ROULIN | II
Celui-ci ne pouvait donc pas les utiliser pour
éclaircir les dires de l’auteur qu'il commentait. Bien que nous ne puissions accepter aujourd’hui l'hypothèse à laquelle il s'était arrêté, on me saura sans doute gré d'en dire quelques mots. Il est toujours intéressant de savoir quelle a été, sur un sujet difficile, la pensée d’un esprit ingénieux et fin, servi par de grandes connaissances.
Pour Roulin, à l’époque où il écrivait ses réflexions, les Pygmées des anciens étaient nos populations circompolaires. Bien que les notes n’en disent rien, on ne saurait douter que la petite taille reconnue chez plusieurs de ces peuples n'ait été le point de départ de cette interprétation. On sait, en
effet, que les Lapons ont été longtemps regardés
comme la plus petite race humaine; certains Es-
quimaux rivalisent avec eux à cet égard et vont
même plus loin *. De là à voir en eux les nains de l'antique légende, il n'y avait qu’un pas. La question de patrie ne pouvait arrêter les partisans de cette hypothèse. Les Pygmées n'ont-ils pas été placés en Thrace et en Scythie aussi bien qu’en Asie et en Afrique? Quelques détails de mœurs prêtent encore à l'assimilation. L'écrivain rappelle que certaines populations boréales habitent tour à tour, chaque année, l’intérieur des terres et les bords de la mer, comme Pline dit que font les Pyg-
1 J'aurai occasion de donner plus tard de donner des chiffres comparatifs de quelques-unes de ces petites races.
12 NOTIONS'HISTOARIQUES
mees ; c'est aussi pour manger les œufs des oiseaux aquatiques, dont elles détruisent un nombre immense, que ces tribus émigrent vers les côtes. Ce que l’auteur latin rapporte au sujet des huttes de Pygmées s'expliquerait d’ailleurs sans trop de peine. « Peut-être, écrit Roulin, dans la tradition originale, ces huttes, au lieu d'être faites en boue eten coquilles d'œufs, étaient faites en formes de demicoques d'œufs et en terre. Celles des Esquimaux ont cette forme, mais sont en neige. »
Enfin, la tradition rapporte que les grues rencontrent leurs ennemis dans leurs voyages annuels du nord au sud. Roulin répond : « En mettant les migrations des grues entre Îes deux mêmes points, mais les faisant partir des marais de la haute Egypte pour se rentre en Scythie, c'est-à-dire vers la zone glaciale, c’est là que se trouveraient avec raison les Pygmées. » |
Discuter les ingénieuses corrections proposées par Roulin est aujourd’hui inutile. Je me bornerai à faire observer qu'il a négligé un autre passage fort important en ce qu'il permet de déterminer avec précision le point où l’auteur placeles Pygmées asiatiques. On lit, en effet, la phrase suivante, dans sa description de l'Inde : « Immédiatement après la nation des Prusiens, dans les montagnes desquels sont, dit-on, les Pygmées, on trouve l'Indus. » Les montagnes dont il s’agit étaient donc à l’ouest du fleuve; et, comme les Pygmées, se rendaient chaque année au bord de la mer, dont ils ne pou-
vaient par conséquent être éloignés, on voit qu'il s’agit de la portion la plus méridionale de la région montagneuse du Béloutchistan.
Cette région est située vers le 25° ou le 26° degré de latitude nord et le 63° ou 64° degré de longitude orientale. Les voyageurs ne signalent, sur ce point, aucune population de taille exceptionrellement réduite. Mais j'ai montré ailleurs que les plus anciens habitants de cette contrée, les Brahouis, qui parlent une langue dravidienne, se rattachent à une grande formation de races métisses dont les Négritos forment l'élément noir *. Au temps de Pline, ils étaient à coup sûr moins altérés qu'aujourd'hui par le mélange des sangs et devaient ressembler à ces Dravidiens proprement dits dont la taille descend au-dessous de 1,50, et s'élève rarement à 1”,62 ou 0",63. Peut-être même, à l’époque où furent recueillis les renseignements transmis par l'écrivain romain, existait-il encore dans la province de Loos, là où Pline place ses Pygmées, quelque tribu de Négritos semblable à celle dont nous allons parler. Quoi qu'il en soit, les Brahouis présentent un trait de mœurs qui rappelle exactement celui que Pline attribue aux Pygmées. Tous les ans ils changent deux fois de demeure, au commencement de l'été et de l'hiver. Ces migrations annuelles sont commandées par
1 Nouvelles Etudes sur la distribution geographique des Negritos et sur
leur identification avec les Pygmeées àsiatiques de Ctesias et de Pline (Revue d'ethnograbhie, t. 1).
la nécessité de procurer de bons pâturages à leurs bestiaux, et ceux-ci sont composés, comme l'étaient ceux des Pygmées, de moutons et de chèvres. |
Tout concourt donc à faire voir dans les Brahouis les descendants des petits hommes dont Pline a voulu parler. Mais bien avant lui, Ctésias avait parlé des Pygmées asiatiques et avait reporté leur habitat beaucoup plus loin à l’est. Au milieu des fables qu'il accepte sans réserves, il avait donné quelques détails importants et vrais. Voici comment il s'exprime : « Il y a au milieu de l'Inde des hommes noirs qu'on appelle Pygmées. Ils parlent la mème langue que les Indiens et sont très petits. Les plus grands n'ont que 2 coudées (0",924 ou 0”,900, selon les évaluations de cette mesure). La plupart n’en ont qu'une et demie. Leur chevelure est très longue ; elle leur descend jusqu'aux genoux et même plus bas. Ils ont la barbe plus grande que tous les autres hommes. Quand elle a pris toute sa croissance, ils ne se servent plus de vêtements, leurs cheveux et leur barbe leur en tiennent lieu. Is sont camus et laids.…. Ils sont habiles à tirer de 1 SERRES
Sans doute Ctésias a diminué dans des propor-
tions fabuleuses la taille de ses Pygmées; sans doute il a eu tort de prendre pour la chevelure ou
1 Histoire de l'Inde par Cfésias, extraits de Photius, placés à la fin de la traduction d'Hérodote par Larcher, t. VI, $ 11.