherché qu'à défendre le gouvernement et ses propriétés, voilà des actes dont la honte rejaillit forcément sur quiconque s'y est associé, de quelques noms spécieux (ju'on les décore.
— Le crime de la guerre civile et des misères qu'elle entraîne à sa suite, les tyrans qui l'ont follement provoquée, eu sont responsables, et non les victimes réduites à se lever pour revendiquer leurs droits d'hommes libres.
— C'est là ce (ju'il faudrait prouver. Comme chaque parti prétend avoir raison sur la question des principes, celui qui a recours aux armes se donne tort ; ainsi, dans une dispute, la loi condamne le premier qui a usé de violence.
— Hélas! s'il suffisait de cette règle pour nous justifier, combien il serait facile de démontrer que nous avons tout subi avec une patience presque surhumaine avant d'en venir à la résistance!... Mais que sert-il (le protester? » ajouta-t-il avec un profond soupir. « La cause est perdue d'avance auprès de miss Bellendcu, qui tient peut-être dans une égale aversion ses défenseurs et ses principes.
— Pardonnez-moi : sur ceux-ci j'ai dit franchement ce que je pensais ; quant à ceux-là, je n'en connais pas... à une seule exception près.
— • Et sur cette exception, vous avez condamné tout le reste?
— Loin de là. Il est,... du moins je le croyais,... de ceux aveclesquels on n'entre guère en balance ; il a... ou plutôt il avait des talents naturels, une foi élevée, une conduite irréprochable, d'ardentes sympathies. Né pour être l'ornement de sa patrie, pour la défendre et l'éclairer, il s'est associé à des fanatiques de bas étage, à des hypocrites et des ignares , il est devenu le chef de rustres grossiers , le frère d'armes de bandits et d'assassins. Est-ce à moi d'approuver une rébellion qui l'a changé à ce point? Il se peut que vous rencontriez cet homme-là dans votre camp... Eh bien, dites-lui qu'Edith Bellenden a versé plus de larmes sur son caractère déchu, sur son avenir détruit, sur son nom déshonoré, que sur les malheurs de sa propre maison. La famine a creusé ses joues et terni ses yeux, et pourtant, dites-le lui, elle en a moins souffert que de l'âpre et rongeant souvenir de celui à qui elle devait sa souffrance. »
A ces mots, elle se tourna vers son compagnon déroute, et son visage amaigri n'attestait que trop, malgré une animation passagère, la vérité de ses paroles. Le cavalier ne demeura pas insensible à cet appel : il porta vivement une main à son front comme pour en chasser une pensée douloureuse, et inclina la tête sur sa poitrine. Ce geste n'échappa point à Edith, non plus que le sentiment qui l'avait excité, et elle en ressentit une secrète émotion.
« Cependant, » reprit-elle, « si celui dont je parle paraissait trop affligé de l'opinion sévère de... d'une ancienne amie, dites-lui aussi qu'un repentir sincère tient de près à l'innocence. La hauteur d'où il est tombé ne se remonte jms aisément, et les maux qu'il a déchaînés par son exemple ne se réparent que dans une certaine mesure ; cela lui est encore possible.
— Comment? » demanda le cavalier d'une voix à peine distincte.
« EétabHr la paix dans un pays en désordre, amener des hommes égarés à déposer les armes, tel est son rôle. En arrêtant l'effusion du sang, il pourra se faire pardonnjer celui qui a déjà été versé. L'œuvre est grande, et qui s'y dévouera aura bien mérité de ses compatriotes, aujourd'hui et dans l'avenir.
— Il serait impossible , dans une telle paix, de sacrifier sans réserve les intérêts publics à ceux de la couronne.
— Une jenno fille comme moi ne sanrait sans présomption s'aventurer sur ce terrain. Jlaia puisque je sais allée si loin, je m'expliquerai sans détour : puissé-je voir la paix rendre le repos à tous les partis et mettre fm an brigandage militaire, aussi odieux à mou avis qne les moyens mis en avant pour le combattre. )>
Henri Morton leva la tête et écarta les plis de son manteau.
(t Miss Belleuden , » dit-il, a l'homme qui a perdu la glorieuse place qu'il occupait dans votre estime est encore trop fier pour plaider sa cause en criminel. Convaincu qu'il ne peut ])his prétendre k amindulgente amitié, il garderait le silence sur les durs rejjroches, s'il n'avait à invoquer un témoignage honorable. Ce qu'il souhaite ardemment, l'objet de tous ses eft'orts, est, en ce moment même, j'en appelle à lord Evandale, d'obtenir une paix telle que le plus loj'al sujet n'y sanrait contredire. »
Il la salua d'un air digne. Edith, dont les discours avaient bien laissé voir qu'elle n'ignorait pas à (jui elle avait affaire, lui rendit sou salut avec uu certain embarras ; peut-être ne s'atteudait-elle pas à ce qu'il mît tant de chaleur à se justifier.
Au moment où il s'approchait du major et d'E vandale, qui formaient en quelque sorte l'avant-garde de la petite troupe , sa présence arracha au vétéran une exclamation de surprise.
« Oui, c'est moi, » dit-il, « Henri Morton, désolé d'avoir été si mal compris par le major Bollendco et sa famille. Je m'en remets à lord Evandale, j> ajouta-t-il en salnant le jeune seigneur, » du soin de détromper mes amis, touchant les détails de ma conduite et la pureté de mes intentions. Adieu, major. Tous mes souhaits de bonheur pour vous et les vôtres ! Puisse un temps plus heureux nous réunir sous des auspices favorables !
— Croyez-moi, JMonsieur Morton, » dit Evandale, « votre confiance n'est pas mal placée. Vous m'avez rendu de grands services, et j'essaierai de les reconnaître en présentant votre caractère sous son véritable jour aux yeux du major Bellenden et de tous ceux dout l'estime vous est chère.
— Je n'attendais pas moins de votre générosité, Milord. y> Rassemblant alors les gens de sa suite, il tourna bride, et s'éloigna
par le travers de la lande, dans la direction d'Hamilton. Un vent frais se jouait dans son panache , et l'acier de son casque reflétait les feux du soleil levant.
Seul , Cuddie s'attarda quelques moments à dire un tendre adieu à Jenny Dennison , qui avait su profiter de ce voyage nocturne pour reprendre possession du cœur
de son trop susceptible amant.
Un bouquet d'arbres prêta fort à propos son ombrage discret à leur tête-à-tête.
« Adieu donc, ma Jenny, »
dit le galant en tirant de sa poitrine une sorte de beuglement qui voulait être un soupir. « Pensez quelquefois
au pauvre Cuddie, un honnête garçon qui vous aime, allez! Y peuserez-vous un peu, hein?
— Par ci par là, à l'heure de la soupe, » répondit la malicieuse fille, incapable de retenir i;ue riposte et le moqueur sourire dont elle l'accentuait.
Cuddie se vengea à la manière des amoureux de village, et comme elle s'y attendait probablement. Il lui passa le bras autour du con, et
appliqua sur sa joue et ses lèvres plusieurs baisers sonores. Puis mettant sou cheval au grand trot, il alla rejoindre son maître.
« Il a le diable au corps, » dit la soubrette en s'cssuyaut la bouche et en rnjustant son bonnet. <i Et puis, il a deux fois plus d'ardeur qne Tom Halliday... Oui, Madame, je viens... Miséricorde! Pourvu qne la vieille dame n'ait rien vu !
— Jenny, » lui dit la douairière, a le jeune homme qui commandait l'escorte n'a-t-il pas été capitaine du Perroquet, et prisonnier à Tillietudlem le matin do l'arrivée de Claverhouse? On dirait que c'est le même. »
Charmée de voir qne la question n'avait point trait à ses petites affaires, Jennj' jeta de côté nu coup d'œil sur sa jemie maîtresse ponr tâcher de savoir dans quel sens il fallait répondre; mais n'ayant pu deviner d'où soufflait le veut, elle se laissa aller à son instinct de soubrette, et mentit.
« Oh ! je ne pense pas, iladame, » dit-elle avec autant d'ajilomb que si elle eût récité sou catéchisme. « Celui-là est bruu et petit, à preuve.
— Avez-vous la berlue, Jenny ?» dit le «uajor. « Il est grand et blond ; c'est bien le même.
— J'avais autre chose à faire qu'à le dévisager, » répondit-elle avec un hochement de tête. « Qu'il soit aussi blond qu'une chandelle d'un liard, ça le regarde.
— C'est un coup du sort, » reprit lady Marguerite, « d'avoir pu échapper à ce dangereux fanatique !
— Vous vous trompez, Madame, » dit Evandale ; « nul n'a le droit de qualifier ainsi M. Morton, et nous moins que personne. Si je suis encore vivant, et si vous êtes en sûreté sons la protection de vos amis, au lieu d'être au pouvoir d'un assassin et d'un fanatique véritable, c'est à lui seul que vous le devez, c'est à sa diligence, à sa généreuse humanité. »
Il fit alors uu récit détaillé des incidents de la veille, et, avec l'accent d'un frère plutôt que d'un rival, il s'étendit sur les services de Morton, sans oublier d'expliquer à quel risque il les avait rendus.
« Se taire sur les mérites d'un homme qui m'a deux fois sauvé la vie, 3) dit-il eu terminant, « serait pis que de l'ingratitude.
— Je ne demanderais pas mieux que de publier aussi son éloge, » fit observer le major. « Les faits que vous citez partent d'un noble cœur, je l'avoue. Quant à ses errements politiques, il m'est impossible de les juger avec l'indulgence de Votre Seigneurie.
— Remarquez, je vous prie, qu'il a cédé à la nécessité. Ses i>rincipes, du reste, s'ils ne s'accordent pas tout à fait avec les miens, sont de nature à commander le respect. Claverhouse, à qui l'on ne conteste pas le don de se connaître en hommes, a pressenti chez lui des talents peu ordinaires, et il avait raison, bien qu'il ait traité de parti pris, et trop durement, ses principes et ses intentions.
— Des talents peu ordinaires ! Vous avez le coup d'oeil prompt. Milord... Moi, qui l'ai vu naître, j'aurais pu, avant cette afiaire, certifier ses sentiments honnêtes, son bon caractère ; quant à ses talents...
— Sans, doute ils étaient dans l'ombre, ignorés de tous et de luimême, jusqu'à l'heure où les circonstances les ont mis en relief. Si je les ai découverts, c'est en conversant avec lui sur des matières d'importance. Il travaille maintenant à mettre un terme à la rébellion, et les conditions qu'il propose sont si raisonnables que mon plus chaleureux appui ne leur manquera pas.
— Et avez-vous, » demanda lady Marguerite, « l'espoir de conduire à bonne fin une si vaste entreprise?
— Oui, Madame, avec des presbytériens aussi modérés que Morton et des royalistes désintéressés comme votre frère. Par malheur, tel est l'aveugle emportement des deux j^artis que le glaive seid, j'en ai jieur, tranchera le nœud de cette guerre civile. »
L'entretien avait naturellement dans Edith un auditeur attentif. Il la rendit confuse et fière à la fois : tandis qu'elle se reprochait ses rigueurs maladroites envers son amant, au fond elle était chatouillée d'une orgueilleuse joie d'apprendre qu'il n'avait pas déchu, au rapport même d'un rival, de la hauteur où son amour l'avait naguère élevé.
& Les haines civiles et les préjugés de famille, » pensa-t-elle, >.< m'obligeront peut-être à l'arracher de mon cœur; mais ce n'est pas une chétive consolation de savoir de science certaine qu'il est digne de la l^lace qu'il y a si longtemps occupée. »
Alors qu'Edith revenait ainsi de ses injustes j^réventions, Morton
arrivait nu camp des rebelles, situé dans le voisinage d'Hamilton : il y régnait un désordre extrême. On y avait appris de source sûre ique l'armée royale, ayant reçu d'Angleterre un renfort considérable de gardes du corps, allait entrer eu campagne. La rumeur publique en exagérait singulièrement le nombre, l'équipement et la discipline; elle propageait d'autres bruits non moins décourageants.
Ainsi la bienveillance connue du duc de Monmouth avait fait naître des espérances dont il fallait bien rabattre, car il n'était pas douteux qu'elle serait paralysée par ceux qui partageaient avec lui le commandement. Son lieutenant, le fameux Thomas Dalzell, avait pratiqué la guerre en Russie, contrée alors plongée dans la barbarie; autant sa bravoure et sa fidélité à tonte épreuve le rendaient respectable, autant il était odieux par ses cruautés et son mépris de la vie humaine. La cavalerie avait pour chef Clavcrhonse, impatient de venger la mort de son neveu et la défaite du mont London.
Quant au train d'artillerie, on en faisait une description des plus efl'rayantes.
Ce n'était pas tout. Ou avait appelé du haut pays des corps nombreux de montagnards, n'aj'aut, au point de vue de la langue, de la religion et des mœurs, rien de commun avec les rebelles. Nouveaux Philistins, ces clans accouraient sous la bannière de leurs chefs, comme des vautours au carnage. En réalité, tout liomme eu état de marcher ou de monter à cheval avait été requis de prendre les armes, mesure adoptée probablement dans l'intention de frapper d'amendes on de confiscation les biens de ceux qui auraient tenté, par principes ou par prudence, de garder la neutralité.
En un mot, tout tendait à grossir les appréhensions des rebelles, en leur persnadaut que la vengeance du roi u'avait été si tardive qu'afin de les atteindre, iafaillible et éclatante.
Le premier soin de Morton fat de rassurer ses compagnons. Après avoir fait ressortir l'exagération évidente des bruits eu circulation, il rappela la victoire qu'ils avaient remportée sur Claverhouse dans un temps ofi, bien moins nombreux, ils étaient sans discipline et presque sans armes. D'ailleurs ils occupaient une position très forte, d'un accès difficile, en partie couverte par une rivière: les accidents du terrain et
les bouquets de bois offraient un abri à peu jirès sûr contre la canonnade et les charges de cavalerie. En somme, ils devaient montrer de la résolution : leur salut était à ce prix.
Tout eu s'efforçant de relever le courage des soldats, Morton tint à ses collègues im autre langage. L'occasion lui parut bonne pour insister auprès d'eux sur la nécessité de proposer un arrangement, d'autant plus acceptable qu'il était conçu en termes modérés au nom d'une armée imposante et qui n'avait point essuyé d'échec. Mais, dans l'état d'abattement où elle se trouvait, comment espérer qu'elle soutiendrait avec avantage le choc des forces régulières et bien équipées de Monmouth? S'il lui arrivait — et ce n'était que trop probable, — d'être battue et dispersée, la rébellion, loin d'avoir été utile à l'Ecosse, fournirait un prétexte pour l'accabler sous une tyrannie plus exigeante.
Placés dans l'alternative, également dangereuse, de congédier leurs troupes ou de rester à leur tête, la plupart des officiers se rendirent aux raisonnements de Morton, et convinrent d'appuyer la requête qu'il avait adressée au duc par le canal de lord Evandale, en avouant que, si l'on y faisait droit, le liut de la prise d'armes était à peu près atteint.
Il y en eut quelques autres, et de ces hommes dont la i^opularité était sans partage, qui s'en firent les adversaires acharnés. A leurs yeux, tout accommodement qui n'avait pas pour base le Covenant de 1640, était nul et nou avenu, impie et sacrilège. Parler de paix sans y mettre pour conditions la déchéance de la famille royale et l'indépendance absolue de l'Église! Lâches qui le conseillaient! Laboureurs fainéants, en train de s'éloigner de la charrue! Intrigants méprisables, qui ne cherchaient qu'une excuse pour abandonner leurs frères d'armes ! La foule, imprévoyante et n'ayant rien à perdre, applaudissait à ces divagations.
Dans chaque tente, ou plutôt dans chaque hutte qui servait d'abri aux rebelles, on n'entendit plus que discussions violentes à ce sujet, et des gros mots on en vint plus d'une fois aux coups. La discorde qui avait mis en feu le camp des presbytériens n'était qu'uu présage trop certain du sort qui les attendait.