‹ Les pygméesChapitre 115 sur 139 · SOLENNITÉS RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

SOLENNITÉS RELIGIEUSES

Les Hottentots ne s'en tiennent pas à ces grandes fêtes publiques. Is ont leur culte domestique ou, mieux, individuel. Le matin, aux premiers rayons de l'aube, ils quittent leur hutte et vont s’agenouiller derrière un buisson. Là, la face tournée vers l'orient, ils adressent leur prière à Tsüigoa, le père des pères.

Je crois inutile d'insister sur le caractère de ces pratiques et de ces chants, sur la nature des sentiments qu'ils attestent. Quiconque tiendra compte de ces renseignements comprendra la calme confiance du guide de M. Hahn. On voit aussi d'où viennent les difficultés spéciales que rencontre chez les Hottentots l'œuvre de conversion entreprise par les diverses sectes protestantes, qui seules ont abordé cette partie du monde paiïen. Le missionnaire ne peut s'en prendre ici à aucun symbole matériel: il ne peut renverser ni temples ni statues, et démontrer ainsi l'inanité des dieux de pierre ou de bois. C'est contre des idées qu'il a à lutter. Or, le convertisseur et le néophyte ont en commun la même notion fondamentale, celle d’un Etre suprème, créateur et père bienveillant de ses créatures, que l'on doit honorer et prier. Le Hottentot peut donc répondre aux missionnaire qu'on ne lui apprend rien de nouveau, et l'on ne saurait être surpris que Tsûi-goa ait eu ses martyrs. M. Hahn en cite un exemple. Un chef célèbre dans la colonie, Nanib, entouré d'ennemis et sommé d'embrasser le christianisme s'il voulait sauver sa

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vie, répondit : « Jamais! mon Tsûi-goa est aussi bon que votre Christ. » Il reçut bientôt le coup mortel.

Nous verrons plus loin que M. Hahn identifie Tsûi-goa avec d'autres divinités. Mais c'est là le résultat d’une critique reposant sur une théorie que j'aurai à faire connaître. Les Khoï-Khoï, à en juger par ce que dit l’auteur lui-même, ne semblent pas avoir songé à cette fusion. Leur Dieu suprême paraît bien avoir son existence propre. Il est à regretter que notre auteur ne soit pas plus explicite sur ce point et ne dise rien des idées que ces peuples ont pu se faire relativement à la nature du Père des pères. L'anthropolitrie, dont on trouve la trace évidente dans la légende citée plus haut et dans quelques autres, aboutit parfois à des conceptions remarquablement spiritualistes. En Polynésie, Taaroa, le chef indonésien qui découvrit les îles Tonga, a été regardé d'abord comme un dieu secondaire *, puis comme un dieu de première classe *; puis enfin il a été déclaré foivi, n'ayant

1 A Tonga, qu'il avait pêchée, on montra à Mariner le rocher auquel s'était arrêté l’hameçon de Tangaroa (Taaroa). Cet hameçon lu-même fut longtemps conservé dans la famille du Tui- Tonga, regardée comme descendant du dieu en ligne directe, (An account of the natives of Tonga island.)

2 A la Nouvelle-Zélande, Tangaroa (Taaroa) est un des six premiers dieux, fils de Rangi et de Papa, c’est-a-dire du Ciel et de la Terre. George Grey, Polynesian Mytholog y.

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point eu de père, point de mère, point de postérité, mais ayant créé tout ce qui existe *.

Quelque chose d’analogue s'est-il passé dans les régions du Cap? Peut-être M. Hahn aurait-il pu nous le dire. Toujours est-il qu'il n'attribue à Tsüûigoa ni père, ni mère, ni épouse, ni fils, et qu'il ne rapporte à son sujet aucun récit analogue à ceux dont est remplie l'histoire des autres dieux. Tsüigoa semble donc habiter seul son ciel rouge, bien au delà de la lune, selon Kolbe*; au delà du ciel bleu, d'après un autre renseignement recueilli par M. Hahn. Ses sectateurs n'en croient pas moins qu'il entend leurs prières et qu'il veille sur eux. Ils ont donc singulièrement épuré la conception première, si tant est que la légende rapportée plus haut ait été le point de départ des croyances trouvées chez ces tribus par Kolbe et ses contemporains, comme de nos jours par M. Hahn.

Heitsi-eibib. — Les Hottentots reconnaissent un autre Dieu bon, sur lequel les anciens voyageurs avaient déjà recueilli quelques renseignements incomplets, mais que M. Hahn fait bien mieux connaître. Toutes les tribus des Grands Namaquois et un certain nombre d'autres l’appellent Heitsi-eibib ; les Koras lui donnent le nom de Garubeb.

1 C'est à Tahiti que Tangaroa devient le Dieu suprême, Voir Mœærenhout, Voyage aux îles du Grand Océan, et Gaussin, Traditions religieuses de la Polynésie, dans le Tour du monde.

2 Kolbe, Description du Cap, p.203 ; Walckenaer, Histoire générale des voyages, p. 370.

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Tous les Namaquois interrogés par notre auteur lui ont donné des renseignements identiques.

Selon eux, Heitsi-eibib est leur grand-grand-père. C'était un chef très puissant et très riche, qui possédait en abondance des vaches et des brebis. Il vainquit et extermina tous les ennemis qui attaquaient son peuple. Il était très prudent et très sage. I habitait une contrée située à l’est. Voilà pourquoi la porte de la hutte de ces indigènes est toujours placée à l’est; pourquoi le timon des wagons au repos est dirigé du même côté ; pourquoi les tombes sont ouvertes de ce côté de l'horizon, vers lequel est tournée aussi la face du défunt.

Jusqu'ici la légende se maintient dans les limites de la vie réelle; mais elle ne tarde pas à en sortir. Heitsi-eibib prévoyait l'avenir ; il pouvait prendre toute espèce de formes. Comme Tsüi-goa, bien plus souvent semble-t-il, il est mort et est ressuscité à plusieurs reprises. A la fin de chacune de ces existences, il a été enseveli; et ses tombeaux sont dispersés sur toute l'étendue des terres jadis habitées par les Hottentots. Ce sont des amas de pierres, des espèces de cairns, en somme peu considérables. Celui qu'a décrit Lichtenstein n'avait que 20 à 30 mètres de circonférence. Ils sont situés ordinairement dans d'étroits défilés resserrés entre deux montagnes. Tout Hottentot qui passe près de ces tombes y dépose, en guise d’offrande, soit une pièce de ses vêtements, soit des fleurs, une branche d'arbre ou de buisson, une pierre qui accroît d'au-

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‘tant le modeste monument, ou même un crottin de zèbre. Parfois aussi on y apporte du miel ou de lhydromel. Les Namaquois disent que Heïtsi-eibib se promène la nuit dans les lieux déserts et qu'ilest satisfait lorsque, regagnant son gîte vers le matin, il reconnaît qu on lui a rendu hommage. Il protège ceux qui l'honorent, leur procure de bons voyages. les préserve de tout danger, leur donne de bons avis et leur apprend à tuer les lionceaux et autres animaux sauvages. Lorsqu'ils sont en chasse, les Namaquois répètent habituellement tous bas la prière ‘suivante :

O Heitsi-éibib,

Toi notre grand-père,

Permets que je sois heureux.

‘Donne-moi du gibier,

Fais-moi trouver du miel et des racines,

Pour que j'aie àite bénir de nouveau.

N’es-tu pas nôtre grand-grand-père,

Toi, Heitsi-eibib ?

Heitsi-eibib semble avoir voulu naître de nouveau, peut-être plusieurs fois. Une jeune fille ayant avalé le jus d'une plante grasse de saveur douceître (hobega), enfanta un fils, qui devint rapidement un homme robuste. C'était le Grand-Père qui revenait au milieu de ses descendants. Une autre tradition est plus singulière. Une vache, après avoir brouté un certain gazon, donna naissance à un veau qui fut bientôt un très grand taureau. Un jour, les hommes de la tribu le pour-

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suivirent pour le tuer; mais tout à coup il disparut,et à sa place on aperçut un homme occupe à faire un baquet. C était le Dieu, qui avait pris la forme humaine.

Les légendes abondent dans l’histoire de Heitsieibib. Je n'en citerai que quelques-unes, en les abrégeant.

Ce Dieu vivait d’abord en bonne intelligence avec le lion, qui, dans ce temps-là, avait des ailes et vivait sur les arbres. Mais l’animal ayant profité de ses avantages pour surprendre et dévorer les vaches de la tribu d’Heitsi-eibib, celui-ci lui tendit une embûche et lui coupa les ailes. De là date l’inimitié qui n'a cessé de régner entre les descendants des deux anciens amis.

On voit aussi Heitsi-eibib aux prises avec des êtres dont la nature n’est pas définie et avec lesquels il lutte de pouvoir magique. En voici un exemple. Gama-gorib, le lion et lui vivaient dans la même contrée. Un jour Heitsi-eibib, éloigné de ses compagnons, les envoya chercher; mais il attendit en vain, et un bruit sourd l’avertit qu'ils ne pouvaient se rendre à son appel. Il se mit donc à leur recherche; et, sans avertir de sa présence, ainsi qu'il est d’usage chez les Khoiï-Khoi, il traversa le kraal de Gamagorib. Celui-ci lui dépêcha le lièvre pour l’inviter à venir le trouver et lui proposa de se battre en duel”.

Le duel proprement dit existe chez les Hottentots Celui qui se croit offensé défie son adversaire en lui présentant sa main pleine de

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Or il possédait une profonde caverne dans laquelle il précipitait et faisait périr quiconque approchait de sa demeure. Heitsi-eibib ne put d’abord éviter le sort commun; il fut vaincu et jeté dans l’abime. Mais il lui adressa la parole, disant : « Caverne de mes ancêtres, élève ton fond et soulève-moi, pour que je puisse sauter dehors. » La caverne obéit et le combat recommença. Heitsi-eibib fut encore terrassé et précipité dans la caverne, d’où il sortit de la même manière. Pour la troisième fois, il en vint aux mains avec Gama-gorib. Celui-ci était à bout de forces, et son adversaire le tua d’un coup asséné derrière l'oreille. Alors Heitsi-eibib, s'adressant de nouveau à la caverne, lui dit : « Caverne de mes ancêtres, élève un peu ton fond pour que mes enfants puissent venir en haut. » Et la caverne éleva son fond et tous les enfants d'Heitsi-eibib en sortirent. Alors le Dieu prononça des imprécations contre le lièvre : « À dater de ce jour, je te maudis! Tu ne porteras plus de messages; tu ne mangeras plus pendant le jour; tu ne mangeras que de nuit, et alors seulement on entendra ta voix. » Le lièvre ainsi maudit s'enfuit, et il court encore.

Heitsi-eibib est marié. Sa première femme, ou mieux sa ferme de premier rang, est Urisis ou Soris,

poussière, Si le combat est accepté, l’offenseur saisit la main et la poussière tombe à terre. Dans le cas contraire, l’offensé lui jette à la figure ce gage de combat. Le duel a lieu soit à coups de pied, soit à coups de bâton, soit avec la sagaie et le bouclier. (Hahn, Loc. cit.,

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le soleil; il en a un fils nommé Urisib, le jour‘ Mais il a aussi une seconde femme”, dont la légende ne donne pas le nom. Celle-ci et Urisib ont leur rôle dans les événements qui accompagnent une des morts et une des résurrections du Dieu.

Je reproduis ici ce passage du livre, en supprimant quelques répétitions. |

Heïtsi-eibib, à ce moment très agé, voyageait. avec sa famille. Arrivés dans une vallée où croissait un arbre chargé de raisins mûrs, ils en mangèrent et furent bientôt très soufrantss. Le vieillard appela son fils Urisib et lui dit : «Jene vivrai pas longtemps, je le sens. Lorsque je serai mort, -couvrez-moi de pierres. Et voici ce que je vous ordonne. Ne mangez pas des raisins de cette vallée; car si vous en mangiez, je vous communiquerai mon mal et vous mourriez comme moi. »

Ainsi il mourut et fut couvert de pierres, comme il l'avait commandé. La femme et le fils s’éloignèrent. Pendant qu’ils “s’occupaient de leur nouveau campement, ils entendirent -quelqu’un qui mangeait du raisin en chantant :

1 Hahn, p. 141. J'ai dit plus haut que chez les Hottentots les fils “prennent le nom de la mère et les filles celui du père, par un simple -changement de désinence. La succession des frères et des sœurs est indiquée par des mots signifiant le premier-ne, l'inferieur, le plus jeune... (Ibid., p. 19.)

? Les Khoiï-Khoï ont souvent une première femme (ga-iris, la plus “vieille épouse, la grande épouse) et une seconde femme (a-r1i-s, la jeune -épouse). (Hahn, p. 18.)

3 M. Hahn a éprouvé lui-même les inconvénients que présentent les raisins du Cap. Il fut pris de dysenterie pour en avoir mangé; et il ajoute que les indigènes, ne sachant pas traiter les attaques de ce -mal, en meurent souvent.

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« Moi, père d’Urisib,

« Père de ce mauvais garçon,

« Moi qui ai mangé de ce raisin et qui suis mort,]

« Je suis un moribond bien vivant. »

La jeune femme reconnut que le bruit venait du côté où Heitsi-eibib était enseveii, et dit à Urisib : « Va et regarde. » Le fils alla au tombeau, trouva l'empreinte des pieds de son père et revint. Alors la jeune femme lui dit: « C’est lui et il est seul, agis comme je vais te l’indiquer :

« Prends garde au vent, pour pouvoir te glisser près de lui en gardant le dessous du vent,

« Surprends-le sur le chemin du tombeau,

« Et quand tu l’auras saisi ne le laisse pas aller. 5»

Ainsi fut fait. Heitsi-eibib, les ayant aperçus, sauta de l'arbre à terre et voulut leur échapper, mais il fut pris près du tombeau. Alors il leur dit : « Laissez-moi ! Je suis un homme qui a été mort, et je vous empoisonnerais! » Mais la jeune femme s’écria : « Tiens bien le drôle ! » Aïnsi ils l’amenèrent chez eux et, à partir de ce jour, il fut frais et bien portant. |

Bien d’autres légendes sont relatives à Heitsi-eibib. Elles ressemblent fort aux précédentes et sont toujours plus ou moins analogues à nos contes de nourrices. Je ne trouve rien dans l’histoire de ce Dieu qui rappelle les idées élevées qui existent, au moins en germe, dans ce que les Khoiï-Khoï disent de Tsüigoa. Telle est du moins l'impression qui résulte des textes. Pourtant, dans un très court passage dont je parlerai plus tard, M. Hahn, en assimilant l’une à l’autre ces deux divinités, assure qu'on les invoque de la même manière et qu’on leur donne les mêmes qualifications. Mais alors pourquoi ne pas

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avoir placé, à côté des fables puériles dont j'ai cité des exemples, soit quelques fragments d’une hymne où Heitsi-eibib serait appelé le Père des pères, soit quelque tradition qui le représenterait lui aussi comme habitant au delà du ciel bleu Si ces hymnes, si ces traditions existent, pourquoi ne pas les avoir fait connaître? C’est un des cas où l’on ne sent que trop le manque de renseignements suffisants, que j'ai signalé plus haut.

Kbhäm, Khami, Khàab (la lune). — Ce défaut est tout aussi sensible et peut-être plus regrettable lorsqu'il s'agit de Khàb, la lune. Son nom signifie Celui qui revient et exprime bien la pensée dominante que les transformations apparentes de cet astre ont inspirée aux Hottentots. L’importance attachée par eux à ses diverses phases avait de très bonne heure attiré l’attention des voyageurs et fait soupçonner chez eux l'existence de notions religieuses. Kolbe a bien montré qu'elle est én effet l’objet d’un véritable culte. À la nouvelle et à la pleine lune, les indigènes lui sacrifient des bestiaux et lui offrent de la chair et du lait. Ces offrandes sont accompagnées de danses, de prosternations et de chants dans lesquels on salue le retour de Khäb. On lui demande un temps favorable, des pâturages pour les troupeaux et beaucoup de lait. Kolbe nous a appris en outre que la lune était regardée comme un Gounia inferieur, représentant le Dieu superieur, le Dieu des Dieux (Gountia-Tiquoïa), comme l’image visible du Dieu invisible. Quand elle disparaît, les

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