FAISEURS: DE PLUIE
liminaires du mariage, etc. Il semble que chez eux le fétichisme pur s’est juxtaposé au fonds de croyances instinctives, qui leur est commun avec toutes les autres populations sud-africaines.
Il en est autrement des Hottentots. Chez eux on a trouve de tout temps et l’on rencontre encore aujourd'hui ces sur£ qui jouent alternativement le rôle de maîtres des cérémonies et de prêtres, ces médecins”, ces faiseurs de pluie qu'ont signales. bien des voyageurs et que Livingston a fait parler d’une manière assez curieuse?. C’est dire qu'ici les. superstitions se précisent et se multiplient. En même temps les principales époques de la vie sont celébrées par des fêtes et des cérémonies ayant,au moins jusqu’à un certain point, le caractère reli-gieux. Je renverrai pour ces détails, trop souvent révoltants, aux récits des voyageurs qui les ont recueillis et surtout à ceux de Kolbe.
On sait que les renseignements donnés par Kolbe ont été declarés peu dignes de foi par un certain nombre de ceux qui lui ont succédé et lui ont adressé de violentes critiques, parfois alors qu'ils. ne faisaient guère que le répéter. Déjà Walckenaer a chaudement protesté contre ces attaques et en a montré l’origine. Il a entre autres fort bien fait
1 Kolbe, loc. cit., p. 27. Ce voyageur distingue pourtant le prêtre. (sur:) du médecin, et attribue à ce dernier un rang supérieur dans le clan.
? Livingston, Explorations dans l'intérieur de l'Afriqu: australe et voyages, etc., p. 27.
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comprendre comment notre célèbre astronome La Caille avait été induit en erreur par les employés de la compagnie du Cap, que Kolbe avait trop fait connaître ‘. Cette réhabilitation du vieux voyageur allemand est pleinement confirmée par le témoionage de M. Hahn. « Tout voyageur, dit-il, bien au courant des mœurs et des coutumes des Bergdamaras”, pourrait contresigner la plus grande partie du livre de Kolbe sur les Hottentots*. » C’est donc en toute confiance que l’on peut consulter ces documents, recueilllis avant que les Européens eussent pu disperser ou transformer les populations locales.
Mais, je l’ai dejà dit, ces superstitions grossières ne sont pas toute la religion des Hottentots. C’est ce qu’avaient su voir même les premiers voyageurs qui explorèrent leur territoire. [Is avaient reconnu leur croyance à un grand chef, appelé par eux leregulateur suprême (Khourrou), le Seigneur (Khub)", et aussi à un Diable (Dangob où Damob); ilsavaient
1 Voyage de Kolbe, Préliminaire (loc. cit., p. 226). Le résumé donné par Walckenaer de l’ouvrage de Kolbe est exact et assez complet ; aussi le citerai-je assez souvent, a côté du livre lui-même, qu'il est plus difficile de se procurer.
2? Tribu d’origine nègre fixée dans le pays des Grands Namaquois, dont elle a adopté les mœurs et le langage, qu'elle conserve mieux que les Khoiï-Khoiï eux-mêmes. (Hahn.)
3 M Hahn cite : Corporal Muller (1655), Dapper (1671), Nicolas Witsen (1691), Valentyn Plütschau, W. Vogel, tous antérieurs à Kolbe.
4 The Supreme Ruler. (Valentyn, cité par M. Hahn, p. 33.)
PF à t= “s
RÉHABILITATION DE KOLBE 209
constate les hommages rendus à la lune. Kolbe confirma par des observations nouvelles et plus détaillées tout ce qu avaient dit ses prédécesseurs. Il fit connaître les cérémonies accomplies aux diverses phases de la lune, le sens général des prières qu’on adresse à cet astre, et vit, dans cet ensemble de pratiques, tous les caractères d’un véritable culte. À peu près à la même époque, George Smith signala les fêtes célébréesen l'honneur des Pléiades; il résuma en quelques mots la prière que les Khoi- Khoï chantaient en chœur en s'adressant au Dieu suprême, et que je reproduirai plus loin.
Ces citations suffisent pour mettre hors de doute le fait général. Avant qu'aucune notion théologique empruntée à l’Europe eût pu modifier les conceptions des Khoi-Khoï, ces peuples admettaient ” l'existence d'êtres supérieurs pouvant influer en bien ou en mal sur leurs destinées; ils leurs adressaient des prières et des hommages; ils avaient une religion et un culte. Mais on n'avait aucun détail sur ces êtres bons ou mauvais, sur leur nombre, sur leur hiérarchie; on ne savait rien de leur histoire légendaire. Or il eût été bien étrange que les Hottentots n'eussent pas leur #y{hologie, au moins rudimentaire, alors que l’on en a trouve des traces jusque chez les Australiens. M. Hahn a comblé cette lacune. Il fait connaître les noms des diverses divininés khoi-khoï ; il nous renseigne sur la filiation qu'on leur attribue, sur les aventures qu'on leur prête. Puis il tâche de remonter
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à l'origine de ces fables. Voyons donc ce qu'il nous apprend à ce sujet.
Tsüi-goa”. — Le Dieu suprême des Hottentots est Zsuni-goam, Tsuüi-goa, Tsii-goàb, dont le nom plus ou moins altéré, plus ou moins modifié, se trouve déjà mentionné dans les récits de divers voyageurs. Une légende recueillie par M. Hahn raconte que ce Dieu s’appelait jadis autrement. Elle le représente comme ayant été un grand chef d'où descendent toutes les tribus khoi-khoi. Il déclara la guerre à un autre chef nommé Gaunab®. Celui-ci eut d’abord le dessus dans plusieurs rencontres; mais à chaque nouveau combat, son adversaire sentait croître ses forces, tandis qu’il perdait de plus en plus les siennes. Enfin Gaunab fut vaincu, et tué; mais au moment d’expirer, il frappa son ennemi au genou. Le vainqueur prit dès lors le nom de Tsüi-goa, qui signifie genou blesse. |
Dans cette légende, le Dieu revêt certains caractères humains; mais en même temps il est representé comme capable d'accomplir des choses merveilleuses. Au dire du vieillard qui a renseigné M. Hahn, Tsüi-goa prévoyait l'avenir ; il est mort et il est ressuscité plusieurs fois; il a reparu à diverses reprises au milieu des siens; et sa venue à
1 C’est l'appellation que M. Hahn emploie le plus habituellement. ? On verra plus loin que ce Gaunab n’est autre chose que le Dieu
méchant.
LUPTES DETTSUI-GO:A; ET DE, GAUN AB 3OI
été célébrée par des festins et des danses. C’est lui qui a donné en abondance aux hommes des bœufs
et des moutons; c'est lui qui assemble les nuages
et fait pleuvoir; c’est lui qui rend fertiles les vaches et les brebis. En somme, tous les biens viennent de lui. Il vit dans un beau ciel, dans un ciel rouge; son ennemi Gaunab habite un ciel obscur. un ciel
noir.
Il est facile de voir que ce récit légendaire reproduit, sous une forme et avec des détails inspirés par le genre de vie des Khoï-Khoï, cette idée de la lutte entre le génie du bien et le génie du mal qui a enfanté tant de contes mythologiques. Nous verrons plus loin en effet que Gaunab est le nom
que ces populations donnent à une divinité méchante. Toutefois, le rôle supérieur joué par Tsüûigoa dans les croyances de ces peuples n'est pas ici
très nettement marqué. Mais des renseignements plus précis achèvent de nous éclairer sur ce point.
‘Ceux qu'avait recueillis Kolbe, soit par lui-même, soit auprès de diverses personnes, permettaient déjà d'admettre que les Hottentots croyaient à un
Etre suprême, à un Gounia-Tiquoïa (Dieu de tous
les dieux), regardé par eux comme ayant créé le monde ainsi que les êtres vivants, comme gouvernant toutes choses".
On retrouve cette croyance dans les paroles de
Harisimab, chef actuel de la tribu païenne des Ha-
4 Hahn, loc, cif., p. 41.
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bobés et ennemi juré des missionnaires. Interrogé par notre auteur sur les origines de son peuple, il répondit : « Toutes choses, les Habobés aussi, ont été faites par Tsûi-goa dans cette contrée; et le Seigneur (Khub*) nous a faits et nous a donné le pays; il nous donne la pluie et fait pousser le gazon. » Cet accord entre les dires du vieux voyageur et la réponse du chef habobé pourraient suffire pour lever tous les doutes. Tsûüi-goa était bien et est encore, pour les Khoï-Khoï non convertis, le créateur de toutes choses, le dispensateur des biens les plus précieux pour ces tribus pastorales. Bien d'autres témoignages viennent à l'appui de cette conclusion.
Il est pourtant fâcheux que M. Hahn n'ait pas insisté davantage sur ce point, principalement en ce qui touche à la création de l'homme. Cest en passant, et dans une note, qu il appelle Tsûüi-goa le créateur des Khoï-Khoï et fait connaitre la tradition des Koranas. Au dire des vieillards de cette tribu, « Tsüi-goa, après avoir fait un homme et une femme, Kanisma (plume d'autruche) et Hau-na- Maos (cuivre jaune), leur donna des vaches, dont ils devaient boire le lait, une queue de chacal pour essuyer la sueur de leur front, un bâton pouvant servir de massue (Airi), un carquois, des flèches, un arc et un bouclier. C'est de Tsüi-goa qu'ils
1 Ce mot était employé aussi dans le même sens au temps de Valentyn. (Hahn, loc, cit., p. 38.)