‹ Les pygméesChapitre 13 sur 139 · HÉRODOTE · texte numérisé non relu

HÉRODOTE

plorer les déserts de la Lybie. Cinq d’entre eux, désignés par le sort, partirent munis de vivres et d'eau. « Ils traversèrent d’abord le pays habité, ensuite la contrée sauvage, et entrèrentenfin dans le désert où ils firent route en se dirigeant vers le couchant. Après avoir marché plusieurs jours dans les sables profonds, ils aperçurent des arbres qui s'élevaient au milieu d’un champ. Ils s’en approchèrent et mangerent des fruits que portaient ces arbres. À peine avaient-ils commencé à en goûter, qu'ils furent surpris par un grand nombre d’hommes d’unestature fort inférieure à la taille moyenne, qui les saisirent et les emmenèrent avec eux. Ils parlaient une langue inconnue aux Nasamons et n’entendaient pas la leur. Ces hommes conduisirent les cinq jeunes gens à travers un pays coupé de grands marécages dans une ville dont tous les habitants étaient noirs. Auprès de cette ville coulait un fleuve considérable dont le cours était du couchant en orient, et l’on y trouvait des crocodiles *. »

Malgré la brièveté de ce récit, il concorde trop bien avec les découvertes modernes pour que l’on puisse douter de la réalité des faits qu'il raconte. Les zones géographiques indiquées par les Nasamons se retrouvent encore, et le fleuve dont ils ont révélé l'existence est notre Djoliba ou Niger, que l'on a cru tour à tour être le Nil lui-même ou un affluent

1 Hérodote, Histoire, traduction de A. F. Miot, t. I, p. 246.

du lac Tchad, avant que Mungo-Park, Caillé, Claperton, les frères Lander, etc., nous en eussent fait connaître le véritable cours. On sait aujourd’hui que ce fleuve, dont la source a été découverte assez récemment par deux jeunes Français {, prend naissance dans un des chaînons du massif montagneux qui, à l'intérieur des terres, suit presque parallèlement les côtes nord du golfe de Guinée. Quoique MM. Zweifeld et Moustier n'aient pu, faute d'instruments, déterminer exactement le lieu où s'élève le mont Tembi, d'où sort la source du Niger *, quoiqu'ils n'aient même pu le contem-

1 I] avait été fait de nombreuses tentatives pour arriver aux sources du Niger. Le major Laing et W. Reade entre autres échouèrent dans cette tentative. En 1879, un des fondateurs de la Société de géographie de Marseille, M. C. A. Vermink, organisa à ses frais une expédition dans une intention à la fois scientifique et commerciale. Il confia l'exécution de ses plans à deux jeunes gens attachés depuis longtemps à ses comptoirs d'Afrique. MM. Z. Zweifel et Moustier quittèrent Rotomho le 8 juillet 1879. Le 25 septembre, ils saluaient le mont Tembi (Tembi Coundou, la tête du Tembi), colline granitique d'ou jaillit le Tembi, principale source du Niger. Malheureusement cette source, comme celle que Bruce prit pour le Nil naissant, est sacrée aux yeux des indigènes. Tembi Seii, son grand prêtre, en défendit l'approche aux explorateurs français. Ceux-ci ne purent que contempler, du haut d'un point appelé Foria, la montagne vénérée et le ruisseau qui en sort. — ÆExpedition C. H. Vermink. Voyage aux sources du Niger par Z. Zuweifel et M. Moustier, 1879 (Bulletin de la Societé de géographie de Marseille, 1880, p. 120).

2 Dans le rapport que M. Rahaud, président de la Société de géographie de Marseille, a fait sur ce remarquable voyage, il fait observer avec raison que cette absence d'instruments n’est en réalité pas a regretter. La superstition est telle, dans les régions traversées par les deux-voyageurs marseillais, que l'emploi seul de la lunette d’ap-

HÉRODOTE ART Ne à pler qu’à distance par suite des superstitionslocales, on voit par la carte qu'a publiée la Société de géooraphie de Marseille, que cette colline est placée à

peu près à 8°35'de latitude nord et 12° 45° de lon-

gitude occidentale. Le fleuve, alors simple ruisseau, coule d’abord du sud au nord; mais bientôt sa direction générale est exactement du sud-ouest ua

nord-est. Elle reste la même jusqu’à Tombouctou, un peu au delà du 18° degré ‘. Là, le fleuve s’inflé-

chit brusquement et coule presque directement de l’ouest à l’est, jusqu’à Bourroum?, sur une étendue de plus de trois degrés de longitude, avant de tourner au sud-sud-est pour gagner la mer de Guinée. C'est donc entre le 1‘“‘et le 4° degré de longitude occidentale que les Nasamons rencontrèrent le Niger.On ne saurait préciser davantage la position de la ville, habitée par des Nègres, où furent conduits les hardis voyageurs. Nous avons seulement la certitude qu'il ne peut être question de la célèbre Tombouctou, dont la fondation, selon l’annaliste de ces contrées, Ahmed Baba, daterait seulement du v‘siècle de l’hégire, soit de 1100 environ. Hérodote nous apprend que les jeunes Nasa-

proche provoquait des manifestations menaçantes et qu'ils durent y renoncer. [ls eussent probablement été massacrés, si on les avait surpris faisant des observations astronomiques.

1 180 3° 45” de latitude et 40 5’ 10” de longitude occidentale ; Annuaire du Bureau des longiludes, 1877, p. 310.

? Localité située à l'angle oriental du Niger moyen. (Henri Barth, Voyages et découvertes dans l'Afrique septentrionale et centrale, trad. de l'allemand par Paul Ithier, t. IV, p. 10.)

mons avaient trouvé des crocodiles dans le fleuve visité par eux. C'est là encore un détail parfaitement exact, plus même que l’on ne serait peutêtre tenté de le penser au premier abord. A priori, on aurait pu admettre, non sans raisons plausibles, que les grands reptiles, habitant deux fleuves aussi éloignés l’un de l’autre que le Nil et le Niger, sont d'espèce differente. Il n’en est pourtant rien. Cette question a été étudiée d’une manière spéciale à la suite de discussions nées entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, discussions auxquelles le premier de ces grands naturalistes a attaché assez d'importance pour leur consacrer, dans son Règne animal, une note d’une longueur exceptionnelle”. Cuvier admettait l'identité spécifique de tous les crocodiles des grands fleuves d'Afrique; Geoffroy niait cette identite et admettait, dans le Nil seul, l'existence de quatre espèces distinctes. Dumeéril et Bibron, reprenant cette étude avec des matériaux qui avaient manqué aux deux illustres adversaires, ont donné raison à Cuvier*. Le crocodile du Niger, comme celui du Sénégal, est le même que le crocodile du Nil.

Enfin, les Nasamons déclarent avoir été conduits dans une ville dont tous les hommes étaient noirs. Ici encore ils ont dit la vérité. Bien que

1 Cuvier, Le Règne animal distribué d'après son organisation, nouvelle édition (2°), 1828, t. Il, p. 21.

2 C. Duméril et Bibron, Histoire naturelle des Reptiles, t. IL, p. 104.

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