HÉRODOTE
Tombouctou ai été fondée par les Touaregs”, bien que ceux-ci, les Berbères et les Peuls, se disputent de nos jours la domination sur cette ville et sur les contrées que baigne la portion moyenne du Niger *, on sait que ces peuples sont étrangers à la contrée et n’y sont arrivés qu'à une époque relativement récente. Selon Barth, au x‘ siècle, le pays des Nègres s’étendait encore en moyenne jusqu’au 20° degré de latitude. À cette époque, toute la région dont il s’agit appartenait donc à la race noire, et à plus forte raison en était-il de même au temps d'Hérodote.
De la même il résulte que les hommes noirs vus par les Nasamons étaient de véritables Nègres et avaient certainement les cheveux laineux. Cette particularité est pourtant oubliée dans le récit des voyageurs. Ce fait justifie, on le voit, l’interprétation que j'ai donnée plus haut de l’omission de cette particularité à propos des petits Nègres asiatiques,
Ainsi, qu'il s'agisse du sol, des eaux, des animaux ou des hommes, tout est vrai jusqu'ici dans le récit recueilli par l'historien grec. Quel motif aurions-nous pour mettre en doute ce qu'il rapporte de la petite race humaine rencontrée par les
1 D'après Ahmed Baba, Tombouctou a été fondée dans lé ve siècle de l’hégire, 1100, par des Touaregs qui avaient l'habitude de stationner sur ce point. (Barth, loc. cit.)
? Les Peuls s'emparèrent de Tombouctou en 1826. En 1844, ils en furent chassés par El Mouchtar, chef de tribus berbères qui s'était allié aux Touaregs., (Barth, loc. cit., p. 32.)
Nasamons? Aucun; et l'observation n'eût-elle pas confirmé ses dires, on devait les accepter. Mais les découvertes modernes ont encore, sur ce point, confirmé les renseignements transmis par Hérodote, au moins pour ce qui est relatif à l’existence de cette race.
Il en est autrement de sa position géographique. Cette position se rattache, comme nous l’avons vu, a celle d’une portion bien déterminée du fleuve. Or la station la plus boréale des Pygmées occidentaux, signalée jusqu'à présent, est placée en pleine Sénégambie, dans le Tenda-Maio, vers le 10° degré de latitude nord et le 14° degré de longitude ouest, c'est-à-dire environ huit degrés plus à l’ouest que le point où les Nasamons furent capturés par les petits hommes *.
Nous retrouvons donc, à propos de l'Afrique occidentale, entre la tradition et les observations modernes, la différence que nous avons eu à signaler quand :il s'agissait de la haute Égypte et de l'Afrique orientale. Encore une fois la race naine se montre plus éloignée de nous qu'elle ne l'aurait été au temps des Grecs. Mais dans les deux cas précédents, nous pouvions mettre ce désacord sur le compte d’un savoir imparfait qui aurait fait diminuer les distances. Ici cette hypothèse est inad-
1 Mollien, Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, aux sources du Sénegal et de la Sénégambie, fait en 1818; t, Il, p. 256. Paris, 1822.
Je préciserai plus loin la situation des points géographiques habités par ces petites races récemment observées.
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missible. En présence de la précision d'Hérodote
et de la concordance que son récit présente avec des faits matériels d’une nature constante, il faut
admettre, ou bien que la petite race humaine vue
par les Nasamons existe encore au nord du Niger, mais n’a pas, jusqu'ici, été découverte; ou bien qu'elle a disparu de ces régions.
Sans vouloir en rien préjuger de l'avenir, cette dernière hypothèse me semble avoir pour elle une
grande probabilité. Sans doute, il faut aussi l’ap-
pliquer aux autres pays où les anciens ont placé leurs Pygmées. Les Égyptiens connaissaient les Akkas sous le nom qu'ils portent encore, car Mariette-Pacha l’a lu à côté du portrait d’un nain
sculpté sur un monument de l’ancien empire”. Or,
tout en leur accordant qu'ils ont pu explorer le bassin du Nil fort au delà des barrières qui nous
arrêtaient naguère, rien, je crois, ne permet de Supposer qu'ils aient atteint les affluents les plus
méridionaux de ce fleuve, ou qu'ilsse soient portés à l'ouest en franchissant le seuil qui sépare ce bassin de celui de l'Ouellé. Il me paraît bien plus rationnel d'admettre qu’au temps d’Aristote les tribus akkas remontaient beaucoup plus au nord, et arrivaient jusqu’à la région marécageuse du grand fleuve. Leur refoulement vers le sud et l'ouest n'aurait rien de surprenant. En effet,
4 Hamy, Essai de coordination des matériaux récemment recueillis sur l'ethnologie des Négrilles ou Pvemces, p. 21.
partout où nous suivons ces petites races, toutes les fois que les renseignements recueillis sur leur compte sont quelque peu multipliés, elles nous apparaissent comme ayant été, dans le passé, plus florissantes que de nos jours, comme ayant jadis occupé une aire géographique plus vaste et surtout plus continue.
Ce n'est pas devant les attaques d’animaux aériens ou terrestres que ces petits hommes reculent et que leurs communautés se fractionnent. Nous verrons, au contraire, qu'il en est parmi eux qui savent affronter et vaincre jusqu’à l’éléphant. Mais ils sont forcés de céder à des races humaines plus grandes, plus fortes. Ce sont en Afrique et en Mélanésie, les Nègres africains et papouas ; en Malésie les diverses races malaisiennes; dans l'Inde, les races qui, en se mêlant à eux, ont enfanté les populations dravidiennes. Par-
tout où on les rencontre aujourd’hui on les voiten.
train de reculer et souvent de s’éteindre.Cetamoindrissement progressif a commencé il y a bien des siècles. Aujourd’hui, il n’y a plus de vrais Pygmées sur-bien des points où ils dominèrent jadis. Bien souvent, quelques faibles tribus représentent seules le type pur. Mais même en disparaissant, ces petits Noirs ont laissé des traces dans les populations actuelles. Dans l'Afrique occidentale comme aux iles Philippines et dans les deux presqu'iles gangétiques, ils ont joué un rôle ethnologique parfois important en se croisant avec les races supérieures
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et en donnant naissance à des populatione métisses.
En somme, les anciens ont eu des renseignements plus ou moins inexacts, plus ou moins incomplets, mais aussi plus ou moins vrais, sur cinq populations de très petite taille, dont ils ont fait leurs Pygmées. Deux étaient placées en Asie, dans l'extrême sud-est du monde alors connu; la troisièmeau midi, vers les sources du Nil; la quatrième, plus à l’est, mais non loin de la précédente; la cinquième, en Afrique encore, mais entièrement au sud-ouest, et dans une région où les Nasamons seuls paraissent avoir pénétré. Deux de ces groupes plus ou moins réduits, plus ou moins altérés par le métissage, sont encore en place en Asie. Les trois groupes africains se retrouvent, de nos jours, à une distance de la Grèce ou de Rome plus grande que ne l’admet la tradition, mais située à peu près dans la même direction. Les uns et les autres ne sont d’ailleurs que des fractions de deux races humaines bien caractérisées comme nègres, occupant, l’une en Asie, l’autre en Afrique, une aire considérable et comptant toutes deux, non seulement des tribus, des peuples distincts, mais même des sous-races.
Dès les premières années de mon enseignement au Muséum, j'ai proposé de réunir toutes les populations nègres de l'Asie, de la Malaisie et de la Mélanésie, caractérisées par la petitesse de la taille et la gracilité relative des membres, dans un ra-
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mean Négrito!, opposé au rameau Papoua, auquel
j'attribuais les Nègres orientaux de grande taille et de proportions souvent athlétiques. Les Australiens qui présentent à un haut degré les caractères d’une race mixte, et les Tasmaniens, qui forment à eux seuls une race distincte, restaient en dehors des deux groupes précédents”. J'ai lieu de penser que sous une forme ou sous une autre, cette division
est aujourd'hui généralement adoptée.
De son côté, M. Hamy avait d’abord fait voir que, contrairement à l'opinion univefsellement adoptée, il existe dans l’Afrique occidentale des Nègres distingués du type classique par la forme racourcie de leur crâne *. En poursuivant cette ordre de recherches, il reconnut que ce caractère céphalique coincide avec un amoindrissement sensible de la taille. Groupant, à ce point de vue, les observations res-
1 J'ai ainsi appliqué à la race entière le nom des petits Nègres des Philippines, appelés aussi ÆAéfas
2? De Quatrefages, Cours d'anthropologie du Muséum ; Negres asiatiques et meélanesiens, leçon rédigée par M. Jacquart, aide naturaliste ; Gazette médicale de Paris, 1862. Dans cette leçon, je résumais ce que j'avais dit, à ce sujet, dans le cours de l’année précédente. Mais j'avais exposé les mêmes idées et établi cette division dans un cours antérieur. Avant moi, Crawfurd et Pickering étaient rentrés dans cette voie. Toutefois, le premiér n'avait proposé qu'avec hésitation de distinguer les Nègres orientaux de petite taille. (On the Malayan and Polynesian languages and races ; Journal of the ethnological Society of London, t. 1, 1848.) Le second confondait les Tasmaniens avec les Négritos. (The Races of Man, new ed., 1851, p. 3 et 175.)
3 Hamy, Note sur l'existence de Nègres brachycéphales sur la côte occidentale d’ Afrique (Bullettin de la Société d'antropologie de Paris, 2° série, t. VII, p. 210, 1872).